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  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 22:03
215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Rappel.  

 

Nous avons vu que le maréchal Phibun, qui avait été arrêté à la fin de la 2ème guerre mondiale en 1945, jugé et acquitté par la Cour Suprême le 23 mars 1946 avait donc pu redevenir chef des armées après le coup d‘Etat du 8 novembre 1947, dirigé par le général Phin Chunhawan,  commandant le corps d’armée de Bangkok et le colonel Luang Kat Songkram, pour choisir de ne plus être que le chef de l’armée de terre en décembre et profiter d’un autre coup d’Etat pacifique, le 8 avril 1948, qui ne laissait d’autre choix au prince Rangsit, président du Conseil suprême d’Etat, de lui  demander de former le nouveau gouvernement. 

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Phibun aurait bien voulu intégrer dans son gouvernement Kuang Aphaiwong et plusieurs ministres de son cabinet, surtout que les Démocrates avaient obtenu la majorité absolue à la Chambre lors des élections du 29 janvier 1948 (Le Thammathipat de Phibun n’avait obtenu que 5 sièges), mais ils déclinèrent tous son offre.

 

Phibun forma donc le 21ème  gouvernement (8 avril 1948- 25 juin 1949),  dans lequel il prit aussi le ministère de l’intérieur. (On peut noter l’arrivée de Pote Sarasin comme vice-ministre des Affaires étrangères, qui deviendra 1er ministre à la chute de Phibun le 21/9/1957). Phibun n’obtint l’approbation des deux Chambres qu’avec seulement 70 voix contre 26 sur 200 membres, avec 67 abstentions et 17 absents. Autant dire que la légitimité « démocratique » de Phibun était quelque peu fragile

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Une nouvelle page de l’histoire de la Thaïlande allait s’ouvrir dominée par un régime dictatorial, dirigé par le maréchal Phibun, appuyé par l’armée et la police, pendant 9 ans et 5 mois dans un monde d’après-guerre qui va s’installer dès 1947 dans ce qu’on appellera « la guerre froide ». Une période marquée par une activité communiste accrue dans le Sud-Est asiatique, qui imposera à la Grande-Bretagne d’aider le gouvernement Phibun dès le milieu de 1949, et les Etats-Unis à partir de l’automne 1950. Cette aide américaine augmentera lorsque la Thaïlande participera à la force multinationale des Nations Unies lors de la guerre de Corée. (25 juin 1950 au 27 juillet 1953) et lorsqu’elle deviendra son allié officiel avec son entrée à l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (SEATO dans son sigle anglais) en 1954.

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Nous verrons que l’aide américaine va accroître le pouvoir des militaires et de la police, qui deviendront les deux piliers du régime (Exit la démocratie),  mais aussi bouleverser le développement du pays comme jamais dans son histoire.

 

Au niveau intérieur, le nouveau régime du maréchal Phibun, devra faire face à un complot et trois coups d’Etat, du 8 avril 1948 au 24 mars 1952, qui lui permettra d’éliminer tous les opposants, surtout après le  coup d’Etat « interne » du 29 novembre 1951, qui va « militarisé » le gouvernement et mettre sur la touche le jeune roi (arrivé le 2 décembre 1951 à Bangkok, après avoir terminé ses études en Suisse, pour régner), et des élections truquées par une loi électorale et la nouvelle constitution du 8 mars 1952, qui va « légaliser » la dictature. La politique du nouveau régime sera déterminée par une doctrine anticommuniste et antichinoise. 

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Pierre Fistié, avec « L’évolution de la Thaïlande contemporaine » sera notre principale source. (Cf. Autres sources**)

 

Les caractéristiques du nouveau régime. (Cf. Fistié, pp.214-219)

 

Le 1er octobre 1948, une nouvelle tentative de coup d’Etat a lieu, sur fond de l’ouverture du procès des prétendus meurtriers du roi Ananda, dans lequel les pro-Pridi restés dans le pays voyaient une manœuvre pour les réprimer. Ils trouvent des alliés parmi des cadres de l’armée comme le major-général Net Khemayothin qui n’avaient pas participé aux coups d’Etat de novembre 1947 et d’avril 1948. La marine  promit son concours, mais se désista le jour venu. Mais si les insurgés réussiront à occuper le ministère de la Défense, ils durent se rendre dès le lendemain. Le major-général Net Khemayothin réussit à s’enfuir.  « La police opéra aussitôt des arrestations dont celle de Thawi Bunyaket, de Nai Direk Chayaman, et du général Luang Sinat Yothorak, ancien ministre de l’intérieur du gouvernement Khuang » ; ils furent relâchés  un mois après, faute de preuves.

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Le 26 février 1949, eut lieu une autre tentative de coup d’Etat,  plus sérieuse, menée par Pridi (Fistié précise que l’on n’est pas sûr que Pridi fut présent à Bangkok, néanmoins, il ne reviendra plus en Thaïlande jusqu’à sa mort  le 2 mai 1983 en France). Il obtint la coopération du corps des fusiliers marins qui entrèrent en action simultanément à Bangkok, Thonburi, et à Paknam, à l’embouchure du Chao Praya. Ils occupèrent la position stratégique du Palais royal face aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères, mais une annonce prématurée du coup d’état à la radio, permit au gouvernement de s’assurer du contrôle des chars d’assaut. Le combat cessa au bout de 36 heures par une trêve signée entre l’armée et la marine. Phibun évoqua un «  malentendu » avec la marine, mais n’épargna pas les partisans de Pridi qui subirent une répression sanglante. « L’ancien chef de la police de sécurité, le colonel Banchongsak, député de Petchaburi, fut tué à son domicile (…) Quatre anciens ministres de Pridi, originaires du Nord-Est, dont Thong In Phuripat, furent abattus alors qu’on les transférait d’une prison à une autre. D’autres personnalités en vue telles que Duang Bunnag, ancien chef du parti Sahacheep et ancien ministre de l’Education (…) Wichit Lulitanon (…) et le maire de Bangkok Praphat Watanasan furent arrêtées (…) Au total, une vingtaine d’adversaires politiques de Phibun furent incarcérés. La tentative avortée de Pridi se soldait par la liquidation de tout l’ancien mouvement Free Thai. » L’état d’urgence fut proclamé.

 

Les deux piliers du régime étaient plus que jamais l’armée et la police.

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Il faut savoir que la police thaïe peut être considérée, comme une seconde armée. Son organisation est analogue, les structures, le recrutement comparables, à celle de l’armée et son armement léger identique (Fusils, révolvers, mitrailleuses) et leurs attributions se recouvrent largement. Selon les périodes, leurs luttes d’influences joueront un rôle, mais à la fin de 1949, l’armée est entièrement contrôlée par le général Phin et la police par le général Phao Siyanon, son gendre. L’estimation de leur effectif est différente selon les analystes, mais en 1949, Steele dans un article du New York Times donnait « 40.000 hommes pour la police, 30.000 pour l’armée, et 15.000 pour la marine ». (Pasuk et Baker** nous informent, que grâce à une aide importante des Etats-Unis en 1955-1956, les effectifs de la police du général Phao étaient de 48.000 hommes contre 45.000 à l’armée régulière.)

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

L’activité communiste qui va s’intensifier va entrainer la Grande Bretagne au milieu de 1949, et les Etats-Unis, à partir de l’automne 1950 à fournir une assistance militaire (matériel, entraînement, crédits) répartis entre l’armée et la police. « Cette dernière, en particulier, eut bientôt des avions de reconnaissance, des hélicoptères, des voitures blindées, des canons de campagne et même l’unique école de parachutisme  du pays » (Fistié, op. cit.).  A cette puissance accrue, on verra se confirmer la tendance des élites militaires a « contribuer à la « bonne marche » d’au moins quarante et une firmes majeures et (de) bénéficier de participations dans plus de cent entreprises » entre 1948 et 1957, sans oublier leur « parrainage » dans la création de grands consortiums. (Dovert, p. 246 **) Phin et Phao, on s’en doute, ne s’oublièrent pas, dans leur « participation » dans ces nouvelles entreprises commerciales. (Nous reviendrons -bien sûr-  sur ce complexe militaro-économique.)

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Seule la marine ne bénéficia pas de cette nouvelle aide et fut tenue à l’écart, d’une part, parce que son utilité n’était pas évidente dans la lutte anticommuniste pour les Alliés, et d’autre part, on n’avait pas oublié sa participation  à la tentative de coup d’Etat du 26 février 1949. Elle crut bon de préparer un coup d’Etat dirigé par l’amiral Thahan Kamhiran, mais qui fut découvert au début de mars 1951.

 

Par contre, la marine allait entreprendre le 31 mars 1951, un coup d’Etat audacieux, qui faillit coûter la vie à Phibun.

 

Phibun assiste à une cérémonie à bord du USS Manhattan, pendant laquelle, l’ambassadeur des Etats-Unis, en présence de tout le corps diplomatique, doit lui remettre solennellement une drague destinée à creuser un chenal à l’embouchure du Chao Praya.

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Alors que Phibun monte sur la drague, plusieurs marins s’emparent de lui et l’emmènent en chaloupe sur la canonnière « Sri Ayuthia », la principale unité de la flotte thaïlandaise. Phibun refuse de donner sa démission, mais accepte de lancer un message demandant aux forces armées de s’abstenir de réagir.

 

Mais l’artillerie de l’armée de terre passa outre, et ouvrit le feu sur le bâtiment et l’aviation bombarda. La canonnière commença à brûler et Phibun s’échappa à la nage avec trois de ses gardiens sous le feu de l’artillerie. Il parvint sur la rive et le soir venu, il put envoyer un message à la police et rejoindre le Palais du gouvernement. Les combats durèrent trois jours dans les rues de Bangkok, avant que  les « rebelles » déposent les armes. 

 

Une des rares photos du bombardement du Sri Ayuthia :

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Ce coup d’Etat avorté aura des  conséquences majeures pour la marine.

 

Elle mettait définitivement la marine hors du jeu politique et en ressortait considérablement affaiblie. 70 officiers supérieurs et 1319 officiers étaient arrêtés, y compris leur chef, l’amiral Sinthu. Le général Kat Songkram qui avait dirigé les officiers de marine également. 9 amiraux étaient destitués et  75% du personnel de la Marine sera suspendu pour 6 mois. Au cours du bombardement, 68 personnes dont 44 civils, avaient été tués. La marine fut amputée de ses unités de fusiliers marins, de ses services de douane côtière et de tous ses établissements à terre voisin de Bangkok.

 

La marine avait fait une erreur fatale en croyant que le régime ne reposait que sur Phibun. Elle avait pu constater qu’au lieu de négocier avec les rebelles, l'armée avait bombardé le navire où il était détenu et avait lancé une contre-attaque féroce, assiégeant de concert avec la police et l'armée de l'air les bases navales de Bangkok.

 

Toutefois la mutinerie avait permis au général Sarit Thanarat, commandant du corps d’armée de Bangkok, (Ce que Phin avait été en 1947) de jouer un rôle décisif dans la lutte contre la rébellion, et d’augmenter son prestige. Si Phin conservait le commandement nominal de l’armée, Sarit en avait désormais le pouvoir. Mais si Phao, le chef de la police avait pu renforcer son pouvoir, l’harmonie entre la police et l’armée avait cessé.  

Au niveau politique et constitutionnel.

 

(Cf. Ch.3 de Fistié, Traduction constitutionnelle de nouveau régime, pp.220- 230)                                                                                                                                             

Si la vie politique du royaume se caractérisait donc par force complots, coups d’Etat manqués et réussis, et la prise du pouvoir effectif par l’armée et la police, elle se caractérisait aussi, non sans paradoxe, par le désir d’afficher une nouvelle constitution d’inspiration « démocrate ».

 

Ainsi Phibun avait maintenu les deux Assembles du régime provisoire établi en 1947, avec le Sénat pro-monarchiste et une Assemblée élue où les « Démocrates » de Khuang avaient plus de la moitié des sièges. Phibun avait laissé se poursuivre  l’élaboration de la Constitution définitive, qui malgré des débats mouvementés, fut adoptée le 28 janvier 1949 par 125 voix contre 30 et promulguée par le Conseil suprême, le 23 mars 1949, suite à un télégramme du jeune roi Bhumibol Adulyadej, envoyé de Suisse. (Il sera couronné le 5 mai 1950 sous le nom de Rama IX.)

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

La nouvelle Constitution en son article 3 déclarait : « Le pouvoir émane du peuple siamois (Bien sûr !). Le roi en tant que chef de l’Etat, exerce ce pouvoir en vertu des dispositions de la Constitution ». (Evidemment !)  L’article 11 stipulait qu’il était le chef des forces armées siamoises ; l’article 152, qu’il pouvait proclamer la loi martiale. Le roi nommait et révoquait les membres de son Conseil privé (9 au maximum), choisissait les 100 membres du Sénat.

 

Plusieurs articles étaient plutôt savoureux car ils interdisaient de fait toute intervention de l’armée dans les affaires intérieures, et à tout militaire de devenir membre d’un parti politique.

 

La chambre des représentants devait être élue pour quatre ans au suffrage direct et secret ; On précisait, toujours non sans humour, que les candidats ne pouvaient pas appartenir à une compagnie ou une société où l’Etat avait plus de 50 % des parts. (Article 80)

 

Evidemment, les deux assemblées participaient à la fonction législative, mais seule la Chambre des représentants pouvait exprimer un vote de censure à l’égard de l’ensemble des ministres ou de l’un d’entre eux. (A131) La politique suivie par le  Conseil des ministres devait être également approuvée par la Chambre des représentants (Articles 145, 146, 148).

 

Les élections partielles eurent lieu en juin 1949. La participation ne dépassa pas 10%. (Le dernier recensement de 1947 avait donné le chiffre de 17.443.000 habitants, ce qui pouvait donner en 1949 environ 18.500.000 habitants.) Les « Démocrates » furent battus

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Phibun formait un nouveau gouvernement  le 25 juin 1949 (Le 22ème, 25 juin 1949-29 novembre 1951), composé de  10 militaires sur 26 ministres dans lequel il s’octroyait les ministères de la Défense nationale et des Affaires étrangères. La nouvelle constitution n’avait pas mis fin, par magie, à la domination politique de l’armée mené par le général Sarit et de la police par le général Phao, comme nous allons le voir.

 

Sous la direction de Khuang, les Démocrates avaient tenté de jouer leur rôle d’opposants et lancé une campagne de critiques sévères contre le gouvernement les accusant, entre autre,  d’avoir faussé les élections, de transformer le pays en un Etat policier, de couvrir des détournements de fond et la participation des militaires à des affaires commerciales privées. Ils réussirent même en novembre à refuser au gouvernement des crédits supplémentaires pour renforcer les forces armées et la police. Mais leur rôle de censeur que leur accordait la Constitution limitait leur action politique. Seule une nouvelle conjoncture pouvait leur donner quelque espoir.

 

Certains la virent dans le retour du jeune roi  en Thaïlande  prévu en novembre pour exercer ses fonctions. 

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

9 mois plus tôt, à la mort du prince Rangsit, il avait désigné le prince Thani comme Régent contre l’hostilité de Phibun. Il avait également pressé le Conseil Suprême de promulguer la Constitution définitive le 23 mars 1949. A la veille de son retour, il avait fait une proclamation par-dessus la tête du gouvernement. On le sentait résolu à exercer le pouvoir, surtout qu’il pouvait s’appuyer sur le Sénat qu’il nommait et de nombreux Démocrates, voulant changer la donne. La Constitution le faisait de plus chef des armées.

 

Sarit et Phao, en tous cas, virent là un danger sérieux, et oublièrent leur rivalité, pour former un « comité exécutif » de neufs généraux et fomenter un nouveau coup d’Etat le 29 novembre 1951.

 

« Phibun était maintenu au poste de 1er ministre, le Parlement était dissous, la Constitution de 1949 abolie et celle de 1932 remise en vigueur. A son arrivée à Bangkok, le 2 décembre, le roi Bhumibol ne put que ratifier ces décisions. Le 11, le maréchal Phibun remaniait son cabinet pour y inclure sept des neufs leaders du coup d’Etat  du 29 novembre. (Fistié, op. cit., p.225)

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

C’était le 23ème gouvernement (29 novembre- 5 décembre 1951) composé de  16 ministres dont 9 militaires ; Phibun reprenait également le ministère de la Défense et on voyait réapparaître en outre deux vieilles connaissances, anciens collaborateurs des Japonais, Luang Wichit (vice-ministre aux affaires étrangères de Phibun le 15 décembre 1941 et ultranationaliste et propagandiste du mouvement pan-thaï) qui devenait ministre des Finances et le major général Prayun qui était ministre sans portefeuille. 

 

Le 1er décembre, le contre-amiral Luang Sunavin devenait vice-ministre de la Défense. Nous avions donc 10 militaires et 7 civils.

 

Mais on imagine les tractations, les luttes d’influence, de pouvoir, puisqu’ après  une semaine après la formation officielle du 23ème gouvernement, un nouveau gouvernement était formé ; C’était le 24ème (6 décembre1951-23 mars 1952). Il était composé de 18 militaires sur 25 ministres. Il voyait déjà dès le 11 décembre des arrivées, des changements de poste. On pouvait observer l’arrivée du général Phin comme vice-1er ministre (Un moyen de laisser pleinement l’armée au général Sarit ?) et celle de trois policiers au gouvernement. (Un moyen pour le général Phao de  « surveiller » le gouvernement ?).

 

Et de nouveau, il y eut des élections générales le 26 février 1952 et une nouvelle constitution le 8 mars 1952.

 

Mais les élections furent truquées par la loi électorale qui interdisait aux partis de patronner des candidats. Les « Démocrates » dans ces conditions ne se présentèrent pas et le gouvernement Phibun obtint une majorité de  70 %. 

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Le roi promulguait la nouvelle Constitution le 8 mars 1952, qui reprenait en fait nombre de dispositions de celle de 1932. On retrouvait une période de 10 ans avec une Assemblée à  deux catégories, une nommée et une élue, avec la possibilité dans cinq ans pour une province d’élire des députés, si celle-ci voyait la moitié de ses électeurs atteindre la fin des études primaires. L’article 26 autorisait les partis, mais la loi électorale l’empêchait de fonctionner. Par contre, l’armée et la police pouvait de nouveau participer au pouvoir. Le 24 mars 1952, le maréchal Phibun formait le 25ème gouvernement. (24 mars 1952-26 février 1957).

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

Ainsi, le nouveau régime du maréchal Phibun du 8 avril 1948 au 24 mars 1952 (23ème et 24ème gouvernement)  avait réussi, en mâtant trois coups d’Etat  (Celui du 1er octobre 1948 par des pro-Pridi ; celui du 26 février 1949, mené par Pridi ; celui du 31 mars 1951 entrepris par la marine) à éliminer politiquement Pridi, les Free Thais, et la marine. Le coup d’Etat « interne » de Sarit et Phao avec  un « comité exécutif » de neufs généraux du 29 novembre 1951, permit à l’armée et à la police de mieux contrôler le gouvernement, de dissoudre le Parlement, d’abolir la Constitution de 1949 et de mettre à l’écart le roi, de retour à Bangkok, le 2 décembre 1951.

 

De plus, par des élections truquées par une loi électorale inique, le 26 février 1952, le gouvernement  força  leur principal  parti d’opposition, les Démocrates, à être hors-jeu du champ politique (Ils ne participeront pas aux élections). La nouvelle constitution du 8 mars 1952 couronnera le tout en « constitutionalisant » la dictature, avec à sa tête un triumvirat, à savoir : le maréchal Phibun, chef du gouvernement, le général Phao, chef de la Police, et le général Sarit, chef des armées de fait.

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

(Officiellement le général Sarit obtenait le portefeuille du Ministère de la guerre le 27 décembre 1953 ; et était nommé commandant en chef de l’armée le 22 juin 1954 (Il avait 45 ans), à la place de Phin, qui devenait ministre adjoint de la Défense).

 

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Désormais, la politique gouvernementale, après avoir éliminé toute opposition pouvait s’employer pleinement à mener une politique antichinoise et à éliminer les « communistes » ou ceux que l’on soupçonnait tels, avec l’aide des Etats-Unis. Mais auparavant il fallait rappeler le contexte de la guerre froide entre l’URSS et les Etats-Unis, et dans quelles circonstances, la Thaïlande sera amené à choisir le camp américain. Ce sera notre prochain article.

215. LE NOUVEAU RÉGIME DU MARÉCHAL PHIBUN DU 8 AVRIL 1948 AU 24 MARS 1952.

0*22ème gouvernement (25 juin 1949-29 novembre 1951). 23ème  gouvernement (29 novembre1951-6 décembre 1951). 24ème gouvernement (6 décembre 1951-23 mars 1952). 25ème gouvernement (24 mars 1952-26 février 1957). 26ème gouvernement (21 mars- 16 septembre 1957)

 

** Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

Autres sources :

 

Et B. J. Terwiel, in « Thailand’s Political History », River Books, 2011 

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 22:05
214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?

Nous nous intéressons naturellement aux événements récents survenus en Thaïlande, en particulier depuis la proclamation de la loi martiale le 20 mai 2014. Nous nous sommes étendus sur les nombreux coups d'état ou des événements similaires dans le passé. Mais, aussi singulier que ce soit, nous restons perplexes sur le nombre réel de ce que nous appellerons du terme générique de « tentative pour changer le gouvernement en dehors de toute procédure démocratique». Nous avons tenté d’en faire l’inventaire, restons modestes, il n’est pas certain qu’il soit exhaustif mais il est en tous cas beaucoup plus abondant que ce qu’on lit en général. Nous en avons déjà analysé certains, d’autres vont suivre. Rébellions, soulèvements populaires, régicide, coups d’état, certains réussis qui aboutissent à un changement de gouvernement, tentatives infructueuses aussi et mouvements « centrifuges »… (1)

 

***

 

Il est nécessaire, avant de répondre à la question, de bien la poser et de savoir quels sont les données du problème : qu’entendons-nous par « coups d’état, rébellions, révoltes et soulèvements » ?

 

Il y a d’abord le « coup d’état », une action militaire visant à éliminer un gouvernement par la force et de le remplacer par une autre. Pour mériter (si l’on peut dire) ce qualificatif, le coup d’état doit avoir réussi.

 

S’il ne réussit pas, il devient une « rébellion » ou pire, une « trahison ».

 

Si les opérations aboutissent au changement de la nature fondamentale du gouvernement, elles méritent le nom de « révolution », le meilleur exemple en est le renversement de la monarchie absolue en 1932.

 

Un « soulèvement populaire » est caractérisé par des manifestations violentes ou non violentes provenant non plus seulement de militaires mais des citoyens de base ou d’une fraction des citoyens de base qui aboutit à un changement de gouvernement couronné de succès.

 

Nous avons aussi rencontré des « coups d’état silencieux » aboutissant à un changement de gouvernement résultant de pressions ou de manœuvres souterraines pas exclusivement d’origine militaire ou un changement brutal de gouvernement venu de l’intérieur même du gouvernement ou de sources étrangères.

 

Le « coup d’état judiciaire » enfin, c’est tout simplement un changement brutal de gouvernement provoqué par les instances judiciaires.

214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?
Citons le cas heureusement unique dans l’histoire de la Thaïlande contemporaine du régicide qui fut pourtant dans les siècles antérieurs une procédure sinon normale du moins habituelle de la transmission du pouvoir.

 

Les tentatives séparatistes lorsqu’elles échouent (ce qui fut le cas en Thaïlande au cours de cette période) deviennent selon le côté où l’on se place des actes de résistance ou des trahisons. Il n’y a pas loin du terroriste au résistant.

214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?
Certains de ces « événements » pourront évidemment et selon les sensibilités être considérés comme n’étant pas un « coup d’état » au sens large.

 

***

Commençons - donc notre inventaire « à la Prévert », le vingtième siècle a commencé le 1er janvier 1901, c’est également l’année d’un premier mouvement de protestation.

 

1erRébellion : La « révolte des saints », en réalité une rébellion selon notre terminologie, mouvement de résistance aux réformes administratives du roi Chulalongkorn commencé en 1901. Nous en avons parlé d’abondance (2). Elle est curieusement oubliée de Russel (note 1-3)

214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?
(2d) Rébellion : La « Rébellion des Mongs » en 1902 : C’est une rébellion des populations Shans qui éclate à Phrae en juillet 1902 avec peut-être une action occulte des responsables français qui jouèrent un rôle assez trouble via le consul de Nan, Lugan,  hostiles aux tentatives du monarque d’asseoir son emprise administrative dans le nord-ouest. Elle a été noyée dans le sang en 1904 avec l’aide de troupes danoises menées par le capitaine Jensen (3).
 
A gauche, la tombe de Jensen, mort au combat, à droite celle de Lugan à Chiangmaï : 
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(3èmeRébellion : La révolte du palais en 1912 (4).

 

(4èmeRébellion : Une tentative de coup d’état en 1917 signalée par Russel (note 1 - 3) sur laquelle il n’existe que peu de sources autres que celles signalant son existence.

 

(5èmeRévolution : Celle de juin 1932 dont nous avons parlé d’abondance.

 

(6èmeCoup d’état silencieux : Celui du 1er avril 1933 qui conduisit à une féroce législation anti-communiste. Phraya Manopakorn Nititada fut le premier premier ministre de Siam après la révolution, choisi par le chef du Parti du peuple - le parti qui a incité la révolution. Il rallie ceux qui s’opposent au plan « socialiste » de Pridi y compris Phraya Songsuradet et dissout son propre cabinet pour tenter de renverser Pridi, qui bénéficiait d’un large soutien au sein du parti. Afin de retrouver une certaine stabilité et faire taire les critiques internes, il suspend quelques articles de la constitution. Pridi est contraint de fuir en France. Il approuve la loi anti-communiste ce qui lui a permis de procéder à de nombreuses arrestations : l’ensemble du comité central du Parti communiste du Siam a été arrêté et emprisonné. Conduite d’un trait de plume, cette opération peut être considérée comme un coup d’état silencieux.

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(7èmeCoup d’état : Celui du 20 juin 1933 fut mené par Phraya Pahon et d'autres dirigeants militaires. Phraya Manopakorn a été immédiatement évincé de son poste de Premier ministre. Phraya Phahon lui-même second premier ministre s’est emparé du gouvernement, le roi Pradhipok s’inclina. Manopakorn, exilé à Penang en Malaisie, y passa le reste de sa vie jusqu'à sa mort en 1948, âgé de 64 ans.

 

 

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(8èmeRébellion : La tentative « réactionnaire »  du prince Borovadej d’octobre 1933. Le prince, petit-fils du roi Mongkut et une fois ministre de la défense, réussit à mobiliser diverses garnisons provinciales et marcha sur Bangkok en investissant au passage l'aéroport de Don Muang. Le prince reprochait au gouvernement de manquer de respect au roi, de promouvoir le communisme et exigeait la démission du gouvernement. Il avait espéré en vain que certaines garnisons de la région de Bangkok se joindraient à la révolte. La marine se déclara neutre. Après de violents combats dans la banlieue nord de Bangkok, les royalistes furent vaincus et le Prince Bovoradej partit pour l'exil en Indochine.

 

(9ème) Rébellion : La rébellion des sergents (« Naisip Rebellion ») du 3 août 1935Le 3 Août 1935, des sous-officiers de différents bataillons de l'armée ont assassiné un officier dans une tentative de prise d’otage et de prise du contrôle du quartier général de département de l’armée. La rébellion prévue pour avoir lieu à 15 heures le 5 août après l'abdication du roi Prajadhipok a eu lieu plus tôt que prévu. Les chefs rebelles ont été exécutés après procès.

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(10èmeRébellion : La rébellion de  Songsuradet ou « la rébellion des 18 corps d’armée » du  29 janvier 1939. Il s’agit en réalité d’une opération conduite par Phibun.  Celui-ci avec l'aide de son ministre de l'Intérieur et du directeur de la Police, ordonna l'arrestation de 51 « suspects » » compris Rangsit, Prince de Chainat, un fils du roi Chulalongkorn), le général Phraya Thepahatsadin, ancien commandant de la Force expéditionnaire siamois au cours de la Première Guerre mondiale, et Phraya Udom Pongphensawad, ancien ministre d'État ainsi que d'anciens politiciens membres de l'Assemblée du peuple dont beaucoup étaient des militaires et des aristocrates, y compris l’un de propre serviteur de Phibun. Un tribunal spécial fut créé par Phibun pour juger les personnes impliquées dans cette « rébellion » et des tentatives d'assassinat sur sa personne. 7 ont été libérées pour manque de preuves, 25 ont été emprisonnées à vie et 21 devaient être exécutés mais 3 furent graciées en raison des services rendus à la nation, inclus le Prince-Rangsit et Thepahatsadin Phraya, emprisonnés à vie. Les autres ont été exécutés au rythme de quatre par jour.

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(11èmeCoup d’état : Le coup d’état du 1er juillet 1944 : En 1944, il était évident que les Japonais allaient perdre la guerre. Phibun devenu impopulaire fut évincé par un gouvernement « Seri Thaï ». L'Assemblée nationale désigne l'avocat libéral Khuang Abhaiwongse comme premier ministre.

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(12èmeRégicide : la mort du petit roi Ananda le 9 juin 1946. Revenu de Lausanne en décembre 1945, le jeune roi a été retrouvé mort par balles dans son lit, dans des circonstances mystérieuses. Trois serviteurs du palais ont été jugés et exécutés.

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(13èmeCoup d’état : Le coup d’état du 8 novembre 1947. Il eut lieu dans la soirée du 7 novembre 1947, se terminant dans les premières heures du 8. Il a renversé le gouvernement de l'amiral Thawan Thamrong Nawasawat, qui a été remplacé par Khuang Abhaiwongse et fut mené par le lieutenant-général Phin Chunhawan et le colonel Kat Katsongkhram

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(14èmeRébellion : La rébellion séparatiste du 28 février 1948. Des séparatistes tentèrent d'arrêter les membres du parlement dans le Nord-Est. L'action a échoué.

 

(15èmeRébellion : tentative de coup d’état du 1er octobre 1948. Il s’agit d’une tentative d’éviction du maréchal Phibun. Elle conduisit à une vaste purge dans la fonction publique et l’arrestation de nombreux sympathisants de Pridi.

 

(16èmeCoup d’état Le 9 novembre 1948, un coup d'état militaire conduit à la démission du Premier ministre Aphaiwongse et à son remplacement par Phibun.

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(17èmeRébellion : «  Palace rebellion » : vaine tentative de coup d’état du 29 juin 1949 suscitée par Pridi, qui désespérait de prendre le pouvoir par des moyens « démocratiques ».

 

(18èmeRébellion : « L’affaire du Manathan » du 29 juin 1951 : Nous reviendrons dans un prochain article sur ce coup d’état manqué de la marine thaïe au cours duquel le Maréchal Phibun échappa miraculeusement à la mort. Le cours de l’histoire de la Thaïlande en eut été changé.

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(19èmeCoup d’état : « Radio coup » du 29 novembre 1951, une suite et une fin à la tentative du mois de juin. Il consolide l'emprise de l'armée sur le pays, rétablit la Constitution 1932, élimine le Sénat, et établit un législatif monocaméral composé paritairement de membres élus et nommés par le gouvernement, de nombreux militaires reçoivent des portefeuilles ministériels importants.

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(20ème) Rébellion : Tentative de coup d’état du 8 novembre 1954. C’est une tentative de Kulap, créateur de la « Fondation pour la paix en Thaïlande ». Il proteste contre la guerre de Corée, exige la levée de la censure de la presse et part distribuer des vivres et des couvertures aux nécessiteux dans le nord de la Thaïlande. Accusé de trahison et condamné à 14 ans de prison, il a été libéré en février 1957 pour célébrer l'avènement du 25ème siècle du bouddhisme.

 

(21èmeCoup d’état : Celui du 16 septembre 1957 du Maréchal Sarit. Il est de toute évidence le fruit de manœuvres souterraines américaines.

 

 

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(22èmeCoup d’état : celui du 20 octobre 1958, du même. Il ne fait que renforcer son pouvoir.

 

(23èmeRébellion : Début de l’insurrection communiste en 1964.

 

 

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(24èmeRébellion : rébellion Hmong dans le nord-ouest sur laquelle les renseignements sont inexistants.

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(25èmeCoup d’état silencieux : Celui du 17 novembre 1971. Thanom effectuée un coup d'état contre son propre gouvernement, mettant ainsi fin à l'expérience de trois ans de démocratie parlementaire. La constitution a été suspendue, les partis politiques ont été interdits, et les militaires ont été chargés de réprimer l'opposition.

 

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(26èmeSoulèvement populaire : le premier est du 14 octobre 1973, ce sont les étudiants qui sont descendus par milliers dans la rue. Il constitue un tournant dans l'histoire de la Thaïlande. Il a entraîné la fin de la dictature militaire et modifié le système politique thaïlandais, mettant en évidence l'influence croissante des étudiants et des universitaires en politique. Le 6 Octobre, Thirayuth Boonmee et dix autres militants politiques ont été arrêtés pour avoir distribué des tracts dans les endroits les plus fréquentés de Bangkok. D'autres arrestations conduisent à des manifestations étudiantes qui culminent les jours suivants jusqu'à une émeute impliquant environ 400.000 à 500.000 personnes dans des affrontements armés avec la police. En fin de matinée, le 14 Octobre, il y eut des actes de vandalisme et de violence de la part des deux parties en dehors de tout contrôle. Le gouvernement envoie alors des chars, des hélicoptères et des fantassins pour soutenir la police. Plus d'une centaine étudiants ont été tués et de nombreux bâtiments dans et autour de Rajdamnern Avenue ont été incendiés. Le nombre de manifestants a rapidement grandi jusqu’à plus de 500 000. Les soldats se sont finalement retiré dans la soirée, et aux environ de  19 h. 15 Sa Majesté le Roi a annoncé à la télévision et à la radio que le gouvernement militaire de Thanom avait démissionné. La violence a toutefois continué le 15 Octobre autour du siège de la police, les étudiants demandant que Thanom soit également évincé de son poste de chef des forces armées. Quand il a été annoncé que Thanom et sa famille avaient quitté le pays, le calme revint aussi rapidement que la violence avait commencé.

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(27èmeCoup d’état silencieux : celui de  1976, qui conduisit au suivant. Les élections de janvier 1975 n’avaient dégagé aucune majorité stable et pas plus celles d’avril 1976. Les vétéran de la politique, Seni Pramoj et son frère Kukrit Pramoj alternaient au pouvoir, incapables de mener à bien un programme de réforme cohérent. Compte tenu de démarches souterraines, les Thaïs considèrent ces épisodes de démissions successives comme un « coup d’état silencieux » (Note 1-2).

 

(28èmeCoup d’état : Le massacre du 6 octobre 1976 : Le 6, des étudiants prenaient part à un « sit-in » et sont attaqués par le police. Des centaines d'entre eux ont été torturés et tués, la constitution a été suspendue et l'armée a pris le pouvoir. Sanctionné par le Roi, le coup d’état a été mené conduit par l'amiral Sangard Chaloryu, commandant suprême des forces armées récemment retraité. Une junte militaire a pris le contrôle du gouvernement, déclaré la loi martiale, annulé la constitution, interdit les partis politiques, et strictement censuré les médias.

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(29èmeRébellion Coup d’état manqué du 26 mars 1977. Le 26 Mars 1977 un groupe de jeunes officiers de l'armée qui se sont baptisés « les jeunes Turcs » tentèrent de renverser le gouvernement. Appartenant à la 9ème division d'infanterie dans la province de Kanchanaburi, ils occupèrent des bâtiments historiques, y compris le Centre des opérations de l'armée et le Bureau des relations publiques de l'armée. La rébellion a été rapidement maitrisée.

 

 

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(30èmeCoup d’état : Le 20 Octobre 1977, l’amiral Sangad Chaloryu s’empare à nouveau du pouvoir et presse Thanin à la démission. Le commandement militaire reprochait à Thanin d’avoir divisé le pays, de ne pas avoir de soutien populaire, une situation économique catastrophique et la suspension à long terme de la démocratie. Le roi Bhumibol a immédiatement nommé Thanin à son Conseil privé. L'armée installe un ancien juge ultra-conservateur comme premier ministre, et effectue une purge radicale dans les universités, les médias et la fonction publique. Des milliers d'étudiants, d'intellectuels et d’autres qualifiés de « gauchistes » fuient Bangkok et rejoignent les forces rebelles du Parti communiste dans le nord et nord-est.

 

(31èmeCoup d’état silencieux : Celui de 1980. Kriangsak démissionne en février 1980 et est remplacé par le général Prem Tinsulanonda. Bien que ce départ ait été qualifié de volontaire, on peut penser que la « pression militaire » a forcé le premier ministre dans un « coup d'état silencieux ». Prem a pris le pouvoir et le gardera pendant 8 ans.

 

(32èmeRébellion : La tentative des « jeunes turcs » (militaires) du 1er avril 1981. En avril 1981, une équipe de jeunes officiers connus comme « les jeunes Turcs » ont organisé une tentative de putsch, prenant le contrôle de Bangkok. Ils déclarent l’Assemblée nationale dissoute et promettent des changements sociaux. Mais leur position s’effondre rapidement lorsque Prem se réfugie avec la famille royale à Nakhon Ratchasima. Le roi soutient Prem, les unités loyalistes dirigées par le général Arthit Kamlang-ek réussissent à reprendre la capitale dans une contre-attaque et ce, sans presque d’effusion de sang.

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(33èmeRébellion : Coup d’état manqué du 9 septembre 1985, une nouvelle tentative des « jeunes Turcs » à l’encontre du gouvernement du général Prem, profitant de ce qu’il était alors à l'étranger. Dirigée par Manoon et son frère il est soutenu par l'ancien premier ministre Kriangsak Chomanan, l’ancien commandant suprême des forces armées, le général Serm Na Nakhon, l’ancien chef des armées, le général Yos Thephasdin, l’ancien chef de la force aérienne, le maréchal Krasae Satharat et un autre ancien chef de la force aérienne, le maréchal Arum Promthep. Le coup d'état débute avant l'aube, plusieurs centaines d'hommes et vingt-deux chars. Vers 10 heures, les troupes gouvernementales dirigées par le général Chaovalit Yongchaiyuth ont réprimé la rébellion dans le sang. Plus de 40 officiers militaires actifs ou retraités ont été arrêtés. Le financement de cette opération avortée reste mystérieux.

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(34èmeCoup d’état : Le 23 février 1991, Suchinda renverse le gouvernement élu du premier ministre Chatichai Choonhavan et installe un ancien diplomate Anand Panyarachun comme Premier ministre.

 

(35èmesoulèvement populaire : Le 17 mai 1992 « the black may  », noyé dans le sang et terminé par l’intervention royale. Ce jour-là se déroule à Bangkok une manifestation de protestation contre le gouvernement du général Suchinda Kraprayoon qui sera suivie par une répression militaire sanglante. Jusqu'à 200.000 personnes manifestent dans le centre de la capitale. La répression qui suit a entraîné 52 décès officiellement confirmés, de nombreuses disparitions, des centaines de blessés, et plus de 3500 arrestations. Beaucoup des personnes arrêtées auraient été torturées. Dès le début l'après-midi du 18 mai, Suchinda accuse Chamlong, leader des « jeunes Turcs » de fomenter ces violences et interdit l'utilisation de la force. Peu de temps après, les troupes entourent Chamlong. Il est menotté et arrêté. Après une intervention royale de la populaire princesse Sirindhorn et de son frère, le prince héritier Vajiralongkorn, le roi lui-même appele Suchinda et Chamlong à une rencontre dans laquelle il exige que les deux hommes mettent un terme à leur confrontation et travaillent ensemble au travers des procédures parlementaires. Suchinda fait relâcher Chamlong et annonce une amnistie pour les manifestants. Chamlong demande alors aux manifestants de se disperser, ce qu'ils font. Le 24 mai 1992, Suchinda démissionne comme premier ministre.

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(36èmeCoup d’état : celui du 19 septembre 2006 chasse Thaksin. L’armée royale organise un coup d'état contre le gouvernement de transition élu du premier ministre Thaksin Shinawat. Ce coup d'Etat, premier changement non constitutionnel du gouvernement depuis quinze ans, sera suivi d'une crise impliquant Thaksin, ses alliés et les opposants politiques et a eu lieu moins d'un mois avant les élections de la Chambre à l'échelle nationale. Les Thaïs murmurent que le général Prem Tinsulanonda, président du Conseil privé, en était le cerveau. L'armée annule les élections à venir, abroge la Constitution, dissous le Parlement et la Cour constitutionnelle, interdit les manifestations et toutes les activités politiques, censure les médias, déclare la loi martiale dans tout le pays, et arrête des membres du Cabinet. Accueilli au moins à Bangkok et dans le sud dans la liesse, on peut considérer cette opération comme une manifestation populaire. A vous de choisir.

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(37èmeCoup d’état judiciaire : Le 9 septembre 2008, la Cour constitutionnelle déclare démissionnaire d'office le Premier ministre Samak Sundaravej.  Somchai Wongsawat lui succède donc par intérim avant d'être élu à la tête du gouvernement le 17 septembre par le Parlement.

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(38èmeCoup d’état judiciaire : Le 2 décembre suivant, la même Cour prononce la destitution de Somchai et son inéligibilité pendant 5 ans ainsi que la dissolution de son parti. Il est remplacé au poste de Premier ministre intérimaire par Chaovarat Chanweerakul.

 

(39èmeCoup d’état judiciaire : celui du 15 décembre 2008. Ce jour-là, Abhisit Vejjajiva, un « Etonien » de 44 ans, devient premier ministre après que le chef de l'armée, le général Anupong Paochinda, ait « encouragé » sinon contraint les députés à le soutenir. Par ailleurs, Gen Anupong, responsable de la sécurité de l'aéroport, ne fait rien pour arrêter les manifestants anti-Thaksin, qui avaient envahi les aéroports de Bangkok, bloquant 350.000 voyageurs. Un tribunal finit alors par dissoudre le parti au pouvoir et l'ancienne opposition avec l'approbation très publique de Gen Anupong. Les partisans de Thaksin, dans son groupe appelé l' « Alliance démocratique contre la dictature » alias « chemises rouges », parlent alors de « coup d'état silencieux » contre le gouvernement élu.

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0(40èmeCoup d’état silencieux : le « mois de mai sauvage ». Le 3 mai 2010, Abhisit propose de dissoudre le parlement en septembre et d’organiser des élections le 14 Novembre si les manifestants « chemises rouges » qui ont envahi Bangkok se retirent. Les dirigeants des « chemises rouges » font connaître leur accord de principe mais souhaitent obtenir plus d'informations. Dans la matinée du 8 mai, deux policiers sont tués et plusieurs passants blessés dans une fusillade près du quartier financier de Silom. Le leader des « chemises rouges », Weng Tojirakarn nie toute implication. Les manifestants exigent alors l’arrestation du vice-premier ministre comme responsable de la mort de 25 manifestants lorsque les troupes ont été confrontées aux manifestations le 10 Avril. Les manifestants refusent de mettre fin au mouvement et le 13 mai, l'offre d'une élection est retirée.

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(41èmeCoup d’état judiciaire : celui du 7 mai 2014. Ce jour–là la Cour constitutionnelle destitue à l’unanimité Yingluck Shinawat, sœur de Thaksin et certains ministres sur des questions qui restent controversées. Coup d’état ou stricte application de la Loi ? A vous de choisir.

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(42èmeCoup d’état : celui du 20 mai 2014, seconde étape et suite logique du précédent : Ce jour-là, l'armée déclare la loi martiale dans tout le pays et établit un commandement militaire pour « résoudre les situations ». Deux jours plus tard, elle organise un coup d'état contre le gouvernement intérimaire.

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Nous écrivons le 14 janvier 2016 et en resterons là. Du premier janvier 1901 au 14 janvier 2016 nous pouvons donc compter une moyenne approximative d’un « coup » tous les 1.000 jours.

 

 

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Cette liste est-celle exhaustive ? Probablement pas. Le mouvement communiste dont nous avons parlé ne fut en réalité pas monolithique, qu’il se situe dans le grand sud ou dans le nord-est, sous influence chinoise dans le sud, sous influence Viet et Lao dans le nord.

 

Nous avons hésité à citer un complot qui aurait été le 20ème s’il ne planait des doutes sur sa réalité ? Est-il issu de l’imagination du chef de la police ou est-ce une manœuvre policière dont le lieutenant général Phao Sriyanond (เผ่าศรียานนท์) serait à l’origine, ou s’agit-il d’une opération d’ensemble de déstabilisation de l’Asie du sud-est concoctée par le Kominform et déjà largement entamée au Laos, en Indochine et en Birmanie ? Staline ou Phao ? Le titre du Bangkok post est-il significatif « Les rouges complotaient pour évincer le roi, dit Phao » 

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et cet autre non moins : « Phao prétend que Pridi est derrière le complot. 

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Toujours est-il qu’au motif ou au prétexte de ce complot qui devait éclater le 31 décembre, la police procède le 10 novembre 1952 à de nombreuses arrestations. Quelques jours plus tard intervient une féroce législation anti-communiste et un mois plus tard on apprend que la police a (ou aurait pour le premier) assassiné Tiang Sirikhan (เตียง ศิริขันธ์), député de Sakon Nakon (สกลนคร) (Sahachip Party - พรรคสห ชีพ) - Chan Bunnag (ชาญ บุนนาค)  - Lek Bunnag (เล็ก บุนนาค) - Phong Khiewwijit (ผ่อง เขียว วิจิตร) - Sanga Prajakwong (สง่า ประจักษ์ วงศ์). Toujours est-il que lors de la tenue du XIXème congrès du parti communiste de l’Union soviétique le parti communiste thaï avait envoyé un message de félicitations ce qui avait irrité Phibun. Opération de provocation de Phao ...

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... ou opération Stalinienne, les deux hypothèses sont possibles ?

 

Il en est de même des mouvements centrifuges du nord-est, animés par des élus ou communistes ou cryptocommunistes ou sympathisants, sur lesquels les renseignements n’abondent pas et moins encore. Nous avons cité le cas de Tiang Sirikhan, le « héros » de Sakonnakhon pour certains, un terroriste pour les Français qui a probablement terminé sa carrière dans les maquis communistes anti-français du nord du Laos et dont on peut penser qu’il rêvait d’un rattachement de partie des provinces Isan au Laos communiste (6).

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Il faudrait également consacrer une étude spéciale aux mouvements « centrifuges » du sud-musulman, ouvertement sécessionnistes, rébellion contre l’oppression du pouvoir central pour ses participants, opérations de vulgaire banditisme pour les gouvernements de Bangkok toujours sur ce point d’accord entre eux.

 

Citons aussi une nouvelle donnée venue animer ce débat : les « menaces séparatistes » de la région du nord sous forme d’un supposé appel à créer une « République de Lanna » à Chiang Mai. Provocation, manifestation folklorique ou réelle campagne partisane ? Cette annonce a réussi à créer une véritable polémique, poussant les chefs militaires à multiplier les interventions publiques pour condamner cet appel et « toute atteinte à l’intégrité territoriale du royaume ». Même l’ex-chef du gouvernement elle-même, Yingluck Shinawat (née à Chiang Mai), s’est sentie obligée de réagir, indiquant que « le gouvernement ne soutient pas les mouvements séparatistes, le pays doit rester un et indivisible »

 

 

 

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NOTES

 

(1)

1-1 - « Counting Thailand’s coups » par Nicholas Farrelly, incomplet puisqu’il commence en 1912 et se termine en 2006, in : http://asiapacific.anu.edu.au/newmandala/2011/03/08/counting-thailands-coups/

 

1-2 - ประวัติการปฏิวัติรัฐประหารและกบฎ ในประเทศไทย (« Histoire des coups d’état et des rebellions en Thaïlande » qui ne commence qu’en 1932, anonyme, en thaï, in :

http://www.iseehistory.com/index.php?lay=show&ac=article&Id=5329067&Ntype=9

Il commence en 1932 et se termine en 1991 après analyse de 23 « opérations ».

 

1-3 - « Coups, Rebellions and Uprisings in Thailand Since 1902 » par Adam Russel, mai 2014, avec de très nombreuses références in :

http://www.arussell.com/2014/05/22/coups-rebellions-and-uprisings-in-thailand-since-1902/

 

(2) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du roi Chulalongkorn – la révolte des saints »

 

(3) Voir le bel article de David Hary « A supreme sacrifice which brought lasting freedom » in http://www.chiangmai-online.com/gmcm/10-2002/jensen.html

 

(4) Voir notre article A 86 « Le coup d’état manqué de 1912 ».

 

(5) Voir notre article A 175 « Jean-Michel Krivine - carnets de mission dans les maquis thaïlandais ».

 

(6) Voir notre article 203 « Tiang Sirikhan – le guerrier de Phupan ». Ce sont les archives déclassées de la CIA qui nous ont permis de penser qu’il n’avait pas été assassiné par la police du maréchal Phibun mais probablement mort dans les maquis anti-français au Laos.

214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?

Citons le cas heureusement unique dans l’histoire de la Thaïlande contemporaine du régicide qui fut pourtant dans les siècles antérieurs une procédure sinon normale du moins habituelle de la transmission du pouvoir.

 

Les tentatives séparatistes lorsqu’elles échouent (ce qui fut le cas en Thaïlande au cours de cette période) deviennent selon le côté où l’on se place des actes de résistance ou des trahisons. Il n’y a pas loin du terroriste au résistant.

 

Certains de ces « événements » pourront évidemment et selon les sensibilités être considérés comme n’étant pas un « coup d’état » au sens large.

 

***

Commençons - donc notre inventaire « à la Prévert », le vingtième siècle a commencé le 1er janvier 1901, c’est également l’année d’un premier mouvement de protestation.

 

1erRébellion : La « révolte des saints », en réalité une rébellion selon notre terminologie, mouvement de résistance aux réformes administratives du roi Chulalongkorn commencé en 1901. Nous en avons parlé d’abondance (2). Elle est curieusement oubliée de Russel (note 1-3)

 

(2d) Rébellion : La « Rébellion des Mongs » en 1902 : C’est une rébellion des populations Shans qui éclate à Phrae en juillet 1902 avec peut-être une action occulte des responsables français qui jouèrent un rôle assez trouble via le consul de Nan, Lugan,  hostiles aux tentatives du monarque d’asseoir son emprise administrative dans le nord-ouest. Elle a été noyée dans le sang en 1904 avec l’aide de troupes danoises menées par le capitaine Jensen (3).

 

(3èmeRébellion : La révolte du palais en 1912 (4).

 

(4èmeRébellion : Une tentative de coup d’état en 1917 signalée par Russel (note 1 - 3) sur laquelle il n’existe que peu de sources autres que celles signalant son existence.

 

(5èmeRévolution : Celle de juin 1932 dont nous avons parlé d’abondance.

 

(6èmeCoup d’état silencieux : Celui du 1er avril 1933 qui conduisit à une féroce législation anti-communiste. Phraya Manopakorn Nititada fut le premier premier ministre de Siam après la révolution, choisi par le chef du Parti du peuple - le parti qui a incité la révolution. Il rallie ceux qui s’opposent au plan « socialiste » de Pridi y compris Phraya Songsuradet et dissout son propre cabinet pour tenter de renverser Pridi, qui bénéficiait d’un large soutien au sein du parti. Afin de retrouver une certaine stabilité et faire taire les critiques internes, il suspend quelques articles de la constitution. Pridi est contraint de fuir en France. Il approuve la loi anti-communiste ce qui lui a permis de procéder à de nombreuses arrestations : l’ensemble du comité central du Parti communiste du Siam a été arrêté et emprisonné. Conduite d’un trait de plume, cette opération peut être considérée comme un coup d’état silencieux.

 

(7èmeCoup d’état : Celui du 20 juin 1933 fut mené par Phraya Pahon et d'autres dirigeants militaires. Phraya Manopakorn a été immédiatement évincé de son poste de Premier ministre. Phraya Phahon lui-même second premier ministre s’est emparé du gouvernement, le roi Pradhipok s’inclina. Manopakorn, exilé à Penang en Malaisie, y passa le reste de sa vie jusqu'à sa mort en 1948, âgé de 64 ans.

 

(8èmeRébellion : La tentative « réactionnaire »  du prince Borovadej d’octobre 1933. Le prince, petit-fils du roi Mongkut et une fois ministre de la défense, réussit à mobiliser diverses garnisons provinciales et marcha sur Bangkok en investissant au passage l'aéroport de Don Muang. Le prince reprochait au gouvernement de manquer de respect au roi, de promouvoir le communisme et exigeait la démission du gouvernement. Il avait espéré en vain que certaines garnisons de la région de Bangkok se joindraient à la révolte. La marine se déclara neutre. Après de violents combats dans la banlieue nord de Bangkok, les royalistes furent vaincus et le Prince Bovoradej partit pour l'exil en Indochine.

 

(9ème) Rébellion : La rébellion des sergents (« Naisip Rebellion ») du 3 août 1935Le 3 Août 1935, des sous-officiers de différents bataillons de l'armée ont assassiné un officier dans une tentative de prise d’otage et de prise du contrôle du quartier général de département de l’armée. La rébellion prévue pour avoir lieu à 15 heures le 5 août après l'abdication du roi Prajadhipok a eu lieu plus tôt que prévu. Les chefs rebelles ont été exécutés après procès.

 

(10èmeRébellion : La rébellion de  Songsuradet ou « la rébellion des 18 corps d’armée » du  29 janvier 1939. Il s’agit en réalité d’une opération conduite par Phibun.  Celui-ci avec l'aide de son ministre de l'Intérieur et du directeur de la Police, ordonna l'arrestation de 51 « suspects » » compris Rangsit, Prince de Chainat, un fils du roi Chulalongkorn), le général Phraya Thepahatsadin, ancien commandant de la Force expéditionnaire siamois au cours de la Première Guerre mondiale, et Phraya Udom Pongphensawad, ancien ministre d'État ainsi que d'anciens politiciens membres de l'Assemblée du peuple dont beaucoup étaient des militaires et des aristocrates, y compris l’un de propre serviteur de Phibun. Un tribunal spécial fut créé par Phibun pour juger les personnes impliquées dans cette « rébellion » et des tentatives d'assassinat sur sa personne. 7 ont été libérées pour manque de preuves, 25 ont été emprisonnées à vie et 21 devaient être exécutés mais 3 furent graciées en raison des services rendus à la nation, inclus le Prince-Rangsit et Thepahatsadin Phraya, emprisonnés à vie. Les autres ont été exécutés au rythme de quatre par jour.

 

(11èmeCoup d’état : Le coup d’état du 1er juillet 1944 : En 1944, il était évident que les Japonais allaient perdre la guerre. Phibun devenu impopulaire fut évincé par un gouvernement « Seri Thaï ». L'Assemblée nationale désigne l'avocat libéral Khuang Abhaiwongse comme premier ministre.

 

(12èmeRégicide : la mort du petit roi Ananda le 9 juin 1946. Revenu de Lausanne en décembre 1945, le jeune roi a été retrouvé mort par balles dans son lit, dans des circonstances mystérieuses. Trois serviteurs du palais ont été jugés et exécutés.

 

(13èmeCoup d’état : Le coup d’état du 8 novembre 1947. Il eut lieu dans la soirée du 7 novembre 1947, se terminant dans les premières heures du 8. Il a renversé le gouvernement de l'amiral Thawan Thamrong Nawasawat, qui a été remplacé par Khuang Abhaiwongse et fut mené par le lieutenant-général Phin Chunhawan et le colonel Kat Katsongkhram

 

(14èmeRébellion : La rébellion séparatiste du 28 février 1948. Des séparatistes tentèrent d'arrêter les membres du parlement dans le Nord-Est. L'action a échoué.

 

(15èmeRébellion : tentative de coup d’état du 1er octobre 1948. Il s’agit d’une tentative d’éviction du maréchal Phibun. Elle conduisit à une vaste purge dans la fonction publique et l’arrestation de nombreux sympathisants de Pridi.

 

(16èmeCoup d’état Le 9 novembre 1948, un coup d'état militaire conduit à la démission du Premier ministre Aphaiwongse et à son remplacement par Phibun.

 

(17èmeRébellion : «  Palace rebellion » : vaine tentative de coup d’état du 29 juin 1949 suscitée par Pridi, qui désespérait de prendre le pouvoir par des moyens « démocratiques ».

 

(18èmeRébellion : « L’affaire du Manathan » du 29 juin 1951 : Nous reviendrons dans un prochain article sur ce coup d’état manqué de la marine thaïe au cours duquel le Maréchal Phibun échappa miraculeusement à la mort. Le cours de l’histoire de la Thaïlande en eut été changé.

 

(19èmeCoup d’état : « Radio coup » du 29 novembre 1951, une suite et une fin à la tentative du mois de juin. Il consolide l'emprise de l'armée sur le pays, rétablit la Constitution 1932, élimine le Sénat, et établit un législatif monocaméral composé paritairement de membres élus et nommés par le gouvernement, de nombreux militaires reçoivent des portefeuilles ministériels importants.

 

(20ème) Rébellion : Tentative de coup d’état du 8 novembre 1954. C’est une tentative de Kulap, créateur de la « Fondation pour la paix en Thaïlande ». Il proteste contre la guerre de Corée, exige la levée de la censure de la presse et part distribuer des vivres et des couvertures aux nécessiteux dans le nord de la Thaïlande. Accusé de trahison et condamné à 14 ans de prison, il a été libéré en février 1957 pour célébrer l'avènement du 25ème siècle du bouddhisme.

 

(21èmeCoup d’état : Celui du 16 septembre 1957 du Maréchal Sarit. Il est de toute évidence le fruit de manœuvres souterraines américaines.

 

(22èmeCoup d’état : celui du 20 octobre 1958, du même. Il ne fait que renforcer son pouvoir.

 

(23èmeRébellion : Début de l’insurrection communiste en 1964.

 

(24èmeRébellion : rébellion Hmong dans le nord-ouest sur laquelle les renseignements sont inexistants.

 

(25èmeCoup d’état silencieux : Celui du 17 novembre 1971. Thanom effectuée un coup d'état contre son propre gouvernement, mettant ainsi fin à l'expérience de trois ans de démocratie parlementaire. La constitution a été suspendue, les partis politiques ont été interdits, et les militaires ont été chargés de réprimer l'opposition.

 

(26èmeSoulèvement populaire : le premier est du 14 octobre 1973, ce sont les étudiants qui sont descendus par milliers dans la rue. Il constitue un tournant dans l'histoire de la Thaïlande. Il a entraîné la fin de la dictature militaire et modifié le système politique thaïlandais, mettant en évidence l'influence croissante des étudiants et des universitaires en politique. Le 6 Octobre, Thirayuth Boonmee et dix autres militants politiques ont été arrêtés pour avoir distribué des tracts dans les endroits les plus fréquentés de Bangkok. D'autres arrestations conduisent à des manifestations étudiantes qui culminent les jours suivants jusqu'à une émeute impliquant environ 400.000 à 500.000 personnes dans des affrontements armés avec la police. En fin de matinée, le 14 Octobre, il y eut des actes de vandalisme et de violence de la part des deux parties en dehors de tout contrôle. Le gouvernement envoie alors des chars, des hélicoptères et des fantassins pour soutenir la police. Plus d'une centaine étudiants ont été tués et de nombreux bâtiments dans et autour de Rajdamnern Avenue ont été incendiés. Le nombre de manifestants a rapidement grandi jusqu’à plus de 500 000. Les soldats se sont finalement retiré dans la soirée, et aux environ de  19 h. 15 Sa Majesté le Roi a annoncé à la télévision et à la radio que le gouvernement militaire de Thanom avait démissionné. La violence a toutefois continué le 15 Octobre autour du siège de la police, les étudiants demandant que Thanom soit également évincé de son poste de chef des forces armées. Quand il a été annoncé que Thanom et sa famille avaient quitté le pays, le calme revint aussi rapidement que la violence avait commencé.
 

(27èmeCoup d’état silencieux : celui de  1976, qui conduisit au suivant. Les élections de janvier 1975 n’avaient dégagé aucune majorité stable et pas plus celles d’avril 1976. Les vétéran de la politique, Seni Pramoj et son frère Kukrit Pramoj alternaient au pouvoir, incapables de mener à bien un programme de réforme cohérent. Compte tenu de démarches souterraines, les Thaïs considèrent ces épisodes de démissions successives comme un « coup d’état silencieux » (Note 1-2).

 

(28èmeCoup d’état : Le massacre du 6 octobre 1976 : Le 6, des étudiants prenaient part à un « sit-in » et sont attaqués par le police. Des centaines d'entre eux ont été torturés et tués, la constitution a été suspendue et l'armée a pris le pouvoir. Sanctionné par le Roi, le coup d’état a été mené conduit par l'amiral Sangard Chaloryu, commandant suprême des forces armées récemment retraité. Une junte militaire a pris le contrôle du gouvernement, déclaré la loi martiale, annulé la constitution, interdit les partis politiques, et strictement censuré les médias.

 

(29èmeRébellion Coup d’état manqué du 26 mars 1977. Le 26 Mars 1977un groupe de jeunes officiers de l'armée qui se sont baptisés « les jeunes Turcs » tentèrent de renverser le gouvernement. Appartenant à la 9ème division d'infanterie dans la province de Kanchanaburi, ils occupèrent des bâtiments historiques, y compris le Centre des opérations de l'armée et le Bureau des relations publiques de l'armée. La rébellion a été rapidement maitrisée.

 

(30èmeCoup d’état : Le 20 Octobre 1977, l’amiral Sangad Chaloryu s’empare à nouveau du pouvoir et presse Thanin à la démission. Le commandement militaire reprochait à Thanin d’avoir divisé le pays, de ne pas avoir de soutien populaire, une situation économique catastrophique et la suspension à long terme de la démocratie. Le roi Bhumibol a immédiatement nommé Thanin à son Conseil privé. L'armée installe un ancien juge ultra-conservateur comme premier ministre, et effectue une purge radicale dans les universités, les médias et la fonction publique. Des milliers d'étudiants, d'intellectuels et d’autres qualifiés de « gauchistes » fuient Bangkok et rejoignent les forces rebelles du Parti communiste dans le nord et nord-est.

 

(31èmeCoup d’état silencieux : Celui de 1980. Kriangsak démissionne en février 1980 et est remplacé par le général Prem Tinsulanonda. Bien que ce départ ait été qualifié de volontaire, on peut penser que la « pression militaire » a forcé le premier ministre dans un « coup d'état silencieux ». Prem a pris le pouvoir et le gardera pendant 8 ans.

 

(32èmeRébellion : La tentative des « jeunes turcs » (militaires) du 1er avril 1981. En avril 1981, une équipe de jeunes officiers connus comme « les jeunes Turcs » ont organisé une tentative de putsch, prenant le contrôle de Bangkok. Ils déclarent l’Assemblée nationale dissoute et promettent des changements sociaux. Mais leur position s’effondre rapidement lorsque Prem se réfugie avec la famille royale à Nakhon Ratchasima. Le roi soutient Prem, les unités loyalistes dirigées par le général Arthit Kamlang-ek réussissent à reprendre la capitale dans une contre-attaque et ce, sans presque d’effusion de sang.

 

(33èmeRébellion : Coup d’état manqué du 9 septembre 1985, une nouvelle tentative des « jeunes Turcs » à l’encontre du gouvernement du général Prem, profitant de ce qu’il était alors à l'étranger. Dirigée par Manoon et son frère il est soutenu par l'ancien premier ministre Kriangsak Chomanan, l’ancien commandant suprême des forces armées, le général Serm Na Nakhon, l’ancien chef des armées, le général Yos Thephasdin, l’ancien chef de la force aérienne, le maréchal Krasae Satharat et un autre ancien chef de la force aérienne, le maréchal Arum Promthep. Le coup d'état débute avant l'aube, plusieurs centaines d'hommes et vingt-deux chars. Vers 10 heures, les troupes gouvernementales dirigées par le général Chaovalit Yongchaiyuth ont réprimé la rébellion dans le sang. Plus de 40 officiers militaires actifs ou retraités ont été arrêtés. Le financement de cette opération avortée reste mystérieux.

 

(34èmeCoup d’état : Le 23 février 1991, Suchinda renverse le gouvernement élu du premier ministre Chatichai Choonhavan et installe un ancien diplomate Anand Panyarachun comme Premier ministre.

 

(35èmesoulèvement populaire : Le 17 mai 1992 « the black may », noyé dans le sang et terminé par l’intervention royale. Ce jour-là se déroule à Bangkok une manifestation de protestation contre le gouvernement du général Suchinda Kraprayoon qui sera suivie par une répression militaire sanglante. Jusqu'à 200.000 personnes manifestent dans le centre de la capitale. La répression qui suit a entraîné 52 décès officiellement confirmés, de nombreuses disparitions, des centaines de blessés, et plus de 3500 arrestations. Beaucoup des personnes arrêtées auraient été torturées. Dès le début l'après-midi du 18 mai, Suchinda accuse Chamlong, leader des « jeunes Turcs » de fomenter ces violences et interdit l'utilisation de la force. Peu de temps après, les troupes entourent Chamlong. Il est menotté et arrêté. Après une intervention royale de la populaire princesse Sirindhorn et de son frère, le prince héritier Vajiralongkorn, le roi lui-même appele Suchinda et Chamlong à une rencontre dans laquelle il exige que les deux hommes mettent un terme à leur confrontation et travaillent ensemble au travers des procédures parlementaires. Suchinda fait relâcher Chamlong et annonce une amnistie pour les manifestants. Chamlong demande alors aux manifestants de se disperser, ce qu'ils font. Le 24 mai 1992, Suchinda démissionne comme premier ministre.

 

(36èmeCoup d’état : celui du 19 septembre 2006 chasse Thaksin. L’armée royale organise un coup d'état contre le gouvernement de transition élu du premier ministre Thaksin Shinawat. Ce coup d'Etat, premier changement non constitutionnel du gouvernement depuis quinze ans, sera suivi d'une crise impliquant Thaksin, ses alliés et les opposants politiques et a eu lieu moins d'un mois avant les élections de la Chambre à l'échelle nationale. Les Thaïs murmurent que le général Prem Tinsulanonda, président du Conseil privé, en était le cerveau. L'armée annule les élections à venir, abroge la Constitution, dissous le Parlement et la Cour constitutionnelle, interdit les manifestations et toutes les activités politiques, censure les médias, déclare la loi martiale dans tout le pays, et arrête des membres du Cabinet. Accueilli au moins à Bangkok et dans le sud dans la liesse, on peut considérer cette opération comme une manifestation populaire. A vous de choisir.

 

(37èmeCoup d’état judiciaire : Le 9 septembre 2008, la Cour constitutionnelle déclare démissionnaire d'office le Premier ministre Samak Sundaravej.  Somchai Wongsawat lui succède donc par intérim avant d'être élu à la tête du gouvernement le 17 septembre par le Parlement.

 

(38èmeCoup d’état judiciaire : Le 2 décembre suivant, la même Cour prononce la destitution de Somchai et son inéligibilité pendant 5 ans ainsi que la dissolution de son parti. Il est remplacé au poste de Premier ministre intérimaire par Chaovarat Chanweerakul.

 

(39èmeCoup d’état judiciaire : celui du 15 décembre 2008. Ce jour-là, Abhisit Vejjajiva, un « Etonien » de 44 ans, devient premier ministre après que le chef de l'armée, le général Anupong Paochinda, ait « encouragé » sinon contraint les députés à le soutenir. Par ailleurs, Gen Anupong, responsable de la sécurité de l'aéroport, ne fait rien pour arrêter les manifestants anti-Thaksin, qui avaient envahi les aéroports de Bangkok, bloquant 350.000 voyageurs. Un tribunal finit alors par dissoudre le parti au pouvoir et l'ancienne opposition avec l'approbation très publique de Gen Anupong. Les partisans de Thaksin, dans son groupe appelé l' « Alliance démocratique contre la dictature » alias « chemises rouges », parlent alors de « coup d'état silencieux » contre le gouvernement élu.

 

(40èmeCoup d’état silencieux : le « mois de mai sauvage ». Le 3 mai 2010, Abhisit propose de dissoudre le parlement en septembre et d’organiser des élections le 14 Novembre si les manifestants « chemises rouges » qui ont envahi Bangkok se retirent. Les dirigeants des « chemises rouges » font connaître leur accord de principe mais souhaitent obtenir plus d'informations. Dans la matinée du 8 mai, deux policiers sont tués et plusieurs passants blessés dans une fusillade près du quartier financier de Silom. Le leader des « chemises rouges », Weng Tojirakarn nie toute implication. Les manifestants exigent alors l’arrestation du vice-premier ministre comme responsable de la mort de 25 manifestants lorsque les troupes ont été confrontées aux manifestations le 10 Avril. Les manifestants refusent de mettre fin au mouvement et le 13 mai, l'offre d'une élection est retirée.

 

(41èmeCoup d’état judiciaire : celui du 7 mai 2014. Ce jour–là la Cour constitutionnelle destitue à l’unanimité Yingluck Shinawat, sœur de Thaksin et certains ministres sur des questions qui restent controversées. Coup d’état ou stricte application de la Loi ? A vous de choisir.

 

(42èmeCoup d’état : celui du 20 mai 2014, seconde étape et suite logique du précédent : Ce jour-là, l'armée déclare la loi martiale dans tout le pays et établit un commandement militaire pour « résoudre les situations ». Deux jours plus tard, elle organise un coup d'état contre le gouvernement intérimaire.

 

Nous écrivons le 14 janvier 2016 et en resterons là. Du premier janvier 1901 au 14 janvier 2016 nous pouvons donc compter une moyenne approximative d’un « coup » tous les 1.000 jours.

 

***

Cette liste est-celle exhaustive ? Probablement pas. Le mouvement communiste dont nous avons parlé ne fut en réalité pas monolithique, qu’il se situe dans le grand sud ou dans le nord-est, sous influence chinoise dans le sud, sous influence Viet et Lao dans le nord.

 

Il en est de même des mouvements centrifuges du nord-est, animés par des élus ou communistes ou cryptocommunistes ou sympathisants, sur lesquels les renseignements n’abondent pas et moins encore. Nous avons cité le cas de Tiang Sirikhan, le « héros » de Sakonnakhon pour certains, un terroriste pour les Français qui a probablement terminé sa carrière dans les maquis communistes anti-français du nord du Laos et dont on peut penser qu’il rêvait d’un rattachement de partie des provinces Isan au Laos communiste (6).

 

Il faudrait également consacrer une étude spéciale aux mouvements « centrifuges » du sud-musulman, ouvertement sécessionnistes, rébellion contre l’oppression du pouvoir central pour ses participants, opérations de vulgaire banditisme pour les gouvernements de Bangkok toujours sur ce point d’accord entre eux.

 

Citons aussi une nouvelle donnée venue animer ce débat : les « menaces séparatistes » de la région du nord sous forme d’un supposé appel à créer une « République de Lanna » à Chiang Mai. Provocation, manifestation folklorique ou réelle campagne partisane ? Cette annonce a réussi à créer une véritable polémique, poussant les chefs militaires à multiplier les interventions publiques pour condamner cet appel et « toute atteinte à l’intégrité territoriale du royaume ». Même l’ex-chef du gouvernement elle-même, Yingluck Shinawat (née à Chiang Mai),  s’est sentie obligée de réagir, indiquant que « le gouvernement ne soutient pas les mouvements séparatistes, le pays doit rester un et indivisible »

 

 

NOTES

 

(1)

1-1 - « Counting Thailand’s coups » par Nicholas Farrelly, incomplet puisqu’il commence en 1912 et se termine en 2006, in : http://asiapacific.anu.edu.au/newmandala/2011/03/08/counting-thailands-coups/

 

1-2 - ประวัติการปฏิวัติรัฐประหารและกบฎ ในประเทศไทย (« Histoire des coups d’état et des rebellions en Thaïlande » qui ne commence qu’en 1932, anonyme, en thaï, in :

http://www.iseehistory.com/index.php?lay=show&ac=article&Id=5329067&Ntype=9

Il commence en 1932 et se termine en 1991 après analyse de 23 « opérations ».

 

1-3 - « Coups, Rebellions and Uprisings in Thailand Since 1902 » par Adam Russel, mai 2014, avec de très nombreuses références in :

http://www.arussell.com/2014/05/22/coups-rebellions-and-uprisings-in-thailand-since-1902/

 

(2) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du roi Chulalongkorn – la révolte des saints »

 

(3) Voir le bel article de David Hary « A supreme sacrifice which brought lasting freedom » in http://www.chiangmai-online.com/gmcm/10-2002/jensen.html

 

(4) Voir notre article A 86 « Le coup d’état manqué de 1912 ».

 

(5) Voir notre article A 175 « Jean-Michel Krivine - carnets de mission dans les maquis thaïlandais ».

 

(6) Voir notre article 203 « Tiang Sirikhan – le guerrier de Phupan ». Ce sont les archives déclassées de la CIA qui nous ont permis de penser qu’il n’avait pas été assassiné par la police du maréchal Phibun mais probablement mort dans les maquis anti-français au nord du Laos ?

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 08:26
213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

Rappel : Le précédent coup d’État du 8 novembre 1947.

 

Nous avions vu que déjà le 8 novembre 1947, le général Phin Chunhawan, commandant le corps d’armée de Bangkok et le colonel Luang Kat Songkram, effectuaient un  coup d’Etat, provoquant la fuite du chef du gouvernement, le vice-amiral Thamrong et de Pridi notamment, de nombreux ministres, des arrestations, et la mise hors-jeu des anciens Free Thais. Le général Adun , chef des armées, et ensuite le maréchal Phibun avaient refusé le pouvoir. Celui-ci avait toutefois retrouvé son poste de chef des armées et était chargé de faire respecter l’état d’urgence décidé pour 90 jours. La constitution de 1946 avait été abrogée, une constitution provisoire proclamée. Un Conseil suprême d’Etat remplaçait l’ancien Conseil de Régence. (Le prince Rangsit se maintenait à sa présidence ... 

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

.... les autres membres étaient le prince Thani, le prince Alongkut et Luang Adun.)

 

Kuang Aphaiwong avait accepté de former le nouveau gouvernement le 12 novembre 1947, le 19ème  cabinet, son troisième gouvernement. On y voyait, avions-nous dit, Seni Pramot, vice-premier ministre et ministre de la justice, le retour de Phya Siwisan Wacha aux Affaires étrangères, le prince Wiwat, qui avait dirigé la délégation siamoise à Kandy en août 1945, aux finances ; il était assisté de Kukrit Pramot, frère de Seni ; le général Luang Sinat Yotharat, qui  avait été commandant en second de l’armée à l’époque du gouvernement Aphaiwong en temps de guerre, devenait le ministre de l’Intérieur ...

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

... et le général Chat Nakhrop, ministre de la Défense.

 

On pouvait observer que les auteurs du coup d’Etat militaire avaient donc confié le gouvernement aux membres éminents du Parti démocrate, avec seulement 7 militaires sur 21 ministres. (Vous avez bien lu : des « démocrates » arrivant au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat militaire !)

 

Le Lt. Gén. Kat Katsongkhram va donner les 38 raisons de ce coup d’Etat, en répondant à une lettre du député Phrairat Wisetkosin (ไพรัช วิเศษโกสิน), (Buriram บุรีรัมย์), datée du 28 décembre 1949. **

 

Il accusait en fait le parlement et l’exécutif de tous les maux qui, selon lui, touchaient le pays : le coût de la vie, la constitution de 1946, l’augmentation de la criminalité du fait de l’inefficacité pour reprendre les armes des Seri Thais, le danger du communisme, le mode d’élection de la chambre haute empêchant tout contrôle du gouvernement, l’absence de solution réaliste en cas du décès du roi, trop de concessions accordées aux nations étrangères, l’arrogance des fonctionnaires dans leurs réponses au Parlement et aux journaux, 

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

... l’absence de responsabilité du Parlement, un budget mal formulé et inefficace, l’absence de projets des ministères, la corruption des députés et des « officiels » dont certains peuvent construire des immeubles avec un salaire pourtant minime ;  le favoritisme; le déclin de l’armée, le marché noir, 

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

la mauvaise gestion de la production du riz. Il procédera à une violente diatribe contre les Chinois : l’immigration chinoise excessive et trop de partialité en leur faveur, qui font qu’ils se croient au-dessus des lois thaïes, vont bientôt transformer des temples thaïs en temples chinois, construisent sans permis de construire. 

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

On laisse des milliers d’étrangers avoir leur propre police, banques, poste, détruire l’économie du pays, avec la complicité des ministères, qui n’ont ni plan, ni programme, et ni principe. On peut constater que l’éducation, l’agriculture, les communications, les industries sont en recul, avec sans espoir d’amélioration. Pire on brade par exemple le pétrole, en le vendant 10 millions au lieu de 100 ; on abandonne la filière textile ; trop de Thaïs se croient intouchables, même après avoir tués des gens.

 

Bref, on peut constater que pour le Lt. Gén. Kat Katsongkhram, les raisons ne manquaient pas pour justifier le coup d’Etat car le pays allait à la catastrophe et n’était plus dirigé. Fistié nous apprend aussi que les militaires avaient accusé Nai Thong In Phuriphat, le leader de l’opposition parlementaire d’avant-guerre, de préparer une insurrection pour le 30 novembre pour établir une république pro-communiste.

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

Kuang Aphaiwong entreprit donc une politique contre la vie chère et la corruption, soutenue par les 100 membres du Sénat, royalistes de l’ancien régime, qui avaient été désignés par le Conseil Suprême d’Etat.

 

(Mais on peut se douter des limites de son action en cette fin d’année 1947 et au début de 1948, quand on songe que depuis le coup d’Etat du 8 novembre, il fallut mettre en place le gouvernement le 12 novembre, mettre en œuvre une nouvelle Constitution, et préparer les élections du 29 janvier 1948.)

 

le 24 décembre 1947, le maréchal Phibun fit un pas en direction de la marine, qui abritait toujours le contre-amiral Thamrong, en abandonnant à la police ses pouvoirs d’arrestation qu’il détenait dans le cadre de l’état d’urgence et « surtout, renonça au commandement suprême pour ne plus conserver que celui des forces terrestres. » (Fistié, p. 212*)

 

Les élections à la Chambre eurent lieu le 29 janvier 1948.

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

« Les Démocrates obtinrent une majorité absolue de 58 sièges sur 100 (…) Les 47 sièges restants étaient partagés entre le Thammathipat de Phibun (5 sièges), le Prachachon de Lieng Chayakan (12 sièges) et les Indépendants (30 sièges) dont 10 rallièrent la majorité. » (In Fistié, p. 213) Kuang Aphaiwong avait donc la majorité absolue, dans un parlement présidé par Krom Khun Chainatnarendra.

 

Le 21 février 1948, il formait donc un nouveau gouvernement de 24 ministres (Le 20ème) contre 21, le précédent. 13 ministres restaient en poste avec quelques changements de portefeuilles. (Par exemple Phya Arthakariya Nibhonda (Sitthi Chunnananda) remplaçait à la justice M.R. Seni Pramoj qui prenait l’éducation, ou le capitaine Phya Wichitcholathi (Thongdee Suvarnabriksha) devenait vice-ministre de la Défense et remplaçait le Colonel Norm Ketunuti qui prenait celui de l’Agriculture).

 

On pouvait penser que ce gouvernement avec une large majorité « démocrate » allait pouvoir enfin gouverner le pays. Mais l’opposition va montrer son hostilité au projet de constitution mise en œuvre par Khuang Aphaiwong, craignant un pouvoir encore accru pour le Parti démocrate. Les militaires avaient pu constater que leur popularité était limitée dans le pays (Le parti de Phibun n’avait obtenu que 5 sièges ! Une réunion publique organisée le 8 février proposant Phibun comme 1er ministre avait été un échec complet) mais ils entendaient bien rediriger le pays. Luang Kat, l’un des deux chefs du coup d’Etat et le colonel de la police Phao Siyanon montraient de plus en plus leur impatience...

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

... surtout que Khuang avait pris également le ministère de l’intérieur.

 

Toujours est-il que  le 6 avril 1948, quatre des participants du coup d’Etat du 7 novembre se présentèrent au domicile de Khuang, pour réclamer sa démission dans les 24 heures. Il eut la confirmation de l’ultimatum par les deux auteurs du coup d’Etat, le général Phin Chunhawan,  et le colonel Luang Kat Songkram, qui venaient de s’entretenir avec la maréchal Phibun. (pp.213-214 in Fistié*)

 

Khuang apprit le soir même par la voix du chef d’état-major de l’aviation, que celle-ci n’était pas suffisamment forte pour soutenir le gouvernement, et le lendemain, que la marine voulait rester neutre. Khuang Aphaiwong se voyait contraint de donner sa démission au prince Rangsit, président du Conseil suprême d’Etat (L’ancien Conseil de Régence). Le 8 avril 1948, le prince Rangsit n’avait d’autre choix que de demander au maréchal Phibun de former le nouveau gouvernement.

 

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

Phibun proposa à Khuang de devenir son vice-1er ministre et de reprendre l’essentiel  de son équipe gouvernemental, pour éviter l’obstruction du Parlement, mais tous refusèrent. Phibun forma donc un autre gouvernement, le 21ème,  et réussit  à obtenir quand même, l’approbation des deux chambres, mais avec un score peu convaincant : Sur 200 membres, il obtint 70 voix contre 26, avec 67 abstentions et 37 absents !

 

Le maréchal Phibun, qui avait été arrêté à la fin de la 2ème guerre mondiale en 1945 et jugé et acquitté par la Cour Suprême le 23 mars 1946 ...

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.

... avait donc pu redevenir chef des armées après le coup d‘Etat du 8 novembre 1947, pour choisir de ne plus être que le chef de l’armée de terre en décembre et profiter d’un autre coup d’Etat pacifique, le 8 avril 1948, pour retrouver le pouvoir comme 1er ministre et ministre de l’intérieur.

 

Il y avait eu 6 gouvernements en deux ans depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le jeune roi Ananda avait été retrouvé mort le 9 juin 1946, le Conseil de régence avait désigné son jeune frère Bhumibol Adulyadej comme successeur, Pridi avait été éliminé politiquement et en fuite, les Free Thais mis hors-jeu, les royalistes avaient retrouvé leur place, le Parti Démocrate avait obtenu la majorité absolue aux élections du 29 janvier 1948, le maréchal Phibun était revenu au pouvoir après deux coups d’Etat, mais sans assise parlementaire. 

213. LE RETOUR AU POUVOIR DU MARECHAL PHIBUN, Á LA SUITE DU NOUVEAU COUP D’ÉTAT DU 8 AVRIL 1948.
 

Que d’événements ! De bouleversements !

 

Une nouvelle page de l’histoire de la Thaïlande allait s’ouvrir dominée par un régime autoritaire dirigé par le maréchal Phibun pendant 9 ans et 5 mois dans un monde d’après-guerre qui va s’installer dès 1947 dans ce qu’on appellera « la guerre froide » ; une période de tensions et de confrontations idéologiques et politiques entre les deux super puissances, les Etats-Unis et l’URSS et leurs alliés, pendant laquelle le maréchal Phibun va promouvoir une politique proaméricaine et anti-communiste qui aura des conséquences très importantes dans son action extérieure et intérieure et changera profondément la société thaïlandaise. C’est ce que nous allons étudier dans les articles suivants.

 

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

**Sources traduit par Thinaphan Nakhata (ทินพันธุ์ นาคะตะ) (1934 -  ) In: Thai politics : extracts and documents 1932 - 1957 / ed. by Thak Chaloemtirana (ทักษ์ เฉลิมเตียรณ) Bangkok : Social Science Ass., 1978.

Letter and personal notes of Lt. Gen. Kat Katsongkhram (กาจ กาจสงคราม) Army Headquarters, Suan Kularb Palace

 

Que d’événements ! De bouleversements !

 

Une nouvelle page de l’histoire de la Thaïlande allait s’ouvrir dominée par un régime autoritaire dirigé par le maréchal Phibun pendant 9 ans et 5 mois dans un monde d’après-guerre qui va s’installer dès 1947 dans ce qu’on appellera « la guerre froide » ; une période de tensions et de confrontations idéologiques et politiques entre les deux super puissances, les Etats-Unis et l’URSS et leurs alliés, pendant laquelle le maréchal Phibun va promouvoir une politique proaméricaine et anti-communiste qui aura des conséquences très importantes dans son action extérieure et intérieure et changera profondément la société thaïlandaise. C’est ce que nous allons étudier dans les articles suivants.

 

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* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

**Sources traduit par Thinaphan Nakhata (ทินพันธุ์ นาคะตะ) (1934 -  ) In: Thai politics : extracts and documents 1932 - 1957 / ed. by Thak Chaloemtirana (ทักษ์ เฉลิมเตียรณ) Bangkok : Social Science Ass., 1978.

Letter and personal notes of Lt. Gen. Kat Katsongkhram (กาจ กาจสงคราม) Army Headquarters, Suan Kularb Palace

 

Que d’événements ! De bouleversements !

 

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* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

**Sources traduit par Thinaphan Nakhata (ทินพันธุ์ นาคะตะ) (1934 -  ) In: Thai politics : extracts and documents 1932 - 1957 / ed. by Thak Chaloemtirana (ทักษ์ เฉลิมเตียรณ) Bangkok : Social Science Ass., 1978.

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Que d’événements ! De bouleversements !

 

Une nouvelle page de l’histoire de la Thaïlande allait s’ouvrir dominée par un régime autoritaire dirigé par le maréchal Phibun pendant 9 ans et 5 mois dans un monde d’après-guerre qui va s’installer dès 1947 dans ce qu’on appellera « la guerre froide » ; une période de tensions et de confrontations idéologiques et politiques entre les deux super puissances, les Etats-Unis et l’URSS et leurs alliés, pendant laquelle le maréchal Phibun va promouvoir une politique proaméricaine et anti-communiste qui aura des conséquences très importantes dans son action extérieure et intérieure et changera profondément la société thaïlandaise. C’est ce que nous allons étudier dans les articles suivants.

 

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* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

**Sources traduit par Thinaphan Nakhata (ทินพันธุ์ นาคะตะ) (1934 -  ) In: Thai politics : extracts and documents 1932 - 1957 / ed. by Thak Chaloemtirana (ทักษ์ เฉลิมเตียรณ) Bangkok : Social Science Ass., 1978.

Letter and personal notes of Lt. Gen. Kat Katsongkhram (กาจ กาจสงคราม) Army Headquarters, Suan Kularb Palace

 
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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 22:01
212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

ous avions vu dans l’article précédent (210) que Pridi qui avait alors toutes les cartes politiques en main (Il avait nommé tous les ministres, et avait la majorité dans les deux chambres) n’avait pas survécu politiquement à la mort du jeune roi Ananda Mahidol, découvert le 9 juin 1946, avec une balle dans la tête. 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

Gravement affecté par les insinuations et les rumeurs iniques de son opposition et des journaux conservateurs, il avait démissionné le 21 août 1946. Il n’avait été au pouvoir que 5 mois ; du moins comme 1er ministre, car il avait joué un rôle majeur dans l’histoire politique du pays depuis le coup d’Etat du 24 juin 1932.  

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
Le gouvernement suivant sera d’ailleurs  un gouvernement Pridi sans Pridi.

 

On allait y retrouver 10 de ses anciens ministres sur 18, et c’est son ministre de la Justice, le contre-amiral ThawanThamrongnavaswadhi (ou Luang Thamrong ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) qui sera chargé de diriger le 17ème cabinet (23 août 1946-30 mai 1947). Il devenait le 8ème ministre de la monarchie constitutionnelle. Le fidèle de Pridi, Direk Chainam (ดิเรก ชัยนาม) se retrouvait vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères. (Ancien putshiste de 1932, ancien ministre des affaires étrangères de Phibun, ancien des Free Thais, c’est aussi un intime de Pridi et de Thamrong).  

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

On pouvait remarquer l’arrivée de Tiang Sirikhan (Vous vous souvenez, notre Chef résistant des Free Thais à Sakhon Nakhon, ami de Pridi,  in notre article 203) Mais Direk démissionnera le 6 février 1947 et Thamrong prendra son poste. Le 10 avril 1947, Tiang Sirikhan sera désigné pour être le chef de la mission franco-thaïe de réconciliation. (Cf. Notre article 205 « La question des frontières de la Thaïlande avec l’Indochine française »)

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

La déclaration de politique générale du premier ministre devant l’assemblée est pour la première fois dépourvue de toute équivoque :

 

« Le gouvernement considère les affaires étrangères comme sa première priorité …. Il doit agir avec sagesse pour bénéficier de la confiance internationale, et celle des souverainetés, qui constituent les Nations Unies (…) À cet égard, le gouvernement doit mettre en œuvre des mesures efficaces pour promouvoir de bonnes relations avec les Nations Unies et les autres souverainetés, collaborer avec ladite institution, respecter les obligations internationales ».

 

De fait, la priorité sera pour le Siam d’être admis comme membre aux Nations-Unies. Il fallait pour cela obtenir l’accord des puissances qui siégeaient au Conseil de sécurité.

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
 

Auparavant, nous avions vu que  Les Etats-Unis ne posèrent pas de veto. Celui de la Grande Bretagne fut levé après la signature du traité signé à Singapour le 1er janvier 1946. (Cf. Notre article 208 sur les circonstances et les dispositions de ce traité.) Celui de la Chine fut également levé après le traité d’amitié sino-siamois le 21 janvier 1946, qui établissait  leur relation diplomatique. (Le Dr Li arrivera à Bangkok en ambassadeur, en septembre 1946 et en octobre, Sanguan Tularak (สงวน ตุลารักษ์) sera désigné comme le représentant du Siam auprès du gouvernement du Kuomintang.) .

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
Il fallait désormais convaincre la France, sur ces questions des frontières. (Cf. Nos articles 204 et 205 : « La question des frontières de la Thaïlande avec l’Indochine française ».) Cela fut fait le 17 novembre 1946 avec la signature de l’ « accord de règlement franco-siamois » à Washington. L’article 1er annulait purement et simplement le traité de Tokyo de mai 1941 au terme duquel la Siam et la France considéraient les frontières entre le Siam et l’Indochine comme définitivement établies. Il avait été l’œuvre du Prince Wan Waithyakon (วรรณไวทยากร) qui sera le premier représentant permanent du Siam aux Nations-Unies...
212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
... et de Khuang Aphaiwong (ควง อภัยวงศ์).
212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

Ce fut le prix à payer pour l’admission du Siam aux Nations-Unies par la 13ème résolution du 12 décembre 1946 à l’unanimité des membres du Conseil de sécurité.et par le vote de l’Assemblée générale, le 15 décembre.

 

Le Siam était admis officiellement aux Nations-Unies le 16 décembre 1946.

Mais, sur le plan intérieur, la vie  politique était très mouvementée.

 

Certes, Pridi avait été écarté, et Thamrong avait la majorité, mais l’opposition parlementaire demeurait virulente, et les journaux « conservateurs » n’étaient pas tendres. L’armée de terre supportait de moins en moins d’avoir été écartée du pouvoir après la chute de Phibun en août 1944, et les gros propriétaires terriens de Bangkok faisaient entendre leurs craintes.

 

La scission intervenue au sein des 59 membres du Parti Démocrate de l’Assemblée ne pouvait qu’exacerber les passions, avec la formation du Prachachon (Parti du peuple) sous la direction de Nai Liang Chayakan, et avec un conseiller, Thawi Tawetkun, ami de Pridi. Les Démocrates (พรรค ประชาธิปัตย์ Pak Prachatipat) prétendirent que Pridi les avait achetés. (In Fistié, p.206*)

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
En mai 1947, à la suite de débats  âpres à l’Assemblée, Thamrong donne sa démission. Il se  succède à lui-même et forme le 18 ème cabinet  (Il prend également le portefeuille du ministre de la justice) (30 mai 1947-8 novembre 1947). On remarque l’arrivée du demi-frère de Pridi, Nai Atthakit Phanomyong, précédemment ambassadeur en Suisse et en Suède, au poste de ministre des affaires étrangères
Durant l’été, l’atmosphère politique ne s’était pas améliorée.

 

Quatre attentats eurent lieu contre un journaliste et des personnalités démocrates. (Fistié ne donne ni dates, ni noms). La corruption ne faisait qu’empirer. Les journaux annonçaient des arrestations, des enquêtes, des mutations, mais peu de jugements. Il se disait que chaque politicien avait un parent ou un ami dans la contrebande du riz.

 

Rappelons que le 6 mai 1946, un accord tripartite avec les Britanniques et les Américains établissait  que désormais le Siam devait vendre  1.200.000 tonnes de riz à la Grande-Bretagne au prix de 12 livres 14 shillings la tonne. (Cf. Notre article 206)  Mais ce commerce était  tenu par les grossistes chinois qui préféraient le vendre en contrebande vers Singapour ou Hong Kong plutôt que de le livrer au gouvernement. En payant un fonctionnaire des douanes (ne gagnant que 100 £ env. par an), avions-nous dit, on pouvait aisément faire un profit supplémentaire de 300 £ la tonne.

 

Mais la corruption était de fait généralisée.

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
La cause fondamentale  de ce système généralisé de corruption « était l’énorme disparité entre le coût de la vie (qui avait augmenté 12 fois) et les traitements qui  avaient seulement doublé ou triplé) ». Fistié en donne quelques exemples qui ne manquent pas de saveur en s’appuyant sur l’ouvrage de John Coast, « Some Aspects of Siamese politics », 1953 (pp. 206-207). Ainsi des députés à qui on avait remis des instruments aratoires pour les distribuer à leurs mandants n’hésitaient pas à les vendre ; Ainsi, un criminel de guerre notoire fut découvert dans la maison du chef de la police militaire avec plusieurs millions de baths et se voyait confier la direction de la police civile. Ainsi fallait-il payer un pot de vin aux chefs de gare pour obtenir un wagon disponible pour expédier ses marchandises ou plus cocasse, il n’était pas rare de voir un train de voyageurs s’arrêter en pleine nature et repartir une fois que le chauffeur et son mécanicien avaient estimé avoir reçu une somme suffisante. On égarait – par hasard - des rapports compromettants dans  l’administration contre un cadeau ; Les télégraphistes s’abstenaient de transmettre un télégramme sans l’avoir surfacturé, etc. Bref chacun, au poste qui était le sien, essayait d’améliorer la paye insuffisante.

 

Le coût de la vie, la pénurie de riz, le mécontentement des militaires de l’armée de terre, et des gros propriétaires terriens, les rumeurs sur un coup d’Etat proche, auront raison du gouvernement Thamrong.

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
Le coût de la vie, le système de corruption généralisé, l’impunité des principaux fraudeurs de l’administration ne pouvaient qu’augmenter le mécontentement des cadres de l’armée de terre, qui avaient été écartés de la vie politique après la chute du maréchal Phibun le 1er août 1944. Depuis, Pridi avait nommé aux plus hauts postes des hommes de confiance ou sur qui il pouvait compter, comme le général Luang Adun (หลวง อดุลย์)  qui était devenu le chef des Armées. (Le général Adun, alors chef de la police, avait joué un rôle prépondérant au sein des Free Thais de l’intérieur. Cf. Notre article 202 sur la résistance)
212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

Les cadres de cette armée de terre ne pouvaient qu’ambitionner de vouloir « rétablir l’ordre » et de retrouver leur pouvoir d’antan. Surtout que le maréchal Phibun, emprisonné pour crimes de guerre, avait été relaxé par la Cour Suprême le 23 mars 1946, et en mars 1947 avait fini de rédiger le programme d’un nouveau parti qui devait porter le nom de « Phak Thammathipat » (พรรคธรรมาธิปัตย์). (In Fistié, p. 206) 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

De plus, ils allaient obtenir le soutien des grands propriétaires terriens résidant à Bangkok avec leur nouveau « porte-parole » - en mal de clientèle politique -, le populaire Khuang Aphaiwong, président du parti Démocrate, mais grand propriétaire terrien lui-même. (Une note de Fistié (p.208) rappelle qu’il avait d’immenses terres dans les provinces cambodgiennes dont son père avait été le dernier gouverneur avant 1907.)

 

Les grands propriétaires terriens avaient conservé leurs privilèges économiques après la révolution de 1932,  mais la situation de crise qui prévalait, la pénurie de riz dans certaines provinces, la crainte du communisme,  leur désir après 15 ans de rejouer de nouveau un rôle politique majeur les inciteront à alimenter la rumeur – avec d’autres - de la nécessité d’un coup d’Etat. 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
De fait, en ce début novembre 1947, les bruits les plus divers circulaient sur un futur coup d’Etat sans qu’on sache trop s’il allait venir de l’armée, du général Luang Adun, de la marine, du Parti Démocrate … sur fond d’une  démission probable de Thamrong.

 

Le 8 novembre 1947, le général Phin Chunhawan (ผิน ชัยชุณหะวัญ),  commandant le corps d’armée de Bangkok ....

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et le colonel Luang Kat Songkram, effectuaient le coup d’EtatIls bénéficieront du soutien du colonel Sarit Thanarat (สฤษดิ์ ธนะรัชต์), à la tête d’un régiment de blindés et autre vétéran de l’occupation des états shans...

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

..  du général de la police  Phao Sriyanond (เผ่า ศรียานนท์), 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

du colonel Thanom Kittikachon (ถนอม กิตติขจร) ... 

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...du lieutenant-colonel Praphat Charusathien (ประภาส จารุเสถียร), 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

du capitaine Chatichai Choonhawan (ชาติชาย ชุณหะวัณ) (le fils du général Phin). 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

Ils se nommèrent eux-mêmes le Comité National des soldats. (คณะทหารแห่งชาติ)

(Le général Phin Chumhawan avait commandé pendant la guerre les armées ayant occupé les états shans et Kat Songkram, avait participé au coup d’état de 1932 aux côtés de Phibun et avait été résistant Free Thai, mais pas dans le mouvement organisé par Pridi).

Phin et Kat avaient dévoilé leur projet au général Adun, alors chef des Armées, espérant qu’il prendrait alors la tête du coup d’Etat. Celui-ci avait refusé et fait prévenir Pridi et Thamrong et les membres du gouvernement. Ils s’étaient alors tournés vers Phibun, qui avait également refusé, pensant aux réactions américaine et anglaise.  Par contre, Phibun accepta de redevenir chef des Armées et d’appliquer l’Etat d’urgence qui avait été proclamé pour 90 jours. Le 9 septembre au matin, nous dit Fistié, la radio annonçait « qu’un coup d’Etat venait d’avoir lieu et que le maréchal Phibun avait installé son quartier général au Ministère de la Défense et qu’il était chargé de l’application de l’état d’urgence ».

Pridi s’était réfugié au quartier général de la marine, espérant une réaction de la marine. Constatant qu’elle ne voulait pas bouger, il s’est fait alors exfiltré depuis l’attaché naval britannique, puis l’attaché naval américain qui le conduisit à bord d’un vapeur anglais qui l’amena à Singapour.

C’était la fin politique de Pridi, malgré un retour clandestin en 1949, pour tenter en vain un coup d’Etat contre Phibun, le 26 février 1949. Il dut s’enfuir de nouveau, pour ne plus revenir en Thaïlande jusqu’à sa mort  le 2 mai 1983 en France.)

Le contre-amiral Thamrong s’était également réfugié auprès de la Marine et comptait bien comme Pridi et son frère ministre fuir à l’étranger. Quelques députés proclamèrent, lors d’une réunion,  le nouveau gouvernement inconstitutionnel,  et furent tous arrêtés. (Fistié ne donne  ni noms, ni nombre) L’ancien ministre des Finances Wichit Lulitanon fut arrêté. Nai Thong In Phuriphat, l’ancien leader de l’opposition d’avant-guerre se cacha. Les anciens  Free Thais furent mis hors-jeu.

                                                  --------------------------------

Le général Phin et le colonel Kat proclamèrent une constitution provisoire dans laquelle un Conseil suprême d’Etat devait remplacer l’ancien Conseil de Régence. Le prince Rangsit (รังสิต) se maintenait à sa présidence, 

 

 

 

 

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)
les autres membres étaient le prince Thani, le prince Alongkut et Luang Adun, qui n’accepta, qu’une fois que Khuang Aphaiwong ** eut formé le nouveau gouvernement.

 

En effet, après le refus de Phibun, Khuang Aphaiwong, après une entrevue avec ce même Phibun, forma le nouveau gouvernement le 12 novembre 1947, le 19ème  cabinet, son troisième gouvernement. On y voyait Seni Pramot, vice-premier ministre et ministre de la justice, le retour de Phya Siwisan Wacha aux Affaires étrangères, le prince Wiwat, qui avait dirigé la délégation siamoise à Kandy en août 1945, aux finances ; il était assisté de Kukrit Pramot ; le général Luang Sinat Yotharat, qui  avait été commandant en second de l’armée à l’époque du gouvernement Aphaiwong en temps de guerre, devenait le ministre de l’Intérieur et le général Chat Nakhrop, ministre de la Défense.

 

Ce nouveau gouvernement Aphaiwong allait-il enfin pouvoir gouverner dans de bonnes conditions?

212. LE GOUVERNEMENT DU CONTRE – AMIRAL THAMRONG. (23 AOUT 1946-8 NOVEMBRE 1947)

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* Pierre Fistié, « Lévolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

**Le major Khuang Aphaiwong,  vous vous en souvenez - a déjà une longue carrière derrière lui, (membre du parti du Peuple dès 1932, ministre de Phahon et de Phibun, 1er ministre à la chute de Phibun le 1er août 1944, comme compromis entre les partisans de Pridi et de Phibun, cède le pouvoir  au Régent Pridi le 16 août 1945, pour que le 17 septembre 1945, le représentant des Free Thais, Seni Pramot, puisse négocier au mieux auprès des alliés, pour démissionner le 31 janvier 1946, en désaccord avec Pridi, et redevenir 1er ministre moins de deux mois jusqu’au  24 mars 1946, après une nouvelle crise ministérielle qui « obligera » Pridi à prendre officiellement le pouvoir.

***Pour la rébellion musulmane au sud la Thaïlande  : Rebellion in Southern Thailand: Contending Histories https://books.google.fr/books?isbn=9812304746 - Thanet Aphornsuvan - 2006 - Malays

 

 

 

 

 

 

 

Le gouvernement suivant sera d’ailleurs  un gouvernement Pridi sans Pridi.

 

On allait y retrouver 10 de ses anciens ministres sur 18, et c’est son ministre de la Justice, le contre-amiral ThawanThamrongnavaswadhi (ou Luang Thamrong ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) qui sera chargé de diriger le 17ème cabinet (23 août 1946-30 mai 1947). Il devenait le 8ème ministre de la monarchie constitutionnelle. Le fidèle de Pridi, Direk Chainam (ดิเรก ชัยนาม)se retrouvait vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères. (Ancien putshiste de 1932, ancien ministre des affaires étrangères de Phibun, ancien des Free Thais, c’est aussi un intime de Pridi et de Thamrong).  On pouvait remarquer l’arrivée de Tiang Sirikhan (Vous vous souvenez, notre Chef résistant des Free Thais à Sakhon Nakhon, ami de Pridi,  in notre article 203) Mais Direk démissionnera le 6 février 1947 et Thamrong prendra son poste. Le 10 avril 1947, Tiang Sirikhan sera désigné pour être le chef de la mission franco-thaïe de réconciliation. (Cf. Notre article 205 « La question des frontières de la Thaïlande avec l’Indochine française »)

 

La déclaration de politique générale du premier ministre devant l’assemblée est pour la première fois dépourvue de toute équivoque :

 

« Le gouvernement considère les affaires étrangères comme sa première priorité …. Il doit agir avec sagesse pour bénéficier de la confiance internationale, et celle des souverainetés, qui constituent les Nations Unies (…) À cet égard, le gouvernement doit mettre en œuvre des mesures efficaces pour promouvoir de bonnes relations avec les Nations Unies et les autres souverainetés, collaborer avec ladite institution, respecter les obligations internationales ».

 

De fait, la priorité sera pour le Siam d’être admis comme membre aux Nations-Unies. Il fallait pour cela obtenir l’accord des puissances qui siégeaient au Conseil de sécurité.

 

Auparavant, nous avions vu que  Les Etats-Unis ne posèrent pas de veto. Celui de la Grande Bretagne fut levé après la signature du traité signé à Singapour le 1er janvier 1946. (Cf. Notre article 208 sur les circonstances et les dispositions de ce traité.) Celui de la Chine fut également levé après le traité d’amitié sino-siamois le 21 janvier 1946, qui établissait  leur relation diplomatique. (Le Dr Li arrivera à Bangkok en ambassadeur, en septembre 1946 et en octobre,  Sanguan Tularak (สงวน ตุลารักษ์) sera désigné comme le représentant du Siam auprès du gouvernement du Kuomintang.) .

 

Il fallait désormais convaincre la France, sur ces questions des frontières. (Cf. Nos articles 204 et 205 : « La question des frontières de la Thaïlande avec l’Indochine française ».) Cela fut fait le 17 novembre 1946 avec la signature de l’ « accord de règlement franco-siamois » à Washington. L’article 1er annulait purement et simplement le traité de Tokyo de mai 1941 au terme duquel la Siam et la France considéraient les frontières entre le Siam et l’Indochine comme définitivement établies. Il avait été l’œuvre du Prince Wan Waithyakon (วรรณไวทยากร) qui sera le premier représentant permanent du Siam aux Nations-Unies et de Khuang Aphaiwong (ควง อภัยวงศ์).

Ce fut le prix à payer pour l’admission du Siam aux Nations-Unies par la 13ème résolution du 12 décembre 1946 à l’unanimité des membres du Conseil de sécurité.et par le vote de l’Assemblée générale, le 15 décembre.

 

Le Siam était admis officiellement aux Nations-Unies le 16 décembre 1946.

 

Mais, sur le plan intérieur, la vie  politique était très mouvementée.

 

Certes, Pridi avait été écarté, et Thamrong avait la majorité, mais l’opposition parlementaire demeurait virulente, et les journaux « conservateurs » n’étaient pas tendres. L’armée de terre supportait de moins en moins d’avoir été écartée du pouvoir après la chute de Phibun en août 1944, et les gros propriétaires terriens de Bangkok faisaient entendre leurs craintes.

 

La scission intervenue au sein des 59 membres du Parti Démocrate de l’Assemblée ne pouvait qu’exacerber les passions, avec la formation du Prachachon (Parti du peuple) sous la direction de Nai Liang Chayakan, et avec un conseiller, Thawi Tawetkun, ami de Pridi. Les Démocrates prétendirent que Pridi les avait achetés. (In Fistié, p.206*)

 

En mai 1947, à la suite de débats  âpres à l’Assemblée, Thamrong donne sa démission. Il se  succède à lui-même et forme le 18 ème cabinet  (Il prend également le portefeuille du ministre de la justice) (30 mai 1947-8 novembre 1947). On remarque l’arrivée du demi-frère de Pridi, Nai Atthakit Phanomyong, précédemment ambassadeur en Suisse et en Suède, au poste de ministre des affaires étrangères.

 

Durant l’été, l’atmosphère politique ne s’était pas améliorée.

 

Quatre attentats eurent lieu contre un journaliste et des personnalités démocrates. (Fistié ne donne ni dates, ni noms). La corruption ne faisait qu’empirer. Les journaux annonçaient des arrestations, des enquêtes, des mutations, mais peu de jugements. Il se disait que chaque politicien avait un parent ou un ami dans la contrebande du riz.

 

Rappelons que le 6 mai 1946, un accord tripartite avec les Britanniques et les Américains établissait  que désormais le Siam devait vendre  1.200.000 tonnes de riz à la Grande-Bretagne au prix de 12 livres 14 shillings la tonne. (Cf. Notre article 206)  Mais ce commerce était  tenu par les grossistes chinois qui préféraient le vendre en contrebande vers Singapour ou Hong Kong plutôt que de le livrer au gouvernement. En payant un fonctionnaire des douanes (ne gagnant que 100 £ env. par an), avions-nous dit, on pouvait aisément faire un profit supplémentaire de 300 £ la tonne.

 

Mais la corruption était de fait généralisée.

 

La cause fondamentale  de ce système généralisé de corruption « était l’énorme disparité entre le coût de la vie (qui avait augmenté 12 fois) et les traitements qui  avaient seulement doublé ou triplé) ». Fistié en donne quelques exemples qui ne manquent pas de saveur en s’appuyant sur l’ouvrage de John Coast, « Some Aspects of Siamese politics », 1953 (pp. 206-207). Ainsi des députés à qui on avait remis des instruments aratoires pour les distribuer à leurs mandants n’hésitaient pas à les vendre ; Ainsi, un criminel de guerre notoire fut découvert dans la maison du chef de la police militaire avec plusieurs millions de baths et se voyait confier la direction de la police civile. Ainsi fallait-il payer un pot de vin aux chefs de gare pour obtenir un wagon disponible pour expédier ses marchandises ou plus cocasse, il n’était pas rare de voir un train de voyageurs s’arrêter en pleine nature et repartir une fois que le chauffeur et son mécanicien avaient estimé avoir reçu une somme suffisante. On égarait – par hasard - des rapports compromettants dans  l’administration contre un cadeau ; Les télégraphistes s’abstenaient de transmettre un télégramme sans l’avoir surfacturé, etc. Bref chacun, au poste qui était le sien, essayait d’améliorer la paye insuffisante.

 

Le coût de la vie, la pénurie de riz, le mécontentement des militaires de l’armée de terre, et des gros propriétaires terriens, les rumeurs sur un coup d’Etat proche, auront raison du gouvernement Thamrong.

 

Le coût de la vie, le système de corruption généralisé, l’impunité des principaux fraudeurs de l’administration ne pouvaient qu’augmenter le mécontentement des cadres de l’armée de terre, qui avaient été écartés de la vie politique après la chute du maréchal Phibun le 1er août 1944. Depuis, Pridi avait nommé aux plus hauts postes des hommes de confiance ou sur qui il pouvait compter, comme le général Luang Adun (หลวง อดุลย์)  qui était devenu le chef des Armées. (Le général Adun, alors chef de la police, avait joué un rôle prépondérant au sein des Free Thais de l’intérieur. Cf. Notre article 202 sur la résistance)

 

Les cadres de cette armée de terre ne pouvaient qu’ambitionner de vouloir « rétablir l’ordre » et de retrouver leur pouvoir d’antan. Surtout que le maréchal Phibun, emprisonné pour crimes de guerre, avait été relaxé par la Cour Suprême le 23 mars 1946, et en mars 1947 avait fini de rédiger le programme d’un nouveau parti qui devait porter le nom de « Phak Thammathipat » (พรรคธรรมาธิปัตย์). (In Fistié, p. 206) De plus, ils allaient obtenir le soutien des grands propriétaires terriens résidant à Bangkok avec leur nouveau « porte-parole » - en mal de clientèle politique -, le populaire Khuang Aphaiwong, président du parti Démocrate, mais grand propriétaire terrien lui-même. (Une note de Fistié (p.208) rappelle qu’il avait d’immenses terres dans les provinces cambodgiennes dont son père avait été le dernier gouverneur avant 1907.)

 

Les grands propriétaires terriens avaient conservé leurs privilèges économiques après la révolution de 1932,  mais la situation de crise qui prévalait, la pénurie de riz dans certaines provinces, la crainte du communisme,  leur désir après 15 ans de rejouer de nouveau un rôle politique majeur les inciteront à alimenter la rumeur–avec d’autres- de la nécessité d’un coup d’Etat. De fait, en ce début novembre 1947, les bruits les plus divers circulaient sur un futur coup d’Etat sans qu’on sache trop s’il allait venir de l’armée, du général Luang Adun, de la marine, du Parti Démocrate … sur fond d’une  démission probable de Thamrong.

 

Le 8 novembre 1947, le général Phin Chunhawan (ผิน ชัยชุณหะวัญ),  commandant le corps d’armée de Bangkok et le colonel Luang Kat Songkram, effectuaient le coup d’EtatIls bénéficieront du soutien du colonel Sarit Thanarat (สฤษดิ์ ธนะรัชต์), à la tête d’un régiment de blindés et autre vétéran de l’occupation des états shans, et du général de la police  Phao Sriyanond (เผ่า ศรียานนท์), du colonel Thanom Kittikachon (ถนอม กิตติขจร), et du lieutenant-colonel Praphat Charusathien (ประภาส จารุเสถียร), du capitaine Chatichai Choonhawan (ชาติชาย ชุณหะวัณ) (le fils du général Phin). Ils se nommèrent eux-mêmes le Comité National des soldats. (คณะทหารแห่งชาติ)

 

(Le général Phin Chumhawan avait commandé pendant la guerre les armées ayant occupé les états shans et Kat Songkram, avait participé au coup d’état de 1932 aux côtés de Phibun et avait été résistant Free Thai, mais pas dans le mouvement organisé par Pridi).

 

Phin et Kat avaient dévoilé leur projet au général Adun, alors chef des Armées, espérant qu’il prendrait alors la tête du coup d’Etat. Celui-ci avait refusé et fait prévenir Pridi et Thamrong et les membres du gouvernement. Ils s’étaient alors tournés vers Phibun, qui avait également refusé, pensant aux réactions américaine et anglaise.  Par contre, Phibun accepta de redevenir chef des Armées et d’appliquer l’Etat d’urgence qui avait été proclamé pour 90 jours. Le 9 septembre au matin, nous dit Fistié, la radio annonçait « qu’un coup d’Etat venait d’avoir lieu et que le maréchal Phibun avait installé son quartier général au Ministère de la Défense et qu’il était chargé de l’application de l’état d’urgence ».

 

Pridi s’était réfugié au quartier général de la marine, espérant une réaction de la marine. Constatant qu’elle ne voulait pas bouger, il s’est fait alors exfiltré depuis l’attaché naval britannique, puis l’attaché naval américain qui le conduisit à bord d’un vapeur anglais qui l’amena à Singapour.

 

(C’était la fin politique de Pridi, malgré un retour clandestin en 1949, pour tenter en vain un coup d’Etat contre Phibun, le 26 février 1949. Il dut s’enfuir de nouveau, pour ne plus revenir en Thaïlande jusqu’à sa mort  le 2 mai 1983 en France.)

 

Le contre-amiral Thamrong s’était également réfugié auprès de la Marine et comptait bien comme Pridi et son frère ministre fuir à l’étranger. Quelques députés proclamèrent, lors d’une réunion,  le nouveau gouvernement inconstitutionnel,  et furent tous arrêtés. (Fistié ne donne  ni noms, ni nombre) L’ancien ministre des Finances Wichit Lulitanon fut arrêté. Nai Thong In Phuriphat, l’ancien leader de l’opposition d’avant-guerre se cacha. Les anciens  Free Thais furent mis hors-jeu.

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Le général Phin et le colonel Kat proclamèrent une constitution provisoire dans laquelle un Conseil suprême d’Etat devait remplacer l’ancien Conseil de Régence. Le prince Rangsit se maintenait à sa présidence, les autres membres étaient le prince Thani, le prince Alongkut et Luang Adun, qui n’accepta, qu’une fois que Khuang Aphaiwong ** eut formé le nouveau gouvernement.

 

En effet, après le refus de Phibun, Khuang Aphaiwong, après une entrevue avec ce même Phibun, forma le nouveau gouvernement le 12 novembre 1947, le 19ème  cabinet, son troisième gouvernement. On y voyait Seni Pramot, vice-premier ministre et ministre de la justice, le retour de Phya Siwisan Wacha aux Affaires étrangères, le prince Wiwat, qui avait dirigé la délégation siamoise à Kandy en août 1945, aux finances ; il était assisté de Kukrit Pramot ; le général Luang Sinat Yotharat, qui  avait été commandant en second de l’armée à l’époque du gouvernement Aphaiwong en temps de guerre, devenait le ministre de l’Intérieur et le général Chat Nakhrop, ministre de la Défense.

 

Ce nouveau gouvernement Aphaiwong allait-il enfin pouvoir gouverner dans de bonnes conditions?

 

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* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

 

**Le major Khuang Aphaiwong,  vous vous en souvenez - a déjà une longue carrière derrière lui, (membre du parti du Peuple dès 1932, ministre de Phahon et de Phibun, 1er ministre à la chute de Phibun le 1er août 1944, comme compromis entre les partisans de Pridi et de Phibun, cède le pouvoir  au Régent Pridi le 16 août 1945, pour que le 17 septembre 1945, le représentant des Free Thais, Seni Pramot, puisse négocier au mieux auprès des alliés, pour démissionner le 31 janvier 1946, en désaccord avec Pridi, et redevenir 1er ministre moins de deux mois jusqu’au  24 mars 1946, après une nouvelle crise ministérielle qui « obligera » Pridi à prendre officiellement le pouvoir.

 

***Pour la rébellion musulmane au sud la Thaïlande  : Rebellion in Southern Thailand: Contending Histories https://books.google.fr/books?isbn=9812304746 - Thanet Aphornsuvan - 2006 - ‎Malays

 
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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 22:01
211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Nous connaissons bien Pridi, l’ « homme qui a ouvert la Thaïlande à la démocratie » comme il est de bon ton de le qualifier un peu hâtivement, depuis le coup d’état de 1932 jusqu’à sa montée au pouvoir, sa chute et sa mort en exil en France. Nous avons dans notre article A - 200 analysé la thèse de Arjun Subrahmanyan « Reinventing Siam : Ideas and Culture in Thailand, 1920 - 1944 » soutenue en 2013 à l’Université de Berkeley (Californie) qui donne sa version de la « révolution de 1932 », une révolution incomplète, dit-il, et nous invite à la repenser, en nous rappelant ce qu’était le Siam à cette époque. 

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

C’est également le personnage du « père de la démocratie thaïe » qu’il faut repenser. Ses traditions familiales, ses propres souvenirs d’enfance, ses petits secrets de famille, ses écrits, ses correspondances et ses discours nous apportent quelques éléments de réflexion. Ses ascendances aussi peuvent nous éclairer sur sa future vie publique : en 1913 déjà Freud écrivait : «  Nous postulons l’existence d’une âme collective et la possibilité qu’un sentiment se transmettant de génération en génération … ». C’est ce que certains baptisent pompeusement du nom de « psycho-généalogie ».

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Nous avons bénéficié d’une source exceptionnelle sur le site Internet que lui consacrent ses amis, dont l’essentiel est en thaï et l’ouvrage « Pridi by Pridi » au titre évocateur, publié à l’occasion du centenaire de sa naissance (1) qui en est malheureusement qu’une très partielle traduction.

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
Des ascendances directes ou collatérales prestigieuses :

 

Ce qu’en dit Pridi est évidemment le fruit de la tradition orale familiale. Si elle est toujours respectable, parfois embellie, il y a évidemment des limites temporelles à l'oralité et au maintien de la mémoire, surtout dans les sociétés où l’écrit est peu répandu : cette question a fait l’objet de nombreuses études pour l’Afrique (mais apparemment pas pour l’Asie ?) Certains peuples d'Afrique peuvent se souvenir d'évènements marquants remontant plusieurs siècles en arrière, même si avec le temps les détails sont oubliés, transformés ou enjolivés. Si Pridi appartient à une famille de lettrés, tous les écrits la concernant ont probablement disparu lors du sac de leur maison familiale par les Birmans.

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
Sur la rive nord du Klong  Muang  (คลองเมือง) à un kilomètre à l’ouest de l’ancien mur du palais (Ayuthaya อยุธยา) se trouve un temple. Les anciens nous ont transmis l’histoire de la nourrice de l’un des rois de la période d’Ayuthaya qui avait construit un temple. Cette nourrice s’appelait Prayong (ประยงค์, c’est le nom d’un arbre aux vertus médicinales, Aglaia odorata Lour). A cette époque, le choix de la mère nourricière des princes obéissait à des règles très strictes et l’on peut penser que la fonction était prestigieuse. La nourrice devint riche en tous cas puisqu’elle put construire ce temple (2).
211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
A cette époque, le peuple d’Ayuthaya prononçait le mot qui définit la nourrice en langage royal (rachasap) พระนม, phranom, phanom, en avalant le « R » et l’écrivait phnom พนม en éludant le « A ». En outre, lorsque ces personnes utilisaient des mots à plusieurs syllabes, ils avaient tendance à supprimer la première ou la dernière, ainsi Prayong devenait volontiers Yong. La population d’Ayuthaya connaissant cette nourrice sous le nom de Phanomyong (พนมยงค์). 
211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Par conséquent le temple portait le nom de la personne qui l’avait construit, et ce nom avec cette orthographe (วัด พนมยงค์) traversa les générations. Aux environs de 1923, certains orthographièrent le nom de façon différente, lui donnant un sens différent de son sens historique. On l’appelle aujourd’hui parfois watmènomyong (วัดแม่นมยงค์ le temple de la nourrice Yong)

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
Quand notre nourrice Phrayong ou Phanomyong eut terminé la construction du temple, elle vint accomplir ses dévotions au wat Phraphuttabat  (วัดพระพุทธบาท) ainsi appelé car il contient une sainte empreinte du pied de Buddha découverte miraculeusement en 1623 par le roi Songtham (3). Ce temple a été saccagé par les Birmans et sa structure actuelle est récente. Elle se rendit ensuite au wat Phraphuttachai (พระพุทธฉาย) dans la région de Saraburi (สระบุรี) (4). Elle fit construire un chedi en hommage à Buddha au sommet d’une colline à environ 10 kilomètres au sud de la montagne de Phrachai (เขา พระฉาย สระบุรี). Les habitants appelèrent cette colline la colline Phanomyong.
211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
Notre nourrice établit ensuite sa résidence au sud du Klong  Muang  face au temple qui portait son nom, Phanomyong, et sa descendance resta dans les environs. Les années s’écoulèrent et ils devinrent incapables de remonter leur généalogie sur plusieurs générations mais il y avait un lien entre eux, ils savaient tous que le temple était celui construit par leur ancêtre. Même ceux qui avaient quitté la région revenaient y accomplir les mérites.
211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Après plusieurs générations, la maison construite par Prayong était par héritage échue à un dénommé Nai Kroen (นายเกรินทร์) né à l’époque de l’invasion d’Ayuthaya par les Birmans en 1767. Son père (dont le nom est oublié) avait été à la tête d’une armée qui s’était opposée aux Birmans dans le tambon de Sikuk ศรีสุก (5). Il y perdit la vie. Quand la mère de Nai Kroen apprit la nouvelle de la mort de son époux, les envahisseurs approchaient de la ville. Elle prit Nai Kroen son fils, quelques parents et s’enfuirent dans la direction de  la rivière Pasak (แม่น้ำป่าสัก) chez des parents dans le tambon de Tha Luang (ท่าหลวง) aux environs de Saraburi. 

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Ils pensaient être ainsi éloignés des lignes ennemies. Ils y restèrent jusqu’à ce que le roi Taksin (ตากสิน) boute les ennemis hors du pays. La mère de Nai Kroen retourna alors dans sa maison face au temple de Phanomyong. Elle avait été détruite par les Birmans comme les autres maisons et les temples. Elle construisit donc sur le terrain une maison en bambou. 

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Elle vécut alors de la confection et de la vente de bonbons. Ils étaient délicieux et furent rapidement connus sous le nom de « les bonbons de la maison en face du temple de Phanomyong ». Ses talents et ses secrets dans la confection des bonbons passèrent à ses descendants sur plusieurs générations (6). 

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI

Les familles qui vivaient aux environs du temple avant l’invasion birmane redonnèrent vie au district. La mère de Nai Kroen prospéra et fut en état de remplacer rapidement sa maison de bambou par une maison de bois. Elle prit l’initiative de recueillir des fonds auprès des voisins et parents pour construire un nouveau temple sur les fondations de l’ancien et d’inviter des moines d’autres temples à s’y installer.

 

Nai Kroen entra au temple à 20 ans, y resta dix saisons et devint abbé avant de quitter la robe. Il épousa alors Kaew (แกว), fille du chef d’orchestre du tambon de Suan Prik (สวนพริก) non loin d’Ayuthaya. Ils eurent quatre filles, Pin, Bunma, Sap et On.

 

La première, Pin épousa Nai Kok Sae Tang dont elle eut deux fils, Koet et Tua. Leurs descendants quittèrent la région, utilisèrent des noms divers mais une partie d’entre eux conserva celui de Phanomyong. Une sœur de Pin, Bunma est par ailleurs l’arrière-grand-mère de Pounsuk, l’épouse de Pridi.

 

La seconde, Bunma, épousa Phra Phithakthepthani alias Duang, assistant du gouverneur d’Ayuthaya, et leur descendance prit le nom de Na Pombejra (ณ ป้อมเพชร) sur décision du roi Vajiravudh du 2 juillet 1913, qui leur avait  ce privilège regrettant – dit-il – de ne pouvoir les autoriser à porter le nom de Na ayuthaya (ณ อยุธยา) qui est son apanage et celui des personnes de sang royal (7).

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
La troisième, Sap, épousa un Chinois dont elle eut deux fils Ruan et Phung alias Khun Prasoet, trois filles, Suk, Phuak et Chan et d’autres qui ne firent pas souche.

 

La quatrième, Onest ignorée des souvenirs de Pridi.

 

Nai Kok Sae Tang, arrière-grand-père paternel de Pridi, était né en 1794 dans le village de Etang, district de Thenghai dans la région de Shantou en Chine. Ses ancêtres avaient quitté le Hokkien pour s’établir à Etang près du district de Hai Huang. Nai Kok Sae Tang vint se placer sous la protection du roi du Siam en 1814. Il était le fils de Seng, lui-même fils de Heng qui serait arrivé au Siam lorsque Seng était tout petit. La mère de Heng était la propre tante de Tae Ong, le nom chinois du roi Taksin. Heng participa à la lutte de Taksin contre les Birmans. Seng envoya ensuite son fils Kok Sae Tang pour faire du commerce au Siam.

 

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
Que savons-nous de Heng, grand père de Kok Sae Tang ?

 

Il est venu au Siam sous le règne de Suriyamarin ou Ekkhatat (เอกทัศ สุริยาสน์อมรินทร์) le dernier roi d’Ayutthaya et s’était installé avec des parents de Taksin dans le voisinage de Khlong Suanphlu (คลองสวนพลู) dans les environs d’Ayuthaya, qui était à l’époque un quartier chinois. Lorsque les Birmans envahirent le royaume, le roi appela son peuple à défendre la cité et de nombreux chinois, y compris Heng, se placèrent dans l’armée de Taksin.

 

Nous connaissons l’histoire, les Birmans investissent le pourtour de la ville et la bombardent avec des canons de gros calibres. Taksin constate que le roi  qui ne se comportait pas « selon les dix manières d'un roi » était incapable de défendre le pays ce qui signifiait que Ayuthaya était en grand danger. Il encourage alors les Thaïs et les Chinois sous son commandement à percer les lignes birmanes et à rejoindre les populations des campagnes pour établir une « armée du peuple » capable de sauver l’indépendance de la nation thaïe.

211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI …  VUE PAR PRIDI
Par ailleurs, la famille de Heng en Chine ne recevait pas de nouvelles de lui  depuis plusieurs années, les communications étant interrompues du fait des hostilités. Mais après que Taksin soit monté sur le trône et ait établi sa capitale à Thonburi, il autorisa la reprise du commerce avec la Chine. Par l’intermédiaire d’un capitaine de vaisseau, la mère de Heng envoya une lettre pour féliciter Taksin de sa montée sur le trône (rappelons qu’elle était sa tante) et demandant des nouvelles de son fils. Le roi lui répondit que son fils avait perdu la vie dans la défense du pays mais qu’il offrirait à sa famille d’importantes compensations financières.

 

Seng était né en Chine quelques mois avant que Heng son père ne rejoigne Ayuthaya. Sa mère considéra qu’il était alors en âge de faire le voyage pour aller servir le roi de Thonburi. Mais compte tenu du changement de dynastie au Siam, Seng préféra rester en Chine où il vécut comme paysan, il se maria et eut son fils Nai Kok. Lorsque celui-ci eut 20 ans, les efforts de ses parents pour vivre correctement s’avérèrent. Son père (avant sa mort) lui donna alors son héritage, un tamlung ตำลึง d’argent (60 grammes mais la somme était probablement considérable pour l’époque) pour aller chercher fortune au Siam. 

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1Il arriva à Bangkok, y resta peu de temps et rejoignit Ayuthaya. Il savait faire de la farine à partir de riz fermenté, à la façon des Chinois, des bonbons à la façon chinoise, les tofus, et le soja fermenté. Il utilisa donc son capital pour se livrer à ces activités. Il fit rapidement fortune. Pour étendre ses activités, il emprunta de l’argent à ses proches. Il acheta une maison flottante qu’il amarra à proximité du marché du temple de Phanomyong. Il fut capable de rembourser l’argent emprunté à ses créanciers, son statut avait changé, de petit capitaliste, il était devenu un capitaliste provincial moyen. Ainsi devenu « capitaliste moyen », il épouse Pin, fille de Nai Kroen comme nous le savons. Il apporte en guise de dot son capital et sa maison flottante. Il la transporta alors de son ancien emplacement face à la maison de son beau-père, non loin du temple Phanomyong. Lui et son épouse étendirent alors leurs activités, faisant des bonbons de style thaï et d’autres de style chinois et en créant d’autres (6). Il s’adapta à sa nouvelle situation, respectant les traditions chinoises sans entrer en conflit avec la culture et le mode de vie thaïs de son épouse. Très pieux, il pratiquait le bouddhisme thaï, devint collaborateur des moines du temple de Phanomyong mais continuait à pratiquer les cérémonies propres au bouddhisme chinois. 

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Riche, le couple possédait des esclaves, mais en pieux bouddhistes, ils leur rendaient leur liberté en les faisant ordonner comme moine, une méthode qu’ils transmirent à leurs enfants et leurs petits-enfants tant que l’esclavage resta une institution. Nai Kok mourut très âgé avant son épouse. Celle-ci le fit incinérer selon le rite bouddhiste en enterra ses cendres près de leur maison.

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Elle-même mourut peu de temps après. Ils avaient deux fils, Nai Koet et Nai Tua. Le premier se maria et s’installa dans la maison de famille qu’il avait reçue en héritage. Le second se maria et s’installa à quelques centaines de mètres de là.

 

Nai Koet était né sous le second règne (1824-1851). Lorsqu’il était petit et avait appris à nager, il tomba un jour de la maison flottante dans le canal. Ses parents aidés d’autres voisins, réussirent à la tirer de l’eau. Nang Pin sa mère décida avec l’accord de Nai Kok son père de l’appeler « Bunkoet » (บุญเกิด mérite-naissance) en guise de reconnaissance mais rapidement, le nom fut abrégé en Koet.

 

Il commença à étudier le thaï avec l’abbé du temple de Phanomyong. Quand il eut vingt ans, il devint moine une saison au même temple puis retourna ensuite aider ses parents dans leurs affaires.

 

Plus tard, il épouse Khum, fille d’un commerçant du tambon de Phra Ngam (พระงาม) dans l’amphoe de Wisetchaichan (วิเศษชัยชาญ) dans la province d’Angthong  (อ่างทอง). Ils héritèrent de l’affaire de Nai Kok et Nang Pim et la firent prospérer. Ils améliorèrent encore la qualité des bonbons, trouvèrent des formules pour les tofus et la fermentation du soja à l’aide d’un professeur venu de Chine pour en enseigner les secrets à leurs enfants. Cette recette, populaire auprès de la population d’Ayuthaya fut ensuite transmise aux générations suivantes. Ils avaient un statut de capitalistes, plus encore que leurs parents et possédaient leurs propres esclaves. Nai Koet aimait la musique, un héritage venu de ses ancêtres maternels, avait constitué un orchestre à cordes et initié l’un de ses fils à la musique.

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Il mourut à un âge avancé. Après sa crémation, Nang Khum et ses enfants construisirent un petit pavillon de style chinois derrière le mur de l’ubosot du temple de Phanomyong pour y placer ses cendres.

 

Ils eurent huit enfants, Nang Faeng, Nai Huat, Nai Chun, Nangsao Nguay, Nai Chai, Nai Ho, Nai Siang (le père de Pridi) et Nang Bunchai. Plusieurs se marièrent et quittèrent la région. Nai Huat, l’aîné des garçons, s’installa dans une maison proche de Wat Choeng Tha Wat Choeng Tha (à Ayuthaya).

 

Nai Chun s’installa près du Wat Samwihan วัดสามวิหาร à Ayuthaya et déménagea ensuite près du Wat Monthop à Ayuthaya (วัดมณฑป). Nai Chai s’installa dans la tambon de Paknam (ปากน้ำ) dans la région de Singburi (สิงห์บุรี). Nai Ho s’installa dans l’île de Loi ( ?) près du Wat Saphan Klua (วัดสะพานเกลือ) dans la province de Chonburi (ชลบุรี). Nang Faeng et Nang Bunchai, les deux filles, se marièrent et leurs maris avaient apporté en dot des maisons flottantes près du temple de Phanomyong. Nangsao Nguay resta fille. Ses frères et sœurs lui laissèrent la maison familiale et elle continua les activités de ses parents.

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Nai Siang, eut une vie plus aventureuse.

 

Les enfants mariés firent leur vie avec le capital hérité de leurs parents. Certains purent prospérer d’autre déclinèrent. En ce qui concerne l’activité de Nai Koet et Nang Khum, les enfants furent incapables de la maintenir et encore moins de la développer en raison de la concurrence.

 

Plus tard, le gouvernement installa la direction du Monthon dans le palais de  Chankasem  จัทรเกษม et toutes les administrations aux alentours. Le gouvernement créa aussi le marché de Hua Ro หัวรอ. Ces transferts étaient nécessités par l’envasement du Khlong Muang. Les environs du temple furent désertés et la vie y devint de plus en plus difficile.

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Un père atypique, religieux, cultivé, musicien, poète, médecin et agriculteur malchanceux.

 

Nai Siang était né en 1866. Il avait étudié le thaï et le pali au temple de Salapun (วัด สาลาปูน) à Ayuthaya. Il écrivait des poèmes, jouait de la musique et était particulièrement talentueux au violon et à l’harmonica. Quand il eut vingt ans, il passa trois saisons comme moine au temple de Phanomyong. Une fois quitté la robe, il épousa Lukchan fille de Luang Phanitphatthanakon (Bek) et de Nang Phanitphatthanakon (née Lek Kitchathon). Après son mariage, plusieurs personnes lui conseillèrent de rejoindre les services gouvernementaux compte tenu de ses connaissances. Mais il préférait sa liberté. Il s’intéressa à la vaccination contre la variole auprès aux côtés du docteur Adamson (en réalité Hans Adamsen) devenu plus tard Phra Bambatsappharok. Devenu médecin, il fut chargé de la vaccination auprès des populations locales.

 

Nous le retrouvons ensuite dans les environs de Phra Phutthabat (province de Saraburi) comme exploitant forestier mais il fut frappé de malaria dont la région était infestée, dut quitter son exploitation en subissant de grandes pertes financières.

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Le couple se rend alors dans la région de Tha Luang (ท่าหลวง) dans la province de Lopburi (ลพบุรี) pour y cultiver le riz. Mais au bout de deux ans de mauvaises récoltes, ils se retrouvèrent perclus de dettes. Une nouvelle expérience dans la région d’Utapao (อู่ตะเภา), province de Rayong (ระยอง) fut également désastreuse. Nai Siang planta encore du riz dans l’amphoe de Wang Noi (วังน้อย) à Ayuthaya mais ses récoltes furent ravagées par des éléphants sauvages. Il subit en outre trois ans de sécheresse suivie de plusieurs années d’inondations dévastatrices. Ses plans de riz furent également ravagés par la maladie et ses buffles, il en avait six furent volés, ces larcins étaient paraît-il fréquent à cette époque. Plus tard, les travaux d’irrigation furent assurés par  the « Siam Land, Canals and irrigation company » (8). Cette société privée constituée en 1899 dans le cadre des programmes d’irrigation sous l’égide du prince Rangsit (รังสิต), l’un des fils du roi Rama V avait obtenu une concession gouvernementale et construisit un canal aux environs de ses terres mais il dut lui payer une redevance et, sans ressources, il dut contracter des dettes pour s’affranchir (9) qui s’ajoutèrent à celles dont il était déjà perclus. Ils durent lutter plusieurs années contre la pauvreté jusqu’au projet gouvernemental de « South pasak irrigation project » (un nouveau projet initié en 1902) qui lui permit de se reconstituer un capital. De capitalistes aisés, ils étaient devenus un couple de pauvres paysan criblés de dettes, vivotant et parvenant tout juste à se reconstituer un petit avoir.

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Nai Siang avait pris une seconde épouse nommée Pui.

 

De son épouse principale, Nang Lukchan, il eut six enfants, trois garçons et trois filles, Nang Tharathonphithak (Kep), notre Pridi (né le 11 mai 1900), Nai Lui, Nang Nitithanpraphat (Chun), Nang Noeng Limpinan et Nai Thanom.

 

De sa seconde épouse, il eut un garçon, Nai Athakittikamchom, et une fille, Nang Nom Tamsakun.

 

En 1913, environ trente ans après la mort de Nai Koet et Nang Khum, fut édictée la loi sur les noms de famille, ce dont la population n’était guère soucieuse. Les noms étaient donc attribués de façon autoritaire par les autorités administratives. Quelques-uns des ancêtres de Nai Koet avaient été militaires et leur nom leur avait été attribué par leurs officiers mais ils n’avaient aucun rapport avec leurs ancêtres. Nai Koet alla alors accomplir des dévotions auprès du supérieur des moines de la province, Phra Suwanwimonsin. Il lui demanda conseil d’autant que l’un de ses élèves était responsable de l’attribution des noms dans les environs d’Ayuthaya. Le moine connaissait l’histoire des ancêtres de Nai Siang et il conseilla le choix du nom de Phanomyong (10).

 

C’est à l’école du temple de Choengtha (วัดเชิงท่า) amphoe de Tha Wasukri (ท่าวาสุกรี) près d’Ayuthaya que Pridi commença ses études à l’âge de cinq ans ans et les continua dans l’amphoe de Tha Rua (ท่าเรือ) toujours dans la région d’Ayuthaya au Wat Ruak (วัดรวก) jusqu’en 1909.

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Il suivit ensuite un cursus secondaire brillant dans diverses écoles de temples jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il participe aussi souvent aux travaux des champs pour aider ses parents.

 

Deux événements surviennent alors à cette époque que sa famille considère avec une évidente sympathie et qui durent alimenter d’abondance les conversations familiales, n’oublions pas que le père de Pridi préféra mener une existence difficile mais libre plutôt que de servir le gouvernement royal :

 

En 1911, éclate la révolution chinoise qui abat la dynastie impériale, crée une république et agite beaucoup les milieux d’origine chinoise, des membres de Kuomintang venant prêcher la bonne parole non seulement à Bangkok mais à Ayuthaya au marché de Hua Ro.

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Par ailleurs en 1912 éclate la « révolte du palais » (กบฏประชาธิปไตย), « des patriotes courageux qui voulaient mettre fin au régime de monarchie absolue et qui furent trahis » nous dit Pridi (11).
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En 1917, il est admis étudiant à l’école de droit du ministère de la justice et apprend le français à l’association des avocats sous la direction de E. Ladeker, conseiller à la cour des causes étrangères. Il est admis à son diplôme d’avocat mais, trop jeune, il doit attendre l’année suivante pour exercer. Comme étudiant, et probablement pour financer ses études, il est en 1917 – 1918, clerc dans le bureau juridique de Phra Wichitmontri (Sut Khunthonchida), premier juge du monthon de Chumpon et vice-président du département de la justice militaire et en 1919 – 1920, deuxième clerc dans le département des affaires pénitentiaires et il est autorisé à intervenir parfois en qualité de conseiller.

 

En août 1920, c’est un tournant dans sa vie, il bénéficie d’une bourse du ministère de la justice pour venir étudier le droit en France. Il étudie d’abord le français et la culture générale au lycée de Caen. Il décroche le diplôme de bachelier en droit puis la licence à la faculté de Caen.

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De là, nous le retrouvons à Paris à la faculté de droit, incontestablement plus prestigieuse que celle de Caen, où il décroche un diplôme d’études supérieures en économie politique et un doctorat en droit « es sciences juridiques » en soutenant une thèse sur le très austère sujet « Du sort des sociétés de personnes en cas de décès d’un associé -  Etude de droit français et de droit comparé ») (12). En ce qui concerne l’économie politique, il a suivi les cours du professeur Auguste Deschamps qui enseigne « l’économie politique et l’histoire des doctrines économiques », très marqué par le socialisme utopique du XIXème en particulier Fourier et le proudhonisme…aux antipodes du marxisme.

 

A Paris, il anime comme président l’ « Association des étudiants siamois en France ». Cette association avait été créée en 1923 sous le nom de Samakyanukhrosamakhom (สามัคยานุเคราะห์สมาคม littéralement en français Association Siamoise d’Intellectualité et d’Assistance Mutuelle ou S.I.A.M.). Le Prince Prajadhipok, le futur Roi Rama VII, fut invité à la présider comme Premier Président Honoraire et leur rend visite en 1924. Pridi pose fièrement sur la photographie souvenir derrière le monarque (13).

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C’est par ailleurs au sein de de cette association de bienfaisance que se crée le groupe qui se baptise « parti du peuple » au terme de plusieurs jours de discussions en février 1927 dans une salle d’un immeuble du 9 de la rue du Sommerard, proche de la Sorbonne, actuellement hôtel de luxe.

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Ils sont sept, trois militaires, deux anciens combattants de la grande guerre et deux civils qui font bon ménage avec les galonnés :

 

Le Lieutenant Prayun Phamonmontri (ประยูร ภมรมนตรี) officier de réserve et commandant les gardes du corps de Rama VI, Phibun qui est à l’époque à l’école d’artillerie de Fontainebleau, le sous-lieutenant Thatsanai Mitphakdi (ทัศนัย มิตรภักดี), officier de réserve et étudiant à l’ école de cavalerie, assurément la plus distinguée de toutes les écoles militaires françaises, Nai Tua Laphanukrom, (ตั้ว ลพานุกรม), étudiant en sciences en Suisse et ancien volontaire de la guerre de 14, Charun Singhaseni alias Luang Siriatcha (จรูญ สิงหเสนี - หลวงสิริราช), employé à l’ambassade et ancien volontaire de la guerre de 1914 ; Nai Naep Phahonyothin (แนบ พหลโยธิน) étudiant en Angleterre et neveu de Phraya Phahon Phonphayuhasena (พระยาพหลพลพยุหเสนา)

.

C’est Pridi qui préside et qui est désigné comme président du futur parti. Le programme en sept points est clair, dont on se demande s’il constituait un ordre de priorité :

 

• suppression du pouvoir absolu,

• maintien de l’indépendance du pays sous toutes ses formes,

• maintien de la sécurité intérieure et abaissement de la criminalité,

• amélioration du bien-être du peuple,

• égalité des droits pour tous,

• assurer la liberté dans la mesure où elle n’est pas contraire aux points ci-dessus

• et fournir enfin une éducation au peuple.

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Le 2 avril 1927, après sept ans passés en France, c’est le retour au Siam. Il travaille pour le ministère de la Justice où il monte rapidement en grade et est honoré du titre royal de Luang Praditmanutham (หลวง ประดิษฐ์ มนู ธรรม)... « Luang », rappelons-le est un titre de noblesse attribué aux fonctionnaires méritants comportant des attributions honorifiques… et quelques avantages annexes : une sakdina de 800 à 3.000 raï (128 - 480 hectares). Mais « la révolution est en marche » et cinq ans plus tard, il entre de plein pied dans la vie publique.

 

Le pouvoir au peuple :

 

L’expression revient souvent sous sa plume. Le premier article de la constitution provisoire de juin 1932 affirme de façon solennelle la reconnaissance de la souveraineté du peuple et non plus celle du monarque. Pridi n’est pas un « homme du peuple », il se garde de s’en flatter, il a été élevé dans un milieu privilégié par la culture et les souvenirs des fastes passés de ses aïeux, il s’y étend même parfois avec une certaine complaisance mais il est difficile d’en faire l’ « ami du peuple » au sens du moins où l’entendait Marat, son amour du peuple semble parfois empreint d’un certain paternalisme ?

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Les premières élections ne donnèrent pas le beau rôle au peuple : Nous savons que la constitution de décembre 1932 a été suivie d’élections le 15 novembre de l’année suivante – selon une loi électorale dont il est le rédacteur - dans une assemblée nationale dont la moitié des membres n’étaient pas élus (15). 1.773.532 électeurs se sont présentés aux urnes, 41.50 % des 2.339.963 titulaires du droit de vote. Hommes ou femmes, majeurs,  – les femmes ont le droit de vote – mais ils ont tous du justifier qu’ils savaient lire et écrire car il est tout de même normal que le choix des destinées d’un pays soit effectué par des citoyens ayant un minimum incompressible d’éducation… singulière conception de la démocratie; on ne veut pas d’analphabètes bien que le peuple le soit probablement à plus de 50 %. Dans chaque arrondissement nos électeurs (lettrés) ont élu leurs délégués qui se sont ensuite rendu au chef-lieu des 70 provinces pour élire leurs représentants, un par province et deux si la population dépasse 150.000 habitants. Car le suffrage est universel, certes, mais à deux degrés. Nos délégués ou « grands électeurs » seront 5.036 pour élire leurs 78 représentants. Il y a pléthore de candidats mais ils sont tous « indépendants », pas d’étiquette de parti politique, c’est interdit,  ou de comité électoraux et nul ne semble le regretter. Les Siamois sont alors néanmoins très fiers d’avoir accordé le droit de vote aux femmes (celles qui savent lire et écrire), mais combien étaient-elles ? (16).

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La question de la « capacité des femmes » (17) s’est également posée lors de l’abdication de Rama VII, et de la nécessité de pourvoir à la succession, question que tous les membres du cabinet confièrent la tâche de résoudre  à leur deux juristes, Pridi et Yen Itsarasena (เย็น อิศรเสนา): tenant compte à la fois des Chroniques royales que Pridi détaille longuement et de la loi successorale de 1924 (18), le cabinet délibéra du 2 au 7 mars 1935 pour savoir lequel des membres de la dynastie Chakri serait apte à lui succéder. Beaucoup de casuistique dans cette interprétation de la loi de 1924 ! C’est singulièrement le rang de la mère qui va être pris en question ! La ligne Chakrabongsee (จุลจักรพงษ์) est écartée pour vice d’extranéité de l’épouse, simple infirmière ukrainienne d’extraction modeste mais pourtant anoblie par Rama V et dont on ne sait pas si elle avait acquis la nationalité siamoise ? La descendance du frère du roi Prajadhipok, Chuthathut Radilok (จุธาธุชราดิลก) est écartée unanimement pour descendre d’une femme « du commun » dont Pridi ne nous donne pas la définition. Celle du prince Boripath  (ou Paribatra บริพัตรสุขุมพันธุ์) est écartée tout aussi unanimement sous le motif parfaitement hypocrite qu’il avait été exilé par « le parti du peuple » lui-même et que ses alliances (notamment celle dont est issue l’actuel et atypique gouverneur de Bangkok) étaient « inégales ». Il ne reste plus en lice que la ligne Mahidol มหิดล, la mère du petit prince Ananda อันานท âgé de 9 ans, étant d’assez bon lignage pour avoir donné le jour à un roi ! « Le roi est mort, longue vie au roi » conclut Pridi en enterrant un peu vite Rama VII ! Nous sommes assez loin de ce vieux brocard du droit nobiliaire français exprimé un peu vulgairement « le coq anoblit la poule ». Sans frémir, le « père de la démocratie thaïe » considère qu’une femme du commun ne peut être mère d’un roi. Il n’est pas question qu’un Prince épouse une bergère.
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Dans tous ces écrits, discours, lettres ou souvenirs de Pridi, nous ne trouvons nulle part la moindre allusion à une éventuelle république, le mot n’est pas écrit. La question fut-elle envisagée par nos comploteurs qui prétendaient (sans eux-mêmes y croire) représenter le peuple ? Le caractère mystique, religieux, charismatique et sacré de la monarchie pour le peuple et probablement même pour les membres de la junte la rendait parfaitement irréaliste. Le petit Ananda fut accueilli à son arrivé à Bangkok par une foule en délire de 300.000 personnes. La suppression de l’absolutisme royal au profit d’une monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi règne sans gouverner, et cela, tous les membres des premiers cabinets, juristes ou pas, en ont d’évidence été conscients, mieux vaut, si l’on est attaché au pouvoir, y être premier ministre, ce que Pridi fut quelques mois  (avec une chambre des représentants élue de façon oligarchique) que roi. Kukrit Pramot (คึกฤทธิ์ ปราโมช), quoique de sang royal était trop loin du trône pour pouvoir y prétendre. L’histoire de la région en a apporté par la suite une éclatante démonstration : Norodom Sihanouk,  roi du Cambodge de 1941 à 1955 par résignation de son père, abdiqua à cette date … en faveur de son père probablement atteint – mesurons nos mots – « par la limite d’âge » pour devenir premier ministre avec quasiment les pleins pouvoirs que la couronne ne lui conférait pas. 

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Un petit roi de 9 ans poursuivant ses études à Lausanne était effectivement, pendant au moins 12 ans, jusqu’à sa majorité, moins encombrant pour un premier ministre ambitieux.

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Nationaliste ? Patriote ? Anti colonialisme ?

 

Le second point du programme concocté à Paris est  le « maintien de l’indépendance du pays sous toutes ses formes ». Dans le programme du parti du peuple du 24 juin 1932, il passe au premier rang avec plus de précisions « maintien de l’indépendance nationale sous toutes ses formes, politiques, judiciaires et économiques ». Le message est clair. On lit trop souvent, beaucoup trop souvent, que « le Siam est le seul pays d’Asie-du-sud-est à n’avoir jamais été colonisé » (19). Telle n’est pas la position du groupe des sept. Pridi fait souvent allusion à cette colonisation insidieuse de la France et de l’Angleterre qui a conduit à des « concessions territoriales » de territoires que les Siamois cultivés considéraient comme siamois, provinces Shan de Birmanie, sultanats de Malaisie, perte du Cambodge, de toute la rive gauche du Mékong et d’une province de la rive droite, prétentions de la France sur la bande de 25 kilomètres le long de la rive droite et aussi pertes de pans entiers de souveraineté par la création des privilèges judiciaires et fiscaux au profit des étrangers et de leurs « protégés » échappant à la justice, à l’impôt et au service militaire.

« Nationaliste », il l’était probablement au bon sens du terme, patriote en tous cas. Nous ne le voyons pas protester – il ne manifeste d’ailleurs guère de sentiments francophiles – lorsque, profitant de l’écrasement militaire de la France en 1940, Phibul engage les hostilités contre la France dans le seul but de récupérer les territoires Laos et Cambodgiens cédés sous la contrainte en 1893. Nous ne le voyons pas non plus protester lorsque, par le traité de Tokyo de mai 1941 aux termes duquel le Siam et la France considéraient les frontières entre le Siam et l’Indochine comme définitivement établies dans une situation équivalente – mutatis mutandis – à celle d’avant 1893. Nous n’avons pas lu non plus de protestations indignées lorsque, en 1941, des catholiques siamois de la province de Mukdahan furent massacrés au prétexte qu’ils étaient des collaborateurs pro-français ou que le consulat de Chiangmaï et les précieuses archives du consul Camille Notton furent incendiés.

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Il est premier ministre de mars à août 1946 guère avant la signature, le 17 novembre 1946 de l’ « accord de règlement franco-siamois » à Washington (20) Sans régler définitivement la question frontalières, l’accord renvoie le dossier à l’étude d’une commission pluripartite à laquelle le gouvernement de Pridi avait probablement donné ses instructions. Les délégués siamois eurent le courageen ce qui concerne les territoires de la rive gauche du Mékong de les revendiquer (compris le Laos encore français, ce que Phibun n’avait jamais osé demander) au vu d’arguments d’unité ethnique et géographique, arguments que la Commission balaya d’un trait de plume au motif essentiel que ce serait amputer l’Indochine française d’un tiers de son territoire. De même en ce qui concerne les territoires de la rive droite du Mékong enclavé dans le territoire siamois, l’analogie de langage, d’origine et de culture des habitants de chaque côté de la frontière actuelle ne suffisent pas, en eux-mêmes, à justifier une modification de cette frontière en faveur du Siam répondit la Commission. Et ce qui concerne le territoire de Bassac (Champasak) situé à l’ouest du Mékong et au nord de la rivière Se Lam Pao, n’épiloguons pas, même revendication siamoise, même réponse.
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La crainte des puissances coloniales était si vive qu’en 1927, lors de l’élaboration de leur programme à Paris, bien avant le coup d’état, le groupe des sept avait insisté sur la nécessité de mettre les puissances coloniales (France et Angleterre) devant le fait accompli par « une saisie rapide du pouvoir » de peur de leur intervention militaire ! Tous les putschistes enfin, étaient de la génération de Nehru, né en 1889, Soekarno, né en 1901 qui obtient l’indépendance de l’Indonésie en collaborant avec le Japon, Ho Chi Minh, né en 1890 qui libéra de l’Indochine française de la colonisation avec l’aide active des Soviétiques et de la Chine communiste, Aung San, né en 1915, libérateur de la Birmanie du joug anglais et ouvertement communiste puisque fondateur du parti communiste de Birmanie. Tous ont « libéré » leur pays par des chemins divers après la guerre mais par la lutte armée. En 1932, le risque d’une intervention armée française n’était pas une hypothèse d’école. A longueur de colonnes, « le Figaro » invoque la nécessité pour le gouvernement d’être vigilant en faisant fait état du risque de contagion d’un régime « bolchévisant » vers la proche Indochine (21).
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C’est probablement aussi par un sentiment tout aussi patriotique et anti colonialiste que Pridi, probablement plus lucide que Phibun, a fait le choix d’entrer en résistance contre le Japon, conscient de ce que la colonisation japonaise en Chine, en Corée et en Mandchourie avait eu d’ignoble.

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Communiste ?

 

Pridi a été blanchi de l’accusation de communisme lancée il est vrai à une époque où ce seul mot suffisait à ruiner une carrière politique ! Dans le programme de 1927, deux points concernent l’économie et restent dans le flou artistique : l’ « amélioration du bien-être du peuple », et l’ « égalité des droits pour tous », nous n’y voyons aucune trace de bolchévisme.

 

Le programme de son premier gouvernement selon son discours à la chambre du 25 mars 1946, est, en ce qui concerne le domaine économique, du « tout pour l’agriculture ». Celui de son second cabinet, le 13 juin 1946, reprend les mêmes déclarations d’intention (22).  

 

Nous retrouvons évidemment les traces de l’enseignement du professeur Auguste Deschamps dont nous avons dit qu’il était très marqué par le socialisme utopique du XIXème en particulier Fourier et le proudhonisme… Quant au système coopératif préconisé avec chaleur par Pridi, il est aux antipodes du marxisme selon Marx et Engels qui y ont toujours été hostiles. Le modèle de l’Union soviétique, que ce soit en 1927 ou dans les planifications ultérieures à partir de 1928 démontra un échec retentissant.

 

Les grandes lignes du programme économique élaboré par Pridi en 1933 (« Outline economic plan ») insistent à longueur de pages sur la nécessité d’établir un  système coopératif, de respecter la propriété individuelle pour permettre à tous de bénéficier du profit de leur travail en respectant la libre entreprise et la propriété privée, de créer un système de couverture sociale pour la santé, d’encadrer les prêts d’argent et de lutter contre les « parasites sociaux », ou « parasites sociaux par la naissance » le mot revient souvent (23). Il cite enfin à plusieurs reprises aussi Friedricht List, un économiste allemand, qui préconise un système économique assez fuligineux mais qui fut en tous cas critiqué avec virulence par Marx (24).

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N’oublions pas l’ « amour de la nation et la nécessité de développer l’enseignement du peuple ».

 

N’oublions pas non plus que si la famille de Pridi dans ses deux branches a des ascendances flatteuses, que si la famille de son père a été riche, qu’il a été élevé dans une atmosphère de culture (musique, poésie), elle a connu la ruine, la rapacité des prêteurs d’argent susceptibles de mettre les débiteurs en esclavage, celles des propriétaires fonciers, celle des sociétés en charge de l’irrigation et des sociétés commerciales nées de la modernisation du pays dont les prébendes tombent dans l’escarcelle des princes de la famille royale... Société pyramidale organisée selon le système de la sakdina : en haut le roi qui avait le pouvoir suprême, au-dessous les princes et les mandarins, ensuite les hommes libres corvéables, enfin les esclaves qui étaient au niveau le plus bas. C’est le roi qui accordait des terrains à ses sujets. Mais ces terrains ne leur appartenaient pas : ils en avaient l’usage mais pas la propriété. Le roi était le seul propriétaire de tous les terrains du royaume.

 

Pridi a participé au travail des champs et connu les aléas de la sécheresse, des inondations, les ravages des animaux sauvages et les vols des outils de travail puis la nécessité de travailler pour payer ses études avant de bénéficier d’une bourse royale Il a connu la peine des paysans, plus de 90 pour cent de la population à cette époque, il a souhaité y apporter remède, ce n’est pas le critère d’un bon bolchévik (25).

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Un pieux bouddhiste ?

 

Pridi a été élevé dans le bouddhisme, dans une famille de pieux bouddhistes. Son père, c’est exceptionnel, connaît le pali, la langue sacrée du bouddhisme dans laquelle on prie. Il a fait ses études primaires et secondaires dans les temples, il n’y en avait d’ailleurs pas d’autres. Dans un discours prononcé à l’occasion du deuxième anniversaire du coup d’état, en 1934, il affirme que ses actions ont toujours été guidées par les « principes du bouddhisme ». Il s’agit d’ailleurs là d’une raison supplémentaire pour lui dénier la qualité de communiste pour lequel, comme chacun sait « la religion est l’opium du peuple » (26). 

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Les deux premières constitutions de 1936 dont il fut le rédacteur (et les suivantes jusqu’à ce jour) prévoient que le souverain doit professer la foi bouddhiste (27). Expression de ses convictions personnelles ou (et ?) hommage rendu à la croyance immémoriale d’une population dans son immense majorité bouddhiste à l'incarnation d'une divinité brahmanique en la personne du Roi ?

 

Nous nous sommes posé la question de savoir si les sept années passées à Paris ne l’avaient pas conduit à prendre un certain recul ?

 

Deux éléments nous conduisent à poser une question sur une éventuelle initiation maçonnique, mais poser une question  n’est pas y répondre :

 

Pridi a été à la Faculté de droit de Paris, contemporain de Duong Van Giao qui a été « initié » en France en 1924 à Paris à la loge Jean Jaurès appartenant à la « Grande Loge de France ». Avocat, il fut radié du barreau en 1936, il quitte Saigon pour Bangkok et devient conseiller de Pridi. Celui-ci lui servira ultérieurement de conseiller après le coup de force japonais de mars 1945 et l’affirmation de l’indépendance du Vietnam (28). Solidarité entre « frères » ou simple amitié de Faculté ?

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Il est par ailleurs mort en exil à Paris le 2 mai 1983. Il a été conformément à sa foi bouddhiste incinéré au crématorium du Père Lachaise et ses cendres sont retournées dans son pays natal. Son éloge funèbre a été alors prononcé par Bruno Baron-Renaultun éminent économiste alors Président de Ia Commission des affaires étrangères du Mouvement des Radicaux de Gauche, (29), mouvement qui est ouvertement une officine du Grand Orient de France.

 

Nous n’entrerons pas dans des discussions byzantines et d’ailleurs sans le moindre intérêt sur la compatibilité entre la maçonnerie et le bouddhisme. Si Pridi a été « initié », ce n’est qu’une hypothèse, il lui était difficile de s’en vanter puisque la constitution qu’il avait lui-même rédigé interdit purement et simplement les sociétés secrètes, ce qui visait les triades chinoises était également applicable à la franc-maçonnerie.

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Sa vie privée :

 

C’est un sujet sur lequel Pridi ne s’attarde guère, il est comme tous les Thaïs assez pudique.

 

Nous ignorons tous de ses frères et sœurs. Son épouse, nous l’avons vu, est sa lointaine cousine, Pounsuk Banomyong (พูนศุข พนมยงค์) de la famille Na Pombejra (ณ ป้อมเพชร). Elle est née le 2 janvier 1913 à Samutprakan (สมุทรปราการ) la cinquième d’une phratrie de douze enfants. Son père est un haut fonctionnaire qui lui fit faire ses études en collège catholique Saint-Joseph à Bangkok. 

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Le mariage est célébré le ? 1929. Elle se réfugie chez ses parents lors du coup d’état. Elle sera brièvement incarcérée avec un de leur fils en 1952. Après sa libération, diverses péripéties et des difficultés financières qui la conduisirent à reprendre le négoce des bonbons de ses ancêtres, elle put rejoindre son mari dans son exil puis en France dans leur petite maison de banlieue à Anthony. Après la mort de son mari, elle put retourner en Thaïlande en 1986 où elle mourut fort âgée à l’hôpital Chulaongkorn le 12 mai 2007.  Elle déclarera à un journaliste avant sa mort, se rappelant le passé, qu’elle avait vécu avec son mari une vie de sacrifice et d'abnégation avec pour seul souci le bien-être du peuple en dehors de toute corruption (30). Les photographies donnent l’image d’un vieux couple heureux, des Philémon et Baucis Siamois.

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Le couple, avons-nous vu sur l’arbre généalogique ci-dessus, eut six enfants.
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L’un d’entre eux, Pan (et non Parl นาย ปาล พนมยงค์), l’aîné de leurs fils, est né le 12 décembre 1931 et mort  le  9 Septembre 1951. Il fit ses études de droit en France après un passage temporaire au temple après des études secondaires à l’école Saint-Gabriel. Il fuit le pays en 1947 après un bref passage au ministère des affaires étrangères. De retour en Thaïlande, il fut arrêté avec sa mère. Si celle-ci ne fit que 84 jours de détention, le procureur ayant renoncé aux poursuites contre elle, il fut condamné à une peine de 13 ans et 4 mois d'emprisonnement sous l’accusation de trahison mais fut amnistié en 1957. Il se lance alors dans la profession d’avocat. Lors des événements du 6 octobre 1976, le massacre à l’université de Thammasat, il prend la fuite et rejoint ses parents en France. De retour en Thaïlande lorsque le calme fut revenu, il décède d’un cancer le 9 septembre 1981 à l'âge de 49 ans et 9 mois. Sa mère avait pu revenir à son chevet.  

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Un autre garçon, Sukprida (ศุขปรีดา พนมยงค์) né le 5 septembre 1935 et mort le 29 octobre 2010 fut un spécialiste de l'histoire politique s’intéressant en particulier à la lutte du Vietnam et du Laos pour « la liberté ». Il termina sa carrière comme consultant à l' « Electricity Company Limited » jusqu’à sa mort. Il passe pour avoir mené « une vie joyeuse ». Tous deux ont une descendance qui perpétue la lignée de leur grand-père (30).

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Ne citons pour conclure que ces quelques lignes extraites de son éloge funèbre :

 

…Si nous avons été nombreux à dire un dernier adieu à Pridi BANOMYONG, c'est encore - et sans doute surtout - parce que celui-ci a su rester, jusqu'à Ia fin, le symbole de Ia lutte qui se poursuit en Thaïlande pour une société plus juste. Au pouvoir à Bangkok, en exil à Pékin, puis à Paris, Pridi BANOMYONG plaida toujours pour un socialisme humaniste, ce qui lui a valu haines et rancœurs, tant du côté des militants communistes - qui lui reprochaient souvent sa modération - que de la part des conservateurs, hostiles à toute réforme…

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NOTES

 

(1) http://www.pridi-phoonsuk.org/pridi-by-pridi/  site de « The Pridi Banomyong fondation » et « Pridi by Pridi, selected writings on life, politics and economy » Silkworm books, 2000, ISBN 974 7551 35 7. Les traductions sont de Chris Baker et Madame Pasuk Phongpaichit, professeur d’économie à L’université Chulalongkorn.
 
(2) En France, les nourrices royales étaient traitées fastueusement et le plus souvent anoblies, Phra Phetracha (พระเพทราชา), fondateur de la dernière dynastie d’Ayuthaya, était si l’on en croit La Loubère, frère de lait du roi Naraï et remplissait à la cour les fonctions prestigieuses de chef de l’éléphanterie royale. Les sites thaïs consacrés au temple nous disent que Prayong aurait été la nourrice du Roi Naraï (né en 1633) et que le temple aurait été construit sous son règne.

 

(3) Nous avons longuement parlé de ce monarque et de la découverte miraculeuse de cette relique dans notre article 71 « Les huit rois du début du XVIIème  (1605-1656) ».

 

(4) Saraburi est à 40 km environ d’Ayuthaya.

 

(5) Nous n’avons pu le situer.

 

(6) Les secrets perdurèrent puisque l’épouse de Pridi, lorsqu’il fut contraint de fuir à Singapour et avant de pouvoir le rejoindre en Chine, se trouva totalement démunie et dut, pour assurer son riz quotidien vendre les bonbons qu’elle confectionnait. Les recettes de cuisine font aussi partie des traditions familiales.

 

(7) Ce nom qui est aussi un titre est actuellement porté par un ancienne épouse de Thaksin Shinawat, il y a probablement un lien de parenté ?

 

(8) Le projet de Rangsit fut le premier programme d'irrigation globale de la Thaïlande conçu pour développer la culture du riz dans les terres vierges de bassin inférieur. 1.600 kilomètres de voies d'eau devaient être creusé sur une période de vingt-cinq ans. La première a été concentrée dans la région de Rangsit à 20 kilomètres au nord-est de Bangkok; La deuxième étape devait se situer sur le côté ouest de la Chao Phraya près de Suphan Buri. Ces canaux différaient des canaux traditionnels selon un mécanisme complexe nécessitant l’intervention de la technologie occidentale et des machines que le gouvernement thaïlandais a commandé une entreprise thaïlandaise et italienne créée à cette fin, la « Siam Land, Canals and irrigation company ». C’était en réalité  conférer à des intérêts privés un monopole virtuel sur la construction des canaux et l'aménagement du territoire dans tout le royaume pour vingt-cinq ans. La société devait financer l'opération sur ses fonds propres et, en retour, se voir accordé le droit de louer les terres et vendre l’eau. En raison de multiples difficultés techniques, après que 835 kilomètres de canaux aient été creusés, le gouvernement annula le contrat.

 

(9) N’oublions pas que l’esclavage pour dette existait encore à cette époque.

 

(10) Voir notre article 169 « Rama VI crée l’état-civil Siamois. La transcription officielle de พนมยงค์ est Phanomyong mais la différence en thaï entre le P ou le PH et le B est souvent insensible à l’oreille. Respections celle choisie par Pridi, Banyomyong

 

(11) Voir notre article A 86 « Le coup d’état manqué de 1912 ». Mais n’oublions pas non plus que le désir d’abolir l’absolutisme royal n’était pas l’apanage des milieux « progressistes ». Le roi Rama V lui-même avait en 1885 chargé son cousin, ambassadeur à Paris, le prince Prisdang (ปฤษฎางค์) de mettre à l’étude du projet de réforme des institution, qu’il considérait comme nécessaire, en préparant une constitution écartant l’absolutisme royal. Voir également notre article A - 194 « Le premier projet de constitution de 1885 ».

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(12) Récompensée d’une mention « très bien » cette thèse a été publiée le 16 février 1927 à Paris, par la « librairie de jurisprudence ancienne et moderne - L. Chauny et L. Quinsac ». C’est une thèse de « doctorat d’état » (héritier du doctorat institué par Napoléon, qui conférait le plus haut grade universitaire) et non de « doctorat de troisième cycle » alors accordé plus facilement aux étudiants étrangers. Il se flatte d’être le premier Thaï à avoir accédé à ce grade prestigieux. Sur cette photographie que l'on trouve partout, il porte fièrement une robe d'avocat français aux trois rangs d'hermine, "privilège" des docteurs en droit et non une robe d'avocat siamois !
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(13) Elle fonctionna jusqu’après la révolution siamoise de 1932. Elle changea ensuite son nom en « Association des Etudiants Thaïlandais en France » sous patronage royal en 1936. Ses activités seront suspendues pendant la Seconde guerre mondiale. Cette société existe toujours mais n’a pas d’archives antérieures à 1949.

 

(14) « Réinventer le Siam : Idées et culture en Thaïlande 1920 – 1944 ».

 

(15) Voir notre article A 182 « Une Journée d’élections peu ordinaire ! »

 

(16 ) Citons une liste qui est loin d’être limitative dans dates auxquelles les femmes ont été admises à voter dans différents pays après ou bien après le Siam : 1938 : Roumanie et Bulgarie1939 : Salvador1940 : élections provinciales à Québec1942 : République dominicaine1944 : France1945 : Yougoslavie1945 : Italie1945 : Japon1946 : Espagne  (pour les femmes mariées seulement), 1947 : Argentine, et Venezuela1948 : Belgique (en 1920 pour les élections communales), 1952 : Liban (réservé aux femmes titulaires d'un certificat d'études primaires jusqu'en 1957… un peu comme au Siam), GrèceBolivie et Inde1953 : Mexique1954 : ColombiePakistan et Syrie1955 : Pérou et Égypte1957 : Tunisie195 8 : Algérie française1961 : Paraguay1962 : Monaco1963 : Afghanistan1974 : Portugal,1984 : Liechtenstein1984 : Afrique du Sud (pour les femmes métisses), 1994 : Afrique du Sud (pour les femmes noires)…etc  pour l'Arabie, 2015...

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(17) Rappelons tout de même que Pridi a fait de brillantes études juridiques en France et qu’il y a appris qu’à cette date, la femme mariée était juridiquement incapable (sous-entendu d’accomplir la plupart des actes juridiques) les termes de l’ancien article 1124 du code civil étant suaves «  Les incapables de contracter sont les mineurs, les interdits, les femmes mariées dans les cas exprimés par la loi … ». Cette disposition n’a été abrogée que le 18 février 1938. Lorsque les étudiants en droit savaient  faire la fête, le 18 février était considéré comme journée de deuil mais ces traditions se perdent.

 

(18)  Voir notre article 175 « La loi du palais pour la succession royale en 1924 »

 

(19) Voir en particulier nos articles A 38 « La Thaïlande n'a jamais été colonisée ? Vous en êtes sûr ? » et 177 « Le Siam de Rama VI retrouve tous ses droits souverains en 1925 ».

 

(20) Voir nos deux articles 204 « LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE » et 205 « LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE (Suite) ».

 

(21) Par exemple dans le numéro du 30 juillet 1933 dans un article particulièrement virulent signé du Dr A. Legendre ( ?).

 

(22) «  ….Le gouvernement doit accorder une attention particulière à l'agriculture, par exemple, établir et soutenir les coopératives agricoles, développer une classe moyenne agricole, soutenir les quatre cultures essentielles, le riz, le soja, le coton et le tabac, promouvoir la plantation de riz se souche sélectionnées, sélectionné souche, favoriser les races animales indigènes,  réduire les importations, continuer la construction de projets d'irrigation existantset concevoir des systèmes d'irrigation pour les agriculteurs dans toutes les régions….  Le gouvernement interdit du tuer les buffles, qui sont des outils importants pour les agriculteurs thaïlandais…. Le gouvernement doit fournir des plants de riz sélectionnés aux agriculteurs pauvres, à temps pour la prochaine campagne de semis… Le gouvernement doit fournir l'assistance vétérinaire pour empêcher l'éclosion des maladies qui, pour l’instant prévalent dans les provinces centrales….Réparer et faire revivre les systèmes de transport et accélérer les importations nécessaires à ces projets…. Lutter contre le prix élevé des produits de consommation…Augmenter le nombre d'industries dirigées par des coopératives dans le secteur privé… ».

 

(23) Cette terminologie très polémique nous paraît avoir quelques analogies avec les termes utilisés à la même époque par la droite française fascisante, « la finance anonyme et vagabonde à profil de bouc ». Le président Daladier pour sa part, même farine, préférait parler des « deux cents familles maîtresses de l'économie française et, en fait, de la politique française ».

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(24) Il le baptise « protectionnisme éducateur » avec pour objectif de protéger sur le moyen terme le marché national afin de permettre sur le long terme un libre-échange qui ne soit pas à sens unique. Son but est l'éducation industrielle d'une nation. Sa théorie concerne donc particulièrement les pays en voie de développement. C’est évidemment ce qui a intéressé Pridi : Les pays de la zone tempérés sont propres au développement de l'industrie manufacturière. Les pays de la zone torride ont un monopole naturel à la production de matières premières. Il doit donc y avoir une division du travail spontanée et une coopération des forces productives entre ces deux groupes de pays.

 

(25) Nous qualifierions plus volontiers, au XXIème siècle ce système de « populiste ». Il y aurait probablement des comparaisons à faire avec le programme dit « populiste » des « rouges » de Thaksin Chinawat (ทักษิณ ชินวัตร) qui portait les espoirs des paysans misérables. Nous trouvons plus curieusement quelques similitudes avec le programme des phalangistes espagnols exposé par leur fondateur, José-Antonio Primo de Rivera, en 1934, simple coïncidence de dates, dont le système de « national-syndicalisme » préconisait un système coopératif d’organisation de l’économie. Cette frange de la droite extrême espagnole fut rapidement éradiquée par Franco, tout au service des propriétaires de latifundiae, qui considérait ses positions économiques comme du dangereux bolchévisme. Il en fut de même avec le « justicialisme » de Juan Péron qui portait l’espoir des « descamisados » argentins et qui fut considéré lui aussi par les élites comme un dangereux communiste tout simplement parce qu’il préconisait une redistribution plus juste des richesses. La « peur rouge » a régné dans le monde bien avant Mac Carthy. 

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(26) Bouddhisme et communisme n’ont jamais fait bon ménage : Les Chinois ont éradiqué le bouddhisme tibétain, les Soviétiques ont systématiquement assassiné tous les lamas bouddhistes de leur république de Mongolie, la Corée du nord « décourage » toujours la pratique religieuse.

 

(27) Article 4 de celle de décembre 1936 : « Le Roi doit professer la foi bouddhique. Il est le mainteneur de la religion ». Voir notre article 189 - 1 « LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932. »

 

(28) Voir à ce sujet l’article de Jacques Dalloz « Les Vietnamiens dans la franc-maçonnerie coloniale » in Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 85, n°320, 3e trimestre 1998. pp. 103-118.

 

(29) Journal de la Siam Society de 1983, pp. 262 – 263.

 

(30) Sources (en thaï) : http://prachatai.com/journal/2007/05/12679

 et http://www.pridiinstitute.com/autopage/show_page.php?h=48&s_id=15&d_id=15

Des ascendances directes ou collatérales prestigieuses :

 

Ce qu’en dit Pridi est évidemment le fruit de la tradition orale familiale. Si elle est toujours respectable, parfois embellie, il y a évidemment des limites temporelles à l'oralité et au maintien de la mémoire, surtout dans les sociétés où l’écrit est peu répandu : cette question a fait l’objet de nombreuses études pour l’Afrique (mais apparemment pas pour l’Asie ?) Certains peuples d'Afrique peuvent se souvenir d'évènements marquants remontant plusieurs siècles en arrière, même si avec le temps les détails sont oubliés, transformés ou enjolivés. Si Pridi appartient à une famille de lettrés, tous les écrits la concernant ont probablement disparu lors du sac de leur maison familiale par les Birmans.

 

Sur la rive nord du Klong  Muang  (คลองเมือง) à un kilomètre à l’ouest de l’ancien mur du palais (Ayuthaya อยุธยา) se trouve un temple. Les anciens nous ont transmis l’histoire de la nourrice de l’un des rois de la période d’Ayuthaya qui avait construit un temple. Cette nourrice s’appelait Prayong (ประยงค์, c’est le nom d’un arbre aux vertus médicinales, Aglaia odorata Lour). A cette époque, le choix de la mère nourricière des princes obéissait à des règles très strictes et l’on peut penser que la fonction était prestigieuse. La nourrice devint riche en tous cas puisqu’elle put construire ce temple (2).

 

A cette époque, le peuple d’Ayuthaya prononçait le mot qui définit la nourrice en langage royal (rachasap) พระนม, phranom, phanom, en avalant le « R » et l’écrivait phnom พนม en éludant le « A ». En outre, lorsque ces personnes utilisaient des mots à plusieurs syllabes, ils avaient tendance à supprimer la première ou la dernière, ainsi Prayong devenait volontiers Yong. La population d’Ayuthaya connaissant cette nourrice sous le nom de Phanomyong (พนมยงค์). Par conséquent le temple portait le nom de la personne qui l’avait construit, et ce nom avec cette orthographe (วัด พนมยงค์) traversa les générations. Aux environs de 1923, certains orthographièrent le nom de façon différente, lui donnant un sens différent de son sens historique. On l’appelle aujourd’hui parfois watmènomyong (วัดแม่นมยงค์ le temple de la nourrice Yong)

 

Quand notre nourrice Phrayong ou Phanomyong eut terminé la construction du temple, elle vint accomplir ses dévotions au wat Phraphuttabat  (วัดพระพุทธบาท) ainsi appelé car il contient une sainte empreinte du pied de Buddha découverte miraculeusement en 1623 par le roi Songtham (3). Ce temple a été saccagé par les Birmans et sa structure actuelle est récente. Elle se rendit ensuite au wat Phraphuttachai (พระพุทธฉาย) dans la région de Saraburi (สระบุรี) (4). Elle fit construire un chedi en hommage à Buddha au sommet d’une colline à environ 10 kilomètres au sud de la montagne de Phrachai (เขา พระฉาย สระบุรี). Les habitants appelèrent cette colline la colline Phanomyong.

 

Notre nourrice établit ensuite sa résidence au sud du Klong  Muang  face au temple qui portait son nom, Phanomyong, et sa descendance resta dans les environs. Les années s’écoulèrent et ils devinrent incapables de remonter leur généalogie sur plusieurs générations mais il y avait un lien entre eux, ils savaient tous que le temple était celui construit par leur ancêtre. Même ceux qui avaient quitté la région revenaient y accomplir les mérites.

 

Après plusieurs générations, la maison construite par Prayong était par héritage échue à un dénommé Nai Kroen (นายเกรินทร์) né à l’époque de l’invasion d’Ayuthaya par les Birmans en 1767. Son père (dont le nom est oublié) avait été à la tête d’une armée qui s’était opposée aux Birmans dans le tambon de Sikuk ศรีสุก (5). Il y perdit la vie. Quand la mère de Nai Kroen apprit la nouvelle de la mort de son époux, les envahisseurs approchaient de la ville. Elle prit Nai Kroen son fils, quelques parents et s’enfuirent dans la direction de  la rivière Pasak (แม่น้ำป่าสัก) chez des parents dans le tambon de Tha Luang (ท่าหลวง) aux environs de Saraburi. Ils pensaient être ainsi éloignés des lignes ennemies. Ils y restèrent jusqu’à ce que le roi Taksin (ตากสิน) boute les ennemis hors du pays. La mère de Nai Kroen retourna alors dans sa maison face au temple de Phanomyong. Elle avait été détruite par les Birmans comme les autres maisons et les temples. Elle construisit donc sur le terrain une maison en bambou. Elle vécut alors de la confection et de la vente de bonbons. Ils étaient délicieux et furent rapidement connus sous le nom de « les bonbons de la maison en face du temple de Phanomyong ». Ses talents et ses secrets dans la confection des bonbons passèrent à ses descendants sur plusieurs générations (6). Les familles qui vivaient aux environs du temple avant l’invasion birmane redonnèrent vie au district. La mère de Nai Kroen prospéra et fut en état de remplacer rapidement sa maison de bambou par une maison de bois. Elle prit l’initiative de recueillir des fonds auprès des voisins et parents pour construire un nouveau temple sur les fondations de l’ancien et d’inviter des moines d’autres temples à s’y installer.

 

Nai Kroen entra au temple à 20 ans, y resta dix saisons et devint abbé avant de quitter la robe. Il épousa alors Kaew (แกว), fille du chef d’orchestre du tambon de Suan Prik (สวนพริก) non loin d’Ayuthaya. Ils eurent quatre filles, Pin, Bunma, Sap et On.

 

La première, Pin épousa Nai Kok Sae Tang dont elle eut deux fils, Koet et Tua. Leurs descendants quittèrent la région, utilisèrent des noms divers mais une partie d’entre eux conserva celui de Phanomyong. Une sœur de Pin, Bunma est par ailleurs l’arrière-grand-mère de Pounsuk, l’épouse de Pridi.

 

La seconde, Bunma, épousa Phra Phithakthepthani alias Duang, assistant du gouverneur d’Ayuthaya, et leur descendance prit le nom de Na Pombejra (ณ ป้อมเพชร) sur décision du roi Vajiravudh du 2 juillet 1913, qui leur avait  ce privilège regrettant – dit-il – de ne pouvoir les autoriser à porter le nom de Na ayuthaya (ณ อยุธยา) qui est son apanage et celui des personnes de sang royal (7).

 

La troisième, Sap, épousa un Chinois dont elle eut deux fils Ruan et Phung alias Khun Prasoet, trois filles, Suk, Phuak et Chan et d’autres qui ne firent pas souche.

La quatrième, Onest ignorée des souvenirs de Pridi.

 

Nai Kok Sae Tang, arrière-grand-père paternel de Pridi, était né en 1794 dans le village de Etang, district de Thenghai dans la région de Shantou en Chine. Ses ancêtres avaient quitté le Hokkien pour s’établir à Etang près du district de Hai Huang. Nai Kok Sae Tang vint se placer sous la protection du roi du Siam en 1814. Il était le fils de Seng, lui-même fils de Heng qui serait arrivé au Siam lorsque Seng était tout petit. La mère de Heng était la propre tante de Tae Ong, le nom chinois du roi Taksin. Heng participa à la lutte de Taksin contre les Birmans. Seng envoya ensuite son fils Kok Sae Tang pour faire du commerce au Siam.

 

Que savons-nous de Heng, grand père de Kok Sae Tang ?

 

Il est venu au Siam sous le règne de Suriyamarin ou Ekkhatat (เอกทัศ สุริยาสน์อมรินทร์) le dernier roi d’Ayutthaya et s’était installé avec des parents de Taksin dans le voisinage de Khlong Suanphlu (คลองสวนพลู) dans les environs d’Ayuthaya, qui était à l’époque un quartier chinois. Lorsque les Birmans envahirent le royaume, le roi appela son peuple à défendre la cité et de nombreux chinois, y compris Heng, se placèrent dans l’armée de Taksin.

 

Nous connaissons l’histoire, les Birmans investissent le pourtour de la ville et la bombardent avec des canons de gros calibres. Taksin constate que le roi  qui ne se comportait pas « selon les dix manières d'un roi » était incapable de défendre le pays ce qui signifiait que Ayuthaya était en grand danger. Il encourage alors les Thaïs et les Chinois sous son commandement à percer les lignes birmanes et à rejoindre les populations des campagnes pour établir une « armée du peuple » capable de sauver l’indépendance de la nation thaïe.

 

Par ailleurs, la famille de Heng en Chine ne recevait pas de nouvelles de lui  depuis plusieurs années, les communications étant interrompues du fait des hostilités. Mais après que Taksin soit monté sur le trône et ait établi sa capitale à Thonburi, il autorisa la reprise du commerce avec la Chine. Par l’intermédiaire d’un capitaine de vaisseau, la mère de Heng envoya une lettre pour féliciter Taksin de sa montée sur le trône (rappelons qu’elle était sa tante) et demandant des nouvelles de son fils. Le roi lui répondit que son fils avait perdu la vie dans la défense du pays mais qu’il offrirait à sa famille d’importantes compensations financières.

 

Seng était né en Chine quelques mois avant que Heng son père ne rejoigne Ayuthaya. Sa mère considéra qu’il était alors en âge de faire le voyage pour aller servir le roi de Thonburi. Mais compte tenu du changement de dynastie au Siam, Seng préféra rester en Chine où il vécut comme paysan, il se maria et eut son fils Nai Kok. Lorsque celui-ci eut 20 ans, les efforts de ses parents pour vivre correctement s’avérèrent. Son père (avant sa mort) lui donna alors son héritage, un tamlung ตำลึง d’argent (60 grammes mais la somme était probablement considérable pour l’époque) pour aller chercher fortune au Siam. Il arriva à Bangkok, y resta peu de temps et rejoignit Ayuthaya. Il savait faire de la farine à partir de riz fermenté, à la façon des Chinois, des bonbons à la façon chinoise, les tofus, et le soja fermenté. Il utilisa donc son capital pour se livrer à ces activités. Il fit rapidement fortune. Pour étendre ses activités, il emprunta de l’argent à ses proches. Il acheta une maison flottante qu’il amarra à proximité du marché du temple de Phanomyong. Il fut capable de rembourser l’argent emprunté à ses créanciers, son statut avait changé, de petit capitaliste, il était devenu un capitaliste provincial moyen. Ainsi devenu « capitaliste moyen », il épouse Pin, fille de Nai Kroen comme nous le savons. Il apporte en guise de dot son capital et sa maison flottante. Il la transporta alors de son ancien emplacement face à la maison de son beau-père, non loin du temple Phanomyong. Lui et son épouse étendirent alors leurs activités, faisant des bonbons de style thaï et d’autres de style chinois et en créant d’autres (6). Il s’adapta à sa nouvelle situation, respectant les traditions chinoises sans entrer en conflit avec la culture et le mode de vie thaïs de son épouse. Très pieux, il pratiquait le bouddhisme thaï, devint collaborateur des moines du temple de Phanomyong mais continuait à pratiquer les cérémonies propres au bouddhisme chinois. Riche, le couple possédait des esclaves, mais en pieux bouddhistes, ils leur rendaient leur liberté en les faisant ordonner comme moine, une méthode qu’ils transmirent à leurs enfants et leurs petits-enfants tant que l’esclavage resta une institution. Nai Kok mourut très âgé avant son épouse. Celle-ci le fit incinérer selon le rite bouddhiste en enterra ses cendres près de leur maison. Elle-même mourut peu de temps après. Ils avaient deux fils, Nai Koet et Nai Tua. Le premier se maria et s’installa dans la maison de famille qu’il avait reçue en héritage. Le second se maria et s’installa à quelques centaines de mètres de là.

 

Nai Koet était né sous le second règne (1824-1851). Lorsqu’il était petit et avait appris à nager, il tomba un jour de la maison flottante dans le canal. Ses parents aidés d’autres voisins, réussirent à la tirer de l’eau. Nang Pin sa mère décida avec l’accord de Nai Kok son père de l’appeler « Bunkoet » (บุญเกิด mérite-naissance) en guise de reconnaissance mais rapidement, le nom fut abrégé en Koet.

 

Il commença à étudier le thaï avec l’abbé du temple de Phanomyong. Quand il eut vingt ans, il devint moine une saison au même temple puis retourna ensuite aider ses parents dans leurs affaires.

 

Plus tard, il épouse Khum, fille d’un commerçant du tambon de Phra Ngam (พระงาม) dans l’amphoe de Wisetchaichan (วิเศษชัยชาญ) dans la province d’Angthong  (อ่างทอง). Ils héritèrent de l’affaire de Nai Kok et Nang Pim et la firent prospérer. Ils améliorèrent encore la qualité des bonbons, trouvèrent des formules pour les tofus et la fermentation du soja à l’aide d’un professeur venu de Chine pour en enseigner les secrets à leurs enfants. Cette recette, populaire auprès de la population d’Ayuthaya fut ensuite transmise aux générations suivantes. Ils avaient un statut de capitalistes, plus encore que leurs parents et possédaient leurs propres esclaves. Nai Koet aimait la musique, un héritage venu de ses ancêtres maternels, avait constitué un orchestre à cordes et initié l’un de ses fils à la musique.

 

Il mourut à un âge avancé. Après sa crémation, Nang Khum et ses enfants construisirent un petit pavillon de style chinois derrière le mur de l’ubosot du temple de Phanomyong pour y placer ses cendres.

 

Ils eurent huit enfants, Nang Faeng, Nai Huat, Nai Chun, Nangsao Nguay, Nai Chai, Nai Ho, Nai Siang (le père de Pridi) et Nang Bunchai. Plusieurs se marièrent et quittèrent la région. Nai Huat, l’aîné des garçons, s’installa dans une maison proche de Wat Choeng Tha Wat Choeng Tha (à Ayuthaya).

 

Nai Chun s’installa près du Wat Samwihan วัดสามวิหาร à Ayuthaya et déménagea ensuite près du Wat Monthop à Ayuthaya (วัดมณฑป). Nai Chai s’installa dans la tambon de Paknam (ปากน้ำ) dans la région de Singburi (สิงห์บุรี). Nai Ho s’installa dans l’île de Loi ( ?) près du Wat Saphan Klua (วัดสะพานเกลือ dans la province de Chonburi (ชลบุรี). Nang Faeng et Nang Bunchai, les deux filles, se marièrent et leurs maris avaient apporté en dot des maisons flottantes près du temple de Phanomyong. Nangsao Nguay resta fille. Ses frères et sœurs lui laissèrent la maison familiale et elle continua les activités de ses parents.

 

Nai Siang, eut une vie plus aventureuse.

 

Les enfants mariés firent leur vie avec le capital hérité de leurs parents. Certains purent prospérer d’autre déclinèrent. En ce qui concerne l’activité de Nai Koet et Nang Khum, les enfants furent incapables de la maintenir et encore moins de la développer en raison de la concurrence.

 

Plus tard, le gouvernement installa la direction du Monthon dans le palais de  Chankasem  จัทรเกษม et toutes les administrations aux alentours. Le gouvernement créa aussi le marché de Hua Ro หัวรอ. Ces transferts étaient nécessités par l’envasement du Khlong Muang. Les environs du temple furent désertés et la vie y devint de plus en plus difficile.

 

 

 

Un père atypique, religieux, cultivé, musicien, poète, médecin et agriculteur malchanceux.

 

Nai Siang était né en 1866. Il avait étudié le thaï et le pali au temple de Salapun (วัด สาลาปูน) à Ayuthaya. Il écrivait des poèmes, jouait de la musique et était particulièrement talentueux au violon et à l’harmonica. Quand il eut vingt ans, il passa trois saisons comme moine au temple de Phanomyong. Une fois quitté la robe, il épousa Lukchan fille de Luang Phanitphatthanakon (Bek) et de Nang Phanitphatthanakon (née Lek Kitchathon). Après son mariage, plusieurs personnes lui conseillèrent de rejoindre les services gouvernementaux compte tenu de ses connaissances. Mais il préférait sa liberté. Il s’intéressa à la vaccination contre la variole auprès aux côtés du docteur Adamson (en réalité Hans Adamsen) devenu plus tard Phra Bambatsappharok. Devenu médecin, il fut chargé de la vaccination auprès des populations locales.

 

Nous le retrouvons ensuite dans les environs de Phra Phutthabat (province de Saraburi) comme exploitant forestier mais il fut frappé de malaria dont la région était infestée, dut quitter son exploitation en subissant de grandes pertes financières.

 

Le couple se rend alors dans la région de Tha Luang (ท่าหลวง) dans la province de Lopburi (ลพบุรี) pour y cultiver le riz. Mais au bout de deux ans de mauvaises récoltes, ils se retrouvèrent perclus de dettes. Une nouvelle expérience dans la région d’Utapao (อู่ตะเภา), province de Rayong (ระยอง) fut également désastreuse. Nai Siang planta encore du riz dans l’amphoe de Wang Noi (วังน้อย) à Ayuthaya mais ses récoltes furent ravagées par des éléphants sauvages. Il subit en outre trois ans de sécheresse suivie de plusieurs années d’inondations dévastatrices. Ses plans de riz furent également ravagés par la maladie et ses buffles, il en avait six furent volés, ces larcins étaient paraît-il fréquent à cette époque. Plus tard, les travaux d’irrigation furent assurés par  the « Siam Land, Canals and irrigation company » (8). Cette société privée constituée en 1899 dans le cadre des programmes d’irrigation sous l’égide du prince Rangsit (รังสิต), l’un des fils du roi Rama V avait obtenu une concession gouvernementale et construisit un canal aux environs de ses terres mais il dut lui payer une redevance et, sans ressources, il dut contracter des dettes pour s’affranchir (9) qui s’ajoutèrent à celles dont il était déjà perclus. Ils durent lutter plusieurs années contre la pauvreté jusqu’au projet gouvernemental de « South pasak irrigation project » (un nouveau projet initié en 1902) qui lui permit de se reconstituer un capital.  De capitalistes aisés, ils étaient devenus un couple de pauvres paysan criblés de dettes, vivotant et parvenant tout juste à se reconstituer un petit avoir.

 

Nai Siang avait pris une seconde épouse nommée Pui.

 

De son épouse principale, Nang Lukchan, il eut six enfants, trois garçons et trois filles, Nang Tharathonphithak (Kep), notre Pridi (né le 11 mai 1900), Nai Lui, Nang Nitithanpraphat (Chun), Nang Noeng Limpinan et Nai Thanom.

 

De sa seconde épouse, il eut un garçon, Nai Athakittikamchom, et une fille, Nang Nom Tamsakun.

 

En 1913, environ trente ans après la mort de Nai Koet et Nang Khum, fut édictée la loi sur les noms de famille, ce dont la population n’était guère soucieuse. Les noms étaient donc attribués de façon autoritaire par les autorités administratives. Quelques-uns des ancêtres de Nai Koet avaient été militaires et leur nom leur avait été attribué par leurs officiers mais ils n’avaient aucun rapport avec leurs ancêtres. Nai Koet alla alors accomplir des dévotions auprès du supérieur des moines de la province, Phra Suwanwimonsin. Il lui demanda conseil d’autant que l’un de ses élèves était responsable de l’attribution des noms dans les environs d’Ayuthaya. Le moine connaissait l’histoire des ancêtres de Nai Siang et il conseilla le choix du nom de Phanomyong (10).

 

C’est à l’école du temple de Choengtha (วัดเชิงท่า) amphoe de Tha Wasukri (ท่าวาสุกรี) près d’Ayuthaya que Pridi commença ses études à l’âge de cinq ans ans et les continua dans l’amphoe de Tha Rua (ท่าเรือ) toujours dans la région d’Ayuthaya au Wat Ruak (วัดรวก) jusqu’en 1909. Il suivit ensuite un cursus secondaire brillant dans diverses écoles de temples jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il participe aussi souvent aux travaux des champs pour aider ses parents.

 

Deux événements surviennent alors à cette époque que sa famille considère avec une évidente sympathie et qui durent alimenter d’abondance les conversations familiales, n’oublions pas que le père de Pridi préféra mener une existence difficile mais libre plutôt que de servir le gouvernement royal :

 

En 1911, éclate la révolution chinoise qui abat la dynastie impériale, crée une république et agite beaucoup les milieux d’origine chinoise, des membres de Kuomintang venant prêcher la bonne parole non seulement à Bangkok mais à Ayuthaya au marché de Hua Ro.

 

Par ailleurs en 1912 éclate la « révolte du palais » (กบฏประชาธิปไตย), « des patriotes courageux qui voulaient mettre fin au régime de monarchie absolue et qui furent trahis » nous dit Pridi (11).

 

 

En 1917, il est admis étudiant à l’école de droit du ministère de la justice et apprend le français à l’association des avocats sous la direction de E. Ladeker, conseiller à la cour des causes étrangères. Il est admis à son diplôme d’avocat mais, trop jeune, il doit attendre l’année suivante pour exercer. Comme étudiant, et probablement pour financer ses études, il est en 1917 – 1918, clerc dans le bureau juridique de Phra Wichitmontri (Sut Khunthonchida), premier juge du monthon de Chumpon et vice-président du département de la justice militaire et en 1919 – 1920, deuxième clerc dans le département des affaires pénitentiaires et il est autorisé à intervenir parfois en qualité de conseiller.

 

 

En août 1920, c’est un tournant dans sa vie, il bénéficie d’une bourse du ministère de la justice pour venir étudier le droit en France. Il étudie d’abord le français et la culture générale au lycée de Caen. Il décroche le diplôme de bachelier en droit puis la licence à la faculté de Caen. De là, nous le retrouvons à Paris à la faculté de droit, incontestablement plus prestigieuse que celle de Caen, où il décroche un diplôme d’études supérieures en économie politique et un doctorat en droit « es sciences juridiques » en soutenant une thèse sur le très austère sujet « Du sort des sociétés de personnes en cas de décès d’un associé -  Etude de droit français et de droit comparé ») (12). En ce qui concerne l’économie politique, il a suivi les cours du professeur Auguste Deschamps qui enseigne « l’économie politique et l’histoire des doctrines économiques », très marqué par le socialisme utopique du XIXème en particulier Fourier et le proudhonisme…aux antipodes du marxisme.

 

A Paris, il anime comme président l’ « Association des étudiants siamois en France ». Cette association avait été créée en 1923 sous le nom de Samakyanukhrosamakhom (สามัคยานุเคราะห์สมาคม littéralement en français Association Siamoise d’Intellectualité et d’Assistance Mutuelle ou S.I.A.M.). Le Prince Prajadhipok, le futur Roi Rama VII, fut invité à la présider comme Premier Président Honoraire et leur rend visite en 1924. Pridi pose fièrement sur la photographie souvenir derrière le monarque (13). C’est par ailleurs au sein de de cette association de bienfaisance que se crée le groupe qui se baptise « parti du peuple » au terme de plusieurs jours de discussions en février 1927 dans une salle d’un immeuble du 9 de la rue du Sommerard, proche de la Sorbonne, actuellement hôtel de luxe.

 

Ils sont sept, trois militaires, deux anciens combattants de la grande guerre et deux civils qui font bon ménage avec les galonnés :

 

Le Lieutenant Prayun Phamonmontri (ประยูร ภมรมนตรี) officier de réserve et commandant les gardes du corps de Rama VI, Phibun qui est à l’époque à l’école d’artillerie de Fontainebleau, le sous-lieutenant Thatsanai Mitphakdi (ทัศนัย มิตรภักดี), officier de réserve et étudiant à l’ école de cavalerie, assurément la plus distinguée de toutes les écoles militaires françaises, Nai Tua Laphanukrom, (ตั้ว ลพานุกรม), étudiant en sciences en Suisse et ancien volontaire de la guerre de 14, Charun Singhaseni alias Luang Siriatcha (จรูญ สิงหเสนี - หลวงสิริราช), employé à l’ambassade et ancien volontaire de la guerre de 1914 ; Nai Naep Phahonyothin (แนบ พหลโยธิน) étudiant en Angleterre et neveu de Phraya Phahon Phonphayuhasena (พระยาพหลพลพยุหเสนา)

.

C’est Pridi qui préside et qui est désigné comme président du futur parti. Le programme en sept points est clair, dont on se demande s’il constituait un ordre de priorité :

 

• suppression du pouvoir absolu,

• maintien de l’indépendance du pays sous toutes ses formes,

• maintien de la sécurité intérieure et abaissement de la criminalité,

• amélioration du bien-être du peuple,

• égalité des droits pour tous,

• assurer la liberté dans la mesure où elle n’est pas contraire aux points ci-dessus

• et fournir enfin une éducation au peuple.

 

 

Le 2 avril 1927, après sept ans passés en France, c’est le retour au Siam. Il travaille pour le ministère de la Justice où il monte rapidement en grade et est honoré du titre royal de Luang Praditmanutham (หลวง ประดิษฐ์ มนู ธรรม)... « Luang », rappelons-le est un titre de noblesse attribué aux fonctionnaires méritants comportant des attributions honorifiques… et quelques avantages annexes : une sakdina de 800 à 3.000 raï (128 - 480 hectares). Mais « la révolution est en marche » et cinq ans plus tard, il entre de plein pied dans la vie publique.

 

Le pouvoir au peuple :

 

L’expression revient souvent sous sa plume. Le premier article de la constitution provisoire de juin 1932 affirme de façon solennelle la reconnaissance de la souveraineté du peuple et non plus celle du monarque. Pridi n’est pas un « homme du peuple », il se garde de s’en flatter, il a été élevé dans un milieu privilégié par la culture et les souvenirs des fastes passés de ses aïeux, il s’y étend même parfois avec une certaine complaisance mais il est difficile d’en faire l’ « ami du peuple » au sens du moins où l’entendait Marat, son amour du peuple semble parfois empreint d’un certain paternalisme ?Les premières élections ne donnèrent pas le beau rôle au peuple : Nous savons que la constitution de décembre 1932 a été suivie d’élections le 15 novembre de l’année suivante – selon une loi électorale dont il est le rédacteur - dans une assemblée nationale dont la moitié des membres n’étaient pas élus (15). 1.773.532 électeurs se sont présentés aux urnes, 41.50 % des 2.339.963 titulaires du droit de vote. Hommes ou femmes, majeurs,  – les femmes ont le droit de vote – mais ils ont tous du justifier qu’ils savaient lire et écrire car il est tout de même normal que le choix des destinées d’un pays soit effectué par des citoyens ayant un minimum incompressible d’éducation… singulière conception de la démocratie; on ne veut pas d’analphabètes bien que le peuple le soit probablement à plus de 50 %. Dans chaque arrondissement nos électeurs (lettrés) ont élu leurs délégués qui se sont ensuite rendu au chef-lieu des 70 provinces pour élire leurs représentants, un par province et deux si la population dépasse 150.000 habitants. Car le suffrage est universel, certes, mais à deux degrés. Nos délégués ou « grands électeurs » seront 5.036 pour élire leurs 78 représentants. Il y a pléthore de candidats mais ils sont tous « indépendants », pas d’étiquette de parti politique, c’est interdit,  ou de comité électoraux et nul ne semble le regretter. Les Siamois sont alors néanmoins très fiers d’avoir accordé le droit de vote aux femmes (celles qui savent lire et écrire), mais combien étaient-elles ? (16).

 

La question de la « capacité des femmes » (17) s’est également posée lors de l’abdication de Rama VII, et de la nécessité de pourvoir à la succession, question que tous les membres du cabinet confièrent la tâche de résoudre  à leur deux juristes, Pridi et Yen Itsarasena (เย็น อิศรเสนา): tenant compte à la fois des Chroniques royales que Pridi détaille longuement et de la loi successorale de 1924 (18), le cabinet délibéra du 2 au 7 mars 1935 pour savoir lequel des membres de la dynastie Chakri serait apte à lui succéder. Beaucoup de casuistique dans cette interprétation de la loi de 1924 ! C’est singulièrement le rang de la mère qui va être pris en question ! La ligne Chakrabongsee (จุลจักรพงษ์) est écartée pour vice d’extranéité de l’épouse, simple infirmière ukrainienne d’extraction modeste mais pourtant anoblie par Rama V et dont on ne sait pas si elle avait acquis la nationalité siamoise ? La descendance du frère du roi Prajadhipok, Chuthathut Radilok (จุธาธุชราดิลก) est écartée unanimement pour descendre d’une femme « du commun » dont Pridi ne nous donne pas la définition. Celle du prince Boripath  (ou Paribatra บริพัตรสุขุมพันธุ์) est écartée tout aussi unanimement sous le motif parfaitement hypocrite qu’il avait été exilé par « le parti du peuple » lui-même et que ses alliances (notamment celle dont est issue l’actuel et atypique gouverneur de Bangkok) étaient « inégales ». Il ne reste plus en lice que la ligne Mahidol มหิดล, la mère du petit prince Ananda อันานท âgé de 9 ans, étant d’assez bon lignage pour avoir donné le jour à un roi ! « Le roi est mort, longue vie au roi » conclut Pridi en enterrant un peu vite Rama VII ! Nous sommes assez loin de ce vieux brocard du droit nobiliaire français exprimé un peu vulgairement « le coq anoblit la poule ». Sans frémir, le « père de la démocratie thaïe » considère qu’une femme du commun ne peut être mère d’un roi. Il n’est pas question qu’un Prince épouse une bergère.

 

Dans tous ces écrits, discours, lettres ou souvenirs de Pridi, nous ne trouvons nulle part la moindre allusion à une éventuelle république, le mot n’est pas écrit. La question fut-elle envisagée par nos comploteurs qui prétendaient (sans eux-mêmes y croire) représenter le peuple ? Le caractère mystique, religieux, charismatique et sacré de la monarchie pour le peuple et probablement même pour les membres de la junte la rendait parfaitement irréaliste. Le petit Ananda fut accueilli à son arrivé à Bangkok par une foule en délire de 300.000 personnes. La suppression de l’absolutisme royal au profit d’une monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi règne sans gouverner, et cela, tous les membres des premiers cabinets, juristes ou pas, en ont d’évidence été conscients, mieux vaut, si l’on est attaché au pouvoir, y être premier ministre, ce que Pridi fut quelques mois  (avec une chambre des représentants élue de façon oligarchique) que roi. Kukrit Pramot (คึกฤทธิ์ ปราโมช), quoique de sang royal était trop loin du trône pour pouvoir y prétendre. L’histoire de la région en a apporté par la suite une éclatante démonstration : Norodom Sihanouk,  roi du Cambodge de 1941 à 1955 par résignation de son père, abdiqua à cette date … en faveur de son père probablement atteint – mesurons nos mots – « par la limite d’âge » pour devenir premier ministre avec quasiment les pleins pouvoirs que la couronne ne lui conférait pas. Un petit roi de 9 ans poursuivant ses études à Lausanne était effectivement, pendant au moins 12 ans, jusqu’à sa majorité, moins encombrant pour un premier ministre ambitieux.

 

Nationaliste ? Patriote ? Anti colonialisme ?

 

Le second point du programme concocté à Paris est  le « maintien de l’indépendance du pays sous toutes ses formes ». Dans le programme du parti du peuple du 24 juin 1932, il passe au premier rang avec plus de précisions « maintien de l’indépendance nationale sous toutes ses formes, politiques, judiciaires et économiques ». Le message est clair. On lit trop souvent, beaucoup trop souvent, que « le Siam est le seul pays d’Asie-du-sud-est à n’avoir jamais été colonisé » (19). Telle n’est pas la position du groupe des sept. Pridi fait souvent allusion à cette colonisation insidieuse de la France et de l’Angleterre qui a conduit à des « concessions territoriales » de territoires que les Siamois cultivés considéraient comme siamois, provinces Shan de Birmanie, sultanats de Malaisie, perte du Cambodge, de toute la rive gauche du Mékong et d’une province de la rive droite, prétentions de la France sur la bande de 25 kilomètres le long de la rive droite et aussi pertes de pans entiers de souveraineté par la création des privilèges judiciaires et fiscaux au profit des étrangers et de leurs « protégés » échappant à la justice, à l’impôt et au service militaire.

 

« Nationaliste », il l’était probablement au bon sens du terme, patriote en tous cas. Nous ne le voyons pas protester – il ne manifeste d’ailleurs guère de sentiments francophiles – lorsque, profitant de l’écrasement militaire de la France en 1940, Phibul engage les hostilités contre la France dans le seul but de récupérer les territoires Laos et Cambodgiens cédés sous la contrainte en 1893. Nous ne le voyons pas non plus protester lorsque, par le traité de Tokyo de mai 1941 aux termes duquel le Siam et la France considéraient les frontières entre le Siam et l’Indochine comme définitivement établies dans une situation équivalente – mutatis mutandis – à celle d’avant 1893. Nous n’avons pas lu non plus de protestations indignées lorsque, en 1941, des catholiques siamois de la province de Mukdahan furent massacrés au prétexte qu’ils étaient des collaborateurs pro-français ou que le consulat de Chiangmaï et les précieuses archives du consul Camille Notton furent incendiés.

 

Il est premier ministre de mars à août 1946 guère avant la signature, le 17 novembre 1946 de l’ « accord de règlement franco-siamois » à Washington (20) Sans régler définitivement la question frontalières, l’accord renvoie le dossier à l’étude d’une commission pluripartite à laquelle le gouvernement de Pridi avait probablement donné ses instructions. Les délégués siamois eurent le courageen ce qui concerne les territoires de la rive gauche du Mékong de les revendiquer (compris le Laos encore français, ce que Phibun n’avait jamais osé demander) au vu d’arguments d’unité ethnique et géographique, arguments que la Commission balaya d’un trait de plume au motif essentiel que ce serait amputer l’Indochine française d’un tiers de son territoire. De même en ce qui concerne les territoires de la rive droite du Mékong enclavé dans le territoire siamois, l’analogie de langage, d’origine et de culture des habitants de chaque côté de la frontière actuelle ne suffisent pas, en eux-mêmes, à justifier une modification de cette frontière en faveur du Siam répondit la Commission. Et ce qui concerne le territoire de Bassac (Champasak) situé à l’ouest du Mékong et au nord de la rivière Se Lam Pao, n’épiloguons pas, même revendication siamoise, même réponse.

 

La crainte des puissances coloniales était si vive qu’en 1927, lors de l’élaboration de leur programme à Paris, bien avant le coup d’état, le groupe des sept avait insisté sur la nécessité de mettre les puissances coloniales (France et Angleterre) devant le fait accompli par « une saisie rapide du pouvoir » de peur de leur intervention militaire ! Tous les putschistes enfin, étaient de la génération de Nehru, né en 1889, Soekarno, né en 1901 qui obtient l’indépendance de l’Indonésie en collaborant avec le Japon, Ho Chi Minh, né en 1890 qui libéra de l’Indochine française de la colonisation avec l’aide active des Soviétiques et de la Chine communiste, Aung San, né en 1915, libérateur de la Birmanie du joug anglais et ouvertement communiste puisque fondateur du parti communiste de Birmanie. Tous ont « libéré » leur pays par des chemins divers après la guerre mais par la lutte armée. En 1932, le risque d’une intervention armée française n’était pas une hypothèse d’école. A longueur de colonnes, « le Figaro » invoque la nécessité pour le gouvernement d’être vigilant en faisant fait état du risque de contagion d’un régime « bolchévisant » vers la proche Indochine (21).

 

C’est probablement aussi par un sentiment tout aussi patriotique et anti colonialiste que Pridi, probablement plus lucide que Phibun, a fait le choix d’entrer en résistance contre le Japon, conscient de ce que la colonisation japonaise en Chine, en Corée et en Mandchourie avait eu d’ignoble.

 

Communiste ?

 

Pridi a été blanchi de l’accusation de communisme lancée il est vrai à une époque où ce seul mot suffisait à ruiner une carrière politique ! Dans le programme de 1927, deux points concernent l’économie et restent dans le flou artistique : l’ « amélioration du bien-être du peuple », et l’ « égalité des droits pour tous », nous n’y voyons aucune trace de bolchévisme.

 

Le programme de son premier gouvernement selon son discours à la chambre du 25 mars 1946, est, en ce qui concerne le domaine économique, du « tout pour l’agriculture ». Celui de son second cabinet, le 13 juin 1946, reprend les mêmes déclarations d’intention (22).  

 

Nous retrouvons évidemment les traces de l’enseignement du professeur Auguste Deschamps dont nous avons dit qu’il était très marqué par le socialisme utopique du XIXème en particulier Fourier et le proudhonisme… Quant au système coopératif préconisé avec chaleur par Pridi, il est aux antipodes du marxisme selon Marx et Engels qui y ont toujours été hostiles. Le modèle de l’Union soviétique, que ce soit en 1927 ou dans les planifications ultérieures à partir de 1928 démontra un échec retentissant.

 

Les grandes lignes du programme économique élaboré par Pridi en 1933 (« Outline economic plan ») insistent à longueur de pages sur la nécessité d’établir un  système coopératif, de respecter la propriété individuelle pour permettre à tous de bénéficier du profit de leur travail en respectant la libre entreprise et la propriété privée, de créer un système de couverture sociale pour la santé, d’encadrer les prêts d’argent et de lutter contre les « parasites sociaux », ou « parasites sociaux par la naissance » le mot revient souvent (23). Il cite enfin à plusieurs reprises aussi Friedricht List, un économiste allemand, qui préconise un système économique assez fuligineux mais qui fut en tous cas critiqué avec virulence par Marx (24).

 

N’oublions pas l’ « amour de la nation et la nécessité de développer l’enseignement du peuple ».

 

N’oublions pas non plus que si la famille de Pridi dans ses deux branches a des ascendances flatteuses, que si la famille de son père a été riche, qu’il a été élevé dans une atmosphère de culture (musique, poésie), elle a connu la ruine, la rapacité des prêteurs d’argent susceptibles de mettre les débiteurs en esclavage, celles des propriétaires fonciers, celle des sociétés en charge de l’irrigation et des sociétés commerciales nées de la modernisation du pays dont les prébendes tombent dans l’escarcelle des princes de la famille royale... Société pyramidale organisée selon le système de la sakdina : en haut le roi qui avait le pouvoir suprême, au-dessous les princes et les mandarins, ensuite les hommes libres corvéables, enfin les esclaves qui étaient au niveau le plus bas. C’est le roi qui accordait des terrains à ses sujets. Mais ces terrains ne leur appartenaient pas : ils en avaient l’usage mais pas la propriété. Le roi était le seul propriétaire de tous les terrains du royaume.

 

Pridi a participé au travail des champs et connu les aléas de la sécheresse, des inondations, les ravages des animaux sauvages et les vols des outils de travail puis la nécessité de travailler pour payer ses études avant de bénéficier d’une bourse royale Il a connu la peine des paysans, plus de 90 pour cent de la population à cette époque, il a souhaité y apporter remède, ce n’est pas le critère d’un bon bolchévik (25).

 

Un pieux bouddhiste ?

 

Pridi a été élevé dans le bouddhisme, dans une famille de pieux bouddhistes. Son père, c’est exceptionnel, connaît le pali, la langue sacrée du bouddhisme dans laquelle on prie. Il a fait ses études primaires et secondaires dans les temples, il n’y en avait d’ailleurs pas d’autres. Dans un discours prononcé à l’occasion du deuxième anniversaire du coup d’état, en 1934, il affirme que ses actions ont toujours été guidées par les « principes du bouddhisme ». Il s’agit d’ailleurs là d’une raison supplémentaire pour lui dénier la qualité de communiste pour lequel, comme chacun sait « la religion est l’opium du peuple » (26). Les deux premières constitutions de 1936 dont il fut le rédacteur (et les suivantes jusqu’à ce jour) prévoient que le souverain doit professer la foi bouddhiste (27). Expression de ses convictions personnelles ou (et ?) hommage rendu à la croyance immémoriale d’une population dans son immense majorité bouddhiste à l'incarnation d'une divinité brahmanique en la personne du Roi ?

 

Nous nous sommes posé la question de savoir si les sept années passées à Paris ne l’avaient pas conduit à prendre un certain recul ?

 

Deux éléments nous conduisent à poser une question sur une éventuelle initiation maçonnique, mais poser une question  n’est pas y répondre :

 

Pridi a été à la Faculté de droit de Paris, contemporain de Duong Van Giao qui a été « initié » en France en 1924 à Paris à la loge Jean Jaurès appartenant à la « Grande Loge de France ». Avocat, il fut radié du barreau en 1936, il quitte Saigon pour Bangkok et devient conseiller de Pridi. Celui-ci lui servira ultérieurement de conseiller après le coup de force japonais de mars 1945 et l’affirmation de l’indépendance du Vietnam (28). Solidarité entre « frères » ou simple amitié de Faculté ?

 

Il est par ailleurs mort en exil à Paris le 2 mai 1983. Il a été conformément à sa foi bouddhiste incinéré au crématorium du Père Lachaise et ses cendres sont retournées dans son pays natal. Son éloge funèbre a été alors prononcé par Bruno Baron-Renaultun éminent économiste alors Président de Ia Commission des affaires étrangères du Mouvement des Radicaux de Gauche, (29), mouvement qui est ouvertement une officine du Grand Orient de France.

 

Nous n’entrerons pas dans des discussions byzantines et d’ailleurs sans le moindre intérêt sur la compatibilité entre la maçonnerie et le bouddhisme. Si Pridi a été « initié », ce n’est qu’une hypothèse, il lui était difficile de s’en vanter puisque la constitution qu’il avait lui-même rédigé interdit purement et simplement les sociétés secrètes, ce qui visait les triades chinoises était également applicable à la franc-maçonnerie.

 

Sa vie privée :

 

C’est un sujet sur lequel Pridi ne s’attarde guère, il est comme tous les Thaïs assez pudique.

 

Nous ignorons tous de ses frères et sœurs. Son épouse, nous l’avons vu, est sa lointaine cousine, Pounsuk Banomyong (พูนศุข พนมยงค์) de la famille Na Pombejra (ณ ป้อมเพชร). Elle est née le 2 janvier 1913 à Samutprakan (สมุทรปราการ) la cinquième d’une phratrie de douze enfants. Son père est un haut fonctionnaire qui lui fit faire ses études en collège catholique Saint-Joseph à Bangkok. Le mariage est célébré le ? 1929. Elle se réfugie chez ses parents lors du coup d’état. Elle sera brièvement incarcérée avec un de leur fils en 1952. Après sa libération, diverses péripéties et des difficultés financières qui la conduisirent à reprendre le négoce des bonbons de ses ancêtres, elle put rejoindre son mari dans son exil puis en France dans leur petite maison de banlieue à Anthony. Après la mort de son mari, elle put retourner en Thaïlande en 1986 où elle mourut fort âgée à l’hôpital Chulaongkorn le 12 mai 2007.  Elle déclarera à un journaliste avant sa mort, se rappelant le passé, qu’elle avait vécu avec son mari une vie de sacrifice et d'abnégation avec pour seul souci le bien-être du peuple en dehors de toute corruption (30). Les photographies donnent l’image d’un vieux couple heureux, des Philémon et Baucis Siamois.

 

Le couple, avons-nous vu sur l’arbre généalogique ci-dessus, eut six enfants.

 

L’un d’entre eux, Pan (et non Parl นาย ปาล พนมยงค์), l’aîné de leurs fils, est né le 12 décembre 1931 et mort  le  9 Septembre 1951. Il fit ses études de droit en France après un passage temporaire au temple après des études secondaires à l’école Saint-Gabriel. Il fuit le pays en 1947 après un bref passage au ministère des affaires étrangères. De retour en Thaïlande, il fut arrêté avec sa mère. Si celle-ci ne fit que 84 jours de détention, le procureur ayant renoncé aux poursuites contre elle, il fut condamné à une peine de 13 ans et 4 mois d'emprisonnement sous l’accusation de trahison mais fut amnistié en 1957. Il se lance alors dans la profession d’avocat. Lors des événements du 6 octobre 1976, le massacre à l’université de Thammasat, il prend la fuite et rejoint ses parents en France. De retour en Thaïlande lorsque le calme fut revenu, il décède d’un cancer le 9 septembre 1981 à l'âge de 49 ans et 9 mois. Sa mère avait pu revenir à son chevet.  Un autre garçon, Sukprida (ศุขปรีดา พนมยงค์) né le 5 septembre 1935 et mort le 29 octobre 2010 fut un spécialiste de l'histoire politique s’intéressant en particulier à la lutte du Vietnam et du Laos pour « la liberté ». Il termina sa carrière comme consultant à l' « Electricity Company Limited » jusqu’à sa mort. Il passe pour avoir mené « une vie joyeuse ». Tous deux ont une descendance qui perpétue la lignée de leur grand-père (30).

 

 

Ne citons pour conclure que ces quelques lignes extraites de son éloge funèbre :

 

…Si nous avons été nombreux à dire un dernier adieu à Pridi BANOMYONG, c'est encore - et sans doute surtout - parce que celui-ci a su rester, jusqu'à Ia fin, le symbole de Ia lutte qui se poursuit en Thaïlande pour une société plus juste. Au pouvoir à Bangkok, en exil à Pékin, puis à Paris, Pridi BANOMYONG plaida toujours pour un socialisme humaniste, ce qui lui a valu haines et rancœurs, tant du côté des militants communistes - qui lui reprochaient souvent sa modération - que de la part des conservateurs, hostiles à toute réforme…

 

NOTES

 

(1) http://www.pridi-phoonsuk.org/pridi-by-pridi/  site de « The Pridi Banomyong fondation » et « Pridi by Pridi, selected writings on life, politics and economy » Silkworm books, 2000, ISBN 974 7551 35 7. Les traductions sont de Chris Baker et Madame Pasuk Phongpaichit, professeur d’économie à L’université Chulalongkorn.
 
(2) En France, les nourrices royales étaient traitées fastueusement et le plus souvent anoblies, Phra Phetracha (พระเพทราชา), fondateur de la dernière dynastie d’Ayuthaya, était si l’on en croit La Loubère, frère de lait du roi Naraï et remplissait à la cour les fonctions prestigieuses de chef de l’éléphanterie royale. Les sites thaïs consacrés au temple nous disent que Prayong aurait été la nourrice du Roi Naraï (né en 1633) et que le temple aurait été construit sous son règne.

 

(3) Nous avons longuement parlé de ce monarque et de la découverte miraculeuse de cette relique dans notre article 71 « Les huit rois du début du XVIIème  (1605-1656) ».

 

(4) Saraburi est à 40 km environ d’Ayuthaya.

 

(5) Nous n’avons pu le situer.

 

(6) Les secrets perdurèrent puisque l’épouse de Pridi, lorsqu’il fut contraint de fuir à Singapour et avant de pouvoir le rejoindre en Chine, se trouva totalement démunie et dut, pour assurer son riz quotidien vendre les bonbons qu’elle confectionnait. Les recettes de cuisine font aussi partie des traditions familiales.

 

(7) Ce nom qui est aussi un titre est actuellement porté par un ancienne épouse de Thaksin Shinawat, il y a probablement un lien de parenté ?

 

(8) Le projet de Rangsit fut le premier programme d'irrigation globale de la Thaïlande conçu pour développer la culture du riz dans les terres vierges de bassin inférieur. 1.600 kilomètres de voies d'eau devaient être creusé sur une période de vingt-cinq ans. La première a été concentrée dans la région de Rangsit à 20 kilomètres au nord-est de Bangkok; La deuxième étape devait se situer sur le côté ouest de la Chao Phraya près de Suphan Buri. Ces canaux différaient des canaux traditionnels selon un mécanisme complexe nécessitant l’intervention de la technologie occidentale et des machines que le gouvernement thaïlandais a commandé une entreprise thaïlandaise et italienne créée à cette fin, la « Siam Land, Canals and irrigation company ». C’était en réalité  conférer à des intérêts privés un monopole virtuel sur la construction des canaux et l'aménagement du territoire dans tout le royaume pour vingt-cinq ans. La société devait financer l'opération sur ses fonds propres et, en retour, se voir accordé le droit de louer les terres et vendre l’eau. En raison de multiples difficultés techniques, après que 835 kilomètres de canaux aient été creusés, le gouvernement annula le contrat.

 

(9) N’oublions pas que l’esclavage pour dette existait encore à cette époque.

 

(10) Voir notre article 169 « Rama VI crée l’état-civil Siamois. La transcription officielle de พนมยงค์ est Phanomyong mais la différence en thaï entre le P ou le PH et le B est souvent insensible à l’oreille. Respections celle choisie par Pridi, Banyomyong

 

(11) Voir notre article A 86 « Le coup d’état manqué de 1912 ». Mais n’oublions pas non plus que le désir d’abolir l’absolutisme royal n’était pas l’apanage des milieux « progressistes ». Le roi Rama V lui-même avait en 1885 chargé son cousin, ambassadeur à Paris, le prince Prisdang (ปฤษฎางค์) de mettre à l’étude du projet de réforme des institution, qu’il considérait comme nécessaire, en préparant une constitution écartant l’absolutisme royal. Voir également notre article A - 194 « Le premier projet de constitution de 1885 ».

 

(12) Récompensée d’une mention « très bien » cette thèse a été publiée le 16 février 1927 à Paris, par la « librairie de jurisprudence ancienne et moderne - L. Chauny et L. Quinsac ». C’est une thèse de « doctorat d’état » (héritier du doctorat institué par Napoléon, qui conférait le plus haut grade universitaire) et non de « doctorat de troisième cycle » alors accordé plus facilement aux étudiants étrangers. Il se flatte d’être le premier Thaï à avoir accédé à ce grade prestigieux.

 

(13) Elle fonctionna jusqu’après la révolution siamoise de 1932. Elle changea ensuite son nom en « Association des Etudiants Thaïlandais en France » sous patronage royal en 1936. Ses activités seront suspendues pendant la Seconde guerre mondiale. Cette société existe toujours mais n’a pas d’archives antérieures à 1949.

 

(14) « Réinventer le Siam : Idées et culture en Thaïlande 1920 – 1944 ».

 

(15) Voir notre article A 182 « Une Journée d’élections peu ordinaire ! »

 

(16 ) Citons une liste qui est loin d’être limitative dans dates auxquelles les femmes ont été admises à voter dans différents pays après ou bien après le Siam : 1938 : Roumanie et Bulgarie1939 : Salvador1940 : élections provinciales à Québec1942 : République dominicaine1944 : France1945 : Yougoslavie1945 : Italie1945 : Japon1946 : Espagne  (pour les femmes mariées seulement), 1947 : Argentine, et Venezuela1948 : Belgique (en 1920 pour les élections communales), 1952 : Liban (réservé aux femmes titulaires d'un certificat d'études primaires jusqu'en 1957… un peu comme au Siam), GrèceBolivie et Inde1953 : Mexique1954 : ColombiePakistan et Syrie1955 : Pérou et Égypte1957 : Tunisie195 8 : Algérie française1961 : Paraguay1962 : Monaco1963 : Afghanistan1974 : Portugal,1984 : Liechtenstein1984 : Afrique du Sud (pour les femmes métisses), 1994 : Afrique du Sud (pour les femmes noires)…etc  

(17) Rappelons tout de même que Pridi a fait de brillantes études juridiques en France et qu’il y a appris qu’à cette date, la femme mariée était juridiquement incapable (sous-entendu d’accomplir la plupart des actes juridiques) les termes de l’ancien article 1124 du code civil étant suaves «  Les incapables de contracter sont les mineurs, les interdits, les femmes mariées dans les cas exprimés par la loi … ». Cette disposition n’a été abrogée que le 18 février 1938. Lorsque les étudiants en droit savaient  faire la fête, le 18 février était considéré comme journée de deuil mais ces traditions se perdent.

(18)  Voir notre article 175 « La loi du palais pour la succession royale en 1924 »

 

(19) Voir en particulier nos articles A 38 « La Thaïlande n'a jamais été colonisée ? Vous en êtes sûr ? » et 177 « Le Siam de Rama VI retrouve tous ses droits souverains en 1925 ».

 

(20) Voir nos deux articles 204 « LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE » et 205 « LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE (Suite) ».

 

(21) Par exemple dans le numéro du 30 juillet 1933 dans un article particulièrement virulent signé du Dr A. Legendre ( ?).

 

(22) «  ….Le gouvernement doit accorder une attention particulière à l'agriculture, par exemple, établir et soutenir les coopératives agricoles, développer une classe moyenne agricole, soutenir les quatre cultures essentielles, le riz, le soja, le coton et le tabac, promouvoir la plantation de riz se souche sélectionnées, sélectionné souche, favoriser les races animales indigènes,  réduire les importations, continuer la construction de projets d'irrigation existantset concevoir des systèmes d'irrigation pour les agriculteurs dans toutes les régions….  Le gouvernement interdit du tuer les buffles, qui sont des outils importants pour les agriculteurs thaïlandais…. Le gouvernement doit fournir des plants de riz sélectionnés aux agriculteurs pauvres, à temps pour la prochaine campagne de semis… Le gouvernement doit fournir l'assistance vétérinaire pour empêcher l'éclosion des maladies qui, pour l’instant prévalent dans les provinces centrales….Réparer et faire revivre les systèmes de transport et accélérer les importations nécessaires à ces projets…. Lutter contre le prix élevé des produits de consommation…Augmenter le nombre d'industries dirigées par des coopératives dans le secteur privé… ».

 

(23) Cette terminologie très polémique nous paraît avoir quelques analogies avec les termes utilisés à la même époque par la droite française fascisante, « la finance anonyme et vagabonde à profil de bouc ». Le président Daladier pour sa part, même farine, préférait parler des « deux cents familles maîtresses de l'économie française et, en fait, de la politique française ».

 

(24) Il le baptise « protectionnisme éducateur » avec pour objectif de protéger sur le moyen terme le marché national afin de permettre sur le long terme un libre-échange qui ne soit pas à sens unique. Son but est l'éducation industrielle d'une nation. Sa théorie concerne donc particulièrement les pays en voie de développement. C’est évidemment ce qui a intéressé Pridi : Les pays de la zone tempérés sont propres au développement de l'industrie manufacturière. Les pays de la zone torride ont un monopole naturel à la production de matières premières. Il doit donc y avoir une division du travail spontanée et une coopération des forces productives entre ces deux groupes de pays.

 

(25) Nous qualifierions plus volontiers, au XXIème siècle ce système de « populiste ». Il y aurait probablement des comparaisons à faire avec le programme dit « populiste » des « rouges » de Thaksin Chinawat (ทักษิณ ชินวัตร) qui portait les espoirs des paysans misérables. Nous trouvons plus curieusement quelques similitudes avec le programme des phalangistes espagnols exposé par leur fondateur, José-Antonio Primo de Rivera, en 1934, simple coïncidence de dates, dont le système de « national-syndicalisme » préconisait un système coopératif d’organisation de l’économie. Cette frange de la droite extrême espagnole fut rapidement éradiquée par Franco, tout au service des propriétaires de latifundiae, qui considérait ses positions économiques comme du dangereux bolchévisme. Il en fut de même avec le « justicialisme » de Juan Péron qui portait l’espoir des « descamisados » argentins et qui fut considéré lui aussi par les élites comme un dangereux communiste tout simplement parce qu’il préconisait une redistribution plus juste des richesses. La « peur rouge » a régné dans le monde bien avant Mac Carthy. 

 

(26) Bouddhisme et communisme n’ont jamais fait bon ménage : Les Chinois ont éradiqué le bouddhisme tibétain, les Soviétiques ont systématiquement assassiné tous les lamas bouddhistes de leur république de Mongolie, la Corée du nord « décourage » toujours la pratique religieuse.

 

(27) Article 4 de celle de décembre 1936 : « Le Roi doit professer la foi bouddhique. Il est le mainteneur de la religion ». Voir notre article 189 - 1 « LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932. »

 

(28) Voir à ce sujet l’article de Jacques Dalloz « Les Vietnamiens dans la franc-maçonnerie coloniale » in Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 85, n°320, 3e trimestre 1998. pp. 103-118.

 

(29) Journal de la Siam Society de 1983, pp. 262 – 263.

 

(30) Sources (en thaï) : http://prachatai.com/journal/2007/05/12679

 et http://www.pridiinstitute.com/autopage/show_page.php?h=48&s_id=15&d_id=15

 

 

 

 

 

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 22:47
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Nous avons dans nos articles 144 et 145  (1)  évoqué les souvenirs du jeune diplomate français Raphaël Réau en poste au Siam de 1894 à 1900 … Souvenirs intéressants s’il en est puisque, provenant de la correspondance privée adressée à sa famille et pieusement publiée par son petit-fils, l’auteur ne s’est pas astreint à pratiquer le langage diplomatique et nous change en cela des notes ou correspondances officielles de cette époque, même confidentielles (2).

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Réau (Il préfère signer Raphaël, son premier prénom, Ulysse, était probablement difficile à porter ?) appartient à ce personnel diplomatique qui, dans la droite ligne de Pavie et de Hardouin (le caniche de Pavie), souhaite tout simplement que son pays colonise le Siam. Mais point n’est besoin de canonnières pour cela. 

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Si l’on considère que la population du pays est composée d’une part et pour une grande partie de sujets d’origines laotienne ou indochinoise susceptibles d’être soumis en vertu du traité de 1893 à la « protection française » et d’autre part pour une grande partie de sujets d’origine chinoise également susceptibles de sa placer sous la protection de la France (leur pays d’origine n’entretenant pas de relations diplomatiques avec le Siam), il suffira tout simplement de les placer sous notre aile tutélaire. Des millions de Siamois d’origine allogène échapperont ainsi au système juridique et judiciaire siamois et aussi et surtout à la fiscalité siamoise.

 

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Nous retrouvons ces propos dans les écrits de la pseudo « aventurière » Isabelle Massieu qui donne en 1901 les chiffres suivants : Une population de 6.000.000 d'habitants dont 500.000 Cambodgiens, 1.000.000 de Laotiens, 1.200.000 Chinois sans compter les Annamites (3). « Si le gouvernement Français voulait prendre le Siam sans dépenser une goutte de sang, et un sou, ce serait la chose la plus facile du monde » écrit Réau.
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Ne revenons pas sur cette position qui fut celle du « parti colonial » et d’une gra nde partie de la presse française à cette époque. Ce sont les « petits secrets » dévoilés par notre jeune diplomate à sa famille qui ont retenu notre attention (sans la moindre malice évidemment).

 

Sa situation financière ?

 

Réau crie misère ? Peut-on penser que c’est pour apitoyer sa bonne Maman ? « Car la vie est abominablement chère maintenant. Les loyers doublent, par suite de la demande excessive des Européens qui affluent sans cesse à Bangkok. Je paie actuellement un peu plus de 1.000 francs pour ma maison, Roy et mois dépensons chacun 120 francs pour nous nourrir. Ajoutez les frais somptuaires si nombreux dans notre profession, et vous en conclurez comme moi que 10.000 francs à Bangkok ne valent pas 4.000 francs en France ».

 

Ces chiffres comme il est alors d’usage sont des chiffres annuels.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Eh bien, non, nous ne concluons pas comme lui.

 

Notre jeune diplomate est rémunéré 10.000 francs par an, tous frais payés, somptuaires ou pas, bien sûr, lesquels sont remboursés « sur justifications ». Quels sont les salaires ou émoluments à Paris au début du siècle dernier ?

 

Une cuisinière gagne 350 francs par an, un domestique, 500 francs, les garçons de café ne sont payés qu’au pourboire. Pour ceux qui ont eu la chance d’avoir suivi des études et d’exercer une profession plus privilégiée, un instituteur débutant gagne 875 francs par an, un juge débutant 1.833 francs l’an, dans la justice, le traitement moyen est de 5.000 francs par an. Quant à Pavie, nous y reviendrons, Réau nous apprend qu’il gagne 60.000 francs par an.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

La vie était-elle chère à Bangkok en 1900 ?

 

Nous avons simplement les prix que  nous lisons dans l'édition 1926 des « Guides Madrolle », ils sont évidemment plus élevés qu’en 1894. Précisons que le cours du tical (bahts) est évidemment variable mais en moyenne, 1 tical = 1,50 francs.

 

Rendons à Réau les égards dus à sa fonction et logeons-le à l’ « Hôtel Oriental » qui a le double avantage d’être le plus luxueux de Bangkok et d’être situé à côté de l’ambassade. La pension complète est pour un couple de 26 bahts – 39 francs – et pour une personne seule entre 10 – 15 et 18 bahts soit 15, 22,5 et 27 francs). On peut pour ses loisirs louer une voiture à deux chevaux pour la journée à 8 bahts soit 12 francs. Le trajet chemin de fer de Bangkok à Chiangmai en 1ère classe (tout de même) est de 45 bahts. Restons-en là et n’allons pas chercher le prix de la soupe de nouilles dans le quartier chinois en 1900. Nous ne pouvons donc nous empêcher de sourire légèrement à la lecture des jérémiades financières de notre jeune diplomate.

 

D’autant que, ses frais étant payés et ses émoluments versés, notre Ulysse bénéficie d’autres avantages.

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Nous lisons avec stupéfaction dans un courrier du 9 février 1895 :

 

« Ma petite maison (celle qui lui coûte 1.000 francs par an) m’est de plus en plus chère. J’ai reçu une magnifique lampe à suspension d’un Chinois anonyme protégé. C’est l’habitude ici d’envoyer des cadeaux qu’on ne peut refuser. Ma lampe vaudrait bien 600 francs. Et des potiches chinoises, des porcelaines, tous nos riches protégés sont très généreux, quelques-uns sont millionnaires ». Les fonctionnaires de la république, très dignes représentants de leur pays au Siam, reçoivent donc des cadeaux de Chinois anonymes ?

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Ce sont ces mêmes généreux et anonymes Chinois dont il écrit le 1er novembre 1895 : « Je songe à la force de ces sociétés chinoises, et à leur richesse aussi, puisque l’une d’elles n’hésitait pas à débourser deux fois 5.000 ticaux pour sauver un de ses membres, soit 16.000 francs ».

 

Nous allons voir plus bas quel superbénéfice réalise le consulat par rapport au coût d’un certificat de protection !

 

Mais ce qu’il écrit à sa mère au bénéfice du secret des correspondances, l’aurait-il écrit à son ministre de tutelle ? Il est vrai que Delcassé qui fut ministre des colonies en 1894 puis des affaires étrangères à partir de 1898 fut ouvertement accusé par une partie de la presse française d’avoir été acheté par les Siamois (4).

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
 

Toujours est-il que cela portait – déjà –  un nom (5).

 

On peut dès lors comprendre que Pavie qui ne marchait probablement pas pieds nus à Bangkok puisse dépenser 80.000 francs par an alors qu’il en gagne 60 et mène un train de satrape. C’est ce que Réau appelle (courrier du 3 juin 1898) en se plaignant de la lourdeur de sa charge « le parfum de la rose » : « J’aurai les épines et quelque peu du parfum de la rose le relief que me donneront les fonctions » … «  Midi arrive avec rapidité, le prétoire se vide. Je monte déjeuner, la table de M. Pavie est toujours dressée pour huit personnes. Une foule de boys, une abondance et une recherche de plats dignes d’un grand restaurant parisien font que ces repas sont les plus luxueux de Bangkok. M. Pavie, célibataire, dépense royalement 80.000 francs sur 60.000 qu’il reçoit... » (Courrier du 20 juillet 1895, relevons que Réau est nourri par Pavie mais se plaint tout de même des 120 francs par an qu’il doit dépenser pour se nourrir !).

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Quand Réau écrit le 1er novembre 1895 « Je vous parlerai dans une autre lettre de la corruption, au sens pécuniaire, qui règne à Bangkok, et qui a autrefois infecté jusqu’au Consulat » il est permis de se demander sans ternir sa mémoire s’il n’a pas utilisé le passé  simple au lieu du présent par erreur de plume ? En tous cas, ce courrier n’a pas été écrit ou s’il l’a été, son petit-fils a pu juger bon de ne pas le publier ?

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Les « avantages annexes ».

 

C’est notre Ulysse lui-même qui a attiré notre attention sur cette disposition parfaitement légale dont on ignore si elle a disparu. Citons son courrier du 22 décembre 1900 :  «  J’estime cependant que ma situation actuelle, avec la gérance de la chancellerie de Hong Kong – 10.000 francs, plus 5% des opérations de chancellerie, - en climat sain, en séjour dans une belle ville -  et une perspective d’avancement prochain au choix valent bien le vice-consulat inconnu qu’on m’aurait offert … ». C’est quoi ces 5% ? Tout simplement ce que la loi appelle « les remises accordées aux chanceliers » et qui s’élèvent – mutatis mutandis – à 5 %  des fonds encaissés.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
 

Car évidemment, l’intervention consulaire n’est pas gratuite, elle est même fort couteuse. Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il existe un tarif. C’est ainsi que les « patentes de protection » sont soumises à un tarif de 4, 6 ou 8 francs et sont par ailleurs renouvelables tous les 5 ans Nous n’avons pas pu savoir selon quels critères ce tarif variait du simple au double ? Restons-donc à la moyenne de 6 francs.

 

L’intervention du représentant consulaire en jugement (et nous savons que Réau est friand de ces séances au Tribunal même s’il ne cesse de s’en plaindre) est facturé 30 francs. 

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Le Consul est évidemment astreint aux règles de la comptabilité publique, plus astreignantes qu’une comptabilité d’épicier (chinois). Il est évident que les opérations portées en recette doivent correspondre au tarif. L’agent consulaire a certes la possibilité de faire grâce de ses émoluments aux personnes méritantes et dans le besoin, il doit pouvoir en justifier mais on peut penser que le plus souvent, que ce soient les Chinois protégés par l’intermédiaire de leurs sociétés de voyoucratie ou les Indochinois catholiques baptisés à tour de bras par nos bons missionnaires des missions étrangères, le tarif plein était appliqué et bien au-delà.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Mais que se passe-t-il quand une triade allonge 16.000 francs (au lieu de 6) pour sortir l’un de ses membres d’une sale affaire ? On peut penser que les 15.994 francs superflus ne sont pas comptabilisés et tombent dans une « Caisse noire » dont bénéficient les employés du consulat ou servent à payer les agapes de Pavie ?  Que se passe-t-il lorsque le consulat a inscrit chaque jour 200 protégés ? Il a encaissé 200 x 6 = 1.200 francs. 60 francs tombent dans l’escarcelle du chef de chancellerie dont on ne sait trop s’il le garde pour lui ou le répartit entre ses collaborateurs ?  Ne sourions pas, rappelons simplement que un tout, tout petit franc, c’est le salaire quotidien de la cuisinière de Madame Réau mère et que c’est énorme pour un Siamois !
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Pour connaître le rapport de ces 5 %  (« le parfum de la rose ») au bénéfice des chancelleries, il nous faudrait évidemment pourvoir consulter les registres comptables des consulats qui se trouvent à Nantes ce qui nous est évidemment impossible. Il n’y a évidemment aucun moyen de connaître le nombre de lampes chinoises à 600 francs et des 15.994 francs, expression de la reconnaissance spontanée de quelques Chinois. Par ailleurs, lorsque ces superbénéfices arrivent à Bangkok, on peut penser (on espère) qu’ils sont équitablement partagés par le chef de chancellerie entre ses collaborateurs. Lorsqu’ils arrivent dans les vice-consulats extérieurs : Luang-Prabang, Nan, Korat, Ubon, Makheng (Udonthani), Chantaburi, Battambang, Chiangmaï oú il n’y a pas d’employés français, il est évident qu’ils récompensent les diligences des seuls vice-consuls.
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Ceci dit, que la position « colonialiste » de Réau ait été dictée par le souci d’étendre l’influence des bienfaits de la civilisation française au Siam ou qu’elle ait été assorti de celui d’y trouver son profit est un débat dans lequel nous ne nous lancerons pas. Si nous écartons ses très contestables considérations de géopolitique, son tableau du Siam reste un document précieux.
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Références :

 

• Selon le « MANUEL DIPLOMATIQUE ET CONSULAIRE - AIDE-MÉMOIRE PRATIQUE DES CHANCELLERIES » de R. MONNET, édition « revue, augmentée et suivie du nouveau Tarif des Chancelleries », BERGER- 1910, le coût des  « Certificats annuels d'inscription au registre des indigènes sujets ou protégés français de l'Algérie et des pavs placés sous la souveraineté ou le protectorat de la France » est de 5 francs et il doit être renouvelé tous les 5 ans. Celui des jugements ou sentences arbitrales est de 30 francs ».

• « Tarif des droits à percevoir dans les chancelleries diplomatiques et consulaires et au ministère des affaires étrangères »  (édition 1937).

• « Manuel diplomatique et consulaire » par R. Monnet, édition 1910.

• « Petit Guide pratique à l'usage des agents consulaires de France » par Henri Didot, 1911.

 

***

 

La question de la rémunération des fonctionnaires payés « au pourcentage » (Conservateur des hypothèques payé au prorata du montant des transactions immobilières,  Trésorier payeur  en fonction du montant des transactions financières par lui gérées, c’est-à-dire placement des bons du trésor) reste toujours particulièrement opaque.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Si l’on se fie aux chiffres de l’Insee, 1 franc 1900 = 20 francs 2000 = 3 euros 2014. Les émoluments de notre jeune Réau correspondraient donc à 30.000 euros annuels valeur 2014. Selon la cours de l’euro, en tous cas plus d’un million de baths par an, de quoi vivre largement à Bangkok. Notre Pavie « aux pieds nus » aurait donc gagné l’équivalent de 180.000 euros par an.

 

Quant à la pension quotidienne à l’ « Oriental » pour un couple, 39 francs soit environ 120 euros 2014 (environ 5.000 bahts) ne cherchez pas, avec un peu de chance vous pourrez obtenir une nuitée à 15.000 baths.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Notes

 

(1) 144 « Raphaël Réau, jeune diplomate français au Siam. (1894-1900) » et 145 « La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900) ».  Il commença sa carrière comme élève interprète fin 1894, puis interprète et chancelier, et ensuit chargé de fonctions qui en font fait « le troisième consul » du Consulat de France à Bangkok, où il fera deux séjours (1894 - 1897 et 1898 – 1900), interrompu par un congé imprévu en France de mai 1897 à janvier 1898.

 

(2) « MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES - DOCUMENTS DIPLOMATIQUES -AFFAIRES DE SIAM -1893-1902 à PARIS - IMPRIMERIE NATIONALE – MDCCCCIl ».

 

(3) Voir notre article  A 192 – « A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME ».

 

(4) Voir notre article A 90 « Les dessous des traités de 1902 et de 1904 entre la France et le Siam ».

 

(5) … Selon les termes des articles 174 et 177 du code pénal, version de l’époque dont la Cour de Cassation dit  « vu  les articles 174 et 177, du Code pénal; attendu, 1° que, d'après le premier ces articles, le crime de concussion, de la part des fonctionnaires ou officiers publics, ne consiste pas seulement à exiger, mais aussi à recevoir ce qu'ils savent n'être pas dû pour salaire ou traitement … ».  Ce problème est récurent, a donné lieu à de multiples modifications au code pénal dont le texte actuel (article 177) est le suivant, version 1994, définissant clairement l’infraction de corruption passive : « Sera puni d'un emprisonnement de deux à dix ans et d'une amende double de la valeur des promesses agréées ou des choses reçues ou demandées, sans que ladite amende puisse être inférieure à 1500 F, quiconque aura sollicité ou agréé des offres ou promesses, sollicité ou reçu des dons ou présents pour  : 1° Etant investi d'un mandat électif, fonctionnaire public de l'ordre administratif ou judiciaire, militaire ou assimilé, agent ou préposé d'une administration publique ou d'une administration placée sous le contrôle de la puissance publique, ou citoyen chargé d'un ministère de service public, faire ou s'abstenir de faire un acte de ses fonctions ou de son emploi, juste ou non, mais non sujet à salaire… »

 

Nous retrouvons ces propos dans les écrits de la pseudo « aventurière » Isabelle Massieu qui donne en 1901 les chiffres suivants : Une population de 6.000.000 d'habitants dont 500.000 Cambodgiens, 1.000.000 de Laotiens, 1.200.000 Chinois sans compter les Annamites (3). « Si le gouvernement Français voulait prendre le Siam sans dépenser une goutte de sang, et un sou, ce serait la chose la plus facile du monde » écrit Réau.

 

Ne revenons pas sur cette position qui fut celle du « parti colonial » et d’une gra nde partie de la presse française à cette époque. Ce sont les « petits secrets » dévoilés par notre jeune diplomate à sa famille qui ont retenu notre attention (sans la moindre malice évidemment).

 

Sa situation financière ?

 

Réau crie misère ? Peut-on penser que c’est pour apitoyer sa bonne Maman ? « Car la vie est abominablement chère maintenant. Les loyers doublent, par suite de la demande excessive des Européens qui affluent sans cesse à Bangkok. Je paie actuellement un peu plus de 1.000 francs pour ma maison, Roy et mois dépensons chacun 120 francs pour nous nourrir. Ajoutez les frais somptuaires si nombreux dans notre profession, et vous en conclurez comme moi que 10.000 francs à Bangkok ne valent pas 4.000 francs en France ». Ces chiffres comme il est alors d’usage sont des chiffres annuels.

 

Eh bien, non, nous ne concluons pas comme lui.

 

Notre jeune diplomate est rémunéré 10.000 francs par an, tous frais payés, somptuaires ou pas, bien sûr, lesquels sont remboursés « sur justifications ». Quels sont les salaires ou émoluments à Paris au début du siècle dernier ?

 

Une cuisinière gagne 350 francs par an, un domestique, 500 francs, les garçons de café ne sont payés qu’au pourboire. Pour ceux qui ont eu la chance d’avoir suivi des études et d’exercer une profession plus privilégiée, un instituteur débutant gagne 875 francs par an, un juge débutant 1.833 francs l’an, dans la justice, le traitement moyen est de 5.000 francs par an. Quant à Pavie, nous y reviendrons, Réau nous apprend qu’il gagne 60.000 francs par an.

 

La vie était-elle chère à Bangkok en 1900 ?

 

Nous n’avons les prix que ceux que nous lisons dans le « Guide Madrolles » de 1926, ils sont évidemment plus élevés qu’en 1894. Précisons que le cours du tical (baths) est évidemment variable mais en moyenne, 1 tical = 1,50 francs.

 

Rendons à Réau les égards dus à sa fonction et logeons-le à l’ « Hôtel Oriental » qui a le double avantage d’être le plus luxueux de Bangkok et d’être situé à côté de l’ambassade. La pension complète est pour un couple de 26 baths – 39 francs – et pour une personne seule entre 10 – 15 et 18 baths soit 15, 22,5 et 27 francs). On peut pour ses loisirs louer une voiture à deux chevaux pour la journée à 8 baths soit 12 francs. Le trajet chemin de fer de Bangkok à Chiangmai en 1ère classe (tout de même) est de 45 baths. Restons-en là et n’allons pas chercher le prix de la soupe de nouilles dans le quartier chinois en 1900. Nous ne pouvons donc nous empêcher de sourire légèrement à la lecture des jérémiades financières de notre jeune diplomate.

 

D’autant que, ses frais étant payés et ses émoluments versés, notre Ulysse bénéficie d’autres avantages.

 

Nous lisons avec stupéfaction dans un courrier du 9 février 1895 :

 

« Ma petite maison (celle qui lui coûte 1.000 francs par an) m’est de plus en plus chère. J’ai reçu une magnifique lampe à suspension d’un Chinois anonyme protégé. C’est l’habitude ici d’envoyer des cadeaux qu’on ne peut refuser. Ma lampe vaudrait bien 600 francs. Et des potiches chinoises, des porcelaines, tous nos riches protégés sont très généreux, quelques-uns sont millionnaires ». Les fonctionnaires de la république, très dignes représentants de leur pays au Siam, reçoivent donc des cadeaux de Chinois anonymes ?

 

Ce sont ces mêmes généreux et anonymes Chinois dont il écrit le 1er novembre 1895 : « Je songe à la force de ces sociétés chinoises, et à leur richesse aussi, puisque l’une d’elles n’hésitait pas à débourser deux fois 5.000 ticaux pour sauver un de ses membres, soit 16.000 francs ».

 

Nous allons voir plus bas quel superbénéfice réalise le consulat par rapport au coût d’un certificat de protection !

 

Mais ce qu’il écrit à sa mère au bénéfice du secret des correspondances, l’aurait-il écrit à son ministre de tutelle ? Il est vrai que Delcassé qui fut ministre des colonies en 1894 puis des affaires étrangères à partir de 1898 fut ouvertement accusé par une partie de la presse française d’avoir été acheté par les Siamois (4).

 

Toujours est-il que cela portait – déjà –  un nom (5).

 

On peut dès lors comprendre que Pavie qui ne marchait probablement pas pieds nus à Bangkok puisse dépenser 80.000 francs par an alors qu’il en gagne 60 et mène un train de satrape. C’est ce que Réau appelle (courrier du 3 juin 1898) en se plaignant de la lourdeur de sa charge « le parfum de la rose » : « J’aurai les épines et quelque peu du parfum de la rose le relief que me donneront les fonctions » … «  Midi arrive avec rapidité, le prétoire se vide. Je monte déjeuner, la table de M. Pavie est toujours dressée pour huit personnes. Une foule de boys, une abondance et une recherche de plats dignes d’un grand restaurant parisien font que ces repas sont les plus luxueux de Bangkok. M. Pavie, célibataire, dépense royalement 80.000 francs sur 60.000 qu’il reçoit... » (Courrier du 20 juillet 1895, relevons que Réau est nourri par Pavie mais se plaint tout de même des 120 francs par an qu’il doit dépenser pour se nourrir !).

 

Quand Réau écrit le 1er novembre 1895 « Je vous parlerai dans une autre lettre de la corruption, au sens pécuniaire, qui règne à Bangkok, et qui a autrefois infecté jusqu’au Consulat » il est permis de se demander sans ternir sa mémoire s’il n’a pas utilisé le passé  simple au lieu du présent par erreur de plume ? En tous cas, ce courrier n’a pas été écrit ou s’il l’a été, son petit-fils a pu juger bon de ne pas le publier ?

 

Les « avantages annexes ».

 

C’est notre Ulysse lui-même qui a attiré notre attention sur cette disposition parfaitement légale dont on ignore si elle a disparu. Citons son courrier du 22 décembre 1900 :  «  J’estime cependant que ma situation actuelle, avec la gérance de la chancellerie de Hong Kong – 10.000 francs, plus 5% des opérations de chancellerie, - en climat sain, en séjour dans une belle ville -  et une perspective d’avancement prochain au choix valent bien le vice-consulat inconnu qu’on m’aurait offert … ». C’est quoi ces 5% ? Tout simplement ce que la loi appelle « les remises accordées aux chanceliers » et qui s’élèvent – mutatis mutandis – à 5 %  des fonds encaissés.

 

Car évidemment, l’intervention consulaire n’est pas gratuite, elle est même fort couteuse. Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il existe un tarif. C’est ainsi que les « patentes de protection » sont soumises à un tarif de 4, 6 ou 8 francs et sont par ailleurs renouvelables tous les 5 ans Nous n’avons pas pu savoir selon quels critères ce tarif variait du simple au double ? Restons-donc à la moyenne de 6 francs.

 

L’intervention du représentant consulaire en jugement (et nous savons que Réau est friand de ces séances au Tribunal même s’il ne cesse de s’en plaindre) est facturé 30 francs. Le Consul est évidemment astreint aux règles de la comptabilité publique, plus astreignantes qu’une comptabilité d’épicier (chinois). Il est évident que les opérations portées en recette doivent correspondre au tarif. L’agent consulaire a certes la possibilité de faire grâce de ses émoluments aux personnes méritantes et dans le besoin, il doit pouvoir en justifier mais on peut penser que le plus souvent, que ce soient les Chinois protégés par l’intermédiaire de leurs sociétés de voyoucratie ou les Indochinois catholiques baptisés à tour de bras par nos bons missionnaires des missions étrangères, le tarif plein était appliqué et bien au-delà.

 

Mais que se passe-t-il quand une triade allonge 16.000 francs (au lieu de 6) pour sortir l’un de ses membres d’une sale affaire ? On peut penser que les 15.994 francs superflus ne sont pas comptabilisés et tombent dans une « Caisse noire » dont bénéficient les employés du consulat ou servent à payer les agapes de Pavie ?  Que se passe-t-il lorsque le consulat a inscrit chaque jour 200 protégés ? Il a encaissé 200 x 6 = 1.200 francs. 60 francs tombent dans l’escarcelle du chef de chancellerie dont on ne sait trop s’il le garde pour lui ou le répartit entre ses collaborateurs ?  Ne sourions pas, rappelons simplement que un tout, tout petit franc, c’est le salaire quotidien de la cuisinière de Madame Réau mère et que c’est énorme pour un Siamois !

 

Pour connaître le rapport de ces 5 %  (« le parfum de la rose ») au bénéfice des chancelleries, il nous faudrait évidemment pourvoir consulter les registres comptables des consulats qui se trouvent à Nantes ce qui nous est évidemment impossible. Il n’y a évidemment aucun moyen de connaître le nombre de lampes chinoises à 600 francs et des 15.994 francs, expression de la reconnaissance spontanée de quelques Chinois. Par ailleurs, lorsque ces superbénéfices arrivent à Bangkok, on peut penser (on espère) qu’ils sont équitablement partagés par le chef de chancellerie entre ses collaborateurs. Lorsqu’ils arrivent dans les vice-consulats extérieurs : Luang-Prabang, Nan, Korat, Ubon, Makheng (Udonthani), Chantaburi, Battambang, Chiangmaï oú il n’y a pas d’employés français, il est évident qu’ils récompensent les diligences des seuls vice-consuls.

 

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Ceci dit, que la position « colonialiste » de Réau ait été dictée par le souci d’étendre l’influence des bienfaits de la civilisation française au Siam ou qu’elle ait été assorti de celui d’y trouver son profit est un débat dans lequel nous ne nous lancerons pas. Si nous écartons ses très contestables considérations de géopolitique, son tableau du Siam reste un document précieux.

 

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Références :

 

• Selon le « MANUEL DIPLOMATIQUE ET CONSULAIRE - AIDE-MÉMOIRE PRATIQUE DES CHANCELLERIES » de R. MONNET, édition « revue, augmentée et suivie du nouveau Tarif des Chancelleries », BERGER- 1910, le coût des  « Certificats annuels d'inscription au registre des indigènes sujets ou protégés français de l'Algérie et des pavs placés sous la souveraineté ou le protectorat de la France » est de 5 francs et il doit être renouvelé tous les 5 ans. Celui des jugements ou sentences arbitrales est de 30 francs ».

• « Tarif des droits à percevoir dans les chancelleries diplomatiques et consulaires et au ministère des affaires étrangères »  (édition 1937).

• « Manuel diplomatique et consulaire » par R. Monnet, édition 1910.

• « Petit Guide pratique à l'usage des agents consulaires de France » par Henri Didot, 1911.

 

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La question de la rémunération des fonctionnaires payés « au pourcentage » (Conservateur des hypothèques payé au prorata du montant des transactions immobilières,  Trésorier payeur  en fonction du montant des transactions financières par lui gérées, c’est-à-dire placement des bons du trésor) reste toujours particulièrement opaque.

 

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Si l’on se fie aux chiffres de l’Insee, 1 franc 1900 = 20 francs 2000 = 3 euros 2014. Les émoluments de notre jeune Réau correspondraient donc à 30.000 euros annuels valeur 2014. Selon la cours de l’euro, en tous cas plus d’un million de baths par an, de quoi vivre largement à Bangkok. Notre Pavie « aux pieds nus » aurait donc gagné l’équivalent de 180.000 euros par an.

 

Quant à la pension quotidienne à l’ « Oriental » pour un couple, 39 francs soit environ 120 euros 2014 (environ 5.000 baths) ne cherchez pas, avec un peu de chance vous pourrez obtenir une nuitée à 15.000 baths.

 

Notes

 

(1) 144 « Raphaël Réau, jeune diplomate français au Siam. (1894-1900) » et 145 « La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900) ».  Il commença sa carrière comme élève interprète fin 1894, puis interprète et chancelier, et ensuit chargé de fonctions qui en font fait « le troisième consul » du Consulat de France à Bangkok, où il fera deux séjours (1894 - 1897 et 1898 – 1900), interrompu par un congé imprévu en France de mai 1897 à janvier 1898.

 

(2) « MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES - DOCUMENTS DIPLOMATIQUES -AFFAIRES DE SIAM -1893-1902 à PARIS - IMPRIMERIE NATIONALE – MDCCCCIl ».

 

(3) Voir notre article  A 192 – « A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME ».

 

(4) Voir notre article A 90 « Les dessous des traités de 1902 et de 1904 entre la France et le Siam ».

 

(5) … Selon les termes des articles 174 et 177 du code pénal, version de l’époque dont la Cour de Cassation dit  « vu  les articles 174 et 177, du Code pénal; attendu, 1° que, d'après le premier ces articles, le crime de concussion, de la part des fonctionnaires ou officiers publics, ne consiste pas seulement à exiger, mais aussi à recevoir ce qu'ils savent n'être pas dû pour salaire ou traitement … ».  Ce problème est récurent, a donné lieu à de multiples modifications au code pénal dont le texte actuel (article 177) est le suivant, version 1994, définissant clairement l’infraction de corruption passive : « Sera puni d'un emprisonnement de deux à dix ans et d'une amende double de la valeur des promesses agréées ou des choses reçues ou demandées, sans que ladite amende puisse être inférieure à 1500 F, quiconque aura sollicité ou agréé des offres ou promesses, sollicité ou reçu des dons ou présents pour  : 1° Etant investi d'un mandat électif, fonctionnaire public de l'ordre administratif ou judiciaire, militaire ou assimilé, agent ou préposé d'une administration publique ou d'une administration placée sous le contrôle de la puissance publique, ou citoyen chargé d'un ministère de service public, faire ou s'abstenir de faire un acte de ses fonctions ou de son emploi, juste ou non, mais non sujet à salaire… »

 

 

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 22:05
A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Le contexte :

 

Tous les voyageurs connaissent – et un sur cinq paraît-il le visite – le célèbre « Pont de la rivière Kwaï » (en réalité kwènoï แควน้อย « le petit affluent ») immortalisé par le film du même nom réalisé en 1957 par David Lean basé sur le roman de Pierre Boulle écrit en 1952 (1). Le pont qui existe aujourd'hui est situé à Tha Makham (ท่ามะคาม), à environ cinq kilomètres de la ville de Kanchanaburi et à 40 kilomètres environ en amont sur la voie ferrée du village de Ban Pong (บ้านโป่ง) dont nous allons parler où se trouvait également un des nombreux camps de prisonniers de guerre.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Rappelons rapidement que les Japonais vainqueurs des Russes en 1904 et des Allemands en 1918, avaient alors traité humainement leurs prisonniers de guerre. Mais le Japon refusa de ratifier la Convention de Genève du 27 juillet 1929 au motif qu’elle impliquait que les prisonniers de guerre seraient mieux traités que leurs propres militaires. La militarisation grandissante et les poussées de nationalisme des années 1920 - 1930 changèrent complètement le comportement des militaires japonais. C’est une nouvelle interprétation du code du guerrier samouraï, le  Bushido. 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Les prisonniers n’ont aucun droit, sauf celui de travailler et de mourir pour l'empereur. Les officiers supérieurs ne s’abaissent pas à la surveillance des prisonniers, la tâche est confiée aux soldats incapables de se battre et souvent aux Coréens devenus sujets japonais, espèces de gardes-chiourme heureux de compenser leur frustration sur les prisonniers. Dès le début de la guerre, les Japonais connurent de fulgurantes victoires qui les surprirent, mal préparés en tous cas et submergés par le nombre d’ennemis qui se rendirent notamment à Singapour (la « forteresse imprenable » tombée en février 1942 en 8 jours) et dans les Indes néerlandaises (tombées en mars 1942), anglais, hollandais et indonésiens, indiens, malais mobilisés. Ils furent affectés à la construction de la ligne de chemin de fer devant relier la Thaïlande à la Birmanie (2). Mais cette main d’œuvre forcée s’avéra vite insuffisante et il fallut recourir à une main d’œuvre civile asiatique, les « romusha » (tout simplement des travailleurs forcés) avec des promesses de salaires élevés et de bonnes conditions de vie. Des familles entières écoutèrent le chant des sirènes, Hokkien chinois, Tamouls, Birmans, Thaïlandais, Vietnamiens, combien, on l’ignore, se retrouvèrent sans droits, sans salaire, sans médicaments et sans nourriture.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Ils reposent dans des tombes anonymes, peut-être 100.000 ? Des charniers sont découverts de temps à l’autre à l’occasion de travaux agricoles aux environs des anciens camps de prisonniers – il n’y a pas eu seulement celui que l’on continue à visiter. 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Ils sont les oubliés de l’histoire, peu d’ouvrages nous paraissent leur avoir été consacré (3).

 

L’ « incident » de Banpong (วิกฤตการณ์บ้านโป่ง) : en réalité une révolte

 

Les prisonniers arrivèrent de Singapour jusqu’au camp de Ban Pong (บ้านโป่ง) dans un voyage en train de cinq ou six jours. Les survivants furent affectés à la construction d'un camp à proximité de Nong Pladuk (นองปลาดุก), celui que l’on visite, tandis que des entrepreneurs thaïlandais avec de la main d’œuvre locale étaient chargés de la liaison ferroviaire entre Ban Pong à Thamakham (ท่ามะคาม) à l’emplacement du pont actuel (4). 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Mais ils constatèrent rapidement qu'ils ne pourraient pas maintenir les travailleurs thaïs très longtemps en raison des mauvais traitements par les Japonais entraînant de nombreuses fuites. Des prisonniers alliés détenus dans un camp situé à proximité ont témoigné des mauvais traitements subis par les Thaïs, battus pour la lenteur de leur travail ou tout simplement ne pas comprendre les ordres donnés en japonais. Les témoignages divergent sur les tortures et l'exécution de Thaïs soupçonnés d'avoir aidé les alliés.

 

Nous sommes en décembre 1942, la construction avait en plus été ralentie par les intempéries d’automne et peut être aussi par une résistance passive, seulement 13 kilomètres de voie avaient été réalisés (5). La tension entre les Japonais, les travailleurs thaïs et la population dont ils se méfiaient est vive. Le lieutenant de police thaï, Srisuk Mahinthorathep (ศรีสุข มหินทรเทพ) (cité par Reynolds) (6) ...

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

... rappela que la Kenpeitei (l’équivalent japonais de la Gestapo) voulut procéder à des arrestations de thaïs sans respecter la loi locale et que les japonais voulurent en outre prendre le contrôle de l’amphœ en entier au détriment des autorités civiles locales.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Ce qui est qualifié d’ « incident » (et de « crise » - วิกฤตการณ์ – par les Thaïs)  éclate le 18 décembre à la suite de mauvais traitements infligés par un Japonais à un moine : une sentinelle aurait giflé ce moine qui se serait trouvé dans une zone interdite aux civils, probablement pour donner des cigarettes à des prisonniers alliés. La population se déchaine et le japonais est tué à coups de bâton. Ses camarades demandent de l’aide. C’est le chaos. Le commandant thaï et le commandant japonais demandent alors l’aide de la Kempeitai pour rétablir l’ordre. En vain. Plusieurs centaines de manifestants massacrent alors au moins deux autres japonais. Srisuk, à la tête de la police, prend peur et redoute une intervention japonaise « musclée ». Il déploie alors trente hommes armés de fusils et deux mitrailleuses autour de ses bâtiments. 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Ils voient passer plusieurs camions de japonais armés se dirigeant en direction de Kanchanaburi. Mais un camion noir ralentit chargé de vingt hommes en armes qui se place devant le poste de police. Selon Srisuk, les japonais ont ouvert le feu. Les Japonais prétendent qu’ils se sont contentés de répondre aux tirs dont ils faisaient l’objet. Selon une enquête ultérieure, c’est probablement un thaï nerveux qui a ouvert le feu sur un japonais descendu du véhicule ? Les tirs continuent plusieurs minutes jusqu’à l’arrivée des officiels thaïs et du commandant japonais. Il y eut quatre morts japonais dont un médecin militaire et quatre blessés graves mais apparement aucune victime recensée chez les thaïs sinon des blessés ?

 

Les incidents vont continuer les jours suivant, la population détruisit un kilomètre ou deux de voie ferrée, des japonais isolés seront attaqués par des thaïs armés de gourdins et les femmes leur jetteront des pierres. Un déploiement de forces japonaises ramène le calme mais l’ambiance reste pesante. Mais, nous dit Reynolds, les détails divergent selon les sources, même la date est incertaine.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Un étrange compromis

 

On pouvait s’attendre à une réaction nippone du genre de Lidice ou d’Oradour ?

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Il faut probablement louer les talents diplomatiques du maréchal Plaek Phibun Songkram. Les Japonais, sans parler de punition collective, exigèrent d’abord de lui l’exécution des « criminels » y compris le moine qu’ils accusaient d’avoir été le meneur des attaques, le transfert des policiers, le versement d’une indemnité de 20.000 bahts pour chaque mort, de 3.000 pour chaque soldat blessé, des excuses formelles et un durcissement des sanctions à l’égard de toute attitude « anti japonaise ». On allait droit au mur.

 

Mais l’ « incident » avait servi de sérieux avertissement à Tokyo sur la possibilité de graves incidents en Thaïlande. Le commandement militaire de Bangkok va être changé, c’est le général Nakamura Aketo qui est nommé, c’est un ami de l’amiral Tojo mais surtout un diplomate de formation. 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Sa capacité à comprendre la perspective thaïe, combinée avec sa personnalité affable, va considérablement contribuer à améliorer les relations nippo-thaïlandaise. Contrairement à ses collègues arrogants et brutaux, il a laissé le souvenir d’un homme à la nature chaleureuse et serviable. Après de longues discussions, Nakamura, convint que les réparations pécuniaires devraient être réciproques : des Thaïs avaient été tués lors de l'invasion initiale de de la Thaïlande, ce qui compensait les pertes des Japonais à Ban Pong. Pour tenter de désamorcer la situation, Nakamura prit d'autres mesures : Il fit ouvrir des bordels pour l'armée japonaise ce qui laisse à penser que les militaires prenaient quelques liberté avec les femmes locales.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.
Il fit diffuser une brochure à l’attention de ses troupes sur la façon de se comporter en Thaïlande en en respectant les coutumes comme par exemple ne pas pisser en public ou ne pas se montrer nu en public par exemple en se baignant. Cette prise de position plus conciliante survint aussi à un moment où la marée commençait à se retourner contre le Japon, ce que beaucoup au sein du gouvernement thaïlandais reconnaissaient. 

 

Les travaux sur le chemin de fer purent reprendre, les travailleurs furent remplacés par des « romushas » tamouls qui n’avaient aucune protection à attendre de la loi thaïlandaise et aucun secours à espérer de la population locale.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Il est difficile de savoir combien de Thaïs ont péri dans la construction de la ligne de chemin de fer car s’il ne faut pas oublier les résistants, il ne faut pas non plus oublier les morts. De temps à autre, à l’occasion de labours, des charniers sont découverts par des paysans. Les Japonais eurent devant eux deux semaines pour brûler les documents relatifs à la construction du chemin de fer avant que les forces alliées occupent la Thaïlande. Le général Mac Arthur avait interdit tout mouvement des forces de Mountbatten depuis Ceylan en Asie du Sud-Est jusqu'à ce qu'il ait organisé la mise en scène mégalomane des cérémonies de son triomphe personnel, la reddition spectaculaire à bord d'un navire dans la baie de Tokyo (7). 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Pendant les deux semaines qui suivirent selon les témoins thaïlandais, de la fumée provenant de la combustion de documents pouvait être vue tout au long des camps de chemin de fer. Les Japonais reconnurent aux soldats alliés qu'ils avaient détruit tous les documents relatifs aux travailleurs asiatiques. Leur gouvernement n’avait pas non plus ratifié la Convention de Genève concernant les prisonniers de guerre et signé aucun traité concernant les travailleurs civils. La question de cette main-d’œuvre civile était, par conséquent, considérée comme une question interne, le Japon n’étant pas lié par des traités. Pour ces travailleurs asiatiques, la situation était pire que celle des prisonniers alliés. Beaucoup savaient à peine lire et étaient évidemment incapables de parler anglais ou japonais alors que les prisonniers alliés ont réussi à maintenir leur propre structure militaire dans les camps : ils n’étaient pas séparés de leurs amis, les officiers réglaient la discipline et l'hygiène du camp et, bien sûr, ils avaient leurs propres médecins militaires. Cette structure permis d’enregistrer les circonstances de la mort et de l'enterrement de presque chaque prisonnier. Mais il n'y eut pas de tombes pour les travailleurs asiatiques décédés; ils étaient juste enterrés où ils sont morts et oubliés.

 

 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Aucune tombe mais aucun monument non plus à une seule exception paradoxale, le monument érigé par l'armée japonaise à l’achèvement du chemin de fer en mars 1944, près du pont rendu célèbre par le film. Il n’est pas particulièrement attrayant étant faite de béton brut, mais il est en tous cas le seul. Le pilier central du monument est entouré de petites structures, chacun portant une inscription dans une autre langue : anglais, thaïlandais, chinois, malais, indonésien, tamoul et vietnamien. Une plaque détruite par les bombardements alliés n'a jamais été remplacée et était probablement en birman. Ces inscriptions manifestent les remerciements de S.M. l’empereur du Japon à l’égard de tous les ouvriers morts lors de la construction du chemin de fer (8). Les Japonais morts à Ban Pong victimes de la colère des villageois, ont leur monument, un stupa qui porte l’inscription (en thaï) « à la mémoire des soldats japonais qui ont perdu la vie dans l’amphoe de Ban Pong, province de Rachaburi, au cours de la seconde guerre mondiale, 1941 – 1943, édifié en 1991 » (dans la chapelle du Wat Dom Tum).

 

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

L’histoire officielle ne retient que le mouvement des « free thais » qui a pour l’essentiel « géré » la résistance depuis ses salons de Londres et de New-York sans avoir - apparemment du moins – accompli la moindre action sur le terrain (9)

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

Notes

 

(1) Le film a fait l’objet de critiques acerbes, de la part (notamment) d’anciens prisonniers anglais prétendant qu’il sous-estime les mauvais traitements dont ils furent l’objet. Il mélange évidemment la réalité et la fiction en présentant le lieutenant-colonel Nicholson, bénéficiant de l’interprétation somptueuse d’Alec Guiness, comme un magnifique exemple d'officier qui a mis en avant les intérêts de ses hommes mais n'a jamais oublié son devoir envers son pays, l'armée et son roi. 

Ce sont d’injustes critiques puisque c’est oublier que Pierre Boulle avait « payé pour voir » : technicien dans une plantation de caoutchouc en Malaisie, il rejoint les Français Libres à Singapour lors de la chute de la France en 1940, pour participer à la résistance en Indochine, en Birmanie et en Chine. Après un périple mouvementé pour échapper aux poursuites des japonais, il est capturé par les forces fidèles à Vichy, livré aux Japonais et connait un emprisonnement dans des conditions difficiles et plus encore. Si « Le pont de la rivière Kwaï » est un roman, les souvenirs de l’auteur (« Aux sources de la rivière Kwaï » publié en 1966) est un livre de souvenirs, ceux d’un homme qui connaît bien les lieux et qui a connu d’expérience les conditions de détention exceptionnellement mauvaises des prisonniers de guerre des Japonais.
A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

(2) Il y eut une autre ligne de chemin de fer également oubliée de l’histoire, celle devant traverser l’isthme de Kra, de Chumphon à Kawthung (à l’extrême pointe sud de la Birmanie, que certains persistent à appeler « Victoria Point ») où furent affectés quelques dizaines de milliers de Malais et de Tamouls dont un grand nombre périt du fait surtout des bombardements anglais.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

(3) « Asian Labor in the Wartime Japanese Empire: Unknown Histories: Unknown Histories  » par Paul H. ùtoskam un auteur japonais - « The silenced voices of history: Asian workers on the Death Railway » (Les voix réduites au silence de l'histoire: les travailleurs asiatiques sur le chemin de fer de la mortin Third World Resurgence No. 278, October 2013, pp 44-47). On ne sait trop à puiser dans ces sources s’il y en eut 270.000 (estimation « basse » ou 1.000.000 estimation « haute ».

 

(4) Ban pong (บ้านโป่ง) est un amphoe qui comprend actuellement 15 tambons et 18.000 habitants situé, à 70 kilomètres à l’ouest de Bangkok, dans la province de Rachaburi. C’est aussi un nœud ferroviaire.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

(5) La description la plus précise de cet « incident » est celle de Bruce Reynolds « Thailand and Japan’s southern advance » 1994.

 

(6) Il termina sa carrière policière comme chef de la police à Bangkok en 1975.

 

(7) Il souhaitait probablement faire oublier sa totale incurie lors de l’attaque de Pearl-Harbour consécutif à son refus de respecter les ordres du général George Marshall, et d'exécuter par anticipation le plan de guerre existant, appelé plan orange, destiné à affronter une attaque de l'Empire du Japon. N’épiloguons pas sur ce personnage aussi contestable que contesté.

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

(8) Ce monument existait encore en 2000 et semble – politiquement incorrect – avoir été remplacé ce jour ?

A198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942.

(9) Voir en particulier nos articles 202 « La résistance des Thaïlandais et des Free Thai pendant la seconde guerre mondiale » et 203 « Tiang Sirikhan, le guerrier de Phupan » …..

Mais les anciens du village se souviennent .................

 

Il fit diffuser une brochure à l’attention de ses troupes sur la façon de se comporter en Thaïlande en en respectant les coutumes comme par exemple ne pas pisser en public ou ne pas se montrer nu en public par exemple en se baignant. Cette prise de position plus conciliante survint aussi à un moment où la marée commençait à se retourner contre le Japon, ce que beaucoup au sein du gouvernement thaïlandais reconnaissaient. 

 

Les travaux sur le chemin de fer purent reprendre, les travailleurs furent remplacés par des « romushas » tamouls qui n’avaient aucune protection à attendre de la loi thaïlandaise et aucun secours à espérer de la population locale.

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Il est difficile de savoir combien de Thaïs ont péri dans la construction de la ligne de chemin de fer car s’il ne faut pas oublier les résistants, il ne faut pas non plus oublier les morts. De temps à autre, à l’occasion de labours, des charniers sont découverts par des paysans. Les Japonais eurent devant eux deux semaines pour brûler les documents relatifs à la construction du chemin de fer avant que les forces alliées occupent la Thaïlande. Le général Mac Arthur avait interdit tout mouvement des forces de Mountbatten depuis Ceylan en Asie du Sud-Est jusqu'à ce qu'il ait organisé la mise en scène mégalomane des cérémonies de son triomphe personnel, la reddition spectaculaire à bord d'un navire dans la baie de Tokyo (7). Pendant les deux semaines qui suivirent selon les témoins thaïlandais, de la fumée provenant de la combustion de documents pouvait être vue tout au long des camps de chemin de fer. Les Japonais reconnurent aux soldats alliés qu'ils avaient détruit tous les documents relatifs aux travailleurs asiatiques. Leur gouvernement n’avait pas non plus ratifié la Convention de Genève concernant les prisonniers de guerre et signé aucun traité concernant les travailleurs civils. La question de cette main-d’œuvre civile était, par conséquent, considérée comme une question interne, le Japon n’étant pas lié par des traités. Pour ces travailleurs asiatiques, la situation était pire que celle des prisonniers alliés. Beaucoup savaient à peine lire et étaient évidemment incapables de parler anglais ou japonais alors que les prisonniers alliés ont réussi à maintenir leur propre structure militaire dans les camps : ils n’étaient pas séparés de leurs amis, les officiers réglaient la discipline et l'hygiène du camp et, bien sûr, ils avaient leurs propres médecins militaires. Cette structure permis d’enregistrer les circonstances de la mort et de l'enterrement de presque chaque prisonnier. Mais il n'y eut pas de tombes pour les travailleurs asiatiques décédés; ils étaient juste enterrés où ils sont morts et oubliés.

 

Aucune tombe mais aucun monument non plus à une seule exception paradoxale, le monument érigé par l'armée japonaise à l’achèvement du chemin de fer en mars 1944, près du pont rendu célèbre par le film. Il n’est pas particulièrement attrayant étant faite de béton brut, mais il est en tous cas le seul. Le pilier central du monument est entouré de petites structures, chacun portant une inscription dans une autre langue : anglais, thaïlandais, chinois, malais, indonésien, tamoul et vietnamien. Une plaque détruite par les bombardements alliés n'a jamais été remplacée et était probablement en birman. Ces inscriptions manifestent les remerciements de S.M. l’empereur du Japon à l’égard de tous les ouvriers morts lors de la construction du chemin de fer (8). Les Japonais morts à Ban Pong victimes de la colère des villageois, ont leur monument, un stupa qui porte l’inscription (en thaï) « à la mémoire des soldats japonais qui ont perdu la vie dans l’amphoe de Ban Pong, province de Rachaburi, au cours de la seconde guerre mondiale, 1941 – 1943, édifié en 1991 ».

L’histoire officielle ne retient que le mouvement des « free thais » qui a pour l’essentiel « géré » la résistance depuis ses salons de Londres et de New-York sans avoir - apparemment du moins – accompli la moindre action sur le terrain (9)

 

Notes

 

(1) Le film a fait l’objet de critiques acerbes, de la part (notamment) d’anciens prisonniers anglais prétendant qu’il sous-estime les mauvais traitements dont ils furent l’objet. Il mélange évidemment la réalité et la fiction en présentant le lieutenant-colonel Nicholson, bénéficiant de l’interprétation somptueuse d’Alec Guiness, comme un magnifique exemple d'officier qui a mis en avant les intérêts de ses hommes mais n'a jamais oublié son devoir envers son pays, l'armée et son roi. Ce sont d’injustes critiques puisque c’est oublier que Pierre Boulle avait « payé pour voir » : technicien dans une plantation de caoutchouc en Malaisie, il rejoint les Français Libres à Singapour lors de la chute de la France en 1940, pour participer à la résistance en Indochine, en Birmanie et en Chine. Après un périple mouvementé pour échapper aux poursuites des japonais, il est capturé par les forces fidèles à Vichy, livré aux Japonais et connait un emprisonnement dans des conditions difficiles et plus encore. Si « Le pont de la rivière Kwaï » est un roman, les souvenirs de l’auteur (« Aux sources de la rivière Kwaï » publié en 1966) est un livre de souvenirs, ceux d’un homme qui connaît bien les lieux et qui a connu d’expérience les conditions de détention exceptionnellement mauvaises des prisonniers de guerre des Japonais.

(2) Il y eut une autre ligne de chemin de fer également oubliée de l’histoire, celle devant traverser l’isthme de Kra, de Chumphon à Kawthung (à l’extrême pointe sud de la Birmanie, que certains persistent à appeler « Victoria Point ») où furent affectés quelques dizaines de milliers de Malais et de Tamouls dont un grand nombre périt du fait surtout des bombardements anglais.

(3) « Asian Labor in the Wartime Japanese Empire: Unknown Histories: Unknown Histories  » par Paul H. ùtoskam un auteur japonais - « The silenced voices of history: Asian workers on the Death Railway » (Les voix réduites au silence de l'histoire: les travailleurs asiatiques sur le chemin de fer de la mortin Third World Resurgence No. 278, October 2013, pp 44-47). On ne sait trop à puiser dans ces sources s’il y en eut 270.000 (estimation « basse » ou 1.000.000 estimation « haute ».

(4) Ban pong (บ้านโป่ง) est un amphoe qui comprend actuellement 15 tambons et 18.000 habitants situé, à 70 kilomètres à l’ouest de Bangkok, dans la province de Rachaburi. C’est aussi un nœud ferroviaire.

(5) La description la plus précise de cet « incident » est celle de Bruce Reynolds « Thailand and Japan’s southern advance » 1994.

(6) Il termina sa carrière policière comme chef de la police à Bangkok en 1975.

(7) Il souhaitait probablement faire oublier sa totale incurie lors de l’attaque de Pearl-Harbour consécutif à son refus de respecter les ordres du général George Marshall, et d'exécuter par anticipation le plan de guerre existant, appelé plan orange, destiné à affronter une attaque de l'Empire du Japon. N’épiloguons pas sur ce personnage aussi contestable que contesté.

(8) Ce monument existait encore en 2000 et semble – politiquement incorrect – avoir été remplacé ce jour ?

(9) Voir nos articles …..

 
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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 22:01
A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

Arjun Subrahmanyan dans sa thèse intitulée « Reinventing Siam : Ideas and Culture in Thailand, 1920-1944 » soutenue en 2013 à l’Université de Berkeley (Californie), nous donne sa version de la « révolution de 1932 », - une révolution incomplète, dit-il -, et nous invite à la repenser, en nous rappelant ce qu’était le Siam à cette époque. 

 

Repenser la révolution de 1932.

 

Arjun commence sa thèse en rappelant le récit de ce matin du 24 juin 1932, où des tanks et quelques camions militaires entourent palais et ministères à Bangkok, pour mettre fin en quelques heures à 150 ans de monarchie absolue au nom du « Parti du Peuple ». Des tracts sont distribués dénonçant le pouvoir inhumain des rois.

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

Le roi, en villégiature à Hua Hin, décide de ne pas résister et accepte la demande des rebelles de fonder une monarchie constitutionnelle, sous la souveraineté du peuple, lui garantissant un parlement avec des droits et des libertés.

 

Mais Arjun indique que cette « révolution » n’est pas un mouvement de masse et a été fomenté par un petit groupe composé de civils et d’officiers qui de fait, malgré une constitution, deviendra une coquille vide. Assez vite, le Parti du Peuple se divisera en factions, pour voir triompher celle des militaires qui installeront en 1939, une dictature. Depuis 1932, on a assisté à une série de coups d’Etat où se jouaient les intérêts des militaires, des royalistes et des civils de la nouvelle bureaucratie. (Arjun ne donne aucun nom des principaux acteurs et reste à ce niveau de généralités.)

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

La thèse précise que cette révolution ne fut pas politique mais intellectuelle et qu’elle fut précédée de  deux processus plus importants, à savoir le renforcement du pouvoir royal et de la bureaucratie dans les villes au détriment de la campagne maintenue dans la pauvreté et l’isolement, et l’arrivée d’un courant intellectuel moderne, basé sur l’esprit d’examen et sur la responsabilité individuelle, désirant plus d’égalité et s’affranchir du statut quo et de la hiérarchie installée ; et en 1932, aspirant à plus de démocratie. Cette nouvelle « intelligentsia » est différente des aristocrates, des officiers militaires et des juristes qui voulaient contrôler le gouvernement, et était composée de journalistes, d’écrivains, de critiques littéraires et de moines éclairés ou d’intellectuels laïcs.

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.
 

On pouvait donc voir deux cultures au Siam. L’une officielle, urbaine, de culture aristocratique et l’autre provenant d’une classe intermédiaire rurale autonome. Elles ne pouvaient qu’entretenir des relations conflictuelles, tant les nouveaux « démocrates » et la réaction royaliste étaient convaincus de leur supériorité et de la naïveté et de la docilité du peuple.

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.
En effet, l’élite de Bangkok avait une bonne image d’elle-même fondée depuis un siècle sur l’indépendance du pays préservée malgré les visées coloniales européennes et américaine. La génération née après  les réformes de 1892 avait pu bénéficier de la création d’une administration moderne qui offrait des postes et assuraient une carrière et la sécurité de l’emploi. Mais le modèle restait la famille royale et les aristocrates qui dirigeaient les différents ministères et départements de l’administration. D’ailleurs mêmes les leaders du Parti du Peuple auront soin de garder leur titre même après 1932.

 

(Par exemple Pridi et Phibun qui avaient été honorés du titre de noblesse de Luang (que l’on peut traduire par « honorable » หลวง) se gardèrent de l’abandonner et reçurent sans les refuser les médailles royales les plus prestigieuses, notamment le grand cordon de l’ « Éléphant blanc », ordre fondé par Rama IV, sans parler des princes, ainsi Sani Pramot conserva son titre de « momratchawong » (หม่อมราชวงศ์ – arrière-petit-fils de roi).)

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.
Toutefois, la modernisation de l’Etat, le développement du marché du livre, la diffusion des idées nationalistes et démocratiques auront forcément un impact sur les mentalités, surtout que certaines venaient du palais lui-même.

 

Alors que les jeunes intellectuels et des jeunes écrivains voulaient aussi des changements, en s’inspirant des modèles occidentaux, une nouvelle classe était en train de se former au contact par exemple de parlementaires ruraux qui n’avaient jusqu’alors jamais participer aux cercles du pouvoir, et qui désiraient le progrès et plus de démocratie pour les zones rurales.

 

L’éducation rendue obligatoire avait formé des instituteurs dont certains députés étaient d’ailleurs issus, qui ne pouvaient plus supporter l’autoritarisme, le modèle centralisé et le tutorat de Bangkok. 

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

On vit aussi des jeunes moines de la région du Nord-Est ou un moine connu comme Buddhadasa Bhikkhu (พุทธทาสภิกขุ) plus au Sud par exemple s’organiser et développer un bouddhisme plus moderne et plus attentif aux préoccupations des gens. 

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

Nous étions bien en présence d’une nouvelle génération qui aspirait au changement et à plus de liberté, ce qui ne voulait pas dire que la vieille aristocratie qui avait aussi intégré certains aspects de la culture occidentale, les idées de « progrès  » et de « civilisation moderne », la science et la technologie, avaient décidé  de renoncer à son pouvoir.

 

Le Siam n’est pas Bangkok, il faut découvrir les réalités de la campagne et du peuple ; soit de 90 % de la population.

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

Arjun note évidemment le fossé qui existe entre Bangkok et le reste du pays surtout jusqu’à la guerre froide, où on verra la première tentative sérieuse d’intégration, et d’unification, qui laissera néanmoins beaucoup de régions isolées dans un royaume multi-ethnique. Mais ensuite Arjun est plus précis, en s’appuyant sur des travaux d’historiens thaïs et anglo-saxons, pour évoquer les régions – sans les nommer - qui sont restées sans investissement et celles qui ont été intégré aux marchés internationaux pour la production de riz, d’étain, de teck et qui ont pu connaître via des intermédiaires chinois, un stade semi-capitalistique avec un développement du commerce et des voies de communication.

 

Mais il ne faut pas oublier que les recensements de 1929 et de 1937, donnaient environ 6 millions de paysans dont 90 %  travaillaient dans les rizières ; qu’en 1930, la moitié du riz était exportée  et qu’avant la guerre, celui-ci composait 70 % des exportations.

 

Aussi, de nombreux paysans de la plaine centrale ont-ils pu commencer à profiter de ces exportations, malgré l’indifférence des propriétaires vivant à Bangkok et du pouvoir central, plus apte à taxer qu’à soutenir son développement, et laissant le commerce aux migrants chinois, qui eux connaissaient les prix du marché. Le mode  de production restait ancien et le travail se faisait à la main. Le paysan devait s’auto-subsister.

 

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

D’ailleurs comment développer, quand encore dans les années 1950, seulement 35 % des terres étaient cadastrées. De plus, en dehors de la plaine centrale où les rizières allaient de 30 à 300 raïs, dans le reste du pays, elles  n’avaient – en moyenne  - qu’une superficie de 20 raïs. Seul le district de Rangsit près de Bangkok bénéficia, à partir de 1889, d’un véritable développement « moderne » soutenu –un peu - par le gouvernement, sur deux millions de raïs. De plus les routes étaient souvent impraticables et l’insécurité était grande pour les nombreuses fermes isolées le long des canaux, comme dans le reste du pays où il n’était pas rare de voir des bandes  de 30 à 40 bandits opérer des pillages.

 

Arjun remarque, que même après 1932, la situation a peu changé, alors que pourtant le gouvernement a réduit les taxes, mais l’insécurité demeurait et les paysans étaient toujours endettés sous la coupe des commerçants chinois. Toutefois, il cite Zimmerman qui lui, estime qu’après la dépression, les propriétaires et fermiers du centre se sont tournés vers d’autres productions comme le tabac, le sucre et le coton pour leur usage personnel, et qu’on a pu observer dans l’entre-deux guerres ces produits et d’autres comme les cigarettes, remplacés par des produits importés de l’étranger. Mais cela restait limité.

 

Certes, cela avait changé depuis le XIXème siècle, mais Bangkok avait subi un développement chaotique et la majorité vivait parmi la saleté et l’insalubrité. Le gouvernement Phibun mena bien  une action conséquente, mais les mauvaises habitudes demeuraient : les cochons étaient sous les maisons, on continuait de cracher, d’uriner n’importe où, et  de déféquer dans le canal en public …

 

Peinture murale du temple de Suthat, photographie extraite de l'article de Chuttawadi Chitrabongs " The politics of defecation in the fifth reign" in Journal de la Siam Society 2011 :

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.

Des épidémies de choléra frappaient régulièrement. Ainsi en 1925 - 1926, on compta 8.000 morts sur 13.000 touchés, en 1935 - 1937, 9.000 morts sur 15.500 cas identifiés, sans compter la malaria, la dysenterie, la tuberculose, la pneumonie, qui touchaient tout le pays, sans oublier la peste et la lèpre. Et il y avait si peu de médecins, ainsi lors d’un débat en 1934, un parlementaire de Nong Khai signalait qu’il n’existait qu’un seul médecin dans sa province de 800.000 personnes. On estima que seulement 500 médecins pratiquaient dans tout le royaume de 12 millions d’habitants et encore étaient-ils concentrés dans la capitale. Dans ces conditions, on ne sera pas étonné d’apprendre que beaucoup de jeunes enfants ne passaient pas l’année. (Env. 100 pour 1000 à la fin des années 30). La médecine « moderne » n’était évidemment accessible qu’aux riches élites.

A 200. RÉINVENTER LE SIAM : IDÉES ET CULTURE EN THAÏLANDE 1920 - 1944.
De plus, les routes demeuraient peu praticables et le réseau ferré était peu étendu. La première ligne Bangkok /Ayutthaya fut inauguré en 1897 ; Korat en 1900 ; Lopburi en 1901 ; Paknampo, Nakhon Sawan en 1905 ; Au Sud, Petchburi en 1903 ; Chumpon en 1916 ; Sungai en 1921 ; Au Nord, Phitsalunok en 1908 ; Lampang en 1916 : Et Chiang Mai en 1922 ; Au Nord-Est, la ligne Korat/Nong Khaï commença en 1929 pour finir en 1941. Certes progressivement, cela modifia  les communications, alors qu’il fallait 2 semaines auparavant depuis Bangkok pour atteindre Khorat, 42 jours pour atteindre Chiang Mai ; 65 jours pour Luang Prabang.
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Mais ce réseau laissait encore beaucoup  de régions isolés, qui l’étaient davantage –on s’en doute – à la saison des pluies. Les paysans ne connaissaient même pas leur province et vivaient en autonomie dans leurs villages, ayant peu ou pas de véhicules. (En 1937, la province  de Mahasarakam par exemple n’avait encore que 9 véhicules.) Autant dire, citant un juge et député de Sakhon Nakon, qu’il faudra longtemps avant que la démocratie ait un visage pour les fermiers, et qu’une prise de conscience démocratique puisse avoir  lieu.

 

L’élite par contre, nous dit Arjun, en donnant l’exemple du  prince Purachatra (บุรฉัตร) un des fils du roi Chulalongkorn, était très enthousiaste à la technologie moderne et désirait l’introduire au Siam le plus rapidement possible. Ainsi le Prince n’hésita pas à prendre la direction des chemins de fer, puis en 1928 à diriger le ministère du commerce et des communications ; mais enfin dit-il, les princes voyageaient plus en touristes qu’en véritables entrepreneurs, et plus pour paraître « moderne » que pour réellement développer le pays.

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Un Siam morcelé, du Nord au Sud.

 

Ensuite Arjun, montre les obstacles et les difficultés que l’Etat (et Bangkok) a dû rencontrer pour contrôler de nombreuses provinces. Il prend pour exemple  la province de Chiang Mai, qui a été en partie jusqu’au début du XXème siècle, un pays Shan. Il rappelle la révolte Shan au début du XXème siécle à Phrae, alors que certains futurs leaders du Parti du peuple étaient enfants. Une province d’autant plus particulière qu’une partie de son économie avec le teck était sous la coupe des Anglais et Indiens et rattachée au commerce mondial, et cela dès 1880. Le département de la Forêt créé en 1896 fut d’ailleurs sous la domination étrangère jusqu’en 1952. Un autre signe d’extraterritorialité fut marqué par la monnaie indienne et birmane qui circulait principalement dans la région. 

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Une note signale qu’il faudra attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour voir apparaître des vrais changements quand on pense par exemple que la 1ère école gouvernementale fut construite en 1938 à Chiang Rai.

 

Autant dire que la province ne vivait pas au temps de Bangkok et n’était pas intégrée à l’Etat siamois, fort d’ailleurs d’une histoire culturelle propre, et des multiples minorités qui la peuplaient. Kaeo, un supporter enthousiaste au nouveau régime signalait ce fait dans une longue lettre au gouvernement en 1934, en précisant qu’à Mae Hong Son par exemple, que  sur 55.000 habitants, 28.000 étaient composés de minorités, des Ngiao (Shan ou Thai yai) principalement. L’intégration était d’autant plus difficile, rajoutait-il, que les moines voulaient conserver leur monopole et que les gens fuyaient en Birmanie quand l’action publique voulait sévir, et que beaucoup d’entre eux pratiquaient le nomadisme. A cela, il fallait encore ajouter les difficiles communications : 3 à 5 semaines pour aller à Bangkok ; et pas de télégraphe, ni de poste.

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Il en était de même au Sud.

 

Les provinces du Sud étaient aussi fort différentes, culturellement et économiquement, et loin de Bangkok. Ainsi l’île de Phuket, qui au XIXème siècle avait été transformée en une vaste mine, dominée et gérée par le capital et la main d’œuvre chinoises, dans  de terribles conditions d’exploitation. Bangkok se contentait de prendre des conseillers étrangers pour superviser et pour prélever des taxes. Il trouva même plus simple d’anoblir des grands entrepreneurs chinois, dont certains devinrent même des gouverneurs. De plus, le gouvernement thaï ne chercha pas à développer le processus de raffinage et laissa  la production envoyée en Malaisie alors dominée par les Anglais. En 1930, 90 % de l’étain étaient exportés dans la Malaisie britannique.

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Toutefois au début du XXème siècle, une fois les mines épuisées, de nombreux Chinois quittèrent l’île. De 40 à 50.000 en 1884, ils n’étaient plus que 12.000, 15 ans plus tard ; pour atteindre 24.600 en 1919 et 16.000 en 1929 sur une population de 242.000 habitants dans la Province.

 

Quoi qu’il en soit Arjun signale qu’un fonctionnaire gouvernemental avait écrit en 1934 qu’il n’avait pas le sentiment d’être au Siam, tant par les produits étrangers vendus, que par toutes les langues qui y étaient parlées. De plus, les écoles chinoises n’enseignaient pas le thaï et l’élite chinoise envoyait ses enfants suivre le secondaire à Penang et Singapour. Dans tout le sud, le commerce se faisait sud-sud et peu avec Bangkok, le fret étant moins cher par bateau ; la monnaie était principalement anglaise et mexicaine. Il faudra attendre 1932, pour que commence la construction de routes pour mieux contrôler le pays. En attendant, Singapour demeurait le centre culturel et commercial de la Région et absorbait 37 % des produits thaïs et 46 % des importations thaïes provenaient des colonies britanniques.

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Il en ressort qu’ il faut prendre conscience de ce qu’était le Siam avant 1932, pour mesurer que le nouvel ordre dit « démocratique » du Parti du peuple sera quelque peu limité et cela : 

 

  • Parce qu’il ne faut pas confondre l’élite de Bangkok et la plaine centrale avec le reste du pays, avec ses provinces éloignées du centre, plutôt autonomes, dans leur culture, leur langue, leur économie, et leurs particularités historiques quant-à la présence dominante des capitaux et des technologies étrangères (surtout anglaises) au Nord et au Sud, et la présence des Chinois dans certaines industries d’extraction (à Phuket par exemple) et dans le commerce du riz et dans les prêts aux paysans.
  • Parce que le pays était composé de provinces isolées, faute de routes ou de routes peu praticables et interrompues en saison de pluies, et de communications (Peu de télégraphe), d’éducation, de langue commune …
  • Parce que le nouveau régime a voulu imposer la démocratie sur le même modèle culturel despotique royal, et que sous le prétexte de la démocratie et de l’égalité, il a installé une nouvelle élite qui a voulu remplacer l’ancienne élite.

 

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Arjun va donc revenir ensuite sur la stratégie de la monarchie royale pour soutenir l’élite.

 

Auparavant,  le temple assurait une éducation et apprenait aussi à respecter la hiérarchie sociale installée. Quand l’Etat se mit à développer une éducation moderne, il développa surtout les  enseignements qui servaient son pouvoir et sa sécurité (et donc surtout l’armée et le ministère de l’intérieur) ; en cela, dit Arjun, il était analogue aux empires coloniaux, pensant à leurs intérêts.

 

Et Arjun de citer les écoles créées par Chulalongkorn pour former l’élite royale : Suan Kulap (1880), 

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l’Académie militaire des cadets (1887), l’Ecole de droit (1896), le Collège royal  Ratchawitthayalai (1897), l’Ecole des Pages royaux (1899) … On ne va pas refaire ici l’histoire due l’éducation au Siam, ce qu’il ne fait d’ailleurs pas (Traité par ailleurs in notre article 147), mais on se doute qu’il fallut bien des décennies pour que cet enseignement de base primaire ait un effet dans les campagnes, après la création de l’éducation nationale en 1921 et qu’il se fit toujours dans le respect du pouvoir royal et de ses représentants. L’élite pouvait accéder aux filières publiques et privées du système du secondaire et des grandes écoles, sans oublier la formation complémentaire à l’étranger, quand ce ne fut pas toute leur formation comme Rama VI par exemple. Rappelons  quand même, que 1.300 écoles furent construites entre 1923 et 1932 pour arriver à un total de 6.330 dans le royaume, alors qu’il n’y avait que 182 collèges, et très peu consacrés à l’enseignement de l’agriculture. Toutefois l’enseignement dispensé permit à la population de passer de 90%  d’illettrés en  1921 à 37 % en 1931.

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Arjun  note ensuite que pendant l’ancien régime, l’économie n’était pas enseignée - le roi Vajiravudh (Rama VI) par exemple ne voyant pas son utilité -, ni – bien sûr - la politique. Même après 1932, seule une petite minorité sera apte à parler de politique.

 

L’éducation du peuple ?

 

Evidemment le nouveau régime déclarera que tout le peuple avait droit à l’éducation et la constitution de 1932 indiquera qu’elle était une nécessité pour que le peuple puisse voter. Elle précisera qu’un vote national ne pourra être effectué que lorsque la moitié de la population aura atteint une éducation de base. Pour ce faire, le gouvernement dut avoir recours aux fonctionnaires de l’ancien régime et fit appel à l’expert Thammasakmontri qui lui proposa un plan en août 1932 pour passer du grade 1 au grade 4, et de permettre à tous les enfants de suivre deux années de scolarité. Il y en eut d’autres (1935 et 1938), mais de nombreux observateurs signalèrent au gouvernement que le budget était insuffisant surtout en Province pour donner un enseignement digne de ce nom à tout le monde. Le nombre d’écoles doubla quand même entre 1930 et 1939 pour atteindre 11.500 établissements pendant que les élèves passaient de 678.000 à 1, 45 million et les instituteurs de 14.000 à 32.000.

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L’effort était peut être conséquent, mais laissait de nombreux élèves en dehors. En 1934, le ministère estimait que sur 1,75 million devant suivre l’école primaire, 1 million devait attendre, et moins de 45.000 étaient au secondaire ;  ce qui renvoyait à beaucoup plus tard, le projet gouvernemental d’éduquer la moitié de la population. Encore en 1939, le  Prince Rajadapisek Sonakul, qui était à la tête du ministère du département de la recherche, avait estimé que seulement 5.400 élèves avaient atteint le dernier niveau du secondaire (mathayom six), et encore on peut se douter que la majorité était à Bangkok. Ainsi en 1939, Bangkok avait 27.000 élèves dans le secondaire (62 % du royaume) enseignés par 1.650 instituteurs ; A titre de comparaison, à Ubon Rajathani, dans les années 30, 66 instituteurs enseignaient 1.950 élèves dans le secondaire.

 

De nombreux observateurs avaient de plus remarqué que les conditions d’enseignement étaient déplorables (classes surchargées, peu de livres scolaires, pas de matériel, de sanitaires, d’hygiène), et que souvent on utilisait les salas des temples, qui étaient repris lors des prières ou des cérémonies des moines.

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Il fallut attendre 1937 pour que le gouvernement puisse diffuser les nouveaux programmes avec les nouvelles valeurs du nouveau régime (droits et devoirs du citoyen, la constitution, le parlement, l’élection, l’importance des fêtes nationales, etc.) si bien que la série des vieux manuels Thammacariya de Thammasakmontri fut longtemps utilisée.

 

Ces nouveaux programmes ne critiquaient d’ailleurs pas la monarchie, ils la présentaient comme une monarchie sous la loi et la souveraineté du peuple. Ils expliquaient comment le peuple devait évaluer et choisir ses représentants, attachés au bien commun, mais la morale et les « bonnes manières » demeuraient les mêmes que celles des  vieux manuels Thammacariya. On parlait certes de démocratie mais sans apprendre à en discuter ou à développer son esprit critique. Pour l’essentiel, on était encore dans le cadre ancien, surtout avec les vieux cadres de l’éducation qui étaient demeurés à leur poste. En 1933, il y eut pourtant des protestations signées par des enseignants citant nommément les « coupables », mais nul ne fut inquiété par le Parti et le gouvernement. (Arjun donne des exemples)

 

Et puis la plupart des instituteurs étaient jeunes et avaient une formation insuffisante. On pouvait enseigner à 15 ans et avec seulement 3 ans de primaire et après avoir obtenu un certificat (mais peu l’avait). Pour le secondaire, il fallait avoir 20 ans et avoir obtenu le 6ème grade (Fin du secondaire).  Ceux qui étaient en mesure d’insuffler les nouvelles idées « démocratiques » comme l’ascension sociale par le mérite et non par la naissance – si souvent répétés au sein du Parti du Peuple -  buttaient contre la hiérarchie et la déférence due à l’Autorité.

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Si bien que l’on peut penser, après avoir pris conscience de tous ces obstacles, que l’idéologie démocratique que le gouvernement voulait promouvoir par l’école n’était qu’une propagande qui servait surtout les intérêts politiques du Parti du Peuple, qui chacun sait, comportait peu d’adhérents.

 

La radio ne modifia pas réellement  l’état d’esprit du peuple.

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La radio apparaît à la fin des années 20 et le gouvernement « constitutionnel » le voit comme un  excellent moyen pour transmettre son idéologie dans un pays, où les voies de communication sont difficiles. Aussi, dès mai 1933, le prince Sakon Voravan dirige un bureau auprès du 1er ministre, qui deviendra un département avec 20 personnes en 1934, qui sera chargé de promouvoir les nouvelles idées démocratiques, et sa propagande. Le plan initial est écrit par Issaraphakdi en 1933, sur le modèle nazi de propagande dirigé par Goebbels.

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Mais, comme pour les livres, les radios seront surtout concentrées dans la capitale. On estime leur nombre à 16.000 en 1933, et 25.000 l’année suivante, mais  seulement 2,5 % sont en province. La division radio proposera d’en acheter pour les écoles et de faire des programmes pour les instituteurs. Mais plusieurs officiels de Province déploreront leur prix trop chers et le gouverneur de Chumphon en 1933 par exemple,  avouera même que les instituteurs ne comprenaient pas trop les programmes transmis, surtout que les transmissions n’étaient pas bonnes. Arjun nous dit que les programmes dans les stations provinciales concernaient surtout la santé, l’histoire provinciale, la religion, la morale, les sports et les divertissements comme la musique ou la photo. Seuls certains représentants du gouvernement pouvaient aborder des questions politiques. Au milieu des années 30, on vit le département des arts y organiser des débats publics. Mais on n’y permettait pas des critiques gouvernementales. Seuls certains journaux osaient le faire.

 

Arjun donne des exemples où certains députés avaient beaucoup de difficultés pour expliquer certaines lois du gouvernement, à la fois parce que le peuple avait peu d’instructions, et aussi parce que la majorité ne comprenait pas la nouvelle idéologie. Il faut dire qu’avant 1932, aucun paysan n’avait eu une fonction dans l’administration et qu’il ne devait pas être facile pour les intervenants d’expliquer la constitution comme par exemple  la notion d’égalité dans une société qui sortait à peine de l’esclavage. (Arjun n’évoque pas l’esclavage). Des comités sillonnaient les provinces en saison sèche. Des spectacles étaient organisés, la constitution distribuée avec la photo du roi, mais l’ensemble avait eu peu d’impact.

 

A la fin des années 30, la constitution était devenue un mythe, et relevait du sacré comme le roi et la religion. La démocratie pour la majorité du peuple demeurait un mot vide de sens. C’est pourquoi Arjun va conclure avec ce titre :

 

La révolution incomplète.

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Avant 1932, le pouvoir royal était absolu, après 1932, une nouvelle classe de fonctionnaires (il dit bureaucrates) et de militaires vont s’affronter pour contrôler les affaires de l’Etat. Mais il ne faut pas occulter, dans le même temps,  la naissance d’une classe moyenne.

 

Arjun finira en rappelant les rôles joués par les rois Mongkut (r. 1851-1868), Chulalongkorn (1868-1910) et Vajiravudh (1910-1925) qui, ouverts aux nouvelles idées modernes, au libéralisme,  à l’Etat nation, pour réformer le pays, n’étaient  pas allés jusqu’à remettre en cause leur pouvoir absolu.

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Bref, Arjun a voulu montré les limites de la « révolution » politique de 1932, qui a surtout « profité » à une nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires, qui loin d’installer la démocratie, s’est intégré à l’ordre royal ancien, pour diriger le pays.

 

Une révolution « incomplète » qui a peu touché les conditions de vie du peuple durant cette période, dans un pays qui était néanmoins en train de changer pas à pas, avec l’éducation qui commençait à arriver aux villages, l’amélioration des communications, du moins entre les villes, et l’apparition d’une nouvelle classe moyenne éduquée, dont certains provenaient des provinces.

 

 Arjun a aussi rappelé qu’il ne fallait pas limiter le Siam à Bangkok, et que le royaume était composé de multiples provinces, avec leurs histoires, leurs langues, leur économie, leurs spécificités, et dont la culture, les idées étaient fort loin de ceux que les politiques leur prêtaient.

 

Il y avait bien, dans les années 30, plusieurs Siam, et plusieurs classes sociales dont les intérêts divergeaient, et il ne fallait pas oublier que le peuple, c’est-à-dire 90 % de la population, étaient avant tout des paysans pauvres.  

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PS. La seconde partie de la thèse « L’extérieur et la Sangha et le défi régional ; Fiction et conscience sociale ; La science salvifique et le bouddhisme cosmopolitain dans les années  1930 », n’a pas ici été prise en compte.

 

On pouvait donc voir deux cultures au Siam. L’une officielle, urbaine, de culture aristocratique et l’autre provenant d’une classe intermédiaire rurale autonome. Elles ne pouvaient qu’entretenir des relations conflictuelles, tant les nouveaux « démocrates » et la réaction royaliste étaient convaincus de leur supériorité et de la naïveté et de la docilité du peuple.

 

En effet, l’élite de Bangkok avait une bonne image d’elle-même fondée depuis un siècle sur l’indépendance du pays préservée malgré les visées coloniales européennes et américaine. La génération née après  les réformes de 1892 avait pu bénéficier de la création d’une administration moderne qui offrait des postes et assuraient une carrière et la sécurité de l’emploi. Mais le modèle restait la famille royale et les aristocrates qui dirigeaient les différents ministères et départements de l’administration. D’ailleurs mêmes les leaders du Parti du Peuple auront soin de garder leur titre même après 1932.

 

(Par exemple Pridi et Phibun qui avaient été honorés du titre de noblesse de Luang (que l’on peut traduire par « honorable » หลวง) se gardèrent de l’abandonner et reçurent sans les refuser les médailles royales les plus prestigieuses, notamment le grand cordon de celle de l’ « Éléphant blanc », ordre fondé par Rama IV, sans parler des princes, ainsi Sani Pramot conserva son titre de « momratchawong » (หม่อมราชวงศ์ – arrière-petit-fils de roi).)

 

Toutefois, la modernisation de l’Etat, le développement du marché du livre, la diffusion des idées nationalistes et démocratiques auront forcément un impact sur les mentalités, surtout que certaines venaient du palais lui-même.

 

Alors que les jeunes intellectuels et des jeunes écrivains voulaient aussi des changements, en s’inspirant des modèles occidentaux, une nouvelle classe était en train de se former au contact par exemple de parlementaires ruraux qui n’avaient jusqu’alors jamais participer aux cercles du pouvoir, et qui désiraient le progrès et plus de démocratie pour les zones rurales.

 

L’éducation rendue obligatoire avait formé des instituteurs dont certains députés étaient d’ailleurs issus, qui ne pouvaient plus supporter l’autoritarisme, le modèle centralisé et le tutorat de Bangkok. On vit aussi des jeunes moines de la région du Nord-Est ou un moine connu comme Buddhadasa Bhikkhu (พุทธทาสภิกขุ) plus au Sud par exemple s’organiser et développer un bouddhisme plus moderne et plus attentif aux préoccupations des gens. Nous étions bien en présence d’une nouvelle génération qui aspirait au changement et à plus de liberté, ce qui ne voulait pas dire que la vieille aristocratie qui avait aussi intégré certains aspects de la culture occidentale, les idées de « progrès  » et de « civilisation moderne », la science et la technologie, avaient décidé  de renoncer à son pouvoir.

 

Le Siam n’est pas Bangkok, il faut découvrir les réalités de la campagne et du peuple ; soit de 90 % de la population.

 

Arjun note évidemment le fossé qui existe entre Bangkok et le reste du pays surtout jusqu’à la guerre froide, où on verra la première tentative sérieuse d’intégration, et d’unification, qui laissera néanmoins beaucoup de régions isolées dans un royaume multi-ethnique. Mais ensuite Arjun est plus précis, en s’appuyant sur des travaux d’historiens thaïs et anglo-saxons, pour évoquer les régions – sans les nommer - qui sont restées sans investissement et celles qui ont été intégré aux marchés internationaux pour la production de riz, d’étain, de teck et qui ont pu connaître via des intermédiaires chinois, un stade semi-capitalistique avec un développement du commerce et des voies de communication.

 

Mais il ne faut pas oublier que les recensements de 1929 et de 1937, donnaient environ 6 millions de paysans dont 90 %  travaillaient dans les rizières ; qu’en 1930, la moitié du riz était exportée  et qu’avant la guerre, celui-ci composait 70 % des exportations.

 

Aussi, de nombreux paysans de la plaine centrale ont-ils pu commencer à profiter de ces exportations, malgré l’indifférence des propriétaires vivant à Bangkok et du pouvoir central, plus apte à taxer qu’à soutenir son développement, et laissant le commerce aux migrants chinois, qui eux connaissaient les prix du marché. Le mode  de production restait ancien et le travail se faisait à la main. Le paysan devait s’auto-subsister.

 

D’ailleurs comment développer, quand encore dans les années 1950, seulement 35 % des terres étaient cadastrées. De plus, en dehors de la plaine centrale où les rizières allaient de 30 à 300 raïs, dans le reste du pays, elles  n’avaient – en moyenne  - qu’une superficie de 20 raïs. Seul le district de Rangsit près de Bangkok bénéficia, à partir de 1889, d’un véritable développement « moderne » soutenu –un peu - par le gouvernement, sur deux millions de raïs. De plus les routes étaient souvent impraticables et l’insécurité était grande pour les nombreuses fermes isolées le long des canaux, comme dans le reste du pays où il n’était pas rare de voir des bandes  de 30 à 40 bandits opérer des pillages.

 

Arjun remarque, que même après 1932, la situation a peu changé, alors que pourtant le gouvernement a réduit les taxes, mais l’insécurité demeurait et les paysans étaient toujours endettés sous la coupe des commerçants chinois. Toutefois, il cite Zimmerman qui lui, estime qu’après la dépression, les propriétaires et fermiers du centre se sont tournés vers d’autres productions comme le tabac, le sucre et le coton pour leur usage personnel, et qu’on a pu observer dans l’entre-deux guerres ces produits et d’autres comme les cigarettes, remplacés par des produits importés de l’étranger. Mais cela restait limité.

 

Certes, cela avait changé depuis le XIXème siècle, mais Bangkok avait subi un développement chaotique et la majorité vivait parmi la saleté et l’insalubrité. Le gouvernement Phibun mena bien  une action conséquente, mais les mauvaises habitudes demeuraient : les cochons étaient sous les maisons, on continuait de cracher, d’uriner n’importe où, et  de déféquer dans le canal en public …

 

Des épidémies de choléra frappaient régulièrement. Ainsi en 1925 - 1926, on compta 8.000 morts sur 13.000 touchés, en 1935 - 1937, 9.000 morts sur 15.500 cas identifiés, sans compter la malaria, la dysenterie, la tuberculose, la pneumonie, qui touchaient tout le pays, sans oublier la peste et la lèpre. Et il y avait si peu de médecins, ainsi lors d’un débat en 1934, un parlementaire de Nong Khai signalait qu’il n’existait qu’un seul médecin dans sa province de 800.000 personnes. On estima que seulement 500 médecins pratiquaient dans tout le royaume de 12 millions d’habitants et encore étaient-ils concentrés dans la capitale. Dans ces conditions, on ne sera pas étonné d’apprendre que beaucoup de jeunes enfants ne passaient pas l’année. (Env. 100 pour 1000 à la fin des années 30). La médecine « moderne » n’était évidemment accessible qu’aux riches élites.

 

De plus, les routes demeuraient peu praticables et le réseau ferré était peu étendu. La première ligne Bangkok /Ayutthaya fut inauguré en 1897 ; Korat en 1900 ; Lopburi en 1901 ; Paknampo, Nakhon Sawan en 1905 ; Au Sud, Petchburi en 1903 ; Chumpon en 1916 ; Sungai en 1921 ; Au Nord, Phitsalunok en 1908 ; Lampang en 1916 : Et Chiang Mai en 1922 ; Au Nord-Est, la ligne Korat/Nong Khaï commença en 1929 pour finir en 1941. Certes progressivement, cela modifia  les communications, alors qu’il fallait 2 semaines auparavant depuis Bangkok pour atteindre Khorat, 42 jours pour atteindre Chiang Mai ; 65 jours pour Luang Prabang.

 

Mais ce réseau laissait encore beaucoup  de régions isolés, qui l’étaient davantage –on s’en doute – à la saison des pluies. Les paysans ne connaissaient même pas leur province et vivaient en autonomie dans leurs villages, ayant peu ou pas de véhicules. (En 1937, la province  de Mahasarakam par exemple n’avait encore que 9 véhicules.) Autant dire, citant un juge et député de Sakhon Nakon, qu’il faudra longtemps avant que la démocratie ait un visage pour les fermiers, et qu’une prise de conscience démocratique puisse avoir  lieu.

 

L’élite par contre, nous dit Arjun, en donnant l’exemple du  prince Purachatra (บุรฉัตร) un des fils du roi Chulalongkorn, était très enthousiaste à la technologie moderne et désirait l’introduire au Siam le plus rapidement possible. Ainsi le Prince n’hésita pas à prendre la direction des chemins de fer, puis en 1928 à diriger le ministère du commerce et des communications ; mais enfin dit-il, les princes voyageaient plus en touristes qu’en véritables entrepreneurs, et plus pour paraître « moderne » que pour réellement développer le pays.

 

Un Siam morcelé, du Nord au Sud.

 

Ensuite Arjun, montre les obstacles et les difficultés que l’Etat (et Bangkok) a dû rencontrer pour contrôler de nombreuses provinces. Il prend pour exemple  la province de Chiang Mai, qui a été en partie jusqu’au début du XXème siècle, un pays Shan. Il rappelle la révolte Shan au début du XXème siécle à Phrae, alors que certains futurs leaders du Parti du peuple étaient enfants. Une province d’autant plus particulière qu’une partie de son économie avec le teck était sous la coupe des Anglais et Indiens et rattachée au commerce mondial, et cela dès 1880. Le département de la Forêt créé en 1896 fut d’ailleurs sous la domination étrangère jusqu’en 1952. Un autre signe d’extraterritorialité fut marqué par la monnaie indienne et birmane qui circulait principalement dans la région. Une note signale qu’il faudra attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour voir apparaître des vrais changements quand on pense par exemple que la 1ère école gouvernementale fut construite en 1938 à Chiang Rai.

 

Autant dire que la province ne vivait pas au temps de Bangkok et n’était pas intégrée à l’Etat siamois, fort d’ailleurs d’une histoire culturelle propre, et des multiples minorités qui la peuplaient. Kaeo, un supporter enthousiaste au nouveau régime signalait ce fait dans une longue lettre au gouvernement en 1934, en précisant qu’à Mae Hong Son par exemple, que  sur 55.000 habitants, 28.000 étaient composés de minorités, des Ngiao (Shan ou Thai yai) principalement. L’intégration était d’autant plus difficile, rajoutait-il, que les moines voulaient conserver leur monopole et que les gens fuyaient en Birmanie quand l’action publique voulait sévir, et que beaucoup d’entre eux pratiquaient le nomadisme. A cela, il fallait encore ajouter les difficiles communications : 3 à 5 semaines pour aller à Bangkok ; et pas de télégraphe, ni de poste.

 

Il en était de même au Sud.

 

Les provinces du Sud étaient aussi fort différentes, culturellement et économiquement, et loin de Bangkok. Ainsi l’île de Phuket, qui au XIXème siècle avait été transformée en une vaste mine, dominée et gérée par le capital et la main d’œuvre chinoises, dans  de terribles conditions d’exploitation. Bangkok se contentait de prendre des conseillers étrangers pour superviser et pour prélever des taxes. Il  trouva même plus simple d’anoblir des grands entrepreneurs chinois, dont certains devinrent même des gouverneurs. De plus, le gouvernement thaï ne chercha pas à développer le processus de raffinage et laissa  la production envoyée en Malaisie alors dominée par les Anglais. En 1930, 90 % de l’étain étaient exportés dans la Malaisie britannique.

 

 Toutefois au début du XXème siècle, une fois les mines épuisées, de nombreux Chinois quittèrent l’île. De 40 à 50.000 en 1884, ils n’étaient plus que 12.000, 15 ans plus tard ; pour atteindre 24.600 en 1919 et 16.000 en 1929 sur une population de 242.000 habitants dans la Province.

 

Quoi qu’il en soit Arjun signale qu’un fonctionnaire gouvernemental avait écrit en 1934 qu’il n’avait pas le sentiment d’être au Siam, tant par les produits étrangers vendus, que par toutes les langues qui y étaient parlées. De plus, les écoles chinoises n’enseignaient pas le thaï et l’élite chinoise envoyait ses enfants suivre le secondaire à Penang et Singapour. Dans tout le sud, le commerce se faisait sud-sud et peu avec Bangkok, le fret étant moins cher par bateau ; la monnaie était principalement anglaise et mexicaine. Il faudra attendre 1932, pour que commence la construction de routes pour mieux contrôler le pays. En attendant, Singapour demeurait le centre culturel et commercial de la Région et absorbait 37 % des produits thaïs et 46 % des importations thaïes provenaient des colonies britanniques.

                                        ----------------------------

Il en ressort qu’ il faut prendre conscience de ce qu’était le Siam avant 1932, pour mesurer que le nouvel ordre dit « démocratique » du Parti du peuple sera quelque peu limité et cela : 

 

  • Parce qu’il ne faut pas confondre l’élite de Bangkok et la plaine centrale avec le reste du pays, avec ses provinces éloignées du centre, plutôt autonomes, dans leur culture, leur langue, leur économie, et leurs particularités historiques quant-à la présence dominante des capitaux et des technologies étrangères (surtout anglaises) au Nord et au Sud, et la présence des Chinois dans certaines industries d’extraction (à Phuket par exemple) et dans le commerce du riz et dans les prêts aux paysans.
  • Parce que le pays était composé de provinces isolées, faute de routes ou de routes peu praticables et interrompues en saison de pluies, et de communications (Peu de télégraphe), d’éducation, de langue commune …
  • Parce que le nouveau régime a voulu imposer la démocratie sur le même modèle culturel despotique royal, et que sous le prétexte de la démocratie et de l’égalité, il a installé une nouvelle élite qui a voulu remplacer l’ancienne élite.

                                        -------------------------------

Arjun va donc revenir ensuite sur la stratégie de la monarchie royale pour soutenir l’élite.

 

Auparavant,  le temple assurait une éducation et apprenait aussi à respecter la hiérarchie sociale installée. Quand l’Etat se mit à développer une éducation moderne, il développa surtout les  enseignements qui servaient son pouvoir et sa sécurité (et donc surtout l’armée et le ministère de l’intérieur) ; en cela, dit Arjun, il était analogue aux empires coloniaux, pensant à leurs intérêts.

 

Et Arjun de citer les écoles créées par Chulalongkorn pour former l’élite royale : Suan Kulap (1880), l’Académie militaire des cadets (1887), l’Ecole de droit (1896), le Collège royal  Ratchawitthayalai (1897), l’Ecole des Pages royaux (1899) … On ne va pas refaire ici l’histoire due l’éducation au Siam, ce qu’il ne fait d’ailleurs pas (Traité par ailleurs in notre article 147), mais on se doute qu’il fallut bien des décennies pour que cet enseignement de base primaire ait un effet dans les campagnes, après la création de l’éducation nationale en 1921 et qu’il se fit toujours dans le respect du pouvoir royal et de ses représentants. L’élite pouvait accéder aux filières publiques et privées du système du secondaire et des grandes écoles, sans oublier la formation complémentaire à l’étranger, quand ce ne fut pas toute leur formation comme Rama VI par exemple. Rappelons  quand même, que 1.300 écoles furent construites entre 1923 et 1932 pour arriver à un total de 6.330 dans le royaume, alors qu’il n’y avait que 182 collèges, et très peu consacrés à l’enseignement de l’agriculture. Toutefois l’enseignement dispensé permit à la population de passer de 90%  d’illettrés en  1921 à 37 % en 1931.

 

Arjun  note ensuite que pendant l’ancien régime, l’économie n’était pas enseignée - le roi Vajiravudh (Rama VI) par exemple ne voyant pas son utilité -, ni – bien sûr - la politique. Même après 1932, seule une petite minorité sera apte à parler de politique.

 

L’éducation du peuple ?

 

Evidemment le nouveau régime déclarera que tout le peuple avait droit à l’éducation et la constitution de 1932 indiquera qu’elle était une nécessité pour que le peuple puisse voter. Elle précisera qu’un vote national ne pourra être effectué que lorsque la moitié de la population aura atteint une éducation de base. Pour ce faire, le gouvernement dut avoir recours aux fonctionnaires de l’ancien régime et fit appel à l’expert Thammasakmontri qui lui proposa un plan en août 1932 pour passer du grade 1 au grade 4, et de permettre à tous les enfants de suivre deux années de scolarité. Il y en eut d’autres (1935 et 1938), mais de nombreux observateurs signalèrent au gouvernement que le budget était insuffisant surtout en Province pour donner un enseignement digne de ce nom à tout le monde. Le nombre d’écoles doubla quand même entre 1930 et 1939 pour atteindre 11.500 établissements pendant que les élèves passaient de 678.000 à 1, 45 million et les instituteurs de 14.000 à 32.000.

 

L’effort était peut être conséquent, mais laissait de nombreux élèves en dehors. En 1934, le ministère estimait que sur 1,75 million devant suivre l’école primaire, 1 million devait attendre, et moins de 45.000 étaient au secondaire ;  ce qui renvoyait à beaucoup plus tard, le projet gouvernemental d’éduquer la moitié de la population. Encore en 1939, le  Prince Rajadapisek Sonakul, qui était à la tête du ministère du département de la recherche, avait estimé que seulement 5.400 élèves avaient atteint le dernier niveau du secondaire (mathayom six), et encore on peut se douter que la majorité était à Bangkok. Ainsi en 1939, Bangkok avait 27.000 élèves dans le secondaire (62 % du royaume) enseignés par 1.650 instituteurs ; A titre de comparaison, à Ubon Rajathani, dans les années 30, 66 instituteurs enseignaient 1.950 élèves dans le secondaire.

 

De nombreux observateurs avaient de plus remarqué que les conditions d’enseignement étaient déplorables (classes surchargées, peu de livres scolaires, pas de matériel, de sanitaires, d’hygiène), et que souvent on utilisait les salas des temples, qui étaient repris lors des prières ou des cérémonies des moines.

 

Il fallut attendre 1937 pour que le gouvernement puisse diffuser les nouveaux programmes avec les nouvelles valeurs du nouveau régime (droits et devoirs du citoyen, la constitution, le parlement, l’élection, l’importance des fêtes nationales, etc.) si bien que la série des vieux manuels Thammacariya de Thammasakmontri fut longtemps utilisée.

 

Ces nouveaux programmes ne critiquaient d’ailleurs pas la monarchie, ils la présentaient comme une monarchie sous la loi et la souveraineté du peuple. Ils expliquaient comment le peuple devait évaluer et choisir ses représentants, attachés au bien commun, mais la morale et les « bonnes manières » demeuraient les mêmes que celles des  vieux manuels Thammacariya. On parlait certes de démocratie mais sans apprendre à en discuter ou à développer son esprit critique. Pour l’essentiel, on était encore dans le cadre ancien, surtout avec les vieux cadres de l’éducation qui étaient demeurés à leur poste. En 1933, il y eut pourtant des protestations signées par des enseignants citant nommément les « coupables », mais nul ne fut inquiété par le Parti et le gouvernement. (Arjun donne des exemples)

 

Et puis la plupart des instituteurs étaient jeunes et avaient une formation insuffisante. On pouvait enseigner à 15 ans et avec seulement 3 ans de primaire et après avoir obtenu un certificat (mais peu l’avait). Pour le secondaire, il fallait avoir 20 ans et avoir obtenu le 6ème grade (Fin du secondaire).  Ceux qui étaient en mesure d’insuffler les nouvelles idées « démocratiques » comme l’ascension sociale par le mérite et non par la naissance – si souvent répétés au sein du Parti du Peuple -  buttaient contre la hiérarchie et la déférence due à l’Autorité.

 

Si bien que l’on peut penser, après avoir pris conscience de tous ces obstacles, que l’idéologie démocratique que le gouvernement voulait promouvoir par l’école n’était qu’une propagande qui servait surtout les intérêts politiques du Parti du Peuple, qui chacun sait, comportait peu d’adhérents.

 

La radio ne modifia pas réellement  l’état d’esprit du peuple.

 

La radio apparaît à la fin des années 20 et le gouvernement « constitutionnel » le voit comme un  excellent moyen pour transmettre son idéologie dans un pays, où les voies de communication sont difficiles. Aussi, dès mai 1933, le prince Sakon Voravan dirige un bureau auprès du 1er ministre, qui deviendra un département avec 20 personnes en 1934, qui sera chargé de promouvoir les nouvelles idées démocratiques, et sa propagande. Le plan initial est écrit par Issaraphakdi en 1933, sur le modèle nazi de propagande dirigé par Goebbels.

 

Mais, comme pour les livres, les radios seront surtout concentrées dans la capitale. On estime leur nombre à 16.000 en 1933, et 25.000 l’année suivante, mais  seulement 2,5 % sont en province. La division radio proposera d’en acheter pour les écoles et de faire des programmes pour les instituteurs. Mais plusieurs officiels de Province déploreront leur prix trop chers et le gouverneur de Chumphon en 1933 par exemple,  avouera même que les instituteurs ne comprenaient pas trop les programmes transmis, surtout que les transmissions n’étaient pas bonnes. Arjun nous dit que les programmes dans les stations provinciales concernaient surtout la santé, l’histoire provinciale, la religion, la morale, les sports et les divertissements comme la musique ou la photo. Seuls certains représentants du gouvernement pouvaient aborder des questions politiques. Au milieu des années 30, on vit le département des arts y organiser des débats publics. Mais on n’y permettait pas des critiques gouvernementales. Seuls certains journaux osaient le faire.

 

Arjun donne des exemples où certains députés avaient beaucoup de difficultés pour expliquer certaines lois du gouvernement, à la fois parce que le peuple avait peu d’instructions, et aussi parce que la majorité ne comprenait pas la nouvelle idéologie. Il faut dire qu’avant 1932, aucun paysan n’avait eu une fonction dans l’administration et qu’il ne devait pas être facile pour les intervenants d’expliquer la constitution comme par exemple  la notion d’égalité dans une société qui sortait à peine de l’esclavage. (Arjun n’évoque pas l’esclavage). Des comités sillonnaient les provinces en saison sèche. Des spectacles étaient organisés, la constitution distribuée avec la photo du roi, mais l’ensemble avait eu peu d’impact.

 

A la fin des années 30, la constitution était devenue un mythe, et relevait du sacré comme le roi et la religion. La démocratie pour la majorité du peuple demeurait un mot vide de sens. C’est pourquoi Arjun va conclure avec ce titre :

 

La révolution incomplète.

 

Avant 1932, le pouvoir royal était absolu, après 1932, une nouvelle classe de fonctionnaires (il dit bureaucrates) et de militaires vont s’affronter pour contrôler les affaires de l’Etat. Mais il ne faut pas occulter, dans le même temps,  la naissance d’une classe moyenne.

 

Arjun finira en rappelant les rôles joués par les rois Mongkut (r. 1851-1868), Chulalongkorn (1868-1910) et Vajiravudh (1910-1925) qui, ouverts aux nouvelles idées modernes, au libéralisme,  à l’Etat nation, pour réformer le pays, n’étaient  pas allés jusqu’à remettre en cause leur pouvoir absolu.

                                                ----------------------------------

Bref, Arjun a voulu montré les limites de la « révolution » politique de 1932, qui a surtout « profité » à une nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires, qui loin d’installer la démocratie, s’est intégré à l’ordre royal ancien, pour diriger le pays.

 

Une révolution « incomplète » qui a peu touché les conditions de vie du peuple durant cette période, dans un pays qui était néanmoins en train de changer pas à pas, avec l’éducation qui commençait à arriver aux villages, l’amélioration des communications, du moins entre les villes, et l’apparition d’une nouvelle classe moyenne éduquée, dont certains provenaient des provinces.

 

 Arjun a aussi rappelé qu’il ne fallait pas limiter le Siam à Bangkok, et que le royaume était composé de multiples provinces, avec leurs histoires, leurs langues, leur économie, leurs spécificités, et dont la culture, les idées étaient fort loin de ceux que les politiques leur prêtaient.

 

 Il y avait bien, dans les années 30, plusieurs Siam, et plusieurs classes sociales dont les intérêts divergeaient, et il ne fallait pas oublier que le peuple, c’est-à-dire 90 % de la population, étaient avant tout des paysans pauvres.  

 

PS. La seconde partie de la thèse « L’extérieur et la Sangha et le défi régional ; Fiction et conscience sociale ; La science salvifique et le bouddhisme cosmopolitain dans les années  1930 », n’a pas ici été prise en compte.

 

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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 07:22
210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Nous avons vu que dès la « démission »  de  Phibun le 1er août 1944, le Régent Pridi est  alors le maître du jeu politique en Thaïlande. Il va laisser le gouvernement de son pays encore occupé par les Japonais, à Khuang Aphaiwong (1er août 1944-16 août 1945) pendant qu’il organise la résistance intérieure en liaison avec les Alliés. 

 

Tract anglais de propagande parachuté sur Bangkok :

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Après l’intérim assuré par M. Tawee Punyaketu jusqu’au 17 septembre 1945, Pridi confie à Seni Pramot, ambassadeur et chef des Free Thais aux Etats-Unis, la direction du 13ème cabinet, pour mener à bien la négociation de la paix auprès des Alliés, mais en ayant soin de choisir tous les ministres à l’exception du Phraya Nolarachawasuwachana, ministre de la justice, ami de Seni Pramot.

 

Mais très vite Seni Pramot va se rendre compte qu’il ne peut mener les  négociations avec les Alliés, comme il l’entend. (Cf. 207) De plus, les élections prévues au 12 janvier allaient accentuer leurs désaccords politiques ; et ceci d’autant plus qu’une opposition menée par son frère et certains royalistes étaient en train de se former. La victoire des anciens Free thais partisans de Pridi à ces élections ne pouvaient qu’entrainer Seni Pramot à donner sa démission le 31 janvier 1946. Il n’avait gouverné que 4 mois ! S’ouvrait alors une nouvelle crise ministérielle, qui ne sera pas la dernière.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

En effet, curieusement, Pridi laissait le président de la chambre des représentants, le Phraya Manawarachasew, nommer le 31 janvier 1946,  Khuang Aphaiwong, comme le 1er ministre du 14ème gouvernement, avec d’ailleurs Seni Pramot, comme ministre des Affaires étrangères !

 

Khuang Aphaiwong :

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Un choix étonnant car si effectivement Khuang Aphaiwong était très populaire, Pridi savait qu’il était un libéral, opposé à l’interventionnisme étatique et était en train de former avec les frères Pramot entre autres, le « Parti démocrate » dont il sera d’ailleurs le premier président, le 6 avril 1946.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

De fait, deux mois plus tard, le 24 mars 1946, Khuang Aphaiwong donnait sa démission, après une crise ministérielle de trois semaines. Il y en aura d’autres puisque nous le retrouverons – de nouveau comme premier ministre - du 21 janvier 1946 au 18 mars 1946, puis du 10 novembre 1947 au 6 février 1948, et encore du 21 février 1948 au 8 avril 1948.

 

Pridi ne pouvait plus se contenter de tirer les ficelles et devait officiellement se faire nommer, par le président de la chambre des représentants, le Phraya Manawarachasew, 1er ministre et ministre des finances du 8ème gouvernement et du 15ème cabinet de la Monarchie constitutionnelle.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Si le 24 mars Pridi avait la majorité au sein de la Chambre Haute, le 6 avril, les « Progressistes » et certains indépendants fondent donc le Parti Démocrate sous la présidence de Khuang Aphaiwong, comme nous l’avons dit, qui regroupe alors 60 adhérents dont la majorité sont des parlementaires. Ils forment alors le groupe le plus important de l’Assemblée. Pour y faire face, Pridi décida alors de regrouper le parti Sahacheep et ceux des indépendants qui n’avaient pas suivi Khuang pour former le « Front constitutionnel ». On pouvait croire alors « à un système bi-parti, l’idéal même de la démocratie de type occidental », mais c’était sans connaître la réalité du système politique thaïlandais, nous explique  Fistié. (* p.204) En effet, si les deux partis avaient des différences idéologiques, avec le Sahacheep, partisan du système coopératif et plutôt socialisant et les démocrates défendant les principes économiques libéraux, ils n’avaient de partis que le nom et étaient plutôt des coteries groupés autour de personnalités, comme Pridi d’un côté et Kuang et les frères Pramot de l’autre, « recrutées dans un milieu très étroit de personnes vivant dans la capitale : quelques milliers d’individus au maximum » avec un ancrage du régime au sein de la population presque inexistant et encore semblable à celui de 1932.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

De plus, durant le premier mois du gouvernement Pridi le maréchal Phibun et tous ceux qui avaient été emprisonnés pour crimes de guerre, avaient été relaxés par la Cour Suprême le 23 mars 1946, arguant qu’on ne pouvait juger personne avec une loi rétroactive. (Cf. Note **) Ce jugement innocentait donc Phibun, qui restait très populaire et le remettait en selle politiquement, ce qui, nous le verrons, aura des conséquences très graves pour Pridi. (En mars 1947, Phibun annonçait son prochain retour en politique et la formation d’un nouveau parti le « Thammathipat » (In Fistié, p. 206))

 

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Beaucoup d’historiens, nous dit Terwiel***, s’étonneront que Pridi n’ait pas usé  de son influence pour faire condamner Phibun pour sa collaboration avec les Japonais durant la seconde guerre mondiale. En effet, le coup d’Etat du 8 novembre 1947 mené par le général Phin Chunhavan  et son gendre, le colonel Phao Siyanon (ancien chef de la police de Phibun), remettra Phibun au cœur du pouvoir, abrogera cette constitution, et sonnera le glas de la carrière politique de Pridi, qui devra même fuir le pays.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Mais auparavant, la nouvelle constitution entrait en vigueur le 9 mai 1946, non sans de vifs débats à l’Assemblée. Elle était censée accorder plus de droits démocratiques au peuple. Elle donnait en tous cas, pour la première fois, le pouvoir au peuple d’élire les 176 membres de la chambre des représentants, et à ceux-ci d’élire pour 6 ans un Conseil des Anciens (Sénat) de 80 membres****. Les militaires et les fonctionnaires ne pouvaient y être élus. L’interdiction faite aux princes  de participer à la politique fut annulée. Le nom du pays « Siam » était officiellement restauré.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).
 

Le Conseil des Anciens (Sénat) fut effectivement élu, et, malgré les difficultés, on pouvait penser que l’action gouvernementale allait enfin pouvoir s’engager, surtout que le pays était dans une situation économique et sociale désastreuse, lorsque deux semaines plus tard, le 9 juin 1946, le jeune roi était découvert avec une balle dans la tête, avec un révolver à ses côtés.

 

La mort du roi, en ces « circonstances », va ébranler le pays et  mettre fin à la carrière politique de Pridi.

 

Fistié explique que le peuple, écarté de la vie politique, n’avait d’attachement profond que pour l’institution monarchique et que l’on put le vérifier avec les 300.000 personnes sur les rives de la Menam Chao Phrya, venues saluer le jeune roi de 13 ans, lors de son départ pour l’Europe  le 13 janvier 1939, après un séjour de deux mois passés au Siam. Il en fut de même en décembre 1945, lors de son retour avec sa mère et son jeune frère, le Prince Bhumibol ; Il avait alors 20 ans.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).
On peut donc imaginer la stupeur dans le pays en ce 9 juin, avec toutes les rumeurs qui circulèrent.

 

Le 10 juin, Pridi donna sa démission. Un nouveau Conseil de régence fut formé à la hâte, présidé par le Prince Rangsit, oncle du roi décédé, qui confirma Pridi dans ses fonctions.

 

Il forma alors un nouveau gouvernement, le 16ème cabinet, daté du 11 juin ; sur ordre royal, et signé par les trois régents temporaires et les présidents du Sénat et de la Chambre des Députés. Même dans ces circonstances, on respectait la forme. Pridi, garda les finances et procéda à trois changements parmi les 16 ministres.

 

Le Conseil de régence désignait son jeune frère Bhumibol Adulyadej comme successeur. Il avait alors 19 ans. (Il sera couronné le 5 mai 1950, après avoir terminé ses études en Suisse). Une annonce officielle du 1er ministre, datée du 9 juin (sic), confirmait cette succession avec l’accord de l’Assemblée Nationale. (Cf. en note*****)

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Mais le pouvoir de Pridi avait pris un coup fatal.

 

Le communiqué initial avait évoqué un accident, mais la commission d’enquête avait avancé l’idée du suicide ou du meurtre. Fistié nous dit que le chirurgien venu au chevet du roi avait estimé que c’était un meurtre. (Le suicide parait peu probable, car le roi devait partir le lendemain pour les Etats-Unis) Plus tard (Quand ?) trois pages furent jugés responsables et exécutés sous l’ère Phibun en 1954.

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Mais l’opposition utilisa cette tragédie pour disqualifier Pridi.

 

« On » insinua que Pridi avait toujours été antimonarchiste et républicain. On rappela son tract du 24 juin 1932 distribué pendant le coup d’Etat qui disait entre autre que le pouvoir venait du peuple. On évoqua une « conspiration » menée par Pridi …

 

On avait déjà oublié qu’après la chute de Phibun en août 1944, il avait marqué son accord pour le retour des royalistes à la politique, qu’il avait assuré la régence pendant trois ans ; qu’il avait demandé au jeune roi de revenir au pays, alors que celui-ci voulait encore étudier pendant trois ans en Suisse. Ses partisans rappelèrent, que s’il avait voulu attenter à la monarchie, il aurait pu le faire en août 1945, alors qu’il avait les pleins pouvoirs.

 

Mais toutes ses rumeurs minèrent Pridi qui préféra démissionner le 21 août 1946, en arguant « de la difficulté de sa position et de sa grave maladie », alors que sa majorité s’était renforcée après les élections du  5 août 1946.

 

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

En effet, le second tour des élections législatives qui était prévu pour augmenter le nombre de députés, selon la constitution, avait bien eu lieu le 5 août 1946 dans 47 provinces. Et même si les candidats devaient se présenter comme indépendants, on estima que 57 supporters de Pridi furent élus et firent d’ailleurs parties du Front Constitutionnel, 18 allèrent au Parti Démocrate et seulement 7 resteront sans étiquette.

 

Pridi démissionne donc, gravement affecté par les insinuations et les rumeurs, malgré le fait qu’il avait la majorité dans les deux chambres. Le gouvernement suivant sera d’ailleurs un gouvernement Pridi sans Pridi. On allait y retrouver 10 de ses anciens ministres sur 18.

 

Le 17ème cabinet sera en effet dirigé par son ministre de la justice, le contre-amiral Thawal Thamrongnavaswadhi (Luang Thamrong) (23 août 1946-30 mai 1947). 

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Son fidèle Direk se retrouvait vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères. (Ancien putshiste de 1932, ancien ministre des affaires étrangères de Phibun, ancien des Free Thai, c’est aussi un intime de Pridi Thamrong).  On pouvait remarquer l’arrivée de Tiang Sirikhan (Vous vous souvenez, notre Chef résistant des Free Thais à Sakhon Nakhon, ami de Pridi,  in notre article 203)

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Un autre chapitre mouvementé de l’histoire du Siam allait encore s’écrire, après le 18ème gouvernement du 30 mai 1947 au 8 novembre 1947 de Luang Thamrong, avec le 8 novembre 1947, un coup d’état  du général Phin Chunhavan et du colonel Phao Siyanon son gendre, (ancien chef de la police de Phibun)  qui allait remettre Phibun comme chef de l’armée, préparant ainsi son retour au pouvoir. 

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Ce sera notre prochain article.

 

Le 9 novembre 1947 Pridi dut s’enfuir à Singapour. C’était la fin politique de Pridi, malgré un retour clandestin en 1949, pour tenter en vain un coup d’Etat contre Phibun, le 26 février 1949. Il dut s’enfuir de nouveau, pour ne plus revenir en Thaïlande jusqu’à sa mort  le 2 mai 1983 en France.

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210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).
210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

 

** En vertu de la Loi de 1945, des criminels de guerre, le Gouvernement siamois a inculpé les huit suspects de crimes de guerre suivants : Maréchal Luang Pibul Songgram [แปลก พิบูล สงคราม, 1897 - 1964], siamois Premier ministre de 1938 à 1944; Luang Wichit Wattarkarn [Wichit Wichitwathakan - ambassadeur au Japon; Le lieutenant-général Seri Roengrit, qui avait dirigé les forces siamoises en Indochine et la Birmanie; Major général Prayoon Phamonmontri, organisateur de la Yuvachon, le Mouvement des jeunes siamois; Phra Sarasat Pholakhan, directeur de la Chambre thaïlandaise, une organisation culturelle semi-officielle à Tokyo, et diffuseur fréquent sur Radio Tokyo;deux autres radiodiffuseurs; et un membre de l'Assemblée ".

La Cour suprême (Dika - ฎีกาa jugé le 23 mars 1946 a jugé que la Loi sur les criminels de guerre de 1945 était inconstitutionnelle parce qu'elle s’appliquait rétroactivement contrairement au principe. Les inculpés étaient donc innocents.

 

*** B. J. Terwiel, in « Thailand’s Political History », River Books, 2011 

 

**** Premiers présidents du « conseil des anciens ». (Certains disent sénat)

Du 4 juin 1946 au 22 août 1946  Major Vilas Osathanon (un des fondateurs du Bangkok post – ancien de l’OSS)

Du 31 août 1946 au 8 novembre 1947 Contre-amiral   Phya Sorayudthasenee, (Krasea Pravahanavin) (Ancien président de l’Assemblée du peuple du 26 février 1934 au 22 septembre 1934 et du 6 juillet 1943 au 24 juin 1944 ; Ministre de l’économie du 22 septembre 1934 au 9 août 1937 ; Régent de mai à novembre 1947)

 

*****Announcement of the Prime Minister dated 9 June 1946
[Enthronement of His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej]
by the Government of Thailand, (translated by 
Wikisource)

 

Whereas His Majesty King Ananda Mahidol passed away this June 9, Buddhist Era 2489 (1946); Whereas the Constitution of the Kingdom of Thailand, section 9, prescribes that succession to the throne shall be in compliance with the Palace Law on Succession, Buddhist Era 2467 (1924), and in conjunction with the approval of the National Assembly; Whereas His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej is a high member of the royal household related to His Majesty through full blood according to section 9 (8) of the Palace Law on Succession, Buddhist Era 2467 (1924);

Whereas this June 9, Buddhist Era 2489 (1946), the National Assembly passed an unanimous resolution to enthrone His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej by virtue of the Constitution of the Kingdom of Thailand, section 9;

Now, therefore, it is hereby announced that His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej has succeeded to the throne as King from this June 9, Buddhist Era 2489 (1946), onwards.

Issued this 9th Day of June, Buddhist Era 2489 (1946). Pridi Phanomyong, Prime Minister.

 

210. LE GOUVERNEMENT PRIDI (24 MARS-21 AOUT 1946).

Le Conseil des Anciens (Sénat) fut effectivement élu, et, malgré les difficultés, on pouvait penser que l’action gouvernementale allait enfin pouvoir s’engager, surtout que le pays était dans une situation économique et sociale désastreuse, lorsque deux semaines plus tard, le 9 juin 1946, le jeune roi était découvert avec une balle dans la tête, avec un révolver à ses côtés.

 

La mort du roi, en ces « circonstances », va ébranler le pays et  mettre fin à la carrière politique de Pridi.

 

Fistié explique que le peuple, écarté de la vie politique, n’avait d’attachement profond que pour l’institution monarchique et que l’on put le vérifier avec les 300.000 personnes sur les rives de la Menam Chao Phrya, venues saluer le jeune roi de 13 ans, lors de son départ pour l’Europe  le 13 janvier 1939, après un séjour de deux mois passés au Siam. Il en fut de même en décembre 1945, lors de son retour avec sa mère et son jeune frère, le Prince Bhumibol ; Il avait alors 20 ans.

On peut donc imaginer la stupeur dans le pays en ce 9 juin, avec toutes les rumeurs qui circulèrent.

 

Le 10 juin, Pridi donna sa démission. Un nouveau Conseil de régence fut formé à la hâte, présidé par le Prince Rangsit, oncle du roi décédé, qui confirma Pridi dans ses fonctions.

 

Il forma alors un nouveau gouvernement, le 16ème cabinet, daté du 11 juin ; sur ordre royal, et signé par les trois régents temporaires et les présidents du Sénat et de la Chambre des Députés. Même dans ces circonstances, on respectait la forme. Pridi, garda les finances et procéda à trois changements parmi les 16 ministres.

 

Le Conseil de régence désignait son jeune frère Bhumibol Adulyadej comme successeur. Il avait alors 19 ans. (Il sera couronné le 5 mai 1950, après avoir terminé ses études en Suisse). Une annonce officielle du 1er ministre, datée du 9 juin (sic), confirmait cette succession avec l’accord de l’Assemblée Nationale. (Cf. en note*****)

 

Mais le pouvoir de Pridi avait pris un coup fatal.

 

Le communiqué initial avait évoqué un accident, mais la commission d’enquête avait avancé l’idée du suicide ou du meurtre. Fistié nous dit que le chirurgien venu au chevet du roi avait estimé que c’était un meurtre. (Le suicide parait peu probable, car le roi devait partir le lendemain pour les Etats-Unis) Plus tard (Quand ?) trois pages furent jugés responsables et exécutés sous l’ère Phibun en 1954.

 

Mais l’opposition utilisa cette tragédie pour disqualifier Pridi.

 

 « On » insinua que Pridi avait toujours été antimonarchiste et républicain. On rappela son tract du 24 juin 1932 distribué pendant le coup d’Etat qui disait entre autre que le pouvoir venait du peuple. On évoqua une « conspiration » menée par Pridi …

 

On avait déjà oublié qu’après la chute de Phibun en août 1944, il avait marqué son accord pour le retour des royalistes à la politique, qu’il avait assuré la régence pendant trois ans ; qu’il avait demandé au jeune roi de revenir au pays, alors que celui-ci voulait encore étudier pendant trois ans en Suisse. Ses partisans rappelèrent, que s’il avait voulu attenter à la monarchie, il aurait pu le faire en août 1945, alors qu’il avait les pleins pouvoirs.

 

Mais toutes ses rumeurs minèrent Pridi qui préféra démissionner le 21 août 1946, en arguant « de la difficulté de sa position et de sa grave maladie », alors que sa majorité s’était renforcée après les élections du  5 août 1946.

 

En effet, le second tour des élections législatives qui était prévu pour augmenter le nombre de députés, selon la constitution, avait bien eu lieu le 5 août 1946 dans 47 provinces. Et même si les candidats devaient se présenter comme indépendants, on estima que 57 supporters de Pridi furent élus et firent d’ailleurs parties du Front Constitutionnel, 18 allèrent au Parti Démocrate et seulement 7 resteront sans étiquette.

 

Pridi démissionne donc, gravement affecté par les insinuations et les rumeurs, malgré le fait qu’il avait la majorité dans les deux chambres. Le gouvernement suivant sera d’ailleurs un gouvernement Pridi sans Pridi. On allait y retrouver 10 de ses anciens ministres sur 18.

 

Le 17ème cabinet sera en effet dirigé par son ministre de la justice, le contre-amiral Thawal Thamrongnavaswadhi (Luang Thamrong) (23 août 1946-30 mai 1947). Son fidèle Direk se retrouvait vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères. (Ancien putshiste de 1932, ancien ministre des affaires étrangères de Phibun, ancien des Free Thai, c’est aussi un intime de Pridi Thamrong).  On pouvait remarquer l’arrivée de Tiang Sirikhan (Vous vous souvenez, notre Chef résistant des Free Thais à Sakhon Nakhon, ami de Pridi,  in notre article 203)

 

Un autre chapitre mouvementé de l’histoire du Siam allait encore s’écrire, après le 18ème gouvernement du 30 mai 1947 au 8 novembre 1947 de Luang Thamrong, avec le 8 novembre 1947, un coup d’état  du général Phin Chunhavan et du colonel Phao Siyanon son gendre, (ancien chef de la police de Phibun)  qui allait remettre Phibun comme chef de l’armée, préparant ainsi son retour au pouvoir. Ce sera notre prochain article.

 

Le 9 novembre 1947 Pridi dut s’enfuir à Singapour. C’était la fin politique de Pridi, malgré un retour clandestin en 1949, pour tenter en vain un coup d’Etat contre Phibun, le 26 février 1949. Il dut s’enfuir de nouveau, pour ne plus revenir en Thaïlande jusqu’à sa mort  le 2 mai 1983 en France.

---------------------------------------------------------------------------------------------------------

* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

 

** En vertu de la Loi de 1945, des criminels de guerre, le Gouvernement siamois a inculpé les huit suspects de crimes de guerre suivants : Maréchal Luang Pibul Songgram [แปลก พิบูล สงคราม, 1897 - 1964], siamois Premier ministre de 1938 à 1944; Luang Wichit Wattarkarn [Wichit Wichitwathakan - ambassadeur au Japon; Le lieutenant-général Seri Roengrit, qui avait dirigé les forces siamoises en Indochine et la Birmanie; Major général Prayoon Phamonmontri, organisateur de la Yuvachon, le Mouvement des jeunes siamois; Phra Sarasat Pholakhan, directeur de la Chambre thaïlandaise, une organisation culturelle semi-officielle à Tokyo, et diffuseur fréquent sur Radio Tokyo;deux autres radiodiffuseurs; et un membre de l'Assemblée ".

La Cour suprême (Dika - ฎีกาa jugé le 23 mars 1946 a jugé que la Loi sur les criminels de guerre de 1945 était inconstitutionnelle parce qu'elle s’appliquait rétroactivement contrairement au principe. Les inculpés étaient donc innocents.

 

*** B. J. Terwiel, in « Thailand’s Political History », River Books, 2011 

 

**** Premiers présidents du « conseil des anciens ». (Certains disent sénat)

Du 4 juin 1946 au 22 août 1946  Major Vilas Osathanon (un des fondateurs du Bangkok post – ancien de l’OSS)

Du 31 août 1946 au 8 novembre 1947 Contre-amiral   Phya Sorayudthasenee, (Krasea Pravahanavin) (Ancien président de l’Assemblée du peuple du 26 février 1934 au 22 septembre 1934 et du 6 juillet 1943 au 24 juin 1944 ; Ministre de l’économie du 22 septembre 1934 au 9 août 1937 ; Régent de mai à novembre 1947)

 

*****Announcement of the Prime Minister dated 9 June 1946
[Enthronement of His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej]
by the Government of Thailand, (translated by 
Wikisource)

 

Whereas His Majesty King Ananda Mahidol passed away this June 9, Buddhist Era 2489 (1946); Whereas the Constitution of the Kingdom of Thailand, section 9, prescribes that succession to the throne shall be in compliance with the Palace Law on Succession, Buddhist Era 2467 (1924), and in conjunction with the approval of the National Assembly; Whereas His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej is a high member of the royal household related to His Majesty through full blood according to section 9 (8) of the Palace Law on Succession, Buddhist Era 2467 (1924);

Whereas this June 9, Buddhist Era 2489 (1946), the National Assembly passed an unanimous resolution to enthrone His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej by virtue of the Constitution of the Kingdom of Thailand, section 9;

Now, therefore, it is hereby announced that His Royal Highness Prince Bhumibol Adulyadej has succeeded to the throne as King from this June 9, Buddhist Era 2489 (1946), onwards.

Issued this 9th Day of June, Buddhist Era 2489 (1946). Pridi Phanomyong, Prime Minister.

Le Conseil des Anciens (Sénat) fut effectivement élu, et, malgré les difficultés, on pouvait penser que l’action gouvernementale allait enfin pouvoir s’engager, surtout que le pays était dans une situation économique et sociale désastreuse, lorsque deux semaines plus tard, le 9 juin 1946, le jeune roi était découvert avec une balle dans la tête, avec un révolver à ses côtés.

 

La mort du roi, en ces « circonstances », va ébranler le pays et  mettre fin à la carrière politique de Pridi.

 

Fistié explique que le peuple, écarté de la vie politique, n’avait d’attachement profond que pour l’institution monarchique et que l’on put le vérifier avec les 300.000 personnes sur les rives de la Menam Chao Phrya, venues saluer le jeune roi de 13 ans, lors de son départ pour l’Europe  le 13 janvier 1939, après un séjour de deux mois passés au Siam. Il en fut de même en décembre 1945, lors de son retour avec sa mère et son jeune frère, le Prince Bhumibol ; Il avait alors 20 ans.

On peut donc imaginer la stupeur dans le pays en ce 9 juin, avec toutes les rumeurs qui circulèrent.

 

Le 10 juin, Pridi donna sa démission. Un nouveau Conseil de régence fut formé à la hâte, présidé par le Prince Rangsit, oncle du roi décédé, qui confirma Pridi dans ses fonctions.

 

Il forma alors un nouveau gouvernement, le 16ème cabinet, daté du 11 juin ; sur ordre royal, et signé par les trois régents temporaires et les présidents du Sénat et de la Chambre des Députés. Même dans ces circonstances, on respectait la forme. Pridi, garda les finances et procéda à trois changements parmi les 16 ministres.

 

Le Conseil de régence désignait son jeune frère Bhumibol Adulyadej comme successeur. Il avait alors 19 ans. (Il sera couronné le 5 mai 1950, après avoir terminé ses études en Suisse). Une annonce officielle du 1er ministre, datée du 9 juin (sic), confirmait cette succession avec l’accord de l’Assemblée Nationale. (Cf. en note*****)

 

Mais le pouvoir de Pridi avait pris un coup fatal.

 

Le communiqué initial avait évoqué un accident, mais la commission d’enquête avait avancé l’idée du suicide ou du meurtre. Fistié nous dit que le chirurgien venu au chevet du roi avait estimé que c’était un meurtre. (Le suicide parait peu probable, car le roi devait partir le lendemain pour les Etats-Unis) Plus tard (Quand ?) trois pages furent jugés responsables et exécutés sous l’ère Phibun en 1954.

 

Mais l’opposition utilisa cette tragédie pour disqualifier Pridi.

 

 « On » insinua que Pridi avait toujours été antimonarchiste et républicain. On rappela son tract du 24 juin 1932 distribué pendant le coup d’Etat qui disait entre autre que le pouvoir venait du peuple. On évoqua une « conspiration » menée par Pridi …

 

On avait déjà oublié qu’après la chute de Phibun en août 1944, il avait marqué son accord pour le retour des royalistes à la politique, qu’il avait assuré la régence pendant trois ans ; qu’il avait demandé au jeune roi de revenir au pays, alors que celui-ci voulait encore étudier pendant trois ans en Suisse. Ses partisans rappelèrent, que s’il avait voulu attenter à la monarchie, il aurait pu le faire en août 1945, alors qu’il avait les pleins pouvoirs.

 

Mais toutes ses rumeurs minèrent Pridi qui préféra démissionner le 21 août 1946, en arguant « de la difficulté de sa position et de sa grave maladie », alors que sa majorité s’était renforcée après les élections du  5 août 1946.

 

En effet, le second tour des élections législatives qui était prévu pour augmenter le nombre de députés, selon la constitution, avait bien eu lieu le 5 août 1946 dans 47 provinces. Et même si les candidats devaient se présenter comme indépendants, on estima que 57 supporters de Pridi furent élus et firent d’ailleurs parties du Front Constitutionnel, 18 allèrent au Parti Démocrate et seulement 7 resteront sans étiquette.

 

Pridi démissionne donc, gravement affecté par les insinuations et les rumeurs, malgré le fait qu’il avait la majorité dans les deux chambres. Le gouvernement suivant sera d’ailleurs un gouvernement Pridi sans Pridi. On allait y retrouver 10 de ses anciens ministres sur 18.

 

Le 17ème cabinet sera en effet dirigé par son ministre de la justice, le contre-amiral Thawal Thamrongnavaswadhi (Luang Thamrong) (23 août 1946-30 mai 1947). Son fidèle Direk se retrouvait vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères. (Ancien putshiste de 1932, ancien ministre des affaires étrangères de Phibun, ancien des Free Thai, c’est aussi un intime de Pridi Thamrong).  On pouvait remarquer l’arrivée de Tiang Sirikhan (Vous vous souvenez, notre Chef résistant des Free Thais à Sakhon Nakhon, ami de Pridi,  in notre article 203)

 

Un autre chapitre mouvementé de l’histoire du Siam allait encore s’écrire, après le 18ème gouvernement du 30 mai 1947 au 8 novembre 1947 de Luang Thamrong, avec le 8 novembre 1947, un coup d’état  du général Phin Chunhavan et du colonel Phao Siyanon son gendre, (ancien chef de la police de Phibun)  qui allait remettre Phibun comme chef de l’armée, préparant ainsi son retour au pouvoir. Ce sera notre prochain article.

 

Le 9 novembre 1947 Pridi dut s’enfuir à Singapour. C’était la fin politique de Pridi, malgré un retour clandestin en 1949, pour tenter en vain un coup d’Etat contre Phibun, le 26 février 1949. Il dut s’enfuir de nouveau, pour ne plus revenir en Thaïlande jusqu’à sa mort  le 2 mai 1983 en France.

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* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

 

** En vertu de la Loi de 1945, des criminels de guerre, le Gouvernement siamois a inculpé les huit suspects de crimes de guerre suivants : Maréchal Luang Pibul Songgram [แปลก พิบูล สงคราม, 1897 - 1964], siamois Premier ministre de 1938 à 1944; Luang Wichit Wattarkarn [Wichit Wichitwathakan - ambassadeur au Japon; Le lieutenant-général Seri Roengrit, qui avait dirigé les forces siamoises en Indochine et la Birmanie; Major général Prayoon Phamonmontri, organisateur de la Yuvachon, le Mouvement des jeunes siamois; Phra Sarasat Pholakhan, directeur de la Chambre thaïlandaise, une organisation culturelle semi-officielle à Tokyo, et diffuseur fréquent sur Radio Tokyo;deux autres radiodiffuseurs; et un membre de l'Assemblée ".

La Cour suprême (Dika - ฎีกาa jugé le 23 mars 1946 a jugé que la Loi sur les criminels de guerre de 1945 était inconstitutionnelle parce qu'elle s’appliquait rétroactivement contrairement au principe. Les inculpés étaient donc innocents.

 

*** B. J. Terwiel, in « Thailand’s Political History », River Books, 2011 

 

**** Premiers présidents du « conseil des anciens ». (Certains disent sénat)

Du 4 juin 1946 au 22 août 1946  Major Vilas Osathanon (un des fondateurs du Bangkok post – ancien de l’OSS)

Du 31 août 1946 au 8 novembre 1947 Contre-amiral   Phya Sorayudthasenee, (Krasea Pravahanavin) (Ancien président de l’Assemblée du peuple du 26 février 1934 au 22 septembre 1934 et du 6 juillet 1943 au 24 juin 1944 ; Ministre de l’économie du 22 septembre 1934 au 9 août 1937 ; Régent de mai à novembre 1947)