Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter . alainbernardenthailande@gmail.com

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 22:02
189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Nous avons dans nos précédents articles (1) longuement parlé de ce coup d’état du 24 juin 1932 et de la constitution provisoire qui, quoique provisoire, recouvrait une évidente tentation totalitaire sur laquelle il était peut-être malséant de s’étendre (2) mais elle apparaitra surtout dans la seconde partie de cette étude. 

 

Voici donc le texte fondateur de la monarchie constitutionnelle au Siam, assorti de quelques commentaires nécessaires et des précisions essentielles apportées au texte initial et provisoire du mois de juin.

*** 

 

Elle est divisée en 7 chapitres articulés du début jusqu’à la fin : Préambule (articles 1 et 2), Chapitre 1er : le Roi (articles 3 à 11), Chapitre 2 : Droits et devoirs des Siamois (articles 12 à 15), Chapitre 3 : L'Assemblée des représentants du peuple, Chapitre 4 : Le Conseil d'Etat, Chapitre 5: Les Tribunaux, Chapitre 6 : Dispositions finales, Chapitre 7 : Entrée en vigueur de la Constitution et dispositions transitoires.

 

Notre étude comportera deux parties, la première concernant les acteurs principaux de la vie politique, ils font l’objet des deux premiers chapitre de la constitution, c’est un ordre lourd de symbole,  le Roi et les Siamois, la seconde, le rôle des organismes exerçant le pouvoir au nom du Roi, le pouvoir judiciaire et les conclusions.

 

Dispositions générales :

 

Article 1er : Le royaume du Siam est un et indivisible. Tous les Siamois, sans distinction de race ou de religion, ont un droit égal à la protection de cette constitution.

 

Article 2 : Le pouvoir souverain émane de la nation siamoise. Le Roi, qui est le chef de la nation, exerce le pouvoir conformément aux dispositions de la présente constitution.

 

Il proclame l'unité et l'indivisibilité du royaume. C’est une évidente évocation de la Révolution française dont Luang Pradit  (Pridi) en particulier connaissait parfaitement l'histoire et l'œuvre législative. 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Il y a une autre explication donnée par le Comité de rédaction (3) :

 

Le Siam était déjà un royaume unitaire mais il fallait abolir définitivement l'idée d'une irritante distinction de races au sein du peuple siamois et l'appellation de Malais ou de Laotiens qui s'y perpétuait. La différence de religions était un autre facteur possible de distinctions également odieuses et qu'il fallait absolument écarter. C'est pour bien marquer ce point  essentiel que le comité de rédaction a jugé nécessaire de mettre en tête de la constitution un article où il est nettement spécifié que « tous les Siamois, sans distinction de race et de religion, ont un droit égal à la protection de cette constitution ».

 

Mais Il est singulier de constater qu'à propos de la différence de races, les rédacteurs n'aient même pas prononcé le mot de « Chinois » qui, pourtant, devait leur brûler les lèvres. Il est des silences éloquents. Les hommes du « Jeune-Siam », auteurs et bénéficiaires du coup d'Etat de 1932, sont pour une grande majorité ce que l'on appelle des « Louk-chin », c'est-à-dire des fils ou des petits-fils de Chinois immigrés. Le problème irritant de la différence des races les concerne au premier chef.

 

Pourquoi, dans l'exposé des motifs dont  nous reparlerons, n’ont-ils nommé que les Malais et les  Laotiens et ont-ils évité de se nommer ? Est-ce la crainte de paraître avouer que, dans la cité siamoise, ils font encore figure de métèques comme on disait volontiers à l’époque ? Est-ce la pudeur de renier, dans un document officiel, une patrie d'origine à laquelle les rattachent tant d'affinités mentales, tant de relations familiales et corporatives ? Chine ? Siam ?... Indécision des consciences métissées. Le problème subsiste peut-être encore au XXIème siècle.

 

***

Le principe de la « souveraineté populaire » qui avait été inscrit en tête de la constitution provisoire est balayé d’un revers de plume au profit de la « souveraineté nationale ». Faut-il y voir (encore) un rappel aux principes du droit constitutionnel français étudiés par Pridi ? 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

La souveraineté de la « Nation », ce n’est pas celle du « peuple », la  nuance est subtile mais de taille. Pridi a certainement lu ce qu’en a écrit Jean-Jacques Rousseau qui oppose le principe de la souveraineté nationale à celui de la souveraineté du peuple.

 

 

 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Chapitre premier, le Roi.

 

Article 3 : La personne du Roi est sacrée et inviolable.

 

Article 4 : Le Roi doit professer la foi bouddhique. Il est le mainteneur de la religion.

 

Article 5 : Le Roi est le chef des forces siamoises.

 

Article 6 : Le Roi exerce le pouvoir législatif sur l'avis et avec le consentement de l'assemblée des représentants du peuple.

 

Article 7 : Le Roi exerce le pouvoir exécutif par l’intermédiaire du Conseil d'Etat.

 

Article 8 : Le Roi exerce le pouvoir judiciaire par l'intermédiaire des tribunaux dûment établis par la loi.

 

Article 9 : Sous réserve de l'approbation de l'Assemblée des représentants du peuple, la succession au trône: aura lieu conformément à loi sur la succession de l'an 2467 de l'ère bouddhique (1924).

 

Article 10 : S'il se propose de s'absenter du royaume ou si, pour une raison quelconque, il est dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions, le Roi nomme un régent ou un conseil de régence avec l'approbation de l'assemblée des représentants du peuple. Si le Roi ne procède pas à cette nomination, ou s'il est dans l'impossibilité d'y procéder, l'Assemblée y procédera elle-même. En attendant la nomination d'un régent ou d'un Conseil de régence par l’Assemblée, le Conseil d'Etat exercera provisoirement les attributions du régent.

 

Article 11 : Les membres de la famille royale, à partir du rang de Mom Chao, par naissance ou par nomination, ne peuvent exercer de fonctions politiques.

 

La constitution provisoire, à la limite de l’outrage, qualifiait le roi de « de première personnalité du pays ». Nous retrouvons ici le sens inné des Siamois pour l'autorité monarchique. Le Roi est le « chef de la nation ».

 

Dans l’exposé des motifs (3), les rédacteurs nous affirment qu’ils ont souhaité faire cadrer la nouvelle position du monarque avec les vieilles traditions du peuple thaï, ce n'est pas autre chose qu'une renaissance des anciens usages du pays. Nous avons déjà longuement étudié dans nos articles antérieures les annales et les chroniques relatant les titres du monarque et les cérémonies du couronnement : selon le cérémonial qui délègue l’intronisation aux Brahmines et aux fonctionnaires du rang le plus élevé, le Roi monte sur le trône à « l'invitation du peuple » et non pas par droit divin bien que ces cérémonies traduisent bien plutôt la croyance immémoriale à l'incarnation d'une divinité brahmanique en la personne du Roi. Les rédacteurs nous donnent une interprétation moderniste qui ne peut évidemment que peut contribuer à affermir le trône.

 

***

 

Sa personne est redevenue « sacrée et inviolable » ce qu’elle ne fut pas entre le mois de juin et le mois de décembre !

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Le Roi a l'obligation de professer la foi bouddhique, mais il est en même temps le soutien, le mainteneur de la religion. Par ce terme, dit toujours l'exposé des motifs (3), il faut entendre que le Roi est le soutien de toutes les religions professées par le peuple siamois. Le premier membre de phrase est une probable précaution contre une tentative de conversion analogue à celle que Louis XIV aurait conçue lors de son ambassade au Roi Naraï, la seconde est conforme à la politique de la dynastie, qui s'est toujours montrée d'une parfaite bienveillance à l'égard du christianisme, du brahmanisme et de l'islam (4).

 

***

 

Le Roi se retrouve investi de la plénitude de la souveraineté qui lui avait été totalement supprimée en juin, chef direct des armées de terre et de mer, il exerce les trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire par l’intermédiaire des organismes constitutionnels ; en cas de nécessité, il désigne le Régent ou le Conseil de Régence, d'accord avec l'Assemblée des Représentants. Il est encore investi d'autres prérogatives : prendre d'urgence des décrets, qui seront postérieurement soumis à l'Assemblée, proclamer la loi martiale, négocier les traités, déclarer la guerre sans autre restriction que de respecter le Pacte de la Société des Nations et de ne pas céder une portion du territoire national sans le consentement de l'Assemblé et enfin exercer son droit de grâce, tous pouvoirs régaliens qui avaient été totalement retirés par la Constitution provisoire.

 

Notons que nous ne trouvons nulle part, ni dans le texte du pacte constitutionnel ni dans celui de l’exposé des motifs la moindre allusion au principe de la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) qu’il est pourtant d’usage de considérer, depuis Montesquieu, plus ou moins fictivement, qu’il est le fondement de tout système « démocratique », l’une des premières leçons pourtant que dut recevoir Pridi lorsqu’il étudiait le droit constitutionnel à l’Université de Paris.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

***

La question de la succession est réglée par un simple rappel à la loi successorale de 1924 que nous avons longuement étudiée (5), il permettra à Pridi lors de l’abdication du roi Prajadhipok d’imposer, en en faisant l’exégèse, l’attribution du trône à la lignée du Prince Mahidol Adulyadej qui n’avait pas le bénéfice de l’ainesse.

 

***

 

Nous avons parlé de l’épuration  (pacifique) qui suivit le coup d’état en faisant des coupes sombres parmi les membres de la famille royale titulaire de postes de responsabilité. D’éminentes personnalités furent ainsi éliminées de la scène politique, le Prince Damrong, « père de l’histoire thaïe », le prince Narit, grand architecte et grand artiste, le prince Mahidol Adulyadej qui ne s’intéressait qu’à la médecine pour n’en citer que trois.

 

La constitution définitive reprend les dispositions de la constitution provisoire qui interdisaient aux membres de la famille royale à partir du rang de « Mom Chao », d’exercer des fonctions politiques.

 

On peut trouver à cette disposition plusieurs motifs :

 

Le premier est un évident rappel de la constitution française de 1848 et surtout des conséquences de l’une de ses lacunes : lors des discussions à l’Assemblée constituante avait été soulevée la possibilité d’insérer un article interdisant aux membres des familles ayant régné sur la France (Bourbon de la branche aînée, Orléans et Bonaparte) de se soumettre au suffrage universel. L’amendement ne fut pas voté, avec les arrières pensées des élus orléanistes et bonapartistes, le Prince Louis-Napoléon Bonaparte fut élu Président, on connait la suite.

 

Il semblerait que cette disposition ait reçu l’agrément formel du roi dans le souci oh combien légitime de soustraire les princes aux polémiques et aux attaques personnelles inévitables en période électorale éclaboussant par ricochet le prestige de la dynastie. Cette exclusion se limite toutefois aux fonctions politiques et non aux fonctions administratives, diplomatiques ou militaires, le pays a nécessité de bénéficier des services de princes ayant reçu souvent une éducation supérieure et démontré parfois leurs talents mais aucun d'eux ne pourra être ni représentant du peuple ni membre du Conseil des Ministres (6). La famille royale des Chakkri doit défier les critiques des individus et des journaux, et maintenir son rang inattaquable, il était dès lors sage de l’écarter de la véhémence des tribunes politiques, ce qui ne signifie pas toutefois quelle ait été et soit incompétente à traiter les affaires de l’Etat.

 

Les princes doivent rester « au dessus des partis » écrit Lingat avec des accents gaulliens avant la lettre.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

on peut aussi et enfin y voir, sans faire de particulier mauvais esprit, le souci égoïste mais compréhensible des « révolutionnaires » de libérer des postes de haute responsabilité auxquels ils pouvaient prétendre par leurs compétences et qui leur restaient inaccessibles.

 

Chapitre second : droits et devoirs des Siamois.

 

 Article 12 : Sous réserve des dispositions de cette Constitution, tous les individus sont égaux devant la Loi. Les titres acquis par naissance, par concession, ou autrement, ne confèrent aucun privilège, quel qu'il soit.

 

Article 13 : Chacun est entièrement libre de professer toute religion ou croyance et d'exercer le genre de culte correspondant à sa propre, croyance, pourvu que celui-ci ne soit pas contraire aux devoirs d'un Siamois, à l'ordre public ou à la morale publique.

 

Article 14 : Sous réserve des dispositions de la loi, chacun jouit d'une entière liberté de la personne, du domicile, de la propriété, de parole, d'écrit, de publication, d'enseignement, de réunion publique, d'association ou de profession.

 

Article 15 : Chacun a le devoir de respecter les lois, de défendre le pays, et d'aider le gouvernement par le paiement des impôts ou de toute autre manière, dans les conditions et de la façon prescrites par la loi.

 

Suivant le roi, ils précèdent donc dans l’ordre « protocolaire » leurs organes « représentatifs ». Dans ces articles sont proclamés un certain nombre de principes, égalité des individus entre eux, liberté de culte, liberté de réunion, d’association, d’écrits et de parole, respect de la propriété privée.

 

Ce chapitre n’existait pas dans la constitution provisoire, il faut y voir la griffe probable de Pridi, avocat et docteur en droit français qui a eu à la fois le souvenir de notre Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, mais aussi celui de la constitution française du 5 fructidor an III (22 août 1795) qui énonce dans son préambule une «  Déclaration des droits et devoirs de l’homme et du citoyen ». Il peut ne pas être superflu, aujourd’hui encore, de dresser les devoirs des citoyens face à leurs droits. C’est ce que fait sobrement l’article 15.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Voir la suite de l’étude de la Constitution du 10 octobre 1932 dans notre prochain article 189 - 2

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

La révolution de 1932 qui conduisit le Siam à devenir, le 12 décembre de la même année une monarchie constitutionnelle n’a pas fait à l’époque la « Une » de la presse française, le pays a suffisamment à faire avec ses difficultés économiques (la France subit alors le contrecoup direct de la crise de 1929) et les méandres de sa politique intérieure faite d’alliances de circonstance et de mésalliance, de chutes de ministère… Sans compter l’assassinat du président de la république Doumer par un russe blanc probablement déséquilibré ce qui n’empêcha pas certains d’y voir la « main de Moscou » bien que le pays eut alors, lui aussi, d’épouvantables difficultés puisqu’il subissait la plus grande famine de son histoire (8 ou 10 millions de morts ?). D’ailleurs, la presse « moscoutaire » en France, « l’Humanité » ne dit pratiquement pas, du moins tout au long de l’année 1932, le moindre mot sur les événements du Siam.

Cependant, n’oubliant pas que la France avait 2.000 kilomètres de frontières communes avec le Siam (dont 800 constituées par le Mékong), c’est surtout la presse « coloniale » qui s’est soucié à la fois de la constitution de décembre 1932 suivant celle, provisoire, du 27 juin et sur ses éventuelles conséquences sur « notre » Indochine  voisine. Ce n’est pas dans les revues juridiques françaises que nous en avons trouvé le texte et des commentaires avisés bien que partiellement obsolètes ! Nous avons souvent citée la revue « l’Eveil économique de l’Indochine » dirigée par l’infatigable Henri Cucherousset, défenseur des intérêts bien compris des colons et par ailleurs fondamentalement anti communiste.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Citons maintenant la « Revue du Pacifique » qui, malgré son nom, concerne essentiellement l’Asie et l’Extrême-Orient (7). Nous lui devons la publication du texte de la constitution traduit en français par M. de Peyralade, directeur de la prestigieuse maison Sirey (dont la revue n’a toutefois pas publié le texte), spécialisée dans les ouvrages juridiques et M. Rémy de Planterose, membre de la Commission internationale de codification du gouvernement siamois. Nous avons extraits des numéros de la « Revue du Pacifique  » de 1932 et 1933 et de ceux de « l’Eveil économique de l’Indochine » de 1932 l’essentiel de ces renseignements, en particulier les explications donnés à la presse siamoise par le Comité de rédaction.

 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Le texte, en sus de l'intervention personnelle du Roi, est dû à la collaboration principale de deux juristes siamois, Phya Manopakorn  (8) et Luang Pradit alias Pridi. (9) ; Il fut probablement un compromis inévitable en présence d'un conflit d'idées et d'écoles : Phya Manopakorn, plus âgé, plus « traditionaliste », est passé par les Universités anglaises ; 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Luang Pradit, plus jeune, plus « révolutionnaire » est docteur en droit de l'Université de Paris.

 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

La « Revue du pacifique » sous la plume de son rédacteur en chef, nous décrit les cérémonies de la signature royale, elles sont lourdes de symboles tout comme la description que nous en fait Lingat (10).

                                                -------------------------------

 

NOTES.

 

(1) Article 187 «  Le coup d’état du 24 juin 1932 au Siam » et 188 «  Un autre récit du coup d’état du 24 juin 1932 au Siam ».

 

(2) N’en voulons pas à Robert Lingat, éminent juriste qui porte fièrement sur sa robe de professeur les trois rangs d’hermine, signes du grade universitaire le plus élevé pour un juriste, celui de titulaire de l’agrégation et titulaire d’une chaire magistrale, mais n’oublions pas qu’il est resté sans discontinuer au service des gouvernements siamois jusqu’en 1940 et qu’il était tenu à une obligation de réserve à l’égard de ses mandants. Il ferma volontiers les yeux, comme nous le verrons, sur certains aspects détestables de la constitution provisoire.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

(3) Explications détaillées dans un communiqué que le comité de rédaction de la Loi Constitutionnelle a fait publier dans la presse de Bangkok le 18 novembre 1932 longuement analysé par Archimbaud.

 

(4) Notons en particulier que la mission catholique déploya la pompe de ses cérémonies religieuses pour obtenir les bénédictions de Dieu sur la nation siamoise et sur le roi. Dans toutes les églises, pavoisées aux couleurs nationales, une messe solennelle fut chantée, suivie d’un Te Deum d’actions de grâces. Enfin, au moment même de la signature de la constitution par le roi, les cloches sonnèrent à pleine volée durant un quart d’heure, fait unique dans les fastes de l’église cathédrale de Bangkok. A la grand’messe pontificale du lundi 12 décembre, on remarquait la présence de l’ambassadeur de France et du personnel de la Légation, celle de S. E. l’aide de Camp Général de Sa Majesté, du Président du Sénat, du Président de l’Assemblée Nationale, du Comité de Rédaction de la Constitution, des deux tiers des membres du Sénat et d’un groupe très imposant d’éminentes personnalités siamoises. Dans son homélie, Mgr l’Archevêque de Bangkok tint les propos suivants : « En établissant la fête du Christ-Roi, Sa Sainteté Pie XI, qui, durant son existence, a vu se dissoudre plus de formes monarchiques et républicaines qu’aucun Pape depuis Saint Pierre, a magnifiquement établi la souveraine prééminence du Christ sur tous les régimes et leurs chefs. Roi des peuples du monde, de toute éternité, daigne Jésus-Christ dès lors diriger de plus en plus les idées et les actes du gouvernement siamois qui vient de naître, daigne sa divine puissance et sa bonté conduire tout le Siam à la connaissance de son Père, connaissance indispensable pour la réalisation parfaite du bonheur individuel et universel tant ici-bas que dans le céleste Royaume ».

 

(5) Article 175 « La loi du palais pour la succession royale en 1924 ».

 

(6) Il y a en 2014 encore représentées, et il y avait en 1932, 15 maisons princières descendant directement du roi Chulalongkorn, classées selon le rang d’âge et non selon la préséance. Les princes qui étaient morts à l’avènement du roi Prajadhipok avaient toutefois une descendance princière sous son règne, il en est de même des deux derniers de cette liste sur lesquels nous n’avons pas de renseignements précis. Le Prince Kitiyakara Voralaksana, Prince de Chanthaburi; (8 juin 1874 – 27 mai 1931) grand père de la reine Sirikit;  Le Prince Pravitra Vadhanodom, Prince de Prachin (27 mai 1875 – 9 décembre 1919) ; Le Prince Chirapravati Voradej, Prince de Nakhon Chaisi, (7 novembre 1876 – 4 février 1913) ; Le Prince Abhakara Kiartivongse, Prince de Chumphon (19 décembre 1880 – 19 mai 1923) ; Le Prince Purachatra Jayakara, Prince de Kamphaengphet (23 janvier 1881 – 14 Septembre 1936) ; Le Prince Paribatra Sukhumbhand, Prince de Nakhon Sawan (29 juin 1881 – 18 janvier 1944) ; Le Prince Yugala Dighambara, Prince de Lopburi (17 mars 1882 – 8 avril 1932) ; Le Prince Chakrabongse Bhuvanath, Prince de Phitsanulok; (3 mars 1883 – 13 juin 1920) ; Le Prince Vudhijaya Chalermlabha, Prince de Singha (5 décembre 1883 – 18 octobre 1947) ; Le Prince Benbadhanabongse, Prince de Phichai (13 septembre 1884 – 11 novembre 1909) ; Le Prince Rangsit Prayurasakdi, Prince de Chainat (12 novembre 1885 - 7 mars 1951) ; Le Prince Chudadhuj Dharadilok, Prince de Phetchabun (1892–1923) ; Le Prince Mahidol Adulyadej, Prince de Songkla (1er janvier 1892 – 24 septembre 1929), père des rois Rama VIII et Rama IX; Le Prince Rabhibhadhanasakdi, Prince de Ratchaburi (?);  Le Prince Suriyong Prayurabandh, Prince de Chaiya. Ils sont tous fils du roi Chulalongkorn et tous d’ailleurs à l’origine d’une nombreuse progéniture princière. Ils ont pratiquement tous occupé sous le roi Vajiravudh et sous le roi Prjadhipok des fonctions ministérielles ou administratives de haut niveau, du népotisme érigé en principe.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Les incontestables compétences culturelles du Prince Narit en firent un bon ministre de la culture. Les compétences d’historien du Prince Damrong étaient aux antipodes de ses fonctions de ministre de l’intérieur.

 

***

Cette disposition semble avoir depuis lors disparu du droit positif thaï ? Le très médiatique et atypique gouverneur de Bangkok (nous écrivons en 2015) est Sukhumbhand Paribatra, petit-fils du prince Paribatra et donc cousin du roi, qui ne semble pas porter son titre princier au quotidien.

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

(7) Fondé en 1922 et disparue avant la guerre, cette très érudite revue éditée à Paris est dirigée par Léon Archimbaud. Né en 1880 dans la Drôme, étudiant en théologie, il fut député radical du petit arrondissement de Die au sein du « bloc des gauches » et, spécialiste des questions coloniales, il fut un temps sous-secrétaire d’état aux colonies.

 

(8) Phraya Manopakorn (พระยามโนปกรณ์นิติธาดา) est né le 15 Juillet 1884 à Bangkok de parents tous deux d’extraction chinoise (ou annamite ?) : Huad et Kaew Hutasingha (นายฮวด et นางแก้วหุตะสิงห์). Il débute sa scolarité primaire à Suankularb Wittayalai School (โรงเรียนสวนกุหลาบวิทยาลัย) à Bangkok, l’une des plus prestigieuses écoles du pays, fondée par le roi Chulalongkorn en 1882. Il poursuit ensuite des études de droit au collège de l’assomption (โรงเรียนอัสสัมชัญ), collège catholique fondé en 1885 puis à l’école de droit dépendant du ministère de la justice. Nous le retrouverons ensuite au « Middle temple hall » de Londres, une espèce de très confidentiel club privé fréquenté par tout ce que le monde judiciaire anglais compte de distingué. De retour au Siam, il entre au service du ministère de la justice, gravit un à un les échelons jusqu’à obtenir en 1918 un siège au sein du Conseil privé du roi Vajiravudh.

 

(9) Le second acteur, plus jeune et qui a la réputation d’être plus « révolutionnaire », c’est Pridi Banomyong (ปรีดี พนมยงค์), né le 11 mai 1900. Il est avec certitude d’origine chinoise.  Il reçut une bourse du gouvernement pour étudier le droit et l'économie politique à la Sorbonne, où il a ou aurait acquis le titre de docteur en droit, et revint au Siam en 1927 pour entrer lui aussi au service du ministère de la Justice où il ravit rapidement les échelons de la hiérarchie.

 

(10)

Revue du Pacifique :

« Le 7 décembre avait lieu au Palais une cérémonie curieuse et bien représentative du caractère siamois, aussi bien dans le fond, que dans la forme. Trente membres du Sénat - ceux qui avaient pris l'initiative et la responsabilité du coup d'Etat - étaient introduits chez le Roi par Phraya Manopakorn. Le colonel Phraya Bahon, qui avait soulevé le 21 juin la garnison de Bangkok, présentait au souverain une offrande réconciliatoire de fleurs, de cierges et d'encens ; puis Luang Pradit, l'auteur, de l'ultimatum insurrectionnel, lisait une supplique- où, reconnaissant les bienfaits dont le Siam était redevable à la dynastie des Chakkri et aux princes de la famille royale, il demandait humblement le pardon du Roi pour des paroles ou des écrits qui avaient pu échapper aux réformateurs dans la fièvre de la grande journée. Le Roi répondait qu'il était touché de l'esprit « sportif » (sic) de la démarche et qu'oubliant l'erreur commise, il appelait sur tous les membres du Parti du Peuple,  admis à cette audience, la bénédiction du ciel. Le 12 décembre, dans l'après-midi, eut lieu enfin la cérémonie solennelle de la promulgation. Dans la grande salle du Trône, S. M. Prajadhipok, en costume d'apparat et assis sur le trône que surmontait le parasol blanc aux neuf étages, présidait une magnifique assemblée où, en face des princes, des ministres et dignitaires, du Sénat et du corps diplomatique, figuraient pour la première fois les représentants de la presse et les auteurs, jadis condamnés, du coup d'Etat manqué de 1911. A l'heure propice choisie par les astrologues, exactement à 2 h. 53, le manuscrit de la Constitution, richement relié et orné, était présenté au Roi qui y apposait sa signature, aussitôt contresignée par le Président du Comité Exécutif. Le manuscrit était alors remis au Président du Sénat qui, le soulevant à bout de bras, le montrait au peuple. Puis, pendant que le Roi paraissait au balcon de la Salle du Trône, acclamé par la foule, le précieux document, déposé dans un coffret, était descendu dans le parc du palais et placé sous un baldaquin, auprès duquel le public fut admis. Des réjouissances populaires, des services religieux de toutes confessions, des illuminations marquèrent cette journée désormais historique. »

 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.

Lingat

 

« Le vote de la Constitution définitive parut rétablir l'harmonie entre les différentes classes de la société siamoise. Les promoteurs du mouvement du 24 juin, au nombre de 53, se présentèrent le 7 décembre devant le roi avec des offrandes de réconciliation, cierges, bâtonnets d'encens et fleurs posés sur un plateau d'or, et obtinrent du roi un pardon complet pour les imputations dont ils avaient chargé la dynastie et la famille royale et dont ils reconnurent l'injustice. Le 10 décembre, la Constitution fut solennellement remise à la nation par le roi. Ce fut l'occasion d'une émouvante cérémonie, ordonnée suivant le protocole des grandes audiences royales. Au début de l'après-midi, les membres de la famille royale, le corps diplomatique, les membres du Conseil d'Etat, les ministres, les membres de l'Assemblée et les hauts fonctionnaires, tous en grand uniforme, se rendirent à la Salle du Trône  et prirent place dans les trois ailes Nord, Sud et Est du bâtiment. L'aile Ouest était fermée par un grand rideau de brocart qui cachait le Trône. Quand ce rideau s'ouvrit, le roi apparut vêtu d'un somptueux costume de soie brochée d'or, coiffé de la haute couronne pointue, assis sous un parasol à neuf étages et ayant à ses côtés des pages portant tous les regalia. Le président du Conseil d'Etat lui présenta le texte de la Constitution écrit dans la forme des anciennes lois du royaume sur un volume « en accordéon ». Le roi apposa sa signature sur laquelle fut ensuite appliqué un sceau unique à l'effigie du garuda. Un scribe lut une proclamation annonçant la volonté du roi d'accorder la Constitution au pays. Le président du Conseil d'Etat présenta de nouveau la Constitution au roi, et, au moment propice, marqué par le battement du Gong de la Victoire, le roi remit le volume au Président de l'Assemblée. Au même moment, les conques retentirent, la Garde présenta les armes, sous les fenêtres du Palais, plusieurs fanfares éclatèrent à la fois, les canons commencèrent à tonner, et dans tous les monastères du royaume, on battit les gongs ou les tambours pendant dix minutes, tandis que les bonzes se mettaient à réciter les prières. La cérémonie se termina par une adresse de remerciements au Roi lue par le Président de l'Assemblée. Le Roi se présenta ensuite de l'un des balcons de la Salle du Trône devant la foule assemblée à l'extérieur, et un scribe lut de nouveau en public la proclamation par laquelle le Roi accordait la Constitution. Les deux jours suivants, des prières furent dites dans la Salle du Trône devant un autel où l'on avait placé la statue du Buddha fondue à l'occasion du présent règne, et près duquel se trouvait la Constitution portée sur un double plateau d'or. Les offrandes furent présentées aux religieux officiants par les ministres et les membres du Conseil d'Etat, sous la conduite du roi. Après le wian thian rituel, la Constitution fut ointe par le roi. Les trois jours furent naturellement marqués par de grandes réjouissances publiques, notamment dans les jardins de Saranrom, mis à la disposition du Parti du Peuple. La Constitution, placée sous un dais et gardée par des soldats en armes, fut exposée au public dans le parc attenant à la Salle du Trône »

 

 

 

189 - 1 - LA CONSTITUTION DU 10 DECEMBRE 1932.
Partager cet article
Repost0
20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 22:05
188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Il s’agit ici de republier une version remaniée de l’article intitulé alors  « A.68  Il y a 80 ans en Thaïlande,  le 24 juin 1932, coup d’Etat ou  complot ? »

 

Que faut-il penser de ce coup d’Etat qui ne fit aucune victime et fit passer le Siam de l’état de monarchie de droit divin à celui de monarchie constitutionnelle ?

 

Nous en avons au moins une analyse sereine, provenant du grand juriste Robert Lingat, conseiller juridique du gouvernement siamois jusqu’en 1940, professeur de droit comparé à Bangkok et parfait analyste de la législation siamoise ancienne ou moderne (2).

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Le déroulement des opérations :


A l’aube du 24 juin 1932, le roi est en villégiature à Hua-Hin où il joue au golf avec son épouse. La salle du trône est investie par des troupes venues en bon ordre, le bâtiment est cerné d’auto mitrailleuses et de tanks. Tous les princes et quelques hauts fonctionnaires y sont conduits manu militari. Pas de casse apparemment. Peut-être un mort ? Selon « Le Figaro » et « L’Humanité », le chef d’état-major aurait été massacré ? Dans la journée « le parti du peuple » fait diffuser dans les rues de la capitale un factum expliquant les raisons de cette action. 

 

Rappelons-les brièvement :

 

·       Le roi gouverne comme ses prédécesseurs en monarque absolu.

·      Tous les postes importants sont entre les mains des membres de la famille royale ou de ses « favoris ».

·      Les princes, ne s’intéressent qu’à leurs intérêts particuliers sans se soucier de la grave crise économique que traverse le pays.

·       Les actes de corruption de l’administration sont couverts de façon systématique.

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Les promoteurs du mouvement font savoir qu’ils ne craignent pas l’instauration d’une république si le monarque n’accepte pas les réformes. Ils lui font aussi savoir qu’ils ont en otages un grand nombre de princes de la famille royale. Il est donc « invité » à revenir à Bangkok approuver le projet de constitution qui lui sera soumis.

 

D’après Lingat, qui était sur place, la population reste entièrement passive.

« La paysannerie siamois, dont l'esprit est à peine touché encore par l'occidentalisation, et dont les impôts ont été effectivement allégé, semble avoir été des spectateurs passifs » confirme « The economist ». (4) 

 

Les cérémonies officielles proprement dites auxquelles la population ne pouvait assister que de loin n’ont duré que quelques jours mais les fêtes (spectacles, bateleurs, kermesse, foire) ne se seraient terminées qu’à la mi-juillet ! Est-ce cette ambiance festive qui permettra à « l’humanité » de parler de liesse populaire ? Fêter le coup d’état ou tout simplement « faire la fête » comme les Thaïs savent si bien faire ? Les deux explications ne sont d’ailleurs pas forcément contradictoires.

 

Le roi revient de Hua Hin et accepte la constitution le 27.

 

Elle marque un effacement à peu près complet de ses pouvoirs dans la conduite des affaires du royaume. Même le droit de grâce, celui que les rois de France considéraient comme « le plus beau fleuron de la couronne », lui est supprimé. 

 

 

 

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Il ne bénéficie en outre d’aucune immunité pénale puisqu’il est responsable sinon devant les tribunaux du moins devant l’assemblée. Les membres de la famille royale sont déclarés « au-dessus des partis », moyen élégant de les exclure de toute fonction officielle.

 

Le « monument de la démocratie » à Bangkok glorifie cet événement.

 

Plaisante « démocratie » toutefois !

 

 

 

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

La première assemblée est composée de 70 députés désignés par le parti du peuple. Lorsque le calme sera revenu, une assemblée élue sera composée moitié des membres de la première (donc désignés par le parti du peuple, moitié par élection au suffrage universel (hommes et femmes de plus de 20 ans) universel certes mais... indirect à trois degrés.


En réalité, une autre camarilla a remplacé celle de la pléthorique famille royale.

 

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Les réactions de la presse française ? 

 

Le coup d’état est annoncé avec un renvoi en troisième page par « Petit parisien » le 25. « La Ville est calme ». Des explications qui en valent d’autres : « Il semble que la civilisation occidentale, dont le roi Chulalongkorn s’est fait le défenseur, ait été insuffisamment assimilé par un peuple qui n’était peut-être pas encore préparé à la recevoir ». Le lendemain, est annoncée l’acceptation par le roi de ces conditions « imposées ». Le 27, confirmation que tout est calme à Bangkok. Le « Petit parisien » quoique clairement marqué à droite est surtout un journal d’information, qui tire alors à un million d’exemplaires.

 

« Le Temps » qui est alors LE journal dont l’information est jugée de qualité sérieuse et objective, devenu rapidement quotidien officieux du Quai d'Orsay donne les mêmes observations le 25 juin mais note (nous allons y revenir) que le mouvement a été accueilli avec une grande satisfaction par le Foreign Office.

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

 

Le complot ?


L’œil de Moscou ?

 

Curieusement, le quotidien des très actifs royalistes français, « l’Action française » le 26 juin ne voit pas dans ces événements un « complot judéo-bolchévique » mais une manifestation du mécontentement des militaires rebelles à la suite des compressions du traitement des fonctionnaires pour répondre à la crise mondiale. Naturellement, l’acceptation par le roi du régime constitutionnel est « preuve de sa grande sagesse et des vertus du régime monarchique ».

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

« Le Figaro » qui appartient alors à François Coty dont les sympathies pour les régimes fascistes sont notoires, rend un compte chronologique des événements (rejoignant « le Petit journal », leurs sources sont l’agence Havas et l’agence Reuter).

 

L’actualité politique en France et en Europe est lourde. Il nous faudra attendre le 18 août pour avoir une analyse de P. Louis-Rivière, Président de la Cour d’appel de Caen et ancien conseiller législatif du gouvernement siamois. Il fait un parallèle avec la révolution de 1688 qui chassa le roi Naraï « La révolution d’avant-hier avait eu un caractère xénophobe et ses réactions furent sanglantes. Celle d’hier, qui tient surtout à des causes économiques et financières, est, jusqu’à ce jour restée pacifique et fort heureusement a épargné les étrangersNous devons souhaiter que le peuple thaï persévère dans le calme et la modération qui ont été son apanage depuis que la dynastie Chakri préside à ses destinées ».


Le choix des mots a son importance, le roi a eu la sagesse « d’octroyer » une constitution à son peuple, rappel innocent ou pas de la charte que Louis XVIII a « octroyé » au bon peuple français. 

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Le même P. Louis-Rivière donne dans « Le temps » le 28 novembre une analyse assez serrée dont les termes rejoignent (ou sont rejoints) par ceux de Robert Lingat. Il était aussi sur place et note l’apparente indifférence de la population.


Il nous faudra attendre l’année suivante, en juillet 1933, pour en avoir dans « le Figaro » une analyse politique sous la signature du Docteur A. Legendre qui y écrit de nombreuses chroniques d’un esprit très « colonialiste ». Pour lui, c’est « l’œil de Moscou », un « clan révolutionnaire sans aucune attache avec le pays, un groupe de mécontents éduqués à l’étranger ». Derrière eux ? Les Chinois, « des individus des plus suspects, des nationalistes bolchévisants ... influence activée d’ailleurs par Moscou ».

 

 

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

 

Les fascistes ?

 

Ces propos nous ayant semblé, avec un peu de recul, un peu excessifs, il nous a amusé d’aller voir ce qu’en disait l’œil de Moscou en France, « L’humanité » alors en pleine ébullition antifasciste entre l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne.

 

L’événement est annoncé dans les numéros des 25 et 26 juin, l’information vient de Reuter et de Havas « Une révolte militaire éclate au Siam » mais les commentaires sont chaleureux :

 

« ... Les chefs de la révolution sont des officiers de l’armée de terre et de la marine qui demandent l’établissement d’une monarchie constitutionnelle. Plusieurs membres de la famille royale et des ministres ont été fait prisonniers par les rebelles. Au moment où la révolution a éclaté, le roi se trouvait à  Huahin en villégiature. Un groupe d’officiers révolutionnaire a ramené le souverain à Bangkok. Le commandant en chef de la partie de l’armée loyaliste a été passé par les armes. Cette révolution a éclaté notamment à la suite de compressions financières et à la suite du renvoi d’un grand nombre de fonctionnaires notamment de militaires. Il y avait d’autre part un marasme général des affaires et un grand nombre de chômeurs. Le parti populaire siamois a lancé une proclamation dans laquelle il dit que la vie des membres de la famille royale ne sera en danger que si des mesures de représailles sont prises contre les troupes révolutionnaires. Celles-ci occupent et sont actuellement maitresses de presque tous les bâtiments publics. A Bangkok la foule porte en triomphe les soldats et les matelots révolutionnaires.


 

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Mais très vite le journal déchante et y voit « une soumission à l’impérialisme britannique subissant aussi l’influence de la France » « Le 27 juin de l’année dernière à l’instigation des agents britanniques qui voyaient monter la vague d’une révolte, une insurrection de militaires avait eu lieu et le roi acceptait une constitution qui accordait une représentation aux masses quoi que mutilée ».

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

De fait, il est tout de même singulier que le tract distribué le jour du coup de force dans les rues de Bangkok ait été rédigé en thaï ... et en anglais ainsi que le projet de constitution soumis au roi ? Et l’approbation chaleureuse du Foreign office a-t-elle un sens ? Il est vrai aussi que « le Parti du Peuple » a été fondé à Paris. Ces constatations ne sont pas des conclusions.

Et les « fascistes japonais » vont vite être mis dans le bain, dès avant que le journal ne dénonce à juste titre (seul, soit dit en passant, de la presse française) les persécutions dont sont victimes les Chinois « cette politique semble être le résultat de l’augmentation de l’influence japonaise au Siam ». La dénonciation par la suite de la collusion entre le régime « fasciste » siamois et le Japon sera récurrente jusqu’à l’interdiction du journal en juin 1940.

188 -  Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

 

Il ne faut toutefois pas avoir une vision manichéenne de ces événements, le Roi a été mis devant le fait accompli, c’est une certitude, mais il est aussi établi qu’il était lui- même soucieux, imprégné de culture occidentale, ancien élève de notre Ecole de guerre de Fontainebleau, de donner à son pays une constitution écrite, qu’il a probablement été pris de vitesse  et qu’en ce sens, il n’est pas faux de dire qu’il a été pour partie le père de la « démocratie » siamoise (5)…dans la mesure où l’on ne fait pas la différence entre un régime démocratique et un régime constitutionnel !

 

***
 

 

La constitution provisoire de juin 1932 ne fut appliquée que jusqu’à adoption de la constitution définitive en décembre mais son analyse révèle plus ou moins clairement les idées sous jacentes et manifestement totalitaire qui imprégnaient ses initiateurs. Ce sera l’objet d’un prochain article.

 

Notes et références.

 

Journaux consultés : « l’Action française », « le Figaro », « le Temps », « le Petit parisien », « l’Humanité », « the Economist ».

 

(1) « Chronique de Siam 1932 » in « bulletin de l’école française d’extrême orient, 1933 volume 33 p. 536 s.

 

(2) พระราชประวัติ ๙ รัช แห่ง ราชวง ทีปะปาล petit fascicule en vente dans toutes les bonnes librairies pour 7 baths (ni date ni référence ISBN)

 

(3) Numéro du 2 juillet 1932, traduction non garantie.

 

(4) « The legend of king Prajadhipok : tall tells and stubborn facts on the seventh reign in Siam » Frederico Ferrara (universitaire à Singapour) in « Journal of south east asian studies » n° 43 février 2012 (Singapour)

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 22:05
187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Nous avions vu dans un article précédent* que la crise économique mondiale avait eu des effets importants sur la situation sociale des fonctionnaires, des militaires, des salariés et des masses rurales du Centre du Siam, mais que cette crise n’avait provoqué aucun mouvement collectif de mécontentement ou de protestation. Les cérémonies de célébration d’avril 1932, du 150ème anniversaire de la  fondation de Bangkok s’étaient bien déroulées au milieu de la liesse populaire. (Cf. **)

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Ils étaient peu nombreux alors à penser à un renversement de régime et encore moins à savoir qu’un coup d’Etat aurait lieu le 24 juin 1932, qui allait mettre fin à la monarchie absolue et instaurer une monarchie constitutionnelle.

 

Les sources sont nombreuses qui racontent cette date historique, et nous en  avons déjà maintes fois donné les éléments importants. Nous avons même commémoré son 80ème anniversaire dans notre article intitulé « A.68  Il y a 80 ans en Thaïlande,  le 24 juin 1932, coup d’Etat ou  complot ? ». 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Mais il nous fallait bien – en abordant le règne de Rama VII (1925-1935)-  revenir sur cet événement capital qui a changé le cours de l’Histoire de la Thaïlande. 

 

Il nous a paru intéressant de vous présenter deux versions différentes, voire deux récits de ce Coup d’Etat de 1932. Le premier est de Pierre Fistié relaté dans son livre « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », et le second sera une version remaniée de l’article intitulé alors  « A.68  Il y a 80 ans en Thaïlande,  le 24 juin 1932, coup d’Etat ou  complot ? », un récit qui s’inspire de l’article de Robert Lingat, correspondant de l'Ecole française d'Extrême-Orient au Siam, intitulé « Instauration du régime constitutionnel ». (Cf. ***)

 

La version de Pierre Fistié.

 

A/ Les étapes du coup d’Etat.

 

1/ Le 23 juin 1932, le chef de la police informe le Prince de Nakhon Sawan (Paribatra), alors ministre de l’intérieur et chef du Conseil Suprême, qu’un complot va avoir lieu le lendemain. La situation est si calme que le ministre ne tint aucun compte de ces avertissements.

 

 

 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

2/ Le 24 au matin, des forces d’infanterie et de cavalerie appuyées d’artillerie et de chars d’assaut encerclent le palais royal, le Palais de justice et les principaux ministères et arrêtent tous les princes influents. (A l’exception du Prince Phurachat, qui put s’enfuir et rejoindre le roi à Hua Hin)

 

 

 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

3/ Le trac du 24 juin.

 

Ce même jour, un tract du « Parti du Peuple » est distribué dans la capitale ; il donne les raisons du coup d’Etat, les objectifs et le programme en 6 points de la future assemblée. (Fistié en donne quelques éléments)

 

4/ L’ultimatum du 24 juin au roi.

 

Un ultimatum, signé par trois chefs militaires (le colonel Phya Phahon (formé en Allemagne, commandant en second de l’armée siamoise et les colonels Phya Song Suradet (formé en Allemagne, professeur à l’Académie militaire)  et Phya Rit Akkaï commandant de l’artillerie) est envoyé au roi avec  la canonnière « Sukhodaya », chargée de ramener le roi, alors dans sa résidence d’été à Hua Hin. 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

5/ La réponse du roi le  25 juin.

 

Le roi donne sa réponse et se dit prêt à coopérer. (Alors que Phurachat a rejoint le roi en locomotive) Après minuit, le roi est de retour sur Bangkok à bord d’un train spécial. (Il avait refusé de revenir avec  la canonnière « Sukhodaya »)

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

6/ La proclamation du roi du 26 juin.

Le 26 juin, le roi signe une proclamation excusant le Parti du peuple « d’avoir un moment pris comme otages les princes de la famille royale », et approuvant l’établissement d’une monarchie constitutionnelle.

 

7/ Le 27 juin, le roi appose sa signature en bas d’une constitution provisoire présentée par une délégation du Parti du peuple conduite par Pridi. (Fistié consacre 2 pages pour présenter les principaux articles (pp. 130-131))

 

 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

8/ « L’événement s’était déroulé entièrement dans le calme en dehors de la population dont la passivité était restée totale ». Les boutiques fermées le matin du 24 juin avaient rouvertes l’après-midi.

 

9/ Le 28 juin, les auteurs du Coup d’Etat jouent l’apaisement et rassure l’opposition conservatrice en acceptant l’élu du Sénat, Phya Manophakon, qui occupait le poste de  premier juge à la Cour d’Appel dans l’ancien régime, comme  président du Comité du parti du peuple (1er  ministre). La présidence de l’Assemblée est confiée à Chao Phya Thammasak, ancien ministre de l’Instruction publique de 1917 à 1926.

 

(Une note intéressante précise que ces deux élections n’ont été communiquées à la presse que quatre mois plus tard !)

 

Les premières mesures du gouvernement : mise à la retraite d’une quarantaine d’officiers et avancement pour un nombre égal  (Récompense pour certains auteurs du coup d’Etat ?)

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Communiqué du 3 juillet annonçant la suppression prochaine de l’impôt sur les salaires et son remplacement par un impôt général sur les revenus.

 

 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Ensuite (mi-p.132) Fistié va évoquer l’élaboration de la constitution, et sa promulgation le 10 décembre 1932, en présentant les principaux articles sur une page et demie. (Elle sera présentée dans un article spécifique ultérieurement.)

 

B/ Les 5 documents écrits du coup d’Etat. 

Fistié évoque donc les documents essentiels qui ont marqué les 4 jours du coup d’Etat de 1932, à savoir : Le tract du 24 juin, l’ultimatum du 24 juin au roi, la réponse du roi du 25 juin, la proclamation du roi du 26 juin, et la Constitution provisoire du 27 juin 1932.

 

Le trac du 24 juin.

Fistié présente ce tract, distribué à Bangkok, qui explique la signification du coup d’Etat. Il en donne un extrait ainsi que le programme en 6 points. Il signale en note que le texte intégral est traduit en anglais dans le livre de Landon, « Siam in transition ».

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Le tract est un acte d’accusation envers le roi, qui a déçu et qui a laissé la classe des princes dominer le gouvernement qui « considère le peuple comme des serviteurs, des esclaves et même comme des animaux, non comme des hommes ». Le tract accuse également « le roi de drainer à son profit personnel le produit des recettes fiscales. » (Fistié rajoute « accusation qui était d’ailleurs de moins en moins justifiée »)

 

 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Fistié en donne un extrait :

 

« Comprenons-nous bien. D’où vient l’’argent qu’utilisent les personnes de sang royal ? Il vient du peuple. Le pays est pauvre à cause de cette habitude de tirer les richesses du peuple. Des paysans doivent abandonner leurs champs parce qu’ils ne reçoivent pas de profit adéquat. Des étudiants obtiennent des diplômes à la sortie de l’école et ne trouvent pas d’emploi. Des soldats sont renvoyés du service et doivent périr de faim. Ceci est l’œuvre d’un gouvernement au-dessus de la loi (…) Pour ces raisons, le peuple, des fonctionnaires, l’armée et la marine ont formé le Parti du peuple et se sont emparés du pouvoirLe Parti du peuple estime que le moyen d’améliorer les conditions existantes  est d’établir une Assemblée qui puisse réunir les meilleures pensées de nombreux esprits, ce qui vaut mieux que la pensée d’un seul homme. En ce qui concerne le Président de la Nation, le Parti du peuple ne souhaite pas s’emparer de la prérogative royale. Aussi a-t-il invité le roi Prachathipok à être roi sous une Constitution. Il ne pourra agir sans l’accord de l’Assemblée. Le parti du Peuple a annoncé cette intention au roi. S’il refuse ou ne répond pas dans le temps fixé, il sera considéré comme rebelle contre sa race. Il sera alors nécessaire d’avoir une forme démocratique de gouvernement, c’est-à-dire que le président sera un roturier élu par l’Assemblée pour une période déterminée … »

 

(C’est nous qui mettons en gras)

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Ensuite, Fistié présente le programme en 6 points :

  1. La liberté et l’égalité du peuple en matière politique, judiciaire et commerciale doivent être assurées.
  2. La paix et la tranquillité, sans qu’aucun mal ne soit fait à qui ce soit, doivent être garanties.
  3. Une politique économique nationale  doit être élaborée pour garantir à chacun un travail rémunérateur.
  4. Des droits égaux pour chacun doivent être garantis. Aucun groupe ne jouira de privilèges spéciaux aux dépens d’autres groupes.
  5. Le peuple jouira de la liberté sauf dans le cas où celle-ci est en contradiction avec les quatre points ci-dessus.
  6. Le peuple doit recevoir l’éducation la plus complète possible.

 

Fistié ajoute que ce document « se terminait par un appel à la population pour qu’elle qu’elle aide le Parti du peuple à atteindre ces objectifs ». Il signale qu’il semble porter la marque de Pridi et qu’il fut retiré de la circulation deux jours plus tard ; à cause peut-être d’une divergence au sein du Parti du peuple, en considérant que l’ultimatum du 24 juin envoyé au roi et signé uniquement par trois chefs militaires « ne faisait plus  aucune allusion à la possibilité de l’établissement d’un régime républicain. »

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Dans l’ultimatum du 25 juin soumis au roi, effectivement, la référence à la république a été supprimée, comme le montre l’extrait donné par Fistié.

 

« Le Parti du Peuple n’a aucun désir de s’emparer d’aucune manière des possessions royales. Son but principal est d’établir une monarchie constitutionnelle. Nous enjoignons donc votre majesté à revenir dans la capitale pour y régner à nouveau en tant que roi sous la monarchie constitutionnelle telle qu’elle a été établie par le Parti du Peuple. Si Votre Majesté refuse d’accepter l’offre ou s’abstient de répondre dans l’heure qui suit la réception de ce message, le Parti du Peuple proclamera le gouvernement de la monarchie constitutionnelle en nommant un autre prince, qu’il considère comme efficient, pour agir comme roi. »(En note, Fistié nous apprend que l’ultimatum serait paru dans le « Bangkok Times » du 27 juin 1932 !)

 

Le roi allait répondre par un télégramme transmis au commandant du « Sukhodaya » :

 

« … Pour la sauvegarde de la paix, pour éviter d’inutiles effusions de sang et pour épargner au pays confusions et pertes, et plus encore parce que j’ai déjà envisagé de faire ce changement (constitutionnel) moi-même, je suis disposé à coopérer à l’établissement d’une Constitution sous laquelle je suis prêt à servir.

 

En outre, si je refusais de poursuivre mes fonctions comme roi, il serait possible que les puissances étrangères ne reconnaissent pas le nouveau gouvernement. Ceci pourrait entraîner des difficultés considérables … »

 

 « Le 25 à minuit, le roi et sa suite étaient de retour à Bangkok (…) Dès le 26, une proclamation signée de Prachathipok excusait expressément le Parti du Peuple d’avoir un moment pris comme otages les princes de la famille royale, l’approuvait de vouloir établir une monarchie constitutionnelle et légalisait rétroactivement les actes des membres du Parti du Peuple qui se seraient trouvés en contradiction avec une loi existante. (…)

 

Le lendemain 27 juin, le roi apposait sa signature au bas d’une Constitution provisoire dont le texte lui avait été présenté par une délégation du Parti du Peuple à la tête de laquelle se trouvait Pridi. » 

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Fistié présente et commente en deux pages (pp.130-131) cette Constitution provisoire, dont la version anglaise a été publiée dans le Bangkok Times du 28 juin 1932. Nous vous en donnons, ici, les principaux éléments.

 

Après avoir rappelé que l’article 1 déclare que « Le pouvoir suprême du pays appartient au peuple » et que le roi est « la plus haute personnalité du pays » en son article 3 ; Fistié précise que l’article 7  indique les limites de son pouvoir, à savoir : « Pour être légale, toute action du monarque doit  être approuvée et dûment signé par l’un ou l’autre membre du Comité du Parti du Peuple avec le consentement du Comité tout entier ».

 

Le Comité du Parti du Peuple ?

 

Ensuite Fistié traite du Comité du Parti du Peuple qu’il présente, non comme un gouvernement, mais comme une sorte de direction collégiale de l’Etat.

  • Il est composé d’un Président et de 14 membres. (art.32)
  • Les ministres sont responsables devant lui. (art.35)
  • Ils sont nommés par le roi sur la recommandation du Comité. (art.35)

On peut alors se demander comment le Comité a été formé et quelle est sa composition ?

 

L’Assemblée (Le Sénat) ?

Fistié nous dit que le Sénat désigne un de ses membres pour présider ce Comité, avec pouvoir de choisir les 14 autres membres, sous réserve de la ratification de l’Assemblée (art.33)

Ce même Sénat a le pouvoir de démettre le Comité et d’en choisir un autre. (art. 33)

Fistié remarque donc que le Sénat détient le pouvoir législatif (art.8), qu’ « il contrôle les affaires du pays » (art. 9), et que repose sur lui tout l’édifice politique.

Le lecteur est en droit alors de se demander : qui a nommé cette première Assemblée, et quelle en était sa composition ?

Mais Fistié va nous montrer que cette Constitution provisoire est assez complexe, puisqu’elle prévoit que le régime représentatif se ferait en trois étapes (art.10) : la 1ère à 6 mois, la 2ème  qui pouvait aller jusqu’à 10 ans, avec une  3ième prévue ensuite ;  avec un suffrage à 3 degrés.

(Une note rappelle une hypothèse de Vella qui estimait que cette  constitution ressemblait étrangement à celle du Kuomintang, et un constat de Lapomarède qui avait remarqué qu’en 1934, sur les 57 sénateurs dont ils avaient pu retrouver l’origine, 21 se déclaraient avec du sang chinois et en étaient fiers. (Note 15, p. 130))

Pendant la première période de 6 mois donc, le Parti du Peuple allait désigner jusqu’à 70 sénateurs.

Pendant la seconde période, l’Assemblée allait comprendre deux catégories, de même nombre (mais ce nombre n’est pas précisé):

  • Un élu par changwat  de 100 000 habitants et un autre par fraction supérieure de 100 000.
  • Des membres nommés, choisis parmi les sénateurs de la première période.

L’élection devait se faire au suffrage indirect à trois degrés.(art. 12, 13, 14) A savoir : un représentant par village ; lesquels devaient élire un représentant par district ; qui désignaient enfin des  sénateurs pour 4 ans.

 Mais encore, il était précisé que les candidats devaient avoir une recommandation des membres de la 1ère Assemblée. (Un système de cooptation effectivement bien contrôlé !)

Autant dire que le système était verrouillé pour 10 ans par les auteurs du Coup d’état, même si, nous l’avons dit, ceux-ci nommèrent le 28 juin, Phya Manophakon, (qui occupait le poste de  premier juge à la Cour d’Appel dans l’ancien régime), président du Comité du parti du peuple et  Chao Phya Thammasak, à la présidence de l’Assemblée. (Il avait été ancien ministre de l’Instruction publique de 1917 à 1926)

La 3ème période devait commencer avant 10 ans et prévoyait alors un Sénat entièrement élu. (Comment ?)

---------------------------------------------

187. Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Commentaires.

 

Chacun peut déjà à ce stade, pour cette version, proposer quelques commentaires.

 

1/ Le coup d’Etat a eu lieu sans combat, dans l’indifférence de la population, et a été très rapide. (Dès le lendemain, le 25 juin, le roi répond favorablement  à l’ultimatum, qui met fin à la monarchie absolue)

 

2/ Le coup d’Etat a été bien préparé. (Surprise, tract, ultimatum le 24, et dès le 27 juin, le roi signe la constitution provisoire, et le 28 juin, le 1er gouvernement de la monarchie constitutionnelle est nommé par les nouvelles instances.)

 

3/ Mais cette version ne dit rien de la préparation du coup, ni de ses acteurs  ni du nouveau Parti du Peuple (ou si peu). (A l’exception des trois chefs militaires qui ont signé l’ultimatum et de Pridi, le chef de la délégation qui a présenté au roi la Constitution provisoire).

 Mais toutefois on apprend que la légitimité du pouvoir vient désormais du peuple et de son  parti auto-proclamé : « le Parti du Peuple ». Ce Parti du Peuple est reconnu par le roi, qui leur reconnait  également le droit de vouloir établir une monarchie constitutionnelle, sous laquelle il veut bien servir.

 

4/ Le trac du 24 juin donne les premiers éléments de la politique et de l’idéologie du « Parti du Peuple » au pouvoir, à savoir :

  • Le pouvoir vient du peuple (désigné ici comme paysans, fonctionnaires, étudiants, soldats) qui a formé « le Parti du Peuple. »
  • Le Parti du Peuple a décidé que désormais le roi régnera sous une constitution et avec l’accord d’une Assemblée élue.
  • Le programme est assez clair : Fin des privilèges, égalité établie, droits égaux pour tous, une économie pour tous qui garantisse un  travail  pour tous. L’éducation, une priorité nationale.

 

5/ On dispose de quelques informations sur l’attitude du roi durant ce coup d’Etat.

  • Le roi prend position rapidement en faveur des putschistes, en donnant ses raisons : éviter un bain de sang ; Et il était déjà prêt à faire ce changement constitutionnel.  On peut bien sûr s’interroger sur ce choix du roi qui mettait fin à près de 7 siècles de monarchie absolue.

(On peut apprendre dans les rapports du lieutenant-colonel Roux, alors attaché militaire à l’ambassade de France que le roi a refusé la fuite à l’étranger que lui avait proposé le Prince Phurachat, venu le rejoindre à Hua Hin. De même, il avait désapprouvé la mobilisation des garnisons de Petchaburi et de Ratchaburi et avait annoncé à la radio  le 1er juillet son soutien sans condition au nouveau régime. ) ****

 

 

6/ le Coup d’Etat, ici présenté, n’est qu’une version possible. Ainsi par exemple Fistié, en présentant la Constitution provisoire, omet d’évoquer l’article 11, qui dit « Seront éligibles à l'Assemblée et aux collèges électoraux d'arrondissement  (tambon) et de changwat les individus de nationalité siamoise, âgés de 20 ans accomplis, qui auront subi avec succès un examen politique préalable d'après un programme établi par l'Assemblée provisoire. »  Or, l’histoire nous a appris ce que l’on peut entendre par « un examen politique préalable ».

 

D’où l’idée de proposer un autre récit, basé sur d’autres sources, de ce coup d’Etat du 24 juin 1932, dans l’article suivant. 

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Notes.

 

* 185. « Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam. »

**186.  Avril 1932 : Rama VII fête le 150 ième anniversaire de Bangkok.

***A.68  Il y a 80 ans en Thaïlande,  le 24 juin 1932, coup d’Etat ou  complot ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-a68-il-y-a-80-ans-en-thailande-le-24-juin-1932-coup-d-etat-ou-complot-107278519.html

 

Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

Lingat, correspondant de l'Ecole française d'Extrême-Orient, au Siam, « Instauration du régime constitutionnel », pp.541- 547, in « Chronique  de l'année 1932. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 33, 1933. pp. 411-548. doi : 10.3406/befeo.1933.4629 »

 

D’autres sources :

  • ****La maîtrise de Pimploy Parkpriaw, « La révolution siamoise de 1932, d’après le lieutenant-colonel Henri Roux », basée sur une présentation de 8 rapports militaires du lieutenant-colonel Henri Roux, qui était attaché militaire au Siam, apporte peu à la connaissance du coup d’Etat.
  • « La révolution siamoise du 24 juin 1932, vue par les observateurs français », Mémoire de maîtrise de Anchanin Buddhimmongkol
  • Notre article 179. Ce que nous savons déjà de Rama VII et de son règne. (1925-1935).

 

Extrait : Nous avions évoqué  la création le 17 février 1927, dans un hôtel parisien, d’un groupe « révolutionnaire », par sept étudiants siamois, de ce qui allait devenir le Ratsadon Khana. Ils se donnaient 6 objectifs et se disaient prêt si nécessaire, à renverser le gouvernement et le système de la Monarchie absolue.

 

De retour au Siam, une centaine de nouveaux adhérents les rejoignent. Ils viennent de l’Armée, de la Marine, des fonctionnaires, et de la société civile, et s’organisent en quatre branches : civile dirigée par Pridi, Armée dirigée par Luang Phanomyong, Marine dirigée par Luang Sinthisongkhamchai et officiers supérieurs par le colonel Phahonyothin.

 

Le coup d’Etat, sera préparé par le Parti populaire, animé surtout par des militaires et  des civils  formés en France et en Allemagne, comme Pridi Phanomyong (alias luang Pradit) (l’idéologue du Parti), le capitaine Phibun Songkhram et le colonel Phahnyothin.

Partager cet article
Repost0
10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 22:20
186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Ces cérémonies somptueuses, en dépit de la crise économique, qui se sont déroulées au printemps de l’année 1932 n’ont pas eu d’écho dans la presse française, bien que tout ce que Bangkok compta de notabilités étrangères, diplomates, autorités religieuses, artistes, acteurs économiques et hommes d’affaire, y aient été conviés.

 

Nous devons toutefois à R. Lingat, correspondant de l’Ecole française d’extrême orient et lui-même chargé de mission auprès du gouvernement siamois, une longue description de ces festivités, (1) nous le citons évidemment d’abondance. Il ne nous dote malheureusement que deux photographies, nous les reproduisons mais nous avons tenté d’y suppléer. Sa transcription du vocabulaire siamois est toutefois consternante et nous a causé beaucoup de peine, c’est un juriste et non un linguiste, mais nous ne le trahissons pas en adoptant une transcription conforme aux normes actuelles.

 

En dépit d'une prédiction contemporaine de la fondation de la ville, Bangkok a paisiblement atteint sa cent-cinquantième année, et les fêtes et cérémonies projetées longtemps d'avance en vue de la célébration de cet anniversaire se sont déroulées jusqu'au bout sans la moindre catastrophe et ont revêtu tout l'éclat qu'on pouvait attendre en ces temps difficiles. L'idée de solenniser le jour de la fondation de la capitale est naturellement étrangère aux usages siamois.

 

L'achèvement de la construction même de la ville, c'est-à-dire de l'enceinte fortifiée, du Wat Phrakaeo  (วัดพระแก้ว - le temple du Bouddha d’émeraude), des principaux monastères et des palais, donna lieu, en mai 1785, à de grandes fêtes qui suivirent le second couronnement du roi Phra Phutthayotfa  พระพุทธยอดฟ้า premier de la dynastie.

 

 

 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Ensuite, il faut attendre jusqu'au roi Chulalongkorn, cinquième de la dynastie, pour voir la ville honorée d'une seconde célébration.

 

En avril 1882, le centenaire de la capitale fut marqué par huit jours de réjouissances, suivis d'une foire qui se prolongea jusqu'à la mi-juin (2). Les fêtes eurent leur point culminant le 21 avril, anniversaire exact de la fondation de la ville, puisque c'est ce jour-là que fut, en 1782, planté la borne sacrée, le lak muang  (หลักเมือง)  où réside le génie tutélaire de la capitale (3) (4).

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

La célébration de 1882 servit évidemment de modèle aux organisateurs des fêtes du 150e anniversaire.

 

Mais le jour choisi pour cette troisième célébration fut le 6 avril, anniversaire du jour où le roi Phra Phuthayotfa  monta sur le trône, en cette même année 1782.

 

Ce léger décalage s'explique aisément. Comme la plantation de la borne sacrée n'a, sauf en 1882, fait l'objet d'aucune commémoration, la date du 21 avril n'aurait rien signifié à la plupart des gens. Au contraire, le 6 avril est une date connue de tous, rappelée qu'elle est chaque année par une cérémonie officielle qui, bien que d'une institution toute récente (elle a eu lieu pour la première fois en 1920), jouit d'une grande popularité. Et puisque le fondateur de la dynastie des Chakri est aussi le fondateur de la capitale, il était tout indiqué de confondre les deux anniversaires dans une même célébration (5).

 

Les cérémonies qui se sont déroulées n'ont naturellement qu'un rapport artificiel avec la fondation da la capitale. La seule que la tradition ait imposée a été un wian thian (เวียนเทียน) passé presque inaperçu, autour du lak muang (6). 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Le reste se résume en un hommage rendu à la mémoire du fondateur et associé à des actes de foi bouddhique. La forme directe de cet hommage a consisté dans un buang suang, (บวงสรวง) ou sacrifice propitiatoire accompli solennellement en public par le roi (7).

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

En 1882, le roi Chulalongkorn avait célébré l'achèvement des travaux de reconstruction du Wat Phra Kaeo et posé la première pierre d'un bâtiment destiné à abriter les cours de justice, et d'un monument au roi Phra Phuthayotfa  (dont la construction fut abandonnée par la suite). En vue des fêtes du 150ème  anniversaire, le Wat Phra Kaeo a été de même l'objet, pendant plusieurs années, de grands travaux de restauration, entrepris à l'aide d'une souscription publique dont le montant s'élevait au 1er janvier 1922 à près de 240.000 ticals. Comme œuvre d'art propre à perpétuer le souvenir de cet anniversaire, on s'est arrêté à la construction d'un pont de 230 m. de long sur le Maenam,

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

à la hauteur du Wat liap (วัดเลียบ)

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Les travaux commencés en janvier 1929, ont été terminés vers le milieu de 1931 (8).

 

Pour poursuivre le dessein du roi Chulalongkorn, il a été décidé de décorer l'entrée de ce pont sur la rive gauche d'un statue en bronze du roi Phra Phuthayotfa  dont l'exécution a été confiée à S. A. R. le prince Narit (9). Cette statue représente le fondateur de la dynastie assis sur un trône, une épée posée sur les genoux. Les dépenses entraînées par la construction de la statue et du pont s'élevèrent à trois millions de ticals environ et furent en partie couvertes par une contribution personnelle de S. M. le roi Prajadhipok et par une souscription publique.

 

Enfin, monument d'un autre genre, des sermons pour chaque jour d'uposatha (10) ont été composés à la demande du roi par différents dignitaires du clergé et imprimés sur feuilles de palmier au nombre de cent cinquante exemplaires destinés à être distribués aux principaux monastères du pays roi par différents dignitaires du clergé et imprimés sur feuilles de palmier au nombre de cent cinquante exemplaires destinés à être distribués aux principaux monastères du pays.

 

Le programme des fêtes et solennités comprirent donc trois parties :

 

1° la cérémonie du buang suang;

2° la célébration de l'achèvement des travaux de restauration du Wat Phra Kaeo ;

et 3 l'inauguration du nouveau pont et de la statue du roi Phra  Phutha Yot Fa.

 

 

La première partie du programme se déroula tout entière dans la soirée du 4 avril, sur la grande place des crémations royales.

Au milieu du côté Ouest de cette place, on avait érigé un pavillon pour le roi, les membres de la famille royale, le corps diplomatique et les hauts fonctionnaires. A droite et à gauche de ce pavillon, devant la façade de la Bibliothèque Nationale et jusque devant les grilles du Musée, avaient été dressées des tentes pour les fonctionnaires et les invités. En avant et un peu à droite du pavillon royal, c'est-à-dire dans la direction de la chapelle du Wat Phrakaeo, on avait construit une plateforme sur laquelle s'élevait une sorte de dais, formé par quatre piliers qui supportaient un toit ayant la forme d'un grand parasol circulaire à neuf étages décroissants. Cet élégant mandapa (11) entièrement revêtu d'étoffes blanches bordées de dorures, abritait un autel sur lequel avaient été disposés des offrandes de fleurs, des cierges et des bâtons d'encens. Il était relié au pavillon royal par une passerelle légèrement en contrebas de la plateforme. Quelques degrés permettaient d'accéder, à celle-ci et à, l'autel qui y était installé. Les côtés Est et Nord de la place étaient bordés par la foule, que de hauts parleurs allaient tenir au courant du développement des cérémonies. Le côté Sud, limité par les murs d'enceinte du palais et du Wat Phra kaeo, avait été, au contraire, complètement dégagé et interdit au public. Sur la place elle-même, face au pavillon royal, étaient alignés sur plusieurs rangs de profondeur des détachements des diverses unités militaires et navales, des boy-scouts et des enfants des écoles des deux sexes, au total plus de 16.000 personnes.

 

Le roi sortit du palais à cinq heures en landau escorté d'un détachement de lanciers. Il se rendit d'abord au pavillon, où S. E. le Chao Phraya Yomarat  (เจ้าพระยายมราข) lui adressa la parole au nom du peuple siamois (12). Après avoir répondu, le roi se dirigea vers le mandapa et s'approcha de l'autel. Il avait revêtu par-dessus l'uniforme qu'il portait à son arrivée un manteau de tulle blanc galonné d'or. Tourné dans la direction de la chapelle royale, où se trouve le Buddha d'émeraude, il alluma les cierges et les bâtons d'encens qui garnissaient l'autel, et dont les uns étaient dédiés aux Trois Joyaux, tandis que les autres consacraient le buang suang offert à la mémoire du roi Phra  Phuthayotfa. Cependant, un concert de conques, de tambours et de gongs accompagnait ces rites et en soulignait la solennité.

Quand ce concert eut pris fin, le roi se retira un peu en arrière, sous un dais attenant au mandapa, et là, le visage toujours tourné vers la chapelle royale, il se tint debout, les mains jointes. A ce moment, les troupes et les divers détachements assemblés sur la place firent un quart de tour pour se trouver, comme le roi, face à la chapelle royale. Tout ce monde, la tête nue et les mains jointes, après s'être prosterné trois fois, se mit à chanter à l'unisson des stances en siamois composées, dit-on, par un aumônier militaire, et qui formaient deux hymnes successifs, glorifiant, l'un les Trois Joyaux, l'autre la dynastie des Chakri. Le roi, du haut de la plateforme, présidait à ce service, tantôt debout, tantôt agenouillé, comme l'ensemble des participants. Cette cérémonie, empreinte d'une gravité toute religieuse, encore que le clergé n'y ait pris aucune part, a laissé une profonde impression chez tous ceux qui y ont assisté.

 

Photographie extraite de l’article de Lingat :

 

 

 

 

 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Elle se prolongea une bonne heure. La fin en fut marquée par un nouveau concert d'instruments rituels. Le roi retourna au pavillon où il distribua de nouveaux drapeaux aux troupes avant de remonter dans le landau qui l'avait amené.

 

La seconde partie du programme, destinée à célébrer la restauration du Wat Phrakaeo, commença aussitôt après.

 

Le roi se rendit au Wat en faisant le tour de la place des crémations au milieu de hourras prolongés. 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Dans la chapelle avaient été placées les statues bouddhiques commémoratives des sept règnes successifs de l'époque de Bangkok, ainsi que les collections de sermons imprimées à l'occasion du 150e anniversaire. En outre, dans la galerie qui entoure le Wat, on avait dressé des autels garnis de porcelaines et de cuivres anciens provenant de collections privées. On avait disposé aussi tout autour de la cour des lanternes décoratives à la construction desquelles les particuliers avaient exercé à l'envi leur ingéniosité.

 

A son arrivée devant la chapelle, le roi fut accueilli par des bonzes chinois et annamites qui lui présentèrent des bâtons d'encens et des fleurs d'or. Il assista ensuite à un service célébré dans la chapelle par trente-cinq dignitaires du clergé siamois, sous la présidence du sangharacha. Au moment de quitter le Wat Phrakaeo, vers 7 h 30, le roi mit le feu à une fusée qui déclencha des centaines de feux d'artifice en dehors de l'enceinte du Wat. Cependant, tous les bâtiments publics situés autour de la place des crémations avaient été illuminés, de même que la chapelle et les autres édifices du Wat Phrakaeo. Sur des estrades dressées devant le Ministère de la guerre et le palais Saranrom, (พระราชวังสราญรมย์) 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

en face de l'entrée du Wat, des orchestres et des troupes d'acteurs jouèrent jusqu'au milieu de la nuit. Ces réjouissances devaient se prolonger trois jours durant.

 

Le lendemain 5 avril, à 10 h 30 du matin, le roi fut de nouveau à la chapelle pour offrir des aliments aux bonzes et oindre les volumes imprimés à l'occasion du 150ème anniversaire de la capitale. Les prières terminées, il se rendit au Phrasat Phra thep bidon  (ประสาทพระเทพบิดร), le Panthéon, édifice voisin de la chapelle qui renferme les statues de ses six prédécesseurs sur le trône de Bangkok, et il y procéda aux rites qui ont généralement lieu le 6 avril, en souvenir de l'avènement de la dynastie des Chakri.

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

A 4 h. on disposa à l'entrée de la chapelle trois plateaux respectivement de cristal, d'or et d'argent, et les fonctionnaires présents furent invités à se ranger autour de la chapelle pour accomplir la cérémonie du wian thian, laquelle, comme on sait, consiste essentiellement à se passer de la main à la main des cierges allumés, en dirigeant la fumée vers la personne ou la chose qui fait l'objet de ce rite. Le wian thian marqua la fin des cérémonies relatives à l'achèvement des travaux du Wat phrakaeo. A partir de ce moment jusqu'à minuit, les portes de l'enceinte royale restèrent ouvertes au public qui eut accès à la chapelle, au Panthéon et à la cour même du palais. Les visiteurs, après avoir fait leurs dévotions au Buddha d'émeraude et aux six statues des rois défunts, s'arrêtèrent surtout devant les fresques nouvellement repeintes du Ramayana qui décorent l'intérieur de la galerie du Wat Phrakaeo.

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Les cérémonies relatives à l'inauguration de la statue du roi Phra Phttha Yot  Fa et du nouveau pont sur le Maenam commencèrent le 5 avril par des services religieux préparatoires qui eurent lieu presque simultanément au Wat Suthat (วัดสุทัศ) et devant la statue à inaugurer. 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Le roi se rendit d'abord à 5 h. au Wat Suthat, le dernier des monastères fondés par le roi Phra Phutha Yot  Fa, et fit ses dévotions à la grande statue appelée Çri Sakyamuni que le même roi, à la fin de son règne, fit transporter de Sukhothaï à Bangkok. Le service fut célébré par 120 bonzes appartenant à 12 monastères de la capitale, sous la présidence de l’abbé du Wat Suthat. Le roi, avant la fin du service, se rendit à l'entrée du nouveau pont. Là, sur la place aménagée devant la statue monumentale du roi Phra Phutha Yot  Fa, entre les deux rampes qui permettent d'accéder au pont, avaient été installés, de chaque côté de la statue, deux pavillons se faisant vis-à-vis, réservés, l'un au roi, aux membres de la famille royale et au corps diplomatique, l'autre aux fonctionnaires et aux invités. Au fond du pavillon royal, situé à droite de la statue, on avait placé, sous un grand parasol à étages, une selle d'éléphant servant d'autel pour les deux statues bouddhiques commémoratives du premier règne et du règne actuel (ce sont de petites statues en samrit (13) de factures différentes, qui représentent un religieux assis, tenant devant son visage un éventail). La statue à inaugurer était cachée par des rideaux de brocart. Le service, spécialement dédié, comme celui du Wat Suthat, à la consécration de la statue et du pont, fut conduit par trente bonzes présidés par le sangharacha.

 

Le lendemain 6 avril, jour anniversaire de la fondation de la dynastie, les cérémonies furent entourées d'une pompe imposante.

 

A 6 h. 30 du matin, le roi, habillé d'un riche costume de soie verte (la couleur convenant au jour de la semaine, mercredi), couvert d'un manteau de même couleur brocha d'or, chaussé de babouches et coiffé d'un chapeau de feutre à larges bords garni d'une plume blanche, fut conduit en palanquin à travers les rues de la ville, du palais à l'entrée du pont. Le cortège proprement dit, précéda de troupes à pied et à cheval, comprenait plus de 900 personnes, aides de camp, gardes du corps, pages, musiciens, porteurs de parasols, d'oriflammes et d'autres insignes, etc., qui marchaient dans l'ordre accoutumé. Arrivé devant la place aménagée comme il a été dit plus haut, le roi se rendit d'abord au pavillon et alluma des cierges devant l'autel. S.A.R. le prince de Nakhon Sawan, (14) à titre de président du Comité chargé de la construction du monument, lut au roi un rapport sur l'exécution des travaux. Après avoir répondu, le roi alla prendre place sous un dais tendu d'étoffes blanches, érigé en face de la statue. Au moment propice, fixé entre 8 h. 5 et 8 h. 21, le chef des astrologues royaux fit retentir le « gong de la victoire ». Le roi découvrit alors la statue. Les bonzes se mirent à réciter des stances de bénédiction. Diverses fanfares se firent entendre. Vingt et un coups de canon furent tirés à bord des bateaux de guerre. Et sur les deux rives du fleuve, des théâtres en plein air commencèrent à jouer pour le public. Ensuite, le roi monta jusqu'au pied de la statue, l'aspergea et l'oignit d'eau consacrée

 

Photographie extraite de l’article de Lingat :

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Après quoi, il alla allumer des cierges et des bâtons d'encens sur un petit autel disposé devant la statue où il se tint agenouillé quelques instants. Puis il revint au pavillon et offrit des présents aux bonzes. Pendant la récitation des prières, la reine alla s'agenouiller à son tour devant l'autel. Les prières terminées, le roi remonta en palanquin et le cortège royal s'engagea sur le pont. Le roi prit place dans un pavillon aménagé sur la rive droite, au bord du fleuve. Les tabliers du pont furent relevés pour permettre aux bateaux de guerre de défiler devant le roi. Puis ce fut un défilé de barques analogue à celui qui forme la procession du kathin (15). Quarante-huit embarcations y prirent part, dont les deux grandes barques royales qui fermaient le cortège. L'une, celle dont la proue se termine par une tête de hamsa (16)

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

..... accosta devant le pavillon royal. Le roi s'y embarqua et tout le cortège se mit en marche vers le palais, salué de nouveau par les canons de la marine.

 

A 10 h. 30, un wian thian en eut lieu autour du petit édifice qui abrite le lak muang, situé dans le coin Sud-Est de la place des crémations, non loin du palais. Devant l'autel avaient été placés des offrandes de fleurs et de fruits disposées en bai si, des cierges et des bâtons d'encens allumés. Les personnes présentes, des fonctionnaires et des gens du peuple, se rangèrent dans la cour étroite qui entoure l'édifice et se passèrent de l'une à l'autre les cierges que leur distribuèrent des brahmanes.

 

A 5 h. la même cérémonie du wian thian fut célébrée, mais avec un concours de monde beaucoup plus imposant, autour de la statue du roi Phra Phutha Yot  Fa devant laquelle avaient été placés les bai si de cristal, d'or et d'argent. Une fois cette cérémonie terminée, une foule innombrable défila devant la statue, au pied de laquelle s'amoncelèrent les couronnes et les fleurs. Le wian thian fut répété à la même heure les deux jours suivants. A la nuit, la statue et le pont furent illuminés. Sur les deux rives, les théâtres en plein air jouèrent jusqu'au milieu de la nuit. Dans toute la ville, les édifices publics, les maisons de commerce et beaucoup de maisons  particulières avaient été décorées et furent illuminées trois nuits durant. Le motif de décoration le plus répandu était le cakra, insigne de la dynastie, souvent accompagné du trident. Ces fêtes prirent fin dans la nuit du 8 avril.

 

A la suite des fêtes relatives au 150e anniversaire de Bangkok, la circulaire officielle du Ministère du Palais donne encore le programme de deux autres cérémonies qui prirent place le 9 et le 23 avril.

 

La première consista dans une célébration exceptionnelle de l'accession de S. M. Prajadhipok dont l'anniversaire avait déjà été solennisé, le 25 février, de la manière accoutumée. Cette cérémonie fut calquée sur celle qui a lieu, pour le présent règne, à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du roi (8 novembre), sauf qu'elle se déroula au palais Chakri. Elle comporta essentiellement un ondoiement brahamanique, précédé et suivi de services bouddhiques. Elle se termina par un wian thian autour du palais Chakri qui, comme le Wat Phra Kaeo, qui venait d'être l'objet d'importants travaux. Pour l'après-midi, on avait projeté une revue militaire qui fut supprimée au dernier moment, en raison du décès de S. A. R. le prince de Lopburi, frère du roi.

 

La cérémonie du 23 avril fut la répétition pure et simple d'une cérémonie qui a lieu chaque année immédiatement avant la commémoration de l'avènement du roi actuel et qui consiste dans un service bouddhique consacré à la mémoire des six prédécesseurs du roi actuel et des cinq reines mères. Le service, comme à sa date habituelle, fut célébré au palais Amarin (un autre édifice de l'ancien palais) par 85 bonzes en présence des onze urnes contenant les cendres royales accompagnées des statuettes bouddhiques - et des regalia (17) appropriés.

Cette cérémonie mit un terme à l'ensemble des solennités organisées pour le 150e anniversaire de Bangkok.

 

***

Après ces cérémonies, le roi partit se reposer à Hua Hin où il fut surpris par le coup d’état. A moins de trois mois d'intervalle, le Siam avait successivement fêté le cent- cinquantième anniversaire de la fondation de Bangkok et de l’avènement de la dynastie Chakri, et obtenu du roi l'octroi d'une constitution modifiant profondément le régime gouvernemental. Cela sera le sujet de l’article suivant.

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

 

Notes

 

(1) Publiée dans le « bulletin de l’école française d’extrême orient » 1933, tome 33, pages 536-541 avec de rares photographies.

 

(2) C’est une petite erreur de Lingat, en réalité, les cérémonies ne se terminèrent que le 16 juillet).

 

(3) Nous connaissons le détail de ces cérémonies, sur plus de 75 pages : « Bangkok centennial held at Bangkok, Siam - programme of the centennial exhibition held at Bangkok , Siam, from april 26th until july 16th, 1782 » publié à Bangkok la même année. Cet ouvrage n’est malheureusement pas illustré. Quelques paragraphes plus modestes lui sont consacrés dans « FAIRS AND EXHIBITIONS IN BANGKOK IN 1882-1925 : A note on the growth of Bangkok city » par Kanthika SRIUDOM (2006)

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

(4) Le sanctuaire où se trouve ce pilier est situé au cœur de Bangkok, en face du Grand Palais dans le coin sud-est du Sanam Luang สนามหลวง, à proximité du ministère de la défense. Il a été conçu pour être un centre spirituel pour les citoyens thaïlandais. « Il est des lieux où souffle l’esprit » écrivait Barrès !

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

(5) C’est le wan chakri (วันจักรี)  le jour de la fête de la dynastie, qui est toujours célébré le 6 avril.

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

(6) Le rituel du « wian thian » (passage de cierges allumés dans un cercle : wian = tourner, thian = chandelle), est bien connu et partie intégrante de plusieurs cérémonies importantes au Siam. Il est utilisé dans des cérémonies brahmaniques et bouddhistes pour protéger des personnes, des objets ou des bâtiments que l'on souhaite pour se protéger contre les influences démoniaques… par exemple lors de l’acquisition d’une nouvelle automobile !

 

(7) Cette cérémonie est d’origine non pas bouddhiste mais brahmanique et hindouiste. Le mot n’est d’ailleurs pas thaï mais sanscrit.

 

(8) En anglais le pont est communément connu comme « Memorial Bridge », mais en thaï il est plus communément connu comme Phra Phutta Yodfa Bridge (สะพาน พระพุทธยอดฟ้า). Il est l’œuvre de la société anglaise Dorman Long, de MiddlesbroughIl était comportait à l’origine un mécanisme de levage de type bascule double-feuille, aujourd'hui désaffecté. Il fut la cible d’une escadrille américaine de superforteresses B-29, les bombes sont tombées plus de deux kilomètres de distance « sans endommager des structures civiles » (version évidemment politiquement correcte puisque les bombes sont tombées sur un hôpital militaire)

 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

(9) Le Prince Narisara Nuvadtivongs (นริศรานุวัดติวงศ์) connu sous son nom « d’artistes » de Prince Narit est un propre oncle du roi, fils de Rama IV, un grand artiste, musicien, auteur de l’hymne national en vigueur depuis 1903 jusqu’en 1932 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

et architecte concepteur en particulier du Wat Benchamabophit (วัดเบญจมบพิตรดุสิตวนาราม), le temple de marbre

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

La construction de ce monument est toutefois attribuée à l’artiste italien Corrado Feroci considéré comme le « père de l’art moderne en Thaïlande »ce fut la première de ses œuvres sculptées au Siam. Il n’y a pas de contradiction, il est probable que l’œuvre fut fondue par Feroci mais sur une maquette et des dessins du prince qui n’était pas fondeur de bronze. La statue est de style traditionnel et ne correspond guère aux œuvres créatrices de Feroci tel le « monument de la démocratie ».

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

(10) Ce sont les jours d’observance où les membres de la sangha doivent intensifier leur pratique, approfondir leurs connaissances et exprimer leur l'engagement communautaire. Ils doivent faire un effort pour respecter les cinq préceptes. Il y en a en général un par semaine en conformité avec les quatre phases lunaires : nouvelle lune, pleine lune, et les deux lunes intermédiaires.

 

(11) Ce terme est peut-être inapproprié, le mandapa est propre à l’architecture religieuse hindouiste. Ce nous semble au vu de la photographie tout simplement un luxueux sala.

 

(12) Le prince qui est l’un de ses cousins est lors gouverneur de Bangkok.

 

(13) Il s’agit tout simplement de bronze, le mot est surtout utilisé pour le bronze archaïque des monuments du Cambodge angkorien d’une qualité esthétique exceptionnelle. (« Samrit, étude de la métallurgie du bronze dans le Cambodge angkorien – fin du XIème début du XIIIème », thèse de Brice Vincent soutenue en 2012). La composition de ce bronze était un secret dont les Siamois s’étaient probablement emparé en envahissant le Cambodge (mélange d’étain, d‘argent et de cuivre : 85,11 % de cuivre, 12,76 % d’étain et 2,13 % d’argent et beaucoup de sueur). La beauté de ces bronzes vient probablement d’une très forte proportion de cuivre rouge et d’une petite proportion d’argent.

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

Rien à voir avec celui des épées de nos ancêtres les Gaulois, 60 % de cuivre et 40 % d’étain ou de plomb.

 

(14) Il s’agit du prince Paribatra, l’un de ses demi-frères et plusieurs fois ministre, à cette époque ministre de l’intérieur.

 

(15) La procession du kathin est la procession des barges royales

 

(16) Un cygne, la monture mythique de Brahma.

 

 

 

186 -  Avril 1932 : Rama VII fête le cent-cinquantième anniversaire  anniversaire de Bangkok.

(17) Les regalia sont les objets symboliques de la royauté.

Série de timbres commémoratifs emise le 1er avril 1932

Série de timbres commémoratifs emise le 1er avril 1932

Partager cet article
Repost0
3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 22:00
185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Nous avions vu que dès son accession au trône en 1925, Rama VII va tenter de mener une politique économique courageuse, qui aura pour résultat d’enregistrer une année record  pour le commerce extérieur lors de l’année financière 1927-28, avec 477 millions de baths (201 millions pour les importations, 269 millions pour les exportations et 7 millions pour les réexportations). Mais le riz représentait près des trois-quarts du total (201 millions de baths).

 

Deux mauvaises récoltes et la dépression mondiale auront raison de cet équilibre.

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Nous suivrons Pierre Fistié, en son chapitre 4 « Les effets de la crise mondiale de 1929  » in  « L’évolution de la Thaïlande contemporaine » (pp. 108-123), pour traiter ce sujet.*

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Si le rapport financier du budget pour l’exercice 1929-1930 donnait encore d’excellents résultats avec un surplus de 10,52 millions de baths qui allait être consacré au rachat de la dette (pour 8,8 millions) et l’apurement de certains comptes (pour 1,68 million), on vit apparaître, pour la première fois depuis le début du règne, un déficit de 2,48 millions de baths au budget de l’Etat. Mais on put, nous dit Fistié, maintenir une situation saine, en le comblant avec 2,5 millions de baths  non utilisés par  les ministères de la guerre et de la marine.

Mais les effets cumulés d’une deuxième mauvaise récolte en 29-30 et de la chute des prix du riz en 1930-31 allaient être catastrophiques. (Jugez plutôt : En 1928- 29 : 24,66 millions de piculs pour 175,12 millions de baths ; En 1930-31 : 17,11 millions de piculs pour 103, 06 millions de baths). (1 picul = env. 60 kg).

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

La crise allait s’accentuer et la baisse du prix du riz se poursuivre avec la décision prise par les Britanniques de dévaluer la livre sterling en septembre 1931. En effet, le bath rattaché à l’or depuis 1928  vit son taux de change baisser de 11 à  10,13 puis de  9,95 baths pour 1 £, ce qui rendit alors le riz  siamois trop cher sur les marchés de Singapour et de Hong-Kong, face à son concurrent birman, qui avait aussi dévalué sa monnaie. 

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

L’année 1931-32 verra le chiffre total du commerce extérieur tomber de plus d’un tiers par rapport à l’année précédente et de plus de la moitié par rapport à l’année record de 1927-28.

 

Certes la dévaluation du bath le 11 mai 1932 (11 baths pour 1 £) stimulera les exportations de riz qui passeront de 77,5 millions de baths en 1931-32, à 94,2 millions en 1932-33 ; mais les importations et exportations du commerce extérieur continueront à chuter. Ainsi par exemple :

 

Importations. (En millions de baths)                      Exportations.

1929-30 : 206,71                                                           219,77

1930-31 : 155,01                                                           161,52

1931-32 :  99,91                                                            134,21

1932-33 :  89,50                                                            152,52

 

La chute des importations aura des répercussions sur les recettes publiques  - dont les taxes douanières depuis 1927 étaient devenues un poste important - et sur l’activité économique. On ne trouva pas de nouvelles recettes suffisantes pour combler cette chute (Malgré la taxe d’immigration relevée à 45 baths).

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

L’Etat devait donc faire des économies, mais sur quels chapitres ?

 

Les répercussions de la crise économique.

 

Le gouvernement décida pour l’essentiel de faire des économies sur les dépenses de l’administration civile (5% en moins sur le total et diminution des salaires de 5 à 10%)) et sur celles de la Défense nationale (13% en moins), en supprimant de nombreux postes. Ainsi en 1931, il y eut 6.000 fonctionnaires de moins dans la catégorie des contractuels (non pensionables) wi-sâman et 5.000 de plus dans la catégorie sâman (avec pension). 

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Dans l’année 1931-32, la pression fut encore plus forte. Ainsi par exemple, les dépenses d’entretien du service de l’irrigation furent réduites de 32 % (1,25 million de baths) ; la liste civile passa de 6 à 5 millions ; l’administration civile dut encore supporter une réduction de 6%, et les forces armées, une compression de 20%.(Cela prendra la forme d’une baisse de 7 % env. sur les salaires des fonctionnaires, et 5% pour les bas salaires). On procéda à une nouvelle réduction du nombre de monthon qui passa de 14 à 10, pendant que les changwat  étaient ramenés de 79 à 70.

 

On peut se douter que toutes ces mesures ne pouvaient que provoquer un fort mécontentement, surtout pour l’armée qui fut réorganisée, avec la fusion en 1931 des départements de la Marine et de la Guerre, des mises à la retraite, des diminutions de solde. On eut même droit à une crise de régime au sein du Conseil suprême.

 

Le ministre de la guerre, le Prince Boworadet avait promu 92 officiers, mais en mai 1931, le ministre des finances invalida cette décision pour des raisons économiques. 

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

L’affaire fut portée au Conseil suprême, alors que le roi était aux Etats-Unis, et se transforma en crise de régime. En effet, le Prince Phucharat, ministre des communications (demi-frère du roi), déjà en conflit avec le Prince Boworadet soutint fermement le ministre des finances. Finalement, en octobre, avant que  l’affaire fut soumise au roi, le Prince Boworadet offrit sa démission et quitta Bangkok. (Le Prince Phucharat avait aussi menacé de le faire).

 

(Terwiel** ne donne pas la même version que Fistié. Il écrit que le Prince Boworadet n’adhérait pas à la politique d’économie du gouvernement, surtout qu’il avait vu son budget réduit d’un tiers en 1931/32. Passant outre, il avait pourtant promu plus de 200 officiers, et décidé d’augmenter les salaires de 90 officiers. Après un débat, le Conseil Suprême avait décidé d’annuler l’augmentation de salaires des 90 officiers. Il avait ensuite demandé au roi, alors à New York, d’accepter la démission du Prince Boworadet, ce qu’il avait fait à contrecœur.)

 

Mais les économies réalisées ne suffisaient pas ; il fallut encore trouver des ressources nouvelles. Les nouvelles décisions fiscales ne firent qu’empirer le climat social.

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

En novembre 1931, la presse siamoise préconisa la création d’un impôt sur les revenus des grands propriétaires dont beaucoup étaient de la famille royale. Le gouvernement  « préféra »  relever les droits de douane à la fin de 1931 (et en février 1932) et imposer, en avril 1932, une nouvelle taxe sur les salaires de plus de 600 baths (taxe progressive : 6 baths pour un traitement de 600 baths, 70 baths pour un traitement de 2.660, et 100 baths pour traitement de 3.600 baths). Peu après, on mit aussi une taxe sur les immeubles bâtis de Bangkok. (Elle ne touchait donc pas les grands propriétaires fonciers) 

 

 

 

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Au printemps 1932, la situation était critique.

 

On avait là une situation critique, avec tous les cadres administratifs qui avaient  vu leurs salaires diminuer drastiquement, alors qu’une partie avait perdu leur emploi ; Les forces armées assistaient à une réduction continue et importante des unités (on parle d’un tiers du nombre des bataillons d’infanterie en 1933) ; les promotions étaient ajournées. Les autres salariés subissaient le risque du chômage et une situation précaire avec  la chute des prix et les masses rurales du Centre travaillant pour l’exportation du riz étaient sérieusement touchées ; alors que tous les produits importés avaient été augmentés. Mais curieusement, nous dit Fistié, on ne vit aucun mouvement collectif de mécontentement. Pourquoi ?

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Alors que l’énorme majorité des paysans vivait en autosuffisance, ceux du Centre  purent compenser les effets de la crise par l’auto-consommation du riz, les poissons des klongs, en donnant moins aux temples, et en s’endettant. Ils ne pouvaient pas s’en prendre au prêteur chinois, qui généralement leur achetait leur riz, ni au propriétaire vivant le plus souvent à Bangkok ; ni à une autorité quelconque, habitués qu’ils étaient à respecter toute hiérarchie sociale.

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Quant aux travailleurs salariés, la majorité était, nous l’avons vu, des travailleurs chinois, plus préoccupés par le chômage et par ce qui se passait en Chine. La communauté chinoise était soumise à l’influence du Kuomintang, et en mai 1928 avait suivi le mot d’ordre de boycott des marchandises japonaises, pendant qu’un « Corps de fer et de sang » terrorisait les marchands japonais et ceux qui travaillaient avec eux. Si le gouvernement réussit à le briser en octobre, le coup de force nippon en septembre 1931 en Mandchourie et le débarquement des Japonais à Shanghaï en janvier 1932 provoqua une réaction chez les Chinois de Bangkok. La nouvelle d’un général japonais capturé à Shanghaï provoqua le 6 mars 1932, une manifestation de joie qui se heurta à la police, qui fit 170 arrestations. Un nouveau boycott des marchandises japonaises fut décidé, encouragé par les attaques anti-japonaises de cinq quotidiens chinois importants. Mais le gouvernement siamois, voulant maintenir de bonnes relations avec Tokyo, sut intervenir et calmer les esprits. Ceci pour dire que les Chinois du Siam ne réagirent pas à la situation de crise qui prévalait. 

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.

Même la légende qui circulait et annonçait que la dynastie Chakri serait renversée à son 150ème anniversaire n’eut aucun effet. Fistié cite en note le Bangkok Times du 11 avril 1932 qui se félicitait de l’afflux des provinciaux qui auraient été plus nombreux « sans les rumeurs stupides qui avaient cours quant à la possibilité de troubles. » (Cf. Article suivant sur ce 150 ème anniversaire de Bangkok)

 

On pouvait donc constater que le pays était calme en ce mois d’avril 1932, malgré la grave crise économique qui sévissait depuis 1930.

 

Et pourtant un coup d’Etat le 24 juin 1932 allait mettre fin à la monarchie absolue et instaurer une monarchie constitutionnelle et parlementaire. 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

* Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967

**B. J. Terwiel, in « Thailand’s Political History », River Books, 2011 

 

 

185. Les effets de la crise économique mondiale de 1929 au Siam.
Partager cet article
Repost0
27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 22:00
184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Nous avons, dans notre article sur les voyages du roi Rama VII, regretté que ceux-ci n’aient pas eu dans la presse française les développements qu’ils méritaient (1). Le roi du Siam et son épouse se sont rendus en visite privée à Paris en avril 1934 mais peu en parlent. C’est dans la presse Indochinoise qu’il nous fallu apprendre que le monarque avait été accueilli à  Paris par Paul Claudel  lui récitant un poème en siamois. Le roi est allé à la rencontre d’ « intellectuels » en Europe, disent les versions officielles ? En France, il était bien tombé !

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Non, ce poème, vous ne le trouverez dans aucune édition des œuvres complètes de ce difficile auteur. Nous l’y avons cherché en vain y compris dans la récente édition de la belle collection « la Pléiade ». 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Dans quelles circonstances fut-il amené à versifier en siamois et comment avons nous été assez heureux pour le dénicher ?

 

Nous avons eu le bonheur de trouver un compte rendu de cette royale visite et de ce poétique accueil dans « Chantecler », un venimeux journal satirique paraissant alors à Hanoi depuis 1932 et disparu avant la tourmente de la guerre, à la fin de 1939 (2). « Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle » (3).

 

***
 

Les souverains du Siam à Paris


Le Roi et la reine du Siam sont arrivés à la gare de Lyon, où ils ont été reçus par de nombreux frères siamois, venus les acclamer. Parmi des derniers, nous avons noté des personnalités de premier plan, MM Tardieu-Herriot, Blum-Cachin, Bonnaure-Garat, Daudet-Maurras, etc. Deux charmantes soeurs siamoises, Mmes Sorel-Minstinguett, portaient des fleurs. 


Le poète Paul Claudel, a récité, en siamois, les vers suivants, qu’il avait composés spécialement pour les illustres visiteurs….. et qu’il a lus, accompagné par les deux ronrons de deux jolies chattes…. Siamoises naturellement : 


« Siam…Siam…Siam… 
« Bour et Bour et ratagram,

« Pique et pique et colégram,

« J’aime mieux le madapolam,

« Que le macadam d’Amsterdam,

« Am, Stram, Gram ! »


Vivement touché, le roi a répondu en excellent français qu’il a fallu traduire à Monsieur Paul Claudel. 

Apres quoi le souverain a remis les insignes de son ordre aux assistants. MM Tardieu-Herriot lui ont fait le coup de la bombe et de la main sur le cœur. MM Bonnaure-Garat, le coup du portefeuille, et Monsieur Doumergue, arrivé sur le tard, le fameux coup de la trêve. 

Le roi et la reine du Siam, qui n’avaient jamais tant ri, se sont déclarés enchantés de leur visite. 

 

***
 

On trouve souvent dans « Chantecler » la signature de l’académicien Charles Bargone alias Claude Farrère

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Cet écrivain lyonnais exotique, orientaliste et prolifique, admirateur et ami de Pierre Loti, marin comme lui, 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

opiomane, ami de Pierre Louys, inégalable auteur érotique,

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

islamophile convaincu, titulaire du prix Goncourt en 1905 (« les civilisés », une histoire semi érotique indochinoise) aujourd’hui bien oublié est l’exact opposé du très vertueux et du très mystique Claudel. Les deux hommes ne s’estimaient guère. Farrère battit largement Paul Claudel aux élections académiciennes de 1935 sous le regard haineux de François Mauriac  

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

et celui, bienveillant, de Charles Maurras

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

et de Pierre Benoit.

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Claudel (ce grand chrétien) publia dans un  article du Figaro des lignes bavant la haine. Réponse « du berger à la bergère » ? Cet article n’est pas signé, mais tout laisse à penser qu’il est de Farrère qui règle avec Claudel ses comptes avec une plume trempée dans du jus de mancenillier.

 

N’épiloguons sur le style de Claudel qui, diplomate, vécut 20 ans en extrème-Orient et dont l’écriture est à tout le moins difficile à comprendre pour un esprit éclairé, son « poème en prose » « Bouddha », publié en 1899 est un modèle du genre abscond. Il faut effectivement souvent non pas tousser mais être pris d’une quinte de toux pour le comprendre.

Ne nous attardons pas sur les rapports pathologiques entre Tardieu ....

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

....... et Herriot 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

à l’époque du « cartel des gauches » 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

ni sur ceux non moins pathologiques entre le socialiste Léon Blum 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

et le communiste Marcel Cachin

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

le « front populaire » n’est pas encore là.

 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Les rapports de Cécile Sorel et de Mistinguett ne sont pas pathologiques mais saphiques et faisaient alors la joie de la malveillante chronique mondaine parisienne.

 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Rappelons la lourde implication de Bonnaure, avocat, député de Paris, escroc, 

Copie de son écrou à Bayonne

Copie de son écrou à Bayonne

et de Garat, député maire de Bayonne, escroc lui aussi, 

Copie de son écrou à Bayonne

Copie de son écrou à Bayonne

dans le scandale Stavisky

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Et enfin, une lourde allusion à la vaine « politique de la trêve » du Président du Conseil Doumergue, un mot qu’il avait inventé pour justifier qu’il ne pouvait rien faire au sortir de l’épouvantable crise politique de février 1934. 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

On a dit de lui, Léon Daudet, que dans une démocratie bien organisée il serait tout au plus juge de paix en province.

 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

L’allusion au madapolam, une toile en mousseline fabriquées aux Indes et destinée à voiler les femmes, 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

et au macadam d’Amsterdam nous semblent viser sournoisement la vie privée de Claudel qui ne fut pas toujours exemplaire !

 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

Un peu d’humour, fut-il grinçant ne messied pas dans l’histoire austère et pathologique des rapports entre la France et le Siam.  

 

Notes

 

(1) Notre article 183 « Le roi Rama VII, un grand voyageur ».

(2) Numéro du 21 octobre.

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.

(3) C’est de Paul Claudel lui-même  (« Le soulier de satin » première journée, scène 1).

 

 

 

 

 

184 - Le roi Rama VII  et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en siamois.
Partager cet article
Repost0
20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 22:00
183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Le roi Rama VII fut avant et après son accession au trône, un grand voyageur, plus peut-être que son père Rama V. Les voyages de son père ont fait l’objet d’abondants écrits, relatés en détail, en particulier, dans la presse française (1) et par sa propre correspondance (2), il n’en est malheureusement rien pour les siens et nous ne bénéficions (en français et en anglais tout au moins) à une exception près mais qui nous laisse souvent su note faim (3), que de sources squelettiques.

 

Les visites de son pays

S’il a ou aurait visité tout son royaume, nous savons malheureusement peu de choses sur ces périples, sinon le contenu d’un discours prononcé lors d’une visite dans le nord-ouest à Chiangmai en 1926 où il a exhorté ses sujets « à lui être fidèle, être honnête, d’abstenir de pratiques de corruption et de ne pas causer des dommages à leurs compatriotes ». S’adressant aux marchands chinois il leur affirme qu'il les considère « comme des frères et sœurs de la Thaïlande ».

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

***

Nous connaissons sa vie en Europe et son long séjour en France et en Angleterre avant son retour au Siam en 1917 et son mariage en 1918 (4).

 

Quelles furent les conditions de son voyage à l’aller ? Nous l’ignorons. Durant son séjour, profita-t-il de ses loisirs pour faire du « tourisme » ?  Il n’en eut probablement guère l’occasion dans ses collèges anglais et encore moins à l’Ecole militaire. Il aurait toutefois effectué à cette époque des séjours en France et en Allemagne ? Nous savons en tous cas qu’il occupait ses loisirs par la pratique du sport pour améliorer sa santé déjà précaire, essentiellement le golf et la chasse, à courre évidemment puisque nous le savons bon cavalier (5).

 

De retour au Siam pour assister aux cérémonies funéraires de son père et au couronnement de son frère en 1910 (nous ignorons encore les conditions du voyage de retour, évidemment précipité), le retour en Angleterre s’effectué par le chemin des écoliers : Japon, Hong Kong, Shanghai et la Russie par le Transsibérien. A-t-il rencontré à Moscou son frère aîné, le prince Chakrabongse Bhuvanath incoporé dans le corps des pages du Tzar ? On peut le supposer ?

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

***

Nous savons aussi qu’en 1920, tombé gravement malade son médecin siamois lui recommanda un changement de climat et le traitement d'un spécialiste en Europe. Il consulta donc le Docteur Hepp, à Paris, qui diagnostiqua la dengue et des troubles intestinaux, et le traita pendant 6 semaines jusqu'à ce qu'il soit guéri. Sur le chemin de la France, il fait avec son épouse une étape en Egypte et en Italie.

 

 

Il rencontre en Egypte Ali Maher Pacha

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

plus tard (en 1936) premier ministre avec le quel il serait entretenu des difficultés à maintenir l'indépendance de son pays. Note monarque était en ce domaine plus apte à donner des leçons qu’à en recevoir. Il y rencontre aussi (et surtout ?) Mansoor, un amateur égyptien propriétaire privé de l’une des plus belles collections d’antiquités égyptiennes au monde.

Photo non datée, le collectionneur est à la gauche du roi :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Avant son couronnement, nous le retrouverons au début du mois de septembre 1923, venu avec son épouse prendre les eaux à Saint-Alban-les-eaux (près de Roanne) et « excursionner dans les campagnes et les montagnes environnantes » (6). 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Toujours avant son couronnement, une fois terminée sa formation militaire, et sur instructions royales, il retourne au Siam en passant par les États-Unis, le Japon et Hong Kong, ces visites n’étaient pas officielles mais lui permirent de  rencontrer un certain nombre de personnalités dans ces pays.

 

Les voyages en Asie

 

Au mois de juillet  1929, il effectue une  visite dans les pays voisins : Singapour, Java et Bali, non pas pour y trouver des modèles de démocratie (difficile à dire pour les colonies anglais et hollandaises qui sont gérées de façon quasi esclavagiste) mais observer l'administration coloniale et les institutions modernes tels que les hôpitaux, les universités, les chantiers navals, les projets de promotions de l’agriculture et de la pêche mais aussi (et surtout ?) visiter les sites culturels et archéologiques, les musées, étant naturellement reçu par les dirigeants locaux. Musicien lui-même, il s’est tout particulièrement intéressé à la musique de gamelan (la musique traditionnelle balinaise) et aux danses locales et ethniques de Java et de Bali. Deux ensembles d'instruments de musique gamelan lui ont été offerts, maintenant conservés au Musée national de Bangkok. Il a visité avec attention les sites archéologiques de Borobudur

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

et PrambananJava

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

dans des visites guidé par un érudit néerlandais. Le roi il en a ramené des sculptures balinaises  représentant des figures mythiques qui décorent actuellement les somptueux  jardins de Klai Kangwon Palace, sa résidence balnéaire privée de Hua Hin.

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Entre le mois de mai et le moins de juin 1930, il visite les pays indochinois sous protectorat français, le Vietnam et le Cambodge.  Motifs officiels de la visite ? « Promouvoir l'amitié et une meilleure compréhension avec le gouvernement français et les dignitaires indigènes dans ces pays ». Au Vietnam, il a été chaleureusement accueilli par le gouverneur général Pierre Pasquier à Saigon, l'ambassadeur de France au Siam et le maire de Saigon qu’il dote tous de nombreuses décorations siamoises. La Reine effectue en priorité une visite officielle à la reine mère à sa résidence impériale. Le Roi de son côté est accueilli officiellement par le Régent de l'Empire d'Annam, Hoang-Cao-Khai.

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

A Saigon, le couple visite l'Institut Pasteur, le collège des Beaux-Arts, le Musée, un temple vietnamien, le Jardin botanique et le zoo, un hôpital, une école franco-chinoise et assiste à un match de football entre le Siam et l’Indochine. Visites culturelles encore à Hué (la cité impériale, les sept tombes impériales), 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Na Trang et Dalat, la baie de Lan-Co, le Musée Cham à Danang, le temple Cham de Po nagar,

 

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

des cascades, une communauté moï à Dalat, deux fermes agricoles modèles, l’une de produits laitiers, l’autre de fruits et la ville de Fanthiet réputée pour sa production de sauce de poisson. Il en profita pour orner tout ce que le Palais Puginier 

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

(aujourd’hui siège du parti communiste) à Hanoï comptait de poitrines officielles de magnifiques décorations et pu se réjouir d’entendre ces bons républicains se gargariser de « Sa Majesté par ci, sa Majesté par là » (7).

 

Le couple se retrouve ensuite au Cambodge, visite naturellement Angkor Wat, Kampong Cham, Kampong Thom, Phnom Penh et Battambang.  Survint alors un malheureux accident qui va écourter le voyage : l’une des voitures automobiles de sa suite est accidentée, l'une des dames de son entourage est blessée à la tête et décède. Le roi décline alors toutes les obligations, animations, visites officielles et réceptions prévues  et retourne au Siam via Aranyaprathet.

 

Les visites dans le monde occidental

 

Il doit se rendre une première fois aux Etats-Unis en 1930, année de la tempête économique mondiale, pour subir sa première opération des yeux. Il revient à la mi octobre à Bangkok.

 

Au printemps de l’année 1931, il se rend avec son épouse aux Etats-Unis et au Canada pour subir la seconde opération de la cataracte de l'œil gauche. 

 

Arrivée à New-York, photo de ? 1931 :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Ce voyage purement officieux, lui permit tout à la fois de se livrer à des activités formelles (rencontre avec les dirigeants politiques)

 

Rencontre avec le vice-président Charles Curtis et le secrétaire d’état Henry L. Simson :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

et aussi informelles jusqu’à leur retour le 12 octobre 1931.  Le roi est né en 1893, l'année de sa naissance coïncide avec l'avènement de la cinématographie : cette année, Thomas Edison a produit le premier appareil appelé Kinetoscope.

 

 

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

et l'a vendu dans le monde entier. Cet événement a probablement eu un impact sur l’intérêt manifesté par le roi pour le cinématographe.

 

Rencontre avec Douglas Fairbanks et Mary Picford :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Rencontre avec Zucor, le fondateur de la Paramount :

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

L’opération se déroule à  White Plains, dans le Maryland, où le couple a loué une vaste villa pour le temps du séjour et de la convalescence. Ils partagent leur temps entre les visites d’agrément,

 

Rencontre privée de la reine et de la volumineuse mais charmante Madame Hoover :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

et les réceptions officieuses sinon officielles puisque le voyage est strictement privé. Ils rendront ainsi en couple une visite de courtoisie au président et Mme Herbert Hoover à la Maison Blanche le 29 Avril.

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Ils seront officiellement accueillis par la Ville de New York à New York City Hall, le 4 mai 1931

 

Accueil à la mairie de New-York par le maire, J. Walker :

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

après l’avoir été deux jours avant par la Golden Key (une espèce de Rotary de l’époque en plus élitiste ?) à White Plains. Le roi fut également honoré d’un titre de « docteur honoris causa » de l'Université George Washington, en reconnaissance de « sa capacité de gouverner ». Au cours d’une interview donnée à des membres de la presse américaine à Ophir Hall (appelé aussi Reid Hall Castel, un monument situé à New York, sommet du mauvais goût américain), 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

le roi a ou aurait laissé entendre qu'il avait l'intention d'accorder le suffrage universel « en temps voulu ».

Avant son départ, le couple reçut le 24 juillet 1931 son baptême de l’air en ballon dirigeable, on aperçoit sur la photographie le roi à une fenêtre de l’appareil :

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

La visite, toujours officieuse, se poursuit au Canada où le couple est accueilli, à Ottawa, le 10 août 1931. Le Canada ne contient pas plus de trésors architecturaux que les Etats Unis mais le roi participe – très démocratiquement - à des compétitions sportives avec les populations locales, nous ne savons lesquelles. Le retour au Siam se fera sur un navire canadien, un transit à Shanghaï où le couple participe à la célébration de la Journée du Vesak (fête célébrant la naissance, l'illumination et la mort du Bouddha) et au Hibaya Park à Tokyo

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

il participe à la cérémonie bouddhiste du Hinamutsuri. Le couple est naturellement allé saluer l'empereur Hirohito à son palais où s’échangèrent les décorations japonaises et siamoises les plus élevées.

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Au début de l’année 1933, la vision du roi décline. Il décide d'aller en Angleterre pour subir une nouvelle opération et y effectuer sa convalescence. L'opération de l'œil est réalisée et réussie par le Dr Sir Stewart Duke, spécialiste mondial de l’ophtalmologie, à l' « Hôpital Clinic » de Londres.

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Sur le chemin du retour, il effectue des visites dans de nombreux pays d’Europe, on ne sait trop lesquels.

 

Le périple de 1934

 

Toujours pour soigner ses problèmes oculaires, le 12 Janvier 1934, accompagné de la reine et d’une petite suite, il quitte le pays pour l'Europe et subir en Angleterre une deuxième opération des yeux. Ce sera son dernier voyage avant celui, définitif, pour son exil.

 

Version « officielle » que l’on trouve reproduite à peu près partout sous une forme angélique ou sous une autre …. « Sur le chemin, il a également fait des visites d'observation pour étudier divers modèles de démocratie pratiquée dans les différents pays, et de rencontrer de nombreux dirigeants et dignitaires de ces pays à l'époque ». Pour y apprendre le fonctionnement d’une démocratie de première main ? La belle affaire !

 

Quels pays le couple a-t-il visité? Il en a visité neuf : l’ItalieVatican, la France avant l’opération chirurgicale effectuée le 10 mai 1934, le Danemark, l'Allemagne, la Belgique, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et enfin la Suisse.

 

Le passage en Suisse a été exclusivement privé, on peut supposer que le monarque est allé à Lausanne rencontrer la très belle princesse Srinagarindra, veuve de son frère, le prince Mahidol et mère des deux petits princes qui seraient appelés à régner sous le nom de Rama VIII et Rama IX ? 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Le monarque, dont le trône était chancelant, ne pouvait ignorer qu’en vertu de la loi successorale proclamée par son frère Rama VI en 1924 (8) et après l’exil de son frère préféré et successeur privilégié, le Prince Paribatra, l’aîné de ses neveux, le prince Ananda alors âgé de 9 ans, était le successeur de jure sinon de facto. Il est difficile de penser que cette visite fut exclusivement privée. Son père est mort à 57 ans, son frère et prédécesseur à 44 ans, son frère Mahidol est mort en 1929 à 37 ans. Le roi est de santé précaire, n’oublions pas que la cataracte fait peser sur celui qui en est victime le risque de devenir aveugle. Il est dans l’incapacité d’avoir un héritier et en 1934, il est âgé de  41 ans. Sa lucidité l’a-t-elle conduit à envisager au cas où il lui arrive malheur ou en celui d’une abdication qu’il avait peut-être déjà en tête, la seule solution possible pour éviter à son pays une chienlit (9), la transmission du pouvoir à son neveu ? (8) Pour ce faire, il fallait évidemment l’accord de celle qui est devenue depuis lors la « Reine mère ». Cette rencontre a-t-elle eu lieu ? Si oui, fut-elle familiale ou politique ? Rien ne nous permet de le dire et nous resterons donc dans le domaine des hypothèses plausibles. Il est une évidence, c’est qu’il n’est pas allé en Suisse pour étudier son système de démocratie, le plus démocratique en tous cas de l’Europe pour autant que ce mot ait un sens, recours aux « votations d’initiative populaire » ou démocratie directe dans certains cantons, celle qu’admirait Jean-Jacques Rousseau. Si cela était, le voyage en Suisse aurait été le plus important du périple.

 

***

 

Pour le reste, le roi a rencontré des monarques européens et d’anciens rois,  des chefs d'Etat et des chefs de gouvernement, des politiciens de tous bords en particulier en Italie et en Allemagne, en Angleterre le premier ministre Ramsay Mac Donald, des membres du Parlement des deux Chambres et des représentants de « différents partis politiques Il y rencontre également des « intellectuels »,  Somerset Maugham, HG Wells et Aldous Huxley. Il s’intéresse de toute évidence à la diversité des opinions politiques, sociales et culturelles des idées en Europe.

Il rencontre S.S. le Pape Pie IX à deux reprises au Vatican

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

et assiste à une cérémonie religieuse à la Basilique Saint-Pierre  pour exprimer son rôle constitutionnel de protecteur de toutes les religions tel qu’il est défini dans la constitution de 1932. Ses activités culturelles ne seront pas absentes, visites d'églises, de palais, opéras et concerts, galeries d'art et musées, stations thermales et tournois de tennis. Il fait naturellement un pèlerinage à son alma mater, l'Ecole Supérieure de Guerre en France, après Eton et Aldershot au Royaume-Uni. A Rome, c’est le prince héritier Humbert qui lui fait visiter les trésors de la ville éternelle mais il visite aussi l’Institut international du cinéma éducatif créé par Mussolini en 1928 avec la bénédiction de la SDN. Nous relevons aussi de nombreuses visites de sites industriels, de laboratoires, de stations agricoles, d’expositions de fleurs et de nombreuses autres entreprises, par exemple sa visite à la Société Skoda en Tchécoslovaquie.

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Telles sont ses activités lors de ce voyage de 1934 telles que narrées dans le fascicule publié sous l’égide de l’UNECO, intéressant peut être mais peut-être aussi un peu sommaire par omission ? Comment peut-on écrire « Sur le chemin, il a également fait des visites d'observation pour étudier divers modèles de démocratie pratiquée dans les différents pays… ». En 1934, le monde assiste à ce que tous les observateurs compétents (il est facile de les critiquer avec 80 ans de recul) au déclin sinon à l’écroulement apocalyptique des démocraties, le crépuscule des démocraties traditionnelles dont nul à l’époque n’a envisagé qu’il se terminerait en une apocalyptique catastrophe planétaire, l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité.

 

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

L’Italie ? Depuis 12 ans, le roi a proposée à Mussolini de prendre la tête du gouvernement selon les règles « démocratiques ». Il le gardera jusqu’en 1943 sous l’œil plus ou moins bienveillant du monarque. Quel conseil le Duce a-t-il pu donner au roi ?

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Si le roi n’a pas visité le Portugal, il sait tout au moins que depuis 1932 le docteur Salazar a été plus ou moins légalement appelé au pouvoir par le Président de la république, pouvoir qu’il conservera jusqu’en 1968, un cérébral  qui ne buvait pas, ne fumait pas, vivait dans une cellule monacale, était vêtu comme un clergyman et gai comme un pensionnat de jeunes filles… un dogmatique écrivant des pandectes, et certes pas un modèle pour le roi siamois.

 

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Il n’a pas visité l’Espagne non plus, en 1923, toujours avec plus ou moins l’onction du roi Alphonse XIII (l’ami de son père), le général Miguel Primo de Riviera dirige le pays d’une main de fer, fasciste monarchiste avant la lettre. Ayant du abandonner le pouvoir en 1930, la proclamation de la république espagnole entraîne le pays dans  un chaos meurtrier (nous avons parlé de chienlit) qui ne se terminera – après le coup d’état militaire du Général Franco le 18 juillet 1936 – que par une guerre civile de 3 ans, un million de morts et conduira à un régime catholico autoritaire sinon fasciste qui perdurera jusqu’en 1975.

Le roi est par contre allé en Allemagne, il y a peut-être fait du tourisme notamment à Bad-Hombourg, ville thermale de Hesse qui de tout temps accueillait les têtes couronnées, rendez-vous de l’aristocratie européenne et siège du palais d’été des rois de Prusse. Mais il y a rencontré le chancelier Hitler le 14 juillet 1934

 

Le chancelier salue  le roi à l’aéroport de Berlin avant son départ  le 14 juillet 1934, nous ne reconnaissons pas le modèle de l’avion ni les dignitaires en arrière plan :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

et son ministre des affaires étrangères Konstantin Von Neurath.

 

Nous n’avons pas non plus reconnu les dignitaires qui entourent le couple royal et le ministre :

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Le roi a visité, simple courtoisie ou symbole ? Le 12 juillet la tombe du soldat inconnu allemand (10).

 

On reconnait à sa droite et ouvrant la marche (probablement) Wilhem Keitel :

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Que s’est il passé à cette date ?  Hitler a été appelé au pouvoir de façon (à peu près) démocratique en 1933. En février, le Bundesrath, la chambre haute qui prétendait lui résister, est dissoute, dans la nuit du 29 au 30 juin, Hitler s’est débarrassé (la « nuit des longs couteaux ») des opposants de sa vieille garde. Un mois plus tard, notre roi ne sera plus là, le vieux Maréchal-Président Hindenburg disparait de ce monde et Hitler se fait plébisciter comme Reichführer et président du Reich à la suite d'un référendum- plébiscite où il obtient 89 % des suffrages. Une belle leçon de démocratie pour notre roi-observateur !

 

Allons-donc dans un pays voisin et « démocratique », l’Autriche. Pour tenter d’échapper aux velléités annexionnistes de l’Allemagne, le chancelier Dolfuss instaure un véritable régime mussolinien. Il sera assassiné quelques jours après la rencontre de notre roi avec le chancelier Hitler (le 25 juillet).

 

Le roi a rencontré le Pape Pie XI devenu chef d’un état souverain au gouvernement autocratique, à la suite des accords du Latran passé avec Mussolini. A-t-il donné au roi siamois une leçon de démocratie ? Son opinion en la matière (11) rejoint celle de notre monarque (12). Ils partagent tous deux une opinion moins négative à l’égard de la démocratie qu’à l’égard des partis politiques, ce qui est une autre histoire.

 

La France ?

 

Le roi et la reine ont été accueillis au palais de l’Elysée par le président Lebrun.

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

C’est une triste année pour la politique française, affaire Stavisky, manifestations des ligues d’extrême droite qui ont été à deux doigts de faire basculer le régime le 6 février, restons en là. Cette année l), la France  ne connaîtra pas moins de trois gouvernements (Daladier, Doumergue et Flandin), encore un bel exemple des conséquences d’un « régime des partis ».

 

Car dans toute l’Europe, face au « péril rouge » s’agitent violement les mouvements d’extrême-droite, ligues fascistes toute plus ou moins soutenues et financées par ltalie. Elles sont nombreuses en France et leurs dissensions expliquent peut-être en grande partie l’échec de la manifestation du 6 février (13).

 

La Belgique, visitée par le couple royal, est un modèle de monarchie démocratique, le roi Albert, le « roi chevalier » est mort en février. Léopold III lui succède. Il doit faire face sans lui manifester une hostilité ouverte, au puissant mouvement « Rex » du tonitruant Léon Degrelle, ouvertement hitlérien, qui sous la bannière de sa croix bourguignonne n’a pas été loin de faire basculer le régime

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Des mouvements fascistes, il y en a dans toute l’Europe. Le roi s’est rendu au Danemark probablement pour y rencontrer le prince héritier Frédéric qui avait visité le Siam et avec lequel il s’était lié d’amitié mais les Danois ont aussi leur parti fasciste baptisé « parti national socialiste ». Les Roumains ont leur « garde de fer », les Norvégiens ont leur Quisling qui sera un temps premier ministre lors de l’invasion allemande, les Hollandais ont leur mouvement national socialiste de Mussert. Restons en là ; notre propos n’était pas d’écrire l’histoire des mouvements fascistes en Europe.

C’est apparemment en Angleterre que le roi a séjourné le plus longtemps et y a rencontré des personnalités politiques de tous bords. Les quelles ? Le prince héritier, futur Edouard VIII, qui, dès sa brève montée sur le trône en 1936 manifesta son intention plus ou moins avouée de régner et de gouverner. Il manifeste des sympathies fascisantes et une dilection marquée pour le régime allemand et par haine du bolchévisme. Il fut d’ailleurs en tant que Prince de Galles reçu fastueusement par le chancelier allemand.

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

Le prince suscite par ailleurs la feinte indignation des puritains anglais pour afficher une liaison avec Wallis Simson, une américaine en instance de divorce, ayant elle-même des sympathies affichées pour le régime allemand (14). Les anglais ont aussi leurs fascistes, les chemises noires d’Oswald Mosley (15). Le roi les a-t-il rencontrés ? (16).

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

***

Nous nous posons en conclusions la question de savoir quel furent les raisons qui conduisirent le roi à ces voyages répétés ?

Obligation tout d’abord, ne serait-ce que pour suivre les instructions de son père qui lui dicte les conditions de son éducation à l’étranger ou de son frère qui lui dicte son trajet de retour en 1923. Obligation sinon nécessité pour tenter de résoudre ses problèmes de santé puisque nul alors au Siam n’a encore tenté la délicate opération des yeux pour éradiquer la cataracte. Intérêt politique aussi, le voyage en Indochine se situe peu après la convention franco-siamoise de 1926 qui règle définitivement la question frontalière entre le Siam et l’Indochine française.

Le voyage de 1934 est apparemment plus diplomatique tout en étant justifié par des raisons de santé. Pris entre les méandres de la politique intérieure siamoise, le souhait de préserver son trône mais pas au prix de n’importe quel abandon et aussi, il ne faut pas l’oublier, la crainte du péril rouge qui menace l’Europe et tout autant le Siam par l’intermédiaire de l’Indochine (tout ce que la colonie compte de communistes, indépendantistes, bolcheviks  ou nationalistes est peu ou prou réfugié sur la rive droite du Mékong), le roi a probablement eu des entretiens avec tous ces politiques dont malheureusement nous ignorons tout. A-t-il cherché des conseils pour éviter de perdre son trône ou était-ce un départ programmé vers une retraite paisible ? Etait-il guidé par le seul intérêt ? Selon la presse à ragots française (17), il est alors l’un des hommes les plus riches du monde possédant des intérêts dans toute l’Europe (essentiellement en Angleterre mais aussi en Allemagne et en Roumanie) dont il pouvait avoir de temps à autre aller surveiller la gestion ?

 

Mais dans aucun de ces voyages, nous l’avons vu, l’intérêt intellectuel ou culturel n’est absent quand il ne prédomine pas. Rencontrer Hitler, peut-être, cela ne l’empêche pas de visiter Bad Hombourg, rencontrer Mussolini probablement ne l’empêche pas de se faire guider dans une visite de Rome par le prince héritier.

 

***

Cette passion ne cessera pas : au printemps de l’année 1938, il entreprend avec son épouse et sa suite un merveilleux voyage, un séjour à Bandol après avoir visité les châteaux de la Loire, la cité de Carcassonne et les sites de la Provence romaine avant de rejoindre l’Italie (18). C’était évidemment un homme de goût.

__________________________________________________________________________

 

Notes

 

(1) voir notre article 149 « La visite du roi Chulalongkorn à Paris en 1897 vu par la presse française ».

 

(2) voir nos articles 148-1 et  148-2 « Le premier voyage du roi Chulalongkorn en Europe en 1897 », 150 « Un portrait du roi Chulalongkron en Europe », 151 « Introduction aux lettres du Roi Chulkalongkorn envoyées d’Europe en 1907 ».

 

(3) Citons le très précieux « 100th anniversary of King Prajadhipok of Siam's commencement of service in Thailand and anniversary of the 10th Asian cycle of his birth », fascicule publié par l’UNESCO à l’occasion du 100ème anniversaire de sa naissance (1993) d’où nous avons extrait la plupart des renseignements sur ces voyages, il est plein de références à des documents qui nous sont malheureusement inaccessibles, archives royales, archives de différentes ministères, archives et collections du Musée Rama VII. N’ayons garde d’oublier ce site merveilleux qui nous apprend l’histoire du Siam par la photographie même s’il est un « court » au niveau du texte et des explications : http://siamesevisions.blogspot.com/2011/05/king-prajadhipok-and-friends.html

 

(4) Voir notre article 180 « De l’enfance aux études en Europe et la vie au Siam du futur Rama VII (1893-1925) ».

 

(5) Privilège de l’élite aristocratique (les rois de France ne chassaient qu’à courre) celle-ci, l’anglaise plus encore que la française, considérait la chasse au chien d’arrêt et au fusil comme une activité de manants.

 

(6) « La presse » du 4 septembre. La station thermale qui concurrençait Vichy est depuis lors mise en sommeil. On y trouvait alors tout ce qui fait l’agrément du thermalisme bien compris, hôtels de luxe, Casino, champ de course.

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

(7) « Eveil économique de l’Indochine » du 20 avril 1930.

 

(8) Voir notre article 175 « La Loi du palais pour la succession royale en 1924 ».

 

(9) Nous utilisons le mot de « chienlit » à dessein puisque tel était le triste exemple que donnait l’Europe occidentale au monde en 1934 !  Notons toutefois que l’énorme ouvrage (450 pages) consacré à la jeunesse et à l’éducation à Lausanne des deux enfants et futurs rois du Prince Mahidol ne souffle mot de cette visite (« พระบาทสมเด็จพระเจ้าอยู่ห้วๆ รัชกาลที่ ๙ แลเจ้านายไทยฬนโลซานน์ » chez Slatkine à Genève, 2012 ISBN 978 2 8321 0539 9).

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

(10) Ce monument est ensuite devenu le monument « aux victimes du fascisme et du militarisme » puis un monument « aux victimes de la guerre et de la tyrannie » après la chute du mur mais s’appelle toujours Neue Wache (« Nouvelle garde »).

 

 

 

 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

(11) « Dans le domaine de la politique, les partis se sont presque fait une loi non point de chercher sincèrement le bien commun par une émulation mutuelle et dans la variété de leurs opinions, mais de servir leurs propres intérêts au détriment des autres. Que voyons-nous alors ? Les conjurations se multiplient : embûches, brigandages contre les citoyens et les fonctionnaires publics eux-mêmes, terrorisme et menaces, révoltes ouvertes et autres excès de même genre [...]. » in Encyclique « Ubi arcano Dei consilio », en date du 23 décembre 1922

 

(12) L’opinion royale était alors dépourvue de toute équivoque : « Le Siam n’a reçu une Constitution que tout récemment et l’existence de partis politiques siamois semble prématurée. La population de notre pays n’est pas encore adaptée à la forme démocratique de gouvernement et elle ne comprend pas sa véritable nature. Constatant l’existence de partis politiques rivaux, elle risquerait d’interpréter l’idée de façon erronée et de considérer qu’il s’agit de groupes rivaux luttant pour le pouvoir politique. Une pareille erreur d’interprétation peut en fin de compte créer des malentendus qui risquent de susciter des désordres publics, ou tout au moins de la défiance et de la crainte dans l’esprit du public, ce qui extrêmement peu souhaitable. (…) Les partis politiques ne pourront véritablement présenter des avantages pour le peuple que lorsque le peuple lui-même pourra comprendre les principes de la forme démocratique du gouvernement. Je suis donc d’avis que, pour l’instant, il n’y ait absolument aucun parti politique. », cité par Fistié, p. 136,  in « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967 citant lui-même Kukrit Pramoj.

 

(13) les dogmatiques de Charles Maurras, père spirituel de tous les fascismes européens, des associations d’anciens combattants, les Croix de Feu du colonel de La Rocque, les prolétarien de Jacques Doriot, les activistes de la Cagoule et bien d’autres encore.

 

(14) La malveillante chronique mondaine britannique lui prête d’avoir eu Ribbentrop comme amant lorsque celui-ci était ambassadeur à Londres ?

 

(15) Fascistes distingués, certes, chapeau melon, parapluie, Rolls Royce et Bentley mais qui furent à deux doigts de prendre les armes pour s’opposer à l’abdication d’Edouard VIII. Celui-ci eu néanmoins la sagesse d’abdiquer ce qui évita peut-être à l’Angleterre une guerre civile comme elle venait d’éclater en Espagne ?

 

(16) Il est communément admis que la liaison d’Edouard VIII avec Miss Simson qu’il voulait épouser, fut la cause des manœuvres du gouvernement britannique pour l’écarter du trône, en sa qualité de chef de l’église anglicane. C’est une explication destinée à « faire pleurer Margot », le roi abandonnant son trône par amour. Hypocrisie toute britannique puisque le schisme anglican est né du simple désir du roi Henry VIII de divorcer religieusement de son épouse et du refus que lui opposa le Pape, il se fit donc Pape lui-même pour prononcer son divorce. Ce ne fut qu’une excuse pour écarter du trône un monarque trop germanophile au goût du monde politique et ayant l’intention marquée d’intervenir activement dans la politique extérieure notamment, ce qui disconvenait au microcosme politique. Son frère devenu le roi Georges VI, lourdement handicapé par un bégaiement maladif et peut-être plus encore, ne sera pas un mauvais roi puisqu’un un parfait soliveau entre les mains des premiers ministres. 

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.

"NotreL'amour d'Edward pour Wallis et son obstination à vouloir épouser une divorcée ont été instrumentalisés pour l'éloigner du trône : Le gouvernement britannique cherchait en fait une excuse pour écarter un couple qui avait beaucoup trop de sympathie pour l’Allemagne nazie.

 

La photo qui fit scandale :

183. Le roi Rama VII, un grand voyageur.
Partager cet article
Repost0
13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 22:00
182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

L’article précédent indiquait que la société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932 n’était plus la société traditionnelle du XIXème siècle, à cause du développement d’une économie monétaire et d’une classe de fonctionnaires et de militaires qui vont transformer le pays, selon la démonstration de Pierre Fistié in « L’évolution de la Thaïlande contemporaine ».*

 

2. Le développement d’une nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires.

 

L’origine  de cette nouvelle classe est à trouver dans la modernisation de l’Etat siamois commencé avec le roi Mongkut,

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

aidé  durant son règne par 84 conseillers européens, dont certains ont eu des postes importants (douane, port, police, etc), mais surtout avec le roi Chulalongkorn (1868-1910) ... 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

... qui avec l’aide de 300 conseillers européens, effectuera la grande réforme administrative de 1892 à 1897, et la création de l’Education nationale en 1890 qui ouvrait le Siam à l’instruction primaire et à la formation nécessaire aux nouveaux fonctionnaires qui allaient mettre en œuvre cette formidable transformation du royaume. (Cf. ** 139,147, 170, etc.)

 

Ainsi, outre la mise en place progressive de l’enseignement primaire à la fin du XIXème siècle, trois écoles gouvernementales avec un  personnel enseignant britannique assuraient des cours dans deux internats à la noblesse princière (1 garçon, 1 fille) et dans un externat aux fils de fonctionnaires de la classe moyenne. Quelques ministères donnaient aussi un enseignement supérieur dans des écoles spécialisés, comme celles du droit, de la médecine, et dans  les deux collèges de cadets de l’armée et de la marine.

 

On passa à une autre dimension avec son fils Rama VI (**Cf. 170) ...

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

 ... qui avait reçu une éducation anglaise, et qui estimait que « Pour acquérir des mérites, il valait mieux construire une école qu’un temple ». Il donnera l’exemple en  créant en juin  1911 une nouvelle école royale des pages, en 1916 un collège royal à Bangkok, en 1917 un collège royal des pages à Chiangmai, et en 1917, la première université du pays, l’Université Chulalongkorn, destinée surtout à former les futurs fonctionnaires, et le 1er octobre 1921, en rendant l’école obligatoire et gratuite dans le primaire pour les garçons et les filles, de 7 à 12 ans. (**)

 

De plus, cette éducation reçue au Siam fut compléter pour de nombreux Princes et fils de hauts fonctionnaires par des études en Europe. Le roi Chulalongkorn initia le mouvement et y envoya nombre de ses fils (il en eut 34). La seconde génération comme Wachirawut (Rama VI) et Prachathipok (Rama VII) fit même toutes ses études en Angleterre. D’autres Princes firent des stages dans les armées anglaise, allemande, ou russe, ou dans les marines britannique ou danoise.  De même, certains ministères envoyèrent certains de leurs hauts fonctionnaires faire des stages en Europe. Mais pour Fistié, ils ne constituèrent pas avant 1910, vu leur nombre (quelques centaines), un facteur sérieux de transformation sociale et politique, surtout que « jusqu’à l’époque de Prachathipok (Rama VII), écrit Virginia Thompson, l’Etat avait facilement absorbé tous les garçons qui avaient obtenu le diplôme de Matayom 8 » (niveau bac). (Cité par Fistié)

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Toutefois en 1920, Fistié citant W. D. Reeve, estime alors que les fonctionnaires étaient  environ  80 000, dont la moitié étaient du cadre permanent (sâman) et avaient droit à une pension, et l’autre moitié était  des contractuels (wi-sâman). Les administrateurs de commune (Kamna) et les  chefs de villages ne faisaient pas partie de cette liste.

 

On notera l’écart étonnant du nombre de fonctionnaires entre 1910 et 1920 !

 

Il faut ajouter à ces fonctionnaires civils, les cadres de l’armée et de la marine et de la petite force aérienne. Fistié cite le Statement’s Yearbook de 1934 qui donne pour l’armée siamoise 1993 officiers (pour 24.486 sous-officiers et hommes de troupe), et 98 officiers dans l’aviation (sur 2.486), 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

en précisant qu’en 1933, l’armée avait subi plusieurs compressions de personnel. La marine quant-à-elle comportait 4.800 officiers et marins en 1932. 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

(Le service militaire obligatoire de deux ans fut établi en 1903 et confirmé par une loi en 1917.)  Le total de cette nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires ne dépassait pas donc pas les 90.000 personnes en comptant large et pourtant elle  allait jouer un rôle décisif.

 

Le mécontentement.

 

La modernisation de l’Etat avait donc eu pour conséquence, poursuit Fistié, l’apparition d’une nouvelle classe de cadres administratifs et militaires, différente de l’ancienne, à la fois par la formation reçue, et par le salaire attribué exclusivement en argent, après l’abolition de la corvée en 1899.

 

Une nouvelle classe qui prit conscience d’elle-même et qui au fur et à mesure estima qu’elle n’avait pas la reconnaissance et la place qui convenait au sein du royaume. Son mécontentement ne provenait pas  pour l’essentiel de son maigre salaire (En 1918, 400 baths/an et 40% de moins pour les fonctionnaires subalternes), qu’il compensait avec une autre activité, mais de l’impossibilité de monter dans l’échelle sociale. La monarchie absolue réservait toutes les places à la famille royale.

 

Leur mécontentement fut exacerbé quand ils virent Rama VI mettre en œuvre une politique de fermeture (Les conseils consultatifs mis en place par le roi Chulalongkorn ne furent plus convoqués, pas plus d‘ailleurs que le Conseil des ministres) ;  et nommer nombre de ses « favoris » à des postes importants, dont ils n’avaient pas forcément la compétence. Rama VI  réussit également à provoquer la jalousie des officiers de l’armée, en mettant sur pied une armée personnelle, les « Tigres sauvages », qui avait toutes ses faveurs. 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Dans notre article sur les « Tigres sauvages », nous disions : « On peut imaginer que le total investissement du roi dans la création, l’organisation, et le développement de cette nouvelle « institution » parallèle aux corps constitués et qui transgressait la hiérarchie établie ne pouvait que susciter jalousies, ressentiments, critiques, et donner des arguments à ceux qui visaient un renversement de régime.

 

Les jeunes officiers pouvaient constater qu’ils n’avaient pas accès à cette organisation et  que le roi ne voyait que par ses Tigres. […] Pendant que le roi était à ses manœuvres en février 1912 avec ses Tigres au camp de Ban Pong, le Prince Chakrapong fut informé de la préparation d’un coup d’Etat, et fit rapidement arrêter 106 « conspirateurs » le 1er mars 1912. Le 4 mars le Bangkok Times en donnait l’information. Deux mois après, ils étaient jugés : trois hommes  avaient été condamnés à mort, 20 à l’emprisonnement à vie, 32 à des sentences de 20 ans, 7 à 15 ans, 30 à 12 ans.  Le roi commua ses peines et condamna à la prison les 3 premières catégories. Il les graciera en 1924. Ce fut une sérieuse alerte pour le roi. Mais le roi ne changea pas de politique. (Cf. A86. Le coup d’Etat manqué de 1912)

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Si l’arrivée au pouvoir de Rama VII en 1925, leur amena quelques espoirs avec l’élimination des favoris de Rama VI et une nouvelle loi favorable qui reconnaissait le recrutement par concours et le droit à une pension après 25 ans de service,  ils se rendirent compte très vite que la loi était plutôt « théorique » et que les mesures prises furent contredites par les mesures d’assainissement budgétaires qui réduisaient le nombre de monthon de 18 à 14 en 1926, et qui supprimaient ainsi de nombreux postes.

 

De même la nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires put constater que Rama VII n’avait éliminé les favoris mis en place par son frère que pour installer une oligarchie de cinq Princes qui allait monopoliser tout le pouvoir, et placer toute la famille royale à tous les hauts postes, leur fermant ainsi tout espoir d’avancement.

 

Mais désormais la contestation pouvait se nourrir aux nouvelles idées « démocratiques », aux nouveaux courants politiques et sociaux venus d’ailleurs.

 

Les rois eux-mêmes s’interrogeaient.

 

Le roi Chulongkorn était certes resté un roi absolu, mais avait modernisé et transformé son pays  avec des réformes qui introduisaient des concepts venus d’Europe ; Rama VI, ayant suivi toutes ses études en Angleterre, était imprégné de culture anglaise et française, et avait conçu une cité idéale « Dusit Thani » 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

sur le modèle anglais, qui prévoyait des élections, un parti politique au pouvoir et un parti d’opposition et qui voyait là un « laboratoire » pour habituer les Siamois à la pratique de la démocratie. Certes, avions-nous dit,  elle ne fut connue que par l’élite du royaume et fut sans lendemain, mais on pouvait observer que la mise en œuvre d’une monarchie parlementaire était dans certains esprits. Par ailleurs en devenant membre fondateur de la Société des Nations en 1920, Rama VI assurait certes à son pays une garantie internationale pour l’indépendance et  l’intégrité du Siam, mais l’ouvrait aussi au droit international, à la confrontation avec d’autres conceptions du pouvoir. 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Il avait pu constater  la puissance de l’immigration chinoise au Siam et sa capacité à s’organiser collectivement, lors de la grève générale de trois jours en 1910. Il avait dû agir contre leurs écoles qui étaient ouvertement sous la coupe de la triade « Tong Meng Hui » faction politique extrémiste du mouvement révolutionnaire fondé par  Sun Yat-Sen. (Cf. Article167)

 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

En effet, la révolution chinoise avait eu lieu en 1911, et la république de Chine avait été proclamée le 1er janvier 1912. La révolution soviétique aura lieu en 1917. (Cf. Note***)

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

D’autres, comme des étudiants Siamois en France, vont créer en février 1927, le Ratsadon Khana, qui aura un rôle déterminant dans le coup d’Etat de 1932.

 

« En effet, le 17 février 1927, avions-nous écrit****, dans un hôtel parisien,  sept étudiants siamois  : Le Lt Prayoon Pamornmontrise, 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

le Lt Plaek Khittasangkla (alias Phibun), étudiant de l’Ecole de l’artillerie de Paris, 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

le Lt Thatsanai Mitphakdi, étudiant à l’académie de cavalerie française, 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Tua Lophanukrom, étudiant les  sciences en Suisse, 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Luang Siriratchamaitri, diplomate à l’Ambassade du Siam à Paris, Naep Phahonyotin , étudiant en Angleterre, 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Pridi Panomyong, étudiant en droit à l’école libre des sciences politiques de Paris,

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

... fondent, en cinq jours,  ce qui va devenir le Ratsadon Khana.

 

Le groupe « révolutionnaire »  se donna 6 objectifs : Le pouvoir au Peuple, la sécurité nationale, le bien-être pour tous, l’égalité, des droits de liberté  pour le peuple, et l’enseignement public pour tous ;  et se déclara prêt, si nécessaire, à renverser le gouvernement et le système de la Monarchie absolue.

 

De retour au Siam, une centaine de nouveaux adhérents les rejoignent. Ils viennent de l’Armée, de la Marine, des fonctionnaires, et de la société civile, et s’organisent en quatre branches (civile dirigée par Pridi, armée dirigée par Luang Phanomyong, marine dirigée par Luang Sinthisongkhamchai et officiers supérieurs par le colonel Phahonyothin ). » (In notre article 29. Les relations franco-thaïes, Entre les deux guerres.****)

 

Une note de Fistié citant Lapomarède, estime que les étudiants siamois en 1930 était au nombre de 200 en Grande-Bretagne, 50 aux Etats-Unis, 40 en France, 25 aux Philippines, et 3 ou 4 en Indochine Française.

 

Nul doute que de retour au Siam, les étudiants qui n’étaient pas de la famille royale aspiraient au changement ou pour le moins à prendre leur place au sein du système administratif siamois. Mais l’oligarchie princière nommée par Rama VII n’était pas disposée à partager son pouvoir. Le roi était convaincu que l’opinion siamoise n’était pas encore prête pour avoir une Constitution, un premier ministre, un conseil législatif, comme le lui avait suggéré, l’un de ses plus prestigieux conseillers, l’américain Francis B. Sayre.

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Elle le sera en 1932, sous les effets de la crise économique  mondiale de 1929 et du retour des étudiants siamois d’Europe, dont Pridi et Phibun émergeront.

 

Pridi Phanomyong, nous dit Fistié, est « Né le 11 mai 1901 à Ayuthia d’un riche marchand Teochiu, il est un bon exemple de ces Teochin dont l’assimilation à la société siamoise était si réussie qu’elle faisait oublier leurs origines. Après avoir obtenu un diplôme à l’université Chulalongkorn, Pridi était venu en France, grâce à une bourse d’Etat, poursuivre  ses études à Caen où il obtint sa licence, puis à Paris, où il devait décrocher son doctorat (4 février 1927). Au total il devait rester sept ans en France. […] Après son retour au Siam en 1927, (il) allait recevoir, sous le nom « officiel » de Luang Pradit Manutham, une chaire à l’Université Chulalongkorn, 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

puis un poste au département chargé de la rédaction des lois. Il allait bientôt se faire le propagandiste des idées démocratiques, devenant rapidement – tout comme il l’avait été à Paris - le centre d’un petit groupe de jeunes gens étudiants ou jeunes officiers, dont il était à la fois l’inspiration et l’espoir. »

 

Quant à Phibun Songkhram « Né le 14 juillet 1895, fils d’un modeste fonctionnaire, (il) était rentré très jeune dans l’armée. Sorti de l’Académie militaire de Bangkok avec le grade de lieutenant, il avait obtenu « une bourse militaire » pour suivre en France les cours des écoles de perfectionnement d’artillerie de Poitiers et de Fontainebleau. C’est à cette époque qu’il entra sans doute en contact avec Pridi. Il devait rentrer au Siam peu avant ce dernier, en 1926, après avoir brillamment passé ses examens. »

I

ls étaient ainsi en 1927-30 un certain nombre de fonctionnaires et de jeunes officiers formés politiquement à espérer et vouloir des changements profonds au Siam. La crise économique  au Siam aggravée par la crise mondiale allait entraîner le roi et son gouvernement à réagir par une politique fiscale qui touchera surtout les fonctionnaires et le personnel des forces armées. De plus en 1931, si le roi avait déclaré à la presse américaine lors de son séjour aux Etats-Unis pour raison médicale, qu’il était prêt à accorder une constitution à son peuple, il n’en fut plus question, de retour en sa capitale.

 

Un certain « parti du peuple » se constitua alors. La « révolution de 1932 »  était en marche.

____________________________________________________________________________

 

NOTES.

 

*Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967.

**

  • 139. La nouvelle organisation administrative du roi Chulalongkorn.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-139-la-nouvelle-organisation-administrative-du-roi-chulalongkorn-123663672.html

  • 147. La création de l’éducation nationale par le roi Chulalongkorn (1868-1910)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-147-la-creation-de-l-education-nationale-par-le-roi-chulalongkorn-1868-1910-124067077.html

  • 170. Rama VI face à deux modèles  le modèle « occidental » et le modèle « siamois ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/170-rama-vi-face-a-deux-modeles-le-modele-occidental-et-le-modele-siamois.html

Cf. Le chapitre sur l’éducation.

Vella revient ensuite sur l’éducation qui fut, dit-il, le principal intérêt du roi Rama VI, convaincu qu’il fallait éduquer ses sujets, pour se développer soi-même, développer le  pays, et la nation. Il y consacrera de nombreux écrits et entreprendra de nombreux projets dont la création des « Tigres sauvages »  et des Scouts, dès le début de son règne (Cf. Nos deux articles 162 et 163 sur le sujet ****).

 

***Wikipédia. Les mouvements révolutionnaires chinois.

À partir des années 1890, divers mouvements nationalistes voient le jour : le Xingzhonghui (Société pour le redressement de la Chine ou Association pour la renaissance de la Chine) fondé à Honolulu en 1894 par Sun Yat-sen

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

ou le Huaxinghui (Société pour faire revivre la Chine), fondé par Huang Xing

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

En août 1905 à Tokyo, divers membres des précédentes organisations s'unissent pour fonder le Tongmenghui (littéralement « société de loyauté unie », parfois traduit en « ligue jurée »). Le Tongmenghui axe son action sur trois principes définis par Sun Yat-sen : le nationalisme (indépendance, lutte contre l'impérialisme étranger et la domination mandchoue), la démocratie (établissement d'une république) et le bien-être du peuple (droit à la propriété de la terre égal pour tous). 

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932

Entre 1895 et 1911 les différentes sociétés secrètes mènent de nombreux soulèvements armés, qui échouent sans pour autant décourager les révolutionnaires.

 

Ces mouvements insurrectionnels ne visent pas uniquement à réformer le pays mais à changer l’ordre social et à fonder une république, garantissant notamment les droits de la majorité han jusque-là dominée par la minorité mandchoue. Ces mouvements ont lieu dans le sud du pays où existent beaucoup de sociétés secrètes, qui aident les révolutionnaires, ainsi qu'à Hong Kong, un lieu de passage qui permet des contacts avec l’extérieur. L’échec de la tentative d'insurrection de Sun Yat-sen à Canton le conduit à s’exiler au Japon. Au cours des dix années qui suivent, il cherche des soutiens financiers à travers le monde. L'agitation révolutionnaire gagne les diasporas chinoises, notamment en Malaisie et aux États-Unis, où des fonds sont collectés pour le Tongmenghui.

 

Le 25 décembre, Sun Yat-sen, jusque-là en exil, arrive à Shanghai : en raison de son prestige, les révolutionnaires lui proposent d'assumer la présidence. L'élection a lieu le 29 décembre à Nankin, en présence de 45 délégués représentant 17 provinces. Recevant les suffrages de 16 provinces sur 17, Sun Yat-sen est élu président. Le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen proclame la République de Chine.

182. 2 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932
Partager cet article
Repost0
6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 22:00
182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

1/ Le développement d’une économie monétaire.

 

La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932 n’est plus la société traditionnelle du XIXème siècle, si l’on en croit Pierre Fistié étudiant « L’évolution de la Thaïlande contemporaine »*, et ceci pour deux raisons essentielles : le développement d’une économie monétaire** et le développement d’une classe de fonctionnaires et de militaires.

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Mais auparavant,  il n’est pas inutile de rappeler les bouleversements qui ont aussi profondément transformé le Siam au XIXème et au début du XXème siècle. Bouleversements que nous avons déjà développés au fil de « notre » histoire.

 

Nous vous avons raconté comment les rois du Siam ont dû lutter et affronter les visées coloniales des Anglais et des Français, avec leurs conséquences sur la société siamoise. Les différents traités signés sont les étapes de leurs confrontations et des accords conclus, la résultante des rapports de force à la période considérée. Notre article intitulé « 176.  La fin du régime des capitulations au Siam en 1925. »  en fait l’historique.

 

Ainsi, si en 1822 Rama II reçut cavalièrement l’ambassade britannique Crawfurd, envoyée par le Gouverneur Général de l’Inde, 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Rama III (1824-1851) reçut l’ambassade du capitaine Burney qui débouchera sur un traité, le 20 juin 1826, avec en annexe un accord commercial. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

(Il faut dire que les Anglais venaient de vaincre les Birmans, les « ennemis » des Siamois)  Ce traité fut suivi en 1833 par un traité d’amitié et de commerce avec les Américains ou traité Roberts. (Pour faire contrepoids aux Anglais). Ces premiers accords établissaient la fin des monopoles royaux, installait  la liberté de commerce, sauf pour l’opium et le riz, mais n’établissaient pas encore de consulats et n’accordaient pas l’octroi de privilèges d’exterritorialité.

 

Mais, nous dit Fistié, Rama III remplaça la fin des monopoles par des taxes prohibitives sur les principaux produites d’exportation, et conserva son commerce personnel qui prit même un essor avec la construction de navires à voiles carrées. La conséquence fut qu’après 1838 aucun navire américain ne vint à Bangkok et que la firme anglaise dirigée par Hunter vit son activité diminuée après 1840. A la fin de son règne Rama III put encore résister et pratiquer une politique commerciale de fermeture du pays en refusant de recevoir en 1850, M. Ballestier, l’ambassadeur américain, ainsi que sir James Brooke, le plénipotentiaire de la reine Victoria. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Mais sous Rama IV (le roi Mongkut) (1851-1868) la situation coloniale avait changé et le roi était plus ouvert à l’occident, à la science, à l’anglais. Il fut contraint (ou aura la « sagesse », disions-nous) de signer avec John Bowring le 18 avril 1855 (ratifié le 5 avril 1856), un traité d’amitié, de commerce et de navigation, avec la Grande Bretagne. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Le traité limitait à 3% les taxes à l’importation, autorisait l’importation d’opium en franchise, prévoyait à l’exportation des droits négociés ; et aussi donnait aux Britanniques le droit d’acheter ou de louer des terrains autour de Bangkok en bénéficiant du droit d’exterritorialité et accordait le droit de juridiction civile et criminelle sur les sujets britanniques.

 

Des traités analogues furent signés le 29 mai 1856 avec l’émissaire américain Townsend Harris, 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

le 15 août 1856 avec la France, le 21 mai 1858 avec le Danemark, le 17 décembre 1860 avec les Pays-Bas, le 7 Février 1862 avec la Prusse agissant au nom des membres du Zollverein allemand (Union douanière),

 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

le 18 mai 1868 avec la Suède-Norvège, le 3 octobre 1868 avec l'Italie, le 29 août 1868 avec la Belgique, le 10 février 1868 avec le Portugal, le 17 mai 1869 avec l’Autriche-Hongrie et le 23 février 1870 avec  l'Espagne.  (Cf. Le lien  de quelques-uns de nos  articles sur ce sujet *** )

 

Charles Maynard dans une étude**** remarquait : « Avant l'arrivée de M. de Montigny à Bangkok, on y recevait environ trente navires de commerce anglais et américains, par an; à la suite de la signature du traité (en 1856), il en vint, en moins d'un an, plus de deux cents de toutes les nations, dont vingt-cinq français, c'est-à-dire, pour ne parler que de ces derniers, plus qu'il n'en venait auparavant dans toute la Chine en l'espace de trois ou quatre ans. Cette extraordinaire expansion du commerce de Siam était due, on ne saurait le nier, à une modification que M. de Montigny avait apportée à l'article 8 des traités anglais et américain ».

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Les traités ultérieurs avec les Français en 1867, 1893 et 1907,  et avec les Anglais le 10 mars 1909 ne changèrent pas les avantages acquis, mais de fait, le système postal était revenu aux Allemands, le système portuaire aux Anglais, la gendarmerie et la marine de guerre aux Danois, et le système judiciaire commercial aux Français.

 

Il faudra attendre la participation des Siamois auprès des Alliés lors de la 1ère guerre mondiale et que le Siam devienne un des membres fondateurs de la Société des Nations, en janvier 1920,

 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

... pour que  le Siam de Rama VI retrouve tous ses droits souverains en 1925, et puisse librement établir ses droits à l'importation et à l'exportation, ainsi que ses taxes d'entrepôt. (Cf. Notre article 177 sur ce sujet **)

 

Parallèlement, nous avions étudié comment cette ouverture commerciale et cette confrontation avec la puissance occidentale avaient aussi conduit les différents rois depuis le roi Mongkut et surtout sous l’impulsion du roi Chulalongkorn (1868-1910) à réformer et moderniser le royaume dans tous les domaines : l'administration unifiée et centralisée, le système d’impôts, la justice, les codes du pénal et du commerce, les travaux publics et les infrastructures (canaux, chemin de fer, lignes télégraphiques et téléphoniques, eau, etc.), la poste, l’éducation, les écoles primaire, secondaire, les écoles de droit, de médecine, des mines, de gendarmerie, de police, des arts et métiers, de commerce, etc… Toutes ces réformes avaient été accomplies avec l’aide des experts occidentaux (plus de 300 sous Chulalongkorn) et les pratiques séculaires de l’esclavage et de la corvée avaient été abolies.

 

L’éducation anglaise reçue par Rama VI et Rama VII ne pouvait que renforcer le modèle occidental.

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Nous avions vu combien, le roi Rama VI reconnaissait sa dette envers l’Occident et même son occidentalisation (Le roi parle anglais, français allemand, poursuit la modernisation de son Etat, traduit des pièces anglaises et françaises, lit les journaux anglais,  apprécie le style de vie des gentlemans, etc.), mais qu’il en savait aussi les limites, attaché qu’il était aux traditions de son pays et à la promotion de la Thainess (Avec son histoire, sa langue, son art, sa littérature, sa religion bouddhiste, son amour du roi, son esprit de guerrier libre). (Cf. nos articles 170 et 171). De plus, au XXème siècle, la famille royale et les hauts fonctionnaires enverront de plus en plus leurs enfants poursuivre leurs études en Europe et au Japon, ce qui ne pouvait que renforcer les modèles et les idées venues d’ailleurs.

 

                                                            ----------------------------------

 

 

Mais la société traditionnelle sera également transformée par le développement d’une économie monétaire, avec le rôle prépondérant tenu par les Chinois, 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

... et le développement d’une classe de fonctionnaires et de militaires.

 

1/ Le développement d’une économie monétaire.

 

On comprend que le développement d’une économie monétaire s’est effectué au rythme de l’insertion du Siam dans les marchés mondiaux. Fistié note qu’en 1850 le commerce extérieur du Siam était inférieur à 10 millions de baths (dont 5 600 000 pour les exportations) et qu’en 1927-1926, avant la crise mondiale, ce chiffre était de 477 millions de baths (dont 269 pour les exportations).

Les principales importations étaient les produits manufacturés (129 millions) et pour les exportations le riz représentait près du ¾ du total, dont la plus grande part venait de la plaine centrale (irrigation, canal, proximité avec Bangkok) ; 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Le Nord et le Nord-Est produisant essentiellement du riz glutineux. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

En 1931, le Nord-Est était encore dans une agriculture de subsistance, alors que le Nord était à un stade de transition entre l’économie de subsistance et l’économie commerciale, avec l’exportation de son surplus de riz les bonnes années et surtout l’exportation du bois de teck  (pour près de 10 millions de baths).  

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Le Sud exportait les matières premières (étain, (22 millions de baths), caoutchouc, coprah), mais la majorité de la population restait dans l’agriculture de subsistance, car la main d’œuvre pour l’étain n’excédait pas 15 000 travailleurs en 1926-27. (Fistié s’appuie sur les enquêtes de Zimmerman)

 

Il en ressort que seule la région centrale était touchée par le revenu monétaire et en 1930, celui-ci était trois fois supérieur à celui des familles du Nord-Est ; Avec 35 % de la population rurale, elle avait 60 % des recettes monétaires villageoises. Mais l’insertion du Siam dans  les marchés mondiaux et le développement de son  économie monétaire se fera essentiellement par les Chinois.

 

Le rôle et la place des Chinois.

 

Nous avons déjà consacré au moins trois articles aux Chinois de Thaïlande en nous appuyant sur des études de Jean Baffie, Arnaud Leveau et Stéphane Dovert, autant dire que nous n’ignorons ni leur rôle, ni leur place dans l’histoire de la Thaïlande. (Cf. *****)

 

Pour ne reprendre qu’Arnaud Leveau, on se rappellera que  la diaspora chinoise en Asie du Sud-Est représente 8 à 16 % de la population selon les pays et contrôlerait les 4/5 des capitaux sur le marché. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

En Thaïlande, les Sino-Thaïs représenteraient 10 % de la population et contrôleraient 80% des capitaux (tenus en fait par 15, 20 familles). Il faut aussi savoir que 90% d’entre eux viennent de  3 provinces chinoises : le Fujian, 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

le Guandong

 

 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

et l’île de Hainan

 

 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

et que  plus que Chinois, ils sont avant tout Teochiu (56 %), Hakka, Hainanais, et Hokkien.

 

 

 

 

 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Ces communautés se définissent par leur origine (village, province, ancêtre), leur dialecte  (une dizaine de dialectes qui ne se comprennent pas entre eux), et ont une histoire particulière, induisant une émigration spécifique.

 

Revenons à Fistié.

 

Si les occidentaux sont à l’origine du développement d’une économie monétaire au Siam, les Chinois ont tenu le rôle principal, en étant tout au long du réseau d’exportation : gestion des entrepôts de Singapour, Pénang, Hong Kong, 62 % des maisons de commerce d’exportation tenues par des Chinois à Bangkok en 1890 (contre 26 % par les Britanniques. Cité par Skinner) ; Immigration massive (5,8 % en 1850, 9,5 % en 1910 et 12,2 % de la population en 1932) qui fournira la quasi-totalité de la main d’ouvre salariée dans  tous les secteurs.

 

Déjà, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les immigrants chinois fournirent la main d’œuvre salariée pour mener à bien les grands travaux publics, comme par exemple  en 1892, la construction de la voie ferrée de Bangkok à Korat. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

L’abolition de la corvée en 1899 ne fit que renforcer cette main-d’œuvre chinoise.  Mais elle était surtout présente en nombre dans les usines de décorticage du riz, ou comme dockers, ou encore dans le développement immobilier de Bangkok tenu par des centaines de firmes surtout cantonaises. Des estimations diront même que la population de Bangkok était à moitié chinoise. (Sur 630 000 en 1910, 900 000 en 1929 selon Skinner).

 

Dans le Nord,  même si après la 1ère guerre mondiale, les occidentaux vont contrôler la source pour l’exploitation du teck, les Chinois auront trois des neuf scieries modernes de Bangkok en 1924 ; et les autres petites scieries sans force motrice. On observera, nous dit Fistié, le même phénomène pour la production d’étain dans la péninsule et l’île de Phuket, qui au début du XXème siècle, était entièrement entre les mains des Chinois (79.000 piculs de 60 kilos), pour voir à partir de 1907, les sociétés occidentales utiliser des dragues (1 en 1907, 13 en 1921, 38 en 1930) ;

 

 

 

 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Mais les entreprises chinoises résistèrent avec leur méthode traditionnelle pour avoir encore par exemple en 1926-1927, 85.000 piculs contre 38.000 avec les dragues des 25 sociétés occidentales. Mais de toute façon, dans les deux cas, la main-d’œuvre était essentiellement chinoise. Leur esprit d’entreprise se manifestera aussi dans les plantations de caoutchouc, 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

avec les Hakkas dans les plantations et les Hokkien pour la transformation et l’exportation, même si les propriétaires étaient Thaïs. (En 1929, était à ses débuts avec 60 000 ha).

 

Mais leur prépondérance sera indéniable dans le commerce.

 

Le commerce du riz – qui représentait 70 % des exportations siamoises- était entre leurs mains ; ils avaient également quasiment le monopole  comme acheteurs et vendeurs auprès des paysans thaïs. Ils leur vendaient aussi les produits manufacturés importés par les maisons de commerce européennes. Après avoir posé les voies ferrées, certains s’installaient comme commerçants dans les villes reliées. Cela leur était d’autant plus facile que tout le commerce de détail était chinois à Bangkok, et que tous pouvaient compter sur des « compradores » chinois, - des intermédiaires - qui avaient su se rendre indispensables auprès des maisons de commerce et des banques  européennes installées à Bangkok. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Les intermédiaires devinrent les égaux de leurs homologues européens.

 

Un système se mit en place basé sur « un maillage d’entreprises familiales interconnectées», une culture de réseaux, dont « le réseau de base (est) d’autant plus efficace qu’il s’inscrit aussi dans une concentration géographique, ethnique, avec donc un système familiale de gouvernance. La famille dans un quartier donné, va faire des prêts, contrôler le comportement, faciliter l’information aux membres du réseau familial (investir dans les activités rentables, réactivité, rapidité) » (Leveau. Cf. **** L’explication détaillée dans notre article A.67)

 

Les Chinois étaient devenus de fait, avec les Occidentaux, les artisans et les principaux bénéficiaires de la transformation du Siam en un pays d’économie monétaire. « Mais, nous dit Fistié, ceci  ne veut pas dire que les Thaïs eux-mêmes et surtout l’Etat n’aient pas joué dans cette évolution un rôle au moins aussi important »

 

Les Thaïs.

 

Fistié toutefois cherche les raisons qui ont fait que les Thaïs aient  laissé à d’autres les meilleures places dans la nouvelle économie monétaire. Il met en avant la faible densité de la population et leur force d’inertie qui les maintient dans leur vie traditionnelle de riziculteur avec le wat qui en constituait le centre, et qui leur enseignait un idéal de vie où la recherche de l’argent n’avait pas cours. L’explication est ici limitée et nous n’allons pas de nouveau réexpliquer le muang qui est le concept essentiel pour comprendre l’histoire et le modèle d’organisation sociale thaïe. (Cf. Notre article 15. Le  muang ?******)

Une chose est sûre, les  Thaïs pratiquaient essentiellement une économie de subsistance et ont laissé les immigrants chinois s’investir dans les nouvelles activités qui dégageaient des revenus monétaires beaucoup plus conséquents que les revenus de la production du riz. 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

Toutefois, la  nécessité pour l’Etat de trouver des revenus d’exportation, ne pouvait que l’encourager à développer une riziculture d’exportation auprès des paysans de la plaine centrale, qui virent là, une source de revenu conséquente, et un moyen de payer l’impôt.

 

En effet, toute la population était soumise, depuis 1899, à l’impôt direct qui était de 27 baths par famille dans la plaine centrale (contre 9 dans le Nord et 7 dans  le Sud, et 4 dans le Nord-Est) en 1928-1929. La population paysanne du Centre subissait seule les aléas du prix du riz, et des mauvaises récoltes dues aux intempéries ou aux insuffisances des précipitations. La majorité des familles s’était endettée auprès des intermédiaires chinois qui étaient à la fois acheteur, vendeur de produits fabriqués et prêteur à des taux élevés. Le propriétaire thaï était également prêteur. « La charge de l’intérêt des emprunts en 1930 a été évaluée par Zimmerman à 23,34 baths par famille dans le Centre (soit 6,5% des dépenses totales) contre 4,48 baths dans le Nord ( 2,36%), 1,51 bath dans le Sud (1,12%), et 2,45 baths dans le Nord-Est (2,66%).» (Cité par Fistié)  Cette situation des paysans sera  encore plus précaire pour ceux qui n’avaient pas de terre (36 % des familles dans la plaine centrale,  27% dans le Nord, 18% dans le Nord-Est en 1930).

 

Cette riziculture d’exportation eut des profondes conséquences sociales et fit de la terre un placement capitaliste possible pour une nouvelle classe de propriétaires thaïs (surtout venant de Bangkok et dont 30 % avaient déjà des terres affermées) avec une catégorie de fermiers spécifiques. Les exploitations  s’agrandirent, et nécessitèrent l’embauche d’une main-d’œuvre salariée aux moments surtout du repiquage et de la récolte.

 

L’Etat siamois va également jouer un rôle dans le développement de l’économie monétaire.

 

Nous avons vu que l’Etat siamois n’avait retrouvé qu’à la fin de1925 sa capacité de décider des taxes d’importation, réduites à 3 % depuis les traités signés en 1855-56. L’Etat s’était retrouvé dans la nécessité de trouver d’autres ressources. Ainsi les rois Mongkut et Chulalongkorn encouragèrent l’immigration chinoise et les soumirent à une taxe triennale minime de 4,25 baths qui restera inchangée de 1828 à 1909. Ils trouvèrent des ressources plus importantes avec les impôts indirects tirés de l’opium, 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

des jeux, de la loterie, dont les Chinois étaient les principaux pourvoyeurs. La réorganisation de l’Etat après 1892, et surtout l’abolition de la corvée en 1899 et son remplacement par une capitation annuelle de 4 à 6 baths, puis en mars 1909, la décision de soumettre les Chinois au régime commun, amenèrent les impôts directs à représenter jusqu’en 1926 de 20 à 25% des recettes de l’Etat (soit le double des années 1890). (Cf. La réaction chinoise dans notre article 167.  La grève générale  des Chinois de  1910 au Siam.)

 

Mais c’est évidemment, après les nouveaux traités de 1926 (même s’ils prévoyaient une période transitoire de 10 ans pour relever le tarif douanier de 3% à 5 %) , que le nouveau tarif permit d’augmenter le revenu des droits d’importation et de passer de 7,16 millions de baths en 1926-1927 à 16,03 millions en 1927-1928, soit 13,7 % des recettes totales.

 

La contribution de l’Etat au développement de l’économie monétaire se fit aussi par ses propres dépenses dispensées en argent, par exemple pour payer ses fonctionnaires dès la fin du XIXème siècle et pour payer les salariés (essentiellement chinois) des grands chantiers (canaux, chemin de fer, irrigations).

 

Mais le budget des travaux publics venait loin derrière les dépenses destinées à l’administration civile et à la défense nationale. Une nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires était apparue. C’est ce que nous nous proposons d’étudier avec Fistié dans notre prochain article.

________________________________________________________

 

NOTES.

 

*Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967.

 

**« Économie monétaire » ? Voilà un bien grand mot utilisé par les spécialistes de la « science » économique

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

pour marquer le contraste entre une économie fondée sur la monnaie donc le profit (économie « capitaliste » tout simplement) d’avec les économies dites traditionnelles, économies « de ménage », économies « de troc » 

182.1 La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

ou économie de « suffisance ».

*** Les traités.

  • 128. Le traité « Bowring » de 1855 entre le Siam et la Grande-Bretagne.
  • 129. Le traité de 1856 entre la France et le Siam de Rama IV. (1851-1868)
  • 132. Le Traité de 1867 entre le Siam et la France.
  • 135. La politique étrangère du roi Chulalongkorn. (Cf. L’étude du traité signé avec la France le 3 octobre 1893, dans lequel en son article 1 : « Le Gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve ».
  • Et le Traité du 23 mars 1907, dans lequel  les articles 5 et 6 établissaient les statuts juridiques des Asiatiques sujets et protégés des Français.

 

164. Le Siam participe à la 1ère Guerre mondiale. Avec les conséquences pour le Siam, qui devenait  en janvier 1920, un des membres fondateurs de la Société des Nations.

 

177. Le Siam de Rama VI retrouve tous ses droits souverains en 1925.

Le 1er septembre 1920, les États-Unis abandonnèrent leurs droits d’extraterritorialité au Siam. Après cinq années de négociation, la France  (février1925) et la Grande-Bretagne (juillet 1925) renonçaient aussi à leurs droits d’extraterritorialité, aux traités inégaux  leur accordant le « Droit de Protection consulaire » qui donnaient (par exemple l’article 7 du traité de 1893) aux Français mais aussi  à ceux qui dépendaient du « Protectorat français »comme les Annamites, les Laotiens, les  Cambodgiens (Cf. les Chinois et Japonais inscrits), la liberté de circuler et de commercer librement sans payer de droits de douanes. Le 14 février 1925, la France et le Siam signaient un traité d’amitié, de commerce et de navigation. 

 

A 38. La Thaïlande n’a jamais été colonisée ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a38-la-thailande-n-a-jamais-ete-colonisee-vous-en-etes-sur-81581652.html

 

**** Cf. « Le second empire en Indochine, Siam, Cambodge, Annam. L’ouverture du Siam au commerce et la convention du Cambodge » de Charles Maynard, Paris, 1891.

 

***** Les Chinois.

  •  
  • Article 45. Les Chinois de Thaïlande sont-ils intégrés ?

Lecture du livre de Jean BAFFIE, La « resinisation » des Chinois de Thaïlande, Sociologue, Institut de Recherches sur le Sud-Est Asiatique (IRSEA), Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Université de Provence Aix-Marseille I 2ème Congrès du Réseau Asie / 2nd Congress of Réseau Asie-Asia Network 28-29-30 sept. 2005, Paris, France, http://www.reseau-asie.com/

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html

 

  • A67.  L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a67-l-influence-de-la-communaute-chinoise-en-thailande-106337871.html

Lecture du livre d’Arnaud Leveau, « Le Destin des fils du dragon », « L’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam et en Thaïlande », L’Harmatan, IRASEC, collection Un certain regard, 2003.

  • A163. L’usage des étrangers dans un processus de construction nationale en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a163-l-usage-des-etrangers-dans-un-processus-de-construction-nationale-en-thailande-124589511.html

2ème partie. De Rama VII (1925-1935) à Abhisit (2010), InThaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011, pp. 201-258.

******  http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-le-muang-selon-michel-bruneau-99865623.html

 

Partager cet article
Repost0
29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 22:18
181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Phrabatsomdet Phraporamintharamaha Prajadhipok Phrapokklao Chaoyuhua devient donc le roi Rama VII après la mort de son frère Rama VI, le 25 novembre 1925, même s’ « il est devenu roi », disions-nous,  « sans y avoir été destiné et sans en avoir ni la formation ni la vocation ». Il va devoir quitter son poste à l’état-major ainsi que sa vie tranquille avec son épouse dans leur palais au bord de la rivière. Il a alors 32 ans. (Cf. 180*)

 

Toutefois, on peut noter que bien avant le début de son règne, il a déjà prévu de changer la politique gouvernementale de son prédécesseur, puisque seulement trois jours après sa prise de pouvoir, Rama VII annonce la création du Conseil suprême  de l’Etat, composé de 5 princes, à savoir : trois de ses oncles, les princes Phanurangsi Savangwongse (ou Bhanurangsi เจ้าฟ้าภาณุรังษีสว่างวงศ์), 

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Damrong Rajanubhab (เจ้าฟ้าดำรงราชานุภาพ),

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Narit (ou Narisara Nuvadtivongse  เจ้าฟ้านริศรานุวัดติวงศ์),

 

 

 

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

et ses demi-frères Kitiyakon (ou Kitiyakara Voralaksana เจ้าฟ้ากิติยากรวรลักษณ์)

 

 

 

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

et Boriphat (ou Paribatra Sukhumbhand เจ้าฟ้าบริพัตรสุขุมพันธุ์)

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

qui avaient tous une grande expérience gouvernementale du temps déjà du temps du roi Chulalongkorn, mais avaient été écarté progressivement par le roi Rama VI.

 

En effet, on se souvient que le Prince Phanurangsi, avait été le commandant en chef de l’Armée royale siamoise lors du règne de son frère le roi Chulalongkorn (11 janvier 1859-13 juin 1928). Le Prince Damrong (demi-frère de Chulalongkorn), avait été le ministre le plus important du roi Chulalongkorn, comme ministre de l’intérieur et de l’éducation (21 juin 1862- 1 décembre 1943) ; Le Prince Narit n’avait pas été ministre mais avait eu d’importantes fonctions aux travaux publics et à la planification du ministère de l’Intérieur et d’autres ministères (28 avril 1863 -10 mars 1957) ; Le demi-frère de Rama VII, Kitiyakon, Prince de Chantaburi, avait été ministre des finances en 1902 et ministre du commerce en 1920. (8 juin1874 – 27 mai 1931) ; (Grand-père paternel de la reine régnante Sirikit) ; et quant à Boriphat, Prince de Nakhon Sawan,  demi-frère de Rama VII, il  avait aussi un passé ministériel très important et servi comme chef d’état-major de l’Armée, commandant de la Marine royale, ministre de la Marine, ministre de l'Armée, de la Défense, ministre de l'Intérieur (29 juin 1881- 18 janvier 1944).

 

Ainsi donc, Rama VII, bien que Fistié le déclare «plein d’inexpérience et de modestie », avait préparé son arrivée au pouvoir et avait choisi des hommes d’expérience de la famille royale, pour créer le Conseil Suprême de l’Etat, et évincer  tous ceux qui ne devaient leur fonction qu’à la faveur de Rama VI. Le pouvoir passait à une autre « caste »  mais avec  une assise tout aussi étroite.

(Nos sources seront prises essentiellement dans les livres de  B. J. Terwiel « Thailand’s Political History », et  celui de Pierre Fistié « L’évolution de la Thaïlande contemporaine ». **)

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Une oligarchie allait gouverner.

 

Le Conseil suprême  des cinq princes allait constituer une oligarchie, et concentrer le pouvoir, tel qu’aucun Conseil privé n’en eut dans l’histoire. Pour ce faire, ils nommèrent fils et frères aux principaux postes de l’administration et de l’armée. Il allait se réunir toutes les semaines sous la présidence du roi  et assister de droit aux réunions du Conseil des ministres. 

 

De plus, certains des membres du  Conseil suprême  de l’Etat avaient également un ministère comme le prince Boriphat devenu ministre de la guerre. Il s’imposera d’ailleurs comme l’homme fort de ce Conseil, et sera le régent pendant les nombreux voyages du roi et prendra le portefeuille de l’intérieur en mars 1928, ce qui faisait de lui un premier ministre. Le prince Boworadet (เจ้าบวรเดช) – écarté sous Rama VI- se verra alors confier le ministère de la guerre.(1er avril 1928-19 juin 1931)

 

 

 

 

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

L’oligarchie pouvait ainsi tout contrôler, et gouverner de fait le royaume, même s’ils devaient respecter la bienséance et les volontés du roi. ***

 

Les premières mesures.

 

Le roi et son Conseil suprême allaient agir, dès leur entrée en fonction, en remplaçant tous les favoris de Rama VI, et en promulguant une loi sur le personnel de l’administration et les pensions, si attendue.

La nouvelle réforme prévoyait le recrutement aux différents postes par concours  pour changer le système de clientèles étagées, qui réservait les postes supérieurs au bon vouloir des  ministres. Mais nul ne fut dupe et la réforme restera théorique. Le système demeurera verrouillé et empêchera tout avancement aux nouveaux fonctionnaires et militaires formés.

 

Mais la priorité fut de faire face à la situation financière difficile léguée par Rama VI.

 

On décida de pratiquer des économies budgétaires conséquentes pour le budget de 1926, avec une réduction  de 8,6 millions de baths avec une liste civile ramenée de 9 millions de baths à 6,82 millions. « Le corps royal des pages » (qui dans le Siam traditionnel jouait le rôle de pépinière pour l’administration) vit ses effectifs ramenés de 3000 à 300. (…) en 1925 les deux ministères du Commerce et des Communications fusionnèrent pour constituer un département ministériel unique. En ce qui concerne l’administration provinciale, le nombre de monthon  (มณฑล) fut réduit l’année suivante de 18 à 14 » avec de nombreux postes supprimés.  

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Cette politique fut assez efficace : « C’est ainsi que l’augmentation de tarifs (douaniers) jointe à une succession de bonne récoltes et à des rentrées d’impôts accrues dues à une meilleure administration donnèrent au gouvernement la possibilité d’éponger ses dettes et de procéder à des investissements sans devoir contracter de nouveaux emprunts » (Fistié).

Terwiel signale un changement profond, une nette coupure avec le règne précédent de Rama VI. Le nombre des ministères fut divisé par deux, désormais 7 princes et 4 nobles dirigeaient les nouveaux ministères ; Chaophraya Yomarat (เจ้าพระยายมราช) fut écarté et il ne fut gardé que trois ministres de l’ancienne équipe ministérielle. L’heure était à l’équilibre budgétaire et donc  aux économies.

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

La préparation du budget 1926-1927 fut l’occasion de le constater.

 

Tous les budgets furent à la baisse, tous  les départements encourager à démettre des fonctionnaires ; et cela ne se fit pas, on s’en doute, sans conflits, arbitrages, ni mécontentement. Toutefois Terwiel remarque que le roi était consciencieux, attentif aux avis des experts et des « pétitions »  qui lui étaient communiqués, savait présenter et défendre des  options,  mais que toutes les décisions étaient prises au sein du Conseil suprême. On était, dit-il, en présence d’une oligarchie royale de fait, mais cela ne fut jamais reconnu officiellement.

 

Une ouverture démocratique ? 

Le roi était ouvert, à l’écoute des avis des experts certes, et avait demandé aux ministères que l’on lui soumette les pétitions reçues. Terwiel cite celle émanant du père de Pridi (Pridi Banomyong ปรีดีพนมยงค์) sollicitant une bourse pour son fils afin qu’il puisse continuer ses études à Paris. L’ambassadeur siamois à Paris mit  en garde  le roi sur le danger qu’il représentait du fait de ses idées « politiques ». Le roi passa outre, estimant qu’il ne représentait pas un sérieux danger pour le gouvernement. Quelle clairvoyance ! (Nous verrons ultérieurement le rôle fondamental tenu par Pridi dans le coup d’Etat de 1932)

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Beaucoup d’autres, nous dit Terwiel, réclamaient des changements « démocratiques ». L’un des plus prestigieux conseillers, l’américain Francis B. Sayre, avait défendu auprès du roi, la nécessité pour le Siam d’avoir une Constitution, un premier ministre, un conseil législatif, mais le roi lui avait répondu que l’opinion siamoise n’était pas  encore prête pour cela. Mais au début de 1927, devant la pression et les critiques exprimées, notamment dans les journaux, il nomma  une commission dirigée par le Prince Boriphat, pour étudier la possibilité de créer  une instance plus représentative que celle du Conseil suprême.

Il fut nommé un Conseil privé de 200 membres et un Comité plus restreint de 40 membres qui pouvaient « discuter » des lois, ou des sujets livrés par le roi. Ils étaient censés refléter l’opinion générale et acquérir l’expérience du débat parlementaire.

Il fut aussi développé, dès 1926, le concept de prachaphiban (ประชาภิบาล) ou municipalité. L’idée était d’accorder à certaines municipalités  d’élire certains représentants, avec le droit de lever des taxes pour établir un budget propre, qui servirait surtout à l’assainissement et à l’hygiène. Mais beaucoup (enfin, on peut penser à l’élite royale de Bangkok) estimaient que les provinces n’avaient encore assez de compétences pour mener à bien  cette réforme, et avaient peur que les représentants élus de Bangkok soient dominés par les Chinois. Le projet s’enlisa … jusqu’au coup d’Etat de 1932.

 

 

 

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Il est vrai que le roi et le Conseil suprême n’ignoraient pas la politique nationaliste mis en œuvre par Rama VI et les dangers que pouvaient constituer au Siam les sociétés secrètes chinoises, sensibles à la proclamation de la République de Chine le 1er janvier 1912.**** Ils avaient été informés de la création de l’Association des étudiants siamois en France, dont Pridi était le président, et de leurs idées  progressistes. D’ailleurs après le retour de Pridi au Siam en 1927, l’Association fut dissoute. Pridi obtint une chaire à l’Université de Chulalongkon et ne cacha pas ses idées « démocratiques ». 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

Et l’oligarchie n’était pas disposée à partager son pouvoir. Le roi, quant-à-lui, avait une santé fragile et était souvent en « voyage ».

Il voyagea dans le Nord durant janvier et février 1927. Le train royal passa par Phitsalunok, Phrae et de Lampang à Chiengmai ; Le roi et la reine durent prendre le car pour aller à Chiang Rai et Chiang Saen. Son voyage prévu en juin 1928 à Singapour et aux Indes néerlandaises  dut être repoussé à la mi-1929 du fait de la mort  du Prince Phanurangsi du 13 juin 1928. Il en fit un autre en Indochine d’avril à mai 1930 et un long  voyage en 1931 de 6 mois au Japon, Canada, et aux USA. (Il devait se faire opérer des yeux aux USA).

(Et sa tournée en Europe (Allemagne, Portugal, Suisse, Irlande, Danemark) en 1933-1934. Nous reviendrons bien sûr sur tous ces voyages) 

Certes Rama VII estimait que tous ces voyages à l’intérieur de son pays et à l’étranger étaient nécessaires, et certains avaient aussi la fonction de remédier à de graves  problèmes de santé, surtout oculaires, mais ces longues absences ne pouvaient que conforter le pouvoir de l’oligarchie du Conseil Suprême, surtout qu’ils avaient frères et fils aux principaux postes de l’administration et de l’Armée, et un nouveau président en 1928, Boriphat et régent du royaume lors des voyages du roi, et qui avait pris le portefeuille de l’Intérieur.

Le Conseil suprême avait certes le pouvoir absolu ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de conflits en son sein, comme celui par exemple en 1930, alors que le roi était aux USA, entre le Prince Purachatra (เจ้าบุรฉัตร), 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

le ministre du commerce et de la communication et  le Prince  Boworadej, le ministre de la Défense, qui demandait une augmentation de salaire pour le personnel de la Défense, qui aboutit à sa résignation.

De  fait, la nécessité de poursuivre une politique budgétaire rigoureuse, passait par des économies à réaliser dans tous les départements, et des impôts nouveaux. Il  ne pouvait que créer un mécontentement chez cette nouvelle classe de fonctionnaires et de militaires, dont on n’avait pas encore pris la mesure. La crise mondiale de 1929 ne pouvait qu’aggraver la situation économique et sociale du Siam et allait bouleverser son histoire.

C’est ce que nous allons étudier dans les articles suivants.

----------------------------------------------

 

* 180. « De l’enfance, aux études en Europe, et la vie au Siam du futur Rama VII (1893-1925) ».

 

** Nos sources : Les livres de  B. J. Terwiel dans son « Thailand’s Political History », River Books, 2011 ;

 

 

 

 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

et  celui de Pierre Fistié dans « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967.

 

*** Un  roi consciencieux certes qui suscite commentaires et avis d'experts, mais qui peut avouer par exemple  en 1932 lors d’une réunion de hauts fonctionnaires où il tentait d’expliquer les réductions nécessaires : « Je ne connais rien du tout au sujet des finances, et tout ce que je peux faire est d'écouter les opinions des autres et de choisir le meilleur. » (In  Fistié)

 

**** Cf. Nos articles :

 

  • 167.  La grève générale  des Chinois de  1910 au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-167-la-greve-generale-des-chinois-de-1910-au-siam-125257905.html

  • 168. Le « nationalisme » de Rama VI. 1910-1925).

http://www.alainbernardenthailande.com/article-168-le-nationalisme-du-roi-rama-vi-1910-1925-125257916.html

 

Note : Vous avez remarqué l’existence de transcriptions différentes pour les noms des princes (Boriphat ou Paribatra ?). La raison en est simple (voir nos articles 91 « la romanisation du thaï » et 165 « Rama VI et la romanisation du thaï ») : il existe une romanisation officielle élaborée sous l’égide de l’Académie royale  (Boriphat) et une romanisation du palais spécifique en particulier aux noms propres de la famille royale ou des familles princières (Paribatra). Cette dernière devrait être utilisée systématiquement ce que font les Thaïs mais ne font malheureusement pas certains auteurs contemporains, ce qui est une erreur et peut-être même discourtois. Il ne vient à personne l’idée (saugrenue) de nommer « Sirinthon » (transcription de l’Académie) la bien-aimée fille du roi, la princesse Sirindhorn (transcription du palais). 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.

La princesse Marsi Paribatra signait ses œuvres écrites en français et ses peintures de ce nom, il ne lui est jamais venu à l’idée de les signer « Manrasi Boriphat » (transcription de l’Académie). 

181. Le gouvernement de  Rama VII jusqu’à la crise mondiale de 1929.
Partager cet article
Repost0