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  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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14 avril 2021 3 14 /04 /avril /2021 00:57

 

Cet article est la suite nécessaire à ceux que nous avons consacrés au bouddhisme face à la non-violence et à la violence extrême (Voir nos sources en fin d'article).

 

 

Le bouddhisme doit-il permettre de faire régner la paix dans le monde ou seulement la paix dans les esprits ? De nombreux bouddhistes répondront « les deux ». C’est une réponse hâtive et qui ne repose – hélas – sur aucun fondement ni dans l’histoire ni dans l’actualité.

 

 

Il est certain que le message de Bouddha fut un message de paix. Son but ultime est la paix intemporelle du nirvana, l’accomplissement suprême. Pour y parvenir tout en suivant son message spirituel, éviter les conflits est une condition préalable et nécessaire. Ce n’est qu’un rêve car la vie dans la société en général et parfois même au sein de petites unités comme les familles, les  villages ou les temples, est remplie de conflits. C’est ainsi que ceux qui sont fermement résolus à trouver la paix finale dans la libération des vicissitudes de la vie sont souvent devenus des ermites ou des errants comme le fut Bouddha lui-même, cheminant et prêchant sans abri fixe. Mais peut-on seul y parvenir ou s'en efforcer, sans les conseils d'un directeur de conscience expérimenté et le soutien de compagnons partageant les mêmes idées ?

 

 

Bouddha lui-même a passé des années de lutte solitaire pour trouver le remède à la souffrance humaine. Il offrit alors, ayant atteint la libération et l'illumination par ses propres travaux, ses conseils à d'autres fidèles qui choisirent de devenir ses disciples et établirent un esprit de fraternité qui a progressivement évolué vers l’ordre monastique. A l’abri alors de toute implication dans la vie familiale et sociale et soutenus par des dons et des aumônes, ils pouvaient se concentrer sur leurs seuls efforts pour atteindre la libération individuelle et la paix définitive. Leur seul contact avec d'autres en dehors de leur ordre monastique était de recueillir les aumônes et de donner aux donateurs, en échange, des conseils moraux et spirituels à un niveau auquel ils pourraient le comprendre et ainsi être en mesure de façonner leur propre vie en conséquence pour leur bénéfice futur.

 

 

Bouddha lui-même a également récompensé ses donateurs de toutes classes sociales, jusque dans la royauté, en leur délivrant des enseignements pour atteindre le chemin de la liberté ainsi que des conseils éthiques que chacun à titre individuel pouvait observer. Ainsi donc si les destinataires de son enseignement avaient accepté ses instructions et les avaient observées dans leur vie quotidienne, dans leur famille, dans la communauté au sens large et dans leur gestion des affaires de l'État dans le cas des monarques, la paix aurait prévalu partout où Bouddha ou ses disciples étaient influents.

 

 

 Mais quelle fut la réalité ?

 

Il est une question qu’il est permis de se poser sans être iconoclaste, Le bouddhisme a-t-il jamais réussi à rendre le monde plus pacifique, du moins dans les pays où il a pris racine et s’est développé, et tout simplement l'Inde où il est né, et d'où il se répandit ?

 

 

Du vivant de Bouddha

 

Comme partout dans le monde depuis que le monde est monde, les conflits et les guerres étaient courants dans l’Inde. Il y existait une caste supérieure et les dirigeants de différents États se battaient entre eux pour la suprématie leur permettant d’absorber progressivement par la force des États plus petits ou plus faibles dont certains, sortes de confédérations tribales étaient régies par une sorte de constitution républicaine ce qui ne veut évidemment pas dire « démocratique ».

 

Bouddha a effectivement essayé d'éviter les guerres chaque fois qu'il eut l’occasion d'influencer des monarques belligérants.

 

 

Nous avons cité dans un précédent article l’histoire de Bouddha qui a abandonné sa propre allégeance familiale au nom de la réconciliation (1).

 

 

Dans le Sutra Nipata Thakatha, les royaumes Shakya et Koliya étaient sur le point de déclarer la guerre pour l'utilisation de la rivière Rohini, qui coulait le long des frontières des deux royaumes. Chaque royaume avait besoin d'eau pour irriguer ses cultures, et une récente sécheresse avait aggravé la gravité de ce besoin. Cependant, au lieu de choisir son propre royaume de Shakya, Bouddha a conseillé aux deux parties de partager l'eau car le sang était plus important que l'eau. Cet épisode de la vie du maître apparaît dans les représentations rituelles comme celle du Bouddha du lundi (2).

 

 

Il est de son intervention directe en faveur de la paix deux autres exemples probablement historiques : L’un d’entre eux est rapporté au début du Mahaparinibbana (3).

 

 

Le roi de Magadha,

 

 

Ajatasattu qui était un admirateur de Bouddha et qui faisait confiance à son jugement, lui envoya son premier ministre Vassakara...

 

 

...avec instruction de savoir ce qu’il pensait de son l'intention de détruire  par la force l'État de Vajii.  

 

 

Bouddha, qui avait instruit les habitants du Vajii dans la pratique des conditions du bien-être (aparihaniyadhamma) se tourna d'abord vers Ananda son disciple préféré et lui demanda si les Vajiians adhéraient toujours à la pratique de ces conditions. La réponse fut affirmative. Bouddha répondit à Vassakara que puisque c’était le cas, les habitants du Vajii bénéficieraient de la prospérité et non du déclin. Vassakara pensa alors que la seule façon d’écraser le Vajii était soit la trahison soit de faire régner la discorde en leur sein et conseilla son roi en ce sens. La guerre fut donc provisoirement suspendue. Mais, après la mort de Bouddha, le sournois Vassakara conçut une manœuvre approuvée par son roi.

 

 

Au prétexte qu'il s'était rangé dans le parti des habitants de Vajii, le roi l'exila et il trouva refuge parmi eux. Il devint même l'éducateur des enfants de nombreuses familles de notables. En manipulant habilement les différentes factions du pays, il parvint à semer la discorde entre elles et ils relâchèrent toute vigilance sur le péril extérieur. Ajatasattu, secrètement prévenu par Vassakara, arriva avec ses forces lorsque le moment fut venu, prenant le pays par surprise et l’annexa. Ajatasattu est l'archétype du monarque pragmatique et avide de pouvoir, nous dirions aujourd’hui d’un dictateur qui n'hésiterait pas à utiliser à ses fins ses contacts avec des personnalités religieuses ou spirituelles. Lorsque son père le roi Bimbisara, aussi fervent partisan du Bouddha, était toujours assis sur le trône de Magadha, il s'allia avec Devadatta qui avait décidé d'assassiner Bouddha puisque celui-ci avait conseillé à son père de ne pas se retirer pour lui transmettre le pouvoir politique et la direction des communautés monastiques.

 

 

Bimbisara était prêt à abdiquer en faveur de son fils Ajatasattu qui était son vice-roi, n'osa pas le faire  sur les conseils de Bouddha. Ajatasattu regretta son crime, l'avoua à Bouddha qui lui pardonna et devint l'un de ses plus chauds partisans !

 

 

Bouddha fit preuve de clémence à son égard et une fois lors d’une visite du roi, prononça un sermon sur les fruits à gagner en renonçant au monde qui est connu sous le nom de Samannaphala sutra.

 

 

 

Nous connaissons un autre exemple où le message de paix de Bouddha ne réussit pas à influencer les événements, toujours de son vivant. Il est rapporté dans le commentaire du Dhammapada qui concerne l'éradication du clan de Bouddha,  les  Sakyas par le roi de Kosala,

 

 

Vidudabha,

 

 

le fils de Pasenadi.

 

 

Celui-ci gardait rancune aux Sakyas qui n'avaient ou n'auraient pas été respectueux à l'égard de son défunt père. Trois fois, Bouddha évita la guerre par sa présence physique aux frontières, provoquant la retraite de Vidudabha et son armée.

 

 

A la quatrième tentative, il n'y était pas et Vidudabha a continué. Face à son armée, les Sakyas, alors profondément influencés par le message de paix de Bouddha, résistèrent mais tirèrent les flèches de leurs arcs en l'air ne voulant causer la mort de personne. Peut-être pensaient-ils que leur attitude déteindrait sur leur adversaire qui s'abstiendrait d'attaquer, Il n'en fit rien et s'ensuivit un massacre en masse.

 

 

Le partage des reliques de Bouddha après la crémation de sa dépouille  fut un autre exemple de la compréhension singulière de son message de paix de la part de ceux qui en revendiquaient la possession (4).

 

 

Certains  d'entre eux étaient des monarques puissants : nous retrouvons Ajatasattu qui se préparait à la guerre pour s’en emparer. La difficulté fut réglée  par le brahmane Dona, un maître spirituel respecté qui avait rencontré Bouddha bien qu'il ne soit jamais devenu son adepte. Il divisa les reliques en huit parties et garda lui-même les urnes.

 

 

Le clan des Mauriyas, probablement les ancêtres de la dynastie dont le grand Asoka émergea plus tard, reçurent les cendres. Sur les stupas funéraires d'origine érigés sur les reliques, un seul, celui près de Kapilavatthu, la capitale des Sakyas, a été identifié après la découverte controversée de ce que l'on pense être une partie des reliques déterré par des archéologues  en 1976.

 

 

Bien que le message original de Bouddha promette la paix finale en tant qu’accomplissement individuel de la transcendance, l’idée ou la vision d’une paix universelle sur terre est apparue assez tôt dans la tradition bouddhiste pâli. Il a la forme du récit légendaire de la règle d'un roi juste (dhammaracha) qui est accompagné du « trésor de la roue » (cakkaratana),

 

 

une sorte de symbole mystérieux du souverain mondial (cakkavartin) et aussi un titre donné à Bouddha en tant qu'enseignant du monde. Ce trésor est une roue fabuleuse à mille rayons, ornée de bijoux qui apparaît à la naissance d'un cakravartin et disparaît à sa mort. Dispositif magique, il transporte le cakkavartin et sa suite sur chacun des quatre continents où il est reçu comme le souverain légitime, avant de retourner dans son palais où il reste comme ornement. Finalement, la roue commence à glisser de sa position, annonçant la fin du règne du roi.

 

 

Cette idée d'un souverain mondial est d'origine obscure née probablement dans les traditions  hindoues bien antérieures au bouddhisme. Au début de son règne, le roi juste parcourt la terre accompagné de la roue et partout où il apparaît, les dirigeants locaux le reconnaissent comme leur seigneur et il règne alors sur tout le monde connu en paix. Ce n'est que s'il se relâche que la roue disparaît, que le désordre et le crime infectent son royaume.

 

 

 

 

 

Dans l'histoire, le premier souverain en tous cas jugé digne de ce titre fut l'empereur Asoka qui régna vers 272 jusqu'à 232 avant Jésus-Christ.

 

 

Il devint le modèle idéal d'un dirigeant juste mais n'acquit pas le pouvoir sur pratiquement toute l'Inde par la magie du cakkaratana. Il unifia le pays par de sanglantes guerres de conquête et seules les horreurs de la dernière qui lui valurent la province de Kalinga (aujourd’hui Odhisha), lui firent alors embrasser l’enseignement de Bouddha.

 

 

Il se tourna vers la « conquête par la loi » (dharma-vijaya), diffusant un message de paix et de tolérance religieuse en visitant personnellement le pays et en prononçant sermons, par ses décrets gravés dans la roche à l'intérieur de son royaume et en envoyant ses missionnaires dans les pays extérieurs.

 

 

Il  encouragea également le culte populaire en construisant de nouveaux stupas partout en Inde dans lesquels il fit enchâsser des parties des reliques du Bouddha tirées des huit stupas d'origine.

 

 

 

Monarque éclairé et diligent, il s'assura que son autorité serait respectée et, à cette fin, mis en place un réseau co;plexe d'agents chargés de l'application de la loi, chargés de faire respecter la morale qui relevaient directement de lui (dharmamahamantra). Il ne désarma pas et maintint une armée efficace et puissante. Mais après sa mort, il est vite devenu clair que ses prédications et ses édits n'avaient guère eu d'influence sur la population. Il n'eut d'ailleurs plus de successeur aussi charismatique et déterminé, ce qui est une constante chez les grandes figures de l'histoire.

 

 

Il est probable que l'éducation que reçurent ses fils et petits-fils les rendit incapables de maintenir ses conquêtes et de garder la cour sous contrôle, L'histoire ou la légende de son fils le démontre et son royaume commença à se désintégrer lentement. L'élan qu'il avait donné ne dura qu'un demi-siècle  après quoi le brahmane et chef de guerre Pusyamitra, commandant en chef de l'armée,

 

 

...tua le dernier Maurya régnant et fonda une nouvelle dynastie appelée Sunga.

 

 

Néanmoins, le bouddhisme, déjà  divisé en de nombreuses sectes, prospéra en Inde pendant encore douze siècles, en partie grâce au soutien de divers chefs régionaux suivant l'exemple d'Asoka et en partie par la réputation des prestigieux centres monastiques de formation tels que Nalanda.

 

 

Le dernier grand maître du bouddhisme et le dernier empereur natif de l'Inde fut Harsavardha (590 - 647) qui favorisa l’école Mahayana.

 

 

Par la suite, la plupart des dirigeants d'un pays fragmenté arrivèrent à la conclusion que leurs intérêts dynastiques étaient mieux servis par leur alliance avec la tradition brahmanique, tandis que les gens ordinaires se sentaient aussi plus proches des brahmanes vivant dans la communauté avec leurs familles que des moines savants isolés dans leurs monastères. Le bouddhisme perdit du terrain et reçut le coup final lors du massacre en masse des moines et de la destruction des monastères et de leurs bibliothèques par les conquérants islamiques envahisseurs au XIe siècle. L'extension du bouddhisme sur la quasi-totalité de l’Inde fut évidemment due à l’influence écrasante de l’autorité d’Asoka qui l'a conduit à sa fortune future dans toute l’Asie.

 

 

Mais Il a également créé une tension interne au sein de ses communautés monastiques. Tout d'abord certains comprenaient son message de paix au sens originel comme un chemin individuel vers la libération des chaînes de la vie, même s'ils comprenaient aussi qu'ils avaient le devoir, motivé par la compassion, de transmettre ce message et aider les autres dans leur pratique. Mais ce message n'était vraiment destiné qu'à une minorité de disciples du Dharma, élitistes pratiquants solitaires dans des ermitages forestiers ou titulaires discrets de monastères consacrés à la pratique méditative; et parfois ils formaient de petits groupes dirigés par un maître de méditation.

 

 

D’autres rejoignaient l'une des institutions monastiques sous patronage royal, peut-être avec une certaine conscience du but ultime de la vie monastique, mais aussi sachant que leur statut et le prestige que leur conférait la protection de la monarchie, leur permettrait par ses liens avec le trône, de jouer un rôle dans l'arène politique ; ce qu'ils n'auraient autrement jamais pu espérer. 

 

Il y avait enfin les opportunistes, ceux dont la motivation principale pour prendre la robe était de bénéficier d'une une vie confortable et surtout oisive.

 

Ces contradictions internes aboutirent rapidement au développement d'écoles de pensée différentes et de divisions sectaires. Ce n'était pas un problème pour le groupe des « mystiques » pour lesquels les pratiques méditatives étaient la préoccupation première et les interprétations doctrinales une question secondaire et provisoire. Pour le deuxième groupe de « politiques » ces différences doctrinales devinrent partie prenante de la politique du pouvoir et conduisirent souvent à des conflits. Ainsi naissent les guerres de religion ! Les « opportunistes » restèrent opportunistes et se placèrent là où soufflait le vent.

 

 

Le développement vers l'Est.

 

Le premier exemple de l'implantation du bouddhisme dans un nouveau pays par l'autorité royale fut la mission qu'Asoka a envoyée au Sri Lanka voisin vers 250 avant JC sous la direction de son fils Mahinda Thera.

 

 

Le roi cinghalais Devanmpiya Tissa (247-207 avant JC) qui était probablement un parent d'Asoka, embrassa immédiatement la nouvelle foi avec toute sa cour et les ordinations de nouveaux moines suivirent bientôt.

 

 

Parmi eux se trouvait l’un des neveux du roi qui fonda pour eux un monastère appelé Mahavihara  près du palais royal d’Anuradhapura.

 

 

Ce fut pendant des siècles au Sri Lanka et encore aujourd'hui source de conflits sanglants, notre propos n'est pas d'en écrire leur l'histoire. Signalons à titre anecdotique l'exécution de 60 moines jetés dans un précipice  sous le roi Kanirajanu (89 - 92 après J.-C.), exemple dramatique des périls qui découlaient de la dépendance des Sangha vis-à-vis de l'autorité royale pour résoudre les conflits internes : ils avaient comploté pour tuer le roi, parce qu'ils n'étaient pas d'accord avec la façon dont il avait réglé un différend monastique !

 

 

Nous vîmes aussi des épisodes au cours desquels les moines appliquèrent l'acte symbolique de « refuser le bol de l'aumône » (pattanikkujanakamma) équivalant à une exmmunication en empêchant ainsi le roi Dahopatissa (650 – 658) de gagner des mérites.

 

 

Des siècles plus tard, en 1959, le meurtre du Premier ministre Bandaranaike par deux moines éminents eut probablement des motifs religieux non élucidés.

 

 

Quittons le Sri Lanka dont l'histoire démontre à suffisance que si le bouddhisme est une religion de paix, la façon dont certains de ses adeptes le perçoivent peut conduire à des guerres dévastatrices.

 

 

Le bouddhisme continua à se répandre en terres lointaines, en particulier plus à l'Est à Suvannabhumi, « le pays de l’or ». Les missionnaires d'Asoka fondèrent un monastère à Thaton en Birmanie autant avec l’appui de la tradition brahmanique que par le biais de contacts commerciaux et de colonies indiennes, avec toujours le facteur décisif du le patronage royal.

 

 

L'histoire des royaumes bouddhistes en Birmanie est celle de guerres permanentes entre eux, souvent suscitées pour des disputes sur la possession des reliques de Bouddha, ou guerres de conquête presque constantes entre des rois dont la plupart professaient le bouddhisme.

 

 

Ne revenons pas sur l'histoire sanglante du bouddhisme en Birmanie, contentons-nous de parler d'un épisode qui nous conduit directement au Siam. L'exemple le plus significatif d'un monarque belligérant et pieux bouddhiste est celui du fondateur de la dernière dynastie birmane, Alaungpaya (1752 - 1760), bodhisattva autoproclamé,

 

 

il unifia la Birmanie dans des guerres sanglantes et en 1759 attaqua Ayutthaya au Siam qu'il ne considérait pas comme un véritable royaume bouddhiste. À sa mort, son fils Hsinbyushin (1760-1776) acheva la tâche en détruisant presque totalement Ayutthaya en 1767 et en déportant ses habitants par milliers.

 

 

Il fit fondre les statues de Bouddha pour en extraire de l'or. De retour chez lui, cependant, il a reconstruit le Shwedagon Dagoba, qui avait été endommagé par un tremblement de terre, et l'a agrandi, C'est un haut lieu du bouddhisme birman dont la construction fut le fruit de pillages.

 

 

Brisons là ! Le pays, rebaptisé Myanmar, vit maintenant sous un régime militaire aussi bouddhiste que brutal. Le bouddhisme populaire et monastique y est autorisé à fonctionner tant qu'il s'abstient de s'engager dans la politique. Cela y a amélioré la pratique de la méditation de sorte que certains centres de méditation birmans ont acquis une grande réputation même à l'étranger, y compris parmi les bouddhistes occidentaux. Grand bien leur fasse mais les événements récents du début de cette année 2021 nous replongent dans la violence.

 

 

Au Siam.

 

Revenons très rapidement sur son histoire. Le territoire de ce qui est l'actuelle Thaïlande fut dans les temps les plus anciens occupé par le royaume bouddhiste du Dvaravati avec une population majoritairement mône.

 

 

Ses débuts remontent à l'introduction légendaire du bouddhisme à Suvannabhumi par les missionnaires d'Asoka. C’était une  véritable « terre d’or », mais où exactement était-elle située ? En Birmanie ou au Siam ? Elle s'était enrichie par le commerce de transit plutôt que par la conquête et exerça une grande influence culturelle au loin.

 

 

Le bouddhisme Theravada se propagea au Cambodge, au Laos et au Vietnam. Vers la fin du XIIIe siècle, le Dvaravati fut absorbé par le royaume thaï de Sukhothai qui avait été fondé par des migrants thaïs du sud de la Chine qui adoptèrent rapidement la civilisation bouddhiste du Dvaravati bien supérieure à la leur. Le roi le plus célèbre du royaume de Sukhothaï fut Ramkhamhaeng (1279-1318).

 

 

Il étendit son royaume jusqu'à Lampang, Phrae et Nan au nord, Phitsanulok et Vientiane à l'est, le royaume de Nakhon Si Thammarat au sud, les royaumes môn de ce qui est maintenant le Myanmar à l'ouest, et le golfe du Bengale au nord-ouest bien qu'à cette époque la notion de frontières fut assez floue et que l'aire politique d’un royaume fut plutôt centrée sur la puissance de la capitale elle-même. Le grand royaume de Ramkhamhaeng visait à affirmer la domination siamoise sur l'Asie du Sud-Est continentale.

 

 

L'extension de son royaume résulta  en partie par conquêtes et en partie par la diplomatie. Il se révéla être un dirigeant bon et juste. Bouddhiste fervent, il confiait une fois par semaine son trône pour une journée à un moine pour y prêcher. Mais les fortunes ultérieures de ce royaume bouddhiste presque idéal démontrèrent une triste réalité : un État basé sur une idéologie pacifique ne survit pas longtemps.

 

 

Le souverain suivant, Loe Thai ou Li Thaï (1318-1347) n'a jamais utilisé la force et reçut le titre de dhammaraja par le sangha mais il perdit son emprise sur toutes les provinces gagnées par son père.

 

 

Il est l'auteur du traité de cosmologie connu sous le nom de Traiphum Phraruang (ไตรภูมิพระร่วงc’est-à-dire les trois mondes du roi Ruang.  Li-Thai est considéré comme l’un des piliers de la religion comme le sera son lointain successeur, le roi Mongkut, qui pensait en être la réincarnation. Il y met en parallèle le cosmos hiérarchique avec l'ordre social sur terre dirigé par le roi juste qui prendrait soin du matériel ainsi que du bien-être spirituel de ses sujets, en gardant en vue pour eux le but du nirvana (5).

 

 

Dès qu'il monta sur le trône, il choisit le chemin de la bouddhéité totale. Il observa les  préceptes comme un moine et les incorpora dans l'administration, espérant qu'il gagnerait des vassaux infidèles par sa vertu. Au lieu de cela, son vassal nominal d'Ayutthaya  incorpora Sukhothai dans son nouveau royaume. Li Thai n'offrit aucune résistance. Il dut  reconnaître la suzeraineté du prince d'U-Thong, fondateur d'Ayutthaya. Les rois de Sukhothai ne furent dès lors plus que de simples gouverneurs de provinces, vassaux d'Ayutthaya qui soumit définitivement le royaume en 1378 et l'annexa définitivement en 1438.

 

 

On doit à Li Thai  la représentation de Bouddha  (le  Phraputtachinnarat (พระศรีรัตนมหาธาตุ) qui se trouve toujours au Wat Mahathat à Pitsanulok, probablement la plus belle du pays. La légende raconte que ce Bouddha versa des larmes de sang lorsque  le rêve d'un royaume de Sukhothai devenu royaume de paix bouddhiste fut brisé.

 

 

Ayutthaya conquit par la force des armes Angkor au Cambodge (1431-1432) et en ramena de nombreux courtisans khmers, commis, artistes et artisans avec des brahmanes qui importèrent le cérémonial fondé sur l'idée du statut divin du roi comme devaraja, ce qui impliquait prosternations de tous les sujets devant lui pour qu'ils ne voient pas son visage. Mais le Traiphun de Li Thai continua également à être utilisé pour légitimer le règne du roi sur la population bouddhiste aux yeux de laquelle c'était sa possession des reliques et des statues sacrées du Bouddha qui lui donnait son pouvoir. Nous connaissons la chute de 1767.

 

 

Surgit alors un gouverneur provincial d'origine chinoise qui se révéla être un génie militaire, réussit à réunir une armée de volontaires et à reconstruite l'empire siamois en quatre ans, conquérant en outre de nouveaux territoires. Il  régna à Bangkok sous le nom de Phraya Taksin. Mais épuisé par sa campagne, il se tourna vers la prière, le jeûne et la méditation et l'on en vint à croire qu'il avait atteint la sainteté. Cependant, il exigeait toujours le strict respect de l'étiquette royale même de la part des moines. Ceux qui étaient en désaccord étaient fouettés et condamnés aux travaux forcés mais il obtint tout de même le soutien d'une partie du clergé probablement par opportunisme. En définitive, il se révéla incapable de diriger les affaires de l'État et fut déposé par un coup d'État militaire.

 

 

Le trône tomba alors au général Chakkri qui avait retrouvé, lors de ses campagnes militaires sous le règne de Taksin, une précieuse statue de Bouddha au Laos ce  qui était considérée comme de bon augure. Il s'agit du  « Bouddha d’émeraude », le trésor national le plus précieux de la Thaïlande et son palladium.

 

 

Il régna sous le nom de Rama Ier (1782-1809) et fut fondateur de la dynastie toujours régnante,

 

 

Venons-en rapidement à Rama IV (1851-68), plus connu sous le nom de roi Mongkut. Il  avait été moine pendant 27 ans avant d'être appelé à monter sur le trône. Après avoir réformé le sangha, il conduisit le pays sur la voie de sa modernisation, le sauvant ainsi de la proie des puissances coloniales concurrentes.

 

 

A l'inverse de ses prédécesseurs,  Il voyait la justification de la puissance royale non pas dans les théories de Traiphun ou dans la possession de reliques et de statues sacrées, mais dans l’intégrité morale du monarque, sa compréhension des lois karmiques et sa pratique spirituelle. Ses successeurs bénéficièrent tous d'une éducation approfondie en particulier dans les pays occidentaux, Bien qu'il y ait eu des hauts et des bas, la Thaïlande sous la dynastie Chakkri a peut-être été un exemple de ce que, d'une manière limitée, un équilibre peut être atteint, au moins pour un temps, entre le patronage de l'État et l'autonomie du gouvernement et le Sangha, en tenant compte des besoins matériels et spirituels des gens.

 

 

A l'Est

 

L'histoire du bouddhisme dans le reste de l'Asie déborde le cadre de ce blog mais nous n'y trouvons pas exactement l'esprit du message pacifique du bouddhisme.

 

 

N'en disons que quelques mots, Son entrelacement avec des influences brahmaniques a  produit des réalisations stupéfiantes, telles que l'hindou Angkor Wat  et le Bayon bouddhiste au Cambodge.

 

 

Mais que ce soit au Cambodge, en Corée, en Chine au Japon, nous constatons l'existence de variantes de bouddhisme qui ne conduisirent ni à la paix ni à la sérénité. Il est tout de même singulier que le saint bouddhiste fondateur du monastère de Shaolin en Chine, y  créa un centre d'arts martiaux tant pour les moines que pour les gardes du corps pour des fonctionnaires du gouvernement ou de riches marchands,

 

 

Tout aussi singulier fut le développement au Japon du bouddhisme Zen dont les méthodes d'entraînement devinrent populaires auprès de la classe guerrière des samouraïs.

 

 

La capacité de concentration parfaite jointe à un détachement simultané des émotions  et de l'indifférence personnelle à l'issue du combat par rapport à sa propre survie fit des  samouraïs de redoutables guerriers insensibles à l'effusion de sang et tout  danger. Les kamikazes de la deuxième guerre mondiale en furent un autre exemple,

 

 

Une implication comparable des institutions bouddhistes dans la violence comme au Japon n'a son parallèle qu'au Tibet. Les Dalaï Lamas successifs y instaurèrent un régime de terreur théocratique autoritaire et esclavagiste jusqu'à l'invasion par la Chine dont les habitants n'ont pas eu non plus à se louer. Le personnage du dernier Dalaï Lama est d'ailleurs vivement  contesté.

 

 

Le message crucial du bouddhisme, à savoir que le monde ne peut jamais devenir un lieu pacifique pour tous et que la vraie paix, la paix du nirvana, réside dans la transcendance et n'est atteinte qu'individuellement, n'a pas vraiment pu être contredit.Le rêve d'un monde pleinement pacifié manifesté surtout dans le bouddhisme Mahayana, vœu du Bodhisattva de sauver le monde entier - tous les êtres jusqu'au dernier brin d'herbe. Cela signifierait la transformation de tout l'univers en un royaume spirituel, une entreprise impossible si elle est prise à la lettre. Il en est ainsi chez les chrétiens.

 

 

Que penser de ce survol rapide ? Nous vivons dans un monde de conflits et de violence et les idéologies pacifiques ne gagnent jamais à quelque niveau que ce soit, encore moins au niveau mondial. Le message bouddhiste est pourtant  un message de paix. Nulle-part dans les sources bouddhistes authentiques, il n'y a  de plaidoyer pour la guerre, et la notion de « guerre juste» y est inconnue.

 

 

Ce n'est pas Bouddha qui a dit « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère,… et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison ». C'est le Christ (6).

 

 

Et quelles que soient les guerres menées dans les pays bouddhistes, si elles furent souvent religieuses, leur motivation fut aussi souvent politique et économique.

 

En dehors des subtilités doctrinales, si l'on plonge dans les systèmes philosophiques du bouddhisme, le fait fondamental demeure que le bouddhisme est une doctrine de paix à tous les niveaux.

 

En revanche, il faut bien le dire, les traditions théistes sanctionnent les guerres à des fins religieuses. Jéhovah a ordonné à son peuple élu de s’emparer de la terre promise par une conquête sans merci qui continue.

 

 

Le jihad islamique pour glorifier Allah combattit contre les infidèles sur trois continents pendant des siècles et est toujours présent.

 

 

Les guerres de religion au sein du christianisme - qui a inventé la notion de guerre juste dès ses débuts - ne se sont éteintes qu'avec les soi-disant « lumières » européennes au XVIIIe siècle, bien que des violences sporadiques motivées par la religion se produisent encore, comme en Irlande du Nord

 

 

...et, depuis seulement le début de ce siècle en Corée du sud où le christianisme est jeune et donc une partie de ses fidèles sont enclines au militantisme plus ou moins violent à l'encontre des bouddhistes.

 

 

Doit-on en déduire que seuls des gouvernements laïques peuvent imposer la paix face aux religions qui chacune pour elle-même prône la possession exclusive de la vérité et continuent à conserver leur emprise sur de larges pans de l’humanité.

 

 

Le bouddhisme semble gagner des adeptes individuels dans le monde entier, mais sur la scène mondiale, son message de paix reste, malheureusement, aussi impuissant maintenant qu'il l'a été dans toute l'histoire connue.

 

Nous ne cherchons pas à refaire le monde

 

Le vingt-et-unième siècle sera religieux ou ne sera pas aurait dit un athée notoire, André Malraux, prophétie que nous pourrions reprendre en compte, si elle signifiait bien que les deux premiers millénaires n’eussent pas été s’ils n’avaient été religieux. (7)

 

 

La cité bouddhiste idéale de Li-Thai ne rejoint-elle toutefois pas celle de Fustel de Coulanges, la  cité idéale qu’il décrit dans La cité antique ? « Dès la plus haute antiquité, le fait religieux fut inséparable du phénomène de civilisation. L’idéal religieux épousait les formes de la vie civique et l’accomplissement parfait d’une vie d’homme ne se concevait qu’en parfaite harmonie avec sa vie religieuse, familiale, civile, militaire et culturelle. Le destin des corps et des âmes était dicté par l’adhésion totale des individus à la communauté, à sa hiérarchie, à ses règles à ses rites ».

 

 

Pour autant d'ailleurs qu'elle ait bien existé, cette idéale cité antique s'est écroulée dans l'épouvantable dégradation de la fin de l'Empire romain, détruit autant par ses barbares de l’intérieur que par ceux de l’extérieur qui n’eurent  plus qu’à ramasser le fruit comme un fruit pourri tombé de l’arbre.

 

 

Mais dans sa préface, l'historien avertit le lecteur de l'erreur qui consiste à examiner les mœurs des peuples de l'Antiquité en se référant à celles d'aujourd'hui, alors que l'étude de ces peuples nécessite de faire abstraction de nos préjugés pour ne s'en tenir qu'aux faits. Nous nous devons – historiens du dimanche – de faire nôtres les propos de ce grand historien : « Nous ne manquons guère de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les regardons à travers les opinions et les faits de notre temps. Pour connaître la vérité sur ces peuples anciens, il est sage de les étudier sans songer à nous, comme s'ils nous étaient tout à fait étrangers, avec le même désintéressement et l'esprit aussi libre que nous étudierions l'Inde ancienne ou l'Arabie »…

 

Même avant que la paix finale du nirvana ne soit atteinte par un individu, il peut atteindre la paix de l'esprit dans le monde turbulent au milieu des vicissitudes personnelles mais le vrai bouddhisme n'a pas établi la paix dans le monde au cours de ses 2500 ans d'existence et ne peut pas l'imposer à une humanité réticente.

 

SOURCES

 

En dehors de deux articles que nous avons directement consacrés au sujet …

 

A 415- BOUDDHISME ET NON-VIOLENCE : MYTHE OU RÉALITÉ ?

A 417- UNE FRANGE DU BOUDDHISME EN THAÏLANDE JUSTIFIE LA VIOLENCE EXTRÊME : « TUER UN COMMUNISTE N'EST PAS UN PÉCHÉ » (ฆ่าคอมมิวนิสต์ ไม่บาป).

 

Et d’un autre moins directement :

A 419- LA RÉVOLTE DES « SAINTS » DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE EN 1900 : DES MAGICIENS ET DES PROPHÈTES ?

…nous avons naturellement utilisé nos nombreux articles sur l’histoire du Siam et le bouddhisme.

Pour le reste, le volumineux  « Dictionnaire du bouddhisme » de l’Encyclopaedia Universalis est une source précieuse.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article A 415- BOUDDHISME ET NON-VIOLENCE : MYTHE OU RÉALITÉ ?

(2) Voir notre article A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html

(3) Le Mahaparinibbana  est un  sutra bouddhique qui fait partie du Digha Nikaya du Tipitaka. Il relate la fin de la vie de Bouddha (son   nirvana). C'est le sutra le plus long du canon pâli.

(4) Voir notre article A 253- DES RELIQUES DE BUDDHA ET DE LEUR BON USAGE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-253-des-reliques-de-buddha-et-de-leur-bon-usage.html

(5) Voir notre article  A 384 - LA COSMOLOGIE BOUDDHISTE DU ROI LI-THAI (1347-1368) EST TOUJOURS PRÉSENTE EN THAÏLAND

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-384-la-cosmologie-bouddhiste-du-roi-li-thai-1347-1368-est-toujours-presente-en-thailande.html

(6) Mathieu X – 34 et encore « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division » (Luc XII – 51) et, plus imagé « Et il sortit un autre cheval, roux. Celui qui le montait reçut le pouvoir d'enlever la paix de la terre, afin que les hommes s'égorgeassent les uns les autres; et une grande épée lui fut donnée » (Apocalypse VI - 4).

 

 

(7)  Des interrogations se posèrent sur la phrase exacte prononcée par Malraux. A-t-il dit : « Le XXIe siècle sera religieux » ou « Le XXIe siècle sera spirituel »? Débat sans fins sur le sujet et sur les différences de sens entre « spirituel » et « religieux », mais nul ne sait si Malraux l’a vraiment prononcé. Il l’a en tous cas récusé dans une interview accordée au journaliste Pierre Desgraupes publiée dans le magazine en novembre 1975 :   « On m’a fait dire…  Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien ».

Selon André Frossard dans « Le Point »   du 5 juin 1993 : « la phrase de Malraux sur le XXIe siècle a bien été dite, j’en témoigne, puisqu’elle a été prononcée devant moi, au cours d’une conversation dans le bureau de la rue de Valois. Je ne me souviens pas de la date (en mai 1968, je crois), mais je me souviens de Malraux me disant, à propos des événements: La révolution, c’est un type au coin de la rue avec un fusil; pas de fusil, pas de révolution. Puis, passant comme toujours de l’histoire à la métaphysique, il a eu la fameuse formule que l’on cite toujours de façon inexacte. Il n’a pas dit : « Le XXIe siècle sera religieux… ou spirituel… », mais « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas », la différence est fondamentale !

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 22:54

 

Nous avons il y a quelque temps abordé une question fondamentale en pays bouddhiste, celle de la non-violence. Qu’en est-il dans cette religion d’amour et de compassion et ne faut-il pas aborder la question avec un certain recul ? (1)

 

 

Il y a incontestablement des aspects ou des épisodes de violence dans le bouddhisme.

 

 

Nous retrouvons la  notion de « mal nécessaire » : Le pasteur théologien  Dietrich Bonhoeffer a écrit : « Il y a pire que faire le mal : être mauvais. » En ces mots, il a défendu sa participation à un complot visant à assassiner Adolf Hitler pendant la seconde guerre Mondiale. Un assassinat est un mal, mais certains, notamment Bonhoeffer, avaient estimé que dans le cas présent, c'était un mal nécessaire au vu du mal bien plus grand.

 

 

Nous allons retrouver cette notion de « mal nécessaire » en surabondance dans la Bible même, religion d’amour (!).

 

 

Le meurtre, mal nécessaire.

 

Dieu avait dicté à Moïse le 5e commandement du décalogue « tu ne tueras pas ». Peut-on faire le mal pour arriver à ce que l’on considère comme un bien ?

 

 

Citions cet exemple biblique de ce qui fut un génocide organisé par Dieu lui-même : « Or, au milieu de la nuit, le Seigneur fit périr tout premier-né dans le pays d’Égypte, depuis le premier-né de Pharaon, héritier de son trône, jusqu'au premier-né du captif au fond de la geôle, et tous les premiers-nés des animaux »  (2). Ce fut la dixième plaie d’Égypte à la suite de laquelle le pharaon libéra les Hébreux des chaînes de l’esclavage.

 

 

 

 

Le mensonge, mal nécessaire.

 

Le huitième commandement nous dit « tu ne mentiras pas ». Il n’y a pas de mensonge excusable disent les théologiens chrétiens et pourtant Rahab la prostituée a menti au roi de Jéricho afin de protéger les espions hébreux cachés sous son toit (3). Par la suite, quand Israël a détruit la ville, Dieu a épargné Rahab et sa famille. Ses mensonges étaient-ils un « mal nécessaire » ? 

 

 

Ces exemples bibliques pourraient assurément se retrouver dans les écrits bouddhistes canoniques mais nous avons plus de facilités à feuilleter la Bible que les Jatakas. Nous ne nous lancerons pas non plus dans un débat philosophique (4). Nous avons essayé de décrire de façon sereine des situations dans lesquelles ou devant lesquelles une partie significative des bouddhistes thaïs a pu préconiser et se lancer dans la violence extrême.

 

 

LE MOUVEMENT NAWAPHON (ขบวนการนวพล  - khabuankan nawaphon).

 

 

C’est un premier mouvement ouvertement paramilitaire que l’on pourrait qualifier d’activiste ou comme appartenant à la « droite extrême ».

 

Il en est deux traductions possibles : le « mouvement des forces nouvelles » ou « le mouvement de la neuvième force » (5). Le 9 fait évidemment référence au roi régnant, 9e de la dynastie.

 

 

Le mouvement a été créé en 1974 par Watthana  Khiaowimon (วัฒนา เขียววิมล)

 

 

...à l’instigation probable du Commandement des opérations de  sécurité intérieure  (กองอำนวยการรักษาความมั่นคงภายใน - kongamnuaikan raksakhwamankhongphainai) et avec le concours du lieutenant-colonel Suraphon Chulalaphram (สุรพล จุลละพราหมณ์) commandant de la police des frontières (การตำรวจตระเวนชายแดน - kantamruat trawen chaidaen),

 

 

le général Saiyud Kerdphol  (สายหยุด เกิดผล),

 

Le lieutenant général Wanlop Rojanawisut (พล.อ. วัลลภ โรจนวิสุทธิ์), chef des services d’information de l’armée (เจ้ากรมข่าวกองทัพทหาร - chaokromkhao kongthapthahan)

 

 

et le lieutenant-général Samranphaythayakun (สำราญ แพทยกุล)

 

 

...en collaboration plus ou moins étroite avec Thanin Kraivichien (ธานินทร์ กรัยวิเชียร) devenu premier ministre en 1976 et anti-communiste virulent.

 

 

Le mouvement tout à la fois bouddhiste, royaliste et nationaliste, en coopération avec l’OTASE  (Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est ou pacte de Manille) est mis en place entre 1954 et 1977, en soutien à la monarchie et la lutte contre le communisme.

 

 

Le mouvement, tout en étant hostile à la démocratie parlementaire, participa néanmoins aux élections de 1976 sous le nom  « parti Thammathipat » (พรรคธรรมาธิปัตย์).

 

 

On lui prête  un rôle majeur dans les massacres du 6 octobre 1976.

 

 

Wattana Khiaowimon était  né le 11 septembre 1944 dans le district de Nong Khae dans la province de  Saraburi  (อำเภอหนองแค จังหวัดสระบุรี). Son éducation primaire se fit au temple de son village (wat khonchangok - วัดขอนชะโงก).

 

 

Nous le retrouvons ensuite au lycée Mansriwittaya à Bangkok (โรงเรียนแม้นศรีวิทยา กรุงเทพฯ)

 

 

puis au lycée catholique Malasawan dans le district de Ban Na, province de Nakhon Nayok (โรงเรียนมาลาสวรรค์ - อำเภอบ้านนา แจังหวัดนครนายก),

 

 

puis au lycée Amnuay Silpa à Bangkok (โรงเรียนอำนวยศิลป์).

 

 

Puis ensuite il va aux États-Unis où il obtient un diplôme d’ingénieur en 1966 à l’Université de Becker Field en Californie. Il obtient ensuite un diplôme d’ingénieur en économie à l’Université de Sacramento en Californie.

 

 

Il obtient encore en 1969  une maîtrise en étude des civilisations asiatiques et africaines de l’Université de Sital Hall dans le New Jersey

 

 

...et enfin en 1970 il obtient un doctorat en administration et gestion de l'Université Walden à Minneapolis.

 

 

Bardé de diplômes, il était devenu Président de l’association des étudiants thaïs aux États Unis. Il a ou aurait en  cette qualité côtoyé le vice-Président Spiro Agnew et eu des contacts étroits avec la CIA qui participa probablement au financement de son mouvement.

 

 

Au retour de Wattana Kiewvimol en Thaïlande en 1974 ces liens ne manquèrent pas d’impressionner les organisations militaires locales. Ses liens étroits avec l’agence de renseignement américaine lui donnèrent accès à des informations secrètes ou confidentielles qui lui assurèrent son succès auprès des militaires d’autant qu’engagé dans la sauvegarde de la nation, de la monarchie et du bouddhisme et la défaite du communisme et  n’était pas un  parti politique il échappait au mépris traditionnel attaché aux partis engagé dans de futiles querelles parlementaires.

 

 

Son mouvement reçut le soutien de la classe commerciale et du monde des affaires ainsi que d’une partie au moins du clergé bouddhiste hostile à d’éventuelles réformes sociales pouvant porter atteinte à leurs privilèges. Il reçut le soutien prestigieux du moine Kittiwuttho Bhikkhu (กิตติวุฑ โฒภิกขุ) sur lequel nous allons revenir.

 

 

Il aurait été désigné comme consul honoraire du Tanganyika, ce qui est singulier et du Portugal, ce qui l’est beaucoup moins (6).

 

 

La question de son financement faute de documents précis, ne peut reposer que sur des hypothèses : C.I.A très probablement, Portugal vraisemblablement, fourniture officieuse de matériel de la part de certains éléments de l’armée.

 

 

Au milieu des années 70, le mouvement aurait compté 500.000 adeptes. Il a joué un rôle clé dans l'agitation anti-communiste  qui a conduit au massacre de l'Université Thammasat  connu sous le nom « événements du 6 octobre 1976 » (เหตุการณ์ 6 ตุลา hetkan hok tula), dans lequel des membres de l'organisation furent directement impliqués. Après le coup d'État militaire qui suivit sa popularité diminua.

 

 

Partant de l’idée que les Thaïs considéraient la politique et les partis politiques comme des institutions corrompues, les dirigeants de Nawaphon qualifièrent toujours le groupe de  « mouvement » et surtout pas de « parti politique » soulignant que s’il s’impliquait dans les « affaires d’état »  (kan chat  - การ ชาติ), il ne s’intéressait pas à la politique (kan muang - การเมือง).

 

 

Comme le Centre national des étudiants de Thaïlande (sunnisitnaksueksa  haengprathetthai - ศูนย์ นิสิต นักศึกษา แห่ง ประเทศไทยขauquel il était plus ou moins lié, son action débordait Bangkok, s’adressant aux villes de province et aux districts plus qu’aux villages par l’organisation de réunions de masse.

 

 

Structuré d’une façon similaire au parti communiste, en cellules indépendantes entre elles, ils cherchèrent à recruter des acteurs potentiels  au niveau local. Il revendiqua après 1975 avoir plus d'un million de membres actifs. Bien que ce chiffre ait pu être gonflé, il ne fait aucun doute qu'en moins d'un an, Nawaphon était devenu une nouvelle institution politique ultranationaliste très puissante.

 

Si les sources de financement n’ont jamais été claires, il est certain en tous cas que le mouvement ne connut jamais de difficultés financières.

 

Doté d’un incontestable talent oratoire, Wattana concentrait son énergie en organisant des réunions dans les villes de province : Sur l'estrade devant la foule se trouvaient le drapeau national et des photographies du roi et de la reine. Microphone à la main, il exhortait les foules sur un ton de colère et de loyauté : « Aimez-vous votre roi? Aimez-vous la Thaïlande? Détestez-vous le communisme ? ». La réponse à chaque question était un rugissement d'assentiment. « Alors allez-vous signer une pétition pour votre roi et votre pays avant que les communistes n’envahissent la Thaïlande ? »

 

 

Les signatures arrivaient par centaines et chacune était considérée  comme une adhésion à Nawaphon. Des membres étaient sélectionnés pour suivre des cours de formation politique. Dans de nombreuses réunions, on aurait remarqué des membres de l’armée ou de la police en tenue civile.

 

 

Chaque « Nawaphon » - le mot était aussi utilisé pour désigner les membres - était responsable du recrutement de dix membres supplémentaires. Les membres d'un groupe, reprenant la structure cloisonnée du Parti communiste clandestin, pouvaient ne pas se connaître de groupe à groupe. Idéalement, chaque groupe de village devait réunir 50 membres, chaque sous-district 1000 membres et chaque district 10.000 membres.

 

Les organismes officiels militaires ou policiers ont probablement cessé de soutenir officiellement et officieusement Wattana et Nawaphon. Quel que fut le régime que connut la Thaïlande après les événements de 1976, il fut toujours un régime militaire plus ou moins musclé et les militaires ont tout à craindre d’un mouvement de masse animé par un chef charismatique pouvant s’opposer à la clique militaire…

 

 

 

LE MOUVEMENT DES BUFFLES ROUGES (ขบวนการกระทิงแดง - khabuankan krathingdaeng)

 

 

Le mouvement apparaît comme la branche « jeunesse » du précédent même si les origines furent différentes. Il a été fondé après les événements du 14 octobre 1973 par le commandement de la sécurité intérieure (กองบัญชาการรักษาความมั่นคงภายใน - kongbanchakan raksakhwammankhongphainai) pour lutter contre le communisme.

 

 

Ses dirigeants auraient été en rapports directs avec les services secrets américains, et le colonel Sutsai  Hatsadin (สุตสาย หัสดิน)

 

 

et un civil, Phadet  Duangdi (เผด็จ ดวงดี)  

 

 

...coiffaient essentiellement des étudiants de Bangkok. Spécialisés en quelque sorte dans les bagarres de rues, nous les retrouvons lors des événements du 14 octobre 1973 et les massacres de l’Université Thammasat du 6 octobre 1976. Le rouge est leur couleur, celle qui symbolise la nation dans le drapeau tricolore thaï. Leur mot d’ordre est simple « lutte contre l’impérialisme communiste » (แนวร่วมต่อต้านจักรวรรดินิยมคอมมิวนิสต์ - naeoruamtotanchakkrawatniyom khommionit).

 

 

Ils sont réputé avoir participé à de nombreux combats de rue contre des gauchistes. On leur attribue le 21 mars 1976 le lancement d’une bombe contre des manifestants de gauche qui aurait entraîné la mort de quatre militants étudiants (7). Ils bénéficiaient ouvertement de l’immunité pénale.

 

 

LES VILLAGES SCOUTS (ลูกเสือชาวบ้าน  - luksuachaoban)

 

 

C’est une organisation beaucoup plus respectable. Parrainé par le Roi et la Reine à partir de 1971 pour promouvoir l’unité nationale, il avait été créé en 1954 par la police des frontières (ตำรวจตระเวนชายแดน - tamruattrawen chaidaen), des sortes de milices villageoises  destinées à assurer la sécurité dans les villages face à la menace aux frontières du parti communiste.  Il s’est ensuite répandu sur tout le territoire. A partir de 1974, il est sous la responsabilité du Commandement de la sécurité intérieure (กองอำนวยการรักษาความมั่นคงภาย - kongamnuaikan raksakhwammankhongphai).

 

 

Ils avaient suivi le modèle des organisations de défense « de base » du Sud-Vietnam. Leur chef suprême était le Roi qui visitait souvent leurs unités et leur remettait foulards et drapeaux. Ils étaient les yeux et les oreilles du Ministère de l’intérieur. Entre 1971 et 1985, plus de dix millions de Thaïs adultes avaient suivi leur formation.

 

 

Lors des événements du 6 octobre 1976, le groupe fut comme les deux précédents impliqué dans le lynchage d'étudiants à l'université de Thammasat ce qui fut le prétexte à leur dissolution après le coup d’État de 1976.

 

 

LE SOUTIEN DU BOUDDHISME « ACTIVISTE »

 

 

Phrathepkittipanyakhunthemkittisak Charoensathaporn (พระเทพกิตติปัญญาคุณ นามเดิม กิติศักดิ์ เจริญสถาพร) et surtout connu sous le nom de  Kittiwuthotphikkhu (กิตติวุฑโฒ ภิกขุ). Il fut abbé assistant au temple royal de première classe Watmahathatyuwararangsaritratchaworamahawihan (วัดมหาธาตุยุวราชรังสฤษฎิ์ราชวรมหาวิหาร) à Bangkok

 

 

et directeur du Chittaphawan College (จิตตภาวันวิทยาลัย) dans la Province de Chonburi (จังหวัดชลบุรี)

 

 

 

Il naquit  le 1er juin 1936 dans le sous-district de Bangsaipa (บลบางไทรป่า), district de Banglen, dans la province de Nakhonpathom (จังหวัดนครปฐม) dans une famille nombreuse. Il fit ses quatre premières années d’études à l’école de Banglen. Il étudia ensuite le Dharmakaya sous l’égide  de Phra Mongkhonthepmuni (พระมงคลเทพมุนี)

 

 

et fut ordonné le 14 juin 1957 au temple de Paknam Phasicharoen (วัดปากน้ำ ภาษีเจริญ) à Bangkok à l’occasion du 2500e anniversaire de l’ère bouddhiste.

 

 

Il étudia ensuite la métaphysique à l’école Phraapidhammamahathatwittayalai (พระอภิธรรมมหาธาตุวิทยาลัย) du temple Wattmahathatyuwaratrangsarit (วัดมหาธาตุยุวราชรังสฤษฎิ์) toujours à Bangkok.

 

 

Il est nommé professeur de métaphysique le 1er juin 1960. En compagnie d’autres érudits, il contribua au développement de l’éducation monastique et de l’étude des textes sacrés. En 1967, il fonde le  Chittaphawane College (จิตตภาวันวิทยาลัย) à Chonburi  et atteint une notoriété nationale.

 

 

 

Dès avant les incidents de 1973 et 1976, il déclarait volontiers que tuer un communiste n’était pas un  péché (ฆ่าคอมมิวนิสต์ ไม่บาป  - Khakhommionit  maibap) s’attirant la sympathie des membres de Nawaphon et des Buffles rouges, leur slogan favori contre les étudiants qui protestaient contre le retour du maréchal Thanom Kittikachorn. Sa dialectique était claire : tuer un communiste ou un gauchiste ne faisait pas perdre des mérites car il ne s’agissait pas d’êtres humains.

 

Ceux qui s’attaquent à la nation, la religion ou la monarchie,  ne sont pas des êtres humains. Les tuer, c’est tuer le diable Mara (มาร), c’est un devoir pour tous les Thaïs. Si un meurtre fait perdre des mérites, cette perte est légère par rapport aux mérites que l’on gagne en faisant un  acte qui sert la nation, la religion et la monarchie. Il a une comparaison audacieuse : « quand nous tuons un poisson pour le faire cuire et le placer dans le bol d'aumône d’un moine, nous prenons une vie et perdons des mérites, mais lorsque nous le plaçons dans le bol d'aumône d'un moine, nous gagnons beaucoup plus de mérite ». Si à l’origine, son bouddhiste militant ne semblait pas avoir une saveur explicitement anticommuniste, il semble que ce soit les événements de la période entre octobre 1973 et vers le milieu de 1975 qui l'ont conduit à devenir farouchement anticommuniste et à soutenir les mouvements qui cherchait à détruire, par la force si nécessaire, les ennemis de la religion, de la nation et de la monarchie.  Son rôle actif au soutien de Nawaphon intervient après les victoires communistes au Sud-Vietnam et au Cambodge en avril 1975.  À la fin de cette année-là, il se déclare ouvertement chef spirituel du mouvement Nawaphon, légitimant ainsi l'organisation aux yeux des fidèles bouddhistes. La presse « libérale » et quelques députés  ont appelé le patriarche suprême et la hiérarchie à enquêter sur lui et à le réprimander mais finalement aucune action n'a jamais été entreprise à son encontre. Néanmoins à la fin de 1976, il modifia sa position agressive au profit d’une attaque idéologique intensifiée contre le communisme en tant qu'ennemi de la nation, de la religion et de la monarchie mais ses propos restèrent explosifs (8).

 

 

Les religions « de paix » confrontées à la violence ?

 

Né dans un contexte de non-violence dès sa naissance, le bouddhisme n’a pas manqué de céder à la violence, c’est une question  que nous avons longuement traitée (1).

 

Le christianisme marqué en particulier par le « sermon sur la montagne »

 

 

...et le précepte du Christ « Si l'on vous frappe sur la joue droite, tendez la joue gauche » a également marqué par la violence notamment au cours des Croisades (9). 

 

 

Aucune religion n'a le monopole de la guerre ni celui de la paix. Elles ont toutes été confrontées à cette question en ce compris les plus pacifiques, le bouddhisme n’y a pas échappé.

 

 

SOURCES

 

Nous avons consacré plusieurs articles à cette période chaotique qui vit le régime trembler sur ses bases.

 

228. COMPRENDRE LA RÉVOLTE POPULAIRE DU 14 OCTOBRE 1973 EN THAÏLANDE QUI MIT FIN À LA DICTATURE DU MARÉCHAL THANOM.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/228-comprendre-la-revolte-populaire-du-14-octobre-1973-en-thailande-qui-mit-fin-a-la-dictature-du-marechal-thanom.html

 229-1 - LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DE 1973 A 1976 : DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS : PREMIER ÉPISODE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/229-1-les-evenements-politiques-de-1973-a-1976-du-14-octobre-1973-au-6-octobre-1976-trois-ans-de-chaos-premier-episode.html

 229 – 2. LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS (SUITE).

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/229-2-les-evenements-politiques-du-14-octobre-1973-au-6-octobre-1976-trois-ans-de-chaos-suite.html

 229 – 3 - LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS (SUITE ET FIN).

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/229-3-les-evenements-politiques-du-14-octobre-1973-au-6-octobre-1976-trois-ans-de-chaos-suite-et-fin.html

 230. LA DICTATURE « CIVILE » DE THANIN KRAIVICHIEN (6 OCTOBRE 1976-20 OCTOBRE 1977.

 http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/230-la-dictature-civile-de-thanin-kraivichien-6-octobre-1976-20-octobre-1977.html

Et bien sûr :

A 256. BOUDDHISME ET POLITIQUE EN THAÏLANDE, SELON ARNAUD DUBUS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/05/a-256.bouddhisme-et-politique-en-thailande-selon-arnaud-dubus.html

En ce qui concerne le financement interne évidement occulte de ces mouvements soit en argent soit en matériel, les sources manquent. En ce qui concerne le financement des mouvements anti-communistes par la CIA, la pseudo déclassification par le Président Obama, nous laisse évidemment sur notre faim.

En ce qui concerne les mouvements « activistes » et Kittiwuthotphikkhu, nous avons consulté de  nombreux sites Internet en thaï. Il se pose évidemment la question de leur fiabilité, beaucoup sont ouvertement partisans. Par ailleurs les nombreuses références citées, toujours en thaï, nous sont le plus souvent inaccessibles.

NOTES

 

(1) Voir notre article A 415- BOUDDHISME ET NON-VIOLENCE : MYTHE OU RÉALITÉ ?

 

(2) Exode 12 : 29.  Ce génocide planifié est d’autant plus difficile à admettre que tous les historiens contemporains estiment qu’il n’y a jamais eu d’esclaves dans l’Égypte pharaonique

 

(3) Josué 2.5

 

(4) voir l’article « Is Violence Justified in Theravada Buddhism? » par Mahinda Deegalle in Social Affairs: A Journal for the Social Sciences, volume  1 numéro 1 de 2014

Le seul fait que les érudits se posent la question est déjà la preuve  que le problème existe !

 

(5)  นว (nawa) peut signifier « nouveau » ou « neuf’ en thaï archaïque

 

(6) Le Portugal, en proie aux insurrections indépendantistes plus ou moins marxistes en Angola et au Mozambique finançait de façon plus ou moins occultes les mouvements anti communistes notamment dans le monde estudiantin. C’est une histoire qui reste à écrire !

 

(7) กมล แซ่นิ้ม (Kamol Saenim) นิพนธ์ เชษฐากุล  (Nipon Chetakul) แก้ว เหลืองอุดมเลิศ  (Kaew Luangudomlet) et เขมะอุดม  (Khema Udomthanet)

 

(8) Frappé pendant de longues années d’une maladie cérébro-vasculaire, il mourut d’un infarctus aigu du myocarde le 21 janvier 2005 à 12 h 51 à l'hôpital de Chonburi , il avait 68 ans et  234 jours.

 

(9) Saint Bernard de Clairvaux, donnant ses consignes aux Chevaliers du temple était si l’on peut dire nuancé. Rome en fit un « Docteur de l’Église » en 1830 :

« Pour les chevaliers du Christ, au contraire, c'est en toute sécurité qu'ils combattent pour leur Seigneur, sans avoir à craindre de pêcher en tuant leurs adversaires, ni de périr, s'ils se font tuer eux-mêmes. Que la mort soit subie, qu'elle soit donnée, c'est toujours une mort pour le Christ : elle n'a rien de criminel, elle est très glorieuse… Pourtant, il ne convient pas de tuer les païens si l'on peut trouver un autre moyen de les empêcher de harceler ou d'opprimer les fidèles. Mais, pour le moment, il vaut mieux que les païens soient tués, plutôt que de laisser la menace que représentent les pécheurs suspendus au-dessus de la tête des justes, de peur de voir les justes se laisser entraîner à commettre l’iniquité » (Bernard de Clairvaux « Éloge de la nouvelle milice du temple » (Liber ad milites de laude novae militiae), 1129

 

 

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4 mars 2021 4 04 /03 /mars /2021 22:55

 

L’histoire du Christianisme, du Judaïsme, de l'Hindouisme et de l'Islam sont systématiquement marquées par la violence. A travers les âges, les religieux ont toujours invoqué un mandat divin pour massacrer les infidèles, les hérétiques, jusqu'aux dévots au sein de leurs propres rangs.

 

 

Il est à la mode de penser que le Bouddhisme est différent et qu'il se distingue nettement de la violence chronique des autres religions. Il est devenu de bon ton de bêler d’admiration devant chaque phrase qui tombe de la bouche du Dalaï Lama ou de  Aung San Suu Ky pour ne parler que de deux icônes bouddhistes bénéficiaires des 9 millions de couronnes du prix Nobel de la paix.

 

 

Certes, pour certains en Occident, le Bouddhisme est une discipline spirituelle et psychologique plus qu’une théologie au sens habituel. Il offre des techniques de méditation censées promouvoir la lumière et l'harmonie en soi. Mais à l’instar de n’importe quel autre système de croyance, le Bouddhisme ne doit pas être appréhendé uniquement par ses enseignements, mais aussi en fonction du comportement effectif de ses partisans. En ce sens l’histoire du bouddhisme tel du moins que nous le connaissons en pays theravada (Sri Lanka – Birmanie - Laos – Thaïlande – Cambodge est significative. Nous ne nous attarderons pas sur les pays soumis au bouddhisme Mahayana ou au bouddhisme tibétain mais les conclusions seraient les mêmes.

 

 

 

Au Sri Lanka par exemple – d’où nous est venu le bouddhiste Theravada - le mouvement Tamoul du Janatha Vimukthi Peramuna avait créé ses armées bouddhistes et s’est lancé dans plusieurs mouvements insurrectionnels réprimés par le gouvernement central tout aussi bouddhiste avec un bilan probable de 100.000 morts.

 

 

En septembre 2007, des moines bouddhistes birmans utilisèrent les méthodes de protestation non-violentes de Gandhi  (sur lesquelles nous reviendrons, mais cette autre icône n’était pas bouddhiste mais hindouiste) contre leur gouvernement et ont été victimes de la réaction particulièrement brutale du gouvernement, lequel – également bouddhiste – s’est lancé dans une vaste en sanglante action de répression contre la minorité musulmane des Rohingya -  opération qualifiée parfois à tort ou à raison de génocide. En 2012 les affrontements entre les deux minorités ont fait plus de 180 morts et 100.000 personnes déplacées. La même année les émeutes anti-musulmanes dans le centre du pays firent 40 morts. Un mouvement bouddhiste extrémiste, le « 969  », qui prétend protéger « la race et la religion birmane » serait même à l'origine de ces émeutes sanglantes.

 

 

A la tête de ce groupuscule nationaliste dont le nom fait référence à trois principes de base du bouddhisme (les neuf attributs spéciaux de Bouddha, les six attributs de son enseignement et les neuf attributs spéciaux de l'ordre bouddhiste, le «Sangha»), le moine Wintharu, sorti de prison en 2012 après une condamnation pour « incitation à la haine envers les musulmans ».

 

 

Pour nous éloigner de l‘histoire contemporaine et revenir sur celle du Siam, est-il plus triste exemple que celui du fondateur de la dernière dynastie birmane, Alaungpaya (1752-1760), qui fut un bodhisattva peut-être autoproclamé .

 

 

Il est toujours le héros honoré comme l’unificateur de la Birmanie dans des guerres sanglantes et en 1759 attaqua Ayutthaya qu’il ne considérait pas comme un véritable royaume bouddhiste. À sa mort, son fils Hsinbyushin (1760-1776) acheva la tâche en détruisant presque totalement la capitale en 1767 et en déportant des milliers de ses habitants.

 

 

Il fit fondre les statues de Bouddha pour en extraire de l'or. De retour chez lui, cependant, il a reconstruit le Shwedagon Dagoba, qui avait été endommagé par le tremblement de terre, et l'a agrandi, l’un des lieux les plus sacrés du bouddhisme en Birmanie.

 

 

Ces rappels historiques font quelque peu vaciller l’image communément répandue en Occident en particulier par un dalaï-lama, non-violent, détaché des passions et des biens matériels et qui a au demeurant d’ailleurs condamné les violences faites aux musulmans en Birmanie à de nombreuses occasions.

 

 

Malgré ces exemples vertueux que nous lui connaissons, le bouddhisme pourrait-il inciter à la haine? Se fait-on une idée trop simpliste de cette religion en Occident ?

 

Le discours du bouddhisme sur la violence n'est pas univoque mais ambivalent. Au cours de deux millénaires d'interaction avec la société séculière, une casuistique s'est dégagée, qui justifie à la fois l'usage de la violence pour la défense de la doctrine, et la condamne dans les relations sociales internes à la société bouddhiste.


Qu’on le veuille ou non, la violence est un phénomène social qui imprègne toutes les traditions religieuses. En ce qui concerne le bouddhisme, il existe une longue liste d’histoire de bouddhistes qui s'engagent dans des conflits et des guerres. Les monastères bouddhistes ont servi d'avant-postes militaires, les moines ont mené des révoltes et les principes bouddhistes ont servi de rhétorique de guerre aux chefs d'État. Certains de ces actes de violence s'inspirent des écritures bouddhistes; d'autres invoquent des symboles bouddhistes. L'élément central qui entraîne peut-être les traditions bouddhistes dans le domaine de la violence est leur identification : « Je suis bouddhiste », qui coïncide souvent avec un certain nombre de marqueurs ethniques et nationaux (bouddhiste sri-lankais, bouddhiste tibétain, bouddhiste thaï, etc.).

 

La construction d'une identité nécessite la distinction entre ceux à l'intérieur et à l'extérieur de la communauté.

 

Cet élément politisé a été la genèse de nombreuses formes structurelles de violence au cours des siècles. Dans les premières sociétés du sud-est asiatique, les traditions bouddhistes étaient aniconiques et sans marqueurs d'identité stricts, et c’est au Grecs que nous devons les premières représentations de Bouddha (1).

 

 

Le changement intervient dès le premier siècle de notre ère. Le développement d’une identité bouddhiste a conduit les adeptes du Buddhadharma (enseignement de Bouddha) à une nouvelle vision de la politique et des formes d'altérité.

 

Depuis le troisième siècle avant notre ère, les bouddhistes se sont affrontés avec des adversaires de différentes confessions, bouddhistes de différents pays, et même bouddhistes de différentes lignées dans le même pays. Dans la plupart des cas, le mélange de l'autorité bouddhiste et du pouvoir politique fournissent les recettes de la violence.

 

Les premières écritures étaient ambiguës quant à la relation entre les principes bouddhistes et la souveraineté régalienne, en partie en raison du patronage essentiel de Bouddha par les monarques du nord de l'Inde, de Magadha et de Kosala, au cinquième siècle avant notre ère. Au fur et à mesure que les États se développaient, l'autorité bouddhiste servit à légitimer les rois et les dirigeants en leur accordant des titres mi religieux mi- politiques : Ainsi le terme védique de chakravartin, « celui qui gouverne au moyen d’une roue»,

 

 

c’est-à-dire le monarque universel, régissant l'ensemble du monde par sa sagesse et sa vertu ou encore celui de dhammaraja, « dirigeant de la doctrine bouddhiste », c‘est à dire le Roi juste, ou encore dalaï lama qui signifierait « Océan de sagesse ».  Parallèlement, c’est dans le monde romain l’époque de la naissance du Césaro-papisme

 

 

Les États bouddhistes utilisent alors la violence à l'extérieur comme à l'intérieur.  La première littérature religieuse du sud-est asiatique fait référence aux obligations des dirigeants de protéger leurs sujets contre les forces extérieures ce qui implique la guerre et de faire respecter la loi à l’intérieur en infligeant les sanctions physiques.

 

 

À l'ère des États-nations et de la construction de la nation, les bouddhistes comme les Thaïs, les Tibétains, les Cambodgiens, les Birmans et même les Laos communistes considèrent leur nationalité intimement liée au bouddhisme. En raison de cette collusion d'identités, une attaque contre la nation devient une attaque contre le bouddhisme et vice versa.

 

La question de ces identités multiples et interdépendantes nécessite la réponse à une question plus large et surtout plus problématique : qu'est-ce que le bouddhisme?

 

Les statistiques concernant le nombre des bouddhistes dans le monde ne brillent ni par la précision, ni par la fiabilité. Selon des calculs qui se recoupent plus ou moins, à l’exclusion de la Chine où leur nombre est à ce jour inconnu, il est néanmoins possible d’évaluer entre 500 et 700 millions les fidèles qui s’en réclament, le classant ainsi au quatrième rang des grandes croyances. Environ 38 % de ses adeptes se rattachent au Theravada (Petit Véhicule), plus de la moitié (56 %) au Mahayana (Grand Véhicule) et 6 % se définissent par rapport aux quatre grandes écoles tibétaines (Vajrayana, ou Véhicule de Diamant). Il y a en tous cas des bouddhistes dans plus de 135 pays, et chaque communauté possède des caractéristiques uniques endémiques à son école et à son emplacement. De cette manière, le bouddhisme est un système religieux mondial qui englobe un couvert de personnes, de rituels, d'écritures et de croyances.

 

Mais quelle est le lien théorique qui lie ces communautés entre-elles?

 

 

C’est évidemment les enseignements de Bouddha. Les bouddhistes du monde entier se réfugient dans Bouddha, qu'il soit conçu comme historique ou cosmologique. Bien que les enseignements varient selon les communautés bouddhistes, tous reconnaissent les quatre nobles vérités mais c’est bien le seul lien entre elles.

 

La première noble vérité (Dukkha) est que l'existence que nous connaissons, est imbue de souffrances : la naissance est une souffrance, la vieillesse est une souffrance, la maladie est une souffrance, la mort est une souffrance, être uni à ce que l'on n'aime pas est une souffrance.

 

La deuxième noble vérité (samudaya) décrit l'origine ou l'apparition du dukkha. Les souffrances existent parce qu'il y a des causes qui entraînent leur apparition. Donc il est tout à fait logique de connaître ces causes.

 

La troisième noble vérité (nirodha) concerne la cessation ou l'extinction des souffrances. Ces souffrances sont réelles et elles ne cessent de nous tourmenter, nous sommes obligés de nous interroger sur les origines de ces souffrances. Une fois que les origines sont connues, on agit sur les causes pour les éradiquer, jusqu'à atteindre la « libération finale »

 

La quatrième noble vérité (magga) est celle du chemin menant à la cessation des souffrances. Ce chemin est le « noble sentier octuple »: vision correcte, pensée correcte, parole correcte, action correcte, profession correcte, effort correct, attention correcte et contemplation correcte. Par la pratique simultanée des huit composantes du chemin sans en omettre aucune, les bouddhistes pratiquants atteignent progressivement le « but » du chemin, le  nirvana.

 

Il y a donc une cessation à cette souffrance, et un chemin vers cette cessation. Il n'y a pas d'initiation au bouddhisme comme dans le cas d'un baptême chrétien ou de la déclaration de foi islamique (shahadah), bien que certaines traditions bouddhistes  externes au Theravada aient conservé des rites initiatiques.

 

Proche d’une confession de foi laïque les traditions bouddhistes conduisent à chercher refuge dans les trois pierres précieuses, Bouddha, le Dhamma (la doctrine) et le Sangha (communauté des moines). En établissant les paramètres des traditions bouddhistes, il est clair que les pratiques et croyances culturelles varient considérablement d’une région et d’une époque à l’autre.

 

 

Chaque religion mondiale contient des interdits sur la violence; Les traditions bouddhistes ne font pas exception. Il existe de nombreux passages dans les écritures bouddhistes qui soutiennent les notions de non-violence, de compassion et d'équanimité. Néanmoins, comme toutes les autres religions universelles, les traditions bouddhistes comportent des fidèles responsables de violences et qui justifient leurs actes par les saintes écritures, lesquelles peuvent approuver l'usage de la violence ou en étant à tout le moins ambiguës.

 

La plupart des sources canoniques n’ont pas d’auteur spécifié : la raison en est compréhensible : l’indication d’un auteur imposerait la motion de temporalité et réduirait la sacralité de l’écriture. Ainsi importe la nature de ces écrits, leur contenu et leur influence.

 

Pour nous en tenir au bouddhisme theravada, les saintes écritures  sont organisées en trois « paniers de textes », le  Tripitaka 

 

 

: les écritures ayant trait aux  pratiques de la communauté monastique, le Vinaya, Les sutras contenant l’essentiel de l’enseignement que Bouddha a déclaré laisser à ses disciples et l’Abhidharma, la dernière partie des textes canoniques consacrée aux exposés psychologiques et philosophiques de l’enseignement de Bouddha. En dehors de ces écrits canoniques, en pâli pour les  bouddhistes théravada et en sanskrit pour ceux du mahayana il existe en outre  de nombreuses écrits importantes mais non canoniques qui le sont dans la langue vernaculaire locale ou régionale. Ces traditions nées en Asie du Sud-est au cinquième siècle avant notre ère, ont évidemment été influencées par la vision du monde  du sud-est asiatique du sous-continent indien des religions l’ayant précédé, le brahmanisme et le jainisme.

 

 

Toutes font référence aux lois de l’action, le karma. Une personne perd tout mérite en commettant des actions violentes ou même par la simple intention. La plus grave de ces actions est le meurtre. Cette interdiction s’insère en tête des cinq préceptes moraux : s'abstenir de tuer les êtres sensibles, s’abstenir de voler, s’abstenir de mentir, s’abstenir de consommer substances intoxicantes qui obscurcissent l'esprit, et s’abstenir d’inconduite sexuelle. On les retrouve dans les traditions, elles représentant au demeurant une éthique sociale incompressible propre toute vie en société.

 

Mais à ces interdictions sévères vont correspondre des exceptions permettant par nécessité aux rois et aux dirigeants de passer outre.  Rappelons sans entrer dans le détail de l’histoire, celle de celle de Ajatashatrun, roi de Magadha, premier royaume bouddhiste, contemporain de Bouddha, qui fit tuer son père. Pour les casuistes bouddhistes qui n’ont rien à envier aux Jésuites, l’état d’exception dépend de trois paramètres variables : 

 

 

L’intention de la personne qui commet la violence : est-elle accidentelle ou délibérée, et si elle est délibérée, l'esprit est-il débarrassé de la haine et de l'avarice?

 

La nature de la victime (personne humaine, animale ou surnaturelle ?),

 

La nature  de celui qui commet la violence ; la personne est-elle un roi, un soldat ou un boucher ?

 

Ces variables permettent soit de pardonner le meurtre, soit même de le préconiser. Les enseignements du bouddhisme theravada considèrent l’acte violent comme fondamentalement malsain et condamnable. La violence vient en tête des cinq préceptes (2).  Elle entraîne l’exclusion du sangha. Le meurtre est le plus grand des péchés que puisse commettre un être humain.

 

Singulièrement chez les Judéo-chrétiens, le respect de la vie n’intervient qu’au cinquième rang du décalogue dicté par Dieu à Moïse.

 

 

Il en est donné de nombreux exemples dans les textes canoniques, tous tournent autour de la nature de l’action, de celle de son auteur et de celle de la victime. Dans les Jatakas, les récits des vies antérieures de Bouddha, celui-ci a tué des centaines de  créatures.

 

 

Le moine Buddhaghosa qui vécut vers le Ve siècle de notre ère, est l’auteur d’ouvrages non canoniques mais considérés comme fondamentaux par les écoles du bouddhisme theravada. Dans un chapitre relatif au meurtre, il considère que le meurtre des créatures vivantes sans vertus morales  comme les animaux, présente une singulière hiérarchie : il est moins blâmable quand la créature est de petite taille et plus blâmable quand elle est de grande taille. Pourquoi ? Parce que le plus grand effort est requis pour tuer un être de grande taille à cause de sa plus grande substance physique. Dans le cas des êtres qui possèdent des vertus morales, comme les êtres humains, l'acte de tuer est moins blâmable lorsque l'être est de peu de vertu et plus blâmable lorsque l'être est de grande vertu.

 

Les règles du Vinaya et les récits de Buddhaghosa expliquent, entre autres, les habitudes alimentaires des adeptes du bouddhisme theravada : Les bouddhistes laïcs thaï, lao, birmans, cambodgiens  et sri-lankais mangent généralement du poulet et du porc et évitent le bœuf, car c’est est un animal beaucoup plus gros.

 

Par ailleurs la distinction entre humains et non-humains et humains vertueux et non-vertueux se trouve en permanence dans de nombreuses  sources bouddhistes.

 

 

Le roi sri-lankais Dutthagamani qui vécut au deuxième siècle avant notre ère mena une guerre juste contre les envahisseurs Tamoul dirigés par le roi Elara.  Après une bataille sanglante et victorieuse, Dutthagamani se plaignit d'avoir causé le massacre de millions de personnes. Huit moines le réconfortèrent en lui expliquant que ces hommes étaient de mauvaise vie et ne devaient pas être estimés plus que des bêtes.

 

 

Les non-bouddhistes possèdent si peu de vertu qu'ils sont à égalité avec les animaux et de plus le roi avait des intentions pures avec le désir de soutenir et défendre la doctrine bouddhiste. Ce rappel n’est pas innocent car le souvenir de ce monarque fut invoqué lors de la guerre civile contre les Tigres Tamouls ! Ces concepts ont été omniprésents dans la lutte contre les communistes au Siam au siècle dernier : Pour l’éminent moine bouddhiste thaï Kittiwuttho dans les années 1970, un communiste était plus proche d’un animal que d’un être humain et il y avait d’autant plus de bien à le tuer que sa mort servait la doctrine de Bouddha.

 

 

L’empereur Asoka de la dynastie des Mauryan Ashoka reste le modèle absolu du dirigeant juste : après une campagne victorieuse mais sanglante contre les Kalinga au cours de laquelle plus de 100.000 furent tués et 150.000 réduits en esclavage, Ashoka se repentit et se tourna vers la doctrine bouddhiste. Cependant, Ashoka n'a jamais dissous son armée, maintenu la politique de l'État faisant application de la peine capitale. Après sa conversion au bouddhisme, il aurait commis de multiples atrocités, notamment le massacre de dizaines de milliers de Jaïns considérés comme hérétiques.

 

 

Par ailleurs, Bouddha avait reçu de son vivant le soutien des royaumes de Magadha et Kosala mais les querelles entre ces roitelets vit apparaître, peut-être pour la première fois dans l’histoire, la notion de « guerre juste ».

 

 

Telle est l’histoire bien connue des bouddhistes du Jataka Harita Mata Jataka : Il est le 239e Jataka et se situe à une époque où Brahmadatta étai roi de Bénarès. Le Bodhisatta s’était réincarné en grenouille verte. Un serpent d’eau était tombé dans l’une des nasses en osier installées par les populations dans des pièces d’eau pour attraper des poissons. Il fut attaqué par ces poissons et fit appel à la grenouille pour obtenir de l’aide. Celle-ci lui répondit « Vous mangez du poisson lorsqu’il entre dans votre domaine. Les poissons vous mangent lorsque vous entrez dans le leur ». Ainsi, les premiers penseurs bouddhistes justifient la violence d’état.

 

 

On peut situer dans le temps la personne de Moïse vers 1200 ou 1300 ans avant notre ère, bien antérieure à Bouddha. Le cinquième des commandements que lui a dicté Dieu sur le mont Sinaï est le « non occides », tu ne tueras pas. Doit-on y voir la première manifestation de la non-violence nécessaire aux rapports entre les hommes ? Ce précepte recouvre deux choses, la première, c’est qu’il est défendu de tuer. La seconde est d’avoir  une charité et un amour sincères pour nos ennemis, de vivre en paix avec tout le monde, et de supporter patiemment toutes les souffrances de la vie.

 

Le premier précepte fut rapidement interprété par l’Église, nécessité faisant Loi, nous retrouvons la fable de la grenouille, c’est qu’il y a des meurtres qui sont permis et d’autres qui ne le sont pas. Les magistrats peuvent ordonner la mort, vengeance légitime de crimes. C’est ce qui faisait dire à David: « Dès le matin je songeais à exterminer tous les coupables, pour retrancher de la cité de Dieu les artisans d’iniquité ».

 

 

Il y a par ailleurs des guerres justes et des guerres injustes. Cette notion fut complètement dégagée au IV siècle par Saint Augustin à une époque où de nouveaux chrétiens entendaient respecter le précepte à la lettre en refusant de servir le gouvernement civil de quelque façon que ce soit.

 

 

Le second se retrouve plus précisément dans « le Sermon sur la montagne » (Évangile de Saint Mathieu, chapitres 5, 6 et 7). Il fut pourtant cité par Gandhi à de multiples reprises beaucoup plus que des textes bouddhistes ou védiques.

 

Gandhi reste évidemment un modèle respecté et respectable mais il n’est pas certain que ses enseignements aient été suivis par les gouvernements successifs depuis l’indépendance en 1947 et son assassinat en 1948. Si l’Inde a acquis son indépendance, ce n’est certainement pas grâce à la résistance civile non violente des Hindous. La décolonisation est plutôt due à la réunion de beaucoup d’autres facteurs ce qui conduit à rendre son choix pour la non-violence difficile à comprendre même si pendant des années lui-même et 300 millions d’Hindous se sont évertués à l’employer. La sociologie politique et aussi l’histoire nous apprennent, hélas qu’agir selon les préceptes du sermon de la montagne et tendre l’autre joue est un facteur de la propagation du mal.

 

 

Le bouddhisme reste une religion de paix et de compassion et il faut aller au-delà de la lecture de la fable de la grenouille. Il y a une grande force dans les appels bouddhistes à la compassion : Ainsi Siddhattha Gotama, a abandonné sa propre allégeance familiale au nom de la réconciliation. 

 

Il y a une grande force dans les appels bouddhistes à la compassion et à l'acceptation. Parmi les différents exemples dans les Écritures, il y en a un de son fondateur Siddhattha Gotama, qui a abandonné sa propre allégeance familiale au nom de la réconciliation. Dans le Sutta Nipata Atthakatha, les royaumes Sakya et Koliya étaient sur le point de déclarer la guerre pour l'utilisation de la rivière Rohini, qui coulait le long des frontières des deux royaumes. Chaque royaume avait besoin d'eau pour irriguer ses cultures, et une récente sécheresse avait aggravé la gravité de ce besoin. Cependant, au lieu de choisir son propre royaume de Sakya, Siddhattha a conseillé aux deux parties de partager l'eau car le sang était plus important que l'eau. Cet épisode de la vie du maître apparaît  dans les représentations rituelles comme celle du Bouddha du lundi. (3)

 

 

En ce qui concerne les multiples interventions du Dalaï-lama Lama en faveur de la paix dans le monde entier, il est permis de se demander si elles ont eu une quelconque influence pour limiter la violence dans la région tibétaine  (4) ?

 

Le Christianisme apparaît aussi quelques siècles après Bouddha comme une religion de paix et de compassion. Les récits guerriers de la Bible n'en sont pas moins édifiants. Le Christ par ailleurs a chassé les marchands du temple avec une violence extrême.

 

 

Quelques siècles encore apparut  l’’Islam pour lequel la paix est la règle et la guerre, l'exception dictée par la nécessité (5).

 

 

Comme dans tous les systèmes religieux, les traditions bouddhistes contiennent une grande capacité de réconciliation. Mais comme chez les chrétiens ou les mahométans, il serait vain de fermer les yeux sur ses lacunes.

 

SOURCES

 

« Buddhism and Peace:  Peace in the World or Peace of Mind ? » par Karel Werner in International

Journal of Buddhist Thought and Culture, Volume 5, Dongguk University, Seoul,

February 2005, pp. 7-33.

« BUDDHIST TRADITIONS AND VIOLENCE » par Michael Jerryson, deuxième chapitre de l’ouvrage collectif « Religion and violence », Oxford, 2013.

« Religions et violence » par le R.P. Paul Valladier in Les études, avril 1999.

« REGARDS PSYCHANALYTIQUES SUR LA NON-VIOLENCE DE GANDHI » par Manuel Cervera-Marzal in  Revue française de psychanalyse, 2011, volume 75.

« Remarques sur la violence dans l'idéologie bouddhique et la pratique sociale à Sri Lanka (Ceylan) » Par Sarath Amunugama et Éric Meyer in Études rurales, n°95-96, 1984.

« L’islam intérieur » par Abd-al-Wahid Pallavicini, 1991.

 

NOTES

 

 

(1Voir notre article A 341 - LES ARTISTES GRECS À L’ORIGINE DES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DE BOUDDHA IL Y A 2000 ANS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/12/a-341-les-artistes-grecs-a-l-origine-des-premieres-representations-de-bouddha-il-y-a-2000-ans.html

(2) voir notre article A 320 - LES CINQ PRÉCEPTES BOUDDHISTES DANS LES PROVINCES RURALES DU NORD-EST ET LEUR INCIDENCE SUR LA VIE EN SOCIÉTÉ. (ปัญจ ศีล - Pancasila)   http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/a-320-les-cinq-preceptes-bouddhistes-dans-les-provinces-rurales-du-nord-est-et-leur-incidence-sur-la-vie-en-societe.pancasila.html.

 

(3) Voir notre article A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html

 

(4) Le gouvernement chinois s’irrite parfois, peut-être avec raisons, de certaines de ses déclarations parfaitement intempestives. Ainsi lors d’une visite de quelques jours au Chili  en avril 1999, il prôna le pardon en faveur du général Augusto Pinochet comparant audacieusement le besoin de réconciliation des Chiliens avec sa propre campagne non-violente pour l'ouverture d'un dialogue avec la Chine sur l'autonomie du Tibet.

 

(5) Le sujet est largement développé dans la deuxième sourate du Coran. Dans son essence et dans sa vision de la vie, l'Islam ne réduit pas la paix et ne la revendique pas seulement dans un domaine de la vie. La paix en Islam est la paix qui réalise, concrétise et répand la parole de Dieu sur terre, assoit la liberté, la justice et la sécurité pour tous, non la paix qui met fin à la guerre à n'importe quel prix, même si la terre connaissait l'injustice et la démence, la tyrannie et les autres usurpations du pouvoir de Dieu.

 

 

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 22:36

 

Nous avons rencontré ces créatures semi divines qui vivent dans le monde inférieur et qui peuvent parfois prendre forme humaine ou s’accoupler avec les humains. Nous connaissons l’histoire légendaire de Phra Ruang (พระร่วง), fondateur mythique du premier royaume thaï, né des amours d’un monarque indou avec la reine des Nagas (1).

 

 

Ils sont aussi souvent associés aux plans d’eau, rivières, fleuves ou puits, ainsi ceux du Mékong dont des représentations géantes dominent la rive droite du fleuve (2).

 

 

Il existe dans la province d’Udonthani une forêt de palmiers taraw,  parfois appelé dans nos départements d’outre-mer « palmier crocodile » (le nom scientifique est Livistona saribus) dont le nom en thaï est chanot (ชะโนดฃ) (3). 

 

 

Elle s’étend sur trois tambon (sous districts) : Wang Thong, Ban Muang et Ban Chan (ตำบลวังทอง, ตำบลบ้านม่วง, ตำบลบ้านจันทร์). Elle est parfois appelée « le palais du Naga de Khamchanot » (วังนาคินทร์คำชะโนด). C’est dans le district de Ban Dung (อำเภอบ้านดุง) que se situe plus précisément le domaine du Naga sur une île arborée de ces palmiers, sur le réservoir de Kut Kam (อ่างเก็บน้ำกุดขาม). Elle est située dans le domaine du temple de Kham Chanot (Wat khamchanot - วัดคำชะโนด ou Wat Srisuttho  -  วัดศริสุทโธ)  qui s’étend sur une vingtaine de raïs,  un peu plus de 3 hectares (4).

 

 

On s’y rend en pèlerinage du pays tout entier en raison de la présence de ce Naga dont l’histoire légendaire vaut d’être contée.

 

 

Il en existe des versions diverses transmise essentiellement par la tradition orale, vous ne les trouverez guère que sur des sites Internet en thaï. Nous vous donnons quelques références en fin d’article. Elles sont probablement à l’origine du succès de ces lieux mais la ressemblance de l’arbre chanot dont le tronc ressemble aux écailles du Naga y est probablement aussi pour beaucoup ?

 

 

Autrefois (« il était une fois » !) la région était verdoyante et il y poussait un grand nombre d’arbres et de végétaux dont certains ont depuis disparu : bambou, rotin, toutes sortes de fougères, de légumes et de graminées, coriandre, banians …

 

 

Si la flore était riche, la faune ne l’était pas moins, espèces terrestres ou aquatiques. Les anciens appelaient cette région « la forêt des éléphants de Dong Sua » (ป่าช้างดงเสือ).

 

 

Aujourd’hui beaucoup de ces espèces ont disparu, notamment les porcs-épics dont nous allons parler, on ne les trouve plus que dans les zoos en Thaïlande. Le site reste toutefois un magnifique puits de verdure et un paradis pour les botanistes.

 

 

Il y avait deux Nagas. L’un d’entre eux s’appelait Sisuttho (ศริสุทโธ), c’est celui qui a donné son nom au temple, l’autre se nommait Suwannak (สุวรรณนาค).

 

 

Chacun d’eux avaient 5.000 serviteurs à sa disposition, ils vivaient tous en paix. Il était convenu que si l’un des clans partait en chasse, l’autre restait chez lui et ils se partageraient ensuite le produit de la chasse. Il s’agissait le plus souvent d’éléphants et de porcs-épics.

 

 

Malheureusement une querelle éclata au sujet d’un partage refusé par l’un des deux Nagas auquel on voulut faire prendre de la viande de porc-épic pour de la viande d’éléphant. Une guerre éclata alors entre eux, elle dura sept ans, pour savoir qui aurait la maîtrise des eaux du lac. Ils perturbèrent les créatures célestes (thevada ou deva -  เทวดา) des trois mondes (Sam Phop – สามภพ) (5). Cette référence purement hindouiste  laisse à penser que la légende est antérieure à l’introduction du bouddhisme dans la région ?

 

 

Ceux-ci allèrent alors se plaindre au grand dieu Indra. Celui-ci descendit sur terre dans le monde des marais.

 

 

Aucun des deux clans ne pouvant terrasser l’autre, les deux protagonistes  convinrent à l’instigation du dieu d’une zone neutre appelée Nong kra (l’étang de kra – หนองกระ) et creusèrent chacun une rivière de leur côté, l’une d’entre elle se dirigeant vers la mer qui s’appela  le Mékong. Ses méandres reproduisent d’ailleurs les sinuosités du corps des Nagas.

 

 

L’autre fut  la rivière Nan (แม่น้ำน่าน).

 

 

Indra ne pouvant rester longtemps sur terre remonta dans son paradis de Daodung (สวรรค์ชั้นดาวดึงส์).

 

 

L’un et l’autre lui demandèrent de leur créer une route pour relierle monde céleste, le monde terrestre et les entrailles de la terre. Indra autorisa alors la création de trois points de passage : le premier se trouve au Phrathat Luang à Vientiane (พระธาตุหลวง), aujourd’hui le lieu le plus sacré du  bouddhisme lao.

 

 

La seconde voie se trouve au temple de Nong Khanthaesueanam aux Indes (หนองคันแทเสื้อน้ำ). La troisième voie est à Khamchanot devenu l’un des  lieux les plus célèbres du bouddhisme dans la province d’Udonthani.

 

 

Dans l’enceinte du temple se trouve un étang sacré appelé Bo Kham Chanot (บ่อคำชะโนด). C’est de là selon certains, que le Naga de Khamchanot,  la dernière pleine lune du mois d’octobre rejoint le Mékong pour y cracher ses boules de feu  aux côtés de ses frères du fleuve ? (6).

 

 

]D’autres versions nous parlent d’un couple de Nagas qui vivent de nos jours au fond du lac, le père Srisuttho (ปู่ศรีสุทโธ) et la mère Yasipathumma (แม่ย่าศรีปทุมมา). Ils sortent la nuit et errent dans les jardins du temple.

 

 

Il y a une certitude, c’est que le nombre de personnes qui croient dur comme fer à l’existence de ce ou de ces Nagas ne cesse de croître comme on peut le voir le jour des grandes fêtes bouddhistes. Le jour où les Nagas crachent leurs boules de feu depuis les profondeurs du Mékong, depuis en aval de Nongkhai jusqu’à Bungkhan, les spectateurs se pressent par dizaines de milliers sur les rives du fleuve (6).

 

 

Wat Kham Chanot est célèbre car la croyance que les offrandes faites aux Nagas permettent d’obtenir des miracles est répandue chez tous les visiteurs. Ils peuvent aussi révéler aux fidèles les bons numéros de la loterie nationale. A l’approche des jours de tirage, le 1er et le 16 de chaque mois, la foule afflue. Pour atteindre l’île, il faut emprunter un pont bordé d’une balustrade en forme de Nagas. Il est nécessaire de passer la main sur la balustrade pour conserver la chance.

 

 

Près du sanctuaire sur l’île se trouve un gigantesque arbre chanot sur le tronc duquel peut apparaître au fidèle en pleine concentration spirituelle le numéro gagnant. Au retour dans l’enceinte du temple les vendeurs ambulants de tickets de loterie affluent et le plus difficile va être de trouver celui qui vend le billet au numéro présumé gagnant car on se les arrache.

 

 

Le temple est encore au centre d’une mystérieuse histoire de fantômes. La nuit apparaîtraient des femmes toutes vêtues de blanc sur le côté droit, les hommes tous enveloppés de noir sur la gauche, aucun ne disant un mot. Cette légende a même inspiré un film d’horreur ayant connu en énorme succès en 2007, พีจ้างหนัง (phichagnang). Il a suscité de nombreuses visites du site non plus de fidèles mais de curieux. N’y revenons pas, les histoires de fantômes nous sont bien connues (7).

 

 

Mais les moines du temple, ils sont une dizaine en permanence, ont-ils perdu tout sens du spirituel ? Il existe un gourou qui est ou se dit fils non physique mais spirituel du Naga, Pu Thepnimitnaga (ปู่เทพนีมิตต์นาค) qui a fondé dans la province de Khonkaen un centre spirituel de méditation (Ashram) qui ne dénie pas à Khamchanot son caractère sacré mais réprouve ce qu’il considère comme l’utilisation commerciale du site occupé par des marchands vendant des amulettes et des objets sacrés.

 

 

Il existe effectivement environ 300 stands et circulent environ 200 ambulants vendant essentiellement des billets de loterie pour les raisons que nous savons mais aussi de la nourriture ou des boissons. Il réprouve l’édification de parkings, la construction de toilettes, de boutiques de souvenirs, de salas pour que se reposent les vendeurs ou les visiteurs. Notons simplement qu’il est tout de même difficile de proscrire la construction de toilettes, les pèlerins aussi ont des besoins ! Par ailleurs, il fait foi aux légendes puisqu’il indique que le financement de son groupe provient à la fois des dons de ses fidèles et de ses gains au loto car il ne nie pas se rendre au temple pour y prier et peut-être aussi rechercher les numéros gagnants. S’agit-il d’un pieux maître à penser qui instruit des fidèles dans la foi bouddhiste ou du fondateur d’une société commerciale ? Nous nous garderons d’en discuter (8).

 

Sources en thaï :

 

 

Le moteur de recherches ตำนานคำชะโนด (la légende de Khamchanot) affiche près de 50.000 résultats que nous n’avons évidemment pas tous consultés.

http://club.sanook.com/42435/ตำนานลึกลับ-ผีจ้างหนัง/

https://www.thairath.co.th/content/813876

http://www.khamchanod.in.th/history.php

https://www.sanook.com/horoscope/103709/

https://sites.google.com/site/akanapansri/tanan

https://www.dailynews.co.th/article/801738

https://www.tqm.co.th/blog/ตำนานคำชะโนดที่คนเล่นหวยต้องอ่าน/

Relevons une source en anglais, elle ne manque pas d’humour :

http://www.giunca.com/EdWorld/2019/10/30/wat-kham-chanot-and-the-legend-of-the-giant-serpents/

 

NOTES

 

(1) Voir notre article A 392- LA LÉGENDE DE PHRA RUANG, FONDATRICE MYTHIQUE DE LA NATION THAÏE, A-T-ELLE MIGRÉ CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/09/a-392-la-legende-de-phra-ruang-fondatrice-mythique-de-la-nation-thaie-a-t-elle-migre-chez-les-amerindiens.html

 

(2) Voir notre article A 396- LES REPRÉSENTATIONS GÉANTES DES NAGAS DANS LA PROVINCE DE MUKDAHAN, ENTRE PIÉTÉ Et COMMERCE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/10/a-396-les-representations-geantes-des-nagas-dans-la-province-de-mukdahan-entre-piete-et-commerce.html

 

(3) C’est une espèce de palmier dont la taille est souvent impressionnante et dont les pétioles portent de longues épines que les femmes utilisaient et utilisent peut être encore pour peigner dans le métier à tisser ...

 

 

... et dont les fruits de la taille d’une grappe de raisins ne sont pas un plaisir gastronomique.

 

 

Aujourd’hui rarissime en Thaïlande, sauf dans le sud, il y est connu sous le nom de kho ou sirong (ค้อ​ ou สิ​เหรง). Les branches sont utilisées pour couvrir des paillotes ou confectionner des chapeaux.

 

 

(4) Les coordonnées Google Earth sont plus précisément latitude 17° 44’ 41’’ et longitude 103° 21’ 40’’.

 

(5) Les trois mondes sont les trois sphères hindouistes et non bouddhistes, le ciel, la terre et l’enfer ou le monde souterrain.

 

 

(6) Voir notre article A 240 - LES MYSTÉRIEUX NAGAS DU MÉKONG CRACHEURS DE BOULES DE FEU

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-240-les-mysterieux-nagas-du-mekong-cracheurs-de-boules-de-feu.html

Il est de la plume de notre ami Philippe Drillien.

(7) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHI"

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

(8) Voir à ce sujet l’article de Supee Samornammm un universitaire d’Udonthani que nous supposons ne pas être un fantaisiste « The Naga Lineage of Kham Chanod Forest and the Creation of Community » dans Journal of the Mekong societies n° 16-3 de novembre décembre 2020.

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 22:21

 

La fin du XIXe siècle a vu le royaume échapper à la colonisation directe au prix de gigantesques sacrifices territoriaux, d’abandons partiels de souveraineté et de contraintes diplomatiques pour adopter des institutions gouvernementales occidentalisée.

 

L’état-nation va être le fruit de cette histoire et l’identité nationale va avoir des liens étroits avec la religion. Ainsi allons-nous découvrir quatre temples au cœur du développement du nationalisme dont ils sont le bastion sacré (1).

 

 

Une fois en effet soumis à ces empiétements territoriaux et à ses atteintes à sa souveraineté, l'État siamois a rapidement étendu son influence jusqu'aux frontières afin de consolider son pouvoir et de bloquer toute nouvelle intrusion coloniale. A la mort du roi Chulalongkorn et après ses réformes administratives et centralisatrices, l’état-nation va se mettre en place. Immédiatement après sa mort, son fils Vajiravudh devenu monarque va chercher à nourrir ce « nationalisme officiel ». Il copie le dicton britannique « Dieu, le roi, la nation » mais ses efforts ne vont jusqu’alors porter que sur les élites, sans guère de prise sur les masses populaires. Lors de sa mort en 1925, son frère cadet hérite surtout des difficultés économiques et d’une opposition croissante à l’autorité monarchique. Il ne put s'accrocher au pouvoir absolu que pendant sept ans.

 

 

En 1932, un groupe d'officiers militaires et de civils formés en Europe organisa un coup d'État, renversant la monarchie absolue et développant un gouvernement constitutionnel. Au cours des six années suivantes, le groupe putschiste se déchira le long de lignes idéologiques entre civils et militaires dirigés par Phibun. En 1938, la faction Phibun prit le contrôle du gouvernement et  devint Premier ministre.

 

 

Phibun avait l’intention de créer ou de développer le sentiment d’identité nationale unifiée afin à la fois de légitimer son propre pouvoir et de moderniser l’État thaïlandais, remodeler la loyauté traditionnelle envers la monarchie en un engagement envers la nation grâce à de multiples efforts pour développer le sentiment national. Le changement du nom du pays en Thaïlande en 1939 est destiné à mieux refléter le groupe ethnique thaïlandais qui était encapsulé dans ses frontières. Parallèlement aux stratégies se joint la détermination de développer le bouddhisme comme l’une des composantes les plus importantes de l’identité « thaïe ».

 

 

Les institutions bouddhistes au cours des premières années de la modernisation du pays étaient mieux développées que les institutions laïques. Les dizaines de milliers de temples disséminés dans tout le pays servaient traditionnellement de pôles communautaires, fournissant de nombreux services que le gouvernement n'était pas encore en mesure de fournir. Les monastères étaient un centre communautaire, un lieu de rencontre où s'échangeaient nouvelles et potins, un centre de loisirs, un hôpital en période de difficulté, une école de formation religieuse ainsi que de formation laïque, un lieu de dépôt (banque), un entrepôt communautaire pour la location d'équipement, une maison pour les psychotiques et les personnes âgées, une agence d'embauche, une agence de protection sociale; l'horloge du village, un hôtel gratuit, une auberge gratuite pour les étudiants, un centre d'information, une agence de presse, une aire de jeux pour enfants, un centre sportif, un réservoir d'eau potable (2), un centre de conseil.

 

 

Les temples étaient mieux équipés pour fournir des services publics que le gouvernement à presque tous les égards, en particulier dans les zones rurales où vivait la majorité de la population. Ils étaient après la famille l’institution la plus importante de la vie rurale. Le bouddhisme servait aussi de facteur de légitimation pour les élites et la monarchie par la croyance que leur état privilégié était la conséquence des mérites accumulés lors des incarnations précédentes, le roi étant au centre de ce monde spirituel. En renversant la monarchie traditionnelle les auteurs du coup d’état dont Phibun avaient bouleversé ces conceptions hiérarchiques. Celui-ci chercha à insérer le bouddhisme dans la rhétorique nationale. L’un des efforts les plus importants pour ce recentrage du bouddhisme fut l'adaptation des temples dans l’espace de l’identité nationale. L’une de ces méthodes consistait à construire ou à restaurer un monument religieux tombé en ruine ne laissant rien à l’initiative individuelle. Pendant le deuxième gouvernement de Phibun, l'État a dépensé 693 millions de bahts pour la restauration de plus de 5.500 temples à travers le pays.

 

 

Quatre temples furent plus spécialement choisis dans cette optique, représentant les quatre régions du pays, le Nord, le Nord-est, Bangkok et le Sud. Trois d’entre eux existaient avant le développement du sentiment national thaï, déjà considérés comme les sites les plus sacrés dans leurs régions respectives. Le quatrième temple, fut construit par Phibun à Bangkok dans la capitale.

 

 

Le Wat Phra Sri Mahathat à Bangkok  (วัดพระศรีมหาธาตุวรมหาวิหาร)

 

Le temple le plus important pour Phibun  fut celui qu'il fit construire pour commémorer la fin de la monarchie absolue. Au cours d'une réunion du cabinet le 19 septembre 1940, il présenta un plan pour construire un temple qui, dans son esprit, servirait de modèle à tous les monastères bouddhistes et de modèle pour les futurs temples. Il l’avait initialement baptisé « temple de la démocratie » (Wat Prachathipatai - วัดประชาธิปไตย).

 

Il est situé non loin du lieu de la défaite du prince Boworadet peu après le renversement de la monarchie absolue dans le  sous district de Kub  Daeng (ตำบลกูบแดง) dans le district de Bang Khen (อำเภอบางเขน) (3). Phibun avait lors émergé en tant que commandant victorieux de la rébellion et ce temple devait servir à promouvoir sa personne, tout en commémorant la victoire.

 

La Thaïlande est un pays bouddhiste, certes mais aussi un pays démocratique  et le bouddhisme est l'un des fondements du régime démocratique. Le temple fut achevé très rapidement et sa consécration eut lieu le jour de la fête de la Nation, le 24 juin 1942, le dixième anniversaire de la chute de la monarchie absolue. L'édifice prendrait bientôt une importance encore plus symbolique. Lors de la planification et de la construction du temple, une délégation spéciale s'est rendue en Inde. Elle était présidée par le Ministre de la Justice Thawan Thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์). Elle eut pour mandat de développer de meilleures relations avec la puissance coloniale britannique et le gouvernement indien, mais aussi d'effectuer un pèlerinage national et récupérer des icônes sacrées du berceau du bouddhisme dans les cinq lieux sacrés mentionnés dans les écritures bouddhistes et des branches de l'arbre de la Bodhi à l’ombre duquel Bouddha s'était reposé. Le gouvernement indien autorisa la délégation à obtenir les articles demandés; cinq branches de l’arbre de lq Bodhi (ต้นโพธิ์) 

 

 

... et d'autres reliques qui furent bientôt en route vers Bangkok.  Après un court séjour au Musée national, et non dans un temple bouddhiste, les reliques furent placées dans le Wat Prachathipatai, qui fut rebaptisé Wat Phra Sri Mahathat  (« le saint et grand reliquaire ») pour refléter sa nouvelle nature sacrée. Les reliques bouddhistes venues des Indes ne furent pas les seuls objets sacrés sortis pour renforcer le temple nationaliste. Une image bouddhiste de l'ère Sukhothaï fut retirée du Musée national pour relier l'édifice religieux au passé historique. Il s’agit d’une représentation de Bouddha dans la position de soumission de Mara construit située dans la chapelle principale.

 

 

Le temple fut également destiné à servir de panthéon  pour recevoir 112 urnes destinées à recevoir les restes de ceux qui avaient contribué à la construction de la Thaïlande démocratique. Les branches de l’arbre sont le fruit des immenses mérites accomplis par ceux-ci au profit de la nation.

 

 

Deux restèrent au temple de Bangkok où elles furent plantées ; les trois autres furent envoyés, un dans chaque région, pour être plantés dans les temples considérés comme stratégiques. Le cœur spirituel est à Bangkok mais il rayonne par les arbres de la Bodhi dans les régions du pays. Il est devenu temple royal de première classe en 1942 (4).  La hiérarchisation des temples dits royaux c’est-à-dire en gros construits ou financés par le roi ou la famille royale date de Rama VI en 1915. Ils sont divisés en trois classes selon des critères bien précis.Sa construction fut, pour la plus grande partie financée par une souscription nationale. Il abrite des moines du Mahanikaya (มหานิกาย) et du Dhammayutikanikaya (ธรรมยุติกนิกาย).

 

 

Le Wat Phra That Phanom  (วัดพระธาตุพนม) dans le Nord-Est fut le premier destinataire. Nous le connaissons, situé à environ 50 kilomètres au sud de la ville de Nakhorn Phanom. Ne revenons pas sur son histoire légendaire, nous lui avons consacré deux articles (5). Phibun et son gouvernement estimèrent que le sanctuaire était le monument bouddhiste le plus important du Nord-Est. Pendant près de quarante ans, le temple et le chedi avaient été laissés à l'abandon. L'entretien était effectué plus ou moins bien  par des notables ou des moines locaux, en tant que mémorial contenant une relique de Bouddha. Phibun le considéra comme un élément essentiel pour développer en Isan le sentiment national compte tenu de son importance dans la tradition religieuse du Nord-Est.

 

 

Il en délégua  la restauration au département national des Beaux-Arts qui rapidement commença non seulement la restauration, mais aussi l’agrandissement. Il abandonna les matériaux traditionnels et utilisa une nouvelle technologie, le béton armé. La hauteur du chedi fut augmentée de dix mètres jusqu’à 57 mètres. L'arbre, en provenance de Bangkok fut planté sur le terrain du temple.

 

Au cours des années suivantes, le temple continua à tisser des liens symboliques avec l'identité religieuse et nationale thaïe centrale. En 1950, il obtint le statut « temple royal de première classe ». Quatre ans plus tard, le temple a également reçu un parapluie doré pesant 110 kilogrammes du gouvernement pour commémorer son importance pour l'identité nationale. Le monument n’est plus seulement important pour les bouddhistes locaux, il est devenu l’un des temples identifiant efficacement le monument religieux avec l'identité nationale.

 

 

Le  Wat Phra Mahathat Woromha Wihan (วัดพระมหาธาตุวรมหาวิหาร) est niché de la capitale provinciale du Sud, Nakhorn Sri Thammarat. Il est le site le plus important du Sud. Cette région fut intégrée au Siam bien avant le Nord-Est ou le Nord (Lanna). Le temple était tout désigné pour rejoindre la volonté nationaliste de participer à l’identité religieuse et nationale unifiée mais ce d’ailleurs bien avant la prise de pouvoir par Phibun. Il avait été érigé en temple royal de première classe par le roi Vajiravudh, lors d'une visite dans la région. Le reliquaire contient une dent de Bouddha arrivée des Indes dans des circonstances miraculeuses. Après la chute de la monarchie absolue, le gouvernement décida de consacrer une partie du temple pour devenir une succursale du Musée national en 1937. L'une de ses structures fut adaptée à cet objectif et a commencé à exposer des objets d’art thaïs symboliques de l’unité nationale.

 

 

Après l’arrivée de Phibun au pouvoir, les efforts du gouvernement pour « nationaliser » le temple continuèrent. L'arbre de la Bodhi arriva avec une escorte gouvernementale le 19 mai 1943.Il était accompagné de Somdej Mahaveerawonge, le chef ecclésiastique de la Sangha de Bangkok, qui  présida à la cérémonie de plantation et des célébrations. Il devint alors le symbole du lien mystique du Sud du pays avec Bangkok.

 

 

Le Wat Phra That Doi Suthep (วัดพระธาตุดอยสุเทพ) est situé dans le Nord, le Lanna, et fut plus difficile à s’intégrer dans le mouvement pour deux raisons ; Le Nord avait été gouverné par une cour royale distincte de celle de Bangkok, et il était difficile de couper complètement ses pouvoirs. Certains membres de la famille royale du Nord conservèrent leurs titres jusque dans les années 1940. 

 

 

Par ailleurs, la religion observée était une variante du bouddhisme Theravada, mais sa pratique était distincte de celle du Sangha de Bangkok. Nous en avons dit quelques mots (6).

 

Le gouvernement considérait la région comme l'un des problèmes potentiels pour l’idée nationale si elle ne pouvait être intégrée dans le schéma « identité religieuse et identité nationale ». Phibun chercha alors à utiliser le symbolisme religieux pour développer l’identité religion-nationale dans la région. C’est alors que le choix du Wat Phra That Doi Suthep - temple sacré au sommet d'une montagne surplombant la plus grande ville de la région fut effectué avec ses implications symboliques.

 

 

L'après-midi du 2 juillet 1943, une foule immense était rassemblée autour de la gare de Chiang Mai.

 

 

Le rassemblement était destiné à recevoir le jeune arbre de la Bodhi générateur de mérites, récupéré par le gouvernement national en Inde. Lorsque l’arbre fut arrivé avec son entourage en provenance de Bangkok, il a été promené dans les rues de la ville puis exposé dans l’un des temples de la ville pendant sept jours de célébrations et de culte. À la fin de septième jour, l'arbre a été transporté sur la montagne surplombant la ville jusqu'à son lieu de repos dans l'un des temples les plus sacrés de la région, Wat Phra That Doi Suthep. Phibun avait gracieusement accordé aux habitants du Nord l'occasion d'élever l'arbre, ce qui liait leur tradition religieuse à Bangkok et aux autres régions du pays.

 

 

Après la plantation de l'arbre sacré, d'autres gestes symboliques confirmèrent ce lien sacré : Le temple fut élevé au rang de temple royal de première classe en 1951. Son chedi fut recouvert d’une nouvelle couche d'or au prix de plus de 540.000 bahts payée par le gouvernement central. Il devint dès lors le symbole de l'identité religieuse nationale thaïe pour la région.

 

Pour favoriser le désenclavement de la région, Phibun fit construire dans les années 1942-1943 des centaines de kilomètres de routes pour rejoindre le Nord.

 

Chacun de ces temples avait une signification symbolique et spirituelle particulière dans le cadre du développement de l’identité religieuse nationale.

 

Chacun d’entre eux contenait également des reliques sacrées du Bouddha, et pouvait servir de substituts aux pèlerinages vers des lieux sacrés du bouddhisme éloignées, en dehors du pays.

 

Ils firent en quelque sorte de la Thaïlande la patrie sacrée du bouddhisme.

 

Ce n'est évidemment pas un hasard si le gouvernement Phibun a promu un temple majeur dans chaque région comme facteur unificateur de l’identité nationale.

 

Ces efforts furent l’un des produits les plus durables de l'ère Phibun. Les dirigeants qui suivirent Phibun, même ceux qui ne l'aimaient pas, se sont retrouvés à rendre hommage aux monuments religio-nationaux qu'il avait adaptés à l'identité nationale à l'exception notable de Wat Phra Sri Mahathat, dont nous parlerons. Ils prirent une importance croissante en raison du soutien gouvernemental continu et grâce aux efforts de feu le roi Rama IX.

 

Après la chute du deuxième gouvernement de Phibun, ses successeurs continuèrent à développer l’identité religieuse et nationale du pays.

 

Le Premier ministre Sarit, reconnut l'importance d'utiliser des symboles religieux pour promouvoir le nationalisme, mais contrairement à Phibun, il choisit de promouvoir le palais en tant que défenseur du bouddhisme et de la nation.

 

Sous Phibun, la monarchie avait été constamment écartée, mais après son éviction, le palais a pu retrouver une grande partie de son ancienne influence.

 

Grâce à l'aide de dirigeants politiques amis du monarque, le roi Bhumibol a pu se confondre avec l'identité religieuse et nationale. Le roi personnifiait l'image nationale et fit des pèlerinages à chacun des temples périphériques mentionnés.

 

Au Wat Phra That Doi Suthep, il participa à la coulée d'une image de Bouddha en or restée au temple, rappel spirituel toujours présent que ce temple sert d’avant-postes à l’identité religieuse nationale.

 

 

Après la tempête qui causa l'effondrement du Wat Phra That Phanom chedi en 1975, le gouvernement national fit rapidement reconstruire le sanctuaire. Le roi Bhumibol présida la cérémonie de la nouvelle consécration.

 

 

Il visita le temple du Sud en pèlerinage officiel.

 

Le seul temple parmi ces quatre qui n’a pas réussi à atteindre cette envergure nationale est le Wat Phra Sri Mahathat, la création de Phibun. Il est relégué à une position secondaire sur les sites Web consacrés au tourisme à Bangkok et ignoré dans la liste suggérée par l’autorité du tourisme de Thaïlande (T.A.T : Tourism Authority of Thailand) des sites religieux importants de Bangkok. Les pages Internet qui lui sont consacrées sont rares et pour l’essentiel en thaï (7).

 

Cet échec peut être attribué à de nombreuses causes, les premières sont pratiques : la surabondance de temples à Bangkok, ils seraient environ 400, et son éloignement du centre de la ville. Il est situé sur  Phaholyothin Road (ถนนพหลโยธิน). Le facteur le plus important est peut-être son incapacité à obtenir le soutien de la monarchie. Le roi Bhumibol et Phibun ne s’aimaient pas, ce qui a incité le roi à choisir plus tard à éviter le « temple de Phibun ».

 

En 1952, le roi et ses proches ont ouvertement boudé la cérémonie de présentation des nouvelles  aux moines dans les temples royaux de première classe. Son emplacement près du monument commémorant la défaite de la rébellion royaliste a probablement ajouté au désir du roi de s’en tenir à distance.

 

Il faut toutefois préciser que le « Phra Phutthasihing » (พระพุทธสิหิงค์) de l'ère Sukhothaï et provenant du Musée national est l’une des représentations de Bouddha les plus célèbres et les plus reproduites en Thaïlande après le Bouddha d'Émeraude (พระแก้วมรกต)

 

et le Phra Buddha Chinnarat (พระพุทธชินราช) de Phitsanulok.

 

 

Son architecture est au demeurant atypique. Le chedi est construit à deux étages, la couche extérieure est un grand chedi de 38 mètres de haut, la couche intérieure est constituée d'un petit chedi situé au milieu, contenant les reliques. Il y a une zone accessible entre les deux, large d’environ deux mètres permettant l’accès aux fidèles. On y trouve l’emplacement des 112 niches destinées à recevoir les cendres des héros mais nous n’avons pas pu savoir qui s’y trouve. L’architecte, Phra Phrom Phichit (พระพรหมพิจิตร) a voulu créer un nouveau style d’architecture thaïe en essayant de privilégier la simplicité des formes géométriques, privilégiant une architecture « démocratique » dont la sobriété tranche avec les ors des constructions habituelles même les plus modestes dont on peut penser qu’elles manquent parfois de sobriété (8).

 

 

Par contre, des dizaines de milliers de personnes affluent aux célébrations annuelles organisées par le gouvernement au Wat Phra That Phanom et au Wat Phra That Doi Suthep. Le Wat Phra Mahathat est plus ou moins boudé au profit du Temple du Bouddha d’Émeraude. La région de Chiang Mai enregistre plusieurs millions de visiteurs dans l’année, le Wat Phra That Doi Suthep est l'un des principaux attraits touristiques de la région. Un dicton local dit « aller à Chiang Mai sans rendre hommage au Phra That Doi Suthep, c’est comme ne jamais aller à Chiang Mai ».

 

Quels sentiments animent ces pèlerins ? Piété ? Sentiment national ? Ou les deux ?

 

 

NOTES

 

(1) Nous retrouvons avec curiosité ce lien entre la nation et la religion dans une déclaration du Président Sukarno en prélude à la construction de la grande mosquée de Jakarta, en 1966 : « C'est mon souhait, ainsi que celui de la communauté de mon pays d'ériger une mosquée du vendredi qui sera plus grande que la mosquée Mohammad Ali au Caire.  Plus grande ! Et pourquoi ? Parce que nous sommes une grande nation! Mon souhait est de construire avec toute la population, une nation indonésienne qui proclame la religion islamique ».

 

 

(2) Les actuels châteaux d’eau construits lors de la lente électrification du pays (les années 80 en Isan) l’ont été sur les puits des temples où les habitants allaient chercher l’eau potable à dos d’homme.

 

(3) Voir nos articles

A 382 - L'ARMÉE THAÏLANDAISE SERAIT-ELLE TENTÉE DE RÉÉCRIRE UNE NOUVELLE VERSION DE SON HISTOIRE, EN CE MOIS DE JUIN 2020...SELON L'AGENCE REUTERS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-382-l-armee-thailandaise-serait-elle-tentee-de-reecrire-une-nouvelle-version-de-son-histoire-en-ce-mois-de-juin-2020.selon-l-agenc

A 383 - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON CONTEXTE GÉOPOLITIQUE EUROPÉEN ET SIAMOIS

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-383-h-57-la-rebellion-du-prince-boworadet-d-octobre-1933-dans-son-contexte-geopolitique-europeen-et-siamois.html

 

(4) Selon la liste officielle du Sangha, il y a 41.205 temples bouddhistes dans le pays dont 33.902 en activité c’est-à-dire occupés par des moines. En dehors du temple du Bouddha d’émeraude (วัดพระแก้ว) qui est hors classe, il y a seulement 25 temples de première classe :

Voir https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Buddhist_temples_in_Thailand

 

(5) Voir nos articles :

A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.ht

 

A 307- ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-307-la-legende-de-phra-that-panom-le-temple-du-respect-symbole-de-l-identite-du-nord-est-de-la-thailande-isan-et-du-laos.html

 

(6) Voir notre article A 400- LES SANCTUAIRES BOUDDHISTES DU NORD DE LA THAÏLANDE LIÉS AU CYCLE ZODIACAL DUODÉNAIRE.

Pendant les réformes administratives créatrices de l'État siamois, des milliers de moines de la région avaient refusé d'obéir aux ordres du gouvernement de s'aligner sur le sangha. Nous savons que Lorsque le Nord et le Nord-Est furent définitivement inclus dans l'État-nation au début du siècle dernier, les us et coutumes bouddhistes furent soumises aux nouvelles règles centralisatrices de la réforme «  protestante » initiée par le roi Mongkut et les réformes du Sangha mis en œuvre par le prince Wachirayan (วชิรญาณวโรรส), 47e enfant du roi Mongkut, prince patriarche suprême de 1910 à 1921. Les porte-étendards culturels de la tradition du Nord de la Thaïlande, dirigés par Khru Ba Siwichai (ครูบาศรีวิชัย) en conflit systématique avec le sangha et les autorités centrales, ce qui le conduisit à de longues années de prison, menèrent un combat d’arrière-garde d’un conservatisme qui ne subsiste probablement plus guère que dans l’esprit de moines-vieillards dans les zones les plus retirées.

 

(7) Voir par exemple : https://www.silpa-mag.com/history/article_41235

 

(8) N’oublions tout de même pas la proclamation royale du 15 mai 1942, œuvre évidemment de Phibun qui proclame l’abolition des titres de noblesse de Chao Phraya (เจ้าพระยา), Phraya (พระยา), Phra (พระ), Luang (หลวง), Khun (ขุน)  à compter de ce jour. Toutefois les personnes qui en étaient titulaires et qui souhaitaient les conserver pour des raisons personnelles devaient obtenir l’autorisation royale qui serait accordée si elle était jugée appropriée. Les membres de leur famille pouvaient les utiliser mais comme prénoms ou nom de famille avec l’autorisation du Ministre de l’intérieur : ประกาศ เรื่อง การยกเลิกบรรดาศักดิ์ ลงวันที่ ๑๕ พฤษภาคม ๒๔๘๕

 

 

En sus de ce souci d’ordre « démocratique », Phibun prit d’autres mesures pour apprendre au monde que son pays était « civilisé : Il interdit en particulier la répugnante mastication de la noix de bétel, ce contre quoi même sa mère aurait protesté et ne fut pas appréciée par beaucoup de Thaïs. Néanmoins, les gouverneurs de province reçurent pour instruction de détruire tous les stocks sauf justification d’un un usage industriel.

D’autres mesures allèrent dans le même sens, traduisant aussi un souci nataliste : Tous les enfants nés le 1er janvier 1943 furent désignés «  enfants de la Grande Asie », avec droit à une éducation gratuite toute leur vie.

Il favorisa les mariages de groupe ont été introduits pour encourager l'habitude du mariage en réduisant le coût et en imposant une taxe punitive aux célibataires.

Il lança d'une campagne officielle pour encourager les maris à respecter leurs femmes : celles-ci ne devaient plus être traitées, selon un dicton usuel comme les pattes arrière d'un éléphant : Le mari est le train avant de l’éléphant, sou épouse, le train arrière (Samipenchangthaonachut, Phanyapenchangthaolang สามีเป็นช้างเท้าหน้า...ภรรยาเป็นช้างเท้าหลัง). Les épouses ne devaient plus être battues ou traitées comme des esclaves. Les maris devaient leur permettre de diriger la maison et les embrasser sur la joue avant de partir travailler.

 

SOURCES

 

En dehors de celles que nous citons en notes ci-dessus :

L’ouvrage de Thongchai Winichakul, professeur à l’Université Thammasat, daté de 1994 « Siam Mapped: A History of the Geo-Body of the Nation »

L’article daté de 2007 de Jacob I. Ricks de l’Université Emery d’Atlanta « National Identity and the Geo-Soul:Spiritually Mapping Siam » contient de nombreuses références

Tous les temples cités ont un sinon plusieurs sites Internet officiels

 

ANNEXES

 

Les principes directeurs énoncés par Phibun  pour le peuple thaï nous donnent de lui une vision que ne reflètent pas toujours les études historiques à son sujet :

Les Thaïlandais aiment la Nation au-dessus de la vie elle-même,

Ils sont d'éminents guerriers,

Ils sont diligents dans l’exercice  de l'agriculture, de l'industrie et du commerce,

Ils aiment bien vivre,

Ils aiment bien s'habiller,

Ils sont un peuple dont la parole correspond aux pensées.

Ils aiment la paix,

Ils respectent le bouddhisme plus que leur vie,

Ils honorent les enfants, les femmes et les personnes âgées,

Ils sont solidaires entre eux et suivent leurs dirigeants,

Ils cultivent des denrées pour leur propre consommation,

Ils sont bons pour leurs amis et terribles pour leurs ennemis,

Ils  sont fidèles et reconnaissants,

Ils accumulent des richesses pour leurs descendants.

 

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 22:16

 

Les populations primitives, souvent errantes, à la recherche de terrains de chasse vite épuisés et de cueillettes aléatoires, sont montées d’une échelle dans le degré de la civilisation en pratiquant il y a plusieurs milliers d’années, la  culture et l’élevage (1). Ainsi connaissons-nous la civilisation née à Ban Chiang, actuellement dans la province d’Udonthani, qui date probablement d’au moins 5000 ans, avec la culture du riz et l'élevage,  une métallurgie élémentaire, des formes d’art et des rites religieux encore mystérieux (2).

 

 

L’importance des rites est essentielle dans la mesure où, quel que soit le progrès apporté par la culture face à la cueillette, elle reste soumise aux aléas des éléments, pluies, sécheresse, dérèglements du climat, qui vont conduire les paysans à chercher un remède dans le recours à des puissances surnaturelles. Les céréales, base de l’alimentation, y sont particulièrement sensibles, blé et céréales voisines en Europe, en Afrique et au Proche – Orient, riz dans toute l’Asie et maïs en Amérique. Notre histoire est pleine de récits avec ces années d’abondance suivies par celles de famine et de disette. Les Grecs invoquaient Déméter, fille de Jupiter et déesse de la fertilité devenus Cérès chez les Romains.

 

 

Les Gaulois avaient le leur, Cernunos.

 

 

Les Amérindiens, Aztèques, Mayas, Incas, avaient également les leurs dont nous reparlerons

 

 

...comme  la Thaïlande a sa déesse.

Elle connaît depuis une époque lointaine et indéterminée la Mère du Riz qui préside à la destinée de ces récoltes. Elle est généralement connue comme Mae Phosop (แม่โพสพ), la « mère du riz » (mae khaoแม่ข้าว) ou encore maekhwankhao (แม่ขวัญข้าว). En Isan, elle est appelée khosok (โคสก) ou encore sueana (เสื้อนา) ou suearai (เสื้อไร่). Nous en avons déjà dit quelques mots en parlant des « Génies protecteurs » (3).

 

 

N’épiloguons par sur ces diverses qualifications. Est-ce une déesse, un génie tutélaire, une créature céleste ou un esprit ? Considérons-là comme la déesse du riz, et nous l’appellerons Mae Phosop dans cet article, ce qui nous évitera d’entrer dans des discussions théologiques byzantines. On ignore totalement l’origine du nom phosop, peut-être était-ce celui de l’une des femmes d’Indra ?

 

 

Vous ne pouvez pas vous tromper dans ses représentations qui sont surabondantes : C’est une belle jeune femme aux cheveux longs sertis d’un diadème, en position accroupie, tenant une gerbe de riz dans la main droite et parfois un sac de riz dans la main gauche. Elle porte une robe thaïe à l'ancienne, avec un foulard enroulé dans le style traditionnel autour de la poitrine, une extrémité chevauchant l’épaule gauche jusque sous l’épaule droite. Elle est assise sur une estrade dont les côtés comportent  généralement des représentations de fleurs de lotus et de poissons. Lors des cérémonies lui rendant hommage, c’est ainsi que se vêtent les jeunes filles qui la représentent.

 

 

Anuman Rajadhon que nous avons rencontré à de nombreuses reprises comme infatigable collecteur des vieilles traditions folkloriques de son pays a consacré à notre « mère du riz » en 1955 un très bel article (4). Il a certes les qualités d’un immense chercheur mais aussi d’un chercheur qui reste depuis Bangkok un « rat des villes » qui oublie souvent qu’à l’époque où il écrit la population de son pays est essentiellement composée de « rats des champs » dont il parle toujours avec une certaine condescendance. Quand il annonce la disparition programmée de ce rite et des cultes et cérémonies qui lui sont associés, il n’a pas pu constater qu’ils perdurent encore ce siècle même sous une forme peut-être simplifiée, au moins dans le pays profond.

 

 

Il nous rappelle qu’à une époque alors récente (n’oublions pas qu’il écrit en 1955), les Thaïs se devaient de rappeler à leurs enfants qu’en prenant leur repas, composé pour l’essentiel de riz et de condiments,  ils devaient manifester leur respect envers cette nourriture. Il était alors indécent de ramasser un grain de riz tombé sur le sol. Le riz non consommé à la fin du repas ne devait pas être jeté mais replacé dans la marmite au-dessus du riz en train de cuire ou être mis à sécher au soleil pour ensuite être éventuellement utilisé comme chapelure. Ainsi séché, il pouvait aussi être utilisé comme un aliment que les Thaïs consommaient lorsqu’ils partaient en voyage, l’emportant avec eux dans ce panier que nous connaissons bien !

 

 

Ainsi faisaient les militaires lorsqu’ils partaient en expédition. Ces restes de riz pouvaient aussi, être pulvérisés et mélangés à de la chair de noix de coco grillée et devenir une friandise appelée khao tu (ข้าว ตู)…toujours présente sur les marchés.

 

 

 

Avant de commencer le repas, le chef de famille devait fabriquer une boule de riz et la déposer sur le sol pour nourrir les oiseaux et les fourmis en signe du respect que nous devons à tous les êtres vivants. C’est pour cette raison que l’on ne devait pas ramasser un grain de riz tombé à terre par mégarde.

 

Rajadhon y voit une survivance du vieux rite indouiste du Shraddha passé au bouddhisme, qui consiste à donner de la nourriture aux dieux et aux ancêtres.

 

 

Le repas terminé, les assistants se devaient de faire le salut traditionnel du waï (ไหว้) pour remercier Mae Phosop de leur avoir procuré ce repas.

 

 

 

Rajadhon nous dit que ces coutumes étaient alors oubliées à Bangkok mais toujours présentes dans le pays profond.

 

L’étonnement de Rajadhon nous interpelle un peu. Nous sommes encore nombreux (des survivants ?) à avoir appris que l’on ne laissait rien dans son assiette et surtout que l’on ne jetait jamais un morceau de pain, compte tenu du prix payé par ceux qui avaient cuisiné en pensant à tous ceux qui n’avaient rien à mettre sinon dans leur assiette ou dans leur bol. Quant aux miettes de pain qui restaient sur la nappe, elles devaient être secouées dans le jardin pour nourrir non  pas les fourmis mais les oiseaux. Quant à l’usage du bénédicité avant les repas, l’usage ne s’en est peut-être encore pas perdu (5).

 

 

Il en est de même pour les Grâces à la fin du repas (6). Nous retrouvons ces usages chez les chrétiens, catholiques romains, catholiques orthodoxes et protestants, chez les juifs et les musulmans, elles consistent tout simplement à remercier le ciel de ses bienfaits et lui demandeur d’intervenir auprès de ceux qui n’en profitent pas, fussent-ils les oiseaux du ciel.

 

 

En dehors de ces considérations qui ne sont que de bon sens, Rajadhon a relevé sur le terrain, mais il ne s’est soucié que ce qu’il a constaté en direct dans le district de Chaya (ไชยา) au nord de la province sudiste de Suratthani (สุราษฎร์ธานี), ce qui est significatif bien que le district soit largement occupé par des mahométans.

 

 

Les habitants y pensent qu’il y a une divinité du riz nommée Mae Phosop, qui veille à la survie de l’humanité. Tous ceux qui vivent de la terre doivent l’adorer car elle leur donnera santé et richesse. Celui qui ne l’adore pas en souffrira. Il subira la faim et la maladie et sera harcelé par la pauvreté. Celui qui la respecte doit être attentif, soit en récoltant, soit en battant, à ce qu’aucun grain ne se répande sur le sol. Il sera alors heureux et riche. S’il n’est pas attentif, s’il laisse ses rizières piétinées par les bêtes ou envahir par l’eau, Mae Phosop se mettra en colère et lui refusera son soutien. Si son riz est de qualité médiocre, il doit en demander pardon à Mae Phosop.

 

 

Il est encore d’autres précautions qui sont signe du respect dû à la déesse :

 

Si l’on nourrit des animaux avec du riz cru ou bouilli, il ne doit pas être versé sur le sol mais placé par respect dans un récipient. Ne pas le faire et l’éparpiller sur le sol est un manque de respect envers Mae Phosop. Elle en tiendra rigueur au responsable.

 

Le vol de riz est considéré comme un acte gravissime et nul ne s’y risque.

 

Chaque fois qu'une quantité de riz est sortie de la grange, pardon doit être demandé à Mae Phosop.

 

Après avoir pilé le riz, le pilon ne doit pas être placé à l'embouchure du mortier. Si en effet, il tombe dans le mortier, Mae Phosop sera effrayée et se vengera.

 

Ces traditions, a  appris Rajadhon, se retrouvent dans tout le pays mais elles ne sont pas, quoiqu’il en pense, en voie de disparition. Loin de s’affaiblir, il est possible qu’elles se renforcent.

 

 

Il a aussi relevé d’autres croyances singulières :

 

Quand les plants de riz commencent à sortir de terre, on dit que Mae Posop est enceinte. C’est alors qu’il faut pratiquer dans le champ la cérémonie du tham khwan khao (ทำขวัญข้าว). Il s’agit alors de renforcer le khwam, l’esprit vital que tout être vivant, homme, animal ou arbre, a intrinsèquement dans son corps (3).

 

 

Nous savons en effet les effets d’une frayeur ou d’une maladie sur le khwan d’un être humain (3).

 

Dans chaque époque de la vie, naissance, puberté, mariage, une cérémonie de tham khwan est effectuée pour renforcer le khwan. C'est en fait une sorte de confirmation mystique. Il en est ainsi pour le riz.

 

Ainsi, lorsque le riz commence à sortir de terre, c'est un moment difficile  dans la vie de la plante. La cérémonie de tham khwan khao va lui redonner force ; elle est donc nécessaire. Un jour propice est choisi pour son exécution.

 

 

Ce jour est généralement un vendredi, en thaï est wan suk (วันศุกร์) mais ce jour-là c’est un autre wan suk, même prononciation mais orthographe différente (วันสุข) : Vendredi du calendrier c’est « le jour de Vénus » comme chez nous, celui-là, c’est « le jour du bonheur ». Le vendredi est d’ailleurs en général le jour choisi pour toutes ces cérémonies de bon augure. L'heure de l'exécution du tham khwan est généralement de trois à cinq heures de l'après-midi.

 

 

Une banane mûre coupée en petits morceaux, une orange ou tout autre agrume, quelques petits morceaux de canne à sucre sont placés dans une tasse composée de feuilles de bananier appelée krathong (กระทง). Ce sont les mêmes paniers qui sont utilisés pour les fêtes de Loi Krathong (7).

 

Cette coupe est placée dans un chaleo ou chalio (เฉลว ou ฉลิว). C’est une sorte de panier en bambou à mailles ouvertes souvent attaché au cou, tout comme ceux que l'on voit si souvent portés par ceux qui vendent quelque denrées sur les quais de nos gares.

 

 

Dans ce chaleo seront posés un peigne, de la poudre de toilette et une pommade parfumée pour les cheveux. N’oublions pas en effet que Mae Phosop est une femme !

 

Tout cela va être accroché au sommet d'un petit poteau planté dans le champ en offrande à Mae Phosop. Le rituel n’est toutefois pas terminé : Le paysan prélève ensuite une petite quantité de poudre de toilette et de pommade parfumée et les étale ensuite sur la feuille d’un plant de riz, puis la peigne comme s'il coiffait les cheveux de Mae Phosop.

 

Il demande alors à  Mae Phosop enceinte que ses offrandes soient gage de prospérité et le mette à l’abri du danger.

 

 

Cette installation, en dehors de son but rituel, a pour but pratique d’avertir que le riz va sortir de terre et que les passants doivent prendre soin de ne pas laisser leurs buffles, vaches ou autres animaux domestiques entrer dans le champ.

 

 

Pourquoi utiliser des agrumes comme offrande à  Mae Phosop  enceinte ? Chacun sait, vérité d’expérience, qu’une femme en début de grossesse a des « envies » et que les agrumes sont particulièrement recherchés pour lui éviter les nausées matinales.

 

Ce chaleo  est fait de petites bandes de bambou entrelacées de manière à former un certain motif, généralement une figure à six pointes ou huit pontes avec des espaces ouverts entre les lattes. Nous connaissons bien ces objets de bambou tressés auxquels nous avons consacré un article car ils avaient également suscité la curiosité toute citadine de Rajadhon (8).

 

Le chaleo  contient une petite marmite renfermant une décoction médicale dans chaleo  sur le couvercle du pot.

 

 

Après la récolte, il pouvait  rester quelques épis dans le champ. Ils étaient alors soigneusement rassemblés en hommage à l’esprit de Mae Phosop. Celui qui les rassemblait s’écriait « Oh Mae Phosop, s'il vous plaît venez et restez dans ma grange. Ne restez pas dans le champ pour que vos épis soient rongés par les souris ou picorés par les oiseaux. Venez donc dans un  endroit paisible nourrir vos enfants ».

 

 

L’invitation, faite après le battage, était accompagnée d’offrandes de riz bouilli, d'œufs de canard bouillis, de bonbons et de fruits, ni viande ni poisson, nourriture d'une personne sacrée ou ordonnée, pas nécessairement un moine bouddhiste. Il s’agissait probablement de l’écho d’un végétarisme hindou ?

 

Après cette offrande, tout ce qui restait dans la rizière et sur l'aire de battage était ramassé et conservé dans un sac ou un panier.  On l’appelait le riz de Mae Phosop.

 

On confectionnait alors une poupée faite de paille de riz mélangée avec les épis de riz récoltés sur le terrain comme déjà mentionné.  Elle n’était pas vêtue. Elle représentait Mae Phosop, elle-même et était conservée dans la grange familiale. On lui offrait souvent aussi deux pièces de tissu, l'une utilisée comme vêtement inférieur pour la partie inférieure du corps et l'autre comme écharpe pour envelopper la partie supérieure.  Ces deux pièces de tissus étaient étalées sur l'aire de battage et la poupée est placée au-dessus pour signifier que Mae Phosop avait revêtu de nouveau vêtements.

 

 

Lorsque le riz était entreposé dans la grange, rien ne devait en être sorti ni pour la vente ni pour la consommation, sauf les jours propices et avec l'observation de cérémonies appropriées. En général, le fermier réservait  une certaine quantité de riz pour sa propre consommation avant qu’il ne soit  stocké dans la grange. Si le riz devait en être retiré, quelques tasses étaient d'abord mesurées avant qu’il ne soit consommé  ou vendu. La personne qui mesurait le riz ne devait pas être un homme né l'année du rat ou l'année d'autres animaux qui mangent du riz comme le cheval, le porc ou la vache.

 

Lorsque vient l’époque des semailles, la poupée de Mae Phosop et son riz sont sortis de la grange.

 

La poupée est cérémonieusement détruite, le riz des épis dans la poupée et le riz de Mae Phosop sont mélangés avec les autres graines à semer. C’est le gage d’une future bonne récolte. La destruction de la poupée, l’esprit des grains, semble bien être le rappel des anciennes coutumes des sacrifices humains dont le sang répandu sur le sol devaient assurer sa fertilité avant les semailles. Ces sacrifices humains ont-ils existé dans le Siam ancien, rien ne nous le dit. N’oublions pas qu’ils ont existé chez nos ancêtres Celtes ou Gaulois, Srabon en atteste ainsi que Jules César qui a réussi à les éradiquer.

 

Pus proches dans le temps, nous les retrouvons chez les Amérindiens. Ils ont à juste titre indigné les Espagnols de Cortés qui ont répondu en faisant pire (9).

 

 

Rajadhon donne une version de l’histoire de la déesse :

 

Les dieux reçurent l'ordre du Dieu Très-Haut  (c’est-à-dire Indra) d'aller prier Mae Posop de revenir. Où était-elle partie et pour quelle raisons avait-elle quitté les rizières ? L'histoire ne le dit pas.

 

Les dieux la cherchèrent à l'aide de poissons, traversèrent les sept mers et les sept chaînes de montagnes jusqu'à ce qu'ils arrivent à la montagne de diamant où les dieux la retrouvèrent avec ses serviteurs.

 

Après beaucoup de palabres, elle consentit à retourner dans ce qui était sans doute le pays des rizières. Les sept mers et les sept chaînes de montagnes étaient les mers et les montagnes mythologiques entourant le mont Meru, la demeure des dieux de la cosmologie bouddhiste.

 

 

Quand elle revint, elle fut  suivie par un grand nombre de poissons. Le riz et le poisson sont, bien sûr, les aliments de base des Thaïs, « préparer le riz et le poisson » et «prendre du riz et du poisson» sont des expressions idiomatiques parlantes qui signifient « préparer la nourriture » et « prendre un repas ».

 

Cette légende explique que l’estrade sur laquelle elle est assise est souvent entourée de représentations de poissons et des fleurs de lotus dans l’eau.

 

 

Faut-il en trouver l’origine dans l’hindouisme qui a également sa déesse du riz, Dewi Sri ?

 

 

Contrairement à  ce que pense Rajadhon dans sa vision citadine, ce culte à la déesse du riz n’a pas disparu avons nous dit, même si le rituel a pu se simplifier, les Thaïs allaient-ils perdre une occasion de faire la fête ?

 

Les sites Internet qui lui sont consacrés sont pour l’essentiel en thaï. Nous vous donnons toutefois une vidéo de reportage sur la  cérémonie, à Phichit  en 2016. Il y en a beaucoup d’autres. Elles ne bénéficient évidemment pas du battage médiatique qui entoure les fêtes les plus spectaculaires, comme celles de la nouvelle année et de Loi Krathong, et les guides touristiques ne vous en parlent pas.

Une bande dessinée récente :

 

 

Cet ouvrage réédité en 2020  sur les traditions de l'Isan consacre un chapitre à la Déesse 

 

 

NOTES

 

- 1 - Ce n’est pas dire que les populations nomades n’aient pas connu une certaine forme de civilisation bien que les exploits des hordes d’Attila et de Gengis khan surtout adeptes du pillage permettent de relativiser cette affirmation.

 

 

- 2 - Voir notre article 9. La Civilisation Est-Elle Née En Isan ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-la-civilisation-est-elle-nee-en-isan-71522720.html

 

- 3 – Voir notre article A 401 - LES  « GÉNIES PROTECTEURS » (ขวัญ) : UNE SURVIVANCE ANIMISTE DANS LA THAÏLANDE PROFONDE

 

- 4 – « Me Posop – the rice mother » in Journal de la Siam society,  n° 43-I de 1955.

 

- 5 – La formule la plus courante est « Bénissez-nous, Seigneur, bénissez ce repas, ceux qui l'ont préparé, et procurez du pain à ceux qui n'en ont pas ».

 

- 6 -  Une formule comme une autre, chaque famille ayant ou avait sa formule «  Merci Seigneur pour tous vos bienfaits ».

 

- 7 – Voir notre article R9. UNE DES PLUS BELLES FÊTE DE THAÏLANDE : LE LOIKRATONG (22 NOVEMBRE 2018)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a167-une-des-plus-belles-fetes-de-thailande-le-loykratong-124921789.html

 

- 8 – Voir notre article A 216- LES « YEUX DU BONHEUR » EN BAMBOU TRESSÉ.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/a-216-les-yeux-du-bonheur-en-bambou-tresse.html

 

Ils sont utilisés de façon rituelle comme un charme pour éloigner les esprits du mal, des sortes de yantra, schéma mystique. Ils sont aussi utilisés de façon plus terre à terre, manière pratique de marquer des frontières ou comme signe tabou toujours utilisé par les tribus montagnardes le plus souvent illettrées.

Dans le passé, ils indiquaient pour ces illettrés, par exemple posés sur un bateau ou une charrette que l’objet était à vendre. Ils étaient également un signal sur les chemins prévenant d’une inspection douanière ou policière.

L’article de Rajadhon ;  « Notes on the thread-square in Thailand » in journal de la Siam Society volume 55-2 de 1967

Ils font l’objet d’une remarquable étude : « เครื่องจักสานไทย 6 (ความเชื่อ) มีผสมผสานกันไปทุกภาค » (en thaï) numérisée sur le site de la faculté des beaux-arts de l’Université de Chiangmaï :

http://www.finearts.cmu.ac.th/e_doc/52/kreakjaksan%206.pdf

 

- 9 - Des cœurs arrachés pour les dieux du soleil ou de la pluie. Un enfant noyé pour la déesse de la nature. Pour Xipe Topec, le dieu du printemps et des semailles, on écorche un homme et le prêtre s’habille de sa peau. Il arrive aussi parfois qu’on mange les restes du sacrifié. Les Aztèques ne sont d’ailleurs pas les seuls à le faire. C’est le cas dans quasi toute l’Amérique du sud. Les Incas font la même chose, un peu moins souvent. Les Mayas également, qui jettent les victimes dans des puits naturels pour faire tomber la pluie. Tout cela cessera avec la victoire de Cortès quand, vaincus, les Aztèques seront convertis de force à la religion catholique. Leurs temples seront rasés ou recouverts par des églises. Assimilés à ces sacrifices humains par les Espagnols, leurs monuments, leurs livres, jusqu’à leur langue seront détruits. Toute leur culture sera effacée de la surface de la terre. Ces pratiques expliquent la férocité de la colonisation espagnole même si elles ne l’excusent qu’en partie.

 

Les murs de crânes des Aztèques que les archéologues découvrent en permanance  

 

 

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29 novembre 2020 7 29 /11 /novembre /2020 22:09

 

Nous savons que les peuples d’ethnie thaïe dont les descendants constituent aujourd'hui la grande majorité de la population du pays sont les descendants de populations venues probablement de Chine, qui étaient essentiellement animistes, Ils ont commencé à s'installer dans le pays actuel vers le XIe siècle, Ils y ont rencontré les Môns et peut-être des populations apparentées qui étaient déjà adeptes du bouddhisme, vers le XIIIe siècle, ils sont devenus bouddhistes suivant probablement leurs chefs qui établissaient des royaumes indépendants tout comme les Francs de Clovis devinrent chrétiens pour suivre leur chef ce qui ne fut pas marque d'une christianisation en profondeur,

 

 

Les croyances animistes subsistèrent et subsistent encore dans le pays profond faisant vaille que vaille bon ménage avec le bouddhisme orthodoxe malgré les réformes « protestantes » du roi Rama IV qui voulut rendre au bouddhisme sa pureté d'origine,

 

 

Il est une croyance primitive qui a survécu selon laquelle dans chaque personne, il y a un khwan (ขวัญ) que nous traduisons, faute de mieux, c’est la traduction qu’en donne le dictionnaire de Monseigneur Pallegoix, par « génie tutélaire » ou « génie protecteur » (1).

 

 

Ce concept n’a pas disparu de la mémoire collective des populations de la Thaïlande profonde. De nombreux sites Internet lui sont toujours consacrés. Peut-on le définir  C'est une chose immatérielle, sans substance, censée résider dans le corps physique d'une personne. Quand il est là, la personne jouit d'une bonne santé et du bonheur. S'il quitte le corps, la personne sera malade ou subira des effets indésirables. Un bébé qui a facilement peur, aura un khwan avec les mêmes effets : Si son khwan prend peur, il s'envolera dans une région sauvage et ne reviendra pas tant qu'il n'aura pas retrouvé sa nature normale.  S’il ne revient pas, le corps devient celui d’un Phi (2). À mesure que le bébé grandit, le khwan deviendra également plus fort. Il sera plus solide et plus ferme de tempérament comme la personne dans le corps de laquelle il demeure.

 

 

Cette croyance ne se limite pas aux Thaïs de Thaïlande, Nous la retrouvons chez les Shans de Haute-Birmanie, les Laos et d'autres groupes minoritaires thaïs, Elle semble avoir été généralisée dans toute l'Asie du Sud-Est, enracinée dans un passé antérieur au bouddhisme, elle a survécu  et donne lieu à un vocabulaire abondant.

 

 

Le khwan ne se limite pas aux êtres humains.

 

Nous le retrouvons dans les arbres,  les animaux et les objets inanimés utiles à l’homme, qui ont des khwans individuels. Par exemple: un éléphant, un cheval, un buffle ou un bœuf, le poteau d'une maison, une charrette à bœufs, une rizière et même une ville, ont chacun un khwan. Nous sommes loin de la conception pyramidale, occidentale et traditionnelle du monde : les roches qui sont, les plantes qui sont et qui vivent, les animaux qui sont, qui vivent et qui ont des sentiments, et les êtres humains qui sont, qui vivent, qui ont des sentiments et qui possèdent l'intelligence.

 

 

La construction d'une maison traditionnelle était en bois. La partie considérée comme la plus importante était le premier pilier (เสาเอก) appelé « pilier-khwan » (เสา ขวัญ). Les villageois observaient tout un rituel relatif à la sélection de l'arbre et à son implantation. Les piliers sont maintenant en béton mais le rituel demeure.

 

 

Le choix des arbres était essentiel puisque chacun des arbres abattus était la résidence d'un « esprit de l'arbre ». Le choix était essentiel car il y a des esprits féminins et des esprits masculins. Les arbres utiles, par exemple pour construire une maison, un char ou un bateau, ont un esprit féminin appelé « la nymphe des bois » (nang-mai – นางไม้)

 

 

....et les arbres sans intérêt utilitaire et sans valeur économique, comme le pipal ou le banyan, même s'ils sont par ailleurs sacrés, ont un esprit masculin appelé « ange (masculin) de l'arbre » (rukha thewada – รุกขเทวดา) (3).

 

 

La croyance généralisée est que l'esprit demeure dans l'arbre même une fois abattu. Il n'est donc pas souhaitable d'utiliser des arbres provenant de différentes forêts comme poteaux de la maison, car les esprits féminins qui y résident, venant de différentes localités, se querelleraient naturellement entre eux et il n'y aurait pas de paix pour les occupants. Il en est de même pour un char à bœufs ou une pirogue qui ont un esprit comme les poteaux de maison.

 

Une rizière a une « mère du riz » (mae khao – แม่ข้าว) ou encore maekhwankhao (แม่ขวัญข้าว) qui est un khwan. Il faut lui demander  pardon avant de moissonner la récolte (4).

 

 

De même une ville a son esprit tutélaire qui est aussi un khwan  (khwan mueqng - ขวัญเมือง).

 

 

Naturellement, tout ce qui a un esprit a aussi un khwan.

 

Nous savons que les bouddhistes ne croient pas comme les  chrétiens (en particulier) à l'existence d'une âme pérenne et immortelle dans un corps périssable. Ce que les Thaïs appellent « cheta » (เจต) peut se traduire par « esprit » mais ce n'est pas l'âme. Mais on peut suivre Rajadhon lorsqu’il nous dit que le khwan était  l’âme dans son sens premier. Le mot thaï moderne pour l'âme est vinyan (วิญญาณ) qui vient du pali et qui signifie simplement « conscience », Il est donc très probable que les Thaïs ont appréhendé ce mot lorsqu'ils ont élu domicile au Siam après avoir adopté le bouddhisme de l'école du Sud. Les Laos, les Shans, les Birmans et les Mons de Basse-Birmanie et les Cambodgiens ont le même mot « vinyan » pour désigner l'âme dans leurs langues modernes. La négation par le bouddhisme d'une âme individuelle permanente a brisé la vieille croyance animiste des peuples de cette partie de l'Asie qui ont donc adopté le mot vinyan comme un compromis avec la vieille croyance encore apparente chez de pourtant pieux bouddhistes.

 

 

Quelques expressions significatives

 

Néanmoins, le khwan, privé de son âme signifiante d'origine, existe toujours avec des significations décalées, comme on peut le voir dans de nombreuses expressions toujours vivantes.

 

Lorsqu'un bébé naît, son khwan inhérent est dans un état de fragilité et de faiblesse, On l'appelle « tendre khwan » (khwan on - ขวัญอ่อน) qui peut prendre par extension le sens de « soins tendre et affectueux » comme celui d'une mère pour son bébé.

 

 

Un jeune homme peut dire affectueusement à une jeune femme qui est facilement timide « tendre khwan». Lorsqu'un enfant est frappé par une peur soudaine et se mer brusquement à pleurer, on pense que c'est le khwan de l'enfant a pris son envol. On parle alors de « khwan effrayé » (khwan hai - ขวัญหาย), « khwan enfui » (khwan ni – ขวัญหนี) ou de « khwan envolé » (khwan bin - ขวัญ บิน), ces trois expressions exprimant un état d'alarme, de peur ou de surprise. Lorsqu'un homme éprouve une grande peur qui pourrait le tuer, on dit de façon imagée « le kwan fuit, la bile (vésicule biliaire) se fane » (khwan ni di fo - ขวัญหนีดีฝ่อ).

 

 

Une peur soudaine devient « khwan suspendu » (khwan – ขวัญแขวน). « Détruire le khwan »  (thamlai khwan – ทำลาย), c'est causer une grande frayeur. Khwan est parfois utilisé comme qualificatif pour caractériser l’ affection. Par exemple mia khwan (เมีย ขวัญ), luk khwan (ลูกขวัญ), suan khwan (สวน ขวัญ) qui signifient respectivement une femme précieuse, un enfant précieux, un jardin précieux.

 

 

Ces expressions sont en nombre important. Rajadhon en donne une longue liste qui n’est probablement pas exhaustive. Nous avons dit que la langue thaïe était la langue du cœur, elle est aussi celle de l’âme (5) !

 

 

 

Les khwans de l’être humain

 

Les yeux, les oreilles, la bouche, le nez et les mains ont leur kwan particulier; ce sont khwan ta (ขวัญ), khwan hou (ขวัญ หู), khwan pak (ขวัญ ปาก), khwan chamuk (ขวัญ จมูก) et khwan mu ขวัญ มือ).

 

Traditionnellement, une personne a 32 khwan. Cette tradition perdure au moins encore dans le Nord et le Nord-Est et chez les Laos. En dehors des quatre donc nous venons de parler, il y a celui du cœur, des intestins, des reins, etc…

 

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La croyance en la pluralité des âmes se retrouve chez de nombreux peuples primitifs : Chez les Mongols en particulier, les hommes en ont trois. Mais jusqu'à présent, nulle croyance n’atteint ce nombre. Il s’agit probablement d’une influence ultérieure du bouddhisme qui énumère trente-deux parties d'un corps humain ?

 

 

Bien que le khwan ne soit jamais décrit avec une forme physique, l'expression  khwan bin, le khwan s'envole de peur, laisse à penser qu’il doit avoir des ailes ?

 

Ce serait le plus souvent sous la forme d’un papillon ? Nous retrouvons curieusement les vieux mythes européens, le mythe grec de Psyché.

 

 

Chez Homère, les âmes des prétendants tués par Ulysse s’envolent sous forme de chauve-souris.

 

 

Quand le papillon s’envole, il le fait par une ouverture sur le sommet de la tête,  lequel s’appelle d’ailleurs khwan en thaï. C’est la raison d’une coutume dont on parle  beaucoup sans en expliquer l’origine. Un Thaï moyen ne tolérera pas que quiconque touche sa tête. Malheur à la personne qui tapote une tête thaïe, plus encore si cette personne est une femme. Pire encore si la main qui la touche est une main gauche, car cette main est impure, en particulier celle d'une femme. Aucun homme, s'il le peut, ne passera sous une corde à linge, ni ne laissera le vêtement inférieur d'une femme toucher sa tête. En passant ou en se tenant près d'un supérieur ou d'un ancien, il faut baisser la tête afin de ne pas être au-dessus ou à égalité avec la tête de ce personnage. Si ce personnage est assis sur une chaise ou sur une plate-forme surélevée, il faut baisser la tête en passant près de la personne. S'il s'accroupit sur un tapis ou sur le sol, il faut s'agenouiller ou ramper. Ces habitudes sociales sont devenues si conventionnelles qu'elles font maintenant partie de l'étiquette thaïe des bonnes manières et du décorum.

 

 

Le bouddhisme thaï contemporain ne manque pas de nous étonner. Religion sans dieu créateur mais les représentations des dieux du panthéon indouistes sont omni présentes dans tous ses temples. Religion sans créatures célestes, mais nagas,

 

 

garudas,

 

 

kinaris

 

 

...se retrouvent en permanence dans l’art religieux. Pays dans lequel le monarque doit constitutionnellement être bouddhiste mais où ses rites de son ordination sont brahmanistes. 

 

 

Religion sans thaumaturge, Bouddha s’est toujours refusé à accomplir des miracles mais on vient en permanence lui demander d’en accomplir, réussite à un  examen, exemption de service militaire ou gain à la loterie.

 

Nous avons consacré plusieurs articles à la persistance toujours au XXIe siècle de croyances et rituels animistes venus de la nuit des temps sinon de la préhistoire (6).

 

Il fallut attendre le milieu du XIXe siècle pour que les premiers textes sanskrits soient traduits et commencent à livrer un aperçu de cette singulière doctrine religieuse sans Dieu.

 

 

NOTES

 

 

(1) Une étude circonstanciée en a été faire par Anuman Rajadhon « THE KHWAN AND lTS CEREMONIES » in Journal of the siam society, volume 50-II de 1962, pp.119-164.

 

(2) Voir notre article « A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHi" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

(3) Le banyan (ต้นกร่าง   tonkrang)  est le  ficus bengalensis qui passe pour avoir des vertus médicinales.

 

 

Le pipal  (โพ – pho)  est le  Ficus religiosa .   C’est l’arbre sacré de la Bhodi sous le feuillage duquel Bouddha a atteint l’éveil.

 

 

(4) Voir l’étude d’Anuman Rajadhon « Me Posop – The rice mother » in Journal of the siam society volume 43 de 1955.

 

 

(5) Voir notre article A 397- LA LANGUE THAÏE EST LA LANGUE DU CŒUR

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/10/a-397-la-langue-thaie-est-la-langue-du-coeur.html

 

(6) Voir nos articles, la liste n’étant pas limitative :

 

Bouddhisme, animisme, brahmanisme

 

21. Le Bouddhisme thaïlandais et d'Isan ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-le-bouddhisme-thailandais-et-d-isan-78694128.html

 

22. Notre Isan, bouddhiste ou Animiste ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html

 

INSOLITE 4. THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES …

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

 

 

A134. Les "Esprits" Thaïlandais Sont Toujours Vivants.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a134-les-esprits-thailandais-sont-toujours-vivants-120943911.html

 

 

A 331- LE CHAMANISME TOUJOURS PRÉSENT DANS LE BOUDDHISME DE L’ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-331-le-chamanisme-toujours-present-dans-le-bouddhime-de-l-isan.html

 

 

Des rites venus de la préhistoire

 

A93. Une Chasse Au Buffle Dans La Région De Kalasin En Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a9-une-chasse-au-buffle-dans-la-region-de-kalasin-en-thailande-114713457.html

 

 

A154. La Divination Dans Les Entrailles De Poulet En Isan. Une Vieille Tradition Perdue ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a154-la-divination-dans-les-entrailles-de-poulet-en-isan-une-vieille-tradition-perdue-123941685.html

 

 

A 216- LES « YEUX DU BONHEUR » EN BAMBOU TRESSÉ.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/a-216-les-yeux-du-bonheur-en-bambou-tresse.html

 

 

A 208 - LE RITUEL DE LA PÊCHE AU PLABUK, « LE GÉANT DU MEKONG » DANS LE NORD – EST DE LA THAÏLANDE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/a-208-le-rituel-de-la-peche-au-plabuk-le-geant-du-mekong-dans-le-nord-est-de-la-thailande.html

 

 

A 299- LES RITES D’OBTENTION DE LA PLUIE EN ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/a-299-les-rites-d-obtention-de-la-pluie-en-isan-nord-est-de-la-thailande.html

 

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 22:05

 

Chaque individu à sa naissance vient au monde sous les auspices d'un animal que détermine l'année de sa naissance au sein du zodiaque duodénaire chinois (1). Il suit encore un signe astrologique qui dépend du mois lunaire de sa naissance et qui a son équivalent dans l'un des mois de notre zodiaque même s’il y a quelques divergences. Il doit enfin vénérer un bouddha qui se rapporte au jour de sa naissance, sachant qu' il y en a huit, deux pour le mercredi en fonction de l’heure de la naissance. Nous vous en avons déjà parlé (2).

 

 

Dans les sociétés bouddhistes Theravada d'Asie du Sud-Est, il existe un certain nombre de lieux saints que les fidèles pensent avoir été visités par Bouddha de son vivant et (ou) des sanctuaires contenant des reliques de l'Éclairé. Comme les rappels de Bouddha qui sont associés à sa personne physique, ces lieux saints sont considérés par ceux qui les connaissent comme des centres vers lesquels les pèlerinages doivent être effectués. Les lieux saints réellement choisis pour les pèlerinages dépendent de la tradition religieuse locale à laquelle adhèrent les fidèles.

 

 

Dans le nord, la région associée à la tradition du nord du bouddhisme Theravada, un certain nombre de centres de pèlerinage furent et sont peut-être encore été liés à une année du cycle de douze ans ou cycle animal : Rat – bœuf ou buffle – tigre – lièvre – dragon – serpent – cheval- chèvre – singe – coq - chien – cochon ou éléphant.

 

 

Dans cette région, cet ensemble de correspondances est exprimé dans la formulation « Il faut vénérer la relique du Bouddha abritée dans un temple correspondant à son année de naissance »

 

 

Quel est donc l’explication de ces correspondances entre un ensemble de centres de pèlerinage bouddhistes et les années du cycle de douze ans ?

 

Il s’agit de la formulation d’un code de conceptions d'ordre moral développé dans l'espace et dans le temps, prêtées (et peut-être encore) au monde habité par les habitants des principautés de Lanna-Thai et partiellement de l’actuel Isan, aujourd'hui les provinces du Nord et du Nord-est (3).

 

 

LE CONTEXTE

 

En 1968, l’anthropologue américaine Charles Keyes effectuait des recherches sur les pratiques religieuses dans le district de Mae Sariang dans la Province de Mae Hong Son. Il y observa un rituel censé assurer la protection d’un individu dans le cadre d’une vie propice.

 

 

Ce rituel était bouddhiste puisque les célébrants étaient des moines bouddhistes. Il est habituel que le rituel soit exécuté au jour anniversaire de la personne qui souhaite protection la même année du cycle de douze ans que l'année de sa naissance.

 

 

Ainsi, selon l'année du cycle animal dans lequel on est né, on doit accomplir certains actes de piété parmi lesquels un pèlerinage dans un sanctuaire bouddhiste particulier. Le chef religieux interrogé par Charles Keyes fut toutefois incapable de se souvenir de l'ensemble des sanctuaires associés au cycle de douze ans; cependant, il lui fit rencontrer une dévote âgée qui a pu se souvenir de onze des douze sanctuaires. D’autres chercheurs qu’il interrogea se heurtèrent à la même difficulté.

 

Le fait est que la correspondance entre le cycle animal et les douze sanctuaires associés à la personne de Bouddha à l’époque contemporaine n’a sociologiquement pas survécu au fil des années, mais était peut-être encore présente dans un passé plus ou moins récent.

 

 

Les recherches de Keynes lui ont permis d’en trouver la liste dans deux ouvrages d’érudits thaïs relatives aux coutumes du Lanna qui constituent en fait un voyage nostalgique vers les coutumes du temps passé.

 

 

L'ensemble des correspondances entre les années de naissance et les centres de pèlerinage était connu des habitants sous forme d’images, qu’ils gardaient chez eux pour leur faire des offrandes. Lorsque Keynes écrit le résultat de ses recherches en 1970, il y a 50 ans, ces images existaient toujours dans les zones rurales, mais il n’a pu s’en procurer un exemplaire. Elles étaient souvent encadrées et placées sur une étagère supportant les images de Bouddha au-dessus de la tête du lit. En sus de la correspondance entre le cycle l'animal et les sanctuaires associés à la personne de Bouddha, il lui est apparu que non seulement il fallait faire un pèlerinage à un sanctuaire particulier en fonction de son année de naissance, mais également, toujours selon l'année de naissance, offrir au Sangha local le texte d'un Jataka spécifique correspondant au jour de la semaine où l'on est né et demander à l’un de ses membres d’en faire la base d’un sermon.

 

 

LE CYCLE ANIMAL DE DOUZE ANS

 

Le calendrier basé sur un cycle duodénaire d'années, chaque année étant associée à un animal, était utilisé dans le nord de la Thaïlande depuis au moins le XIIIe siècle, quand les Thaïs sont devenus le peuple dominant de la région, mais très probablement bien avant.

 

 

Ce cycle est-il d’origine chinoise ? La question est discutée par les érudits. Dans ce calendrier local par exemple l’année du dernier cycle n’est pas le cochon mais l’éléphant et le bœuf devient le buffle, différent en cela de l’année zodiacale des Khmers qui associent à chaque année une constellation du Zodiaque. Nous avons un système complexe, un cycle sexagénaire, basé sur la combinaison d'un cycle duodénaire avec un cycle dénaire (1).

 

Il faut y voir une représentation du cosmos même si la correspondance de ces animaux ne s’emboite pas totalement avec les signes du zodiaque. Le cycle duodénaire serait probablement d’origine totémique selon Lévi-Strauss. (5)

 

 

Le cycle de douze ans permet alors de rattacher la croyance bouddhiste à des éléments cosmologiques.

 

 

LES DOUZE SANCTUAIRES

 

Les douze sanctuaires sont tous étroitement associés à la présence et à la personne physique de Bouddha. L’histoire légendaire de ces sanctuaires est systématiquement d’ailleurs rapportée sur les panneaux explicatifs situés à leur entrée. Selon elles, sept d'entre eux sont associés à des visites faites par Bouddha de son vivant :

 

Phra That Takong (Shwe Dagon) (พระธาตุตะโก้ง - ต้นพระศรีมหาโพธิ์) à Rangoon en Birmanie, associé au cheval

 

 

Phra That Phanom (พระธาตุพนม), que nous connaissons bien, nous lui avons consacré deux articles (6), il n’est pas formellement dans le Lanna, nous nous en expliquerons.

 

 

Phra That Doi Tung, à Chiangsen dans la province de Chiangrai (พระธาตุดอยตุง), associé à l’éléphant, le dernier du cycle animal qui remplace le cochon.

 

 

Phra That Cho Hae (วัดพระธาตุช่อแฮ) à Phrae, associé au tigre.

 

 

Phra That Lampang Luang (วัดพระธาตุลำปางหลวง) à Lampang, associé au bœuf.

 

 

Phra That Hariphunchai à Lamphun (วัดพระธาตุหริภุญชัยวรมหาวิหาร), associé au coq,

 

 
Phra That Chom Thong à Chiang Mai (วัดพระธาตุศรีจอมทอง), associé au rat.

 

 

Chacun de ces sanctuaires contiendrait également une relique de Bouddha qui, dans la plupart des cas, a été apportée au sanctuaire par les émissaires du célèbre roi Asoka. Selon d'autres légendes, le roi Asoka est censé avoir envoyé ses émissaires distribuer les reliques de Bouddha dans le sud-est de l'Asie au IIIe siècle avant Jésus Christ. Deux sanctuaires, Phra That Phanom et le Shwe Dagon, sont aussi censés contenir des reliques des trois bouddhas antérieurs à Gautama Bouddha.

 

 

Les sanctuaires de Phra That Doi Suthep près de Chiang Mai (วัดพระธาตุดอยสุเทพ), associé au cheval

 

 

et le Phra That Chae Haeng (วัดพระธาตุแช่แห้ง) dans la province de Nan est associé au lièvre, contiennent une relique.

 

 

Le sanctuaire de Wat Phra Sing dans la province de Chiang Mai (วัดพระสิงห์วรมหาวิหาร), associé au dragon, contient une représentation de Bouddha qui serait l’objet de la vénération et selon d’autres sources on viendrait y vénérer des reliques contenues de son Phra That qui a été construit au XIVe siècle.

 

 

Un certain nombre de sanctuaires auraient été fondés peu après la disparition de Bouddha, La construction proprement dite des sanctuaires Phra Ket Kaeo Culamani (พระแกดกุลามานี) associé au chien mais qui serait situé dans l’un des paradis bouddhistes sur le Mont Meru

 

 

et celui de Si Maha Pho Bodhi tree (พระศรีมหาโพธิ์ข) à Bodh Gaya aux Indes, associé au serpent serait plus tardive.

 

 

Le Phra That Phanom aurait été construit pour la première fois dans la période protohistorique entre les sixième et dixième siècles, bien que sa forme actuelle il a été établie par le Rois laotiens de Vientiane au XVe ou XVIe siècle. Il semble difficile de dissocier l’histoire de ce sanctuaire de celle du Lanna plutôt que de le rattacher à celle de l’Isan.

 

 

Il est de tous ces temples le plus important, associé au singe. Il est le palladium du Laos et de l’Isan.

 

Le Shwe Dagon birman serait également très ancien mais il ne semble pas être devenu célèbre avant le quatorzième siècle.

 

 

Le Phra That Hariphunchai à Lamphun a apparemment été construit pour la première fois au onzième siècle

 

 

et Phra That Lampang Luang à Lampang au douzième.

 

 

Les autres sanctuaires sont associés à la domination des peuples de langue taï dans le nord de la Thaïlande.

 

Phra That Dôi Tung a probablement été construit la première fois au XIIIe siècle.

 

 

Phra That Doi Suthep,

 

 

Phra That Chae Haeng à Nan,

 

 

Phra That Cho Hae

 

 

et Phra That Wat Phra Sing

 

 

...  datent tous du quatorzième siècle. Phra That Chom Thong date du XVe siècle.

 

 

Il est significatif que certains de ces sanctuaires soient liés, selon leur légende, aux royaumes antérieurs et étaient probablement des lieux sacrés avant de devenir des sanctuaires pour les reliques du Bouddha et peut être même avant Bouddha.

 

Un certain nombre semblent être associés aux sièges traditionnels des anciennes puissances dans le nord de la Thaïlande : Phra That Hariphunchai avec Lamphun, l'ancienne capitale du royaume de Hariphunchai qui dominait la vallée de la rivière Ping avant l'émergence de royaumes taïophones dans cette région; Phra That Dôi Tung avec Chiang Saen, qui était la première capitale du peuple de langue Tai dans la région; Phra That Doi Suthep et Phra That Wat Phra Sing avec Chiang Mai; Phra That Lampang Luang avec Lampang; Phra That Cho Hae avec Phrae; et Phra That Chae Haeng avec Nan. Chiang Mai est exceptionnellement bien loti en étant associé non seulement à deux sanctuaires, dans et au-dessus de la capitale, mais aussi avec un troisième sanctuaire, Phra That Chom Thong situé à une soixantaine de kilomètres de la ville mais toujours dans la vallée de la Ping.

 

 

Le dernier sanctuaire de l'ensemble, celui de Bodh Gaya en Inde, ne contient pas de relique mais il est associé au lieu où le Bouddha a atteint l'illumination assis sous l'arbre Bodhi. C'est l'un des quatre endroits mentionnés dans les écritures bouddhistes.

 

 

En plus de visiter Bodhi à Bodh Gaya, les bouddhistes dévots devaient également faire des pèlerinages au lieu de naissance du Bouddha à Lumpini au Népal,

 

 

lieu où le Bouddha a prêché le premier sermon à Sarnath, près de Bénarès dans l'Uttar Pradesh, en Inde, et au lieu où Bouddha est décédé, aussi situé dans l'Uttar Pradesh.

 

 

 

Le sanctuaire de l'arbre Bodhi a pu représenter pour le nord de la Thaïlande les quatre sanctuaires associés à la vie du Bouddha au Népal et en Inde. Compte tenu de l'association des sanctuaires avec la personne du Bouddha, en tant que lieux où il a vécu ou visité et où une relique est enchâssée, ces sanctuaires sont dignes de pèlerinages des fidèles. De tels pèlerinages devraient être effectués au moment de la pleine lune dans le huitième mois lunaire, c'est-à-dire vers le 30 mai. Celui qui est né une année donnée doit aller présenter des offrandes à n'importe quel reliquaire de bon augure ; ce qui lui permettra de renforcer sa force vitale lui assurant une longue vie car il y recevra e nombreux bénédictions.

 

Si quelqu'un toutefois avait la chance d'être né l'année du chien, il lui serait impossible de remplir cette obligation, car Culamani est situé dans le mythique paradis de Daowadüng.

 

Ce serait aussi difficile, bien que physiquement possible, pour ceux qui sont nés l'année du serpent ou l'année du cheval pour faire leurs pèlerinages obligatoires à Bodh Gaya et au Shwe mais pour eux, il y une possibilité de substitution :

 

L'arbre de la Bodhi au Wat Phra That Doi Suthep ou tout arbre Bodhi dans n'importe quel wat pourrait remplacer l'arbre de Si Maha Pho à Bodh Gaya en Inde.

 

 

 

La relique de Phra Ket Kaeo Culamani pourrait être honorée au Wat Daowadung à Chiang Mai. Il en est de même pour le Wat Phottharam (maintenant Wat Chet Yôt) à Chiang Mai (วัดโพธาราม –วัดเจ็ดยอด) est un sanctuaire construit sur le modèle du Bodh Gaya est un substitut possible au sanctuaire de Bodh Gaya. Il est un lieu de pèlerinage pour les personnes nées l’année du serpent lui aussi.

 

 

Il apparait toutefois que des pèlerinages étaient encore organisés dans la première moitié du siècle dernier en direction du sanctuaire Shwe Dagon dans un passé « relativement récent », mais les observations de Keynes ont été effectuées en 1968.

 

 

Comment interpréter le culte à l'ensemble des douze sanctuaires ? Il faut y voir deux interprétations complémentaires sinon contradictoires, la conception bouddhiste du karma (kam - กรรม) et la croyance au destin (chata - ชะตา).

 

Dans la tradition bouddhiste du nord et du nord-est de la Thaïlande, comme dans d'autres traditions bouddhistes Theravada, le degré relatif de souffrance d'une personne est déterminé par son karma, c'est-à-dire par ses actes humains et leurs conséquences. Les bonnes actions produisent des mérites et les actes pervers produisent le « démérite ».

 

 

À la naissance, nous sommes dotés d’un destin karmique qui est la conséquence de nos actes passés, bons et mauvais, commis dans nos existences antérieures. Il est impossible de savoir si ces actes ont été bons ou mauvais jusqu'à ce que leur fruit de l'acte ait mûri et que la conséquence s’en soit manifestée.

 

Un dévot bouddhiste espère échapper à la règle du karma pour atteindre le nirvana, imitant ainsi le Bouddha. Il peut récolter plus immédiatement des avantages sous forme de réduction de la souffrance dans cette existence ou la suivante, grâce à la poursuite des mérites. Un moyen essentiel pour produire des mérites est de faire un pèlerinage dans un sanctuaire associé à la personne réelle du Bouddha, que ce soit sa personne physique ou ses reliques. Le parallèle avec le régime des indulgences de l’Eglise catholique ne peut être évité.

 

 

Si toutefois le destin karmique d’une personne à la naissance ne peut jamais être connu avec certitude, son chata peut être calculé avec précision si les informations requises, l'heure et le lieu de naissance sont connues.

 

 

Alors que le karma conduit l'individu à accomplir de bonnes actions, son destin le condit à accomplir des actes rituels dirigés vers les éléments cosmiques.

 

L'ensemble des douze sanctuaires fait référence à ces deux croyances, karma et chata.

 

Ils peuvent donc accueillir des pèlerins bouddhistes qui cherchent acquérir des mérites. Comme ils sont liés au cycle cosmique et à la présence physique de Bouddha, mieux accomplir les rituels dans ces sites sacrés que dans le modeste temple du village. Combien de catholiques fervents pensent qu’il vaut mieux prier la Vierge Marie à Lourdes ou à Fatima plutôt que devant sa statue dans leur église de village.

 

 

LE TRAÇAGE DANS L’ESPACE 

 

La carte établie par Keynes fait référence à la numérotation des années duodénaires à partir du premier animal, le rat jusqu’au douzième, éléphant ou cochon.

 

 

Le premier site dans l’espace géographique au sud est That Phanom. Vers le nord-ouest, nous nous dirigeons vers la Birmanie et ensuite vers les Indes. Un retour vers l’Est nous ramène vers huit des douze points sacrés dans un espace de forme ovale et relativement restreint. Ne parlons évidemment pas de l’envol vers le paradis ! De Lamphun à Nan, grand axe presque horizontal de l’ellipse, est d’environ 190 kilomètres. De Lampang à Chiang Saen, axe vertical direction nord-nord-est, elle est d’environ 300 kilomètres.

 

Comme nous l'avons vu, huit de ces sanctuaires sont associés aux sièges traditionnels des principautés du Lanna Thai. Deux seulement situés dans les capitales (Phra That Hariphunchai à Lamphun et Phra That Wat Phra Sing à Chiang Mai), les autres à plusieurs kilomètres des capitales et les quatre autres sanctuaires ne sont pas dans le nord du tout. Keynes estime, ce qui semble assez logique que la topographie politique du nord a été fragmenté en un certain nombre de petites principautés de petite taille liée à la topographie sacrée, marquée par les douze sanctuaires et unissait les peuples habitants dans une communauté spirituelle plus large.

 

Quatre de ces sanctuaires sont situés dans le bassin de la rivière Ping qui traverse le mueang dont la capitale était Chiang Mai. Le rajout de That Phanom dans l’ensemble des sanctuaires sacrés tient au fait qu’il était et est toujours le sanctuaire le plus sacré pour les adeptes du bouddhisme lao - peuples lao du nord-est de la Thaïlande et du Laos proprement dit. Relevons encore que l’utilisation de l’écriture traditionnel sacrée Lao-Isan, actuellement d’ailleurs en cours de renaissance est étroitement liée à l’écriture sacrée du Lanna (7).

 

L’intégration du sanctuaire de Shwe Dagon à Rangoon laisse à penser, toujours selon Keynes, que le bouddhisme du grand nord de la Thaïlande a plus d’affinités avec celui des Mons, des Birmans et de Shans de Birmanie pour lequel le sanctuaire est l’un des lieux les plus sacrés. Aucun sanctuaire n'est situé au centre ou au sud, bien que plusieurs à Sukhothai, Nakhon Pathom et Nakhon Sithamarat en particulier auraient pu se qualifier.

 

Le sanctuaire de l'arbre Bodhi à Bodh Gaya par contre est sacré pour tous les bouddhistes, son inclusion relie les bouddhistes du nord aux bouddhistes du monde connu.

 

Enfin, avec l'inclusion symbolique dans l'ensemble du sanctuaire Phra Ket Kaeo Culamani, rappelle que les dieux et les créatures célestes sont également liés par la loi du karma et pouvaient aussi recevoir le message de Bouddha.

 

Keynes le traduit dans un schéma significatif.

 

 

Ce lien archaïque entre les sanctuaires serait plus fort dans la tradition du nord de la Thaïlande que dans d'autres traditions Theravada partiellement au nord-est et surtout au centre, au sud et au Laos.

 

Lorsque le nord et le nord-est furent définitivement inclus dans l'État-nation au début du siècle dernier, les us et coutumes bouddhistes furent soumises aux nouvelles règles centralisatrices de la réforme – que Keynes considère à juste titre comme protestante - initiée par le roi Mongkut et les réformes du Sangha mis en œuvre par le prince Wachirayan (วชิรญาณวโรรส), 47e enfant du roi Mongkut, prince patriarche suprême de 1910 à 1921.

 

 

Les porte-étendards culturels de la tradition du nord de la Thaïlande, dirigés par Khru Ba Siwichai (ครูบาศรีวิชัย) en conflit systématique avec le sangha et les autorités centrales, ce qui le conduisit à de longues années de prison, menèrent un combat d’arrière-garde d’un conservatisme qui ne subsiste probablement plus guère que dans l’esprit de moines-vieillards dans les zones les plus retirées.

 

 

Si le lien entre les pèlerinages et le rapport cosmique avec le cycle duodénaire s’est probablement perdu, ces sanctuaires tout au long de l’année attirent des myriades de fidèles. Par contre, les représentations des Bouddhas du jour restent omniprésentes, et pas le moindre temple, fut-il le plus modeste, qui n’abrite leur représentation.

 

Si beaucoup de temples de ce pays abritent trop souvent les « marchands du temple » procurant un certain malaise,

 

Rayon de vente des fruits et légumes dans l'enceinte de l'un des temples les plus visités de l'île de Samui

 

 

il en est incontestablement d’autres dont nous pourrions dire en citant Maurice Barrès Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.

 

 

NOTES

 

(1) Ce calendrier est d’une extrême complexité et ne se limite pas aux calembredaines que l’on trouve dans une certaine presse du style « votre horoscope chinois ». Il s’agit d’un cycle sexagénaire, basé sur la combinaison d'un cycle duodénaire avec un cycle dénaire. La meilleure analyse qui en a été faire est de Georges Coédès et a été publié dans la revue Toungpao de 1934 sous le titre « L'ORIGINE DU CYCLE DES DOUZE ANIMAUX AU CAMBODGE » mais il concerne tout autant le Siam. Selon lui, il fut utilisé bien avant la stèle de Ramakhamhaeng. Les années ne correspondent pas aux années du calendrier grégorien. Nés l’un et l’autre au tout début de l’année 1946, notre signe serait celui du coq allant du 13 février 1945 au soir du 1er février 1946. Notre signe astrologique est celui du capricorne couvrant la période du 22 décembre au 20 janvier.

 

 

(2) A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html


 

(3) Le Lanna Thai se composait d'un certain nombre de principautés majeures : Chiang Mai, Lamphun, Lampang, Phrae, Nan, et Chiang Saen - et leurs dépendances qui se trouvaient principalement dans ce qui est aujourd'hui le nord de la Thaïlande. Alors que ces principautés jouissaient d'une indépendance périodique, elles étaient souvent tributaires de la Birmanie du XVIe au XVIIIe siècle et, après le début du XIXe siècle, sont devenus tributaires du Siam. Au début du XXe siècle, les derniers vestiges de l'autonomie politique locale ont été éliminés suite à la mise en œuvre des réformes provinciales instituées par le roi Chulalongkorn et ses conseillers. A l’époque de sa plus grande extension, il descendait le long de la vallée du Mékong jusqu’à l’actuelle province Isan de Nakhon Phanom incluant le site religieux de That Phanom.

 


 

(4) Ils sont l’un et l’autre datés des années 60 : ประเพณีไทยภาคเหนืย Traditions du nord de la Thaïlande - Prapheni Thai Phaknuea) et ประเพณีสิบสองเดือนล้เนนาไทย (Tradition des douze mois dans le Lanna thaï - Prapheni Sip Song Duean Lanna Thai).

 

 

L’article de Charles Keynes « BUDDHIST PILGRIMAGE CENTERS AND THE TWELVE-YEAR CYCLE: NORTHERN THAI MORAL ORDERS IN SPACE AND TIME » a été publié en 1975 dans la revue « History of Religions »,

 

Les histoires légendaires des sanctuaires de Doi Tung, Hariphunchai, Lampang Luang, Chô Hae, Dôi Suthep, Chae Haeng et That Phanom, tirés de textes écrits sur des feuilles de palmier et maintenant conservés à la Bibliothèque nationale à Bangkok, ont été publiés dans Prachum tamnan phra analysées par François Lagirarde en 1970 : « Temps et lieux d'histoires bouddhiques. À propos de quelques « chroniques » inédites du Lanna » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 94, 2007. pp. 59-94;

 

(5) Claude Lévi-Strauss «La Pensée sauvage », 1962.

 

 

(6) Voir nos deux articles

A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.ht

A 307- ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-307-la-legende-de-phra-that-panom-le-temple-du-respect-symbole-de-l-identite-du-nord-est-de-la-thailande-isan-et-du-laos.html

 

(7) Voir notre article A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?

lainbernardenthailande.com/2019/02/a-304-vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

 


 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 22:56

 

 

 

LOY KRATHONG

 

 

Nous avons parlé de la fête de Loy Krathong » (ลอยกระทง), la fête des « paniers flottants »,  qui se déroule la nuit de la pleine lune du 12e mois lunaire, cette année 2020, le 31 octobre (1).

 

 

****

 

En  dehors de la description de ces cérémonies aussi pittoresques que festive, nous avons cherché à savoir si elle avait un sens et une histoire ? Les notes de cet article donnent nos sources.

 

 

 

 

Une étude circonstanciée et beaucoup plus détaillée a été faire par notre ami du site Merveilleuse Chiang Mai  qui lui a consacré une série d’articles particulièrement érudits et aussi merveilleusement illustrés, il n’est pas inutile de les rappeler (2).

 

 

 

 

En  dehors de la description de ces cérémonies aussi pittoresques que festive, nous avons cherché à savoir si elle avait un sens et une histoire ? Les notes de cet article donnent nos sources.

 

 

 

Le premier consulté fut évidemment le grand érudit et infatigable chercheur du folklore siamois, Phraya Anuman Rajadhon. Il fut le premier chercheur thaï à avoir étudié en profondeur le folklore de son pays, à se pencher sur ses traditions séculaires sinon millénaires et à recueillir inlassablement la tradition orale.

 

 

 

Cette fête marque la fin de la saison des pluies, rivières et canaux sont en pleines eaux, le ciel est clair et l’humidité de l’atmosphère a (relativement) disparu. Le dur labeur des labours et de la plantation du riz est terminé. Il reste aux paysans un mois de tranquillité avant le temps de la récolte. Les fêtes peuvent alors commencer. Il n’y voit qu’un cérémonial auquel il ne faut donner aucune signification religieuse, mais il signale (son article est de 1951) avoir interrogé des personnes âgées qui lui ont expliqué qu’il s’agissait d’un acte de révérence à l’égard de la déesse mère des eaux, Mè Khongkha, la Mère de l'eau (พระแม่คงคา) qui nous semble appartenir au panthéon des divinités hindouistes. Elles ajoutaient qu’en dépit de dons généreux de celle-ci à l'homme, celui-ci pollue son eau de multiples manières et qu’il est bon, par conséquent, de lui demander pardon (3).

 

 

 

Il nous donne une autre explication plus religieuse : Bouddha avait laissé l’empreinte de son pied sur la rive sablonneuse de la rivière Nerbudda, dans le Deccan à la demande du roi des Naga, qui voulait adorer l'empreinte à l’endroit où le Seigneur avait disparu. Le Loy Krathong serait donc un acte d'adoration de la sainte empreinte qui se trouve aux Indes mais il ne nous la donne qu’avec le sourire, il a étudié les canons bouddhistes et ne l’a trouvé narré nulle part.

 

 

 

 

Il fait également référence à la tradition de Sukhothaï et la légende de la belle Nang Nophamat (นางนพมาศ) qui appartenait à la cour du roi Loethai  probablement. Le roi et sa cour étaient allés pour un pique-nique au bord du fleuve une nuit de cette pleine lune, mais cela ne nous explique pas les raisons de ce lâcher au fil de l’eau de paniers en feuilles de bananier portant bougies et bâtons d’encens.

 

 

 

 

Il cite  enfin deux sources : la première est de la main du roi Chulalongkorn lui-même : Phraratchaphithi sipsongduan  (พระราชพิ ธิ ๑๒ เดือน) ou « les cérémonies royales au cours des douze mois de l'année » écrit en 1888. Les conclusions du monarque sont simples : « Pour le roi, Loi Krathong n'a rien à voir avec une quelconque cérémonie ou rite. C’est simplement une occasion de réjouissance à laquelle tous les gens participent et pas seulement la famille royale;  ce n’est ni une cérémonie bouddhiste ni brahmaniste ».

 

 

 

 

Il nous renvoie enfin à consulter le Dr. Quaritch Wales, auteur d’un ouvrage publié à Londres en 1932 « Siamese State ceremonies », un coup dans l’eau, cet érudit décrit effectivement la cérémonie mais n’en donne aucune explication ni religieuse ni historique.

 

 

Peut-on dans ces conditions déterminer sérieusement l’origine historique de Loy  Krathong ?

 

Une offrande aux esprits de l’eau ? Une action de grâce à la déesse de l’eau, pour ceux qui vivent de l’eau, source de vie économique ? Tout simplement un passe-temps agréable pour une soirée au frais, en plein air au bord de l’eau et à la lumière de la pleine lune  ou tout à la fois et pour une fois une fête purement civile ?

 

Notre ami de Merveilleuse Chiang mai  a ouvert d’autres portes, ceux d’entre vous que le sujet intéresse consulteront son site avec profit, c’est à ce jour et à cette heure très certainement ce que vous pourrez lire de plus sérieux sur cette fête.

 

Les origines chinoises ?

 

La fête est peut-être venue de Chine par le Lanna : il existait en Chine de nombreuses fêtes consistant à faire flotter des bougies,  disparues avec le régime actuel mais qui subsisteraient encore à Java et Singapour.

 

 

Les origines indiennes ?

 

Les indiens pratiquent une fête consistant à faire flotter des lampes, la fête des lumières (Diwali) célébrée en automne qui remonte à la nuit des temps, probable rite agraire pour remercier la déesse des eaux de ses bienfaits. 

 

 

Les origines khmères ?

 

Les khmers ont absorbé la culture indienne et on retrouve chez eux la légende de Nang Nophama remerciant la mère des eaux mais associant Bouddha à la fête.

 

 

Le Lanna ?

 

Y –a-t-il un rapport entre la fête de Loikrathong et celle de yipéng (ยี่เป็ง)  que les habitants du Lanna fêtent le même jour ? 

 

 

Il y a donc une certitude, c’est qu’en réalité, les origines et la signification de cette fête sont incertaines même si toutes tournent autour des bienfaits de l’eau et que le lien avec la fête celtique d’Halloween sont de pure fantaisie.

 

 

HALLOWEEN

 

 

 

 

Le hasard a voulu -c’est un pur hasard- que la fête sinon bouddhiste du moins thaïe de Loy Krathong, tomba le 31 octobre de cette année 2020, le jour de la fête celtique de Halloween qui est figée au 31 octobre de notre calendrier julien. Les Celtes avaient probablement un calendrier non pas lunaire mais solaire qui ne coïncide pas avec le calendrier lunaire puisque le cycle de la terre autour du soleil ne coïncide pas avec celui de la lune autour de la terre.

 

 

 

La référence au soleil qui donne vie à la terre dans une civilisation qui vit dans le froid permanent tout au long de l’année importe plus qu’une référence à la lune qui ne brille que dans le froid de la nuit. Quoi de plus naturel alors de vénérer l’astre du jour et non celui de la nuit.

 

 

En se rappelant que Loy Kratong est tombé ces dernières années le 3 novembre en 2017, le 21 novembre en 2018, le 10 novembre en 2019 et le 31 octobre en 2020, il n’y a donc aucune déduction ésotérique fuligineuse à en tirer au niveau des rapports entre les Celtes et les bouddhistes.

 

 

 

Si nous nous amusions à ce jeu stupide, nous trouverions au hasard de la comparaison des calendriers des liens évidents entre le bouddhisme et le christianisme. Nous savons que la seule fête chrétienne, la plus grande assurément, établie selon un cycle lunaire est celle de Pâques.

 

 

La définition est la suivante : Pâques est le dimanche qui suit le quatorzième jour de la Lune qui atteint cet âge au 21 mars ou immédiatement après. Elle varie entre le 23 mars et le 25 avril. Les fêtes de la nouvelle année thaïe sont désormais fixées entre le 13 et le 15 avril. Les coïncidences entre Pâques (fête de la résurrection) et la nouvelle année ont été nombreuses, n’en citons que quelques-unes passées et à venir : Le 13 avril : 1941, 1950, 2031, 2036 et 2104. Le 14 avril : 1963, 1968, 1974, 2047, 2058, 2069 et 2104. Le 15 avril : 1900, 1906, 1979, 1990, 2001, 2063, 2074, 2085 et 2096. Nul n’a pensé y faire un lien. Mieux vaut que nous en restions là !

 

 

Que savons-nous de cette fête d’Halloween : avant J.-C., les druides qui détenaient le savoir tenaient sous leur emprise le monde celte.

 

 

 

 

Chaque année le 31 octobre, ils célébraient en l'honneur de leur divinité païenne Samhain (ou Samain), un festival de la mort : Ils se déplaçaient de maison en maison, réclamaient des offrandes pour leurs dieux et exigeaient parfois des sacrifices humains.

 

 

 

 

En cas de refus, ils proféraient des malédictions de mort sur cette maison : C’était en quelque sorte « la bourse ou la vie ». Pour éclairer leur chemin, ces malfaisants portaient des navets évidés et découpés en forme de visage dans lesquels brûlait une bougie faite avec de la graisse humaine de sacrifices précédents car les sacrifices humains ne leur étaient pas étrangers. La christianisation des terres celtes fut réelle mais relative, les traces de paganisme subsistaient encore en Bretagne jusqu’à la veille de la révolution de 1789. Au 18e et 19e siècle, les immigrants irlandais exportèrent cette vieille coutume dans leur terre d’accueil en remplaçant toutefois le navet par une citrouille pour on ne sait quelle raison. Si on a tenté d'associer à cette fête à la tradition chrétienne de la Toussaint, ce n’est qu’une hypothèse ; les origines en sont païennes sinon sataniques.

 

 

 

 

Le problème mais il est de taille est qu’elle fut au fil des années transformée en une méprisable mascarade commerciale. C’est exactement la même perversion de cupidité qui fit d’Odin, dieu celtique transformé en Saint Nicolas par l’église catholique puis en père Noël pollué par l’image qu’en donna Coca Cola.

 

 

 

 

Que ce jour soit considéré comme un festival d’automne où les enfants se costument en personnages de l'histoire américaine n’a rien de répréhensible.  Ce serait aussi bien et plus sain qu’ils le fassent pour mardi gras : Que certains pratiquent encore le culte d’Odin et de Wotan, de Lucifer ou de Satan pourquoi pas si les sacrifices humains ont disparu.

 

 

 

 

Mais la question est surtout que les Américains ont exporté cette fête devenue exclusivement commerciale là où elle n’a rien à faire, non seulement en Europe, mais aussi en Thaïlande en particulier.

 

Il est modestement permis de penser que moins de 0,0001 % ceux qui fêtent Halloween savent ce que cette fête représente.

 

Quand nous lisons sur une page Internet qui se donne les apparences du sérieux : La similitude entre Halloween des Celtes et Loy Krathong de Thaïlande est frappante, les deux festivals sont organisés pour protéger des démons et du mal …  nous devons rester cois ! Ce sont les rédacteurs qu’il faudrait frapper. Est-il permis d’écrire de telles bêtises ? Internet le permet mais que ceux qui ont vu lors de ces festivités une invocation quelconque aux démons nous le disent !

 

Nous savons que la croyance en des êtres surnaturels est innée chez l'homme. Les Thaïs les qualifient du terme générique de ผี « phi ». La traduction que l’on retrouve dans la plupart des lexiques ou dictionnaires, « fantôme » « démon » ou « esprit » est sinon mauvaise du moins très largement insuffisante.  Ce sont « Des choses que les êtres humains croient exister sous une forme mystérieuse, que l’on ne peut pas voir mais qui ont parfois un corps » (3). Nous nous sommes longuement penchés sur ces créatures, car effectivement nous vivons au milieu d’elles (4).  Leur étude est d’autant plus singulière que la ligne de démarcation entre les dieux et les créatures célestes bienfaisantes et les démons et créatures célestes malfaisantes est beaucoup plus difficile à faire que dans notre tradition biblique ! Il y a en effet de mauvais dieux et de bons démons.

 

 

Mais il est une certitude, c’est que les fêtes de Loy Kratong ne font intervenir  aucune de ces créatures et ce n’est que le hasard d’une coïncidence de dates qui est à l’origine de ces fuligineuses comparaisons.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article : R9. UNE DES PLUS BELLES FÊTES DE THAÏLANDE : LE LOY KRATHONG (22 NOVEMBRE 2018) :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a167-une-des-plus-belles-fetes-de-thailande-le-loykratong-124921789.html

 

(2) http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-chinoises

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-1ere-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-2eme-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-3eme-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-naraka

 

(3) Définition donnée par le dictionnaire de l’académie royale (édition 2002) qui en donne ensuite une très longue liste non exhaustive.

 

 

 

(4) Voir notre article :

A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES « Phi » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 22:01

 

Nous avons parlé des Nagas, ces créatures mystiques qui peuplent le monde souterrain et sont un lien entre le monde divin et celui des humains.

 

 

Dans un très bel article, notre ami Philippe Drillien a traité de ce phénomène mystérieux, extraordinaire et inexpliqué qui se produit le 15e jour du 11e mois du calendrier lunaire à la fin du carême bouddhique sur un tronçon d’une vingtaine de kilomètres sur les rives du Mékong, en amont de Nongkhai jusqu’à la province de Bungkan en aval, lorsque les Nagas crachent des boules de feu (1).

 


 

Nous avons également parlé de Phra Ruang, le fondateur mythique du fondateur du pays aux environs du Ve ou Ve siècle de notre ère, né des amours du roi d’ Haripunchai et de la reine des Nagas et qui libéra le Siam du joug des Khmers (2), Ce héros civilisqteur appartenait à la race des mortels par son père mais à celle des Nagas par sa mère ce qui lui permettait de fuir les attaques en cheminant sous terre à la façon des reptiles,

 

Le Naga dans les croyances thaïes est le patron de la fertilité et est toujours représenté comme une divinité puissante dans les peintures murales et la sculpture et un certain nombre de traditions qui relient les mythes hindouistes des Nagas au bouddhisme. Ils sont omniprésents de chaque côté de l'escalier d'un temple où ils sont censés servir de porteurs conduisant les fidèles à travers le cycle de l'existence

 

 

 

Les Nagas en particulier ont protégé Bouddha de la pluie pendant qu'il méditait : La sixième semaine après l'Éveil, il était assis sous un arbre, au bord d'un lac. Un violent orage éclata et la pluie fit peu à peu monter dangereusement les eaux. Le Naga Mucilinda, roi des nagas, sortit du lac, enroula ses anneaux sous le corps du bouddha et déploya ses capuchons heptacéphales (à sept têtes) en éventail au-dessus de lui pour le protéger de la pluie durant tout le temps que dura l'orage. Le bouddha, perdu dans sa méditation, les yeux clos, resta dans cette position jusqu'à la fin de l'orage, ignorant du danger qui le guettait.

 

Ils ont reçu une utilisation plus singulière dans le cadre d’un ambitieux programme économique lancé au début du siècle, avec la création de zones économiques spéciales (Special economic zones) concernant quelques provinces frontalières dont celle de Mukdahan.

 

 

Le programme a été initié dans cette province au début du siècle et plus concrètement en 2014 après que le deuxième « pont de l’amitié » sur le Mékong, situé à environ 7 kilomètres en amont du centre-ville, eut été inauguré le 19 décembre 2006 et ouvert le 9 janvier 2007, les travaux ayant commencé le 21 mars 2004. Un événement mystérieux se rattacha à cette construction comme nous le verrons.

 

 

Les Nagas vont intervenir à la suite de la construction ou à l'occasion de trois gigantesques statues d’entre eux, dont la construction fut financée tant par des organismes officiels que par les dons des fidèles.

 

 

Un article du Journal of the Mekong Societies dans sa livraison de mai-août 2020 et sous la signature de trois professeurs de l’Université de Khonkaen, Chittima Phutthanathanapaa, Wanichcha Narongchaib et Rukchanok Chumnanmakc leur est consacré sous un titre singulier : « The Utilization of the Naga Sign in the special Economic Zone of Mukdahan Province, Thailand ». Ces trois universitaires font référence aux théories à tout le moins fuligineuses du Français Roland Barthes qui écrit sous des formes compliquées ce qui est simple à comprendre sans être philosophe ou sémiologue, à savoir que toute représentation religieuse ou para religieuse a un double sens, le sens apparent, un Naga est un gigantesque serpent mythique, ou celui que ne comprennent que les croyants, les symboles qu’il représente (3). Concrètement par exemple, on peut ne voir dans une croix de bois qu’un instrument de supplice, les Chrétiens y voient le symbole du Christ venu racheter les péchés du monde.

 

 

De même, en dehors de la représentation matérielle du Naga, souvent spectaculaires sur le plan de l’esthétique, les Thaïlandais dans leur immense majorité y voient la créature aux pouvoirs extraordinaires qu'ils invoquent à tout instant de leur vie religieuse.

 

 

L’édification de ces représentations des Nagas concerne deux districts, celui de Mukdahan proprement dit et celui de Wan Yai (หว้านใหญ่) en amont des rives du grand fleuve.

 

 

La province ayant pour activité principale l’agriculture et le commerce, le programme SEZ a eu pour ambition de promouvoir aussi le tourisme, essentiellement d’ailleurs le tourisme thaï. Notre propos n'est pas de jouer aux guides touristiques mais de nous pencher sur les singularités qui ont caractérisé ces constructions, la première dans le temps étant apparemment celles qui ont marqué la construction du second pont de l'amitié.

 

 

 

Cet événement fut probablement à l’origine de la construction de deux autres représentations géantes du Naga dans deux autres sanctuaires.

 

 

 

Il est évident au premier chef que chaque endroit a adopté la représentation du Naga pour promouvoir le tourisme. Plus il attire de touristes, plus les entreprises de services et les petites échoppes de vente de souvenirs, d’objets de piété et de nourriture se développent.

 

 

Le Naga géant dans l'enceinte du Wat Roi Phra Phutthabat Phu Manorom dans le district de Mukdahan. (วัดรอยพระพุทธบาทภูมโนรมย์)

 

Ce temple est situé à environ 5 kilomètres en aval de la ville de Mukdahan au sommet de la colline de Manorom haute d'environ 500 mètres au-dessus du niveau du Mékong. Il ne présentait aucunes particularités par rapport aux temples de la région  ...

 

 

.....si ce n'est de permettre un panorama extraordinaire sur la ville de Mukdahan et le fleuve

 

 

....et de recouvrir une empreinte de Bouddha (พระพุทธบาท) que vénéraient les dévots locaux.

 

 

Il était aussi un lieu privilégié de tourisme exclusivement local, oraisons au temple et pique-nique les jours de fêtes ou les fins de semaine.

 

 

Avant que ne soit entreprise la construction d'une gigantesque représentation du Naga, précisons qu'il est dominé aujourd'hui par une statue de Bouddha qui est l'une des plus grandes du pays. La construction en fut décidée en 2011 à l'occasion du septième cycle du Roi Rama IX le 5 décembre de cette année-là.

 

 Croquis affiché avant la  construction 

 

 

Elle débuta en réalité en 2014 et se termina en 2019.

 

janvier 2015

 

 

Avril 2016

 

 

Mars 2017

 

 

Janvier 2020

 

 

D'une blancheur immaculée, symbole de pureté, ses dimensions sont impressionnantes : 39,99 mètres de largeur à la base, elle repose sur un socle en forme de fleur de lotus de 24 mètres de hauteur, la statue proprement dite mesure 59,99 mètres de hauteur et l'ensemble 84 mètres. Nous n'avons pas pu déterminer pour quelles raisons les dimensions en sont données au centimètre. Elle est visible depuis des kilomètres à la ronde.

 

 

 

La construction de la reproduction tout aussi gigantesque du Naga fut entreprise ensuite, 122 mètres de long, 20 mètres de haut et 1,5 mètre de diamètre. Plus qu'un acte de piété, elle repose sur une légende locale : construisant une digue pour se protéger des débordements du fleuve, les habitants aperçurent un Naga de couleur sombre d'environ 30 mètres de long, qui, les voyant, se précipita dans une grotte. Les villageois pensèrent alors que la grotte était reliée au Mékong car ils y découvrirent des vestiges de bateaux et de nombreux trésors, une image de Bouddha en or, des pousses de bambou dorées, des lingots d'or, des bijoux et des pièces de monnaie. Plusieurs villageois cupides ramenèrent certains de ces objets chez eux, mais une fois arrivés à la maison, tout ce qu'ils avaient emporté se transforma en pierre.

 

 

Le Naga demanda ensuite à être ordonné après avoir été éclairé par Bouddha lui-même. Ce n'était pas possible car un Naga est un animal et non un être humain et ne peut réciter les incantations. Un jour, un énorme prunier jambolan s'effondra, bloquant l'entrée de la grotte. Les villageois pensèrent que c'était un signe de la détermination du Naga de pratiquer la méditation sans se distraire du monde extérieur. Il fut dès lors considéré comme le successeur et le dépositaire des principes bouddhistes.

 

Entre 2012 et 2018, les habitants virent dans cette légende l'occasion d'en tirer profit par le développement d'un tourisme pieux et pratiquement exclusivement local. Ainsi fut édifiée la statue.

 

 

Les habitants viennent rendre hommage au Naga avec des fleurs, de l'encens et des bougies. Si leurs vœux sont exaucés, ils y reviendront pour faire de nouvelles offrandes.

 

 

 

C'est un rêve d'un ancien abbé du temple qui ressuscita cette vieille légende et la transmis à des disciples. La couleur de la statue est celle que l’abbé vit en rêve

 

 

Les témoignages relatifs à des vœux exaucés se sont largement répandus sur la toile ! Le plus connu est celui d'un villageois qui gagna le gros lot à la loterie, il devint viral sur les réseaux sociaux puisqu'il affirma que cela s'était produit par l'intervention du Naga.

 

 

 

Les visiteurs s’y rassemblent pour y prier et gagner une bonne fortune. Une zone spéciale pour présenter les offrandes a été prévue et les fidèles sont invités à suivre tout un rituel. Ils doivent d'abord préparer un plateau contenant du bétel et de l'arec, des bâtons d'encens, des bougies et des rubans rouges. Ensuite, ils doivent prier en marchant sous le ventre du Naga divisé en petites sections à des fins différentes, par exemple, la chance, la santé, le travail, l'amour. Après cela, ils allument des bougies et des bâtons d'encens et écrivent leurs vœux sur le ruban rouge, qu'ils nouent autour des arbres.

 

 

 

Le sanctuaire du Naga au second pont de l'amitié  - (san ong pu phayanak lae chut chom wio saphan mittraphap thai - lao haeng thi 2) - (ศาลองค์ปู่พญานาค และ จุดชมวิวสะพาน มิตรภาพไทย-ลาว แห่งที่ 2)

 

Le phénomène de la croyance dans les Nagas a été incontestablement ravivé – même s’il n’avait pas disparu - lors de la construction du deuxième pont quelques kilomètres en amont de la ville.

 

 

Un tourbillon apparut autour du deuxième pilier et la population pensa que dans cette zone se situait la grotte des Nagas. Par la suite, un certain nombre d'incidents tragiques se sont produits : Plusieurs ingénieurs et ouvriers seraient morts, blessés ou auraient disparus (un mort, 14 blessés et 9 disparus). Ces incidents conduisirent à la suspension temporaire de la construction. Plus tard, les villageois et les responsables de la construction consultèrent un chaman spécialiste en ce domaine puisque lui-même pensait être un descendant de Naga donc protégé par eux. Il communiquait avec eux dans ses rêves et suggéra qu'un sanctuaire soit construit sur les lieux pour les Nagas. Une fois la cérémonie d’inauguration du sanctuaire terminée, le chantier se déroula sans incident.

 

 

Il fut admis que le Naga du Mékong entra en colère contre une construction au-dessus de son habitat. Le Naga noir y est représenté enroulant son corps autour d'un pilier doré, son regard tourné vers le Mékong. De nombreuses cérémonies pour solliciter son pardon furent organisées. On lui offre en permanence des pièces de monnaie de Bouddha, des bijoux et des bracelets et on y prie pour que les vœux soient exaucés. La croyance est répandue dans les populations locales que les Nagas ont le pouvoir de provoquer des catastrophes. Une cérémonie mêlant des croyances bouddhistes et hindoues se déroule tous les ans sous l'égide des autorités locales les 8 et 9 juin. Le premier jour est consacré aux prières et aux chants. Les participants y apportent leurs offrandes. Le lendemain, ils gagent des mérites en offrant de la nourriture aux moines et en faisant flotter des lotus sur le fleuve en hommage aux Nagas et au Mékong.

 

 

Kaeng Kabao dans le district de Wan Yai  (แก่งกะเบา)

 

 

Aucune légende et aucun événement mystérieux ne s'y rattache, le miracle viendra plus tard. Le site de Kaeng Kabao (les rapides de Kabao) dans le Mékong ...

 

 

...a longtemps été un site touristique en raison des grandes plaques de roche qui apparaissent pendant la saison sèche lorsque le fleuve est à son niveau le plus bas, situé à une trentaine de kilomètres en amont de la ville.

 

 

Après que ce site ait connu une certaine régression, les responsables du district parrainèrent la construction de l'une des plus grandes sculptures d'un Naga du Mékong. La sculpture mesure 51,40 mètres de long, 11,11 mètres de haut et 1,50 mètre de diamètre Elle est de couleur blanche, symbole de pureté. Sa présence permit un incontestable renouveau sur ces rives du Mékong. Les visiteurs la considèrent toujours comme un signe de bon augure, de bonheur et de prospérité.

 

 

Le rituel qui conjure la malchance consiste à franchir trois points du ventre du Naga - représentant la chance, la richesse et la santé - est censé aider à conjurer la malchance.

 

 

Naturellement tout autour nous trouvons les traditionnelles échoppes, objets de piété et de nourriture. Le Naga a au moins réalisé un miracle le 26 novembre 2018 : un voleur avait tenté de voler de l'argent dans une boîte à donation, mais n'a pas pu s'échapper. Il a été retrouvé allongé sur le sol devant la sculpture Naga, disant que quelque chose l'étranglait et l'étouffait avant que la police ne vienne l'arrêter. Les habitants pensèrent que c’était l'effet des pouvoirs du Naga. Une villageoise affirma d'ailleurs que le Naga lui avait dit dans un rêve qu'il ne voulait pas faire périr le malandrin mais seulement l'immobiliser pour que la police vienne l'arrêter. Cet événement connut un grand retentissement ce qui attira un nombre toujours plus grand de visiteurs, Les lieux sont même surpeuplés les jours de fête, en particulier pour Songkran ou les fins de semaine.

 

Zone de salas aménagés pour le pique-nique

 

 

Pour nos auteurs, chacun des événements surnaturels accomplis autour de ces sites incite une foule de visiteurs y chercher bonne fortune. La population locale y trouve évidemment son profit, d'ordre économique tout d'abord mais aussi sur le plan spirituel.

 

Avantages économiques

 

Les chiffres parlent : En 2008, le nombre de touristes visitant Mukdahan et les alentours était de 264 873, tandis qu'en 2015, il avait plus que doublé pour atteindre 597 873. Les dépenses quotidiennes moyennes étaient de 923,6 bahts par personne en 2008 et 1 141,18 bahts en 2015. La majorité des visiteurs viennent du nord-est mais d'autres viennent des autres provinces persuadés que les Nagas ont le pouvoir d'exaucer leurs souhaits. Les étrangers et plus encore les occidentaux ne sont qu'en petit nombre.

 

Nos auteurs donnent des chiffres sous forme de tableaux qui laissent à penser que l'ensemble de la population a profité de ces initiatives et en est parfaitement satisfaite.

 

 

Avantages spirituels

 

Les chants et les prières accompagnant les cérémonies rappellent systématiquement l'obligation de respecter les cinq préceptes du bouddhisme : Le premier est de s'abstenir de se suicider, ce qui permettra aux gens d'avoir une longue vie et une bonne santé. Le second est de s’abstenir de prendre ce qui n’est pas notre propriété, ce qui garantit la sécurité des biens. Le troisième est de s'abstenir de toute inconduite sexuelle, ce qui permet aux enfants, petits-enfants et conjoints de vivre heureux et empêche les gens de faire du mal. Le quatrième est de s'abstenir de discours nuisibles, de jurons, de mensonges et de sarcasmes. Les personnes qui pratiquent ce précepte seront respectées. Enfin, le cinquième est de s'abstenir de prendre des substances intoxicantes. Ceux qui pratiquent ce précepte seront dotés d'intelligence et de crédibilité. Notons que sur ces sites, il est totalement interdit de consommer de l'alcool et de fumer. Les cinq préceptes sont associés aux mythes des Nagas, qui sont considérés comme de véritables croyants au bouddhisme, qui méditaient et pratiquaient les préceptes dans l'espoir d'être libéré de la souffrance en tant qu'animal et de renaître en tant qu'humain.

 

Il est évident, comme dans toutes les sociétés et toutes les religions, que l'exigence selon laquelle les croyants doivent se comporter selon ces règles de base est le fondement de la paix sociale.

 

Il est remarquable par exemple que dans le passé, la zone autour du deuxième pont de l’amitié était déserte et nul ne voulait y aller la nuit. C'était un lieu mal famé, lieu de rencontre où les adolescents se réunissaient souvent pour des activités illégales ou que la morale réprouve.

 

 

La réhabilitation des lieux en a fait un endroit privilégié alors qu'auparavant, c'était un amas de détritus, de bouteilles cassées, de mégots et de préservatifs. Remercions donc les Nagas qui contribuent par la terreur qu’ils inspirent au respect de la nature.

 

 

Nous n’entrerons pas dans le débat philosophique sur le point de savoir si ce sont les religions, qu’elles qu’elles soient – qui ont créé les règles élémentaires de la vie en société. Ce que nous pouvons constater est que si Dieu est mort comme disait Nietzsche, en tous cas ses paroles demeurent.

 


 

Doit-on sourire de ces croyances ? Certains esprits forts ne manqueront pas de le faire qui conserveront néanmoins précieusement un trèfle à quatre feuilles dans leur portefeuille et ne manqueront jamais de consulter leur horoscope dans leur quotidien habituel,

 


 

NOTES

 

(1) Voir notre article NOTE. A 240 - LES MYSTÉRIEUX NAGAS DU MÉKONG CRACHEURS DE BOULES DE FEU

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-240-les-mysterieux-nagas-du-mekong-cracheurs-de-boules-de-feu.html

(2) Voir notre article A 392- LA LÉGENDE DE PHRA RUANG, FONDATRICE MYTHIQUE DE LA NATION THAÏE, A-T-ELLE MIGRÉ CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/09/a-392-la-legende-de-phra-ruang-fondatrice-mythique-de-la-nation-thaie-a-t-elle-migre-chez-les-amerindiens.html

(3) L'article est numérisé sur le site de la revue :

https://so03.tci-thaijo.org/index.php/mekongjournal

 


 

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