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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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28 décembre 2020 1 28 /12 /décembre /2020 22:34

 

 

 

Le premier journal apparut au Siam sous le règne de Rama III (de 1824 à 1851). Il fut l’œuvre éphémère d’un missionnaire évangéliste américain, Dan Beach Bradley.

 

 

Rappelons que le « traité d’amitié et de commerce entre sa Majesté le magnifique roi du Siam et les États-Unis d’Amérique » dit « traité Roberts » date de 1833 et fut à la fois le premier conclu par les États-Unis et une nation asiatique et le premier conclu par le Siam avec une nation occidentale.

 

Dan Beach Bradley naquit le 18 juillet 1804 et mourut à Bangkok le 23 juin 1873.

 

Il vit le jour dans une famille missionnaire à Marcellus, une petite ville dans l’état de New York. Il reçut une formation médicale  et obtint son diplôme de l'Université de New York en 1833. Bradley était profondément croyant depuis son enfance. En novembre 1832, alors qu'il avait 28 ans, il décida de consacrer sa vie à la prédication du christianisme dans un pays païen. Il devint missionnaire sous la supervision de l'American Board of Commissioners for Foreign Mission (ABCFM). Cette agence protestante fondée en 1810 avait pour mission d’envoyer des missionnaires à l'étranger mais aussi en dehors des motifs religieux, un but caritatif en général, comme l'ouverture d'écoles et d'hôpitaux.

 

 

Le 30 novembre 1832, le bureau lui assigne pour zone d’activité l'Asie du Sud-Est. Il quitta Boston en juillet 1834 et arriva à Bangkok le soir du 18 juillet 1835. C’est l’époque des débuts de la modernisation du pays sous l’égide du roi Nangklao. Il début son apostolat en ouvrant un dispensaire public, offrant tout à la fois des soins gratuits et l'enseignement du christianisme à ceux qui venaient à lui. Pour les Siamois, il était « Mo Bradley – หมอบรัดเลย์» le Docteur Bradley (mais non le « révérend »). 

 

 

Sa réputation de bon médecin arrive jusqu’aux oreilles du roi et des élites de la cour. Nombreux sont ceux qui font appel à ses soins. Par ailleurs, dès son arrivée au Siam il installe une imprimerie en rachetant la presse et les fontes du Capitaine James Low,

 

 

...un britannique de l’armée des Indes, responsable du premier ouvrage en caractères thaïs, une grammaire à l’usage des fonctionnaires et militaires tout autant que des commerçants et des missionnaires publiée à Calcutta en 1830. Nous ignorons dans quelles conditions ils se sont rencontrés ? Peut-être lors d’une escale à Calcutta ? C’est probablement l’ouvrage qui, au cours de ce long voyage, lui permit de s’initier à la langue.

 

Il n’est pas le créateur de la première imprimerie au Siam comme on le lit trop souvent. Nous avons consacré un article à cette question, mais le premier à y avoir utilisé des caractères thaïs (1).

 

Il va publier des ouvrages pieux. Nous avons par exemple une vie du Christ publiée en 1841 qui semble d’ailleurs être une traduction de l’évangile de Saint Mathieu. Le roi lui confie aussi l’impression de documents officiels : on cite l’impression de la décision royale d‘interdiction du pavot.

 

 

 

L’ouverture du pays au monde occidental entraîne l’arrivée de nombreux étrangers, commerçants, explorateurs, voyageurs en sus bien sûr des missionnaires. Il va imaginer de les doter d’un journal d’information en deux éditions, l’une en thaï et l’autre en anglais. Le premier journal japonais ne sera publié que 17 ans plus tard !

 

 

Le titre du journal est « The Bangkok Recorder » et หนังสือจดหมายเหตุ (nangsue chotmaihet), un terme aujourd’hui désuet pour désigner un journal, aujourd’hui on lit หนังสือพิมพ์ (nagsuephim). Le format de la version thaïe est de 15,24 x 22,86 cm (6 x 9 pouces) et l'édition anglaise double ces dimensions. La mise en page est sur deux colonnes sur 4 pages. Le journal va connaître une double vie, 1844–1845, et 1865–1867. Nous ne nous sommes penchés que sur la version thaïe qui a été numérisée et n’avons pas consulté une version anglaise dont nous ignorons si elle l’a été.

 

 

La numérisation des numéros subsistants a été effectuée par les soins du secrétariat de sa majesté le roi en 1994 (2).

 

 

 

 

LA PREMIÈRE PÉRIODE : 1ER JUILLET 1844 – 15 OCTOBRE 1845.

 

Le journal est mensuel, publié en principe le 1er juillet du mois : 16 numéros de juillet 1844 à octobre 1845. Il ne manque que les numéros d’août et septembre 1845. Le prix de chaque numéro est de 1 tical (1 baht). Peut-on faire la comparaison aujourd’hui ? Le journal donne des mercuriales, n’oublions pas qu’il est au moins partiellement destiné aux négociants (poivre, sucre, sel, cuir, ivoire, et bien sûr le riz).

 

On parvient sans trop de difficultés à trouver que le prix du riz de bonne qualité est de 1/25 de baht au kilogramme. Les douze numéros coûtent donc 25 kilos de riz. Si nous prenons du bon riz à environ 50 bahts le kilo (prix moyen début 2020), 1,250 bahts, la somme était probablement importante (3). Reste à savoir ce que gagnait un siamois modeste à cette époque ? Ce calcul est toutefois parfaitement aléatoire, Nous ignorons la diffusion de cette première série mais toujours est-il que le numéro de juin 1845 annonce que le journal sera désormais distribué gratuitement aux officiels et aux prêtres (de quelle religion ?) qui le demandent et pour les autres d’un salung c’est-à-dire un  quart de baht et ce, dans le but d’en augmenter la circulation. Ce ne fut probablement pas le cas puisque le journal publiait son dernier numéro en octobre. Nous ignorons les raisons de cette cessation d’activité mais il est probable que ce fut l’absence totale de succès.

 

Les articles

 

Ils sont assez éclectiques. En dehors des mercuriales nous trouvons quelques fois les « chiens écrasés », la découverte d’un éléphant géant, une invasion de tigres à Singapour ou l’attaque d’un paysan par un boa. Une histoire des îles sandwich jouxte celle de la pèche à la baleine en Amérique, l’utilité des pigeons voyageurs ou les mérites des chevaux arabes.

 

Plusieurs articles concernent les sciences: la composition  de l’atmosphère ou des notions de chimie élémentaire, les acides, les gaz, la vitesse du son, les avantages de l’électricité.

 

Nous trouvons de nombreuses fables notamment celle du loup et de l’agneau et la traduction de quelques proverbes américains de bons sens.

 

Les nouvelles proprement dites, d'Amérique, Chine, Singapour, Ceylan, ne sont pas nombreuses.

 

Beaucoup d’articles portent sur des sujets médicaux : le traitement des ulcères sur plusieurs numéros et la recette d’une lotion pour les soigner, plusieurs articles sur les fièvres intermittentes ( ?), les mérites de la vaccination, plusieurs articles aussi  sur la circulation du sang, les seuls d’ailleurs à être illustrés,  et d’autres sur les vertus de la quinine.

 

 

Les sujets religieux sont systématiquement à deux exceptions près, un article en octobre 1844 sur la tolérance religieuse en Turquie relatant un incident concernant un musulman converti au christianisme  et un article sur les écritures chrétiennes, simplement explicatif et non didactique en janvier 1845.

 

 

Pendant 20 ans, Bradley se consacre à ses activités missionnaires sans convertir personne mais probablement aussi à la rédaction de son dictionnaire, le premier dictionnaire thaï – thaï qui est un véritable travail de romain.

 

 

Il nage aussi dans les difficultés financières, ses mandants protestants américains sont pingres alors que les missions catholiques bénéficient via la presse des Missions Étrangères très répandue dans les milieux bien-pensants. On donne volontiers son obole pour « la conversion des petits Chinois ».

 

 

LA SECONDE PÉRIODE ; 1ER MARS 1865 – 16 FEVRIER 1867.

 

Le journal reparaît, toujours sur 4 pages mais tous les 15 jours, et sans qu’apparemment le prix de l’abonnement ait été changé. Il a également été numérisé, il ne manque que quelques numéros. La situation au Siam a changé, La roi Mongkut est monté sur le trône et poursuit la modernisation de son pays. Aux États-Unis, la guerre de sécession qui vit au moins 700.000 morts est pratiquement terminée, les derniers bastions confédérés ont rendu les armes en juin 1865. Elle ne fut probablement pas étrangère à la décision de Bradley de reprendre la publication de son journal. La France poursuit par ailleurs son expansion coloniale en Asie du Sud-est, le protectorat sur le Cambodge est de 1863. Le premier traité avec la France est de 1856, le second de 1863 par lequel la France s’est emparé du Cambodge.

 

 

 Bradley va  faire  ni plus ni moins qu’une avant-première de « The Voice of America » profitant de la liberté exceptionnelle que le roi Mongkut confère aux occidentaux.

 

 

Dans les 48 numéros de mars 1865 à février 1867, le ton du journal change du tout au tout. D’une revue plus ou moins scientifique, Bradley en fit un organe de critique de l’administration siamoise, se mêlant, il faut bien le dire, de ce qui ne le regardait pas. Ses éditoriaux ne vont pas manquer d’irriter le roi par de permanentes critiques de la politique étrangère du Siam et des conseils « éclairés » sur la manière de gérer la politique intérieure. Un incident va éclater lorsque Louis Gabriel Alberic Audaret, premier consul de France à Bangkok,  officier de marine de formation, fut essentiellement responsable du traité par lequel le Siam reconnut la protectorat de la France sur le Cambodge qui était auparavant un état tributaire du Siam. Un article du journal accuse ouvertement le dit consul de se mêler des affaires intérieures du Siam invoquant les visées expansionnistes de la France et la fable du loup et de l’agneau. Aubaret en fit proprement un casus belli, en bon marin, il rêvait d’en découdre, et engagea contre l’américain un procès en diffamation. Le roi serait alors intervenu pour que Bradley perde son procès. Il fut condamné à une amende de 400 dollars. Les finances du journal étaient chancelantes, Bradley mit les clefs sous la porte avec le dernier numéro du 15 février 1867.

 

 

Une première fois, dans le numéro du 22 juillet 1965,  Bradley avait publié un  article provenant d’un lecteur intitulé « ควมมสงสไส เรือง เปรสซิเดนต์ ที่ เมือง อเมริกา » (khuam masongsasai  rueang  pretsiden  thi  mueang  amerika) que l’on peut traduite par Célébrer le président des Etats-Unis d’Amérique.

 

Le lecteur (probablement Bradley lui-même) évoque l'enthousiasme d'un Américain qui vivant à Bangkok faisant l’éloge du Président et de la forme républicaine du gouvernement. Pour nous résumer, si les principes démocratiques avaient été respectés, il n’y aurait pas eu de guerre civile et il aurait suffi d’attendre l’élection  future au lieu d’assassiner le Président Lincoln. Le dit lecteur demande alors à Bradley de fournir plus d'informations sur les États-Unis pour que les Thaïs qui lisent le journal Bangkok soient en mesure de respecter les États-Unis, le phare de la démocratie dans le monde.

 

 

Ce commentaire provocateur fut à l'origine des leçons sur le libéralisme que Bradley donna alors à ses lecteurs pendant près d'un an. De juillet 1865 à mars 1866, Bradley publiera régulièrement des articles sur la Guerre civile américaine, l’esclavage et la constitution des États-Unis. Il y défend avec acharnement la cause de l'abolition de l’esclavage et du bon droit du gouvernement de Lincoln dans la guerre civile. L’éloge des valeurs américaines perdure au XXIe siècle !

 

Sa critique de l’esclavage est peut-être justifiée sur le plan des principes, l’esclavage existait au Siam et n’a été aboli qu’en 1909 mais il faut savoir de quoi nous parlons. L’esclavage au Siam n’a rien à voir avec celui qu’ont connu les Etats-Unis. Monseigneur Pallegoix qui connaissait le pays peut-être mieux que Bradley nous écrit « … on peut dire, en général, que les Thaïs ont beaucoup d'humanité pour leurs esclaves, ne les font travailler que très modérément et les traitent souvent beaucoup mieux qu'on traite les domestiques en France » (4). L’esclavage est souvent volontaire, les esclaves ne sont pas de malheureux nègres arrachés de force à leur Afrique par des trafiquants en général arabes, vendus par les chefs de leurs tribus. On ne lâche pas des molosses sur les esclaves fugitifs au Siam.

 

 

La comparaison de l’esclavage aux États Unis avec celui du Siam relève tout autant de la mauvaise foi que de l’ignorance. Rappelons enfin que la liberté proclamée des esclaves dans le pays de Bradley et l’affirmation de leurs droits civiques resta pendant quelques dizaines d’années un vœu pieux.

 

 

Entre octobre 1865 et janvier 1866, Bradley va publier dans sa revue des pans entiers de la constitution des États-Unis qu’il présente comme un modèle de gouvernement républicain.

 

Le lecteur doit se convaincre que le pouvoir souverain appartenait au peuple, et que le peuple l’exerçait par l’intermédiaire de ses représentants. Les États-Unis étaient un pays d’hommes libres, gouverné par la loi plutôt que par la volonté arbitraire d'un seul homme.

 

Dans son numéro du 1er juillet 1865, Bradley donne en exemple celui d'Andrew Johnson, dix-septième président des États-Unis, un pauvre devenu roi dans son pays. Né en effet dans une famille misérable, il perdit soin père très jeune et dut gagner sa vie en cousant des vêtements. Il n'eut pas la possibilité d'aller à l'école mais apprit à lire et les mathématiques grâce à sa femme. Élu à un poste modeste lorsqu’il avait vingt ans, il prospéra et devint vice-précident et assuma la présidence en avril 1865 après l'assassinat d'Abraham Lincoln.

 

 

Bradley plaide évidemment en faveur d’une presse libre… mais ce qu’il écrit est bien la preuve que le gouvernement du Roi Mongkut ne l’a jamais censuré.

 

A-t-il vraiment introduit l’idée du libéralisme au Siam comme on peut le lire sous la plume d’un éminent universitaire thaï dans un article publié en 2015  (5) ? C’est une évidente exagération. Le même universitaire nous apprend, il n’y a pas de raisons de mettre ses chiffres en doute, que le  31 janvier 1866, le journal ne comptait que 102 abonnés pour la plupart membres de la famille royale et bénéficiaires de la gratuité, nobles ou riches chinois tous parfaitement réfractaires aux concepts libéraux prônés par Bradley avec lesquels ils sont en total désaccord. Il ne développe d'ailleurs sa théorie que du bout des lèvres.

 

Comment par ailleurs la diffusion aux abonnes était-elle assurée puisque les services postaux officiels datent de 1883 ?

 

Si le journal est mort, il mourut de sa belle mort tout simplement parce qu’il n’intéressait personne !

 

Son œuvre d’évangélisation fut également un échec cuisant puisque une page Internet qui lui est consacrée fait état de la contribution directe à une seule conversion (6).

 

Ne restons pas sur cette vision négative.

 

En dehors de son œuvre médicale qui fut immense et de son monumental dictionnaire, il a laissé une énorme œuvre écrite dont les manuscrits se trouvent dans les archives de la bibliothèque de l’Université de Yale confié par son fils Cornelius, également missionnaire à Bangkok (7).

 

NOTES

 

 

(1)  voir notre article

A 270- LES DÉBUTS DE L’IMPRIMERIE AU SIAM - จุดเริ่มต้นของการพิมพ์ในสยาม

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-270-les-debuts-de-l-imprimerie-au-siam.html

 

(2) https://dl.parliament.go.th/bitstream/handle/lirt/296974/2536_สมหมาย_ุนตระกูล_b.pdf

 

 

(3) Le cours du riz est donné au kwian (เกวียน), une unité de volume qui correspondrait au contenu d'un char à bœuf soit environ 2 000 litres, La densité du riz étant de 0,9, le poids est donc de 1800 kilos

 

 

(4) « Description du royaume thai ou Siam », tome I, page 299.

 

(5) Parkpume Vanichaka « The Beginning of Liberalism in Thailand: Dan Beach Bradley and Bangkok Recorder » in Journal of the Graduate School of Asia-Pacific Studies, n° 29(2015-3)pp.21-36.

 

(6) https://fr.qaz.wiki/wiki/Dan_Beach_Bradley

 

(7) Il a rédigé des notes non publiées sur l’histoire du Siam, une liste des 61 enfants du roi en vie en 1852, un essai sur la langue siamoise et son écriture, et plusieurs cartes du Siam, voir :

https://archives.yale.edu/repositories/12/resources/2921/collection_organization

 

 

 

 

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