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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 04:02

Titre 2Nous avons vu dans notre article consacré aux « Tigres sauvages »* que le roi Rama VI avait créé ce mouvement, dès le début de son règne, pour, entre autre, promouvoir un nouvel esprit national, capable de défendre le pays, « la nation », face à des ennemis qui, disait-il, avaient déjà fait un sort à la Birmanie, au Cambodge,  à la moitié de la Malaisie, de Java, pendant que la Perse et la Chine étaient sous le chaos. Au moins, il parlait « juste ».


La menace était bien réelle.


Le Royaume-Uni et la France avaient signé le 8 avril 1904 « l’Entente cordiale ». Le roi Chulalongkorn avait dû signer avec les Français, en mars 1907,

 

Entente Cordiale dancing

 

la perte de sa suzeraineté sur le Laos et le Cambodge et reconnaître un droit d’exterritorialité aux ressortissants et protégés français, et le 10 mars 1909 approuver avec les Anglais, la perte de ses Etats malais de Kedah, Kelantan, Perlis, et Trengganu.

 

etats malais

(Les Anglais et les Américains avaient également  ce droitd’exterritorialité pour leurs ressortissants.)


Le roi Rama VI pouvait craindre le pire, et on peut comprendre aisément qu’il ait voulu mobiliser ses sujets pour défendre sa Nation.


Et pourtant de nombreux articles blâment, vilipendent son « nationalisme » ne retenant que son essai antichinois de juillet 1914 publié dans le Siam Observer,

 

Siam Observer

 

intitulé « Les Juifs de l’Orient », concernant les Chinois installés au Siam, ou ne voyant dans sa politique « qu’une politique d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée. »** 


Nous allons voir avec l’aide de Walter F. Vella, “Chaiyo ! King Vajiravudh and the development of Thai nationalism”*, que cela n’est pas aussi simple.


Voici le dossier, surtout basé sur les propos du roi lui-même.

  • Le modèle occidental et ses limites.

Le roi est conscient qu’il doit beaucoup aux connaissances de l’Occident, qui a beaucoup à offrir, mais cela ne veut pas dire que tout soit nécessairement bon. On pense au médicament dit-il, qui peut être un poison virulent s’il est mal dosé. (« Sapsat », Samutthasan 9,  sept 1915)

Il sait qu’on lui reproche d’être trop pro-occidental, à cause de ses études effectuées en Angleterre, de certains de ses goûts, de l’anglais qu’il parle, mais il nous invite à ne pas se fier à son extérieur, et de voir à l’intérieur, « une chair très thaïe ». Il est, affirme-t-il, profondément attaché aux traditions de son pays

 

traditions

 

et s’il est ouvert à certaines coutumes occidentales, ce n’est qu’en pensant au bonheur et au bien-être de son peuple. Son désir le plus grand est que la nation ne perde pas ses idéaux. (« Sapsat »)

  • Sa définition de la Nation ?

Le roi a souvent défini ce qu’il fallait entendre par « Nation ». Le Siam n’est pas seulement un pays (prathet thai ou muang thai) avec une population thaie (chao thai ou phonlamuang thai) mais une nation (chat thai) avec sa propre identité.

 

prathetthai

 

Si à l’origine le mot signifiait une caste ou un peuple qui vit ensemble dans un même territoire, il a aujourd’hui, dit-il, un sens plus large, qu’il faut associer à la compréhension du mot « nationalité ». Chaque homme dépend de sa nationalité et doit préserver sa nation comme  ses droits de naissance. Il n’hésite pas à écrire : « Tout homme qui ne sait pas comment préserver sa nation n’est pas un homme ». (Discours aux Tigres sauvages le 13 novembre 1915)


Il prendra l’exemple de la famille pour se faire comprendre. La relation d’un homme avec sa nation, est comme la relation d’un homme au sein de sa famille. Le père et la mère veillent à l’harmonie de la famille et savent pardonner les erreurs, les jalousies, les désobéissances. Il faut aimer la nation comme on aime son père et sa mère, et il faut apprendre aux jeunes à aimer la nation.


Les Thaïs, poursuit-il, doivent savoir ce qui constitue une nation et la Thainess.


  Ils doivent savoir que les Thaïs sont différents des autres pays, avec leur histoire, leur art, leur langage, leur littérature, leur religion bouddhiste, leur amour du roi, leur esprit de guerrier libre. Les Thaïs doivent être fiers de leur force et de leurs vertus. Dans un discours du 30 juin 1925,  le roi rappelait à des étudiants partant pour l’Europe, de ne pas décrier leur nation, sous peine de se dénigrer eux-mêmes ; de  se rappeler que  tous les peuples ont des bons et des mauvais côtés, et qu’ils ne devaient pas se croire inférieurs. Qu’au contraire, une nation sans ses traditions n’est pas regardée comme une vraie nation et est sujette à la dérision. Il parlait déjà dans le même sens à ses Tigres sauvages dans un discours du 13 novembre 1915, où il les exhortait à défendre leur nation et à croire en ses valeurs.

  • Ne pas déprécier sa propre nation, au nom d’une excessive admiration de l’occident.

Le roi avait réagi dans un essai intitulé Clogs on our Wheels, (Bangkok, in Siam Observer, 1915) contre la tendance des Thaïs, et surtout des élites à déprécier leur propre nation, à accorder une excessive admiration à l’Occident,  et à mettre sur un piédestal les Européens. Il dénonçait cette tendance de croire que les seuls les farangs étaient excellents en toute chose et qu’ils étaient exemplaires, alors que chez  eux,  leurs prisons  étaient pleines de mauvais éléments.


Il ne fallait pas oublier qu’au Siam, disait-il souvent, ils étaient souvent imbus d’eux-mêmes, distants, et souvent impolis avec les autorités. (A l’exception des  Allemands qui avaient une bonne attitude).

 

allemands

 

Le roi reviendra à maintes occasions,  sur ce culte de l’imitation des  Européens, sur cette tendance à  imiter par exemple, leurs vêtements,

 

Mitsuhirato.jpg

 

leurs manières de table, quelques us et coutumes.  Il sera choqué d’apprendre que certains arrivent même  à critiquer leur propre gouvernement. Il leur signifiera que ce culte de l’imitation, loin de les servir, était un signe d’infériorité que l’on pouvait comparer à un petit chien qui voudrait plaire à son maître.


Il les invitera souvent à penser par eux-mêmes, à suivre leurs propres buts, et surtout à se considérer sur un pied d’égalité avec les Occidentaux. Mieux, il estimait qu’il était naturel que chaque patriote estime devoir défendre les intérêts de son pays avant ceux des autres. Il regrettait de voir les  étrangers s’intéresser davantage au Siam que les Siamois eux-mêmes. (in Clogs on our Wheels)


Il les mettra aussi en garde contre cette nouvelle philosophie « occidentale » (sic) qu’est le socialisme dans un essai sarcastique intitulé Uttarakuru (Bangkok, Mahamakut, 1965).

 

socialisme 2

 

Il y décrit une société utopique du 14ème siècle qui préfigure une société socialiste, une société d’abondance où chacun reçoit ce qu’il demande selon ses désirs, où la propriété a été  nationalisée, où le mariage est libre et où les enfants s’éduquent eux-mêmes et appartiennent à l’Etat.


Ce texte ironique condamnait cette utopie « occidentale » avec sa variante chinoise de K’ang Yu-wei

 

KANG

 

et de Sun Yat-Sen,

 

Sun-Yat-sen 2

qu’il considérait comme un monde irréel ou un asile d’aliénés.

  • Une égalité exigée.***

Le roi n’aura de cesse de dénoncer cette supériorité affichée par les Occidentaux. De multiples incidents durant son règne entre des farangs et des Siamois seront pour lui (et les Autorités) l’occasion de leur rappeler que les privilèges n’ont plus court et que l’égalité est désormais la norme exigée.


Vella donnera quelques exemples. Celui de mars 1915 qui eut une grande publicité, et qui opposera deux soldats thaïs à M. Lewin, un ingénieur anglais. Il avait cru bon de frapper ces deux soldats qui s’étaient reposés en bas de sa maison. L’affaire avait fait grand bruit car le ministre de la guerre avait exigé dans un communiqué, la démission de Lewin auprès du ministre de la communication, accusant certains étrangers de considérer les Siamois comme des êtres inférieurs. Le Bangkok Times du 13 mai 1916 avait relancé l’affaire en prenant partie pour Lewin ; ce qui avait entrainé le Prince Chakrabong à réagir immédiatement dans l’édition du lendemain, en dénonçant l’attitude des Européens à considérer les Siamois comme des êtres inférieurs. Le peuple le ressentait, disait-il, et les gens éduqués peuvent le lire dans les journaux et les livres. « L’affaire » remonta jusqu’au roi qui exigea des excuses de Lewin et dans sa clémence, le réintégra.

 

bousculer

 

Le sujet était sensible, car dans une déclaration du 18 août 1916 à des étudiants qui partaient pour l’Europe, le roi tint à leur rappeler qu’il est courant que les Européens qui frappent des Thaïs le fassent en toute impunité, alors que si un Thaï est pris même dans une petite affaire avec un Européen, celle-ci devient une sérieuse affaire qui implique des excuses. Mais le roi les assura que cela avait changé, et que désormais tout Européen qui frapperait ou blesserait tout Thaï serait jugé de la même façon qu’un Thaï.


Vella donnera d’autres exemples, où « l’amour propre » (le mot de Chrakarbong est en français) des Thaïs fut touché, comme par exemple en 1917, quand  les Anglais réclamèrent les prisonniers allemands et autrichiens, qui furent finalement livrés six mois après aux Anglais et envoyés en Inde. Ce fut perçu comme un fait colonial. Bref, le sujet était sensible.


Mais le roi évoquait aussi le roi Georges comme son frère et son ami,

 

roi georges

 

et dès 1916 se plaisait à déclarer que les  Thaïs n’étaient plus intimidés et qu’ils se considéraient comme égaux aux Européens.


Une contradiction ? Une  ambiguïté ? Un complexe ?

  • Une politique antichinoise ?

Rama VI n’ignorait pas que la communauté chinoise était présente au Siam depuis longtemps et avait joué un rôle important dans la finance et le commerce. Ils avaient été acceptés, et beaucoup s’étaient mariés avec des femmes thaïes, et certains avaient été anoblis. On trouvait même dans la famille royale et nobiliaire des ancêtres chinois. Mais cela ne signifiait pas qu’ils étaient devenus des Thaïs.

Pour Rama VI, les Thaïs et les Chinois étaient deux peuples différents.

  • Le contexte avait changé.

La première actualité venait de la Chine  elle-même, plongée dans une révolution qui aboutira à la fin de la dynastie des Qing mandchous

 

dynastie king

 

et à la proclamation de la République de Chine le 1er janvier 1912, avec Sun Yat-sen comme président.

 

sun yat sen


Nous avions déjà vu que Dovert** défendant la thèse de l’assimilation des Chinois dans l’histoire siamoise, reconnaissait que la situation avait changé à la fin du règne du roi Chulalongkorn. Une forte immigration avait atteint un seuil critique (Certains donnent le chiffre de 10 % de la population, d’autres 5 % selon le recensement de 1909) et surtout avec l’arrivée de femmes chinoises, l’endogamie était devenue la norme. Les nouveaux arrivants s’intégraient « aux réseaux commerciaux et aux manufactures chinoises sans lien avec le reste du monde siamois » et ne maitrisaient plus le thaï. « Même lorsqu’ils naîtront sur le sol siamois, les Chinois resteront avant tout liés à leur région et à leur communauté d’origine. Il n’est donc guère étonnant qu’ils se soient plus intéressés à l’évolution du Guomindang


Kuo

 

qu’à celle de la dynastie Chakri. Wang Jingwei,

 

Wang Jingwei Time Cover

 

le numéro deux du parti nationaliste chinois, a remporté un franc succès lorsqu’il s’est rendu à Bangkok en 1907 pour y établir une branche du mouvement Alliance chinoise révolutionnaire Tongmenghui.

 

Thongmenhui

 

Et deux ans plus tard, (Vella dit 1908) Sun Yat-Sen a reçu un accueil tout aussi chaleureux. » (citant Skinner).

 

Sun yqt sen

 

Des militants venaient régulièrement demander des soutiens Les journaux chinois présents depuis 1905 devenaient de plus en plus politisés et exprimaient leur  ferveur pour les « événements » de Chine. La 1ère école en langue chinoise avait été créée en 1909.

 

ecole chinoise

 

On comprend que dans ces conditions, la grève de trois jours de juin 1910 des Chinois sera perçue comme une grave menace pour les autorités thaïes.


Les Chinois s’étaient mis en grève pour protester contre l’augmentation de la taxe individuelle, qui pourtant la mettait au même niveau que celle des Thaïs. Et les Chinois en grève signifiaient la paralysie de tout le commerce.

Vella nous dit que, bien que le gouvernement ait su contrôler cette grève, il ne pouvait que ressentir une légitime appréhension face à la capacité des sociétés secrètes chinoises à mobiliser leur communauté.


(Cf. Notre article précédent consacré à cette grève chinoise de 1910, affirme quant-à-lui « qu’il y eut 400 arrestations suivies d’expulsion. Le quatrième jour, sous la menace armée des forces de l’ordre, le mouvement cessa. Bangkok était resté 3 jours dans le chaos ».)


(De même, Vella ne nous dit rien sur la puissance de ces sociétés secrètes, alors que Réau estimait par exemple que les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, étaient des chefs très puissants capables de disposer de quatre à cinq mille Chinois « dévoués ». (Cf.144. « Raphaël Réau. Jeune diplomate français au Siam. (1894-1900 ») )

  • Une révolte chinoise  évitée en 1911 ?

Le gouvernement pouvait d’autant plus s’inquiéter qu’il apprendra à l’été 1911, qu’une révolte chinoise était en préparation. Plusieurs lettres de Chakrapong et de du Chaophraya Yommarat adressées au roi signalent que des Chinois sont en train de collecter des fonds et des armes et de concevoir un plan en vue de défier le gouvernement. (Une lettre du Prince Chakrapong par exemple cite un projet chinois d’attaquer la compagnie électrique pour couper le courant de la capitale.)


Il n’y eut pas de révolte, mais des rapports du ministre du gouvernement local et du ministre de l’intérieur alimenteront la suspicion contre les Chinois, en signalant des agitateurs, des activités des sociétés secrètes, des trafics financiers et commerciaux, Il y eut des arrestations, des déportations, des journaux fermés, des circulaires saisies, des interdictions (comme les fonds recueillis pour des raisons politiques)… Mais généralement il suffisait de convoquer les leaders des communautés chinoises. Vella cite l’exemple du boycott en 1915 des marchandises japonaises qui fut levé, après une rencontre entre les leaders chinois et  le ministre du gouvernement local.


Toutefois Vella  nous informe qu’il n’y eut, durant le règne de Rama VI, que deux lois concernant les Chinois et qui n’avaient aucun caractère spécifiquement répressif.


La 1ère en 1914 a concerné l’enregistrement des associations pour leur donner un statut légal.  Elle permettait un meilleur contrôle des clubs et associations et d’interdire celles qui montraient leur enthousiasme pour le Guomindang

 

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et de donner un cadre légal au combat contre les sociétés secrètes.


La 2ème loi fut promulguée en juin 1918 concernait l’école privée chinoise. Elle prescrivait l’obligation d’apprendre à lire, écrire et à comprendre le thaï, d’éduquer les élèves à devenir des bons citoyens thaïs en leur apprenant l’histoire, la géographie thaïes, en vue de leur assurer une meilleure assimilation. Cette loi voulait mettre fin à « l’endoctrinement » chinois qui sévissait alors.

  • Le roi a fait des gestes significatifs en direction de la communauté  chinoise durant son règne.

Nous n’esquivons pas et aborderons ensuite l’essai publié en juillet 1914,  intitulé « Les Juifs d’Orient » qui établit un parallèle entre les juifs d’Europe et les Chinois du Siam, mais il est bon de rappeler, comme le fait Vella, que le roi a su durant son règne faire les gestes qu’il fallait pour « honorer » cette communauté.


Le premier fut réalisé lors des funérailles du roi Chulalongkorn en 1910.

 

funerailles

 

Le roi reçut les délégations chinoises, et leur a assuré officiellement qu’il protégerait tous les Chinois  qui vivent dans son pays. Lors de son couronnement en 1911, il reçut les congratulations de la communauté chinoise et leur assura encore qu’ils seraient traités avec justice et imposés comme son propre peuple.


Il multiplia les gestes  comme une donation royale accordée pour l’hôpital chinois en 1912,

 

hopital-chinois.jpg

 

une dédicace à une école et un théâtre chinois en 1917,

 

le-theatre-chinois-dans-le-parc-Tivoli.jpg

 

une visite de ce même théâtre le 13 décembre,  une aide financière du ministère de l’éducation pour des événements sportifs d’écoles chinoises en 1918. Mieux, il y eut des échanges de bons procédés entre  le puissant Chinois Yi Ko-hong

 

Yi.jpg

 

et le roi ; des visites rendues, des dons comme des ponts construits, une école offerte au gouvernement le 9  janvier 1919. Les hommes d’affaires chinois contribuaient souvent au financement de projets royaux. Il est même dit que le roi aurait anobli 92 Chinois durant son règne.


Le roi d’ailleurs dans un article de Samutthasan 1 en janvier 1915 intitulé « Merci à nos amis chinois » exprimait, sous le pseudonyme de Asvabahu, sa gratitude aux Chinois pour tous leurs dons, et les complimentait pour leur contribution à  rendre un Siam plus fort. Il les exhortait à rester amis mais ne devaient pas oublier qu’ils étaient des invités et que les invités devaient bien se comporter avec leur hôte, et éviter d’être des agitateurs, de créer des troubles, et de mal parler des Thaïs.


Le message était clair. D’ailleurs le roi va justifier son message nationaliste sur la différenciation entre les Thaïs et les Chinois. Son essai publié en juillet 1914,  « Les Juifs d’Orient » sera plus explicite.

  • Un essai antichinois intitulé « Les Juifs d’Orient », écrit sous son nom de plume de Atsawaphahu (อัศวพาหุ). 

En fait le titre est plus précisément พวกยิวแห่งบูพพทศ และ เมืองไทยจงตื่นเถิด Phuakyiohaengbuphopthot lae mueangthaichongtuenthoet que nous traduisons par « Les juifs de l’Orient et Thaïlandais, Réveillez-vous ».

 

Pamphlet 01

 

 

Il est difficilement accessible  et nous n’avons pas pu nous le procurer. Nous ne disposons que de la lecture de Vella. ****


L’essai commence avec une analyse du problème juif en Europe. Les Juifs en Europe, dit le roi, sont différents des autres peuples, pas seulement par leur religion, mais aussi par leur race fermée sur elle-même. Ils demeurent toujours des étrangers et jamais ne deviennent des citoyens du pays où ils demeurent. Les Juifs ont le sentiment de la  supériorité de leur race  et se considèrent comme le peuple élu et voient les autres, les gentils, comme inférieurs. Mais surtout les Juifs sont possédés par la soif de l’argent. Ils lui vouent un culte qui les pousse à subir épreuves et privations, injures et persécutions.

 

stéréotyope copie


Après avoir rappelé un certain nombre de stéréotypes anti-juifs, le roi va procéder à un parallèle entre les Juifs et les Chinois.


Hergé

C'est bien signé "Hergé" !


Les Chinois sont toujours fidèles à leur race, ne pensent qu’à tirer des avantages et bénéfices de leur situation dans les pays étrangers où ils résident sans jamais rien donner en retour. Les Chinois ont aussi le sentiment de leur supériorité raciale, se considèrent comme les seuls civilisés  et voient les autres peuples comme des barbares. Ils vouent un culte à l’argent comme les Juifs, sans aucune idée de moralité ou de pitié. Ils peuvent frauder, voler, ou tuer pour de l’argent. Ils envoient leur richesse dans leur pays, comme des vampires après avoir sucé le sang de leurs victimes. Ils sont pires que les Juifs, dit le roi, car les Juifs n’ont pas de pays et sont donc obligés de dépenser leur argent dans le pays où ils résident. Par contre les Chinois ne s’impliquent pas dans la politique où ils résident.


Evidemment, nous n’allons pas commenter ces propos qui viennent après des siècles d’antijudaïsme, pour se transformer au XIXème siècle en antisémitisme « racial »,

 

juif

 

surtout après l’idéologie prôné de l’inégalité des races. (Cf. en 1853 le célèbre essai de Gobineau « Essai sur l’inégalité des races »).

 

Gobineau 01

 

Gobineau02

 

Il serait aisé de trouver pour de nombreux peuples, l’expression d’une supériorité qui s’est exprimée contre la « barbarie » supposée de l’autre. Nous pourrions aisément le montrer pour la Chine ancienne, et pour les Thaïs (Cf. La thaïness) et aussi pour les Français à certaines périodes de leur histoire, bien-entendu.)


Vella nous apprend que le roi a écrit cet essai en pensant aussi au public européen, et qu’il avait même apprécié sa bonne réception en Europe. (In Muang thai chong tun thoet). (N’oublions pas qu’il l’avait aussi écrit en anglais).


Pour l’heure, il s’agissait pour le roi, de rappeler, une fois de plus, ce qu’était un vrai Thaï : une personne qui parle thaï, qui est loyal à son roi, sa religion et son pays.  (in Kwampen chat doi thae ching) Pour lui, un Chinois restait un Chinois, prêt à quitter le pays au moindre trouble. D’ailleurs, remarquait-il,  ils vivent en communauté, parlent chinois, sont impliqués dans les sociétés secrètes. Même les Chinois qui se disent thaïs, qui parlent thaï, et qui ont des amis thaïs, vont dans les temples thaïs, ne le font que par intérêt. Pour Rama VI, on ne peut pas être Thaï et Chinois, on est soit un vrai Thaï ou soit un Chinois. (In Muang thai chong tun thoet).


Le roi s’inquiétait de voir les Thaïs se mettre sous la dépendance des Chinois qui travaillaient durs. Dans  Muang thai chong tun thoet (p.13), il écrivait : « Je ne vous demande pas de haïr les Chinois, mais de penser plus à vous-mêmes, de faire plus pour les Thaïs que pour les Chinois. Mon souhait est que si vous devez choisir pour tirer un avantage quelconque, vous choisissiez un Thaï sans vous poser de questions. »


On retrouvera, dit Vella, la majorité de ces stéréotypes chinois qu’il dénonce, dans certaines de ses pièces de théâtre. (Par ex. in Huachai nakhop)


  • Les autres minorités ?

La minorité malaise au sud représentait 2% de la population et  pouvait poser un problème au nationalisme affiché du roi Rama VI. Mais contrairement aux Chinois, ils n’avaient pas émigrés et avaient été vassalisé. Ils avaient une culture, des traditions, des us et coutumes, une nourriture spécifiques, une langue et étaient musulmans. Rama VI savait qu’il ne pouvait les prendre de front et devait leur accorder certaines « faveurs ». Il eut soin de venir en personne en 1915 durant un royal tour de deux mois et de 6 semaines en 1917. (Il ne visitera Korat que quelques jours en 1921 et ne visitera jamais le Nord) Il les assura en maintes occasions de sa protection et du respect de leur religion. Ils furent invités à ses anniversaires.


 Mais Vella reste à un plan trop général pour mesurer effectivement la politique qui a été suivie, mais on peut remarquer que la loi sur l’éducation de 1921, ne prenait en compte aucune spécificité malaise. La seule concession qu’il accorda, fut d’autoriser les Tigres royaux et aux Scouts de porter un uniforme « malais ».

 

scouts.jpg

 

Sinon, quant aux minorités du Nord et du Nord-Est, bien que différents par l’histoire et la culture des Thaïs des plaines, étaient aussi d’ethnie thaïe et le gouvernement exigea qu’ils soient désormais considérés comme des Thaïs, et qu’ils s’expriment dans le « thaï standard de Bangkok ». Le Prince Chakrabong, après sa tournée en 1916 au Nord-Est, envoya des instructions très précises aux autorités régionales et locales afin qu’ils abandonnent toute référence lao et propagent l’idée d’un seul pays thaï, en oubliant leurs particularismes et leur soumission passée.


Mais nous avons déjà montré maintes et maintes fois dans de nombreux articles que la thaïness bien que proclamée, ne signifie pas encore pour la majorité des élites de Bangkok de considérer les autres  comme leurs égaux.*****


  • Alors quid du nationalisme de Rama VI ?

Rama VI a poursuivi l’oeuvre de son père le roi Chulalongkorn qui dut, pour défendre l’indépendance de son pays et assurer son pouvoir sur son royaume, à  la fois « moderniser » son pays, et forger une « nation » face aux appétits coloniaux de l’empire britannique et de la France.


Son fils Rama VI en accédant au trône fut aussi confronté à des  contestations, des « résistances », des « révoltes » au niveau intérieur ( grève générale de 3 jours des Chinois en 1910, tentative de coup d’Etat de 1912, pouvoir politique et administratif aux mains des anciens du roi Chulalongkorn, les « vieux aristocrates » mis en place par son oncle, le prince Damrong, ministre de l’intérieur,pouvoirs régionaux, etc ) et à l’impérialisme anglais et français toujours présents.


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Il sut légitimer son pouvoir en développant un nationalisme siamois pour faire face aux autres nationalismes et la thainess au niveau intérieur. En effet, il ne faut pas oublier que partout dans le monde à cette époque, le sentiment national se propage pour renforcer la cohésion des Etats, et se défendre des autres « nationalismes ». Rama VI connait le nationalisme anglais et sa sainte trinité (God, King, Country)

 

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et peut voir en son royaume certains effets du nouveau nationalisme chinois. Il voit leur action à Bangkok avec l’aide des sociétés secrètes.

Bref, en roi souverain de la Dynastie Chakkri, Rama VI va défendre son royaume, son pays, sa Nation. Et il n’aura de cesse d’écrire, d’expliquer sa politique basée sur un nouvel esprit national et sur la défense de la Nation thaïe.


Il va pour ce faire fonder le mouvement des Tigres sauvages et des Scouts au début de son règne en 1911, avec la mission de vivre et de propager ce nouvel esprit, unis autour du roi, de la Nation, et de la sainte religion, pour préserver l’unité nationale et honorer le sang versé par les ancêtres qui ont défendu la terre de Siam. (Cf. article163)   

  

Il développera l’éducation nationale, avec la loi de 1920 sur l’éducation primaire suivie en 1921 de la loi rendant la scolarisation obligatoire pour tous les enfants de 7 à 14 ans qui a permis d’initier un enseignement sur la base de programmes écrits basés sur la moralité et la construction de la Nation. (Voir l’augmentation du nombre d’établissements scolaires passés de 131 avec 14 000 élèves en 1909, à 4026 en 1921 avec 240 000 élèves et 6900 enseignants.)


A-t-il eu tort de voir une menace dans les communautés chinoises ? Nous ne le pensons pas. Certes les arguments xénophobes anti-chinois utilisés à l’époque ne seraient plus de mise aujourd’hui.


A-t-il eu tort de promouvoir la Thaïness et de vouloir imposer la langue et la culture thaïe aux autres ethnies du royaume ?   La question est peu pertinente car il faudrait réécrire l’Histoire, et se souvenir des nationalismes exacerbés  à son époque qui ont débouché sur la 1ère guerre mondiale. (Cf. notre article, Notre Isan 14 : Le nationalisme thaï ?******)  


Toutefois par une ironie de l’Histoire, Rama VI ne devra pas la défense de ses frontières à « son nationalisme » mais  en prenant la décision, comme nous l’avons vu, de déclarer la guerre à l’Allemagne le 22 juillet 1917, pour bénéficier ensuite à a fin de la guerre, par le traité de Versailles, du droit de renégocier et d’obtenir l’abrogation du droit d’exterritorialité obtenu par les puissances franco-anglo-américaines, de retrouver la mainmise sur ses douanes, et en 1920, d’assurer à son pays une garantie internationale pour l’indépendance et  l’intégrité du Siam, en devenant membre fondateur de la Société des Nations.


 

guerre de 14

Les voies du nationalisme sont impénétrables.

 

________________________________________________________________________

 

* The university press of Hawaï, Honolulu, 1978. Cf. Notre article 162.


** Cf in notre article A162. « De l’usage des étrangers dans un processus de construction nationale en Thaïlande. », notre lecture de l’article de Stéphane Dover intitulé « « La Thaïlande prête pour le monde » ou de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale», paru dans « Thaïlande contemporaine », qui estimait que sous Rama VI, pour  « la première fois de son histoire (que) le gouvernement siamois choisissait une politique d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée ».


***On se souvient du discours de Jules Ferry à la Chambre le 28 juillet 1885 : 

 

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« Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».


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****Il y eut une réédition en thaï en 1985 que nous n’avons pas pu nous procurer. Les journaux de 1914 หนังสือพิมพ์ไทย (« nangsuephim thai )


Pamphlet 02

 

et Siam observer  ne sont pas numérisés et accessibles seulement à la Bibliothèque nationale thaïe. Vella a probablement eu accès à l’une ou l’autre ?


***** Lire : Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai,Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau, « Thaïlande, Aux origines d’une crise », Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC), 120 p.


« La Thaïness a servi aux «aristocrates» et aux élites urbaines des Thaïs siamois à construire « l’unité » de la Nation thaïe et à légitimer leur pouvoir sur le dos des identités régionales, que l’on considérait comme « cadettes » dans le meilleur des cas mais le plus souvent inférieures, incultes, « paysannes »… Encore aujourd’hui, à Bangkok un Isan est perçu comme un « paysan » rustre et inculte. En 2009 le dirigeant des jaunes, Sondhi Limthongkul « proposait de restreindre le droit de vote aux personnes éduquées, excluant ainsi la masse paysanne ».


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****** http://www.alainbernardenthailande.com/article-notre-isan-13-le-nationalisme-thai-73254948.html 

 

 

titre 

 

 

 

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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 04:02

titre.jpgQuelques mois avant la mort du roi Chulalongkorn (Rama V), se déroule à Bangkok en juin 1910, un événement important : une grève générale de trois jours déclenchée par les Chinois. Un événement qui jouera un rôle significatif dans  le développement de ce qu’il est convenu d’appeler, avec parfois sinon souvent, une connotation négative, la politique « nationaliste » et « sinophobe »  de Rama VI (1910-1925).

 

Un bref retour en arrière s’impose même si nous avons surabondamment déjà parlé des Chinois au Siam et en Thaïlande (1).  

    

Nous savons que la présence chinoise a été importante au Siam, surtout dans le commerce, dès l’époque de Sukhothai et d’Ayutthaya. Jusqu’au milieu du XIXème, cette importance est relative sauf à Bangkok où nous trouvons  les commerçants chinois en nombre dont l’installation fut encouragée dans les années suivant la fondation de la ville, à  Phuket et dans une moindre mesure à Koh Samui.

 

Trois événements vont accélérer l’immigration chinoise :

 

1) Le traité de Bowring qui intègre le Siam dans l’économie mondiale et va susciter une demande de main d’œuvre,

 

200px-JohnBowring1826.PNG

 

2) La révolte des Taiping dans le sud de la Chine entre 1850 et 1865 qui a suscité une forte immigration chinoise vers le Siam (2). Ce conflit, l’un des plus meurtriers de l’histoire (20 ou 30 millions de morts), fut considéré par  les Chinois  comme un prélude à la révolution communiste. C’est dire que les réfugiés fuyant massivement  les  massacres étaient déjà très politisés.

 

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3) Le développement ultérieur de l’immigration chinoise sera tout simplement le résultat inéluctable de la politique de Rama V avec la  suppression de l’esclavage et de la corvée. Il fallait des ouvriers pour construire les voies de chemin de fer

 

chemin-de-fer.jpg

 

et creuser les canaux qui étaient encore la voie de communication la plus utilisée au Siam. Ces ouvriers furent essentiellement des Chinois qui arrivaient souvent accompagnés de leur famille, ce qui constitua irrémédiablement l’apparition d’une société chinoise spécifique.

 

Avant d’en arriver au « pourquoi », donnons quelques chiffres, plus ou moins précis et plus ou moins fiables. Nous avons déjà étudié le premier recensement de 1883 qui ne porte que sur Bangkok (3). Les Chinois y représentent 38 % de la population et ils ont leur quartier (comme ils l’avaient déjà à Ayutthaya).

 

quartier-chinois.jpg

 

 

Assujettis à une taxe spéciale en contrepartie de la dispense de corvée, 25 % d’entre eux y échappent, ceux qui sont sous protection d’un consulat étranger, essentiellement le consulat de France. (Ils étaient alors 14 % à bénéficier de cette protection, mais il ne faut pas oublier qu’elle s’étendait à leur famille et à leurs domestiques d’où les 25 %). La France ayant toujours refusé de donner au gouvernement siamois la liste de ses protégés, il est difficile d’en dire plus.

 

Ils occupent près de 72% des activités commerciales avec 2675 « fonds de commerce » (face à 852 commerces siamois et 205 aux autres ethnies) ; et gèrent 90 % des activités que « la morale réprouve » (maisons de jeux, fumeries d’opium).

 

fumerie

 

Une source évalue en 1908 le nombre des Chinois de Bangkok à environ 150.000 sur une population de 500 ou 600.000 habitants. (4) En 1909, il y aurait eu à Bangkok 400.000 habitants dont 100.000 Chinois (5). En 1914, nous avons le chiffre (tiré du recensement de 1905) de 867.461 habitants à Bangkok dont 629.920 siamois et 197.918 chinois soit 22 % (6).

 

Quant à l’immigration et l’émigration  des travailleurs chinois (à l’époque, on parlait de « coolies » ce qui signifie tout simplement « manœuvre balais » ou « travailleur non qualifié »)  dans les années précédant la grande grève, on relève :

 

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Pour les arrivées : 43.224 en 1904, 45.993 en 1905, 60.120 en 1906, 88.691 en 1907, 60.508 en 1908. Total : 298.536.

 

Et pour les départs : 26.669 en 1904, 30.087 en 1905, 40.826 en 1906, 53.644 en 1907 et 49.340 en 1908. Total : 200.056 (5).

 

Ce qui fait un solde largement positif.

 

Pourquoi ce choix ?

 

Il semble évident que les Chinois, maîtres du commerce et de l’industrie préféraient employer leurs compatriotes, et les responsables des grands travaux siamois des travailleurs plus « volontaristes » que la main d’œuvre locale éventuellement disponible. Du côté de ces « coolies », il est permis de penser qu’ils préféraient venir travailler au Siam plutôt que de rester en Chine où ils étaient considérés comme une espèce à peine supérieure au crapaud.

 

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Il est enfin une raison qui nous paraît fondamentale, même si elle sort du champ du « politiquement correct » : les Chinois sont incontestablement et depuis toujours industrieux ( Ils expédiaient leur soie, déjà, aux belles dames de l’Empire romain), alors que les Siamois, (toutes les observations des premiers visiteurs du pays le mentionnent), ont une tendance certaine à la nonchalance (ce qui ne signifie pas fainéantise). Bernard Formoso a une  expression plus élégante qui oppose « la mentalité de profit » (des Chinois) à la « mentalité de statut » des Thaïs, qui préfèrent incontestablement le statut de paisible fonctionnaire à celui de travailleurs de force. (7) On glose volontiers en s’en indignant le plus souvent sur un dicton qui date probablement de l’époque coloniale répandu sous plusieurs variantes : « Les Laos écoutent pousser le riz, les Thaïs le regardent pousser, les Indochinois le cultivent, mais les Chinois le mangent ».

(Cf. Une anecdote de Jean Lartéguy  in (8))

 

Ces Chinois vivent dans leur communauté.

 

Ils ont leurs écoles où l’enseignement est donné en chinois (9),

 

ecole chinoise

 

et  qui sont ouvertement sous la coupe de la triade « Tong Meng Hui »

 

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faction politique extrémiste du mouvement révolutionnaire fondé par  Sun Yat-Sen

 

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largement inspiré par la révolte des Taiping (10). Ils ont aussi leurs journaux en chinois ou bilingues,

 

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leurs temples,

 

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leur calendrier,

 

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leur fête du nouvel an

 

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et leurs dieux (11),

 

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et même leurs restaurants (le plus souvent luxueux). (Ils ne mangent pas dans les ร้านอาหาร ranhahan

 

Ranahan-copie-1.jpg

 

mais dans leurs ภัตตาการ phtattakan qui ne sont pas des restaurants siamois.)

Patakan

 

Ils épousent volontiers des femmes siamoises dont la progéniture est partagée entre les deux ethnies ce qui rend les chiffres des recensements plus ou moins aléatoires. Ils sont aussi sous l’aile protectrice des triades qui furent actives au Siam à partir des années 1820. Sociétés secrètes, quoiqu’interdites par le code pénal de 1908 (11), elles ne sont pas par essence mafieuse, mais plutôt à la fois associations structurantes, syndicats, agences pour l’emploi, sociétés d’entraide mutuelle, entreprises mais aussi organisations politiques. « Tong Meng Hui » est omni présente au Siam.

 

La coexistence entre les deux communautés reste toutefois pacifique, la xénophobie est un phénomène étranger à l’esprit siamois. Il fallut qu’intervienne les événements de 1910  pour que les Chinois servent de repoussoir de référence dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la politique « nationaliste » de Rama VI.

 

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La grande grève de 1910

 

Ce fut assurément un événement traumatisant pour la société siamoise et son monarque, malheureusement, les sources sur ce mouvement sont rarissimes. Il fut en particulier pratiquement totalement ignoré de la presse occidentale (12). L’excellent ouvrage de Walter Vella (13) lui consacre un chapitre mais il occulte malheureusement le rôle possible mais souterrain des autorités consulaires françaises.

 

Dans les dernières années de la Chine impériale, celle-ci bouillonne ; Sun Yat-Sen est l’un des animateurs de « Tong Meng Hui », « la société de loyauté unie » qui est ouvertement anti monarchiste, républicaine et xénophobe (il faut abattre la dynastie mandchoue) et à la fois nationaliste et socialiste. (La conjonction de ces deux adjectifs n’avait pas alors la connotation négative qu’elle prit quelques dizaines d’années plus tard). Sun Yat-Sen sera expulsé et exportera sa « bonne » parole.

 

Nous le retrouverons en Malaisie et à Singapour où la colonie chinoise règne en maitresse (14), il en sera expulsé. Il aurait également eu des relations « contre nature » avec la France en Indochine où il serait allé chercher un appui financier (15). Il en sera évidemment encore expulsé. Il vient ensuite au Siam en octobre 1908 où il prononce un discours au club chinois de Bangkok le 1er décembre et appelle quelques centaines de spectateurs, la fine fleur de la communauté chinoise, au renversement de la monarchie.

 

Il sera immédiatement expulsé après l’avoir été de Singapour et de Hanoï si l’on en croit le site Chinois qui lui est consacré (16).

 

La grève des Chinois éclate en juin 1910, à la fin du règne du roi Chulalongkorn.

 

Elle est suscitée (c’est au moins le motif avoué) par le mécontentement des Chinois à l’encontre de la modification de la taxe de capitation, un privilège auquel le gouvernement Siamois mit fin par décret du 26 mars 1909 : désormais, les Chinois seront soumis à la taxe de capitation de 6 ticals à Bangkok et les provinces limitrophes et de 4 ticals dans les provinces excentrées. Cette modification entraîne pour eux une augmentation de 3 à 400 %.

 

Les dispositions fiscales prises par le roi Chulalongkorn étaient toutefois la conséquence directe de la loi chinoise sur la nationalité prévoyant la possibilité pour les Chinois de l’étranger de demander la nationalité chinoise, si leur père était chinois. Ce faisant, le gouvernement chinois empiétait ouvertement sur la souveraineté des autres pays, notamment du Siam, qui vota à son tour une loi stipulant que toute personne née au Siam était citoyen siamois.

 

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***

 

Le 26 mai 1910, des Chinois protégés français distribuent des tracts dans tout Bangkok en appelant leurs compatriotes à fermer leurs échoppes et leurs magasins et les coolies à cesser le travail pour  protester contre cette modification fiscale (17) :

 

« En ce moment les Chinois éprouvent de grandes difficultés pour payer le «  phukpi » (taxe spéciale sur les Chinois) dont le tarif augmente tous les ans. Ils sont venus de la Chine pour fuir la misère et trouver une vie meilleure à Bangkok mais ils y trouvent au contraire une vie plus misérable. Nous devons tous être disposés à fermer nos échoppes et nos boutiques ».

 

Le gouvernement pensa alors initialement que ce mouvement pouvait avoir été suscité par le gouvernement chinois pour l’inciter à accepter la création d’un consulat chinois, ce que le Siam estimait inutile.

 

Les distributeurs de tracts sont en tous cas deux protégés français, commerçants riches et importants,  Tan Seng et Tai Seng. Le ministre plénipotentiaire de la France, Lefèvre, s’empresse d’informer le gouvernement siamois de sa « parfaite innocence ».

 

La grève débute le 1er juin : échoppes, magasins et services divers appartenant aux Chinois sont fermés. Les policiers siamois tentent (sans violences apparemment) de pousser les Chinois à reprendre leur travail. Certains appartiennent à des protégés français qui s’y opposent. Ils sont arrêtés et relâchés ensuite à la demande du consul. L’ambassadeur du Siam à Paris proteste alors auprès du ministère des affaires étrangères en indiquant que son gouvernement a fait arrêter les deux distributeurs de tracts ainsi que 68 de leurs sbires qui seront en définitive expulsés du Siam, indiquant que dans aucun pays au monde les Chinois n’étaient aussi bien traités qu’au Siam et qu’il n’y avait aucune raison pour qu’ils payent  moins d’impôts que les Siamois.

 

Si cette grève fut précédée d’autres mouvements plus ou moins sporadiques, celle du 1er au 3  juin 1910 concerna  tous les Chinois, travailleurs, coolies du port, pécheurs, employés, entrepreneurs, commerçants dans tous les secteurs d’activités et tous les types de commerce, à Bangkok et dans toutes les grandes villes du pays (mais les renseignements sur ce qui s’est passé hors Bangkok sont introuvables).

 

Ce mouvement qui dura trois jours marquera la puissance de l’immigration chinoise au Siam et sa capacité à s’organiser collectivement et en force.

 

(Lors de la tentative du coup d’état de 1912, une connexion aurait été démontrée entre « Tongmenghui » de Bangkok et les comploteurs siamois partiellement républicains (18).

 

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La question d’une intervention occulte de la France (toute l’élite de la communauté chinoise s’était placée sous protection française) n’est pas à exclure (19).)

 

Tous les commerces sont fermés,les travailleurs ne travaillent plus, les bateaux ne sont plus ni chargés ni déchargés au port, les rares commerces siamois ne peuvent assurer la demande de la clientèle mais en profitent pour augmenter les prix. Pour faire face à la situation , le roi Chulalongkorn demanda à ses fonctionnaires de haut rang d’envoyer leurs serviteurs pour vendre des marchandises à des prix raisonnables dans le but de calmer  la paralysie de sa capitale.

 

Toutes les forces de police, de gendarmerie et les militaires disponibles patrouillent la ville sans violence, les Chinois sont assis et fument devant leur boutique fermées ou leur lieu de travail et refusent toute autre activité. La nuit venue, ils s’enferment dans leurs échoppes et les rues sont désertes. Il y eut 400 arrestations suivies d’expulsion. Le quatrième jour, sous la menace armée des forces de l’ordre, le mouvement cessa. Bangkok était resté 3 jours dans le chaos. Il n’y eut pas la moindre violence, les seules rares sont attribuées (à tort ou à raison) à des provocateurs (20).

 

Il semblerait que le gouvernement siamois n’ait pas cru un instant que les causes de cette grève provenaient du mécontentement des  Chinois face à ce nouveau tarif, la plupart des grévistes avaient d’excellentes conditions de vie. Et il est permis de s’interroger sur les origines réelles de ce mouvement qui est moins une « grève » qu’une manifestation ethnique. Un motif fiscal apparent ? Il est évident que le Siam pouvait difficilement admettre que des franges entières de sa population, les plus riches, bénéficient de privilèges fiscaux exorbitants.

 

Un chef d’orchestre invisible ? Il est tout aussi évident que ce mouvement qui a concerné l’ensemble des Chinois de Bangkok n’a pas pu être unanime sans manœuvres souterraines ou pressions insidieuses ? Les triades étaient les mieux placées pour inspirer la discipline sinon la terreur ?

 

Le mouvement se situe moins de quatre mois avant la mort du roi,  à une époque où la maladie pulmonaire qui devait l’emporter était probablement connue au moins des initiés, laissant entrevoir la possibilité d’une succession qui aurait pu être chaotique même si elle ne l’a pas été. Cela aurait pu favoriser la révolution républicaine des amis de  Sun Yat-Sen. On conçoit que la présence parmi les organisateurs du mouvement de riches protégés de la France ait pu conduire les Siamois à se poser des questions (20) (21).

***

Cet événement eut évidemment des répercussions économiques, politiques et sociales sur le Siam. Il révéla au roi Rama VI la puissance de ce qui était véritablement une « cinquième colonne » et n’est évidemment pas étranger à son  « nationalisme », évident réflexe d’autodéfense, nationalisme assurément plus proche de celui des soldats de Valmy

 

valmy

 

que celui de Sun Yat-Sen.

 

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Ce sera l’objet de notre prochain article.

 

 

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Notes 

(1) En particulier et en particulier seulement dans nos articles : A 45 « Les Chinois de Thaïlande sont-ils intégrés », A 67 «  L'influence de la communauté chinoise en Thaïlande », A 162 «  De l'usage des étrangers dans un processus de construction nationale en Thaïlande » , 115-1 « La représentation romanesque du roi Thaksin ».

(2) Voir l’article de Volker Grabowsky in Journal of the Siam society « The Thai census of 1904 » volume 84 de 1996.

(3) Notre article 152 « Le premier recensement effectué au Siam en 1883 ».

(4) « TWENTIETH CENTURY IMPRESSIONS OF SIAM » 1908, qui ne donne malheureusement pas de chiffres plus précis.

(5) « Almanach de Gotha », partie administrative de 1910.

(6) « Bangkok siam directory » 1914.

(7) «  Identités en regard. Destins chinois en milieu bouddhiste thaï » 2002.

 

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 (8) In « Les tambours de bronze » 1965.

Les Siamois ont leur philosophie qui vaut bien et largement celle des Chinois non exempte de cupidité. Jean Lartéguy (8) narre une anecdote qui suscite notre sympathie : Lorsque les français eurent colonisés le Laos, l’administration coloniale envoya des processions chenillères de jeunes ingénieurs issus de nos écoles d’agriculture pour expliquer à ces primitifs nouvellement colonisés auxquels nous apportions les bienfaits de la civilisation occidentale la façon dont ils pourraient tirer de leur hectare de rizière non plus 20 quintaux à l’hectare mais 40.

 

 

Larteguy

 

L’année suivante ces énarques avant la lettre constatèrent que ces paysans ne cultivaient plus que la moitié de leur hectare et avaient vendu l’autre moitié : « A quoi bon, grâce à vous, je tire de mon demi hectare 20 quintaux de riz qui suffisent à mes besoins et à ceux de ma famille ». Ce n’est pas une leçon de sciences économiques, c’est une leçon de vie. Le slogan « travailler plus pour gagner plus » pourrait être chinois, il n’est assurément pas siamois.

(9) …et ce depuis Rama Ier.

(10) « A Control over Chinese Schools by the Thai State from the Period of  constitutional Monarchy to Prime Minister Phibul Songkram’s Administration (1932 – 1944) »  par Penpisut Intarapirom in Silpakorn University International Journal,  volume 7 de 2007.

(11) Voir notre article A 165 « Les Dieux chinois sont toujours à Phuket ». De nombreux quotidiens thaïs portent toujours trois dates, celle du calendrier thaï, celle du calendrier musulman et celle du calendrier chinois.

(12) Voir notre article 143 « Le code pénal siamois de 1908 ».

(13) Voir toutefois :  « Sun Yat-Sen, Nanyang and the 1911 Revolution » par Wasana Wongsurawat - « Thailand and the Xinhai revolution » 2011, pages 130 s -« Luang Wichit Wathakan and the Creation of a Thai Identity » à Singapour 1993 - un article du quotidien « The straits times »  de Singapour du 11 juin 1910 et enfin, seule source française, un article du « Bulletin de l’Asie du sud-est » pour l’année 1910 p. 324 « Une grève des Chinois à Bangkok ».

Les renseignements plus précis provenant de sources administratives siamoises qui nous sont difficiles sinon impossibles d’accès nous ont été donnés par notre ami doctorant Rippawat Chiaphong auquel nous exprimons notre profonde gratitude.

(14) « Chayo ! King Vajiravudh and the development of thai nationalism » à Hawaï; 1978.

(15) «  Chinese family business networks in the making of a Malay state : Kedah and the region c. 1882-1941 » par  X.A. Wu, 1999.

(16) « The French Connection That Failed: France and Sun Yat-Sen, 1900–1908 » par  J. Kim Munholland in « The journal of the asian studies » volume 32 de novembre 1972.

(17) « National Dr Sun Yat Sen memorial hall » http://www.yatsen.gov.tw/en/

 

 

Memorial

 

(18) Si l’on en croit Pierre Rousset, le mouvement communiste qui démarra quelques années plus tard en Thaïlande fut essentiellement le fait de Chinois et de Sino-thaïs. Trotskyste « historique », fondateur avec Alain Krivine de la « Ligue communiste révolutionnaire » devenu le « Nouveau parti anticapitaliste » il a donné dans sa préface aux souvenirs de Jean-Michel Krivine - frère d’Alain (« Carnets de mission dans les maquis thaïs – 1978 »Editions Les Indes savantes) une histoire du parti communiste thaï des débuts jusqu’à sa chute catastrophique.

(19) Rappelons que les protégés français n’étaient pas soumis à la juridiction siamoise mais à celle de nos consuls. La distribution se faisait donc sans risques pour eux. Comment les Chinois devenaient-il protégés français ? La protection était de droit pour ceux qui étaient ressortissants de nos concessions, nous en avions 5. Par ailleurs les ressortissants de pays n’ayant pas de représentation diplomatique au Siam pouvaient se placer sous la protection consulaire d’un pays ami, en l’occurrence la France essentiellement (les Chinois qui se sont placés sous protection anglaise ou allemande se comptent sur les doigts de la main) . Pour la même raison par exemple, l’Allemagne protégeait les Turcs et les Suisses germanophones.

 (20) A la même époque, triste époque pour le mouvement ouvrier français, les grèves se terminaient le plus souvent dans le sang.

 

grève sanglante

 

(21) On peut sans arrière pensée affirmer que les Ambassades de France ou d’ailleurs, et de tous temps, servaient aussi d’officines pour des manœuvres souterraines. Ne citons que l’exemple de cet ambassadeur de France, le sieur  X qui avant de servir dans des pays d’Asie avait sévi en Afrique dans le dernier quart du siècle dernier et qui reçut ce beau compliment (si l’on peut dire) de la revue « Jeune Afrique » : « Là où X passe, les chefs d’état trépassent ». Simple coïncidence évidemment.

 

 

BANGKOK

 

(22) Les précisions relatives à la position du gouvernement siamois résultent essentiellement des précisions que nous a données notre ami Rippawat Chiaphong au vu de documents officiels siamois (rapports internes) qu‘il a pu consulter.

 Encore merci.

      ***

Chinois

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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 04:02

système métriqueNous vous avons parlé des poids et mesures dans le Siam ancien (1), systèmes de mesure traditionnels qui subsistent encore et peut-être pas seulement à l’état de fossile, et sur la division du temps (2) dont l’utilisation au quotidien est toujours d’actualité. Nous vous avons dit que c’est le Roi Rama V qui avait introduit dans la monnaie le système décimal, un bath ou un tical de 100 satangs, mais que le système métrique (3) proprement dit avait été introduit en 1923 seulement.

 

Cette introduction ne s’est toutefois, de loin, pas faite brutalement comme nous allons le voir (4).

 

Le système traditionnel comme celui de l’ancienne France reposait sur éléments concrets (une toise, une coudée, un pan, un pouce) mais avec un vice majeur, c’est qu’il n’était pas décimal et surtout que d’une région à l’autre la taille d’une toise, l’étendue des deux bras, divergeait, la toise d’Avignon n’était pas celle de Poitiers !

toise

 

L’intérêt majeur du système métrique était de définir une unité de longueur de base, une unité de masse de base et une unité de temps de base, le mètre, la « dix millionième partie du quart du méridien terrestre » avec ses subdivisions décimales, le tout permettant de déterminer en deux dimensions les superficies et en trois dimensions les volumes (5).

 

mètre

 

 

Ce sont les trois principales unités fondamentales (6).

 

Par contre, l’unité de temps resta la seconde, définie au départ comme une fraction de 1/86.400ème du jour moyen.

sablier

Le système décimal n’a, en effet, jamais « passé la rampe » tant au niveau de la division du temps (24 heures par jour et non 10 heures de 100 minutes de 100 secondes) qu’au niveau de la division du cercle en 360° et non 400 grades. Les deux sont liés puisque la décimalisation de la circonférence n’aurait pu avoir d’intérêt que si elle avait été en concordance avec la division du jour.

 

La Convention nationale en 1793 avait pourtant considéré avec une implacable logique que dans la mesure où les poids et mesures utilisaient le système décimal, il était absurde de  diviser la journée d’une autre façon et décida alors de diviser la journée en 10 heures de 100 minutes de 100 secondes. Le système ne s’imposa pas et l’on revint aux divisions traditionnelles. 9 h 05 du matin, c’était 3 h 86 ! Il n’en reste plus que le souvenir rarissime d’horloges ou de montre révolutionnaires, de magnifiques exemplaires en particulier au Conservatoire nationale des arts et métiers, qui font surtout la joie des collectionneurs (7).

montre decimale

 

Mais venons-en au Siam !

 

La nécessité d’établir un cadastre fondé sur des éléments géodésiques précis apparait en 1897 sous le règne de Rama V. Dès 1897, après avoir décimalisé les monnaies, il s’intéresse aussi aux volumes, essentiellement pour connaître la production du riz. Jusqu’en 1905, diverses commissions essentiellement sous l’égide de ses ministres et de son conseiller flamand Rolin-Jacquemyns concluent à l’intérêt d’utiliser le système métrique. Le Bureau International des poids et mesures sera approché en 1909 (8).

 

BIPM

 

Probablement pour faciliter son adhésion, le Siam avait autorisé dès 1907 l’utilisation du système métrique en parallèle à celle du système traditionnel. Il y sera admis en 1912.

 

Rama VI ne fit en ce domaine que chausser les bottes de son père. Comme le fait systématiquement le Bureau international des poids et mesures lorsqu’un pays sollicite son adhésion, on lui envoie copie des étalons (probablement le mètre et le kilogramme ?). Nous n’avons malheureusement pas pu savoir quand ces étalons ont été envoyés à Bangkok, s’ils y sont encore conservés et ou ?

 

-etalon-m

 

Avant toutefois l’application du système métrique, la réforme envisagée conduisit à une révision partielle de normalisation des mesures traditionnelles par rapport au système métrique, légalisant le wa à 2 mètres exactement (9), le thanan (le contenu d’une demi-noix de coco à 1 litre exactement et le tchang (unité de poids) à 1.200 grammes exactement. C’est en réalité une standardisation qui revient à une introduction déguisée et en douceur du système métrique !

 

L’admission du Siam en 1912 est souvent interprétée comme une légalisation du système métrique à cette date, c’est une erreur (10).

Le système métrique fut définitivement introduit et encore à terme, par une loi du 17 décembre 1923 dont nous citons le préambule (11) :

 

« Sur ordre de sa très excellente Majesté le roi,

« Considérant qu’il n’existe actuellement aucun système uniforme légalisé de poids et mesures dans le royaume, 

« Qu’il est désirable d’en introduire un,

« Qu’il est convenable que le système des poids et mesures du royaume soit conforme à celui des autres pays autant que cela est compatible avec les besoins intérieurs du pays, 

« Considérant que le système métrique est maintenant largement employé, 

« Considérant que sa majesté le roi se plait à ordonner que le système légalise des poids et mesures du Siam soit le système métrique avec un certain nombre d’unités vulgaires adaptées à ce système, afin de faire face aux exigences, aussi longtemps que l’usage de ces dernières mesures sera reconnu nécessaire, il est décidé … »

 

La loi doit entrer en application dans un délai de un an à compter de sa publication à la Gazette du Gouvernement.

 

Il devra s’écouler au moins cinq ans avant que le système soit déclaré obligatoire dans tout le royaume. D’ici là restent autorisées les unités d’usage,

 

–       pour les longueurs, le sén de 40 mètres, le wa de 2 mètres, le sok de ½ un demi mètre, et le khup de ¼ de mètre.

–      pour les surfaces, le raï (1.600 mètres carrés), le ngan (400 mètres carrés)  et la tarangwa (4 mètres carrés). Elles sont toujours utilisées.

–      pour les masses, le picul (60 kg), le catty (600 gr) et le carat (20 gr).

–      pour les capacités, le kwian (2.000 litres), le ban (1.000 l.), le sat (20 l.) et bien sûr le thanan (1 l.)

 

***

 

Cette normalisation des mesures traditionnelles et leur référencement au système métrique est évidemment concomitante à la décision d’adopter le système métrique et s’est probablement faire en douceur. La correspondance est aisée. Ce n’est évidemment pas le fait du hasard si nous trouvons un wa de 2 mètres exactement, ou un ban de 1 mètre cube !  Très exactement comme si, avant de décréter l’obligation d’utiliser le mètre étalon, la Convention avait décidé que la toise de Toulouse, celle du Comtat Venaissin ou celle du Chatelet (qui toutes deux comme toutes les toises valaient un peu moins de deux mètres) valaient uniformément deux mètres.

 

1952739193

 

Par contre, la correspondance avec le système de mesures anglo-saxonnes est un véritable chemin de croix qui peut prêter à sourire ! Par exemple, restons-en là, le picul devient pour les anglais « environ » 133 livres 1/3, toutes les autres correspondances à l’avenant (12).

 

***

Il ne reste donc plus que le bath – poids qui sert à peser l’or et l’argent qui échappe au système métrique. N’en faisons pas grief aux Thaïs, nous continuons à peser nos pierres précieuses non pas en milligrammes mais en « carats métriques » lesquels font 20 milligrammes mais sont formellement exclus de la liste des unités du système international d’unités, le Bureau se contente d’en déconseiller l’utilisation… alors qu’il est formellement interdit en France d’utiliser d’unités autres que légales (Décret n°82-203 du 26 février 1982).

 

 carat

-----------------------------------------------------------

 

Notes

(1) Notre article A 32 « Poids et mesures pour les anciens de Thaïlande ».

 

(2) Notre article A 33 « Le système horaire traditionnel thaï ». Nous avons vu qu’il était particulièrement bien adapté aux tropiques !

 

(3) Pour des raisons nébuleuses, il parait qu’il ne faut plus parler de « système métrique » mais de « système international d’unités » et ce depuis une décision du Bureau International des poids et mesures de 1960 ? Restons-en aux termes que nous avons appris à l’école primaire.

 

(4) Si l’obligation d’utiliser le système métrique des poids et mesures en France est devenu définitivement obligatoire en 1840, tous les chercheurs et les curieux vous diront que jusqu’à la veille de la guerre de 1914 et peut-être encore après, les actes notariés en province tout au moins, mentionnaient souvent les superficies des biens vendus ou transmis à la fois en mesures traditionnelles et en « mesures nouvelles ».

 

(5) Le bon vieux mètre étalon en platine iridié du Pavillon de Sèvres maintenu sous atmosphère stérile à 4° etc…etc… est devenu obsolète. Les scientifiques du Bureau international des poids et mesures ont redéfini le mètre en 1960 d’abord comme 1.650.763,73 fois la longueurs d'onde de la radiation orangée émise par l'isotope 86 du krypton,

 

isotope 86

 

puis ont amélioré cette intéressante définition en 1983, en définissant le mètre comme la longueur parcourue dans le vide par la lumière pendant une durée de 1/299.792.458ème de seconde. Quant à la seconde, ne vous inquiétez pas, elle n’est plus 1/86.400ème du jour moyen. Elle serait (sous réserve de récente mise à jour qui nous aurait échappé) « la durée de 9.192. 631.770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les niveaux hyperfins F=3 et F=4 de l’état fondamental S½ de l’atome de césium 133 ».

 

cesium

 

Ouf ! Tout cela a peut-être son utilité pour envoyer une sonde naviguer dans l’espace pendant 10 ans avant de se poser de travers sur une comète,

 

sonde

 

elle n’en a aucune lorsque vous allez acheter vos papayes sur le marché. N’épiloguons pas sur l’unité de masse, le kilo,

 

ารสน

 

il semble, nous sommes en 2014 et bientôt en 2015, qu’une nouvelle définition soit au Bureau International des poids et mesures en cours d’élaboration ?

 

(6) Les quatre autres unités fondamentales, l’ampère pour le courant électrique, le kelvin pour la température thermodynamique, la mole pour la quantité de matière et le candela pour l’intensité lumineuse, n’étaient pas d’une actualité brulante au début du XXème siècle : la définition de l’ampère date de 1948, celle du kelvin de 1967, celle de la mole de 1971 et celle du candela de 1960, le tout sauf erreur.

 

(7) Pendant des années, le bulletin du Bureau International des poids et mesures se fait l’écho de multiples propositions pour décimaliser la division du temps et celle du cercle sous l’argument essentiel que la décimalisation facilite les calculs. C’est manifestement un faux problème :

- Nous avons tous à l’école primaire appris à effectuer les quatre opérations sur ce que l’on appelait alors les « nombres complexes »

 

nombres complexes

 

c’est à dire des opérations sur des jours, heures, minutes et secondes ou sur des angles, ce ne devait pas à l’époque dépasser le niveau du Certificat d’études primaires.

 

cep

 

Le dernier des ânes était capable de calculer que 45 minutes plus 55 minutes, cela donnait 1 heure 40 minutes même si c’est un peu plus long que d’additionner 45 et 55 !

- Le décompte en base dix est peut-être logique, nous avons dix doigts, mais les Mayas décomptaient en base vingt puisqu’ils avaient vingt doigts (mains et pieds)

 

Mayas

et si vous prenez la peine, du bout de votre pouce, de compter les phalanges de vos quatre doigts levés, vous en compterez douze !

- La base 12 (celle des Babyloniens) présente un avantage incontestable, 12 est divisible par 12, 6, 4, 3, 2 et  1 c’est-à-dire 6 fois alors que 10 ne l’est que 4 fois (10, 5, 2 et 1) : 12, 24, 36, 60, et 360 sont des «chiffres ronds » au même titre que 10, 100 ou 1.000 le sont dans notre système à base dix.

 

 

babylone

- Argument définitif au XXIème siècle : Les calculettes les moins élaborées permettent actuellement d’effectuer ces calculs !

 

calculette

 

Notons au passage que ces « nombres complexes » n’ont rien à voir avec ce que les mathématiciens appellent les « nombres complexes » qui sont forgés à partir des nombres « imaginaires » (i étant la racine carrée imaginaire puisqu’impossible du nombre négatif – 1). Ainsi, 1 tout seul en « imaginaire » s’écrira 1 + 0i. Ne rigolez pas, c’est incontournable en mathématiques contemporaines.

 

complexe

(8) Créé par la « convention du mètre »  signée à Paris le 20 mai 1875, le bureau siège au Pavillon de Breteuil à Sèvres où sont soigneusement conservés les étalons. Il est chargé de promouvoir le système métrique dans le monde.

 

conventions du metre

 

(9) La wa faisait en réalité en général un peu moins de deux mètres (1,922) selon « Weights, measures and moneys of all nations » par F. W. Clarke, New-york, 1891.

 

(10) Erreur reprise par exemple dans les très sérieuses « Annales de Géographie » 1921, tome 30 page 391. Ne parlons pas de Wikipédia.

 

(11) « Travaux et mémoires du Bureau International des poids et mesures », tome XIX de 1934.

 

(12) Quelques pages de ces correspondances dans le « Bangkok – Siam directory » de 1914.

 

cosinus

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 04:02

titre.jpgNous avons déjà fort longuement parlé de la romanisation du thaï (1), citant d’abondance le roi Rama VI alias Vajiravudh, pour nous contenter, ici,  de rappeler en guise d’introduction les conclusions du monarque dans un article publié dans le journal de la Siam Society (2) ironisant (peut-être) courtoisement à la fois sur ses compatriotes et sur les diverses propositions de romanisation déjà discutées la docte revue  (3) :


« Je voudrais répondre à une question, est-ce que le système proposé est destiné aux chercheurs,


tournesol.jpg

 

aux touristes

 

Dumollet.jpg

et aux globe-trotters

 

globeu.jpg

 

ou aux résidents européens ?

 

 ---------.jpg

S’il est destiné aux chercheurs, le système devrait à mon avis autant que possible être fondé sur le système Hunterian afin de les aider dans leur travail de recherche de l’étymologie et des dérivations.

 

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S’il est destiné  aux résidents européens, alors il faudrait y qu’il y ait au moins trois tableaux distincts tant pour la phonétique que pour l’orthographe, l’un pour les résidents de Bangkok, l’autre pour les résidents des régions du nord et un troisième pour la péninsule malaise, à moins qu'ils ne préfèrent adopter le tableau des lettrés, qui conviendrait à l’ensemble du Siam.

 

Si ce sont les touristes et les globe-trotters qui sont concernés, alors je suis fortement enclin à leur donner le fameux conseil de Mr Punch à ceux qui sont sur le point de se marier : n’en faites rien ! »

 

***

Toutefois, on peut noter que le système élaboré par le roi Vajiravudh, est toujours en vigueur dans un domaine restreint, à savoir la « transcription du palais » qui rend tout simplement hommage à l’étymologie en donnant aux consonnes ayant un son similaire une transcription différente selon leur origine thaï, pali ou sanscrit.


Il s’appelle วชิราวุธ, nom systématiquement transcrit Vajiravudh. La transcription officielle de l’académie royale serait Wachirawut. N’entrons pas dans le détail mais la consonne finale ธ qui en position finale dans une syllabe se prononce « t » et en position médiane « » suivi d’une expiration (« th ») est délibérément transcrite par le monarque « dh », elle est d’origine sanscrit, rien à voir avec un « t » ordinaire ! Ceux qui parlent peu que peu le thaï savent d’ailleurs qu’à l’oreille la différence entre le son « » et le son « t » n’est pas toujours évidente.


Son successeur, ประชาธิปก Prachathipok selon la transcription officielle devient en transcription du palais Prajadhipok. อานันทมหิดล son successeur, Ananda Mahidol en transcription royale serait selon le RTGS Anantha Mahidon. Son successeur enfin, le roi Rama IX se nomme ภูมิพลอดุลยเดช. La transcription officielle conforme à la prononciation serait Phumiphon-adunyadet mais le roi a lui-même choisi, suivant les instructions de son oncle, la transcription Bhumibol Adulyadej qui peut sembler incohérente en première analyse (mais en première analyse seulement) si l’on sait que le son « bh » n’existe pas en thaï, que la lettre « » en position finale dans la syllabe se prononce « » et que la lettre « j » en position finale dans la syllabe se prononce « ». Même observation pour ceux qui connaissent un peu le thaï, la différence à l’oreille entre le son « b » et le son « » est souvent difficile à faire surtout lorsqu’en position finale dans la syllabe, sa prononciation est à moitié avalée : le ครับ khrap de courtoisie qui doit terminer chacune de nos phrases (pour les hommes) est parfois transcrit (notamment dans des méthodes anglophones) « khrab ».


Restons-en là de cette très érudite translitération : En fonction de leur origine, le monarque transcrit des consonnes qui représente le même son de façon différente, ainsi un ฆ « kh » sanscrit et rarissime deviendra « gh », un autre plus ou moins obsolète ฅ devient « q » un ฌ « j » tout aussi sanscrit et tout aussi rarissime deviendra « jh » et un ษ « s » également sanscrit mais plus fréquent deviendra « sh » (15).


Une dernière observation sous forme d’ailleurs de question, cette romanisation royale ne semble pas pouvoir s’appliquer au commun des mortels. L’épouse de l’un d’entre nous répond au nom de famille de ภูสีไม้ transcrit sur son passeport Phusimai mais la translitération royale donnerait Bhusimai ? Je me garderai de l’utiliser.


***

Le roi a eu le mérite, dans la citation que nous donnons en tête de cet article, de poser une bonne question, chacun sachant ou devant savoir que le meilleur moyen de répondre intelligemment à une question, c’est d’abord de la poser intelligemment et c’est ce qu’il a fait, beaucoup mieux que les signataires des très érudits articles du journal de la Siam society.


SSS.jpg

 

Pourquoi faire ?


Pour les vrais érudits, il est probable qu’ ils savent lire le thaï et une romanisation ne s’impose pas. Et ils connaissent éventuellement le système Hunterian qui n’est pas du niveau d’un B.A.-BA. Mais ils disposent des deux systèmes académiques, norme ISO

 

Consonnes

Consonnes

 

voyelles

Voyelles

 

diacritiques-

Signes diacritiques

 

chiffres

Signes de ponctuation et chiffres

 

ou la phonétique internationale.

 

API

Pour les nécessités géographiques, cartes routières, panneaux de signalisation, il existe le RTGS qui est largement suffisant, la tonalité selon laquelle doit se prononcer le nom de la ville ou son étymologie n’ayant strictement aucune importance.

 

RTGS

 

Il en est de même pour les documents administratifs bilingues, passeports par exemple.


Pour les besoins du palais, la transcription royale de Rama VI est plus élaborée, payant sa dette à l’étymologie (mais pas aux tonalités) et parfaitement adaptée aux rapports internationaux. Il ne viendrait à personne l’idée d’appeler notre roi autrement que S.M. Bhumibol Adulyadej !

Et pour les touristes et les globe-trotters, le conseil royal est toujours d’actualité !

A ces systèmes de translitération, et pour être complet, le professeur Carral en analyse un cinquième dans sa thèse, celui des karaokés, un aspect comme un autre de la vie en Thaïlande. Il nous semble pour l’avoir un peu pratiqué, qu’il est le plus souvent aberrant et ne peut être d’aucun secours, sauf à avoir quelques connaissances élémentaires de la langue parlée.

                                               _____________________________


Bref, rien de bien nouveau sous le soleil du Siam, que depuis la première description de la langue siamoise par La Loubère (4),

 

La-Loubere.jpg

 

où tous les érudits -qui se sont intéressés à la langue, auteurs de grammaires ou de dictionnaires- ont cherché à reproduire à l’aide de nos caractères romains les éléments essentiels de la langue siamoise en sus du son des consonnes et du son des voyelles, la tonalité de la syllabe et la longueur de la voyelle (5).


On discutera encore longtemps sur le meilleur mode de noter en lettres latines les mots de la langue thaïe, indispensable pour faciliter aux apprenants l'acquisition des premiers éléments de la langue.

 

La romanisation officielle (Royal Thai General Système RTGS) dont nous avons longuement parlé (1) est un pis-aller mais toutefois indispensable pour les retranscriptions des noms de lieux même si elle est respectée de façon aléatoire. Elle est utilisée (et apparemment bien respectée) dans la transcription des noms propres sur les passeports en particulier. Elle a au moins le mérite de n’utiliser que les lettres de notre alphabet en évitant les diacritiques et autres signes cabalistiques. Les deux méthodes d’apprentissage (française et anglaise) les plus répandues n’ont rien inventé par rapport à la translitération de Monseigneur Pallegoix (6).

 
Pallegoix.jpg 

 

Les méthodes purement scientifiques, l’alphabet phonétique international est un outil pour spécialistes, la norme ISO 11940 (7) est inutilisable au quotidien (8). Elle est un outil à utiliser dans un contexte purement académique qui dénature totalement la physionomie et l’orthographe de la langue tout en étant d’une complexité extrême. Elle a une forme simplifiée, la norme ISO 11940-2, qui se rapproche beaucoup de la norme officielle de l’académie royale RTGS.

 

***

 

Il nous faut bien dire quelques mots sur une tentation perverse, celle d’un changement pur et simple d’alphabet ! Pour éviter tout malentendu, il n’a jamais été dans les pensées de nos érudits de substituer l'alphabet latin à celui de Rama Kamhaeng mais simplement d'établir une orthographe rationnelle pour les noms propres.

 

La tentation a pourtant existé et existe peut-être encore.

 

L’idée récurrente de la suprématie de l’écriture latine est un héritage de la colonisation qui voyait dans l’emploi des lettres latines le signe d’une civilisation supérieure.


civilisation.jpg

 

Pourquoi pas d’ailleurs l’alphabet grec, l’alphabet cyrillique, l’alphabet arabe, l’alphabet gothique ou l’alphabet étrusque ?


alphabet-etrusque.jpg

 

Les autorités coloniales françaises (auxquelles les Siamois ont échappé) l’ont mise en avant dans les pays antérieurement soumis à la souveraineté siamoise, le Cambodge et dans une moindre mesure le Laos. Au Cambodge, dont la langue n’est pas tonale, on critiquait la complexité de son alphabet (laquelle est toute relative).

 

L’érudit français, Louis Finot

 

FINOT.jpg

 

avait déjà proposé une romanisation du cambodgien (9). Son système est probablement tout aussi compliqué que l’alphabet cambodgien mais présentait (pour lui) l’avantage d’utiliser notre alphabet. Quarante ans plus tard, le gouverneur français du Cambodge (de 1942 à 1945) est un dénommé Hoeffel qui semble n’avoir laissé aucune trace dans l’histoire. En 1943, le gouvernement royal du Cambodge et lui-même croient devoir se lancer dans la romanisation de l’alphabet khmer selon un système conçu par Georges Coedés


img-6-George-Coedes-1930.jpg

 

alors directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient. Cette opération mercenaire n’ajoute rien à la gloire de Coedés. Le Ministère de l'éducation était chargé de sa mise en œuvre.


Il aurait alors déclaré que la romanisation engendrerait le progrès dans le domaine de la littérature et des arts cambodgiens en général. On se demande pourquoi et comment ?  Et d’ajouter que le progrès du Cambodge l’exigeait. C’est évident, non ?

 

Coedés imagina donc un  alphabet romanisé cambodgien composé de 26 lettres et d’une série de signes diacritiques pour les voyelles courtes et longues, en empruntant quelques signes de ponctuation au français. Un journal local, Kambuja utilisa partiellement ce système d'écriture de septembre 1943 jusqu’au début de 1945, couvrant  de caractères romanisés un dixième de ses pages avec des nouvelles de l'étranger, des publicités locales et les avis du gouvernement.

 

Mais, et c’est une évidence, une grande partie de la population y était hostile, lettrés ou même illettrés, chefs religieux ou militants nationalistes hostiles à la présence française.  C’était tout simplement pure provocation. L’occupation japonaise en 1945 s’empressa de faire disparaître toute trace de ce système et les Japonais ne semblent pas avoir voulu « nipponisé » la langue.

 

Lorsque la France reprit le contrôle du Cambodge, elle ne relança pas ces tentatives. Le Laos y échappa de peu, probablement parce que Coedès ne pouvait être à la fois au four et au moulin ! (10). Il est permis de se demander si, dans les années 43-45, il n’y avait pas en Indochine française des problèmes plus sérieux que de romaniser le cambodgien ?

 

petain.jpg

 

***

 

L’exemple justificatif choisi par les partisans de cette romanisation était un fort mauvais exemple, le pire peut-être, celui du vietnamien.

Le vietnamien est une langue à six tons (le thaï n’en a que cinq et le cambodgien n’en a aucun). Lors de son évangélisation, il existait bien une écriture mais qui utilisait les idéogrammes chinois. L’apprentissage de ces caractères nous dit Lunet de la Jonquières qui a étudié le chinois à l’école des langues orientales nécessite « trois à quatre ans d’études journalières pour apprendre les quatre mille caractères qui constituent le premier bagage littéraire d’un étudiant » (11).

 

Les premiers missionnaires portugais venus évangéliser la péninsule y ont appris la langue et  cherché à la romaniser. C’est le père Alexandre de Rhodes,

 

Alexandre de Rhodes 6

 

un jésuite d’Avignon (12) qui eut le mérite au XVIIème de formaliser cette romanisation, un système appelé le « Quoc Ngu » amélioré ensuite par les érudits locaux, notamment  Nguyen Van Vinh


240px-Nguyễn Văn Vĩnh

 

qui l’a un peu dépoussiéré, système toujours en vigueur, utilisant l’alphabet romain et cinq signes de tonalité. La question de la paternité réelle du système est actuellement discutée (13), laissons le à l’actif du R.P. de Rhodes, les nationalistes et les communistes lui reconnaissent le mérite d’avoir permis aux masses laborieuses de pouvoir accéder à la lecture et au savoir.

Or, le personnel administratif des français au Cambodge et au Laos était souvent d’origine vietnamienne, savait lire et écrire le Quoc Ngu 

 

Quoc ngu 10 2

 

et avait évidemment la flemme de s’intéresser à la langue vernaculaire locale d’où l’idée insidieuse de romaniser ces deux langues comme la leur !


Comparons ce qui est comparable, l’écriture traditionnelle vietnamienne était inaccessible au plus grand nombre et la nécessité d’une écriture vernaculaire s’imposait ce qui ne fut jamais le cas au Siam(14).

 

dictionnaire4a

 

***

L'écriture thaïe a ou aurait été créée de toutes pièces en 1283 par le Roi Rama Kamhaeng en adaptant l'écriture brâhmi  venue de l'Inde, par l'intermédiaire du khmer (Cambodge) et du mon (Birmanie).

 

Rakhamheang-Stele.jpg

 

 

Les premiers inventeurs de l’écriture thaïe n’ont pas agi au hasard. Ils ont créé, et bien créé, un alphabet correspondant aux structures propres à leur langue. Il s’agissait probablement d’érudits de très haut niveau connaissant parfaitement les différents systèmes d’écriture, sanscrit-pali évidemment, indien, chinois, sémite, arabe et gréco-latin. L’alphabet ne porte pas la trace d’une longue évolution, pénible et embarrassée, du figuratif ou de l’idéographique vers l’alphabétique. Il est issu au moins indirectement de l’alphabet sanscrit, le Devanagari, l’écriture des Dieux, l’écriture sacrée de l’Inde Brahmanique, l’écriture de la cité divine.

 

Deva.jpg

 

S’il est, disent les linguistes, une loi qui veut que toute écriture alphabétique dérive d’une écriture idéographique, il est en tous cas certain que l’alphabet thaï n’a gardé aucune trace de cette origine.


Existe-t-il dans l’histoire du monde un système d’écriture créé méthodiquement, scientifiquement et ab nihilo ? Il y a une certitude, l’alphabet latin n’est pas adapté à une langue monosyllabique à tons. C’est certainement de façon délibérée que les inventeurs de l’écriture ne l’ont pas utilisé, pas plus que les idéogrammes chinois.


Il semble donc de toute évidence que la meilleure façon de transcrire la langue thaïe par l'écriture, reste l'écriture thaïe.


 Elle est même un instrument magnifique pour cela. La construction quasi mathématique des syllabes à partir des 44 consonnes de l’alphabet et des 32 voyelles à l’aide de 4 signes diacritiques de tonalité et de quelques autres diacritiques permet tout simplement de retranscrire tous les mots de la langue avec ses deux paramètres essentiels, l’une des cinq tonalités et la longueur des voyelles. Le matériel phonétique est parfaitement adapté et approprié.


Mais comme le fait pertinemment remarquer le professeur Carral (8) le thaï, comme le français, paye son tribut à l’étymologie, cette construction est compliquée du fait que certaines consonnes on plusieurs formes traduisant une origine sanscrit, pali ou khmer, que certaines voyelles ne sont pas écrites (probablement par soucis d’économie dans l’épigraphie ?). Néanmoins l’étude de l’écriture thaïe ne présente aucune des difficultés de celle des idéogrammes chinois. Comme le fait remarquer Lunet de la Jonquières (11) « quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ».

 

Lunet-de-la-J

 

Ceux qui connaissent l’écriture ne le contrediront certainement pas.

 

 

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Notes 

(1) Notre article A 91 « La romanisation du thaï »


(2) « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words »m volu;e 10.4 de 1913.


(3) « The romanizing of Siamese » par Oscar Frankfurter (numéro 4.2 de 1907). (Cet érudit allemand, ami du prince Damrong,  est l’auteur de  « Elements of Siamese grammar » publié à Bangkok en 1900). Suivit en 1912 (volume 9.3) « Method for romanizing siamese » par Petithuguenin, un érudit français que nous avons rencontré à diverses reprises.  Après l’article du monarque susvisé, le bulletin de la Siam society nous livre un nouvel article de Frankfurter en 1913 (volume 10.4) « Proposed system for the transliteration of siamese words » et dans le même numéro d’un autre du souverain « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words » que nous venons de citer.


(4) La Loubère «  Du royaume de Siam » à Paris, 1690. La description qu’en fait le père Tachard, qui ne l’a manifestement pas étudié, est pitoyable.


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(5) Voir nos deux articles A.58 « Les premières grammaires de la langue thaïe. (1ère et 2ème Partie) ».


(6) « Introduction au thaï », Assimil par G. Butori, 1990 (ISBN 2 7005 0155 1)

 

ASSIMIL.jpg

et les trois volumes de la méthode de Benjawan Poomsan Becker : « Thai for beginers »,1995 (ISBN 1 521 003), « Thai for intermediate learners », 1998 (ISBN 1 887 521 01 1) et « Thai for advanced readers », 2000 (ISBN 1 887 521 03 8).


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(7) http://www.iso.org/iso/catalogue_detail?csnumber=20574 « transliteration of thai ».


(8) Nous ne pouvons faire mieux que de renvoyer le lecteur à la thèse en sciences du langage du professeur Carral qui fait un point en tous points remarquables à ce sujet : « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets ». (Université Paris 5 - René DESCARTES - Ecole doctorale « Education,  communications et Sociétés » Département de Sciences du langage - Faculté des Sciences Humaines et Sociales - 45 rue des Saints Pères, 75270 Paris cedex 06). La thèse est accessible sur Internet sur le site :

http://thammasat.academia.edu/FredericCarral

 

These_Carral_Frederic_2008.jpg

(9) « Notre transcription du cambodgien » in Bulletin de l’école française d’extrême orient, tome 2 de 1902.


(10) Sur cette éphémère romanisation du Cambodgien, voir « Français et japonais en Indochine, 1940 – 1945 » par  Chizuru Namba, édition Khartala, 2012 et « Creating Laos, the making of a Laos space beetween Indochina and Siam, 1860 – 1945 » par Soren Ivarson, 2008, ainsi que deux très beaux articles signés Jean-Michel Filippi « Une romanisation avortée » in :

http://kampotmuseum.wordpress.com/tag/romanisation-du-khmer/

http://kampotmuseum.wordpress.com//?s=romanisation&search=Go


Cette prestation de Georges Coedès effectuée au moins indirectement pour le gouvernement de Vichy est soigneusement occultée dans toutes ses biographies  (par exemple celle de l’Ecole Française d’extrême orient : sur son site

http://www.efeo.fr/biographies/notices/codes.htm) et plus encore sur la liste de ses travaux. D’après les sources ci-dessus, il aurait utilisé d’abondance et plus encore le travail de Finot ? (note 9).


(11) Préface de son « Dictionnaire français-siamois » de 1904.

 

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(12) Ce jésuite d’Avignon nous est bien connu. Issu d’une famille de juifs espagnols convertis et réfugiés chez le Pape lors des persécutions d’Isabelle, son père était originaire de Rhodia (d’où son patronyme), aujourd’hui Rosas en Espagne ou plutôt Rosés en Catalogne, et sa mère une tolédane. Voir l’article de Michel Barnouin « La parenté vauclusienne d’Alexandre de Rhodes – 1593 – 1660 » in Mémoires de l’Académie de Vaucluse, 1995.

 

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(13) Voir « Le Portugal et la romanisation de la langue vietnamienne. Faut – il réécrire l'histoire ? », Article de Roland Jacques In  Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 85, n°318, 1er trimestre 1998. pp. 21-54.


(14) Selon un ami Vietnamien, il y aurait probablement encore une centaine de personnes érudites au Vietnam capables de lire les anciens idéogrammes,

 

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probablement autant que d’Egyptiens capable de lire les idéogrammes de Ramsès II.

 

 

(15) Les deux articles que le roi a consacrés à la romanisation sont accessibles sur le site de la Siam society :

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_009_4b_KingVajiravudh_RomanisationOfSiameseWords.pdf 

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_010_4c_KingVajiravudh_NotesOnProposedSystemForTransliteration.pdf 

 

 

tour de babel

 

 

 

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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 04:02

saintmartin estreaux 32 3Les conséquences pour le Siam.


Nous avons vu dans l’article précédent que le roi Rama VI, dès son accession au trône en 1911 avait fondé le mouvement des Tigres sauvages et des scouts pour, entre autre, promouvoir une politique nationaliste et préparer les Siamois à défendre leur pays face aux pays occidentaux qui menaçaient les frontières. Le roi, lors de nombreux discours et écrits désignaient nommément  ses « ennemis », les Anglais, les Français et les Hollandais qui avaient déjà sévi en Birmanie, en Malaisie, à Java, au Cambodge, pendant qu’une situation de chaos régnait en Perse et en Chine.


Mais en 1914, le roi - qui lit la presse britannique - est apte à comprendre que la 1ère guerre mondiale va modifier la géopolitique mondiale.


La Cour est divisée et les « élites » sont plutôt favorables à l’Allemagne et hostiles envers la France. Ils se souvenaient de leur blocus du Chao Praya de 1893 et du traité récent de 1907 dans lequel le Siam avait perdu la suzeraineté sur le Laos et le Cambodge.


Le roi Vajiravudh attendra toutefois le 22 juillet 1917, malgré les réticences de certains membres du gouvernement royal, pour déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie. On peut penser que la décision du Président des États-Unis Woodrow Wilson de déclarer la guerre à l'Allemagne en avril 1917, au côté de l’Entente, a joué un rôle important dans sa décision.


Une décision historique qui aura des conséquences très importantes pour l’indépendance et la souveraineté du Siam.


Certes Rama VI était entré tardivement dans le conflit, mais les Etats-Unis n’y étaient entrés que le 6 avril 1917 et une quinzaine d’autres pays plus tard. (Et même l’Arménie et la Tchécoslovaquie en 1918).

Le Siam envoya une petite force expéditionnaire de 1284 volontaires, sous le commandement du général Phya Pijaijarnrit. Les Siamois arrivèrent en 1918.

 

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Certains furent envoyés à l'École de bombardement du Crotoy,

 

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à l'école de reconnaissance de Chapelle-la-Reine,

 

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à l'école de tir de Biscarosse,

Biscarosse

 

et à l’école de chasse de Poix et le personnel de l’armée  de l’Air commença à se former dans les écoles françaises de pilotage d’Avord

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et d’Istres.

 

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Plus de 95 hommes furent brevetés pilotes. Les sources divergent sur leur participation ou non aux combats. Par contre, une unité médicale d’infirmières siamoises est signalée sur le front occidental.

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Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé, déclarant la fin de la première guerre mondiale.


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Le contingent siamois participa au défilé de la Victoire à Paris le 14 juillet 1919 et fut de retour au Siam le 21 septembre 1919.


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Serrés contre les Italiens, d’un pas rapide et sautillant,

 

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voici les Japonais aux figures de lémurs. Ils sont peu nombreux. Leur général, sphinx sans âge au teint grisâtre, monte un cheval de race orientale, superbe dans sa vigueur maîtrisée, d’une finesse de lignes admirable.

 

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Les Siamois ont un physique moins ingrat que les Japonais, se rapprochant davantage des Hindous. Mais leur attirail de guerriers occidentaux (casques français, bandes molletières…) est ridicule et risible, disproportionné en tout cas quand on songe que la guerre s’est bornée pour eux à une déclaration ! Il n’empêche, la foule jubile et s’extasie : la terre entière n’est-elle pas convoquée à la gloire de la France après avoir été à son chevet ? L’exotisme est contagieux. Les hurlements n’ont pas cessé. Une clameur enthousiaste continue de couvrir les musiques, mouchoirs et couvre-chefs s’agitent sans interruption tandis que défilent les délégations des petits Etats, anciens ou nouveaux. (Blog Michel Bellin)

 

Un mémorial fut érigé en l'honneur du corps expéditionnaire siamois à Bangkok, à Sanam Luang. Les noms des 19 soldats tués sur le front occidental sont ainsi honorés. (La France avait perdu 1 350 000 hommes, la Grande-Bretagne 1 150 000 hommes.)

 

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Le Traité de Versailles du 28 juin 1919 met fin à la Première guerre mondiale, détermine les frontières de plusieurs pays, et crée la Société des Nations.

 

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Ce traité est entré en vigueur le 10 janvier 1920. Il comporte quatre-cent-quarante articles, certains accompagnés d'annexes et est accompagné d'un protocole, et d'un arrangement concernant l'occupation militaire des territoires rhénans, auxquels adhèrent certains signataires.

 

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Les signataires du Traité de Versailles sont : pour le traité de paix, le protocole et l'arrangement : l’Allemagne, les Etats-Unis d’Amérique, la France, l’Empire britannique, la Belgique. Pour le traité de paix et le protocole : la Bolivie, le Brésil, le Guatemala, l’Italie, le Japon, le Pérou, la Pologne, le Siam, la Tchécoslovaquie, l’Uruguay. 


La Section III, consacré au Siam comporte trois articles :


Article 135

L'Allemagne reconnaît comme caducs, depuis le 22 juillet 1917, tous traités, conventions ou accords passés par elle avec le Siam, ensemble les droits, titres ou privilèges pouvant en résulter, ainsi que tout droit de juridiction consulaire au Siam.


Article 136.

Tous biens et propriétés de l'Empire ou des États allemands au Siam, à l'exception des bâtiments employés comme résidences ou bureaux diplomatiques ou consulaires, seront acquis de plein droit au Gouvernement siamois, sans indemnité.

Les biens, propriétés et droits privés des ressortissants allemands au Siam seront traités conformément aux stipulations de la partie X (Clauses économiques) du présent traité.


Article 137.

L'Allemagne renonce à toute réclamation, pour elle ou ses nationaux, contre le Gouvernement siamois relativement à la saisie des navires allemands, à la liquidation des biens allemands ou à l'internement des ressortissants allemands au Siam. Cette disposition ne doit pas affecter les droits des parties intéressées dans le produit d'aucune de ces liquidations, ces droits étant réglés par les dispositions de la partie X (Clauses économiques) du présent traité.


Il permettait ainsi au Siam de conserver à titre de dommages de guerre pas moins de 11 navires appartenant à la compagnie “North German Lloyd” (LGN).


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(Bangkapong, construit en 1903,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Han Thale (455 tonneaux) — Chantaboon, construit en 1908,saisi par le Siam en 1917 (421 tonneaux) — Chiengmai, construit en 1907,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Doen Samudi (1815 tonneaux) — Deli, construit en 1900,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Den Samud (1394 tonneaux) — Kohsichang, construit en 1894,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Sri Samud (2043 tonneaux) — Menam, construit en 1906,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Thon Thale (464 tonneaux) —Patani, construit en 1907,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Thong Samudi (1819 tonneaux) — Patriu, construit en 1903,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Leu Thale (445 tonneaux) — Petchaburi, construit en 1906,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Kaeo Samud (2191 tonneaux) — Samsen, construit en 1902,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Pin Samud(1632 tonneaux) — Pitsanulok, construit en 1901,saisi par le Siam en 1917 rebaptisé Phan Samudh (2019 tonneaux).


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En janvier 1920, le Siam devenait un des membres fondateurs de la Société des Nations.


« La Société des Nations (S.D.N.) est la première tentative pour faire fonctionner une organisation universelle des États, principalement créée pour régler les problèmes de sécurité collective. Il s'agissait en quelque sorte de prolonger le gouvernement de fait des Alliés durant la Première guerre mondiale dans une organisation permanente. À l'origine de la S.D.N., il y a les conditions de la paix telles qu'exposées par le président Wilson en janvier 1918 à travers les 14 points. Le quatorzième point précisait qu'une « association générale des nations devra être formée sur la base de pactes spécifiques afin d'assurer les garanties mutuelles d'indépendance politique et d'intégrité territoriale, aussi bien aux petits États qu'aux grands […] Ce pacte est inclus dans le texte du traité de Versailles, le 28 juin 1919, ainsi que dans ceux de Saint-Germain, de Trianon et de Neuilly ; il en forme en fait les 26 premiers articles. La S.D.N. entre en application le 10 janvier 1920 après la ratification du traité de Versailles par l'Allemagne et trois des principaux associés. C'est à Paris qu'a lieu, le 16 janvier 1920, sur convocation du président Wilson, la première réunion du Conseil de la Société des Nations » (Encyclopédie Larousse).

 

SDN



De plus, le Siam allait retrouver sa souveraineté pleine et entière.


Le 1er septembre 1920, les États-Unis abandonnèrent leurs droits d’extraterritorialité au Siam. Après cinq années de négociation, la France  (février1925) et la Grande-Bretagne (juillet 1925) renonçaient aussi à leurs droits d’extraterritorialité, aux traités inégaux  leur accordant le « Droit de Protection consulaire » qui donnaient (par exemple l’article 7 du traité de 1893) aux Français mais aussi  à ceux qui dépendaient du « Protectorat français »comme les Annamites, les Laotiens, les  Cambodgiens (Cf. les Chinois et Japonais inscrits), la liberté de circuler et de commercer librement sans payer de droits de douanes. Le 12 janvier 1926, la France et le Siam signaient un traité d’amitié, de commerce et de navigation.                            

                                       ------------------------------

 

Le roi Varjiravudh (Rama VI) avait été bien « inspiré » le 22 juillet 1917 en déclarant la guerre à l’Allemagne.


Le traité de Versailles lui avait donné le droit de confisquer tous les avoirs allemands au Siam, de renégocier et d’obtenir l’abrogation du droit d’exterritorialité « extorqué » par les super puissances franco-anglo-américaines et de retrouver la mainmise sur ses douanes, dénonçant ainsi (indirectement) les traités inégaux qui avaient été arrachées à son père sous la menace coloniale. De plus, en devenant membre fondateur de la Société des Nations en 1920, Rama VI assurait à son pays une garantie internationale pour l’indépendance et  l’intégrité du Siam.

 

  

________________________________________________________________

 

Reprise de l’article, remanié et complété.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-28-les-relations-franco-thaies-la-1-ere-guerre-mondiale-67543426.html

 

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Commentaires.


Les conséquences économiques de la paix pour le Siam.


Le Siam tira, nous venons de la voir, un profit politique et diplomatique certain de sa participation à la grande guerre au prix de 19 morts (paix à leurs cendres !), bien qu’il lui fallut attendre 1926 pour que la question des « traités inégaux » soit définitivement réglée. Mais il y trouva aussi un intérêt économique non moins certain. Lorsque la guerre éclate, les navires marchands se réfugient dans des ports neutres. Au Siam en particulier les navires marchands allemands qui assuraient une part importante des exportations siamoises y restent à l’abri, la route des mers leur est fermée, les Anglais ont la maitrise des mers par les Indes, Singapour et pour partie la France et le Japon bloquent la voie vers l’est. Les ports des pays neutres (Etats unis en particulier, Hollande, Portugal, divers pays d’Amérique centrale ou du sud) sont alors encombrés de l’essentiel de la marine marchande teutonne. Ce ne sont pas des navires de guerre, faut-il le préciser.


Quelles sont alors les « lois de la guerre » ?


Lorsque l’état de guerre est constaté : 1) les avoirs des pays ennemis sont mis sous séquestre et 2) les ressortissants de ces pays (tout au moins ceux qui n’ont pas réussi à prendre la fuite) peuvent y être  « regroupés » (« Le droit actuel de la guerre terrestre » thèse pour le doctorat, par le lieutenant Bouëdron, Paris 1913).


Le Siam ne fit que respecter le droit international de cette époque


Les avoirs des ressortissants des puissances centrales ?


Il y a en 1914 selon « Bangkok Siam directory – 1914 » 264 Allemands (dont 54 enfants) 652 Turcs dont 334 enfants, et surtout de nombreuses sociétés allemandes ou autrichiennes (toutes spécialisées dans l’import export ou les assurances). Nous ignorons le nombre exact des ressortissants de l’Autriche-Hongrie et pas plus quelles étaient les activités économiques des Turcs. On peut penser qu’à la déclaration de guerre, ces chiffres étaient plus ou moins similaires.

Nous connaissons le sort des navires attribués « au Siam ». Mais que sont-ils devenus par la suite ? Il s’est créé à Bangkok la « Siam commercial and naval c° ltd » en mars 1918 dans le seul but d’appréhender par anticipation les navires saisis aux Allemands ce qui permit tout simplement au Siam de son constituer sans efforts une marine marchande jusqu’alors inexistante pour assurer en particulier l’exportation de son riz et de son bois essentiellement assurés par des navires allemands avant guerre.

 

Par quelle opération miraculeuse ces puissants navires attribués au Siam par le traité de Versailles se sont-ils retrouvés entre les mains d’une compagnie privée sur la composition de laquelle il nous a été impossible de retrouver quelques précisions que ce soit, notamment sur la composition de ses actionnaires et de ses administrateurs ?

 

profiteur

 

En outre et indépendamment de ces onze navires au tonnage important, le Siam récupéra « un certain nombre » de navires de moindre tonnage bloqués à Singapour dont les Anglais, déjà largement pourvus, ne voulurent pas mais dont le détail n’est pas donné. (voir à ce sujet la « Revue de la marine marchande », numéro 34 de juillet 1918, pages 239 s. Nous y apprenons que l’appréhension des navires allemands réfugiés dans des pays neutres ultérieurement belligérants a coûté à l’Allemagne 80 % de sa flotte marchande).


Nous ignorons par contre tout du sort des avoirs autrichiens, allemands et turcs également attribués au Siam au titre de la réparation des « dommages de guerre ». On peut penser sans faire le moindre mauvais esprit que chacun des 19 morts siamois a coûté fort cher aux ressortissants des puissances centrales.


Le budget siamois est encore alors plus ou moins opaque.


Peut-on faire référence à la France dont les finances publiques étaient moins opaques ? Les avoirs allemands ont été saisis, séquestrés et placés à la Caisse des dépôts et consignation pour servir à indemniser les victimes des « dommages de guerre » puisqu’il ne faut pas oublier qu’en sus de nos morts, des départements entiers du nord de la France avaient été ravagés et détruits tant par les tranchées que par les canons allemands et les obus de nos 75 .


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La loi mit en place des « commissions cantonales », devant lesquelles étaient déposées les dossiers de demandes d’indemnités pour la réparation des dommages matériels. En cas de litige, furent également créés des « tribunaux des dommages de guerre » juridiction d’appel des commissions cantonales et pour Paris un « Tribunal interdépartemental des dommages de guerre ». Le dernier recours était le Conseil d’état. Un contentieux énorme s’y développa, portant surtout sur des fausses déclarations disaient les représentants de l’Etat ou sur des indemnisations insuffisantes se plaignaient les victimes. Ce contentieux ne se termina qu’en 1933 !

 

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***

Ne nions pas la pureté des intentions siamoises à entrer en guerre même s’il y a (ou certains y ont) trouvé un bénéfice autre que diplomatique. Il n’est par contre pas exclu que l’entrée en guerre tardive de certains pays lorsqu’ils sentirent le vent tourner, n’ait pas eu d’autres raisons que de sordides intérêts économiques.


Le Brésil entre en guerre en octobre 1917 et saisit évidemment les navires allemands réfugiés dans ses ports. Ne parlons pas sans sourire de la déclaration de guerre de Saint-Marin,

 

 

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Cuba, Panama, le Guatemala, le Nicaragua, Costa-Rica, Haïti et le Honduras, il y avait probablement dans tous ces pays quelques menus avoirs allemands ? Plus assuré est l’exemple du Liberia qui déclara la guerre en mai 1917 ce qui lui permit de s’emparer des biens des ressortissants allemands fort importants puisque l’Allemagne était son premier partenaire économique avant 1914. 

 

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La principauté de Monaco, sans participer formellement à la guerre, y envoya de nombreux volontaires dont son Prince régnant, Louis II auquel la France fit la politesse de  l'élever au rang de général. Il semblerait, que sans avoir participé au traité de Versailles, la principauté se soit accaparé sans vergogne des avoirs allemands, importants puisque consistant en les participations de nombreux aristocrates allemands au capital de la "société des bains de mer" !

***

Le sort des ressortissants des puissances centrales ?


C’est le « black-out » complet. Où ont-ils été « regroupés » et dans quelles conditions. Nous n’avons pas trouvé la moindre source. Nous connaissons bien, par contre, celui des ressortissants civils français bloqués en Allemagne ou en Autriche dans des camps plus ou moins confortables; les souvenirs et les témoignages sont nombreux. Ils furent libérés au lendemain de l’armistice. Le malheureux sort de ces civils a fait l’objet d’un article circonstancié dans « Le monde » du 3 octobre dernier (« Les civils dans la tourmente »).

Nous connaissons, mais le sujet n’a fait l’objet d’aucune exhaustive à ce jour, celui des 65.000 civils allemands internés en France après avoir été spoliés.

 

 

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Une étude partielle nous apprend qu’ils ne furent libérés qu’après la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919. La guerre fut longue pour eux (« Les dépôts d’internements civils en Vendée 1914-1919 » article de Laurent Morival, « Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest » numéro 1 de 1998 pages 91s.) Est-ce un sujet encore tabou ? Le terme de « camp de concentration » est formellement utilisé par l’administration.

 

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Il y avait parmi eux de nombreux Alsaciens et Lorrains, juridiquement ressortissants allemands le plus souvent « malgré eux » qui furent avares de souvenirs.

 

 

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Ils avaient d’ailleurs des frères ou des cousins également « regroupés » en Allemagne, quoique juridiquement Allemands au prétexte de francophilie !

On peut raisonnablement penser que le sort des ressortissants des puissances centrales « regroupés » au Siam où et dans des conditions que l’on ignore, ne fut pas meilleur.

***

Il est de bon ton de dire que cette guerre fut la « guerre du droit » ce qui est au moins partiellement vrai.

 

 

Guerre du droit

 

Elle fut aussi au moins pour partie une guerre de rapine, un sujet encore et toujours tabou. L’ouvrage de John Maynard Keynes (« Les conséquences économiques de la paix » 1919 traduit en français par Paul Frank en 1920) qui fit scandale en France.

 

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Nous connaissons les projets de l’Allemagne qui, si le pays avait été vainqueur, se serait livré à un pillage en règle des pays alliés et de leurs colonies.

 

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La confiscation de tous les avoirs allemands (propriété des entreprises ou des particuliers) consista en une expropriation minutieuse faisant peu de cas du sacro saint droit de propriété devant lequel s’agenouillaient tous les belligérants des pays alliés.


 demain sur nos tombeaux by Philippe Rapoport©

    " ... Demain sur nos tombeaux, les blés seront plus beaux ..." (Paul Arène - 1919)

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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 04:01

titreLe mouvement des Scouts, (les tigreaux, les luksuea) est créé le 1er juillet 1911 par Rama VI, et sera intégré au cursus scolaire dès 1913. Sa progression fut rapide et’en 1922, on pouvait compter 21 500 scouts dans 177 compagnies.


Le mouvement fut conçu comme la branche junior des Tigres royaux. Le roi en énuméra les principes basés sur la fidélité au souverain, l’amour de la Nation, et la loyauté à la communauté. Il indiquait qu’il s’agissait bien d’enseigner au plus jeune âge les qualités patriotiques défendues par les Tigres sauvages. Ils prenaient part aux exercices, aux parades et participaient aux manœuvres annuelles. Ils avaient également leurs exercices et pratiques spécifiques (camping, aide aux personnes, aux pompiers, travaux manuels de menuiserie, tissage, etc.) …


Ce mouvement est toujours intégré aujourd’hui au cursus des écoles, sur la base du volontariat et le roi est leur Chef. Ils seraient  près de 1,5 million à prêter le serment devant le drapeau à « obéir aux chefs, être loyal au pays, la religion bouddhiste et au roi.


La filiation légitime du scoutisme thaï avec le mouvement fondé par Baden Powell.(1)

 

 Baden

Les scouts de Baden Powell, corps paramilitaire hiérarchisé, ne peuvent être comparés aux scouts (éclaireurs) américains de la conquête de l’ouest, corps informel de marginaux sans scrupules, glorifiés et idéalisés dans les westerns (ah ce John Wayne !). Jim Bowie,

 

Bowie

 

pour ne citer que lui, était un infâme trafiquant d’esclaves et sa célèbre « maitresse de fer » comme il qualifiait lui-même son coutelas forgé, dit-on dans du fer provenant d’un météorite, lui servit plus à égorger et scalper des Indiens qu’à trancher son pain, ils étaient de vrais « tigres sauvages ».

 

maitredsse de fer

 

Pourquoi cette référence animalière ?


C’est à la lecture du « Livre de la jungle » que Baden-Powell (qui était très lié à Kipling), eut l’idée de donner aux jeunes une formation paramilitaire avec un contenu initiatique et symbolique. L’autobiographie de Baden Powell est intitulée « A l’école de la vie ». Il puise dans « Le Livre de la Jungle »

 

livre de la jungle

 

les thèmes majeurs du scoutisme : la vie de camp en plein air en respectant la nature ou l’art de suivre une piste. C’est une démarche spirituelle et essentiellement fraternelle, une éducation à la fraternité concrète et non spéculative.


Il est probable, sinon évident, que Rama VI lors de son long séjour en Angleterre a connu à la fois le scoutisme originaire et lu le « Livre de la jungle » qui fut un immense succès de libraire dès sa publication en 1894. Ce mouvement qui rassemble des millions de jeunes gens a été fondé par un homme qui aimait les garçons (trop a-t-on dit ?). Le personnage central du « livre de la junge », c’est Mowgli, « enfant de la veuve ». 

 

mowgli

 

Il fait son éducation hors l’univers des humains. Il est élevé par les loups dans une relation dialectique : les hommes sont des loups mais ici ce sont les loups qui assurent l’humanité en compagnie d’autres animaux qui assureront dans un processus graduel la formation du petit homme : Akela, Bagheera, Baloo, Kaa, Rama. Chacun de ces animaux va incarner une vertu à imiter pour devenir un homme. Akela est le loup solitaire, chef de la meute des loups qui décide de l’adoption de Mowgli dans son clan.

 

louve

 

Il est le symbole du chef. Bagheera, la panthère noire, est la spécialiste de la chasse, qui l’enseigne à Mowgli.Elle est le symbole du courage. Baloo, l’ours, est le sage, il enseigne les lois et les coutumes de la jungle à Mowgli. Il est le symbole de la sagesse et de la justice.

 

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Ne parlons que des « bons » et passons rapidement sur les « mauvais », par exemple les singes batailleurs, vantards et stupides. Le fameux poème « Si…tu seras un homme, mon fils  » est devenu le credo du scoutisme mondial.


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Toute cette symbolique que nous avons connue chez les scouts de France, on la retrouve, mot pour mot dans le scoutisme thaï.


Ce que nous avons lu dans le chapitre sur le scoutisme du manuel scolaire thaï « เตรียมสอบไล่ชั้นประกบปีที่ ๑» nous a rappelé étrangement l’ouvrage de Pierre Delsuc, « Étapes », écrit dans les années 30, sous-titré « Techniques de classes des Scouts de France » dont chaque scout avait un exemplaire dans son sac à dos ! 

 

etqpes


Français, Anglais, Thaï et tous les autres prononcent toujours la « promesse » écrite par Baden Powell en effectuant le salut scout, bras droit levé devant le drapeau,

 

promesse cérémonie

les trois doigts de la main droite levés et le pouce recouvrant l’auriculaire, le symbole des trois phrases de la promesse, le pouce recouvrant l’auriculaire le symbole d’une règle d’or, « le fort protège le faible ».

 

salut scout

 

Il n’a rien à voir avec le salut fasciste le bras tendu

 

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et moins encore avec celui d’Hunger games !


Sazlut hunger

 

Le texte de Baden Powell est le suivant :


Sur mon honneur, je promets de faire tous mes efforts pour :

1° Remplir mes devoirs envers Dieu et envers le Roi ;

2° Aider mon prochain en toutes circonstances;

3° Observer la Loi Scoute.


Celui des Scouts de France est le suivant :

 

 

 

Sur mon honneur, avec la grâce de Dieu, je m'engage :

1 à servir de mon mieux, Dieu, l'Eglise et la Patrie ;

2 à aider mon prochain en toutes circonstances ;

3 à observer la Loi Scoute.

 

Promesse

 

Celui des Scouts thaïs est le suivant :


Sur mon honneur, je promets de faire tous mes efforts pour:

1° Remplir mes devoirs envers Bouddha et envers le Roi ;

2° Aider mon prochain en toutes circonstances;

3° Observer la Loi Scoute.


Quant à la « Loi scoute » en dix points, jugez donc si elle traduit la sauvagerie du tigre :


- On peut compter sur l’honneur d’un scout,

- Le scout est loyal envers le roi (la patrie en France), ses officiers, ses parents, ses employeurs et ses employés,

- Le scout a le devoir d'être utile aux autres et de leur venir en aide,

- Le scout est l'ami de tous et le frère de tous les scouts à quelque classe sociale qu'ils appartiennent,

- Le scout est courtois,

- Le scout  est l’ami des animaux,

- Le scout obéit aux ordres de ses parents, de son chef de patrouille ou de son instructeur, sans poser de questions,

- Le scout  sourit et siffle quand il rencontre une difficulté,

- Le scout est économe, 

- Le scout est pur dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actes.

 

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Nous sommes aux antipodes des « tigres mangeurs d’homme »

 

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ou des loups égorgeurs de brebis des Alpes françaises

 

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(les petits scouts de France sont des « louveteaux » et non des « tigreaux »).


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Le mouvement a pu connaitre des dérives, dans le sens de l’ultranationalisme : une formation paramilitaire au sens large : organisation structurée : patrouille de 7 ou 8 commandée par un chef de patrouille et portant traditionnellement le nom d’un animal, troupe comprenant plusieurs patrouilles commandée par un chef de troupe, uniforme quasi-militaire, discipline stricte, lire une carte, utiliser une boussole, survivre dans la nature, établir un camp, chansons de marche plus ou moins militaires, etc …), mais les scouts de France n’étaient pas armés !


La création par Rama VI du « corps de tigres marins » (les premiers scouts marins au monde) équipés de 4 canots automobiles rapides susceptibles de recevoir des canons (mais ils n’étaient pas armés lorsque le Prince Damrong écrit en 1931 son « histoire de la marine de guerre siamoise » semble ressortir de ces dérives. Mais lorsque Mussolini le premier a interdit le scoutisme pour le remplacer par le corps des « enfants de la louve »

 

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pour les plus jeunes, des « Balillas » jusqu’à 14 ans, de petites chemises noires,

 

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et Hitler ensuite au profit des « jeunesses hitlériennes »

 

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l’ « organisation mondiale du scoutisme » a refusé de considérer ces mouvements comme des mouvement scouts et le Vatican d’une part pour l’Italie et l’Allemagne, la hiérarchie protestante pour l’Allemagne, ont émis de virulentes protestations à l’encontre de cet embrigadement.


Rien de tel à l’égard du scoutisme thaï qui appartint à l’organisation dès sa création en 1920 et n’en a jamais été exclu. Baden Powell (piégé par Ribbentrop) a probablement rencontré de façon informelle dans les années 30 des représentants des « Hitlerjungend » (qui pour certains furent de véritables « tigres sauvages ») mais expressément refusé une rencontre avec Hitler.

 

***

Les scouts de France, fidèles à leur promesse et à leur tradition « chevaleresque », ont payé un lourd tribut à leur patrie lors de la seconde guerre mondiale (la fondation date de 1920), dans la résistance, en Indochine et en Algérie, payant lourdement l’impôt du sang. Ils n’ont pas été recensés mais le mémorial des scouts morts pour la France est en cours d’élaboration.

 

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Depuis les réformes conciliaires de l’Eglise catholique dans les années 60, le mouvement a connu des déchirements qu’il n’est pas de notre propos d’approfondir, chacune des associations existantes actuellement (Scouts de France,

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Scouts unitaires de France,

 

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Scouts d’Europe

 

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et d’autres plus marginales) se prétendant seule détentrice de la tradition de Baden Powell.


***

Le scoutisme thaï, l’un des premiers à avoir été fondé au monde, a échappé à ces errements, le Roi en est – formellement - le chef suprême

 

king.jpg

 

et a reçu en 2006 la suprême récompense, le « Loup de bronze »  distinction décernée par le Comité mondial de scoutisme en reconnaissance de services exceptionnels rendus par une personne au Scoutisme, récompense qui n’a été décernée que 320 fois depuis sa création en 1935.

 

Loup-de-bronze.jpg

 

***

(1) Notons tout d’abord que nous avons délibérément mis entre guillemets les mots « tigres sauvages » dans notre article précédent, bien que ce vocable soit utilisé de façon systématique par de nombreux auteurs français, car il peut sous- entendre une conation de sauvagerie qui est aux antipodes de l’esprit du scoutisme. เสือป่า la traduction de Louis Finot que nous avons citée dans l'article précédentest la seule bonne, ce sont les « tigres de la jungle ».

 

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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 04:02
titreRama VI a créé officiellement le corps paramilitaire des  « Tigres sauvages » เสือป่า (sueapa) le 1er mai 1911,  six  mois seulement   après  le  début  de son  règne.* Le 1er juillet 1911, un décret royal fondait le mouvement des Scouts, les  « tigreaux » ลูกเสือป่า (luksuea), réservé aux mineurs. Ils émanent directement du scoutisme fondé par Lord Robert Baden Powell en 1907, avec les premières compagnies d’éclaireurs organisées en 1909.

Baden powell

Or, déjà dès 1905, nous avions vu que le prince Vajiravudh en son palais Parusakawan, avait choisi un style de vie particulier, où il retrouvait ses « pages » dans un club de style anglais, le « Thawipanya Samoson » qu’il avait conçu ; y animait des débats ; y faisait jouer des pièces. Il aimait aussi avec eux  les jeux de simulation et particulièrement les jeux de guerre, qu’il organisait parfois comme de vraies manœuvres militaires. Il exprimait déjà dans son journal mensuel « Thawipanya » des articles et poèmes dont certains étaient à tonalité nationaliste. (Cf.159. L’éducation anglaise du roi Rama VI.)  On trouvait là les principales idées qui allaient présider à la création des « Tigres sauvages ».


En fait, Le prince  Vajiravudh, devenu roi, mettait en œuvre ses idées à l’échelle du pays. 


Les « Tigres sauvages » devenaient non seulement la garde prétorienne du roi, mais aussi le meilleur véhicule pour développer ses idées nationalistes, créer un nouvel esprit national, l’esprit des « Tigres sauvages », et promouvoir un nouvel homme, un citoyen/soldat. Une organisation mise au service d’une pensée politique visant la défense de son pays, face aux appétits coloniaux des puissances européennes.


Pages

 

Le livre de Walter F. Vella, intitulé  “Chaiyo ! King Vajiravudh and the development of Thai nationalism”, en ses chapitres trois et quatre,  allait constituer notre principale source. Vella s’appuyait sur les déclarations et écrits de Rama VI.**

 

Chayo

Le 6 mai, une cérémonie à la chapelle royale du Wat Phra Kaeo

 

chapelle royale

 

présidée par le patriarche, le Prince Vajiranana,

 

Vajiranana.jpg

 

réunissait les premiers membres autour du roi, le capitaine général de la nouvelle organisation.


Les objectifs.


Les objectifs poursuivis par le roi sont connus, car il eut l’occasion de les exprimer lors de multiples événements, par écrit ou lors de discours comme ceux par exemple adressés aux membres du nouveau corps en mai, juin, et juillet 1911. Il s’agit bien de créer un nouvel esprit national, l’esprit des « tigres sauvages », un nom ancien dit-il, qui avaient pour tâches de surveiller les mouvements ennemis aux frontières. Le roi  exigeait des « tigres sauvages » d’être exemplaire ; rudes, audacieux, loyaux, et d’avoir une grande connaissance de la nature et de la guerre, pour que la nation survive et prospère. 


La nation ne doit plus comme autrefois, disait-il,  être divisée en civil d’un côté et en militaire de l’autre, où certes en temps de guerre, on défendait le pays, mais pour mieux oublier cette  nécessité en temps de paix, avec de nombreuses autorités qui utilisaient cette main-d’œuvre pour leur service et essayaient de leur éviter la conscription, au point que celle-ci était devenue impopulaire.


Or, aujourd’hui, la nation est entourée d’ennemis et a besoin que tous ses hommes sachent la défendre, en sachant manier les armes et en apprenant l’art de la guerre. Le roi signalait le sort de la Birmanie, du Cambodge,  la moitié de la Malaisie, de Java, colonisées par les Anglais, les Français, le Hollandais, pendant que la Perse et la Chine étaient sous le chaos. Seuls le Japon et le Siam étaient encore libres disait-il, mais alors que le Japon était prêt à combattre, le Siam était faible et son peuple dormait.


Il fallait donc se préparer, comprendre désormais que  le soldat et le civil ne faisaient qu’un, car ils étaient avant tout Thaïs, et devaient être prêts à se sacrifier pour le bien de la Nation. Le roi leur rappelait que « le meilleur chemin pour chacun était de montrer qu’il aimait plus la nation que lui-même».


Le roi toutefois était conscient qu’il fallait créer un nouvel état d’esprit car les fonctionnaires par exemple pensaient avant tout à être loyaux envers leur département et ministère ; d’autres, à leurs intérêts personnels. Vella cite un extrait de son discours du 3 décembre 1911, où il exhorte les Tigres royaux à vivre un nouvel esprit national ; unis autour du roi, de la Nation, et de la sainte religion,  pour préserver l’unité nationale et honorer le sang versé par les ancêtres qui ont défendu la terre de Siam.

Si les Tigres royaux devaient promouvoir les idées patriotiques et nationalistes, avec force démonstrations, slogans, drapeaux,

 

Drapeau.jpg

 

badges,  ils devaient aussi protéger le roi, préserver l’ordre public, aider les autorités dans la lutte contre le crime, agir pour le bien social. En tout cas, dès juin 1911, ils devenaient officiellement sa garde royale.


Un roi omniprésent auprès des Tigres royaux.


Outre les discours, les écrits, le roi écrivait leurs chants, dessinaient leurs uniformes, organisait leurs parades, leurs manœuvres ; définissait toutes les règles, donnait les instructions, tous les ordres par écrit. Il contrôlait tout, chaque détail. Ce qu’il ne semblait pas faire  - disaient certains -  au sein du gouvernement, où siégeaient  les vieux ministres du roi Chulalongkorn.


Les « Tigres sauvages » étaient recrutés officiellement sur la base du volontariat, et devaient avoir 18 ans, être Thaï, bouddhiste, bon citoyen, avoir  un bon caractère, mais on peut noter qu’au 6 mai 1911, dit Vella, sur 122 candidats, 19 étaient officiers, dont 7 étaient pages et un seul prince ; et dans les rangs subalternes, on trouvait un chaopraya et 9 krom princes. Même Chaofa Boriphat

 

Boripat

 

(demi-frère du roi, prince de Nakhon Sawan, futur chef d’Etat-major, plusieurs fois ministres) et Chaofa Chakraphong (lui aussi fils du roi Chulalongkorn, prince de Phitsalunok,commandant général des troupes de la circonscription de Bangkok), qui étaient les plus qualifiés du royaume au niveau militaire, n’y étaient que sous-officiers ! *** Il n’est pas sûr qu’ils aient apprécié.


Le roi voulait-il installer une nouvelle hiérarchie, casser l’ordre ancien,  montrer que désormais le pouvoir n’émanait que de lui.  Toujours est-il que les grades n’étaient donnés que par le roi et qu’il commandera lui-même la 1ère compagnie.


A la fin de 1911, 4 compagnies avaient été formées à Bangkok, et chaque  gouvernement provincial (monthon) avait (devait ?) créé une compagnie. On ne comptait qu’environ 1000 tigres sauvages à la fin de 1912.


(Autant dire que son activité « nationaliste » se trouvait limitée et devait se réduire à la capitale.)


Chaque unité avait un club, où les membres, généralement de 16h à 18 h, pouvaient lire, étudier, discuter, pratiquer divers sports, se détendre, dans une franche camaraderie et une atmosphère de club anglais, semblable à ce que le roi avait connu à Oxford. Mais la principale activité des « Tigres sauvages » étaient l’exercice et les manœuvres de type militaire ; on  apprenait à marcher au pas, à saluer, à parader en ordre ; on  s’entraînait de façon plus intense pour les grands événements.


exercices

 

La discipline était rigoureuse et le roi lui-même y veillait. On se souvient de cas, où il fit répéter maintes et maintes fois jusqu’à ce qu’il fut satisfait.


De fait, les parades effectuées lors des grandes cérémonies étaient spectaculaires, spécialement pour les anniversaires du sacre le 10 décembre et les 3 jours (3, 4, 5 janvier) des « Tigres sauvages », où le roi lui-même, là encore, organisait les différents événements et mettait à contribution les principaux ministres ; qui pour veiller au succès des scènes historiques reconstituées, qui pour la musique et les chants.


En plus des parades, l’activité la plus importante était la participation des « Tigres sauvages » aux grandes manoeuvres annuelles, sachant qu’ils devraient venir en soutien à l’armée en cas de guerre. Le roi y participait ainsi que des ministres et des autorités. La première eut lieu à Nakhon Pathom du 20 janvier au 2 mars 1912.

 

Nakonpatho,

 

En 1913, des unités de l’armée vinrent se joindre à ces manœuvres. En 1914, du fait de la guerre mondiale, les objectifs ont bien sûr changé et les « Tigres sauvages » furent organisés pour devenir une seconde ligne de défense. Le roi écrivit un essai en octobre 1914 qui précisait les rôles dévolus aux « Tigres sauvages » et aux Boys scouts en temps de guerre. (Chotmaihet suapa (CMHSP 7, n°6)


Mais nous disposons d’un petit livret d’une quarantaine de pages où déjà du 26 avril 1914 au 13 septembre 1914, il proposait à ses « Tigres sauvages » 11 conférences sur le bouddhisme.

 

lettres à ses scouts

 

L’introduction était claire et rappelait que chaque race et pays se devaient d’avoir un but afin d’être brave et être prêt à se sacrifier pour défendre sa race, sa religion et son roi. Si la religion était le meilleur moyen de montrer la  voie à suivre, il allait expliquer aux Tigres que le bouddhisme était la meilleure. Et il exposait ensuite, entre autres,  le bien-fondé du bouddhisme pour les Siamois par rapport au christianisme et à l’Islam ; les différents préceptes que les Tigres devaient  suivre ; en quoi  le bouddhisme était la religion nationale, fondatrice  de la race siamoise ; et de la nécessité de la défendre. (Cf. note **)


Il fit bien des discours durant ces années et même fit publier un décret royal le 21 juillet 1917, le jour avant la déclaration de guerre. Depuis 1914, des nouvelles unités avaient été créées comme celle de l’artillerie, de la marine, et des ambulances.


Les critiques et le coup d’Etat avorté de 1912.


On peut imaginer que le total investissement du roi dans la création, l’organisation, et le développement de cette nouvelle « institution » parallèle aux corps constitués et qui transgressait la hiérarchie établie ne pouvait que susciter jalousies, ressentiments, critiques, et donner des arguments à ceux qui visaient un renversement de régime.

 

coup d'état 1912

 

Les jeunes officiers pouvaient constater qu’ils n’avaient pas accès à cette organisation et  que le roi ne voyait que par ses Tigres. Ils se souvenaient sans doute comment en 1909 six d’entre eux furent humiliés et bastonnés en public sur ordre du roi pour une bagarre contre quelques pages du Prince Vajiravudh. Les critiques circulaient.**** Différents groupes se réunissaient et envisageaient même un changement de régime. Un groupe songeait à une république avec le Prince Ratchaburi comme président, et deux autres groupes songeaient à une monarchie constitutionnelle avec à sa tête, Chaofa Boriphat pour l’un et Chaofa Chakraphong  pour l’autre.


Pendant que le roi était à ses manœuvres en février 1912 avec ses Tigres au camp de Ban Pong, le Prince Chakrapong fut informé de la préparation d’un coup d’Etat, et fit rapidement arrêter 106 « conspirateurs » le 1er mars 1912. Le 4 mars le Bangkok Times en donnait l’information. Deux mois après, ils étaient jugés : trois hommes  avaient été condamnés à mort, 20 à l’emprisonnement à vie, 32 à des sentences de 20 ans, 7 à 15 ans, 30 à 12 ans.  Le roi commua ses peines et condamna à la prison les 3 premières catégories. Il les graciera en 1924. Ce fut une sérieuse alerte pour le roi. (*** Cf. A86. Le coup d’Etat manqué de 1912 ? )

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a86-le-coup-d-etat-manque-de-1912-112832034.html


Mais les réunions d’évaluation effectuées le 12 mars et fin mars auprès des « Tigres sauvages » ne furent pas pour le rassurer. En l’absence du roi, un comité de 5 membres avait été élu par 6 669 votants qui montraient que le Prince Chakrapong était le plus populaire, suivi par le Prince Damrong,

 

Damrong

 

le Prince Paribatra,

 

Paribatra Sukhumbhand

 

Chaophraya Yommarat,

 

chaophraya yommarat

et le Prince Charoon. Le vote était plutôt curieux car à l’exception du Chaophraya Yommarat, les quatre autres élus n’étaient pas connus pour leur enthousiasme pour les « Tigres sauvages ». Ils firent voter de nombreuses mesures (l’entrée possible pour les officiers de l’armée, un examen médical, un cadre de promotion, une baisse du droit d’entrée, etc), d’autres furent seulement discutées car on connaissait le point de vue du roi, surtout sur l’idée de supprimer  la garde royale. Le 12 avril lors d’un meeting devant les Tigres sauvages le roi exprima son mécontentement envers ceux qui avaient participé à ces discussions derrière son dos, leur rappelant qu’il n’avait nul besoin de leur avis. Il exigea la démission du comité des cinq. Toutefois il se dit que le Prince Chakrapong, qui était quand même son frère, lui suggéra de trouver le moyen de montrer qu’il avait la même considération pour son armée que pour ses Tigres sauvages. Le roi en tint compte et mis en œuvre quelques réformes et réduisit le temps des manœuvres.


Vella ne dira rien sur l’évolution du mouvement, ni sur son impact en province, si ce n’est qu’en 1922 plusieurs rapports signalaient le peu d’intérêt exprimé pour les manœuvres, et que parfois il n’y avait personne aux exercices. En 1924 les « Tigres sauvages » étaient au nombre de 10 000 environ.

Etait-ce suffisant pour changer la mentalité des Siamois ? Les « Tigres sauvages » avaient-ils joué un rôle prépondérant pour un plus grand attachement au roi, au bouddhisme et à la Nation, dans la politique nationaliste menée par le roi Rama V. On peut supposer que la campagne antichinoise animée par le roi et ses diatribes contre les menaces anglaises et françaises, avec sa participation même tardive aux côtés des alliés lors de la 1ère guerre mondiale ont eu des effets plus importants dans le sentiment national des Siamois.


Paradoxalement, c’est cette participation des Siamois à la 1ère guerre mondiale, qui assurera au Siam son indépendance et son intégrité par le traité de Versailles du 28 juin 1919 et lui permettra de pouvoir renégocier tous les traités antérieurs avec les nations occidentales et d’obtenir l’abandon des droits  d’extraterritorialité, des droits de protection consulaires, pour retrouver sa souveraineté pleine et entière.  (****)



En tous cas, Rama VII supprimera les « Tigres sauvages ».

 

___________________________________________________________________________

*Cf. D’autres présentations des Tigres royaux.

  • in, Jean Baffie, Présentation : « Un règne de transition encore trop peu étudié » In: Aséanie 11, 2003. pp. 157-162.

« La création de ce corps paramilitaire  fut annoncée  six  mois seulement   après  le  début  du  règne  de  Rama  VI, précisément le 1er mai 1911. Il traduit une telle méfiance vis-à-vis de l'armée régulière qu'il  semble être une des causes de la première tentative de coup d'État  militaire,  déjoué  en février  1912 et connu des Thaïlandais  sous le nom de kabot r.s. 130 (révolte  de l'an  130 de l'ère  Rattanakosin"). »

                                             -----------------------------

  • Louis Finot présente ainsi, les « Tigres de la jungle » in « Notes de voyage sur le Siam » (Causerie faite à la Société de Géographie de Hanoi le 11 Mars 1924),

 

 

 

Aséanie 11, 2003. pp. 163-183.

Louis Finot portrait

 

« Une  institution  originale  est celle  d'une  espèce  de  garde nationale volontaire que le roi actuel a créée sous le nom romantique  de «Tigres  de la jungle»  (sueapa), à laquelle s'adjoint  l'armée  des Boy Scouts  appelés «Petits  Tigres» (luksuea). Il y a même des Tigres navals  (sua nam).

 

scouts marins

 

Les Tigres de la jungle  sont organisés en Il  légions divisées  en brigades et en régiments. Je ne sais quel est exactement  leur rôle. Je sais seulement qu'ils sont parfois réquisitionnés  pour escorter les voyageurs  étrangers,  ce qu'ils font  avec  une  parfaite correction. Mais je  suppose  qu'ils   ont  d'autres fonctions. Ils portent un uniforme kaki avec bandes molletières et casquettes à l'anglaise et ont un air très martial.

 

uniforme

 

Les Petits Tigres ou Boy Scouts se forment avec entrain à la discipline militaire. On les voit souvent défiler dans les rues ou manœuvrer dans les cours  des pagodes   peu  habituées jusqu'ici    aux  exercices   guerriers. 

 

enfants tigres

 

Ils ont l'uniforme bien connu  des  Boy  Scouts  avec  un chapeau  de  feutre  noir,  à ruban  jaune,   dont  le bord  retroussé   porte comme  insigne une tête de tigre.

 

Insigne

 

Ils étaient  en 2464  (1921-22)   au nombre  de  21 500  répartis   en  240  corps.

[…] (p.  15)  On ne saurait  méconnaître   le zèle enthousiaste   qui porte  la jeunesse  siamoise vers  ces groupements,   zèle qui est attisé par  la sollicitude   attentive   du roi, chef  suprême   de l'organisation. À la suite  du rapport  annuel  pour  l'année 2464  (1921-22),   le roi écrivait   ce qui suit :

«Le  mouvement    devrait   être  tenu  en haute  estime,   même s'il  n'avait d'autre   but que le développement  physique  de la jeune  génération.   Un corps robuste   est  une  assurance   contre la mauvaise   santé,  car il a le pouvoir   de résister  aux  maladies qui peuvent  l'attaquer.   Si la génération   qui monte  est saine, nous avons  tout lieu d'espérer   qu'elle  ajoutera  à la force  de la nation. Mais  le mouvement   boy scout  apporte  aussi un entraînement   moral,  et c'est pourquoi   sa valeur  est  multipliée  ...  L'entraînement    des  enfants   à l'esprit de sacrifice   pour  le bien  de la nation  est une chose  au-delà  de tout éloge.  Il y a beaucoup de gens  qui réclament   leurs droits  et les gardent jalousement, mais  peu  comprennent   la signification   réelle  du mot  service.  Donner   son bien ou son temps  avec l'espoir   d'en tirer profit  ne peut  être appelé  service. Ce qui  est digne d'éloge,  c'est   de  sacrifier  son  bien  et son  temps  pour  le service   et non  pour  une  récompense.    J'espère    que  ceux qui ont charge d'organiser  et d'instruire   les Boy  Scouts  sauront inculquer profondément et  solidement    cette  qualité   à leurs  élèves,  de telle  manière   qu'ils   soient heureux  par la pensée  qu'ils ont rendu  à leur nation  quelque  service,  si petit qu'il  soit,  mais meilleur   que rien.»   (Bangkok Times, 28 nov.  1923).

                          -----------------------------------

  • in  Ivan de Schaeck, « S.A.I. le grand-ducBoris de Russie aux fêtes du Siam pour le couronnement du roi » in , 160. Le sacre du roi Rama VI  en 1911.

Cf. la parade du corps des volontaires, les wild tigers, le 9 décembre.

Ivan de Schaeck donne alors quelques informations  sur ces « wild tigers »,  fondés par le roi et ouvert à chaque siamois de bonne réputation, après un serment de fidélité au Roi. Il décrira leurs uniformes particuliers ; nous apprendra qu’ils sont composés de quatre compagnies, dont une d’élite commandée par le roi. Il s’étonnera que le général prince Chakrabon, (commandant général des troupes de la circonscription de Bangkok)  et l’amiral prince de Nakon Sawan n’y sont que sous-officiers ; les grades n’étant accordés que par le roi. D’ailleurs, il ajoutera que « cette organisation a certainement des côtés bizarres. »

 

 

 

***Traduction en anglais par Cornell University Library, http://www  .arch ive.0rgldetai Isi cu319 240 22930 204


1ère lecture, 26 avril, sa vision de Bouddha et du bouddhisme.

2ème lecture (non datée), où il montre l’émergence des religions et de leurs rapports avec la loi et la moralité …

3ème lecture, 16 mai 1914, où il traite de l’origine des religions …

4ème lecture, 6 juin 1914, où explicitement, il dit vouloir comparer les religions et montrer qu’il est plus intelligent d’adhérer au bouddhisme, plutôt qu’à une autre religion …

5ème lecture, 12 juin 1914, où il raconte ce qu’il faut retenir de l’histoire de Jésus …

6ème lecture, 26 juillet 1914, où il dit vouloir proposer un résumé de ses idées sur les religions et montrer pourquoi nous devons respecter et honorer Bouddha. Il expose et encourage ses Tigres à suivre les préceptes bouddhistes …

7ème lecture, 2 août 1914 ; où il montre que le bouddhisme est la religion nationale, fondatrice  de la race siamoise …

8ème lecture, 16 août 1914 ; où il critique des courants bouddhistes et présente le Siam comme une forteresse, qui doit défendre la dernière ligne du bouddhisme, avec ses soldats et ses « Tigres » …

9ème lecture (non datée), où il dit qu’après avoir montré la nécessité pour les Siamois d’être unis dans la protection de leur religion, il va en exposer les moyens …

10ème lecture, 30 août 1914, évoque la protection des prêtres, des exigences et des qualités pour le devenir, du bouddhisme et de leurs fidèles …

11ème lecture, 13 septembre 1914, où il reconnait qu’il faut être éduqué pour comprendre l’enseignement du bouddhisme, mais qu’il n’est pas nécessaire de connaître toutes les doctrines, pour être un bouddhiste …

** The university press of Hawaï, Honolulu, 1978.

*** In A.86 : « en 1909, un vif incident éclate devant le palais du prince héritier entre quelques militaires et les pages du futur Rama VI au sujet d’une femme. Le prince demande alors à son père de faire donner la bastonnade aux 6 coupables  […] il refuse. Le prince menace alors son père d’abdiquer sa qualité d’héritier, Rama V cède devant ce caprice. L’incident aurait causé un vif mécontentement dans l’armée, ce que l’on peut comprendre aisément. »


****28. Les relations franco-thaïes : La première guerre mondiale.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-28-les-relations-franco-thaies-la-1-ere-guerre-mondiale-67543426.html

 

 

 

 emblème

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 décembre 2014 4 04 /12 /décembre /2014 04:05

titre du livreD’après la lecture du récit de voyage d’Ivan de Schaeck intitulé « S.A.I. le grand-duc Boris de Russie aux fêtes du Siam pour le couronnement du roi », Plon, 1914. Ivan de Schaeck fait partie de la délégation russe qui accompagne S.A.I. le grand-duc Boris de Russie invité par le roi Rama VI pour les fêtes de son couronnement.


Pour la première fois, nous dit le préfacier E. de Morsier,  « la vieille Europe se faisait représenter par des princes et des ambassadeurs extraordinaires au couronnement d’un roi de Siam.», avec entre autres, le grand-duc Boris,

 

Grand duc et sa suite

 

M. de Margerie, l’envoyé spécial de la République française,


Pierre de Margerie

 

le prince Guillaume de Suède et sa femme née grande duchesse de Russie,

 

prince de suède

le prince Waldemar du Danemark,

 

Prince Valdemar of Denmark 1936

 

le prince de Teck (frère de la reine d’ Angleterre) et sa femme,

 

prince de teck

et aussi des représentants des Etats-Unis, du pape, des cours asiatiques comme le prince Tushimi et la mission japonaise par exemple.

 

princes etrangers se rendant a la revue

 

L’auteur, rajoute-t-il, « qui avait déjà accompagné le grand-duc Boris dix ans auparavant a pu constater de visu les progrès énormes accomplis en si peu de temps par ce petit royaume de dix millions d’âmes qui a su conquérir sa place parmi les nations civilisés en se lançant courageusement dans la voie des réformes. Ces fêtes inoubliables au pays de l’Eléphant blanc furent la brillante consécration du nouvel état de choses.»


Le récit d’Ivan de Schaeck pouvait donc nous donner une idée de ces fêtes fastueuses, et des différentes étapes du couronnement de Rama VI en ce mois de décembre 1911. Une cérémonie, que nous savons importante pour les rois du Siam, pour les asseoir dans leur légitimité.  (Cf. 92. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».)

 

Ivan de Schaeck  va donc évoquer les charmes des rives de la Ménam, l’accueil de la délégation russe,

 

logement du grand duc

 

l’invitation dès l’arrivée,


arrivée à Bangkok

 

à un déjeuner dans le navire royal,


 

yacvht royal

 

en remarquant « que le peuple entier est en fête. Tous les bateaux, toutes les habitations, si pauvres qu’elles soient, sont enguirlandées de petites lanternes, en vue des illuminations et sont pavoisés de petits drapeaux siamois, portant l’Eléphant blanc, l’emblème du pays sur un fond rouge ».


Il décrira ainsi ce qu’il considère lui-même comme « des merveilleux tableaux exotiques durant les fêtes de couronnement » : les invités en grande tenue et en uniformes brodés, prenant place sous le dais de gala dans les longues pirogues avec des dizaines de rameurs en costumes rouges galonnées d’or ; les pagodes et bâtiments royaux en arrière-plan, les hymnes, la revue des troupes, l’équipage de gala emmenant les invités au grand palais, où des centaines  de gens en blanc s’affairent, l’introduction dans les appartements royaux, l’entretien avec le roi …


Le grand duc se rend à l'audience royale

 

Ivan de Schaeck sait qu’après la succession de son père le 23 octobre, le roi Vagiravudh dut se soumettre à une première cérémonie religieuse, selon les rites prescrits par la tradition religieuse, et qu’il arrive trois jours avant son couronnement en grande pompe « devant les représentants de presque toutes les nations de l’Europe », et que durant une semaine, il y aura une série de cérémonies, de fêtes et de réceptions.


En attendant,  Ivan de Schaeck peut le 30 novembre, admirer toutes les maisons et rues de la capitale « décorées et pavoisées avec beaucoup de goût », avec des lanternes, guirlandes, fleurs, oriflammes et drapeaux, en se rendant au déjeuner offert par le roi aux princes étrangers et envoyés spéciaux, et le soir dîner chez le prince Chira (frère du roi et ministre de la guerre)


thailand chirapravati

 

et apprécier les mélodies siamoises au son « des instruments nationaux en bambou, de guitares primitives, de tambourins et de xylophones ».

Le 1er décembre, veille du couronnement, les délégations ont été invitées à déjeuner chez le ministre du Gouvernement local, S. E. Chao Phya Yomaraj, avant de se rendre à une cérémonie à 16h au Wat Phra Keo,

 

Wat Phra Kaew 12-418x440

où les prêtres bouddhistes vont bénir en présence du roi, l’eau qui doit servir à son  bain le lendemain matin. On se doute que cela se fasse avec le faste et la solennité voulus.


Le 2 décembre, jour du couronnement.


Ivan de Schaeck est conscient que le roi, « à la fois chef suprême et religieux de la nation » sera couronné, lors d’une cérémonie qui devra suivre une mise-en-scène  précise, selon les rites traditionnels ancestraux ; et aussi une « étiquette » qui exige, par exemple à ce que toutes les délégations soient rassemblées « à 9h 40, en uniforme de gala, dans le hall de Dusit-Maha-Prasat, à côté du grand Palais ».

Palais du couronnement

 

Là, chacun à sa place, doit attendre une heure « pendant que la cérémonie bouddhiste des ablutions se déroule dans une autre partie du palais ». Puis le roi apparaît, s’assoit sur son trône, et reçoit des coupes d’eau bénites offertes par chacun des représentants des provinces du royaume, dont ils s’aspergent le front. Après cet hommage, le roi se retire pour revêtir ses ornements royaux.

Il revient en cortège, au son  des trompes et des conques, avec en tête « deux bonzes portant une image  du dieu hindou Ganesha, « celui qui triomphe des difficultés »,

 

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et une image de Bouddha ornée de pierres précieuses », suivi de musiciens en costume antique, de deux colonels portant le drapeau légendaire du singe, et de pages portant « les insignes de la royauté : l’épée, la couronne de la victoire, le sceptre, les pantoufles brodées, un anneau de diamant, ainsi que la grande ombrelle blanche à sept étages, symbole de la dignité suprême. ».


Ensuite le cérémonial va se poursuivre : le Grand prêtre donnant la couronne au roi qui la place lui-même sous la tête ; l’hymne ; les salves de canon ; les hommages reçus de toutes les autorités officielles; la procession jusqu’au balcon pour le salut royal aux troupes et au peuple ; les respects du roi à sa mère ; la procession solennelle du roi sur un palanquin,

 

Palanquin royal

 

accompagné par les gentilshommes, les dignitaires de la cour avec les insignes royaux et emblèmes, un détachement de « boys-scouts », des gardes, etc,  chacun à une place bien définie selon la hiérarchie, pour se diriger au temple du Wat Pra Keo.


Une cérémonie religieuse importante y a lieu, dirigée par le patriarche du royaume, S.A.R. le vénérable prince Vajiranana, où le Roi, débarrassé de ses ornements extérieurs, pénètre, à pied, et s’agenouille devant la fameuse statuette du Bouddha d’émeraude, « en présence d’un corps sacerdotal spécial composé de quatre-vingt prêtres du royaume qui chantent, assis en double rang sur des gradins s’élevant des deux côtés de la salle. Là, le roi se déclare solennellement « Défenseur de la Foi bouddhiste » », et reçoit une adresse des prêtres et leur bénédiction.


(Ivan de Schaeck ne connait pas l’histoire du Bouddha d’émeraude, mais nous dit qu’elle a joué un rôle considérable dans l’histoire du pays. (Cf. notre article 115.2  La représentation romanesque du règne du roi Taksin  (1768-1782), Selon le roman « Le roi des rizières » de Claire Keefe-Fox, dans lequel nous rappelons dans quelles circonstances elle fut « prise » à Vientiane.)


La cérémonie du couronnement s’achèvera vers 14h 30. Elle avait duré 5 heures. Un diner royal aura lieu le soir.


Le 3 décembre. : La procession solennelle dans la ville.


Le lendemain du couronnement, les fêtes vont se poursuivre à l’extérieur du Palais, où le roi recevra alors l’hommage de son peuple. 

le roi se montre à la foule

 

Il effectuera le tour de la ville, assis sur son palanquin royal accompagné par un cortège fastueux, avec les musiciens, l’escorte haute en couleur du feu roi, et les différents corps de l’armée moderne, avec ses gardes à cheval, l’artillerie et l’infanterie ; Il rejoindra l’esplanade où un pavillon a été construit où l’attendent, assis selon une étiquette précise, la reine mère, les princes, les dignitaires et les représentants des délégations étrangères, au milieu du peuple en liesse. Ensuite, après l’hymne national, le ministre du Gouvernera local, adressera au roi les hommages et la reconnaissance de son peuple.

 

le peuple en fête

Le roi répondra et après un hourra à la siamoise du peuple en fête, il remontera sur le palanquin pour se diriger en procession, au temple de Bovoranives, pour honorer une image de bouddha, sous les acclamations de la foule et des écolières juchées sur des petites estrades.


Ensuite, il rejoindra un autre pavillon, où l’attendaient les délégations étrangères. Le roi, exprimera dans un bon anglais, après les formules d’usage de bienvenue, son devoir de protéger et de stimuler le développement du commerce international. Il remontera ensuite en palanquin pour aller honorer le fondateur de la dynastie.


Le soir, un dîner de gala aura lieu et tous purent admirer un spectacle grandiose sur la Ménam, avec les illuminations des bords de rive, et des différentes embarcations, des navires, et les  lanternes romantiques des sampans.


défilé des gondoles historiques

 

Le 4 décembre fut marqué par une cérémonie au débarcadère royal, où tous, à la place assignée à leur rang et leur statut,  sous un grand pavillon rouge, purent voir arriver le roi en grand pompe dans son costume de guerre du pays.

 

le roi en vétéments religieux

Il se rendit ensuite, « à pied, avec la  Reine mère et les princes au débarcadère orné de fleurs et de drapeaux.

 

Reine nmère arrivant au pavillon royal

 

Tous purent assister au défilé des barques, passant deux par deux devant le roi, avec en premier, les quatre premières occupées par les volontaires « tigres » et les boys-scouts


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et en fin de défilé les gondoles historiques, qui rivalisaient « entre elles par l’élégance de leurs formes et la richesse de leur ornementation »,  avec leur proue relevée à la tête de dragon.


Puis, précédé par 34 barques de musiciens, une barque pour les offrandes, huit barques pour sa suite, le roi prit place dans la barque royale, « sur un trône doré, à l’ombre d’un dais en spirale, richement ornementé », avec les insignes de la royauté (parasol, éventail, couronne royale, etc). Il se rendit alors en procession présenter une dévotion au Wat-Chang. On imagine le spectacle grandiose.

 

Le soir, tous les invités de marque furent conviés à un dîner dans la salle somptueuse d’Amarindra, avec la  présence du roi. (Ivan de Schaeck note que cette réception fut à l’égale de celle qui pouvait se donner dans les cours d’Europe.)


Le 5 décembre, en début d’après-midi, il y eut une cérémonie sur l’Esplanade, où dix mille  enfants, garçons et fillettes, présentèrent également leur hommage au roi, « ainsi que les élèves des diverses écoles du gouvernement, les étudiants, les cadets des écoles militaires et navales, les Boys-Scouts », les enseignants. Le ministre de l’Instruction publique lut alors une adresse au roi et celui-ci, touché, prononça une longue allocution. Ensuite tous défilèrent devant le roi et marquèrent leur enthousiasme lorsque le roi se retira.


« Le programme de la journée se termina le soir, par une représentation de gala au Théâtre royal. » Il y eut en « première partie un ballet allégorique intitulé Parasu-Rama et Mekhala et à minuit, après l’entracte, un épisode du Ramayana qui dura jusqu’à trois heures du matin. Mais vers deux heures le roi se retira, et fut suivi ensuite par une bonne partie des spectateurs européens. (Ivan de Schaeck nous donnera sommairement le sujet de l’épisode joué du Ramayana.)


« Au programme du 6 décembre figure la cérémonie de la bénédiction des drapeaux et étendards et un banquet militaire au Grand Palais, et finalement un bal donné par le ministre du Gouvernement local », en présence du roi, entouré des princes et princesses,  la colonie européenne … Ivan de Schaeck a remarqué que les Siamois portent la tenue officielle (culotte courte, habit noir et escarpins),


garde du corps siamois

 

que les dames siamoises ne dansent pas, mais qu’elles sont ravissantes ; certaines ont abandonné la coupe en brosse, et laissent leurs cheveux tombés sur leurs épaules. A minuit, « le bal fut interrompu par un souper servi dans le jardin brillamment illuminé ».


Le 7 décembre, dans  l’après-midi,  fut l’occasion d’assister sur l’esplanade à « un brillant spectacle militaire que Bangkok ait jamais vu », avec 30 000 soldats.


 

revue des troupes

 

(L’occasion pour Ivan de Schaeck de rappeler que ces dernières années, l’armée siamoise a été réorganisée, avec un service obligatoire de deux ans ; que les neuf dixièmes des officiers sortent du Collège militaire Royal et que beaucoup sont envoyés ensuite en Europe pour suivre une formation complémentaire.)


revue des troupes 02


On put alors voir une parade de deux heures, comme en Europe, dit-il,  avec les différents corps d’armée, avec leurs escadrons, « bien équipés et disciplinés » qui défilent devant le roi. « A l’issue de la revue, le Roi conféra le bâton de feld-maréchal au prince Chira, et le titre de généralissime au prince Chakrabon, commandant général des troupes de la circonscription de Bangkok. » La journée s’acheva par une superbe retraite aux flambeaux dans la cour du ministère de la guerre.


C’en était fini des fêtes de couronnement dans la capitale.


Le 8 décembre tous les princes étrangers et leur suite furent conviés à une excursion, par train spécial, dans les ruines d’Ayutthaya, et à la visite du palais du Bang Pa In (le Versailles chinois, précise Ivan de Schaeck).


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(Ivan de Schaeck va décrire les ruines et rappeler à sa façon la fin d’Ayutthaya détruite par les Birmans, chassés, sans le nommer, par un aventurier chinois, et qui eut comme successeur, après sa mort, un de ses généraux, originaire du Cambodge. (sic)).


Ivan de Schaeck sera surpris par la nouvelle Ayutthaya, située près des ruines, une citée flottante aux nombreux canaux, avec ses 35 000 habitants, ses maisons flottantes, ses milliers de bateliers … il décrira quelques scènes pittoresques, comme le feront bien d’autres visiteurs qui se succèderont au fil des années. Il sera admiratif  par la visite de Bang-Pa-In, avec ses palais, ses pagodes, ses villas, son parc … l’évocation de fêtes vénitiennes qui s’y sont données. L’excursion se termina par un lunch servi dans le palais d’été du roi. De retour à Bangkok, un dîner et une fête furent offerts par le prince Devavongse, le ministre de la Marine, (prince de Nakon Sawan, frère du roi) au ministère des Affaires étrangères, en présence du roi. Les invités purent de nouveau contempler depuis la terrasse « le spectacle féérique des gondoles historiques illuminées devant l’embarcadère royal. », avec des feux d’artifice de toutes les couleurs.


Ensuite Ivan de Schaeck évoquera les deux derniers jours à Bangkok de la délégation russe, avec au programme : Une visite des joyaux de la couronne, un déjeuner chez le ministre de la marine ; et l’après-midi, la parade du corps des volontaires, les wild tigers.


(Ivan de Schaeck donne alors quelques informations  sur ces « wild tigers »,  fondés par le roi et ouvert à chaque siamois de bonne réputation, après un serment de fidélité au Roi. Il décrira leurs uniformes particuliers ; nous apprendra qu’ils sont composés de quatre compagnies, dont une d’élite commandée par le roi. Il s’étonnera que le général prince Chakrabon,

 

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et l’amiral prince de Nakon Sawan n’y sont que sous-officiers ; les grades n’étant accordés que par le roi. D’ailleurs, il ajoutera que « cette organisation a certainement des côtés bizarres. »


« La série faite de ce pompeux couronnement » se terminera le lendemain pour la délégation russe, par « une garden-party, très réussie, à la légation, et une remarquable fête vénitienne au club des « Tigres »  suivie de feux d’artifices ».


Le 11 décembre, le grand-duc Boris, après une audience privée avec le roi, pour le remercier de son chaleureux accueil, quitta Bangkok à bord de son navire, l’Aurora.

 

AURORA

 

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Ivan de Schaeck venait de nous livrer un des rares témoignages écrit en français, sur les différentes cérémonies et fêtes qui avaient eu lieu à l’occasion du couronnement du roi Rama VI du 2 décembre 1911.


Certes manquait l’essentiel, à savoir la signification profonde de chaque cérémonie, bien que l’on pouvait se rendre compte  que tout concourait à  légitimer le roi, comme « le défenseur de la foi bouddhiste » et de la Nation, ne serait-ce que par la grande cérémonie, dirigée par le patriarche du royaume, S.A.R. le vénérable prince Vajiranana, où le Roi, débarrassé de ses ornements extérieurs, pénètre, à pied, et s’agenouille devant la statuette du Bouddha d’émeraude et ensuite se déclare solennellement « Défenseur de la Foi bouddhiste ».


Un couronnement qui se poursuivait le lendemain, le 3 décembre, avec la procession solennelle dans la ville, où le roi va recevoir l’hommage et la reconnaissance de son peuple en liesse.


Une cérémonie religieuse certes, mais aussi populaire et festive.

Ainsi le 4 décembre, les délégations étrangères, les dignitaires, le peuple pouvaient, avec le roi en grande pompe, assister sur la Menam au défilé grandiose des barques royales : costumes, couleurs, musique, faste … ou encore le 5 décembre rendre hommage au roi avec 10 000 élèves et étudiants, le 6, honorer les drapeaux et étendards et surtout le 7 décembre admirer le spectacle de 30 000 militaires paradant.


Mais si le roi se plaçait dans la lignée des rois d’Ayutthaya et de la dynastie Chakri, et suivait les rites traditionnels ancestraux, s’il était toujours le défenseur du bouddhisme, il innovait aussi en montrant sa légitimité aux autres rois du monde et surtout de l’Europe, via leurs délégations; avec son talent de réformateur, sa nouvelle armée, ses scolaires le saluant, ses wild tigers, sa popularité


le peuple en fête

 

son prestige au milieu des palais, et des fêtes somptueuses, avec bal, théâtre, feux d’artifices, illuminations dans la ville …


 

_________________________________________________________________________

 

Le grand-duc Boris de Russie ?


Grand Duc

 

Le grand-duc Boris  est le cousin germain du Tsar Nicolas II. Né à Saint Pétersbourg le 12 novembre 1877, il est le second fils du grand duc Wladimir, lui-même second fils de l’empereur Alexandre II (père du tsar Nicolas) et de la grande duchesse Maria Pavlowna née duchesse de Mecklembourg.

 

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Il alimente de façon surabondante la chronique mondaine de la presse française par ses excentricités, le faste des fêtes et réceptions qu’il donnait et la multiplication de ses aventures féminines, navigant entre La Riviera, Paris, Monaco, Biarritz, Nice et Contrexéville où la grande duchesse sa mère, après la mort de son mari en 1909, allait prendre les eaux et vivait de façon pratiquement permanente. Mais, colonel d’un  régiment de la garde impériale, il combattit héroïquement durant la guerre russo- japonaise de 1904-1905 et celle de 1914 à la tête de ses cavaliers. Il échappe par miracle au massacre de tous les membres de la famille impériale ordonné par Lénine :


 

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Le commandant du groupe de bolchéviques qui avait été chargé de l’assassiner, lui et ses frères, aurait vécu réfugié à Paris où il vivait de la vente de sa peinture. Le grand duc lui aurait acheté plusieurs de ses toiles, il le reconnut et eut à cœur de lui manifester sa reconnaissance en le laissant fuir  vers la Crimée rejoindre les armées blanches.

 

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Il fut refoulé de France, d’Espagne, d’Angleterre et d’Italie par des gouvernements qui ne voulaient pas disconvenir aux bolchéviques puisqu’il était l’héritier le plus représentatif et le plus dangereux du trône des Romanov.


 

 

 

Ayant officiellement renoncé à ses droits dynastiques, ce qui ne dut pas être un grand sacrifice, il vécut ensuite en France continuant à alimenter la chronique mondaine. Sa mère avait caché dans son palais de Saint Pétersbourg un phénoménal trésor de bijoux que les bolchéviques ne purent jamais trouver. La grande duchesse confia le secret de leur cachette à un diplomate anglais qui réussit à les lui ramener au bénéfice de son statut.

 

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Elle les partagea entre ses enfants, l’aîné eut les diamants, Boris les émeraudes. Cela permis au grand duc de vivre avec faste et plus encore jusqu’à sa mort à Paris, le 9 novembre 1943, laissant très probablement une descendance illégitime franco-russe. Il est inhumé aux côtés de sa mère,

 

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elle-même morte en 1920, dans la chapelle orthodoxe de Contrexéville.

 

                        Chapelle.jpg


C’est probablement pour calmer ses « ardeurs juvéniles » que ses parents l’expédièrent faire le tour du monde en 1902 : Egypte, Inde, Ceylan, Siam,  Indochine française, Japon, Etats-Unis puis Europe. Ce voyage fit l’objet d’une très agréable description de la plume de son « secrétaire » Yvan de Schaek, publié à Paris en 1910 seulement (« Visions de route, promenade autour du monde avec son Altesse Impériale le grand duc Boris de Russie »).

 

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Quoique civil, le même de Schaeck eut le périlleux privilège d’accompagner le grand duc lors de la guerre de 1904-1905 ce qui nous valut « Visions de guerre, six mois en Mandchourie avec son Altesse Impériale le grand duc Boris de Russie » publié à Paris en 1906, une sereine vision de la guerre russo-japonaise.

 

6 mois en mandchourie

 

Ces deux ouvrages, tout comme celui que nous venons d’analyser, reçurent de la critique littéraire française un accueil chaleureux et ont d’ailleurs fait l’objet de plusieurs réimpressions.


***


Nous savons malheureusement peu de chose sur Yvan de Schaek qui est le secrétaire et probablement la « plume » du grand duc. Issu d’une famille probablement austro-suisse, il est né le 30 mars 1885 à Genève et serait mort à Paris en 1926. Nous ne savons pas dans quelles conditions il est entré au service du grand duc où il resta pendant 17 ans ? Il réussit lui aussi à fuir la terreur bolchévique et se retrouve à Paris où il publie en 1920 dans « La Nouvelle revue » une série de 12 articles écrits d’une plume alerte, avec beaucoup de recul et beaucoup d’humour sous le titre « La tourmente bolchévique ». Il ne confirme pas mais n'infirme pas la version du grand duc échappant à la mort par la grâce de l’artiste peintre.

 

 

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 04:02

 

etudiantUn événement dans l’histoire du Siam : pour la première fois, un futur roi siamois allait étudier à l’étranger. Et pourtant vous trouverez peu de documents susceptibles de rendre compte de l’éducation anglaise du futur Rama VI, qui après une éducation reçue au Palais royal, partit en Angleterre en 1891, suivit une formation militaire en 1898 au Collège Militaire Royal de Sandhurst ; et en 1899-1901, étudia le droit et l’histoire à la Christ Church d’Oxford. Il reviendra au Siam en janvier 1903,  après avoir assisté, à la demande de son père, au couronnement du roi Edward VII en mai 1902

 

Edward VII (Puck magazine)

 

et à celui d’Alphonse XIII le 9 août 1902.


Alfonso XIII

Il avait passé 11 ans en Angleterre ! Peu le souligneront.


Le jeune  prince Vajiravudh était parti du Siam à l’âge de 11 ans en 1891, et n’y était revenu qu’en janvier 1903. Il avait alors 22 ans. 

(Vella dit qu’il part en Angleterre en 1893, à l’âge de 12 ans, et qu’il y restera 9 ans)*


Qu’avait-il bien pu apprendre de 11 ans à 16 ans ? Quelle fut sa formation militaire reçue au Collège Militaire Royal de Sandhurst en 1898 (il a alors 18 ans) ? Quels cours de droit et d’histoire avait-il suivi à la Christ Church d’Oxford de 1899 à 1891 ? Pourquoi y avait-il écrit un mémoire intitulé « The war of the polish Succession » ?

 

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Bref, quelle fut la formation acquise du Prince durant toutes ces années ? Ses compétences ? Ses idées ?


La question était d’importance tant le roi Rama VI s’inspirera de la politique et de la culture anglaises pour agir dans son propre pays. Mais Jean Baffie, dans son article intitulé « Un règne de transition encore trop peu étudié » nous avait prévenu que « le roi Rama VI a assez peu intéressé les chercheurs thaïlandais et étrangers ». ( In: Aséanie 11, 2003. pp. 157-162.) Même le livre de Walter F. Vella, « Chaiyo! King Vajiravudh and the development of Thai nationalism »,  pourtant considéré comme l’un des travaux les plus « définitifs » sur Rama VI disait peu sur ces années de formation en Angleterre.


Chayo

 

Alors faute d’articles, d’études qui répondent à ces questions, il nous a fallu nous contenter d’inductions, de déductions, d’éléments disparates qui apportaient malgré tout quelques éclairages sur cette originale situation.


La 1ère piste était historique.


La première piste fut de nous demander ce qui avait pu présider à la décision du roi Chulalongkorn, d’envoyer le Prince Vajiravudh et d’autres de ses enfants poursuivre leurs études en Angleterre ou d’autres pays d’Europe.

 

 

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Nous vîmes de suite que cette décision s’inscrivait dans un processus historique d’ouverture et de confrontation du Siam avec les nations européennes, et surtout les nations britanniques et françaises dans leurs conquêtes coloniales en Asie du Sud-Est.


Les rois précédents de la dynastie Chakkri avaient constaté qu’il fallait désormais compter sur les ambitions des nations occidentales dans la géopolitique de la Région. Les différents traités qu’ils signèrent indiquent les étapes de ces affrontements et des accords conclus. (Cf. par ex. nos articles 118, 123, 128,129, 132, 135)


On vit aussi le rôle important joué par le roi Mongkut (Rama IV, le père de Chulalongkorn),

 

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un roi curieux de la culture occidentale, et s’entretenant avec Mgr Pallegoix et Sir Bowring, d’histoire, de sciences (d’astronomie notamment), de linguistique ; apprenant lui-même l’anglais et le latin; et invitant au Palais royal de nombreux précepteurs étrangers pour initier aux sciences et à l’anglais les enfants royaux et de la Cour.

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(Cf.124. Monseigneur Pallegoix. (1805-1862))


Le roi Mongkut sut transmettre cette curiosité, ce désir de savoir, et la pratique de l’anglais au futur roi Chulalongkorn, qui bénéficia aussi de l’expérience de Sri Suriyawongse, l’ancien premier ministre du roi Rama IV, devenu régent jusqu’au 16 novembre 1873, date à laquelle il céda le pouvoir à la majorité du roi Chulalongkorn.

 

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Nous avons déjà vu comment Rama V va bouleverser l’ordre ancien siamois en voulant fonder un Etat de type occidental

 

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et moderniser son pays, à la fois pour reprendre le contrôle du pouvoir de son pays et aussi pour faire face aux visées coloniales anglaises et françaises.

 

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L’analyse d’Audrey Gutty dans sa thèse**, estime aussi, que depuis la fin du XVIIIème siècle, l’ordre politique traditionnel du Siam était affaibli ;  l’unité politique du muang se craquelait  (agriculture commerciale, forte migration chinoise, rébellions internes dans le sud, volonté d’autonomie au Nord, dissensions avec les élites) et les  ambitions coloniales des Anglais et des Français menaçaient l’intégrité et l’indépendance du pays.


« Des réformes étaient nécessaires pour assurer le contrôle des territoires revendiqués par le Siam et pour arriver à la reconnaissance du royaume comme territoire indépendant par la France et l’empire britannique. Le Roi (Chulalongkorn) comprit ses enjeux et chercha à les concilier en trouvant un mode de gouvernement qui lui permette à la fois de renforcer son pouvoir, au détriment des nobles et des souverains provinciaux et de gagner en crédibilité dans le concert des nations. »


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Le roi Chulalongkorn de fait, conseillé par de nombreux conseillers européens,  mis en place un  mode de gouvernement qui s’inspira du modèle de l’Etat-Nation occidental, et lança de multiples réformes très importantes (nouvelle organisation territoriale et  nouvelle administration, création de l’éducation nationale, formation des fonctionnaires,  fin de la corvée, fin de l’esclavage, nouveau code pénal, etc, et adopta plusieurs idées, symboles et représentations occidentales.  (Cf.  Notre dizaine d’articles sur ces réformes).

Dans ce contexte, il entrait dans sa stratégie d’installer ses fils et la famille proche aux principaux rouages de l’Etat, et il estima que la formation de ses enfants et ceux des grands dignitaires de la Cour en Europe ne pourrait que profiter au bien du royaume de Siam (et à son Pouvoir qui restait absolu).

 

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Il y avait aussi chez lui un désir de reconnaissance des rois européens, un désir de les séduire, qui se transforma en un désir de les connaître, comme nous l’avons vu dans l’une des lettres de son « Premier voyage en Europe du roi Chulalongkorn » (1897) », où le roi Chulalongkorn avait explicité les buts de son voyage européen : «  connaître : La vie des Européens ; Leurs revenus et d’où ils viennent ; Leur puissance pour éventuellement attaquer et combattre l’ennemi ; et ces divertissements si variés. » (Cf. article 148)


Création de l’école royale et de l’éducation nationale.


Nous avions vu dans un article précédent que le roi Chulalongkorn avait compris que la fondation d’un Etat « moderne » nécessitait une nouvelle instruction, de nouveaux savoirs pour les Princes et les élites, et une nouvelle formation des fonctionnaires pour gérer ces nouvelles tâches. Il avait alors fondé en 1871 deux écoles royales dans l’enceinte du palais, une école anglaise en 1872, où des enseignants étrangers assuraient des cours de type occidentaux, avec de nouveaux manuels ; décidé ensuite en 1875, l’extension de l’éducation primaire dans tous les monastères royaux, et créé en 1887 le ministère de l’éducation. (Cf. 147. La création de l’éducation nationale par le roi Chulalongkorn).


On se doute que dans un tel contexte, le Prince Vajiravudh a bénéficié de toute l’attention voulue, et du roi et des précepteurs occidentaux, l’ouvrant ainsi à la culture européenne, à l’art, et l’étude de l’anglais et du français.  (Inthano signale qu’il avait commencé au Siam le français avec M. Bouvier, un professeur suisse***). Theeraphong Inthano, dans sa thèse***, indique également l’intérêt du jeune Prince Vajiravudh pour le théâtre ; qu’il a joué par exemple « dans une représentation de Nitha Chakhit, un extrait des Mille et une nuits, (…) traduit et adapté par le roi Chulalongkorn à partir d’une version anglaise ». Un tableau qui fut mis en scène par son frère aîné Vajirunhis.

 

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Le prince était aussi passionné pour la danse classique, qu’il avait l’occasion de montrer lors de certains événements au Palais royal.


On peut donc supposer que le jeune Prince qui arrive à Londres en 1891 est un enfant qui a déjà un background culturel conséquent.


Mais qu’apprendra-t-il à Londres, entre ses 11 ans et ses 16 ans, nous en savons en fait peu, si ce n’est qu’il reçut des cours donnés par des précepteurs à sa résidence de Londres.


On peut deviner qu’outre un enseignement général, il reçut des cours d’anglais, qu’il maîtrisera, des cours d’allemand et de français, qu’il sera capable de parler. On peut surtout deviner son goût pour la lecture et l’écriture, si l’on en juge par ce qu’on nous apprend Theeraphong Inthano***, à savoir que durant son séjour anglais, le prince Vajiravudh  « a créé et publié deux revues, l’une destinée aux enfants,  The Screech Owl  et l’autre aux Siamois qui résidaient dans ce pays,  The Looker-On . Il a par ailleurs composé, à cette période, une quarantaine de poésies, en anglais et en français. ». Il dut consacrer de longues heures à la lecture de la littérature anglaise et française, si l’on en juge aussi par les talents qu’il développera plus tard dans l’écriture, la traduction et l’adaptation de pièces de théâtre anglaises et françaises, et le rôle fondamental qu’il joua, non seulement dans l’importation des formes dramatiques occidentales, et leur adaptation au Siam, mais dans l’institutionnalisation et la promotion de la littérature siamoise. (Nous reviendrons dans un autre article avec Theeraphong Inthano  sur  l’oeuvre théâtrale de Rama VI.).


On ne doit pas oublier le fait que le 9 mars 1894, il devient officiellement le Prince héritier, par une cérémonie d’investiture à la légation de Londres, « où le prince Sawatdiwat (l’un des fils de Rama IV) lui remet les insignes des ordres qui lui sont conférés ainsi que les documents établissant ses droits à la succession, en présence des fonctionnaires de la légation, de nombreux membres de la famille royale et de tout ce que Londres compte de visiteurs distingués ».


Nul doute que cette investiture lui a conféré un nouveau statut, des responsabilités nouvelles, une éducation spécifique en certains domaines et des relations plus privilégiées à Londres et avec la Cour de Siam. Elle impliquait pour le moins une formation militaire.

 

Sa formation militaire en 1898, au  Collège Militaire Royal de Sandhurst. 

Sandhurst in 1884

 

L’Académie royale militaire de Woolwich (Royal Military Academy, Woolwich), fondée en 1741, formait les officiers du Génie, de l'Artillerie et des Transmission. Le Collège Militaire Royal de Sandhurst (Royal Military College, Sandhurst), fondée en 1801, formait les officiers des autres armes (Cavalerie, Infanterie, Intendance) ainsi que ceux affectés à l’Armée indienne (à partir de 1861).


Le Collège Militaire Royal de Sandhurst, et  l’Académie royale de Woolwich,

 

Wool

 

devenus en 1947 l’Académie royale militaire de Sandhurst, étaient déjà à l’époque du prince, deux écoles de prestige, pour les futurs officiers britanniques et étrangers de marque. Ils étaient aussi une étape nécessaire dans la formation des aristocrates, des « gentlemans » de l’élite britannique et des Royals étrangers.


Ainsi par exemple, à l’époque du prince, on peut citer Winston Churchill,

 

Churchill

qui tenait à rentrer au Collège militaire royal de Sandhurst, puisqu’il s’y est pris par trois fois avant d’y être admis le 28 juin 1893, pour en sortir diplômé le 20 février 1895.


Auparavant, le fils de Napoléon III, Napoléon Eugène Louis Jean Joseph Bonaparte, avait passé l’examen d’entrée à l’Académie militaire royale de Woolwich, le 17 novembre 1872.


prince impérial

 

Encore aujourd’hui, elle constitue pour beaucoup « l’Académie des princes », si l’on en juge par un article du journal Le Monde**** :


« Sandhurst est une tradition dans la famille, confie le jeune prince de Brunei. Tout le monde y passe, un point c'est tout. Pour servir son pays sous les armes, une formation britannique est une évidence jamais remise en question dans notre famille. » Muda Abdul Mumin n'est pas une exception à Sandhurst.

 

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Il fait partie de la pléthore des futurs dirigeants des nations de l'ex-Empire britannique, en particulier du Proche-Orient et d'Asie […] outre celle de Brunei, la famille royale de Thaïlande forme ses rejetons dans cette école. »


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Certes. Mais tout ceci ne nous dit pas ce qu’a pu apprendre et retenir le Prince Vajiravudh durant cette formation militaire, même si celle-ci fut courte.

 

« A l'inverse de ses homologues, Saint-Cyr et West Point, qui offrent un enseignement pluridisciplinaire, à la fois militaire et académique de quatre ans aux futurs chefs militaires, Sandhurst se limite à une formation courte et compacte de quarante-quatre semaines. Cette instruction express est destinée à inculquer à un futur officier les principes de commandement de base lui permettant de diriger un peloton d'une trentaine de soldats » et « un compas moral, des valeurs éthiques de base (courage, loyauté, discipline, respect des autres, dévouement et intégrité.)», nous dit aujourd’hui le général Pearson. ****

 

Generqal pearson

 

 

Nul doute qu’à l’époque devaient s’ajouter d’autres valeurs, avec un Empire britannique qui dominait le monde avec sa puissance militaire et navale, mais aussi industrielle, commerciale, financière, technique (transport (chemin de fer, navires à vapeur) ; communications (télégraphe) ) … et idéologique ; le mode de vie britannique, le système politique (le westminster model),

 

West 02

 

le libéralisme,  les valeurs morales (et religieuses avec l’action des missions dans le monde),  étaient devenus LES modèles.

 

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Le prince a dû aussi beaucoup apprendre au milieu de ses congénères aristocrates,

gentlaman

 

dont les parents avaient toujours la mainmise sur la diplomatie, l’armée, la haute administration ; et dominaient au gouvernement, avec la Chambre des Lords.

 

chalbre des lords

 

Le prince d’ailleurs va suivre leur cursus et rejoindre la Christ Church d’Oxford.

Oxford

 

Sa formation en droit et  en histoire de 1899 à 1901, à la Christ Church d’Oxford.


Nous savons mieux depuis Bourdieu, comment se fait la reproduction sociale, le rôle du milieu familial, comment se transmet le « patrimoine » matériel mais aussi immatériel, comment la culture acquise dans la famille, permet l’accès aux grandes écoles et aux meilleures universités et assure la réussite et la domination sociale. Les héritiers.


Ainsi en va-t-il également en Angleterre, où les aristocrates

 

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et les élites se retrouvent dans les meilleurs collèges et les universités les plus prestigieuses comme Harrow, Cambridge et Oxford.


Le prince choisira la Christ Church, l’un des plus grands et plus riches collèges d’Oxford, qui en comporte des dizaines (aujourd’hui 38). La liste de ses célèbres étudiants  est impressionnante, avec des écrivains, des savants, et treize premiers ministres britanniques.

 

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Hyppolite Taine, dans ses Notes sur l’Angleterre, en 1872 présente Oxford et Cambridge ainsi :


 « Oxford et Cambridge étant le rendez-vous des fils de famille, le ton de l’endroit s’est approprié au caractère et à la position des habitants : une université anglaise est, à beaucoup d’égards, un club de jeunes gens nobles ou du moins riches. Beaucoup d’enrichis y envoient leurs fils, uniquement afin de leur donner l’occasion d’y faire de belles connaissances ; certains étudiants pauvres ou roturiers se font les complaisants de leurs camarades nobles, qui plus tard pourront leur donner un bénéfice. Dans certains collèges, les étudiants nobles ont une table à part, un habit particulier, divers petits privilèges. Beaucoup de ces jeunes gens ont par an 500 livres sterling et au-delà, qu’ils considèrent comme argent de poche ; de plus, les fournisseurs leur font crédit, ils tiennent à honneur de dépenser, de faire figure ; ils ont des chevaux, des chiens, un bateau ; ils meublent leur chambre avec élégance et richesse. ».


Autant dire que le prince a dû aussi fréquenter des gens illustres et cultivés, qui ont compté pour son éducation et sa culture. (Vella signale qu’il a même pris le thé avec la reine Victoria en 1894).


Victoria

 

Il a partagé leurs « us et coutumes », leurs lectures, leurs sorties (théâtre, restaurants), leurs clubs, leurs sports élitistes (l’équitation, le tennis) ; rencontré et fréquenté les familles royales et nobiliaires lors de ses vacances (France, Belgique, Italie, Hongrie, Espagne, Russie). (Cf. notre article 158. Les vacances  en France du futur roi Rama VI.)

 

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L’éducation thaïe n’était pas négligée, avec l’étude de la langue et de la culture thaïes, et le bouddhisme. Son père, le roi Chulalongkorn, lui rappelait souvent, par courrier, les règles et principes d’une bonne conduite morale et responsable et l’encourageait à lui répondre en anglais et de lui monter ses progrès en français et en allemand. (in Vella)


Mais cela ne nous dit rien sur le style de vie du prince Vajiravudh, ni sur le cursus de formation suivie. pendant ces années de 1899 à 1901, si ce n’est qu’il a suivi des cours de droit et d’histoire, et  qu’il eut comme mémoire de fin d’étude « The war of the polish Succession », qu’il n’a d’ailleurs pas soutenu, à cause d’une appendicite. Il fut toutefois publié en 1901.***** Le mémoire de 80 pages comprend 4 chapitres intitulé : Le siège de Danzig ; La conquête du royaume des deux Siciles par l’Espagne ; et La campagne du Rhin.


On peut deviner l’intérêt du prince à étudier cette guerre de succession de Pologne qui eut lieu entre 1733 et 1738 à la mort d'Auguste II en 1733,

Auguste II

 

entre son fils, Auguste III


Auguste III de Pologne

 

et Stanislas 1er, ancien roi de Pologne déchu en 1709 , beau-père de Louis XV.

Stanislaz

 

Il verra la France soutenant Stanislas 1er  affronter les partisans d'Auguste III, soutenus par la Russie, l'Autriche et le Saint Empire avec les Espagnols qui prendront part au conflit.


Elle l’initiait à la géopolitique européenne, en identifiant les forces en présence, leurs intérêts en jeu, leurs ambitions,  leurs alliances, leurs perfidies, leurs luttes, leurs guerres, avec  ses conséquences importantes, les pertes ou acquisitions de territoires ; l’émergence de la Russie sur la scène européenne, l’affaiblissement de la Pologne, qui devenait une proie pour ses voisins.


pologne

 

Il avait pu étudier le traité de paix de Vienne négocié en secret en 1735  et ratifié en 1738, où Stanislas renonçait au trône de Pologne, mais devenait duc de Lorraine et de Bar; l’Espagne obtenait la Sicile et Naples, pour former le royaume des Deux-Siciles, en compensation de la Toscane que récupérait François-Etienne en dédommagement de la Lorraine; tandis que les  Habsbourg recevait les duchés de Parme et de Plaisance, possession espagnole depuis 1731, en compensation de Naples  et de la Sicile. 

Il pouvait constater, à partir de cette étude combien l’Europe avait changé en 150 ans, et combien la diplomatie et les alliances étaient essentielles dans la conduite d’un pays.


Mais pour l’heure, en assistant au couronnement du roi Edward VII en mai 1902 et à celui d’Alphonse XIII le 9 août 1902, il se rendait compte que le prince héritier du Siam faisait désormais partie des grands de ce monde.


Il exprimera dans une lettre son bonheur d’être reconnu par le roi  Alphonse XIII :

« En m'adressant à  lui, naturellement je l'appelais « Votre Majesté », sur quoi il a levé la main et m'a arrêté : « Pourquoi me parlez-vous de cette façon ? Quand vous étiez ici en 1897, j'étais Alfonso.

 

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Laissez-moi rester Alfonso. Vous et moi sommes assez bons amis pour nous adresser l'un à l'autre par nos noms ». Vous pouvez vous imaginer comme j'étais heureux ». *****


 

Le prince Vajiravudh revient donc au Siam en janvier 1903.

 

On peut rappeler un extrait d’un article du Figaro du 24 février 1903, qui annonce ce retour et la fin de ses études ainsi : « L’éducation d’un prince : Le prince héritier vient de passer quinze ans en Angleterre. Il y a fait, dit-on selon la formule, des études très sérieuses et très complètes et fut élève officier à Sandhurst. Il fut autre chose : auteur d’un petit volume très bien tourné sur ses impressions d’Oxford, fondateur d’un club d’étudiants, le cosmopolite club,

 

club anglais

 

conférencier et humoriste célèbre par une certaine causerie fort plaisant sur l’éléphant blanc siamois, auteur dramatique, il fit représenter une comédie, Carlton H. Terris qu’il mit lui-même à la scène et où il joua en personne le rôle d’un jeune arriviste. Voilà quels ont été pour cet oriental les bienfaits de la civilisation

 

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et n’est-il pas tout à fait désigné pour régner à Bangkok ?


(Cité dans notre article 158. Les vacances en France du futur Rama VI (1895-1902).)


Walter F. Vella nous apprendra qu’il se verra confier, en tant que prince héritier, de nombreuses responsabilités comme inspecteur général des armées, commandant de la garde royale, secrétaire privé du roi Chulalongkorn, président de la Bibliothèque Nationale, etc. Il accompagnera son père au Conseil des Ministres, aura accès aux documents ministériels ; assurera même un intérim de ministre de la Justice (quand ?). Il deviendra le Régent du royaume de mars à novembre 1907, durant le séjour du roi Chulalongkorn en Europe, qui continuera néanmoins à prendre les décisions.

Mais si le prince accomplit ses tâches de prince héritier, il sera surtout intéressé par le théâtre (écriture, mise en scène, acteur), la pratique de la danse classique, la production littéraire et journalistique, et … les jeux de simulation surtout ceux liés à la guerre et aux utopies d’organisation politique.


Le prince Vajiravudh va donc s’installer en 1904 au palais Parusakawan,

 

Palais parusak

 

choisir un style de vie particulier, entouré de ses « pages » et où la gente féminine est absente. Il va y organiser, animer ce qui peut être vu à la fois, comme l’héritage de sa formation anglaise et comme une préfiguration de sa politique royale future.


Vella n’hésite pas à voir dans le prince, un prince siamois victorien.

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      Aristocrate victorien (caricature allemande)

 

 

Il écrit et parle, dit-il, un excellent anglais ; lit les journaux et magazines anglais ; apprécie le style de vie des gentlemans ;

 

fréquentait avec eux les meilleures tables et théâtres ; et a été impressionné par l’éthos victorien,

 

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ainsi que par la puissance anglaise.


Une chose est sûre, il va créer un club au palais, le « Thawipanya Samoson » conçu sur un mode anglais, dans lequel on pouvait lire la presse, jouer au billard, ping-pong, échec et jeux de cartes ; tandis qu’à l’extérieur on pouvait s’initier à des sports encore inédits au Siam comme  le tennis, cricket, croquet et hockey. Trois jours par semaine des débats contradictoires étaient organisés et de temps en temps des  pièces dramatiques étaient représentées, où on pouvait voir parfois le prince se produire ; ce qui n’était d’ailleurs pas au goût de sa mère.


Il va aussi créer une troupe de danse (khon), lui écrire des textes ; assurera la direction d’un journal mensuel « Thawipanya » ; y écrira des articles et poèmes dont certains étaient déjà à tonalité nationaliste. Il y publiera aussi les récits de voyage qu’il effectuera en 1905 avec son père dans le nord du pays, un autre en 1907 à Sukhotai, et un en 1909 dans le sud du pays. Il avait déjà à cœur d’exprimer la fierté de la race thaïe,


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qui ne devait surtout pas renier ses ancêtres et la beauté de  son passé, malgré l’engouement pour les nouvelles « choses » d’Europe. (Vella, op. cit., p.5)


Il aimait raconter des histoires aux jeunes pages, avec une petite mise en scène, élaborer des jeux de simulation, surtout des jeux de guerre ; 

 

jeu de guerre

 

Il les faisait jouer à la nuit tombée de 22 h à 3 heures du matin. Pendant ses vacances à Nakhon Pathom, les jeux de guerre avaient lieu le jour et étaient plus élaborés avec un soin apporté aux uniformes, et incluaient des canons. Il avait aussi un temps fait construire un petit bâtiment au Palais Parusakawan, où une municipalité était simulée avec une constitution, un gouvernement, des départements comme  la police, la banque, un journal, des pompiers, etc.,  avec deux pages par pièce qui jouaient leur rôle attribué. (Vella, op. cit.)

  

Ce projet rappelle la cité idéale « Dusit Thani » signalée par Inthano ? (Il ne donne pas de date)


Un projet de cité «  à laquelle il donna une constitution, copiée sur le modèle de la Grande-Bretagne avec, après des élections, un parti politique au pouvoir et un parti d’opposition. Il espérait que ce laboratoire serait un moyen d’habituer les Siamois à la pratique de la démocratie ; nous nous rendons bien compte que cette tentative était une utopie puisqu’elle ne pouvait intéresser que le petit nombre qui venait de l’élite du royaume, choisi pour faire partie de cet état théorique. Même si cette expérience a été sans lendemain, elle montre pourtant une volonté intéressante de la part d’un roi absolu pour faire avancer son pays vers des modes de fonctionnement politique à l’occidentale. Il faut pourtant dire qu’elle souvent été comprise par les contemporains comme une représentation théâtrale plus que comme ce qu’elle était réellement, une tentative de mise en œuvre de la monarchie parlementaire. »

 

(Notons que la Grande- Bretagne n'a  pas de constitution écrite en tant que telle.)


 

cité idéale

 

Si nous n’avions pas pu retrouver les cours suivis par le prince durant son séjour anglais, nous avions découvert que cette éducation anglaise avait profondément marqué le prince, qui devenu roi, s’inspirera largement de sa culture (il traduira Shakespeare), de son éducation (va créer le Collège des pages royales sur le modèle d’Eton et Harrow et peu après le mouvement des scouts (les « enfants tigres »), qui deviendront adultes les « Tigres sauvages ».), de son nationalisme (qu’il développera à la siamoise), de son administration, de sa modernisation.


Mais nous avions aussi découvert, pour reprendre une formule d’Inthano, que Rama VI fut  roi par hasard et surtout écrivain par vocation. C’est ce que nous vous proposons de développer dans un prochain article : « Rama VI, écrivain, traducteur, journaliste, promoteur de la littérature au Siam. »

 

 

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* Walter F. Vella, “Chaiyo ! King Vajiravudh and the development of Thai nationalism”, The university press of Hawaï, Honolulu, 1978.

** Thèse de doctorat, « Paradigme politique et évolution des institutions éducatives. Le cas d’une société non-occidentale », Université Lumière Lyon 2, 2011.


*** Theeraphong Inthano, « L’influence occidentale sur le développement du théâtre moderne siamois », thèse soutenue le 24 juin 2013 à l’INALCO.


**** Sandhurst, l'académie des princes LE MONDE | 27.04.2007

http://www.lemonde.fr/europe/article/2007/04/27/grande-bretagne-sandhurst-l-academie-des-princes_902814_3214.html


***** “The war of the Polish succession” by H.R.H. The crown prince of Siam, Oxford, B. H. Blackwell, Broad, street, London, T. Fisher Unwin, 1901.


****** Dans une des huit  lettres qu’il a écrites directement en anglais,  traduites en thaï et en français sous le titre « The spanish coronation - le couronnement espagnol – ราชาภิเษกพระเจ้ากรุงสเปน », et publiées à Bangkok en 2007. (Cité dans notre article 157.  La vie privée de Rama VI.)

 

 

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 04:05

TitreEn 1895, le prince Vajiravudh est étudiant en Angleterre. Le 9 mars, à la suite de la disparition de son frère aîné, il est investi officiellement du titre de prince héritier, au cours d’une cérémonie qui a lieu à la légation de Londres, son père y est représenté par le prince Sawatdiwat สวัสดิวัตน์ son oncle (1). Cette information n’a guère été relayée par les grands quotidiens si ce n’est un article du « Figaro » (2). Nous y apprenons que le jeune héritier, d’ « une voix claire et harmonieuse prononça une courte allusion en siamois » et qu’ « il a une physionomie agréable et le type plutôt européen qu’asiatique ».

 

Petit prince

Si le roi son père a assuré sa décision sur le plan intérieur, il prend soin de la notifier aux chefs d’état par le biais de ses ambassades et légations. Cette désignation est enregistrée officiellement au « Journal officiel » (3).


Il nous a fallu consulter une revue spécialisée pour apprendre que, de sa lointaine Angleterre et malgré son jeune âge, en 1894 et 1895, il avait été investi du titre de « Chef de la marine » (avec évidemment l’assistance du ministre de la guerre et de la marine !) (4). Même pour son délégataire, la tâche ne devait toutefois pas être bien lourde puisque les effectifs de la marine royale étaient alors de 2.000 hommes répartis dans les arsenaux et sur les navires de cette peu redoutable marine de guerre qui se limitait au yacht royal « Mahachakri » qui servait surtout aux déplacements de son royal père,

 

maha chakrkri

 

à deux sloops (mi- moteur mi- voile) et six canonnières (5) indépendamment des barges d’apparat.


***

 

Nous connaissons bien « de l’intérieur » les périples effectués en Europe par le roi Chualongkorn grâce à la publication et à la traduction de la correspondance adressée à sa fille préférée. De 1895 à 1902, son fils Vajiravudh a séjourné sept ans en Europe, il est venu au moins onze fois effectuer des séjours en France mais nous n’avons par contre rien d’autre que ce que nous en a dit la presse française et ce n’est pas toujours bien satisfaisant !


Le premier voyage en Juillet 1895.


Il arrive avec sa suite (conduite par le prince Sawatdiwat son oncle) le 13 juillet. Nous apprenons que « sa physionomie est fine et intelligente » et qu’ « il porte avec beaucoup d’aisance les vêtements européens ».

 

vetements europeens

 

Il sera reçu par le Président de la république, alors Félix Faure (6).

 

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Nous ignorons malheureusement si cette visite qui avait probablement pour but de présenter le jeune prince aux grands de la terre avait été suivie ou précédée d’autres visites dans d’autres capitales ? Après une semaine passée à Paris à faire des emplettes, il va en tous cas retourner à ses chères études en Angleterre.

 

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***


Le second voyage de Juin 1896.


Nous apprenons dans un très intéressant article (7) du Gaulois que venant d’Angleterre, il va passer ses vacances à Quiberon « très heureux des souvenirs qu’il remporte de ses étés passés généralement en France ».

 

Quiberon

 

Nous n’avons trouvé aucune autre trace de ces vacances antérieures autre que celles plus ou moins officielle de juillet 1895. « Là, entouré de professeurs de français, il se perfectionnera dans l’étude de notre langue ; il adore la musique et professe une grande admiration pour nos auteurs dramatiques ». Il n’y a que ce journal, qui est à l’époque dans la bonne société « le journal qu’il faut avoir lu », réputé pour la qualité de ses informations, qui nous parle de ces vacances studieuses ? Si le Prince a passé d’autres vacances dans d’autres prestigieuses stations balnéaires françaises, peut-être en trouverions-nous l’écho dans des journaux locaux, malheureusement pour nous inaccessibles.

 

Bretagne

 

Nous avons relevé qu’effectivement ses séjours se déroulent en général pendant les périodes des vacances scolaires ou universitaires.


Le grand périple paternel de 1897.


Ne revenons pas sur le grand périple de son père en 1897, il l’accompagne dans au moins une partie des capitales visitées et désormais tous les souverains européens connaissent le futur roi du Siam (8).


Le quatrième séjour de juin 1898.


Nous apprenons par « Le matin » (9) qu’il est annoncé à Paris en direction de Moscou où il va accompagner son jeune frère จักรพงษ์ภูวนาถ Chakkraphong Phuwanat (10)

 

Petite frere

 

avant de retourner en Angleterre dans son académie militaire. Nous savons que le jeune héritier parle parfaitement notre langue. Est-ce le fruit de ses vacances studieuses à Quiberon ? D’après notre journal, il a appris le français en Angleterre avec un professeur russe et s’il le parle parfaitement, il le parle avec un accent slave ce qui n’est pas banal pour un Siamois. Se non è vero, è ben trovato. Ce journal n’ayant pas coutume de pratiquer l’humour, on peut supposer l’anecdote exacte ?


Le cinquième séjour de janvier 1899.


Venant de Londres, il arrive à Paris le 28 janvier 1899 (11).

Nous trouvons quelques détails sur cette visite dans « Le Monde illustré » (12) qui vaut d’être cité : « Le prince héritier … dont on a pas oublié la dernière visite en France est notre hôte depuis plus d’une semaine. Le jeune prince ... voyage en Europe en vertu de cet axiome que les voyages forment la jeunesse.

 

Paul Verlaine - Les voyages forment la jeunesse

 

Il parait enchanté de son séjour chez nous… Puisse son passage à Paris lui inspirer des sentiments de cordialité que les ministres et les sujets du roi son père ne nous témoignent que rarement. »

Mais nous n’en saurons malheureusement pas plus sur ce périple européen des vacances princières de 1899.


Sixième séjour en septembre 1900.


Cette visite a fait l’objet d’articles beaucoup plus nombreux dans la presse française. Nous savons qu’il a rencontré le président de la république (alors Emile Loubet)  le 25 septembre (13).

 

Loubet

 

« Il s’est entretenu très cordialement avec le jeune prince qui vient d’entrer dans sa vingtième année mais qui est très au courant de nos institutions et de tous les usages européens et qui parle très correctement notre langue (14).

Curieusement, alors que cette visite semble avoir quelque importance ne serait-ce que par la rencontre « au sommet », la presse se contente de faire état de celle-ci sans le moindre commentaire (autre que celui du Figaro).


Septième séjour en avril 1901.


Cette visite de printemps ne trouve d’écho que dans « Gil Blas » (15) « âgé aujourd’hui de 19 ans, le prince n’a guère cessé depuis 10 ans de parcourir l’Europe en d’incessants voyages d’étude ». La visite était probablement purement privée, le prince arrivait d’Italie et s’en retourne poursuivre ses études à Oxford.


Huitième séjour en juillet 1901.


Cette visite tombe-t-elle à point alors qu’à la Chambre, on s’occupe activement des affaires siamoises ? Le prince rencontre en tous cas le président Loubet et Delcassé, le ministre des affaires étrangères (16)

 

220px-Théophile Delcassé Vanity Fair 9 February 1899

 

mais rien ne transpire de ce qui a été dit ?


Neuvième séjour de juillet 1902.


Le prince arrive à Paris le 8 juillet venant d’Angleterre. Il est reçu en grandes pompes et en repartira la 15 juillet pour Londres. Il a rencontré à diverses reprises le président de la république, le président du Conseil, Combes,

 

Combes

 

et le ministre des affaires étrangères, Delcassé. La presse commente largement et surabondamment cette visite (17) mais sans que rien ne transparaisse des entretiens que le prince a eu avec les autorités françaises, rien autre que le détail des réceptions et mondanités et la liste des personnalités invitées aux banquets.

Tout ce qui transparait officiellement de cette visite qui de toute évidence n’était pas fortuite, nous le trouvons dans un document diplomatique : « Le prince royal de Siam n’a eu avec Monsieur Loubet et Monsieur Delcassé aucune conversation intéressante d’ordre politique  … » (18).


Voilà qui prête à sourire si l’on sait que le fameux traité franco-siamois de 1902 (que les Chambres refuseront d’entériner) va être signé le 7 octobre dans des conditions qui laissent planer des doutes sérieux sur l’existence d’une possibilité que les Siamois (le prince n’est pas directement mis en cause) aient acheté certaines consciences surtout si l’on sait que le note susdite provient du cabinet de Delcassé dont l’intégrité a été à l’époque ouvertement mise en cause par la presse du « parti colonial » (19).


parti colonial

Le prince va encore revenir deux fois en France avant de retourner définitivement au Siam, ses études terminées, est-ce le simple fait du hasard ?


Dixième séjour en août 1902.


Son dixième séjour en France … Arrivant de Cologne, il fait une halte à Paris, sans qu’il semble y avoir eu de réception officielle, ce passage laisse une seule trace dans la presse (20).


Le onzième et dernier séjour de septembre 1902.


Avant son retour définitif au Siam, il vient passer trois jours incognito à Paris mais où il rencontre à nouveau Delcassé (21). Rien ne transparait de cet entretien qui intervient, fruit du hasard évidemment, 15 jours avant la signature du traité de 1902.


C’est le dernier voyage du prince en France, désormais, ses études terminées, il va rentrer à Bangkok s’occuper des affaires de son pays.


***

 

Il a de toute évidence laissé de ces passages d’excellents souvenirs, pas un mot qui lui soit hostile ou même goguenard ou parfois d’une ironie mordante comme nous en avons relevé en ce qui concerne son père (22). Lorsque nous tombons sur un  article qui l’égratigne, c’est toujours de façon courtoise : beaucoup plus tard par exemple (en 1918, il est roi), alors qu’il a compris l’importance de la presse, constatée au cours de ses longs séjours européens, il écrit dans un journal indochinois (lequel ?) un article sur « la liberté des mers » qui lui vaut ce commentaire amusant « Si les souverains deviennent journalistes, qui pourra protester de voir les journalistes rois ? » (23).


Il aura même droit à un hommage de l’ « Humanité » (la vraie, celle de Jaurès, pas l’édition française de La Pravda) :

 

Jaurès

« Le roi de Siam vient, parait-il, d’achever la traduction de Roméo et Juliette eu siamois. Voilà un roi qui pourra se flatter de n’avoir pas nui à son peuple s’il se borne à ces occupations de lettré. Le fait est rare et il méritait, croyons-nous, d’être signalé » (24).


Lorsqu’il rentre définitivement à Bangkok pour s’occuper des affaires de l’état, un article du Figaro (25) annonce ce retour et la fin de ses études ainsi « L’éducation d’un prince : Le prince héritier vient de passer quinze ans en Angleterre. Il y a fait, dit-on selon la formule, des études très sérieuses et très complètes et fut élève officier à Sandhurst. Il fut autre chose : auteur d’un petit volume très bien tourné sur ses impressions d’Oxford, fondateur d’un club d’étudiants, le cosmopolite club, conférencier et humoriste célèbre par une certaine causerie fort plaisant sur l’éléphant blanc siamois, auteur dramatique, il fit représenter une comédie, Carlton H. Terris qu’il mit lui-même à la scène et où il joua en personne le rôle d’un jeune arriviste. Voilà quels ont été pour cet oriental les bienfaits de la civilisation et n’est-il pas tout à fait désigné pour régner à Bangkok ?


***

 

Son père disparait le 23 octobre 1910 après 42 ans de règne. Nous savons peu de choses sur ses activités antérieures à sa montée sur le trône, indépendamment d’un passage obligé dans un temple comme moine temporaire en 1904 et sa désignation comme régent lors du second voyage de son père en Europe. Il n’apparait dans aucun document administratif plus ou moins officiel dans la liste des notables du régime (par exemple l’Almanach de Gotha).


La presse française annonce évidement le décès du monarque. L’avènement de son fils, de toute évidence plus francophile que son père, est salué par un concert de louange. Nous apprenons d’ailleurs à cette occasion une amusante anecdote : « Chulalongkorn avait voulu donner de bonne heure à son fils cette éducation européenne dont il n’avait pu lui-même que tardivement bénéficier. Il l’envoya à Eton, à Oxford et à l’école militaire anglaise de Standhurst. Le jeune prince qui parle couramment le français, l’anglais et l’allemand et a subi fortement l’empreinte de l’éducation anglaise qu’il a reçue avait, il y a trois ans, été envoyé déguisé en homme du commun pour faire en Chine une enquête sur la situation économique et militaire de l’empire du milieu. » (26).


Tinti 3

 

Nous retrouverons à peu près partout ces louanges concernant l’éducation à l’occidentale du prince héritier (27) qui laissent envisager un règne éclairé qui laisse envisager un avenir radieux …bla bla bla bla bla bla … N’épiloguons pas sur ces flagorneries.


Nous lisons dans Le Figaro, à l’occasion des cérémonies du couronnement, sous la plume de Paul-Louis Rivière (28) ceci, relatif à l’amour que portent les Siamois à leur roi « …Le souverain qu’on couronne aujourd’hui sur les rives de la Maenam peut circuler à Bangkok dans sa calèche comme circulait feu son père dans l’automobile qu’il conduisait lui-même sans craindre ni la balle ni la bombe humanitaire. J’imagine que certains monarques de pays moins lointains aimeraient s’endormir sur cette pensée. » (29)


Dans tous ces concerts de louange, nous avons trouvé une vision lucide, quelque peu discordante et surtout prémonitoire, la seule dans « le Radical »:   ! 

« Le roi commença son éducation sous la direction de Monsieur Brasil Thomson, fils d’un ancien archevêque d’York. Six des quatre-vingt-dix enfants de Chulalongkorn ont joui des leçons de ce maître. Le nouveau roi, disait hier Monsieur Thomson, n’avait que quatorze ans quand je l’ai connu mais je me souviens qu’il avait d’admirables dispositions. J’ai rarement vu un élève aussi studieux si avide de dévorer tous les livres qui lui tombaient sous la main. L’éducation du jeune prince fut continuée à l’école militaire de Sandhurst et à l’université d’Oxford. Malgré ces brillantes qualités, Vajiravudh n’aura pas un règne facile. Il n’est point, parait-il très populaire. Il rencontrera des adversaires en plusieurs de ses frères et de ses oncles ambitieux et s’appuyant sur un puissant parti. Enfin, il serait mal vu des colonies européennes, en particulier de nombreux fonctionnaires blancs au service du Siam, parce qu’il est de tendance très nationaliste. Il est entouré de jeunes gens ayant un verni de culture occidentale, croient leur pays mûr pour se gouverner et voudraient éliminer les étrangers de l’administration » (30).


Les journaux que nous avons consultés recouvrent tout l’éventail des sensibilités politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche (31) ce qui nous conduit tout de même à nous poser une question : Vajiravudh avait d’incontestables qualités intellectuelles, certainement du charme et du charisme, une dilection pour la France, qui lui ont naturellement attiré les sympathies unanimes de la presse. Mais compte tenu de ce que nous savons des dessous (possibles) du traité de 1902, de l’incommensurable vénalité des hommes politiques français de cette époque (probablement plus du tiers des membres des assemblées ont été compromis dans le scandale de Panama) parallèle à celle de la presse alors achetée massivement, il y plane l’ombre d’un doute.

 

Veau d'or de Panama (détail)

Vajiravudh a appris (certainement en Europe) l’influence de la presse,  il l’utilisera massivement sous son règne, comme journaliste, financier de journaux ou propriétaire de journaux. 


Sont-ce les seules qualités intrinsèques du prince qui expliquent la complaisance de la presse française à son égard ?


 Journalistes

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Notes


(1) Voir notre article 157 « La vie privée de Rama VI ».

(2) Numéro du 10 mars 1895.

(3) Numéro du 10 avril 1895.

(4) « Carnet de l’officier de marine » pour les années 1895 et 1896. Devenu prince héritier, il ne portera plus ce titre honorifique les années suivantes.

(5) Même source que dessus et naturellement l’ouvrage du Prince Damrong « Histoire des bateaux de guerre siamois » traduit et publié in « Arts asiatiques » de 1978.

(6) « Le matin » des 16 et 20 juillet 1895. La nouvelle est relayée mais sans ces commentaires flatteurs dans « Le Temps » et « Le XIX ème siècle » du 21 juillet 1895).

(7) « Le Gaulois » du 14 juin 1896.

(8) Voir en particulier nos articles 148-1 et 148-2 « Le premier voyage du roi Chulalongkorn en Europe en 1897 », 149 « La visite du roi Chulalongkorn en 1897 vue par la presse française », 150 « Un portrait du roi Chulalongkorn en Europe en 1897 », 151 « Introduction aux lettres du roi Chulalongkorn envoyées d’Europe en 1897 ».

(9) Numéro du 3 juin 1898. Ce journal est le seul à avoir transmis cette information. 

(10) Il y trouvera l’amour dans les bras d’une infirmière russe et y perdra ses droits au trône comme nous le verrons dans un autre article.

 

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(11) « Le Petit parisien » du 29 janvier 1899 qui ne fait aucun autre commentaire.

(12) Numéro du 11 février 1899.

(13) « La Croix » du 26 septembre ou « Le radical » du même jour, « Le Matin » des 21 et 25 septembre, « Le temps » du 26 septembre », « Le XIXème siècle » du même jour. Nous ne les citons pas tous.

(14) « Le Figaro » du 24 septembre.

(15) Numéro du 12 avril.

(16) « Moniteur des consulats » du 14 juillet, « Le rappel » du 8 juillet, « Le Temps »  du 7 juillet, « le XIXème siècle » du 9 juillet 1901.)

(17) « Le Figaro » du 8 juillet, « Le XIXème siècle » des  9 et 11 juillet,  « Revue diplomatique » du 13 juillet, « Le Petit Parisien » des 9 et 15 juillet, « Gil Blas » des 9 et 10 juillet, « Journal des débats politiques et littéraires » des 9 et 11 juillet, « Le matin » du  10 juillet, « Le Radical » du 10 juillet, « Le rappel » des  9 et 11 juillet, « Le Temps » des 8 et 11 juillet, « Revue diplomatique » du 13 juillet, « La lanterne » du 9 juillet. Nous en oublions probablement.

(18) « Note du département au sujet des conversations du prince royal de Siam avec le ministre des affaires étrangères et le président de la république » n° 350 de juillet 1902 in « Documents diplomatiques français – 1871-1914 – 2ème série 1901-1911, tome second page 420 ».

(19) Voir notre article A 90 « Les dessous des traités de 1902 et de1904 entre la France et Le Siam ». Nous y posions en tête une question «  Il y a 110 ans, les diplomates français ont-ils été achetés par les Siamois ? »

(20) « Le petit parisien » du 18 août.

(21) « Gil Blas » du 21 septembre 1902, « La Justice » du 22 septembre, « Le Radical »  du 22 septembre, « La Presse » du 21 septembre, « La lanterne »  du 22 septembre.

(22) Voir notre article 149 « La visite du roi Chulalongkorn en 1897 vue par la presse française ».

(23) « Le sémaphore algérien », numéro du 12 octobre 1918.

(24) Numéro du 28 décembre 1922. Nous avions déjà lu un numéro de « L’humanité » pour vous, voir notre article Article 29 « Jean Jaurès et le Roi Chulalongkorn (Rama V) »

(25) Numéro du 24 février 1903.

(26) « Le radical », numéro du 24 octobre 1910.

(27) N’en citons aucun pour éviter de les citer tous, apparemment tous les journalistes de l’époque se copiaient entre eux sans la moindre vergogne.

(28)  Ce romancier bien oublié aujourd’hui vécut longtemps au Siam à cette époque comme attaché de  consulat.

(29) « Le Figaro – supplément littéraire » du  2 décembre 1911.

(30) « Le radical » du 28 octobre 1910.

(31) Par ordre alphabétique pour ne pas faire de jaloux :

« Gil Blas » c’est le journal des ragots, le « Journal des débats politiques et littéraires »  est ouvertement réactionnaire, « L’Aurore » est alors un journal de gauche (rappelons-nous l’affaire Dreyfus). « L’humanité », c’est le journal de Jaurès. « La croix » est alors le journal des catholiques bien-pensants, ouvertement anti républicain et anti Dreyfusard déchainé. « La Justice » c’est le journal des radicaux de gauche (Clémenceau), « La Presse » se qualifie de « conservateur progressiste » (???) en réalité bonapartiste et conservateur, « Le Figaro » est tout aussi conservateur qu’aujourd’hui, « Le Gaulois » est bonapartiste, conservateur et anti Dreyfusard, c’est le journal de la bonne société (il finira absorbé par Le Figaro), « Le matin » est conservateur et anti parlementariste, « Le monde illustré » c’est le « Paris Match » de l’époque « Le Petit Parisien » est anti clérical et radical de gauche tout comme « Le Radical » et « Le rappel ». « Le Temps » se targue d’être le journal de référence destiné aux élites !!! Ses actifs seront « confisqués » à la libération du profit du Monde qui a les mêmes prétentions. « Le XIXème siècle » est républicain et anti clérical, la « Revue diplomatique »  est très conservateur alors que « La lanterne » est le phare de l’anticléricalisme.

 

 

 

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