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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 04:02

titreLa dédicace du roman "Chiens fous"  de Chart Korbjitti* est claire : « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets ».

Et il va raconter  l’histoire de Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân … et surtout celle du Vieux qui aura droit à un chapitre et celles de Otto et de Thaï qui auront droit à trois chapitres.** Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ». 

       

Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket.

 

Phuket 03

 

Nous verrons que ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang.


Mais le roman montrera aussi des parcours très différents, des histoires familiales diverses, dans un style particulier, avec les retours en arrière, les reprises d’histoire, les ellipses, les focalisations, les feeback,  boucles,  effets gigognes, bifurcations  … qui font commencer l’histoire à Phuket, au début de la saison des pluies avec Chouanchoua qui vient rendre visite à ses amis Otto et Samlî, qui s’y sont installés, et qui voit  au dernier chapitre Chouanchoua et Otto retourner à Bangkok avec Thaï et sa femme,  deux mois plus tard, après avoir appris l’histoire des uns et des autres, « apprécié » cette période singulière de leur vie.


Mais chaque roman appelle, suscite une lecture différente, même si chacun a ses habitudes, sa façon de voir le monde et de le « lire ». Ici, pour « ce » roman, il nous a paru nécessaire de le présenter chapitre après chapitre, pour bien montrer la complexité de sa construction, mimant peut-être la complexité de la vie, avec les destins qui se croisent et se recroisent, dans la multiplicité  des « histoires » familiales et personnelles, mais aussi des périodes de vie vécues en commun parfois, selon un mode de vie particulier, qu’il nous faudra découvrir.

 

Le roman commence donc avec  Souanchoua qui  arrive à Phuket pour écrire un livre.


Il rend visite à Otto, vont « boire un coup » et vont s’échanger des nouvelles sur leurs amis communs (Samlî, Lân, Toui d’Italie, John, P’tit Hip). Mais au fil de la conversation, Souanchoua apprend qu’autrefois Otto, à 17 ans, a dû fuir de chez lui, pour éviter la prison. Il avait voulu venger son copain qui avait été cogné par un jeune chef de bande du quartier, mais il avait tiré au pistolet sur celui-ci qui le menaçait avec une épée. Il s’était alors réfugié chez un autre copain, Tongtiou, qu’il avait rencontré l’année précédente et dont le frère avait une plantation à Chumporn (Lang Suan).  Il avait été bien accueilli pendant 6 mois, mais avait dû de nouveau s’enfuir, car son copain, qui gagnait sa vie en jouant au billard, s’était fait tuer, lors d’une partie. On apprendra aussi au passage la relation qu’Otto a avec sa nouvelle belle-mère et sa conviction  de ne plus être aimé par son père.


Mais ensuite, -selon un procédé que l’on retrouvera au fil du roman-, le roman va bifurquer sur l’histoire d’un autre copain, que tous appellent « le Vieux ». On y apprendra que le Vieux est parti au Japon avec sa « Japonaise » ; et qu’ils le considèrent comme une « légende vivante ». Ils se souviendront de leur belle vie à Pattaya,  

où ils étaient comme des « lords à faire les cons », où ils fumaient de l’herbe et « se pintait jusqu’à ce qu’on tombe de sommeil ». Ils vont décrire avec admiration le Vieux, au look hippie, roulant en chopper, charmant, faisant rire, indifférent au regard des autres, sachant vendre bagues et bracelets en racontant des histoires pour chaque article. Un personnage.


Chouanchoua et Otto vont poursuivre leur conversation, en multipliant les  anecdotes et leurs souvenirs. Sur Samlî, qui avait été arrêté à tort pour un verre pas payé ; sur Otto qui va évoquer en quelle occasion, il dut lui aussi faire de la tôle. On apprendra comment pendant un an, de videur dans une boite de Patpong, il était entré dans une bande de gangster. Qu’il était retourné voir son père, qui lui avait appris qu’il n’avait en fait tué personne et qu’il avait payé pour étouffer l’affaire.


Le roman s’attardera sur le style de vie d’Otto, devenu homme de main dans le quartier de Patpong, appréciant la crainte qu’il inspirait, le pouvoir de boire des verres à l’œil dans n’importe quel bar, jusqu’à ce qu’il fasse de l’ombre au chef Deang Dearet et devienne accroc à l’héroïne,

 

qcro herohine 06

 

pour finalement perdre la considération de ses « pairs ». Et puis, on était revenu sur le Vieux. On apprendra comment Otto fit sa connaissance, à l’époque où il vendait ses bracelets et autres objets en cuir à Patpong. Il était tombé sous le charme de celui que les autres vendeurs appelaient « le hippie » ; il appréciait sa gouaille, ses plaisanteries.


Et puis un soir, le Vieux avait emmené Otto à Pattaya, et lui avait présenté ses amis, une bande buvant, fumant, prenant du plaisir ensemble.

Il avait apprécié et revenait régulièrement avec le Vieux. Il avait appris à connaître la bande, leurs antécédents (Nit, Rang, Hanna la petite amie de Nit, Jâ, Lân et ceux qui « passaient »). Le Vieux lui avait raconté sa vie, comment le quartier maître qu’il était, avait mis son poing sur la gueule à un officier et choisit de vivre « libre », pouvant aller où il le désire sans demander de permission. Otto s’était confié et il avait été bien accueilli par la bande.


Otto avait découvert une autre façon de vivre. « C’était comme s’il avait découvert un autre monde, fort éloigné du sien. En fait, il ne parvenait à croire qu’un tel monde pût exister dans le monde réel ». Et pourtant, il l’avait sous les yeux ». (p.103)

Image drogues 02


Il voulait franchir le pas, mais il était accroc à l’héroïne. Et la bande lui avait dit qu’il devait d’abord régler cette addiction. Et puis il avait été arrêté dans son quartier et avait pris 6 mois pour possession de drogue.


Ensuite le roman revient au présent narratif. Samlî a retrouvé Chouanchoua et Otto, et ils vont évoquer d’autres souvenirs, tout en buvant, comme Dam qui était tombé du train en allant au mariage de Ratt. Ils étaient descendus à sept ( Chouan, Met Kanoum, P’tit Hip, Teub, Eit, Dam, et Samlî), déjà tous « bourrés » et ils avaient continué à picoler.

Et puis, Samli, Chouanchoua et Otto avaient décidé de rendre visite à Thaï dans son restaurant, une occasion encore de « raconter ».


 « C’est pas les histoires qui manquent, dit Otto. Tiens en voici une. Tu verras s’il est marteau ou pas.

-    C’est laquelle que tu vas lui raconter ? demande Samlî.

-  Celle de la farang qui est allée pisser dans son restau, et ? »

 

Et on apprendra l’histoire de la farang, qui s’enchaînera sur une question de Chouanchoua :


« Il faisait quoi avant Thaï ? Il vient d’où ? Tu le sais ?»


Et on saura par Otto, qu’il a vécu à Pattaya. Que le Vieux l’avait découvert jouant de la guitare dans un petit restau allemand de Sukhumvit à Bangkok, et qu’il l’avait amené à Pattaya; qu’il était resté des mois avec la bande, qu’il avait disparu, qu’il avait réapparu un an après avec une BM et des fringues « haut de gamme », pour disparaître de suite et qu’il l’a retrouvé ici à Phuket.

La lecture se poursuivait, enchainant petite histoire sur petite histoire, entre Chouanchoua, Otto, et Samlî, sur leurs amis respectifs, nous demandant où Chart Korbjitti voulait nous emmener.


Une halte, une mise au point s’imposait. Un début d’explication.


En ce début de chapitre 5 (p.127) intitulé « « Lorsqu’Otto sortit de prison »,

 

prison 08

 

nous avions le besoin de faire le point, pensant avoir « découvert »  le « mécanisme romanesque » : avec ces copains qui se rencontrent, qui se croisent, qui boivent et fument jusqu’à ce qu’ils s’écroulent, et partagent ensemble des anecdotes et des souvenirs sur eux et leurs copains, avec des retours en arrière, des bribes de vie, qui se retrouvent en  des temps et des lieux différents, un puzzle qu’il appartenait au lecteur de recomposer, pour savoir ce qui était en jeu, ce qui essayait de s’écrire.

On voyait tout d’abord trois amis, qui aimaient boire ensemble, jusqu’à l’ivresse, et se raconter des histoires et anecdotes sur les amis absents. On apprend qu’ils ont mené des vies différentes, avec des ruptures, des événements (une mort, un coup de poing sur un officier) qui ont changé leur existence, mais qu’ils se sont rencontrés à une période de leur vie et avaient en commun, un modèle et un style de vie qu’ils apparentaient au bonheur.


Le modèle est celui qu’ils appellent affectueusement le Vieux, « une légende », que d’autres voyaient comme un « hippie ». Le mode de vie est celui de la bande à Pattaya, un « monde » qu’Otto présente comme incroyable, merveilleux.(« il ne parvenait à croire qu’un tel monde pût exister. ») Mais, on les retrouve à Phuket, et le Vieux est parti au Japon.


A ce stade, on voudrait savoir ce que fut ce mode de vie à Pattaya, qu’Otto trouvait si merveilleux, connaître davantage le Vieux, que la bande considérait comme une légende, et dont nous venions d’avoir quelques confidences, apprendre comment leurs vies avaient évolué.

En voyant le titre du cinquième chapitre « Lorsqu’Otto sortit de prison », on prévoyait bien sûr que nous allions connaître la suite de l’histoire d’Otto, nous demandant s’il avait retrouvé son « bonheur » à Pattaya, s’il n’était plus accroc à l’héroïne,  et comment et pourquoi il avait atterri à Phuket. Et puis par curiosité, nous avions regardé le titre du chapitre suivant qui s’intitulait « L’histoire de Thaï ».


Nous avions alors l’hypothèse d’une construction romanesque où Chart Korbjitti allait revenir sur chacun des personnages.


En attendant, nous pouvions lire les histoires d’Otto et de Thaï.


Donc, on retrouve Otto à sa sortie de prison, heureux de la liberté retrouvée (« Il n’avait jamais pensé auparavant que la liberté pouvait être si précieuse. »), et qui a hâte de rejoindre la bande de Pattaya (Nit, Rang, le Vieux), malgré l’espoir du père de le voir revenir à Bangkok pour travailler et étudier le soir. Il tint malgré tout à le mettre en garde : « Tu es assez vieux pour distinguer le bien et le mal, alors ne fait rien qui pourrait t’attirer de nouveaux ennuis ».


A Pattaya, la bande lui imposa une période de sevrage de l’héroïne, qu’il vécut pendant dix jours dans la souffrance. Il put ensuite partager avec plaisir  « sa nouvelle vie parmi ses amis », « une promenade rafraîchissante au paradis ». (p.133). Otto avait appris à fabriquer des objets en cuir, qu’il mettait en vente dans  la boutique de Nit.  On mettait l’argent en commun, on partageait les tâches et surtout on aimait le soir discuter sur la plage, boire et fumer de l’herbe, festoyer, chanter jusqu’à l’ivresse et la lueur du jour.


Otto avait retrouvé le Vieux, qui continuait à vendre ses produits sur Patpong, mais qui venait souvent comme d’autres copains de Bangkok. Il avait ainsi  connu Jâ, Lân, Samlî, P’tit Hip, et Thaï avec sa guitare. Ils avaient même acheté en commun un vieux bateau qu’ils louaient parfois à des farangs. Et à la fin de chaque journée, tout le monde dormait dans la modeste boutique de Nit. On profitait de chaque occasion, de chaque nouvelle arrivée pour faire la « fête », boire, fumer, se raconter, passer un bon moment.


La lecture de ce  chapitre permettait de mieux cerner le mode de vie qu’Otto voyait comme « un paradis ».


A la fin du chapitre, le Vieux, préparant une pipe d’herbe, demandait à Thaï depuis combien de temps, il fumait de l’herbe. Transition, pour connaître :


« L’histoire de Thaï ». (Chapitre 6)


Son histoire racontée commence sur une tragédie, sur un événement qui va marquer sa vie. On le trouve en seconde, et il est surpris avec six de ces camarades à fumer de l’herbe.

fu;er des joints 10

 

Les conséquences sont terribles : il est fouetté et son père le  retire de l’école. Thaï vit cela comme une injustice profonde car en fait il n’avait amené la pipe, que pour faire l’intéressant auprès de ses camarades. Sa vie bascule. De joyeux il devient renfermé, taciturne … et décide désormais de ne dépendre que de lui.

Son père possède une boutique de vendeur d’or ( gold shop).


 

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C’est le modèle familial. Tous ses fils sont éduqués pour avoir un commerce. Il faut savoir vendre, compter dans la famille. Au besoin, le père sait frapper pour être entendu. Mais Thaï n’aime que la musique. On imagine le conflit père/fils.

Thaï va former un groupe de musique en cachette avec des copains, vendre des babioles pour s’acheter une guitare. Thaï est devenu un bon commerçant aux yeux de la famille. Mais au nouvel an chinois, le père le surprend avec sa guitare.

 

 

guitqre 12


Une scène terrible s’ensuivit pendant laquelle le père se saisit de la guitare, frappa son fils. Mais le fils pour la première fois osa prendre les poignets du père, l’immobilisant, devant la mère l’incitant à lâcher prise. La guitare tomba.


Sa vie bascula une deuxième fois.


Thaï, en hurlant, reprocha au père sa haine, et lui communiqua son désir de vivre sa vie, de ne plus être soumis à l’autorité paternelle. « C’est fini, papa, je ne serai plus soumis. Tu ne peux pas me forcer. C’est ma vie. Je veux la récupérer. » (p.151) Il jeta le fric sur le plancher que son père venait de lui offrir pour le nouvel an chinois. Et quitta la maison.

Sa mère et son frère, avec l’accord du père, tenteront bien, en le suppliant,  de le faire revenir, lui promettant même de pouvoir reprendre l’école. Sa mère utilisera même -découragée- la menace du reniement, mais Thaï ne cédera pas. « Son frère le comprenait parfaitement ». (p.160) Il discutera même de son avenir proche avec lui.


Thaï s’installera chez Yong et deviendra son associé. Yong vendait des objets en plastique. Il l’aidera à en vendre davantage. Il aura même l’idée de faire copier et de vendre des chemises de marque. Le récit décrira ses méthodes, son succès. Certes, Thaï voit bien que Yong joue, a des dettes, mais il a sa guitare ; il est heureux.


Et puis il y eut le service militaire.

Thaï crut à tort via Yong pouvoir éviter le service en « achetant » un intermédiaire. Quand il revint un an et demi après, Yong était soit disant en faillite. Il rompit avec Yong, mais déçu, commença à fumer de la marijuana.

Et ensuite, après 4 ans et demi de rupture familiale, il revit son père atteint d’un cancer à l’hôpital.

 

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Ce fut la réconciliation.


Son père l’aida même à comprendre que Yong l’avait roulé. Le testament fut une surprise. Son père lui confiait la boutique de vente d’or. Sa soeur ainée qui était mariée était en colère. Mais Thaï, généreux, voulût bien qu’on refasse le partage, mais la parole du père devait être respectée. Finalement, Thaï décida de donner sa part de magasin à sa soeur qui en prit la direction ; Thaï se contentant de l’aider et ne gardant que le minimum pour sa « musique ». Il était ainsi heureux ; il pouvait de nouveau jouer de la guitare, le soir. Même si sa mère l’incitait à se lancer dans une affaire.


Et puis, sa soeur quitta son mari et vint s’installer au magasin. Thaï vit là une bonne occasion de vivre enfin son rêve : jouer et vivre de sa guitare, au bonheur la chance, dans les restaurants, les bars, les hôtels.

 

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« Il jouait pour le plaisir de jouer. Rien d’autre ne lui importait. Avoir faim et manger, ce n’était pas important. Ce qui importait, c’était de faire ce qu’il avait envie de faire ». (p. 192)


Et on retrouvait l’histoire qu’Otto avait déjà raconté à savoir comment il avait rencontré le Vieux au restaurant allemand, qui l’avait amené à Pattaya, avait rencontré la bande. (Otto, Nit, Jâ, Lân, Samlî, P’tit Hip et les autres).  On était dans le bateau, s’offrant une défonce.


 « Tout était absolument beau.». « Libre de tout souci » (Cf. pp.195-196)

Et on apprenait qu’il était venu pour une nuit avec le vieux, et qu’il s’intéressa à leur mode de vie. « Il n’avait jamais connu ce genre d’existence, n’avait jamais imaginé qu’il pût y avoir des gens comme eux, de par le monde. Plus il les voyait évoluer ensemble sans s’exploiter les uns les autres, s’entraidant comme des frères ; il était impressionné. Il pensait que ce genre de vie serait idéal »


Et il resta « sans se fixer de date de départ. », partageant tout avec la bande. Et puis avec le temps, il rêva d’une échoppe, d’un petit resto au bord de l’eau, où il pourrait jouer de la musique pour les touristes farangs, et rejoindre ses copains dans la journée. Il en parla, tout le monde approuva. Mais le Vieux lui conseilla de s’installer à Phuket.


On connaissait mieux le Thaï du début, celui à qui Samli, Chouanchoua et Otto avaient décidé de rendre visite. Et au chapitre suivant (7), on était avec Samlî, Chouanchoua et Otto, montés sur deux motos, nous rendant justement au restaurant de Thaï, mais celui-ci n’était pas là. Il était à Bong Hill, un endroit connu pour fumer, se défoncer. Ils iront alors chez Jâ, un autre petit restau tout proche, continuant à boire, à raconter des « histoires »  … Thaï les avait rejoints et ils étaient allés à son restaurant.


Le chapitre suivant (c’est le 8ème) intitulé « La chanson de Thaï » devait certainement nous raconter la suite de sa décision de vivre désormais à Phuket. D’entrée, on apprenait par Otto que Thaï fumait trop, délaissait son restaurant, et on en apprenait la cause : sa femme et son fils étaient partis.

Ah bon, Thaï avait femme et enfant !Il nous manquait donc un épisode, même si on pouvait deviner pourquoi Thaï n’allait pas bien. Otto d’ailleurs lui conseillait d’aller résoudre ses problèmes avec sa femme. Il avait accepté d’y aller le lendemain et ils avaient continué à boire, avec Thaï à la guitare.

Que s’était-il donc passé ? La page 225 nous ramenait en arrière.

Thaï avait présenté le Vieux à sa famille, qui ne comprenait qu’il puisse avoir un ami accoutré ainsi. Et puis, il y avait eu cette décision inexplicable de Thaï.


Malgré son rêve de restaurant, il avait finalement répondu à la demande de sa mère et repris la boutique. Il avait renoncé à ses amis de Pattaya, et cessé de jouer de la guitare.


Curieux, non ?

La raison ne nous était pas donnée. Surtout qu’Otto, le Vieux, Rang et Nit continuaient leur vie à Pattaya, avec Lân et Samlî qui venaient de temps en temps. Jâ était parti aux USA et P’ttit Hip avait disparu.


Thaï était venu les visiter un an après, avec les signes de la réussite (BMW, costume classe, montre en or.)

 

rolex 15

 

Il était revenu 10 mois plus tard, mais ils étaient tous partis. (p. 233) Il les avait cherchés, mais personne ne savait où ils étaient partis. Il avait pris conscience ce jour, que pour les voisins, ses amis n’étaient pas fréquentables, forcément « avec cette apparence-là », leurs longs cheveux, « leurs bracelets et tous leurs trucs ». « Personne ne cherchait à savoir d’où ils venaient ou à quoi ressemblaient leurs familles ». Même Thaï d’ailleurs, rajoutait le narrateur, ne connaissait pas leur passé.


Au retour, sa mère constatait un changement. Et peu de temps après, il annonçait à sa mère son désir de partir, et de réaliser son projet d’ouvrir enfin son restaurant à Phuket. Il avait quitté sa famille en bons termes ; sa mère même, lui avait dit qu’elle irait le rejoindre une fois qu’il serait bien installé.


Et page 238, on retrouvait Thaï arrivant à Phuket en autocar.


Il avait décidé de prendre son temps pour trouver son restaurant et de ne pas dépenser le budget prévu. Il comptait gagner sa vie en attendant avec sa guitare mais de suite il avait retrouvé ses anciens amis, Samlî, P’ttit Hip, Lân dans un restaurant. (p.241)

Avec une parenthèse, on apprenait que Pttit Hip, Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun avaient été dans la même école. Que Samlî et P’ttit Hip avaient ouvert une boutique, ainsi que Lân et Jâ  … il y avait eu le Saloon, le Cinzano à Bangkok,  … des  boutiques qui étaient des lieux de vie et de rencontre, où chacun apportait son éco. On aimait s’y retrouver tous les soirs, discuter, boire, passer des bons moments. On y couchait même. Et puis un jour, Samlî, P’ttit Hip, Lân avaient laissé la boutique à Otto et avaient tenté l’aventure à Phuket. (l’île natale de Samlî) Samlî et P’ttit Hip avaient gagné leur vie en imprimant des T-shirts, et puis s’étaient lancés dans la copie des cassettes vidéos.  Lân faisait de la décoration.


Samlî avait accueilli Thaï chez lui et la bande l’avait aidé à trouver un emplacement pour son restaurant, obtenir un bail de 10 ans. Thaï mais surtout Lân avaient construit le restaurant et huit bungalows sommaires en 5 mois. Lân généreux, n’avait même pas demandé à être payé. L’alcool suffisait. Et puis, le  jour où Lân vint rendre visite à sa famille à Bangkok avec Thaï, la vie de celui-ci changea.


Thaï fit la rencontre de Tâ, copine de la soeur de Lan. Le roman racontera leur rencontre, leur appréhension, leur espoir. (Cf. pp 274-280)  Elle vint en vacances à Phuket, et y resta. « A la fin de la saison, Tâ était parfaitement rodée au fonctionnement du restaurant, en cuisine comme en salle». (p.280) Ils étaient heureux. Ils firent une bonne saison touristique. Tâ tomba enceinte

 

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et pour l’aider, Thaï engagea une jeune serveuse ! Tâ alla accoucher à Bangkok et à son retour, un mois plus tard, elle apprit que Thaï l’avait trompé et mis enceinte la jeune serveuse. Tâ avait quitté Thaï et était reparti à Bangkok.


« La chanson de Thaï » pour reprendre le titre du chapitre se terminait sur la chute de Thaï, son addiction à la drogue, le restaurant vide, et les serveurs qui étaient partis.


 En fin de chapitre, on retournait au présent narratif, sur la bande, Samlî, Lân, P’ttit Hip et Otto, toujours en train de boire, se moquant, mais acceptant de s’occuper du restau pendant que Thaï irait à Bangkok pour revoir sa femme et son enfant. Mais la dernière phrase du chapitre annonçait le  9ème chapitre. « Otto, où t’es allé une fois que t’as quitté Pattaya ? »


Et c’était encore un retour en arrière, intitulé « L’itinéraire d’Otto ». (pp.289-340)


On apprenait que Nit avait reçu un billet d’avion de sa copine d’Australie, et qu’il avait décidé de sous-louer sa boutique. Ce fut la fin de l’époque de Pattaya. Otto avait confié au Vieux, qu’il en avait marre même s’il s’en défendait. Il estimait en tous cas qu’il s’était assez amusé, dans la crainte de l’avenir. Ses copains comprirent. (Otto avait rencontré le Vieux  3 ans auparavant)  Il ne resterait plus que des souvenirs.


Otto retourna à la maison paternelle. Il prit conscience que son père avait dû vendre sa maison pour étouffer son « crime » ; que sa belle-mère faisait à manger pour vendre des plats les après-midi pour soutenir la famille. Il se sentit coupable, se reprocha son vagabondage, pensa à sa dépendance à l’alcool et à la drogue ; déprima. Son père le réconforta, lui montra le côté positif de l’expérience acquise. Il décida alors de fabriquer des sacs. Son père l’aidait le soir ; ils se sentaient proches. Mais au bout seulement de 15 jours, ses amis lui manquèrent, et il n’arrivait pas à vendre ses sacs aux boutiques.


Il retourna voir le Vieux, qui était chez sa maman -les cheveux coupés- en train d’arroser les plantes et lui demandant poliment s’il pouvait sortir. Otto apprit que Jâ était revenu des States et avait ouvert une boutique de fringues de cow-boys au « saloon » installé au Scala Theater, et que Samlî et  P’ttit Hip étaient en train d’ouvrir une boutique au Lido. Otto  établit un contrat avec Jâ pour ses sacs et alla s’installer chez lui.


Otto va alors vivre une nouvelle aventure, avec une nouvelle « bande »; mais les nouveaux amis qui se retrouvaient le soir au Scala, portaient costume, cravates travaillaient dans la pub, les assurances, l’aéronautique, la fonction publique, etc. On n’était plus dans le genre « hippie » se dit Otto

 

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et  il coupa ses cheveux et se rasa. Il y rencontra Souanchoua pour la première fois.


Otto aima cette période. Jâ lui avait acheté une machine à coudre, ses sacs se vendaient bien, il voyait son père et tous se retrouvaient à la boutique le soir. C’était comme un club. Et ses nouveaux amis venaient décompresser après le boulot, et « une fois éméché, ils se charriaient, non moins joyeux drilles que ceux de Pattaya.»(p.313) Ce fut une belle période, mais elle ne dura qu’un an, car Jâ dépensait sans compter. Il brada sa boutique et repartit aux Etats-Unis avec sa petite amie.


Otto partit alors travailler au Cinzano, la boutique de Samlî et de P’ttit Hipp, et retrouva une nouvelle bande de copains. Mais l’ambiance était différente. « Y-avait des tas de types. J’ai aucune idée d’où ils sortaient. », et « ceux qui étaient trop pétés pour rentrer chez eux dormaient dans l’appart ». On imagine l’ambiance, surtout qu’Otto précise «Quand on avait un peu d’argent, on le buvait.» P’ttit Hip, lui, « carburait » à l’herbe. Et de raconter une bringue de quatre jours avec un dénommé Sloane, reporter au Cambodge pour une agence de presse japonaise, et qui avait dépensé sans compter,  et comment il s’était retrouvé dans un hôpital après une chute de trois étages.  

 

Bref des soûleries et des anecdotes. Il était retourné un petit moment chez son père à sa demande à sa sortie d’hôpital, puis était reparti à la boutique rejoindre Samlî, P’tit Hip et Lân. Mais ceux-ci  un jour s’étaient « barrés à Phuket » et lui avaient laissé la boutique. (quand ? combien de temps avait duré la période « Cinzano » ? )


Le charme devait être rompu. Peu de temps après Otto en eut « marre de toute cette merde ». Il ne savait plus d’où sortaient tous les types. « Tout ce qu’on gagnait, ils le buvaient. C’était trop, on se crevait le cul pour rien. Alors le mieux était de venir ici et de tout recommencer. (p.339)


Et le roman se poursuivait avec le chapitre dix (pp.341-371), qui reprenait l’histoire interrompue à la fin du chapitre huit, avec « Un malheur n’arrive jamais seul ». (Vous vous souvenez. Otto s’était engagé pour aider Thaï.)


Otto était allé vivre chez Thaï. Ils avaient eu une franche discussion à propos de Peutt qui jouait aux cartes avec des copains au restaurant dès le matin. Mais pour Thaï, c’était un des quatre actionnaires des  bungalows. Otto se mit à la cuisine, Thaï accueillait les clients. Ils ouvrirent le matin. Les affaires reprirent. Thaï jouait de la guitare certains soirs. Mais Thaï continuait de fumer beaucoup d’herbe, en songeant à sa femme et à son enfant.


Otto allait rejoindre ses amis certains  jours, mais ils étaient toujours ivres. Et puis, une perspective s’offrit. Le jeune aide de 15 ans qu’il avait embauché, s’était « stabilisé », et son père avait apprécié sa nouvelle attitude. Il avait alors proposé à Otto de construire une boutique sur un des terrains qui lui appartenait. Le terrain était bien situé, près de la plage. Otto put construire une boutique assez rapidement, avec même les encouragements de Thaï qui lui glissait de l’argent dans sa poche.  Otto  était fier de sa petite boutique, mais il allait quand même le soir aider Thaï au restaurant. Thaï eut la délicatesse d’attendre qu’Otto ait fini la construction, pour faire une fête et déclarer à Otto, qu’il avait gagné l’argent nécessaire pour son restaurant. « Cette nuit-là, tous deux s’endormirent ivres et heureux ».  Thaï « comptait les jours et les nuits qui restaient avant de revoir sa femme et son fils ». Il savait que c’était de sa faute. (p. 357). Ce jour arriva. Otto le rassura pour le restaurant et lui dit qu’il prenne son temps pour régler son problème.


Par contre, ses trois amis traversèrent une crise. P’ttit Hip était en froid avec Lan. Il avait même demandé à Otto s’il pouvait loger chez lui. Lors d’une soirée, alors que P’ttit Hip s’était saoulé, Samlî et Lan vinrent au restaurant. P’ttit Hipp donna un coup de poing à Samlî. Otto sut enfin  que celui-ci lui avait pris sa petite amie. Bref leurs relations s’étaient détériorées. Samlî était toujours ivre et provoquait P’ttit Hip avec les filles qu’il draguait. Et Lân mettait de l’huile sur le feu. (pp. 359-366)


Le chapitre se terminait sur les retrouvailles de Thaï avec sa famille (sa mère, sa soeur aîné, sa petite sœur) et sa femme et son enfant. (pp.367-371) Ils étaient heureux de le revoir, et lui demandèrent de suite de rester, avançant leurs arguments (la boutique, l’école pour l’enfant, la joie de le voir, la possibilité de l’aider). Sollicité par la mère Tâ répondit que c’était à Thaï de décider. Celui-ci apprécia. Elle avait donc encore de la considération pour lui, pensa-t-il. Ils se retrouvèrent dans la chambre, discutèrent, virent qu’ils s’aimaient encore, se penchèrent vers le petit qui criait. On n’apprendra pas ce qu’ils décidèrent.


Allions-nous l’apprendre dans le chapitre suivant (Ch.11) intitulé : « Retour à la case départ ? ». (pp.373-408)

 

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Nous sommes de nouveau à Phuket. « La mousson avait commencé ». Un paragraphe (p. 374) nous apprend que Thaï était revenu avec sa femme ; qu’Otto et P’ttit Hip s’étaient séparés, allant chacun dans leur boutique ; qu’Otto avait emmené Taine en vacances à Bangkok, et que P’ttit Hip était allé rendre visite à ses parents à Chainat.


On retrouve ensuite Otto fier de présenter sa boutique à son père. Un père inquiet qui le sermonne de conseils et lui recommande surtout de ne pas échouer cette fois-ci, de recommencer pour de bon. Mais  le chapitre touffu, aux histoires entrelacées, passera de la situation d’Otto à P’ttit Hip, et son départ;  aux retrouvailles de P’ttit Hip avec Lân et Samli ; à leur séparation ;  à la jalousie de Tâ qui reproche à Thaï de revoir son ancienne maîtresse, à leur retour à Bangkok et surtout à l’histoire de Lân. En effet, « personne ne connaissait l’histoire de Lân ». (p.401).


Bref, en fait de nouveau départ, on assistait à un échec généralisé, à la fin de la période Phuket. Revenons sommairement sur chacun.


Otto, malgré les conseils du père, et le succès de son commerce, avait reproduit sa vie de Pattaya. « Très rapidement, la boutique d’Otto devint le point de rencontre de tous ceux  -amis et connaissances- qui voulaient vivre au bord de la plage ; les visites s’enchaînaient. » (p.386) Otto les logeait, les nourrissait, leur fournissait alcool et herbe. L’argent filait entre ses mains.


Mais si Otto ne regrettait pas sa saison « touristique », il fut surpris quand P’tit Hip –qui certes n’avait pas réussi- lui annonça qu’il voulait se ranger, retourner à Bangkok, chercher une situation stable.


Il ne pouvait plus supporter « ces fumiers qui viennent ici pour se biturer, se défoncer et se goinfrer, et puis ils s’en vont ». Ils n’étaient pas comme « leurs amis » (Le Vieux, Shane). Il lui dit que Samlî et Lân avaient subi le même sort. « Au début, y’vait du boulot en pagaille, tu sais. Ces fumiers ont tout bu. » « Il n’y avait même plus assez de fric pour acheter le nécessaire pour travailler ». (p.387) Et on apprendra que Samlî et Lân durent aussi mettre la clé sous la porte.  « L’association des éternels débutants de Thaïlande » était morte.


Lân lui avait donné le coup de grâce en défroquant une nonne et en l’installant chez eux. Samlî ne put supporter son attitude. Lân était parti s’installer chez sa « belle-mère », une prison disait certains, avec sa « directrice et sa femme sa geôlière, déterminées à le mater afin qu’il se comportât en honnête homme. » (p.394). Sa nouvelle attitude s’expliquait peut-être par son passé. En tous cas, ses amis (Samlî, Otto, Thaï) furent surpris quand il refusa d’aller à l’enterrement de son père. Ils lui firent changer d’avis en l’accompagnant aux funérailles. Ce sera pour nous l’occasion de connaître l’histoire de Lan. (pp. 401-408. Fin du chapitre 11).


En effet, avions-nous dit, « personne ne connaissait l’histoire de Lân », « et celui-ci ne s’était jamais confié  à personne, n’avait jamais sollicité l’avis de quiconque ». Ses amis ne savaient pas pourquoi il était toujours « à cran dans la vie ».


En fait, très jeune il s’était retrouvé déraciné, avec sa sœur Oï, chez  sa grand-mère à Bangkok. Lân entrait en cinquième année de primaire. Lân n’aimait pas la maison ; où vivaient aussi sa tante et ses deux cousins du même âge –avec qui il se querellait souvent-  et une jeune cousine. Il devait s’occuper de sa sœur. Il avait le sentiment que sa grand-mère leur en voulait.

Un jour, il ne put supporter qu’elle giflât plus fort sa soeur pour un plat de riz -qu’elle disputait avec sa cousine- et  qui était tombé. Le lendemain, il était rentré avec sa soeur à Khon Kaen,

 

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chez ses parents. Il eût droit à des coups de baguette. L’année suivante il était envoyé en pension. Il s’y était senti seul, accablé. « Il n’avait personne pour le faire sortir. Il n’avait que son carnet de croquis et ses aquarelles pour l’emmener loin ». (p.403) A la fin de la huitième année, il voulut « poursuivre ses études dans une école de beaux-arts, mais sa mère s’y était opposée. « Qu’est-ce tu ferais pour gagner ta vie ? » Il avait poursuivi deux ans de plus dans une autre école secondaire, mais ses notes étaient lamentables. Il avait été injurié mais il avait maintenu son désir de faire une école de beaux-arts. De guerre lasse, son père avait cédé. Il était alors retourné chez sa grand-mère. Il avait dix-sept ans.


Le gain d’un billet de loterie lui permit d’acheter un pantalon comme ses autres camarades. Mais sa mère lui fit une scène, lui reprochant de ne pas avoir partagé. D’ailleurs sa mère « pestait » toujours et à la fin de l’année scolaire, Lân n’était pas rentré chez lui et avait travaillé comme aide-potier  d’un professeur. Il avait donné à sa mère tout l’argent qu’il avait gagné. « A dater de ce jour, Lân avait toujours trouvé suffisamment d’argent pour étudier », comme aide-potier ou en fabriquant « des bricoles, des bracelets, des bandeaux, des écussons, des colliers, même des mouchoirs qu’il mettait e dépôt dans des magasins de cadeaux ».

En troisième année, il avait investi avec quelques camarades dans un magasin de cadeaux et d’articles en cuir à Bang Lamphoo. C’était là qu’il avait connu Jâ, le Vieux et Chouanchoua,  qui venaient mettre en dépôt leurs sacs en cuir. Il n’avait plus vu l’utilité de continuer ses études. Il avait abandonné la boutique et « était allé travailler comme concepteur dans un cabinet d’architecture d’intérieur ». (p.407) Il avait aidé son père à construire sa maison à Bangkok, faisant le plan, prenant part à la construction, choisissant la décoration. Il avait été complimenté sauf par sa mère qui se plaignait toujours, lui reprochant de ne pas avoir terminé ses études. Il n’était pas resté avec sa famille, mais tenait à lui donner une part de son salaire.


Et puis sans transition, ni explication,  nous apprenons qu’ « il s’était installé à  Phuket pour créer l’Association des éternels débutants de Thaïlande avec Samlî et P’ttit Hip. Il n’avait envoyé de l’argent à sa mère qu’une seule fois, et n’avait plus osé rentrer. Il avait fallu l’injonction de ses amis pour qu’il vienne aux funérailles de son père. Le chapitre se terminait avec sa décision de rentrer pour prendre soin de sa mère. Il « était désolé de l’avoir déçue. Désormais, il s’efforcerait d’être un homme nouveau, promettant de « repartir de zéro. » (p.408)


Nous étions surpris de voir en titre au chapitre 12 « Le parcours de Thaï ». (pp. 409-476. Un long chapitre) Les chapitres 6 et 8 lui avaient déjà été consacrés. Et à la fin du chapitre 10 (pp. 367-371), le roman avait évoqué les retrouvailles chaleureuses et émouvantes de Thaï avec sa famille, sa femme et son enfant à Bangkok.


Mais le roman avec ses retours en arrière incessants n’est pas de lecture aisée, car le chapitre commence sur Chouanchoua qui a promis à Samlî de garder le restaurant de Thaï afin qu’il puisse partir à Bangkok convaincre sa femme de revenir, pour ensuite apprendre qu’elle était revenue et était repartie. Bref.


Le chapitre évoque la solitude d’Otto ressentie après les funérailles du père de Lân, et à ses deux amis qui l’ont quitté. Il songe au passé, aux différentes bandes et aux boutiques de Pattaya, de la Scala et du Lido, constatant que « des amis arrivaient, et se rassemblaient et, au fil du temps, devaient se séparer pour suivre chacun leur chemin ». Pourtant la seconde saison touristique d’Otto avait été une réussite. Il avait remboursé Thaï et conservé un capital pour la saison suivante.


Le chapitre se centrera ensuite sur Thaï, plus que jamais accroc et souvent défoncé. Sa femme d’ailleurs lui reproche dans une lettre de les avoir laissés pour la marijuana. Thaï n’avait plus que la peau et les os, avait désormais des pertes de mémoire. Il planait et dormait presque toute la journée. Il passait pour fou ; il était devenu « le cinglé ». Otto passait de temps en temps, mais ne restait plus. Thaï était déprimé, désespéré. Ses associés l’incitaient à vendre son restaurant.


Heureusement ses amis avaient réussi à le mettre dans le car de Bangkok. On retrouve Thaï avec sa famille. Sa mère se rend compte qu’il est en piteux état, que sa santé s’est détériorée; qu’en 5 ans depuis qu’il a son restaurant, il a parcouru une série d ‘épreuves, qu’il n’est pas heureux. Elle lui exprime toujours son espoir de le voir enfin « caser » avant de mourir. Sa femme pleure,  se reprochant de n’être pas revenue pour l’aider. Il est touché.

 

Il voit que sa mère a « adopté » sa femme ; qu’elle lui laisse la charge de la maison. Il apprend que Tâ a dit à sa mère qu’il était drogué, et qu’elle lui avait interdit de lui écrire à Phuket, espérant son retour. Elle a mis son enfant à l’école  maternelle, bien décidée à ce qu’il ne reparte plus à Phuket.


Thaï songe alors à son passé et à la force de l’oubli. «  Les épreuves passent. Elles deviennent des souvenirs. » Il se souvient de la revanche qu’il voulait prendre contre Yong qui l’avait volé. Il y voyait le côté positif, la leçon à en tirer. Il pensa à son père, à sa sœur à marier, à son enfant à l’école, à son avenir … Il comprenait enfin pourquoi son père « s’était comporté  comme il l’avait fait ». « Il avait laissé passer les années, sans penser à personne d’autre qu’à lui-même. Mais ce jour-là, en voyant entrer son fils de l’école, Thaï s’était rendu-compte que le moment était venu. Tu ne peux plus ne penser qu’à ton propre plaisir. Tu dois agir pour ta famille, ta femme, et ton gosse ». (p.474)


Il était enfin prêt à reprendre la boutique, le gold shop. Sa femme approuva sa décision avec élégance. « La vie est un drôle de truc, pensa-t-il. »  Il  constatait qu’il était devenu finalement ce que son père avait voulu qu’il soit. Thaï et Tâ parlèrent de l’avenir, de la famille, de Thor et de l’enfant à venir. « Il s’endormit, cette fois-ci heureux. » (p.476 La dernière phrase du chapitre)


Au dernier chapitre (le 13 ème), intitulé « La filière allemande » (pp. 477-519), on retrouvait Chouanchoua, Otto et Samlî qui avaient accompagnés Thaï au bus pour Bangkok. Leur première pensée sera d’aller chercher une bouteille de whisky au restaurant de Thaï pour aller fumer et se saouler, et se raconter « des histoires concernant leurs amis », en les injuriant ; pour les oublier avec d’autres bouteilles. Ils iront en discothèque et rencontreront Yon (le proprio de Bong Hill où tout le monde va fumer) qui étaient avec troisfarangs allemands. Les présentations furent faites ; il y avait Harry, et sa femme Kris et sa petite sœur Else. Ils continueront à boire, à s’amuser. Otto un moment, s’énervera d’apprendre que Thaï a décidé de vendre son restaurant à Peutt. Et puis il fera connaissance avec Else apprenant qu’elle restait à Phuket deux semaines et une semaine à Bangkok avant de repartir au pays ; elle passera une semaine dans son bungalow. Elle repartira en lui promettant de lui envoyer un billet d’avion. On assistera encore à d’autres beuveries, évoqueront d’autres histoires comme celle de Lân à poil sur la plage après avoir pris des champignons. Ils reverront les farangs allemands, auront ensemble des sacrées cuites.


On apprendra que Chouanchoua est à Phuket depuis un mois, qu’il est fauché et qu’il n’a rien écrit, et qu’il partira dans 17 jours. En attendant il décida avec Otto de faire attention, pour avoir quand même de quoi boire. Chouanchoua dissuada Otto de prendre dans son capital (il avait 30 000 baths à la banque). Mais certains soirs, ils n’avaient rien à boire et la vie devenait « insipide ». La gaité ne revenait que lorsque Samlî venait les voir avec une bouteille. Otto en eut assez de crever de faim et prit sur son capital. Chouanchoua promit de le rembourser. Un soir, ils se demandèrent comment cela serait quand ils seraient vieux, Otto se voyait encore  dans un « Club des citoyens âgés », où tout l’argent serait en commun, dans une communauté au bord de mer ; avec un travail léger dans  la journée, et la picole le soir. 


Et puis, ils virent arriver deux voitures, avec Thaï, sa femme, trois hommes dont un farang. Thaï était « remplumé, son teint est clair, il a l’air  plus robuste qu’avant. Ses cheveux bien coiffés, « coupés court et ses vêtements propres lui donnent un air distingué, respectable ». (p.514) Nul doute, il avait changé. Voilà un mois qu’il n’avait pas fumé.


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Il était venu pour louer son restaurant. Il savait que son temps sur l’île était terminé. L’avant vieille il avait organisé la dernière fête avec ses amis Otto, Chouanchoua, Samlï, Peutt et ses anciens associés,  au restaurant de Yon. Otto et Choauanchoua repartiront sur Bangkok avec Thaï et sa femme.


Le roman se terminera sur une conversation, où Thaï suggérera à Chouanchoua d’écrire un roman sur « l’histoire d’Otto ». « Toutes les anecdotes qu’ils ont échangées sur Otto peut constituer une histoire intéressante, une histoire qui vaut la peine d’être écrite. Ça peut donner un roman d’un type nouveau. ».


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Et il songe à l’introduction avec Otto qui part en Allemagne rejoindre Else, avec tous ses amis venus lui dire au revoir ; « Thaï, Tâ, (lui), Samlî, le Vieux, Met kanoun, P’tit Hip, Toui Italie, Lân … » et puis un flash-back « sur le jour où Otto a tiré sur le mec, et ensuite, scène par scène, Chumphorn, Patpong, Pattaya, la Scala » … (pp.518-519)


Chart Korbjitti terminait son roman avec la date « Décembre 1987 » et un PS : « A l’heure actuelle, Otto a ouvert un restaurant thaï en Allemagne.» Attestant ainsi que le roman s’était bien écrit à partir de son vécu. On se souvenait alors de la dédicace :


 « Les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets »

                                          _____________________

 

 

Chart Korbjitti a donc raconté une période de sa vie, l’histoire de ses copains, le Vieux, Thaï, Otto, Lân, P’ttit hip, Lân ... qu’il a rencontré à Pattaya, Bangkok, et à Phuket … pour vivre selon un mode de vie particulier : une forme de communauté ouverte, où on se retrouve enfin de journée pour faire la fête, discuter sur les uns et les autres, boire, fumer jusqu’à l’ivresse, la défonce pour certains.


Mais si on retrouvera pour chaque période, la joie de se retrouver le soir, le plaisir de discuter, de boire et de fumer, chacune sera différente. A Pattaya, on sera dans l’ambiance plage, la communauté, le look hippie, avec un noyau qui se retrouve dans la boutique de Nit. Son départ provoquera d’ailleurs la fin de cette « aventure ».


Certains se retrouveront à Bangkok au Saloon, pendant un an, dans  la boutique de fringue de Jâ, et/ou au Cinzano, la boutique de Samlï et de P’ttit Hip. L’ambiance sera déjà différente car on est désormais en costume/cravate et parmi la classe moyenne qui se retrouve après le travail.  La période « saloon » sera plus faste tant que Jâ aura de l’argent, ensuite l’alcool sera moins festif, et Samlï, P’ttit Hip et Otto qui les avait rejoint après la fin du saloon, n’auront plus les moyens de vivre ce mode de vie.


On voit alors des gens que l’on ne connait pas, qui « profitent », boivent le peu qu’ils gagnent. L’alcool, la drogue commencent leur ravage. Et P’ttit Hip et Samlï, Lân quitteront Bangkok pour tenter une nouvelle aventure à Phuket. Otto les rejoindra et créera sa boutique. Et Thaï son restaurant. On n’est plus dans UNE communauté. On gardera le plaisir de se rencontrer pour discuter, se saouler, se défoncer. Seul Otto  reproduira la vie de Pattaya avec sa boutique devenue un nouveau point de ralliement, un point de rencontre où on trouvait logis, nourriture, alcool et herbe.


Mais ils vont aussi connaître désormais d’autres réalités de la vie : les disputes, les relations qui se détériorent entre Samlï, P’tit Hip, et Lân ; et P’ttit Hip rejoignant Otto, la vie conjugale pour Thaï, l’adultère et le départ de sa femme, la déprime, l’addiction à la drogue, la vie en couple pour Lân et la mort de son père …


Et puis la fin de Phuket.


P’tit Hip voulant se ranger, et retournant à Bangkok, pour chercher une situation stable. Lân restant à Bangkok, à la mort de son père pour prendre soin de sa mère. Thaï, après 5 ans, décidant de vivre désormais avec sa famille, sa femme et son fils, en reprenant avec sérieux, le commerce familial. Le Vieux qui était parti au japon avec sa japonaise. Et Otto qui ira rejoindre son allemande Else et qui, nous dit Korbjitti, ouvrira un restaurant thaï.


Et Chart Korbjitti en fera un roman.


Une histoire « thaïlandaise » ( ?) où des jeunes à un moment de leur vie avaient eu le sentiment de vivre quelque chose de différent, en rupture avec la famille, un mode de vie, qui avait le goût du bonheur et de la liberté, avec le partage des histoires entre amis, de l’alcool, de la drogue, jusqu’à l’ivresse et la défonce.


Mais cela n’avait duré qu’un temps. Et chacun s’était rangé, avait retrouvé la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

 

 

Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel » …

 

________________________________________________________________________________

 

 

*Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)


** Le roman de 519 pages contient 13 chapitres :


1/ Balises. (pp.11-16) (5 p.) 2/ Glougou-blabla. (pp. 17-36) ( 19 p.) 3/ Ort en cavale. (pp. 37-61). (24 p.) 4/ L’histoire du vieux (pp. 63- 125) (52 p.) 5/ Lorsqu’Otto sortit de prison. (pp. 127-136) (9 p.) 6/ L’histoire de Thaï (pp.137-195)  (58 p.) 7/ Cette moto s’appelle Tobi. (pp.197-217) (20 p.) 8/ La chanson de Thaï. (pp. 219-288) (69 p.) 9/ l’itinéraire d’Otto (pp.289- 340) (51 p.) 10/ Un malheur n’arrive jamais seul. (pp. 341-371) (30 p.) 11/ Retour à la case départ. (pp.373-408) (35 p.) 12/ Le parcours de Thaï. (pp. 409-476) (67 p.) 13/ La filière allemande. (pp. 477-519) ( 42 p.)



CHART 09

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 04:02

 chiens fousIntroduction.

Chart Korbjitti* avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak,

 

Lq chute de fAK

 

et Les Chiens enragés (sic) qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (p. 277, Louise Pichard-Bertaux**) 


Marginalité ? Rupture sociale ?

 

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Faudra voir.


Le roman de Korbjitti est un roman de 519 pages, que l’auteur a structuré en 13 chapitres. Ils ont un titre, un nombre de pages, qui induisent forcément sens, et importance  accordés à tel personnage, tel moment du roman. Mais auparavant la dédicace n’est jamais innocente, et se veut « réaliste ». Elle dit ici :


« Les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets […] Que le mérite de ce livre, s’il en a, revienne à Seni Daimongkhol, Otto, Sydney, Dam, Met Kanoun et tous les autres amis qui ont perdus la vie. »


Nous avons donc une tranche de vie vécue par Chart Korbjitti. (Fin des années 70 et début des années 80 ?)

 

titre


Le roman en son court chapitre 1 (5 pages) commence avec l’arrivée à Phuket de Chouan appelé Chouanchoua (« celui qui incite au mal »), qui débarque chez son ami Otto, en sa boutique vide. C’est la saison des pluies.  Ils plaisantent d’entrée et décident d’aller arroser cela.


Le 2ème chapitre a un titre « Glougou-blabla. » assez explicite. (pp.17-36) Il sera effectivement beaucoup question de « blabla », d’histoires que l’on aime raconter sur les copains et entre copains, dans les bars et restaurants, tout en buvant (« glougou ») jusqu’à plus soif.

 

BEUEVRIES 01

 

D’ailleurs d’entrée, Chouanchoua invite Otto à rester avec lui « jusqu’à ce qu’on soit raides tous les deux ». (p.18) On apprend également que Chouanchoua est passé voir Samlî et qu’il va les rejoindre, quand il aura fini son boulot. On a un premier portrait de Samlî. Ami d’école de Otto, passionné de cinéma, copie actuellement des vidéos, après avoir travaillé dans le pétrole, alcoolique sérieux. (pp.18-19)


COPAINS


Ils enchainent en évoquant d’autres histoires. Celle de  P’tit Hip (Rentré chez lui prendre soin de son père, à Chainat. On apprend qu’il est toxico ; qu’ils ont pris ensemble de l’acide (p. 21) ). Celle de ce foutu Lân, qui avait pris des champignons. Et on apprendra l’histoire de Lân, et celle de Toui d’Italie, de John, pour terminer le chapitre sur une anecdote d’Otto évoquant un pari dans une  plantation de Chumporn, avec la question de Chouanchoua : « Pourquoi t’es allé à Chumporn ? « (p.36)


Et le chapitre 3 intitulé « Ort en cavale. » (pp. 37-61). (24 p.) nous donnera les circonstances, avec la gaité qui s’efface et une réponse qui le ramène 13 ans en arrière, sur un cadavre qui le hante, une impulsion d’un gamin de 17 ans qui « suffirait à décider du  sort de toute une vie ».


On ne sait pas encore à ce stade, que le roman sera surtout construit sur les beuveries et des fumettes entre copains, où on aime se raconter des histoires sur les uns et les autres, ou il s’agit d’aller au bout de la nuit, jusqu’à ce que l’on s’écroule, de plaisanteries, d’alcool, de drogues,

 

FUMETTE

 

mais aussi parfois d’interrogations existentielles, sur la liberté, sur le sens à donner à sa vie,  le rapport au modèle familial, le rapport au mariage, à la responsabilité quand on a un enfant, sur l’angoisse …

 

EXISTENTIALISME


Mais ce qui est le plus évident est le mode de vie choisi : la bande de copains, qui se forme et se recompose, la vie en communauté, le look particulier que des voisins assimilent à celui des « hippies », ses soirées de beuverie et de drogue, les histoires que l’on se raconte sur les uns et les autres, le plaisir d’être ensemble. Le roman en évoquera plusieurs, très différentes : celle de  Pattaya, les bandes de la Scala et du Lido à Bangkok, et celle de Phuket. Certains de nos « héros » iront de l’une à l’autre, d’autres se perdront de vue, poursuivant leur chemin, leur choix de vie.


On aime se retrouver autour d’une bouteille, d’un joint jusqu’à l’ivresse, la défonce.

 

CHA;PIGNONS

Certains en deviendront accrocs. Mais si on aime discuter, aller d’un souvenir, d’une anecdote à l’autre, on ne fait jamais dans le sérieux, on ne parle pas politique, religion, On ne refait pas le monde. On ne se révolte pas contre l’ordre établi. Seul l’ordre familial et aussi pour certains l’amour d’un père et/ou d’une mère est là pour leur rappeler leur devoir, la responsabilité, le modèle qu’il faut respecter (une famille, un métier, un mariage, des enfants.), un ordre familial donc qui n’approuve pas leur mode de vie en « communauté ».


Un existentialisme, un mode de vie hippie à la Thaïlandaise dans ces années 80 ? 


On suivra le long des chapitres, l’histoire de ses rencontres, l’histoire d’une période de vie, privilégiant quelques personnages qui auront droit à un ou plusieurs chapitres, comme Otto (chapitres 3 7, 9), le Vieux (Chapitre 4), et surtout Thaï. (Chapitres, 6, 8, 12). (Cf. en note, le titre des 13 chapitres. ***) Mais des histoires avec des étapes, des changements, ou comme le chapitre 11,  un « retour à la case départ »,

 

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avec le sentiment au dernier chapitre, qu’un cycle est fini, que beaucoup ont enfin trouvé leur voie, se sont casés, sont devenus « respectables » ou sont partis vers d’autres cieux comme Otto, partis rejoindre Else en Allemagne, Thaï enfin décidé à reprendre l’affaire familiale avec sa femme et son fils.


Chouanchoua était arrivé à Phuket au chapitre 1 pour écrire un livre et rencontrer ses amis et on le retrouve au dernier chapitre, deux mois après, à Bangkok, avec ses  amis  Otto, partant pour l’Allemagne, Thaï avec sa femme reprenant l’affaire familiale, lui conseillant d’écrire l’histoire d’Otto, avec leur approbation.  Entretemps, nous avions croisé  P’tit Hip, de Toui d’Italie, de John, Tongtiou, Dam, Ratt, Jâh, Peuttt, Met Kanoun, Nit, Yong, Lan, etc, suivi, un moment, les histoires du Vieux, de Samlî, d’Otto et de Thaï, sur des périodes différentes, des retours en arrière, des entrelacements. Ils avaient bougés, changés, vécus bien des galères, partagés bien des bouteilles … en toute amitié. 

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Mais qu’avaient-ils vécus ? qu’avions-nous retenu de ces vies, écrites là, par Chart Korbjitti ?


Nous voulions en savoir plus. Revenir sur nos « héros », chapitre par chapitre, affiner nos généralités, discuter avec eux, en sachant avec Roland Barthes

 

ROLQND BQRTHES

 

que 

 

"Ecrire c'est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l'écrivain, par un dernier suspens, s'abstient de répondre. La réponse, c'est chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté."

 

Cf. Article suivant.

 

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*Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)


Chart Korbjitti est un écrivain thaïlandais né en 1954 à Samut Sakhon, qui reçut deux fois le SEA Write Award, pour ses romans pour La Chute de Fak (Khamphiphaksa - The Judgment) en 1981 et ensuite Sonne l'heure en 1994.

 

sonne l4heure

Biographie (wikipédia)

Chart est né dans la région du Khlong Sunak Hon, à Samut Sakhon, en Thaïlande. Il est le second d'une fratrie de neuf enfants d'une famille de marchands de sel et d'épiciers. A l'âge de sept ans, il quitte Samut Sakhon, qui était encore alors un village de pêcheurs et de paludiers pour aller à Bangkok chez sa grand-mère. Il y suit à la fois les cours de l'école publique et un enseignement religieux dans un monastère.

En 1969, à l'âge de 15 ans, il publie sa première nouvelle, Nak Rian Nak Leng, dans une publication scolaire de l'école Pathum Khong Kha.

Il entre ensuite à l'Université des Beaux-Arts de Bangkok (Pho Chang), étudiant les disciplines de la peinture et de la gravure.

Son histoire Phu Phae gagne en 1979 le prix Cho Karaket pour les nouvelles, du magazine Lok Nangsue.

Après avoir exercé différents métiers puis créé une entreprise artisanale de maroquinerie avec sa femme, il vend son affaire et s'établit en tant qu'écrivain à plein temps, déclarant : "J'ai choisi d'être écrivain. J'y consacre toute ma vie. J'ai vendu toute ma vie pour ça."

Il a fondé la maison d'édition Samnakphim Hon (Howling Books), qui publie toutes ses œuvres.

Œuvres traduites

  • Une histoire ordinaire : récits, trad. du thaï par Marcel Barang, Arles, P. Picquier, 1992 (épuisé)

 

une histoire ordinqiqire

 

  • Sonne l'heure : roman, trad. du thaï par Marcel Barang, Paris, Éd. du Seuil, 2002
  • La Chute de Fak : roman, trad. du thaï par Marcel Barang, Paris, Éd. du Seuil, 2003
  • Chiens fous, trad. du thaï par Marcel Barang, Éd. Asphalte, 2011, 519 p., (ISBN 978-2-918767-09-1), extrait sur le site de l'éditeur
  • nouvelle De retour au village, traduction et commentaire biographique de Louise Pichard-Bertaux, Impressions d'Extrême-Orient, 2010

** Louise Pichard-Bertaux, in  ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande,   Connaissances et Savoirs, 2010.


Cf. notre article A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais.


***Titres des 13 chapitres :


1/ Balises. (pp.11-16) (5 p.) 2/ Glougou-blabla. (pp. 17-36) ( 19 p.) 3/ Ort en cavale. (pp. 37-61). (24 p.) 4/ L’histoire du vieux (pp. 63- 125) (52 p.) 5/ Lorsqu’Otto sortit de prison. (pp. 127-136) (9 p.) 6/ L’histoire de Thaï (pp.137-195)  (58 p.) 7/ Cette moto s’appelle Tobi. (pp.197-217) (20 p.) 8/ La chanson de Thaï. (pp. 219-288) (69 p.) 9/ l’itinéraire d’Otto (pp.289- 340) (51 p.) 10/ Un malheur n’arrive jamais seul. (pp. 341-371) (30 p.) 11/ Retour à la case départ. (pp.373-408) (35 p.) 12/ Le parcours de Thaï. (pp. 409-476) (67 p.) 13/ La filière allemande. (pp. 477-519) ( 42 p.)


**** Rappel de quelques-uns de nos articles sur la littérature thaïlandaise.

fin

23. Introduction à la littérature thaïlandaise ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html


24. Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html


.25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html


26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html


A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien.http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html


A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html


A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html


A97. « La Thaïlande » romanesque de Michèle Jullian.

 

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 03:02

titre-copie-1.jpgDes  manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 » à la victoire de Yingluck Shinawatra (sœur de Thaksin) et du Phuea Thai, le 3 juillet 2011.


Nous avions vu dans l’article précédent, en « étudiant » l’étude d’Eugénie Mérieau, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande, que l’« UDD-Rouge sur toutes les terres» créé le 9 juillet 2009, avec la 3e génération de leaders de l’UDD (juillet 2009-décembre 2010), avait été très active dès sa création, pour combattre le gouvernement d’Abhisit, avant que le mouvement se radicalise en mars 2010, pour aboutir aux « événements » de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », qui causeront la mort de 91 personnes et feront plus de 2 000 blessés.

 

mort 2


Ces événements ont été abondamment décrits et commentés, en Thaïlande et dans la presse internationale. Chacun a donc son point de vue, selon son « idéologie ». Eugénie Mérieau y consacre 26 pages dans son introduction.


1/ On peut néanmoins retenir que « UDD-Rouge sur toutes les terres » a réussi à réunir plus de 150 000 « rouges » dont la majorité vient du Nord et du Nord-Est (60% selon Mme Mériau), à Phan Fa, dans le vieux Bangkok, le 13 mars 2010, avec l’intention, soutenue par Thaksin par vidéo conférence, de « renverser le gouvernement des élites ». A force de ténacité et du recul de l’armée, ils obtiennent, les 28 et 29 mars 2010, une  négociation qui échoue avec Abhisit  (Rediffusée en direct à la télévision, et retransmise sur des écrans géants à Phan Fa).

 

Beaucoup de chemises rouges quittent alors la manifestation, mais la prise de Ratchaprasong le 3 avril 2010 change la donne. (Centre d’affaires et des grands magasins de Bangkok). La manifestation est déclarée illégale, l’état d’urgence est promulgué le 7 avril 2010. Le 9 avril 2010, des mandats d’arrêt sont délivrés pour 24 Chemises rouges, et le Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) donne aux autorités 48 heures pour mener à bien la totalité des arrestations.

 

Phan Fa 5

 

Chacun a ensuite son récit et ses moments clés.  


Mme Mérieau en voit trois : le 10 avril 2010, dit « Cruel avril » avec une première confrontation mortelle entre les Chemises rouges et l’armée, causant 25 morts dont 5 militaires et 838 blessées ;  le 13 mai 2010, l’assassinat de Kattiya Sawasdipol


 

Gen.Maj_.-Kattiya-Sawasdiphon.png

 

(plus connu sous le nom de Seh Daeng, littéralement « commandeur rouge »), général très populaire chez les Chemises rouges, radical et révolutionnaire (néanmoins exclu de l’UDD le 17 mars 2010), et le 19 mai, l’assaut final lancé sur Ratchaprasong, tuant 35 personnes, dont  6 personnes dans le temple Pathumwanaram.

 

Phan fa 4

 

« Les dirigeants des Chemises rouges, Jatuporn Prompan


 

jatuporn

 

 

et Nattawut Saikua

 

natthawut-saikua-

 

qui avaient juré qu’ils se « battraient jusqu’à la mort », annoncent la fin de la manifestation et vont se rendre aux autorités en compagnie de leurs compagnons de scène. Dans un excès de colère et de frustration, des Chemises rouges, en se retirant  incendient une trentaine de bâtiments, à Bangkok et en province. Cet acte fera d’eux, aux yeux d’une partie de l’opinion publique, et pour la Cour criminelle, des terroristes. (Lors de la campagne pour les élections du 3 juillet 2011, l’un des slogans du Parti démocrate sera « Ne votez pas pour ceux qui brûlent la ville, brûlent le pays ». Le slogan est ensuite repris par tous les opposants à Thaksin.)

 

Il est vrai que les dirigeants des rouges ont pris une lourde responsabilité en refusant, le 4 mai, la feuille de route d’Abhisit assurant la tenue d’élections pour le 14 novembre 2010. Mme Mérieau en citant le politologue Michael Nelson, ne cache pas son opinion :

 

« Malheureusement, les dirigeants les plus radicaux de l’UDD ont gagné sur leurs collègues plus modérés. Le plan d’Abhisit fut rejeté. Finalement, il perdit patience, alors que l’armée n’avait plus de raison de justifier son attentisme. Les forces de l’armée bouclèrent la zone des manifestations. L’inévitable opération de dispersion s’est traduite par le sacrifice, par les dirigeants de l’UDD, d’une cinquantaine de vies, simplement pour repousser leur capitulation de quelques jours. »

 

 thailande-bangkok-chemises-rouges-armee-offensive-affrontem

 

Les arrestations et les poursuites pour « terrorisme ».


Une chose est sûre ; après la répression sanglante de mai 2010 à Bangkok, l’état d’urgence est proclamé dans les grandes villes, les médias pro-Chemises rouges sont fermés, et les autorités procèdent à une vague d’arrestations sans précédent. Mais il manque un chapitre spécifique sur ces arrestations des rouges  au bon travail de Mme Mériau, qui montrerait l’ampleur de la répression. (On peut supposer, vu le sérieux de son travail, qu’aucune ONG des droits de l’homme n’a effectué ce recensement, pourtant si nécessaire).

 

Mme Mérieau signale toutefois l’arrestation des principaux dirigeants des chemises rouges : Natthawut Saikua, Weng Tojirakarn,

 

Weng

 

Kokaew Pikulthong,

 

Kokaew Pikulthong

 

Nisit Sinthuphrai, Kwanchai Praiphana,


KwanchaiPraiphana-300x225

 

Viputhaleng Pattanphumthai, Yoswaris Chuklom


Yoswaris

 

et Phumkitti Sukjindathong (obtiennent leur libération conditionnelle le 22 février 2011 après 9 mois de prison). Le 24 mai 2010 : Arrestation de Suthachai Yimprasert, professeur d’histoire à l’université Chulalongkorn,


Suthachai-Yimprasert-copy

 

et de Somyot Phreuksakasemsuk, leader du « Groupe du 24 juin démocratique », pour violation du décret instituant l’état d’urgence.

 

free-somyot-eng-a41

Le 11 août 2010 : Des poursuites sont engagées contre Thaksin Shinawattra ainsi que 24 dirigeants des Chemises rouges pour terrorisme. Le 24 septembre 2010 : Chiranuch Premchaiporn, webmaster du journal en ligne Prachathai, est arrêtée pour lèse-majesté. Le 13 février 2011 : Surachai Seh Dan est arrêté pour lèse-majesté. Le 10 mars 2011 : Reddition aux autorités d’Adisorn Piengket. Le 14 mars 2011 : Reddition de 4 autres dirigeants de l’UDD : Waipote Apornrat, Suporn Atthawong, Phayap Panket et Shinawat Haboonpat. Ils sont libérés sous caution (600 000 baht, soit 15 000 euros).

 

Si on peut comprendre que l’UDD fasse profil bas après les événements sanglants avec la vague d’arrestations qui a suivi, le 19 septembre 2010 toutefois, 10 000 personnes manifestent à Ratchaprasong alors que l’état d’urgence est toujours en place contre le coup d’État.

 

Création du groupe de juristes Nittirat à Thammasat, Bangkok . (Cf. nos articles A.69, et A.70 sur ce groupe.)

 

La mobilisation s’organise alors sur Internet, menée par des anonymes. Seul le groupe « Dimanche rouge » de Sombat Boongamanong continue à animer le mouvement.

 

2/ 1er décembre 2010 : Thida Thavornseth

 

thisda

 

devient présidente (par intérim) de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres », en remplacement de Weng Tojirakan, toujours emprisonné.

« l’UDD-Rouge sur toutes les terres », génération « provisoire » (décembre 2010-février 2012) élit un comité provisoire, dont la présidente est Thida Thavornseth, épouse du leader emprisonné Weng Tojirakarn. Worawuth Wichaidit est porte-parole en charge, avec Somchai Paiboon, Jatuporn Prompan, Viputhaleng Patthanphumthai (Source : Liste non officielle compilée par l’auteur.)

 

Les activités de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres », mené par Thida va se concentrer, on s’en doute, principalement sur la campagne en faveur de la libération des dirigeants emprisonnés, et l’UDD va annoncer son intention d’organiser des manifestations deux fois par mois. Le 19 décembre 2010 : Environ 10 000 Chemises rouges se retrouvent à Ratchaprasong en mémoire des victimes d’avril-mai 2010.


 Phan Fa 5

 

Le 21 décembre 2010 : L’état d’urgence est révoqué dans les 4 dernières provinces où il était encore en vigueur (Bangkok, Nonthaburi, Pathum Thani et Samut Prakarn) – il aura été en place pendant près de 9 mois. Résolution du Cabinet d’ordonner la libération conditionnelle à une centaine de Chemises rouges. (qui ? où ?) Le CRES, créé le 12 mars 2010, est dissous.

 

La fin 2010 est à l’apaisement, même si les poursuites sont toujours en vigueur et les réseaux sociaux contrôlés. Mais le 22 février 2011 : les principaux dirigeants des Chemises rouges, notamment Natthawut Saikua, Weng Tojirakarn, Kokaew Pikulthong, Nisit Sinthuphrai, Kwanchai Praiphana, Viputhaleng Pattanphumthai, Yoswaris Chuklom et Phumkitti Sukjindathong, sont mis en liberté conditionnelle, après neuf mois de prison.

 

(Mais la répression agit toujours. Rappel : 13 février 2011 : Surachai Seh Dan est arrêté pour lèse-majesté. 30 avril 2011 : Somyot Phrueksakasemsuk est arrêté pour lèse-majesté. 10 mars 2011 : Reddition aux autorités d’Adisorn Piengket ; 14 mars 2011 : Reddition de 4 autres dirigeants de l’UDD : Waipote Apornrat, Suporn Atthawong, Phayap Panket et Shinawat Haboonpat. Ils sont libérés sous caution (600 000 baht, soit 15 000 euros). )

 

 

3/ Mai 2011-3 juillet 2011. La campagne électorale et le retour des chemises rouges au pouvoir.

 

Quelques dates :


18 avril 2011 : La Commission électorale interdit aux partis politiques et candidats de mentionner la monarchie pendant la campagne électorale

10 mai 2011 : Abhisit dissout le Parlement. Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin annonce sa candidature en tant que colistière du Phuea Thai.

16 mai 2011 : Yingluck est déclarée candidate au poste de Premier ministre et représente le parti Phuea Thai.

12 mai 2011 : Suite à la révocation par la Cour criminelle de sa décision de mise en liberté conditionnelle, Jatuporn Prompan est emprisonné.

3 juillet 2011 : Le parti Phuea Thai, avec Yingluck Shinawatra en tête de liste, remporte les élections avec une majorité absolue de 265 sièges sur 500.

 

elections 2011

 

Si Mme Mérieau propose une « Analyse des résultats électoraux : Nord contre Sud » (p. 52) (p. 68), et montre les liens « Thaksin-UDD-Chemises rouges », elle reste dans la généralité pour cette campagne. On apprend que « les dirigeants libérés s’engagent dans la campagne, mobilisent les Chemises rouges, s’affichent avec la candidate Yingluck Shinawatra, soeur cadette de Thaksin, et le parti Phuea Thai. « De nombreuses Chemises rouges figurent sur la liste électorale du Phuea Thai. Les mieux placées sont les deux « compères » les plus populaires, Jatuporn et Nattawut, respectivement en huitième et neuvième position. Finalement, 17 Chemises rouges deviennent députés. »

 

L’historique des chemises rouges s’achève page 49 avec un sous-titre « Le retour de Thaksin au pouvoir : les dirigeants des Chemises rouges récompensés en proportion de leur prise de risques (juillet 2011 -...) » qui donne clairement l’opinion de Mme Mérieau sur le véritable dirigeant du parti au pouvoir et laisse entendre que les dirigeants des rouges ont été de parfaits soldats du clan Thaksin, prêt à tout pour parvenir au pouvoir, si on en juge  par la fin de ce chapitre « historique » qui se termine avec :

 

yingluck shinawatra 1389205

 

« Après avoir organisé les manifestations de centaines de milliers de Chemises rouges, déversé du sang sur l’hôtel du gouvernement, et vécu des scènes de guerre civile, les leaders rouges se retrouvent ministres, députés, ou conseillers du gouvernement, au prix de 90 morts et de dommages matériels estimés à plus de 24 milliards de bahts. ».

Le raccourci est quelque peu radical.

 

Certes, comme nous l’avons déjà dit, les leaders rouges ont pris une lourde responsabilité en refusant, le 4 mai, la feuille de route d’Abhisit assurant la tenue d’élections pour le 14 novembre 2010, mais de là à laisser supposer que c’était voulu, volontaire, pour mieux revenir au pouvoir !

 

Abhisit ceremonial attire

 

Nous verrons que Mme Mérieau n’a aucune illusion sur ceux qu’on, qu’elle  appelle les 3 compères, à savoir Veera Musikapong, Nattawut et Jatuporn.

(in 1 - L’UDD des « trois compères » : la fidèle garde de Thaksin L’UDD du Thai Rak Thai, dans le chapitre 3 « Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses » ). Nous y reviendrons.

 

4/ Dans les chapitres suivants Mme Mérieau va aborder différentes questions concernant les chemises rouges, comme  2. Géographie des Chemises rouges. 3. Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses. 4. Ingénierie de mobilisation. 5. Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot). 6. Les Chemises rouges et la monarchie.

 

Nous n’allons pas ici reprendre tous ces chapitres, toutes ces analyses, qui montrent le sérieux de l’étude et surtout la volonté de tout comprendre, comme ce que Mme Mérieau appelle « L’Ingénierie de mobilisation » (ch.4) à savoir les moyens utilisés pour rendre l’action plus efficace, outre les traditionnelles manifestations,  les leçons tirés de l’expérience, l’utilisation des médias traditionnels mais aussi, les réseaux sociaux, facebook, youtube, etc. Nous reprendrons dans un autre article les chapitres 5 et 6 consacrés à l’analyse des positions, des discours, des idéologies qui s’affrontent et qui évoluent, et qui n’ont pas peur d’aborder le rapport des chemises rouges à la monarchie, avec la recherche d’une nouvelle démocratie.

 

 

Le chapitre 2, ne nous étonne pas en rappelant  que le nombre de Chemises rouges ne cesse de gonfler depuis la création de l’organisation, surtout si l’on donne comme sympathisants,  le nombre de voix du « non » au référendum sur la Constitution de 2007

referendum

 

soit 10 millions de personnes et le nombre de voix pour Yingluck Shinawatra aux élections du 3 juillet 2011 soit environ 15 millions de personnes.

 

« Les votes sont distribués selon des lignes claires, coupant la Thaïlande en deux ; entre une zone riche, urbaine, au Sud et à Bangkok, dont l’économie repose principalement sur le tourisme, l’industrie, et les plantations d’huile de palme et de caoutchouc, et une zone pauvre au Nord et Nord-Est, dont le développement repose quasi uniquement sur la culture du riz. Le Nord et le Nord-Est ainsi que les plaines centrales sont acquises à Thaksin, le Sud au Parti démocrate, tandis que Bangkok reste divisée. Ainsi les zones les plus riches sont démocrates, à Bangkok comme dans le pays, et les zones les plus pauvres sont acquises à Thaksin ». (On se souvient de la théorie des deux démocraties d’Anek Laothamatas.**)

 

L’étude confirme que l’objectif des chemises rouges est bien sûr de gagner Bangkok, le coeur du pouvoir, « réputée pour son mépris des ruraux et de Thaksin ». Certes, Bangkok est traditionnellement gouvernée par le Parti démocrate, mais le 3 juillet 2011, le Phuea Thai a quand même obtenu 30,3 % de voix.  (Contre 69,7% pour les Démocrates)

 10

Le chapitre 3 « Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses » est l’occasion pour Mme Mérieau de faire le point sur un certain nombre de questions, et notamment le rôle omniprésent de Thaksin, la relation entre le parti, le Thai Rak Thai, et l’UDD (ou les UDD) et les chemises rouges de base.

On se doute que les points de vue et les intérêts divergent selon la place que l’on occupe avec Thaksin, sa famille, les dirigeants fidèles du parti, de l’UDD et de ses différentes composantes, des chefs locaux, et des ouvriers et paysans de base …

 

Thaksin, l’incontournable. 

 

On pourrait même dire les Thaksin, tant chacun a son « Thaksin ».  Il y a l’homme au pouvoir immense, que les classes dominantes craignent, la royauté même, et la représentation que chacun peut en avoir.

 

Mais il est aussi l’homme qui pour la première fois dans l’histoire de la Thaïlande a permis aux classes populaires de prendre conscience que leur vote pouvaient avoir des conséquences directes sur leur vie, qu’ils pouvaient élire « leur gouvernement », qu’ils pouvaient avoir un rôle dans l’histoire de la Thaïlande, que la « démocratie » pouvait se manger, comme le rappelle Mme Mérieau (Cf. « La démocratie qui se mange » (prachathipatai kin dai ching) et le rappel des programmes mis en œuvre par Thaksin entre 2001 et 2005. (Cf. par exemple son tableau 10 :  Tous les soins pour 30 bahts. Un canton un produit (OTOP).

 

otop-certification

 

Un fonds un village Banque du peuple pour soutenir les petites et moyennes entreprises. Allégement des dettes dans le secteur de l'agriculture. Projets de solidarité divers, par exemple envers les chauffeurs de taxi, les bourses d'étude. Projet SML …) 

 

Certes, on pourrait développer, mais son pouvoir et son immense popularité sont évidents. Il gagne les élections du 23 décembre 2007, organisées pourtant par la junte au pouvoir. (Arrive à placer son beau-frère pour remplacer Sawat, le 1 er ministre destitué) Et de nouveau celle du 3 juillet 2011 avec comme le dit Mme Mérieau, « la « marque » Thaksin », en réussissant à faire de sa sœur cadette, l’inconnue Yingluck Shinawatra,  la future 1ère ministre du royaume avec une majorité absolue.  

 

Thaksin, le chef du Thai Rak Thai, et des Chemises rouges, du moins de la grande majorité. Pour Mme Mérieau « La grande majorité des Chemises rouges a été mobilisée et a été organisée par et pour le Thai Rak Thai. », avec un rôle fondamental qu’elle attribue à ceux qu’on appelle les 3 compères (in 1 - L’UDD des « trois compères » : la fidèle garde de Thaksin ; L’UDD du Thai Rak Thai), à savoir Veera Musikapong, Nattawut et Jatuporn.

 

« L’UDD du Thai Rak Thai. L’UDD s’est formée sous l’impulsion du parti Thai Rak Thai de Thaksin Shinawatra. Sans l’action des « trois compères » animateurs de PTV et leur émission de télévision « La vérité aujourd’hui », les manifestations de Chemises rouges n’auraient sans doute toujours pas dépassé le stade des quelques centaines ou du millier de participants. Or les « trois compères » sont des hommes politiques avant d’être des activistes sociaux, et surtout, ils sont des figures politiques du Thai Rak Thai. » On peut toujours évoquer leur fidélité à Thaksin, leur ambition, et leur désir d’être ministre, convoquer un témoin qui assure que « Thaksin ne voulait pas quelqu’un de trop populaire à la tête de l’UDD, craignant de perdre le contrôle du mouvement de l’UDD. Il a promis des postes ministériels aux compères afin de leur ôter toute velléité de diriger le mouvement de l’UDD ».


Mme Mérieau aura même ce titre sans équivoque « Thaksin récompense ses meilleurs élèves : listes électorales et postes ministériels ». « .Ces efforts ne sont pas gratuits. Jatuporn et Nattawut sont tous deux placés en bonne position sur la liste électorale du parti, ce qui leur promet un siège de député, qu’une bataille dans leur circonscription d’origine ne leur aurait pas acquis. Nombreuses sont les Chemises rouges qui, malgré les poursuites engagées contre elles pour terrorisme en 2010, obtiennent une jolie place sur la liste convoitée. Au total, dix-sept Chemises rouges sont élues, douze au scrutin proportionnel, et cinq au scrutin majoritaire ».

 

 referendum 2007

 

5/ Mais qui sont les chemises rouges ?

 

Ensuite Mme Mérieau va nous aider à comprendre le mouvement des chemises rouges, en présentant les objectifs de la présidente pour son UDD (Cf. 2 - L’UDD rêvée de Thida, une UDD de convictions. D’une confédération à une organisation de masse), qui ne sont pas partagés par toutes les composantes qui coexistent en son sein, et elle présentera ceux qu’elle classifie comme « Opportunistes, idéalistes pacifistes et révolutionnaires »(Cf.  p. 79).

 

En effet, beaucoup ont déjà tenté, dit-elle, de classer les chemises rouges.

 

Les intellectuels s’y sont essayé ; et Mme Mérieau donne en note la typologie par exemple de Prawet Wasi, un universitaire de l’establishment, (qui) « les classe en cinq catégories : (1) Thaksin (formant un groupe à lui tout seul) ; (2) les Chemises rouges payées par Thaksin pour venir manifester ; (3) les Chemises rouges « idéalistes », sous-entendu les anciens étudiants de gauche ; (4) les extrémistes violents et (5) les pauvres des villes et des campagnes. »(p. 79), et celle, intéressante dit-elle (sic),  du Conseil pour la sécurité nationale, qui en 2006, les classait en trois catégories. (1) Ministres et grands dirigeants politiques ; (2) Hommes politiques ayant dans un premier temps reçu le soutien des « anciens pouvoirs » et (3) Démocrates et idéologues », et enfin  sa « propre classification » à partir des discours adverses les plus fréquents.

 

« Le discours dominant –quant à lui - classe les motivations de ces Chemises rouges en trois catégories : (1) pour les dirigeants, l’espoir de gains politiques et financiers ; (2) pour une majorité, l’obéissance aveugle aux dirigeants ; (3) pour une minorité, des revendications démocratiques. »

 

On comprend que pour les adversaires de Thaksin et les « jaunes », les dirigeants politiques du Thai Rak Thai (et du PTV), ne sont que des  « opportunistes », qui avec les dirigeants des Chemises rouges n’ont pour  seule motivation que « l’espoir de gains politiques et financiers, à l’instar du « maître » en la matière, Thaksin Shinawatra. ». Certes, il y a bien «  Les Chemises rouges « idéalistes », « les anciens étudiants de gauche » et les «révolutionnaires» (Cf. en note leur présentation***), mais la grande majorité, « les pauvres des villes et des campagnes », eux, sont  « payées par Thaksin pour venir manifester » ; ils sont dans « l’obéissance aveugle aux dirigeants ». Et Mme Mérieau de désigner les ruraux, comme  « reste » !

 

« Le reste : les ruraux.


 paysans


Et notons bien sûr la masse des « grass-roots », les « chao ban », les ruraux, les mal éduqués, les « pas prêts pour la démocratie », qui n’ont pas d’idéologie, mais qui aiment Thaksin pour les programmes populistes dont ils ont directement bénéficié (couverture sociale à 30 baht, accès au crédit). Ces Chemises rouges ne se battraient pas pour la démocratie, mais pour des bienfaits matériels qui ne seraient en quelque sorte que de justes « retours sur investissement » pour ceux qui ont vendu leurs votes ainsi que leur présence aux manifestations pour quelques milliers de baht. Se mobilisant « pour une et une seule personne » (pheua khon neung khon diao), Thaksin, ils auraient été exploités depuis le début à leur insu pour servir les ambitions politiques de ce dernier. » 

 

Nous savons bien que Mme Mérieau ne fait que citer ce qui se dit partout. Mais enfin,

pourquoi faut-il toujours en rester à l’idéologie de la thaïness qui légitime les aristocrates et les élites urbaines et considère le reste du pays, les identités régionales, comme « cadettes » inférieures, incultes, « paysannes » ? **** Pourquoi faudrait-il que la grande majorité du peuple ne  soit que stupide, vénale, indigne de la démocratie, un éternel mineur, comme  disait Flaubert ? Pourquoi, pour paraphraser Michel Onfray *****, faudrait-il que seuls les « élites » en Thaïlande aient droit au pouvoir, à la richesse, à la culture, au discours, et que le peuple, les paysans n’aient droit qu’à la pauvreté, l’obéissance, la soumission, la vénalité, l’ignorance ?  

 

Il faudra attendre le Chapitre 5 intitulé « Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot) » pour voir apparaître une véritable description et une analyse de l’évolution de la prise de conscience du peuple des chemises rouges, dans leur diversité, leur progression « politique », leur capacité à argumenter, à penser leur action. (Cf. un prochain article).

 

Nous avons dit et redit que l’ère Thaksin avait provoqué une véritable « révolution » politique, culturelle et sociale, qui a brisé le consensus, la Thaïness, le statut-quo. S’il n’est pas facile de la décrire, d’en prévoir l’évolution, qu’on nous épargne les clichés. Oui, les ruraux, les paysans, comme les autres,  pensent aussi à leur intérêt ; oui les chemises rouges prennent les 200 ou 300 baths qu’on leur offre pour monter manifester sur Bangkok ou dans les grandes villes. Mais ils savent aussi depuis Thaksin, qu’ils sont la majorité, critiquer leurs représentants, apprécier les promesses tenues, et que l’on ne peut plus les ignorer.


Nous comprenons que cela affecte les pouvoirs établis (royal, aristocratique, militaire, économique, culturel …), qu’ils soient étonnés de voir ainsi surgir le peuple, ces petits ouvriers, ces paysans qui prétendent avoir une voix dans la marche du pays. On peut essayer de les déconsidérer, de les déclarer illégitimes (ils sont si ignorants, si vénaux, si corruptibles …), ou on peut comme le dit naïvement l’UDD, dans le 2ème point de son  programme,  apprendre aussi à :


« Réconcilier les Thaïlandais en s’appuyant sur la masse du peuple en lien avec tous ceux qui aiment la démocratie dans tous les secteurs, à savoir, le monde des affaires, les partis politiques, les instances religieuses, le système éducatif, le secteur public, l’armée, la police, et les civils pour lutter contre le système aristocratique, obstacle au développement politique, économique et social de la Thaïlande, dans le but d’instaurer un système véritablement démocratique. » (Cf. en note le programme en 6 points de l’UDD ******).


Qui sont les chemises rouges, nous demandions-nous ?


Ce sont aussi, nous l’avons vu, une organisation, l’UDD,  une confédération de groupes aux positions idéologiques parfois divergentes, des réseaux avec des chefs locaux souvent « indépendants ». Mme Mérieau va expliquer comment justement l’UDD-Rouge tente d’organiser le mouvement, d’en promouvoir  l’unité « idéologique », de le rendre plus efficace avec  « L’UDD rêvée de Thida, une UDD de convictions. » (p. 69)


Les sous-titres sont explicites «  D’une confédération à une organisation de masse. ». « Rationaliser l’UDD à la communiste ».


titre


Il semble que  Thida, la présidente de l’UDD, se souvienne de son passé communiste, et se soit donnée pour mission de « fédérer les organisations locales sous la coupe de l’UDD ». Pour elle, « l’organisation doit être centralisée, avec une chaîne de commandement comportant six niveaux, à savoir (1) le Comité central, (2) le Comité de région (3) le Comité de province (4) le Comité de district (5) le Comité de sous district et (6) le Comité de village. Une proposition de tenir un « congrès » des Chemises rouges afin de poser les bases d’un accord sur cette structure ne s’est toujours pas concrétisée. En attendant qu’une telle proposition aboutisse, le comité de direction de l’UDD ne parvient pas à diriger les différentsleaders locaux, tous relativement indépendants, et surtout très nombreux. En ce sens, certains universitaires décrivent l’organisation du mouvement comme un rhizome. Par exemple, à Chiang Mai, il n’y aurait pas moins de 19 groupes de Chemises rouges, avec chacun ses propres chefs. » On apprend plus loin, que« L’UDD voudrait sinon nommer les chefs locaux, du moins les introniser, mais cette proposition se heurte au refus catégorique des représentants des groupes locaux. »


« Or, face à la multiplication du nombre de chefs locaux, il devient primordial, pour l’UDD, de réussir à imposer un cadre commun — qu’il s’agisse de l’idéologie, d’éléments de langage ou de consignes relatives aux actions collectives. La règle de la conformité aux six points du programme de l’UDD est posée : ceux qui y dérogent seront expulsés. Ainsi, depuis Kanchanaburi, ceux qui ne respectent pas les six points, notamment en ce qui concerne la monarchie et le principe de non-violence, sont sanctionnés. Sont ainsi exclus du leadership de l’UDD les « violents » comme Arisman Pongruangrong, les « lâches » comme Veera Musikapong ou Shinawat Haboonpat, les « révolutionnaires » comme les membres de Siam Rouge ou les trop « indépendants » comme Sombat Boongamanong ou encore le « Groupe du 24 juin démocratique » de Somyot Phrueksakasemsuk. » (6*)

 

Des « écoles de Chemises rouges » sont organisées à travers tout le pays.  De septembre 2009 à mai 2010, il y en aura en tout 23 dans différentes provinces, pour un total d’environ 20 000 personnes formées. (Mérieau citant Ubonphan Krachanphot, op. cit., p. 101).

 

Des stratégies sont pensées pour « substituer le culte de la personne de Thaksin au culte de la démocratie, grâce à l’inclusion d’intellectuels ». Mme Mérieau relate cette volonté dans « La faiblesse de l’UDD : Comment dépasser Thaksin ? » Les intellectuels (et les étudiants) doivent emmener le peuple au-delà de Thaksin ». (7*)

 

6/ Le 15 février 2012, Thida est officiellement élue présidente de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres » 4e génération (février 2012-…), à l’issue d’une réunion de 30 dirigeants des Chemises rouges à Nakhon Nayok.

Le nouveau credo de l’UDD est alors de « protéger [Yingluck Shinawatra] d’un accident politique » (pongkan ubatihet kanmueang), autrement dit tenir les Chemises rouges prêtes à intervenir en cas de coup d’État pour laisser à la Première ministre le temps d’organiser la révision constitutionnelle, passage obligé sur le chemin de la « démocratie véritable » (prachathipatai yang tae ching) que les Chemises rouges appellent de leurs voeux. » (Cf. tableau des leaders. 8*)

 

« l’UDD-Rouge sur toutes les terres » a effectivement depuis la victoire de Yingluck et du Thai Rak Thai, le parti de Thaksin Shinawatra, du 3 juillet 2011, un rôle difficile à tenir. Comment convaincre ses adhérents et sympathisants  que la politique de Yingluck Shinawatra, respectueuse des militaires, de la répression du lèse-majesté, ne soit dû qu’à son désir de réconciliation nationale,  et ne vise pas, avant tout, à obtenir l’amnistie et le retour de son frère.

 

Mais désormais les chemises rouges, à Bangkok et dans les provinces, dans les rizières, et dans les usines, partout, osent discuter, confronter leur opinion et veulent désormais écrire l’histoire de la Thaïlande. Mais ils ne sont pas les seuls et leurs opposants sont toujours là …

 

   

Nota.

 

Nous saluons le travail de Mme Eugénie Mérieau qui nous a appris beaucoup sur ces « chemises rouges » qui se présentaient auparavant comme une « nébuleuse ». Nous espérons que nous avons donné envie de lire son étude, même si notre lecture en est quelque peu particulière, en y ajoutant nos réflexions et nos commentaires.

Merci également à l’IRASEC, qui inlassablement, contribue de façon magistrale à nous aider à mieux comprendre cette Région et la Thaïlande.

 

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*Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

 

chemisesrougesthailande g 3

 

**La théorie des deux démocraties d’Anek Laothamatas.

« Une des théories socio-politiques les plus structurantes de ces vingt dernières années dans les discours des Thaïlandais est sans doute la théorie « des deux démocraties » d’Anek Laothamatas, dont l’article « Le Conte des deux démocraties : Perceptions conflictuelles sur les élections et la démocratie en Thaïlande » a été publié en 1996. Selon sa théorie (militante), Bangkok se serait toujours opposée aux choix politiques du reste de la Thaïlande : les masses rurales éliraient les gouvernements, tandis que Bangkok les renverserait par des coups d’État ou de grandes manifestations. Cette théorie trouve ses origines dans un ensemble d’inégalités de développement entre une Thaïlande pauvre, rurale, provinciale et agrarienne, a priori pas assez « éduquée » pour comprendre les enjeux de la démocratie, d’une part, et une Thaïlande des élections et des élites urbaines de Bangkok, d’autre part. Les ruraux vendraient leurs votes aux plus offrants, résultant en un Parlement d’hommes politiques corrompus et malhonnêtes, que les Bangkokiens auraient le devoir moral de renverser. »

 

anek 2 democraties


*** « Les Chemises rouges « idéalistes », les anciens étudiants de gauche. Dans ce groupe on trouve les Chemises rouges « intellos » et pacifistes, notamment certains membres du « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État », Sombat Boongamanong de « Révolution citoyenne » et les anciens communistes, comme Jaran Ditapichai et Thida Thavornseth.

 

passé communiste

 

Leur engagement est ancien et continu. Ils représentent une minorité respectée au sein du mouvement.

 

Les « révolutionnaires » Ceux-là voient le soutien populaire envers Thaksin comme une fantastique opportunité : en effet les Chemises rouges acquises à Thaksin et révoltées contre le coup d’État constituent un auditoire malléable et a priori réceptif aux critiques à l’encontre de la monarchie. Ces « révolutionnaires » sont appelés par leurs adversaires les Khabuonkan lom chao (« les Rouges anti-monarchistes »). Ils espéreraient utiliser les Chemises rouges et leur goût de manifester pour provoquer une série de réactions en chaîne, qui mèneraient in fine au renversement de la monarchie (en dépit de l’attachement affectif des masses à la personne actuelle du roi). Sont rangés dans cette catégorie, à tort ou à raison, tous ceux qui critiquent la monarchie. Intellectuels Bangkokiens pour la plupart, écrivains, journalistes, universitaires comme Somsak Jiemteerasakul ou le groupe Nittirat de l’université de Thammasat, ils écrivent dans des revues telles que Voice of Taksin, Fa Diokan ou le journal en ligne Prachatai. Les dirigeants des Chemises rouges emprisonnés pour crime de lèse-majesté sont également à ranger dans cette catégorie, comme Somyot Phrueksakasemsuk, du « Groupe du 24 juin démocratique », ou Surachai Danwattananusorn, de Siam Rouge. »

 

****Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai, Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau, « Thaïlande, Aux origines d’une crise », Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-pour-comprendre-la-crise-actuelle-la-thainess-63516349.html 

 

***** "L'argent, le pouvoir, les honneurs, la jouissance, la puissance, la domination, la propriété c'est pour eux, une poignée, l'élite ; pour les autres, le peuple, les petits, les sans-grade, la pauvreté, l'obéissance, le renoncement, l'impuissance, la soumission, le mal-être suffisent..."
(Michel Onfray, Les Deux violences, -27 mars 2003)

 

***** Programme en six points de l’UDD (Programme de l’UDD en six points, distribué au Foreign Correspondents’ Club of Thailand (FCCT), le 26 mars 2011.) (Note 136)

 

Le 18 juillet 2009, l’UDD dévoile son programme en six points :

 

1. Atteindre notre objectif politique, à savoir la démocratie avec le roi comme chef d’État et dont la souveraineté appartient véritablement au peuple.

2. Réconcilier les Thaïlandais en s’appuyant sur la masse du peuple en lien avec tous ceux qui aiment la démocratie dans tous les secteurs, à savoir, le monde des affaires, les partis politiques, les instances religieuses, le système éducatif, le secteur public, l’armée, la police, et les civils pour lutter contre le système aristocratique, obstacle au développement politique, économique et social de la Thaïlande, dans le but d’instaurer un système véritablement démocratique.

3. Adhérer aux principes de non-violence dans notre mobilisation et nos actions.

4. Créer des ponts entre les combats économiques notamment l’éradication de la pauvreté et le combat politique en soulignant que la solution aux problèmes économiques et à la survie du pays et de ses habitants requiert un système politique dans lequel la souveraineté appartient au peuple.

5. Se battre pour que le pays soit « un État de droit qui obéit véritablement aux principes de Rule of Law », libre de toute ingérence et de toute pression sur le système judiciaire par ceux qui ont le pouvoir et les ammat afin que la justice soit rendue à tous les Thaïlandais de manière égale, sans « doubles-standards ».

6. Annuler la Constitution de 2007 et reprendre la Constitution de 1997 en y amendant les diverses lois iniques afin de rendre la justice à tous les Thaïlandais.

 

****** « Pour les activistes de la nouvelle génération, comme Sombat Boongamanong,


SOMBAT

 

c’est là une grande force, un caractère qui donne au mouvement toute son autonomie créatrice, énergie pour se renouveler et suivre les évolutions de la société : En revanche, pour les anciens communistes comme Thida, il s’agit là d’une faiblesse qu’il faut corriger. »

******* « Thida, depuis sa prise de fonctions, essaie de distancier le mouvement des Chemises rouges de la personne de Thaksin en définissant les Chemises rouges comme attachées à des principes dont Thaksin ne serait que le symbole. Thida explique l’alliance UDD/Thaksin en ces termes « L’UDD est proche du Phuea Thai parce que nous sommes tous les deux victimes de l’aristocratie ». Thida n’a de cesse de répéter que les Chemises rouges ne sont pas toutes pro-Thaksin, et que, Thaksin ou pas, le combat pour la démocratie continuera. Néanmoins, elle admet la réalité. « Dans l’organisation il y a environ 60-70 % des membres qui aiment énormément Thaksin ». »

 

Les intellectuels (et les étudiants) doivent emmener le peuple au-delà de Thaksin.

Thida ne cesse de déplorer le fait que la plupart des intellectuels thaïlandais, qui se sont battus à ses côtés en 1973 et 1992, font désormais partie de l’establishment. Les futurs intellectuels, les étudiants d’aujourd’hui, sont également absents des manifestations de Chemises rouges

 

C’est pour pallier ce manque de « classes moyennes supérieures » que Thida propose, le 12 mars 2012, la stratégie « des deux jambes, deux bras, et cinq zones ».- les deux bras : 1) la masse des ruraux (the grass-roots) ; 2) les membres d’autres classes qui aiment la démocratie (les intellectuels, etc.). - les deux jambes : 1) le parti Phuea Thai (le combat au sein du parlement) ; 2) l’UDD (le combat des Chemises rouges dans la rue). - les cinq zones : 1) Bangkok ; 2) la campagne ; 3) la ville ; 4) l’étranger ; 5) le cyber-monde.

 

********Tableau 9 - Leaders de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres », 4e génération (février 2012-…) : Thida Thavornseth (Présidente), Worachai Hema (Vice-président), Somwang Assarasi (Vice-président), Prasaeng Mongkolsiri (Secrétaire général), Cherdchai Tantisirin, Worawuth Wichaidit (Porte-parole)

 

 

 finale

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 03:03

titreDe 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 »

Si vous suivez quelque peu la situation politique de la Thaïlande, vous avez dû quelquefois vous demander ce que pouvait bien représenter ce mouvement politique majeur, qu’on appelle  « les chemises rouges », conscient qu’il représentait un acteur essentiel de la vie politique du pays, surtout après leur victoire électorale importante aux élections du 3 juillet 2011. L’étude d’Eugénie Mérieau, récemment parue en ce mois de juillet 2013, sous l’égide de l’IRASEC, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande, arrivait à point pour nous éclairer.*

 

Photo 2


 « Cette étude, dit-elle, retrace les différents événements fondateurs du mouvement dit des Chemises rouges, depuis leur création embryonnaire à la veille du coup d’Etat du 19 septembre 2006,

 

Coup d'état 2006 2

 

jusqu’à leur écrasante victoire électorale du 3 juillet 2011.

 

elections 2011

 

Offrant un examen détaillé des actions et des motivations des différentes organisations et groupuscules qui composent les Chemises rouges ».


Elle choisit d’aborder son  étude des Chemises rouges par un récit des manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », « alors que le mouvement des Chemises rouges a déjà bientôt quatre ans, c’est pour deux raisons : tout d’abord, parce que les acteurs clés du mouvement se mettent en scène à Ratchaprasong ; ensuite parce que la répression sanglante de mai 2010 est un moment charnière de l’histoire des Chemises rouges en tant que mouvement social, constituant son mythe fondateur.

 

ratchaprasong 3

 

Paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes », différentes composantes du mouvement des Chemises rouges jusqu’alors relativement étrangères les unes aux autres, ont noué des solidarités indéfectibles à la faveur de la tragédie de mai 2010. Les futurs historiens de la Thaïlande choisiront peut-être d’enterrer la prophétie auto-réalisatrice des « deux démocraties » ****à Ratchaprasong, en 2010, qui constitue à ce jour la plus grande manifestation pro-démocratique de l’histoire du pays.

 

Aussi, estimant de même, que les événements de mai 2010 à Bangkok sont, sinon le mythe fondateur, du moins un moment clé de l’histoire de la Thaïlande et des « chemises  rouges », nous vous proposons deux articles :

 

  • De la chute de Thaksin en 2006 aux manifestations de mars 2010.
  • Des  manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 » à la victoire de Yingluck Shinawatra et du Phuea Thai, le 3 juillet 2011.

 

yingluck-Shinawatra- 5

 

Pour ce premier article, nous vous proposons deux versions. Une version simplifiée (6 pages) et une version plus détaillée (14 pages), centrée sur l’identification des différentes composantes des chemises rouges, les différentes étapes de son évolution, l’ensemble de ses manifestations, reliées aux différents épisodes politiques.

                                      ______________________

 

 

Version simplifiée.


Pour comprendre le combat des chemises rouges, il faut tout d’abord distinguer les périodes, quand ils sont au pouvoir ou sont dans l’opposition, à savoir :

  • La période du coup d’Etat militaire du 19 septembre 2006



chute de Th 2006


  • à la victoire des pro-Thaksin et des rouges aux élections législatives du 23 décembre 2007.

 

elections 2007

 

  • La période 23 décembre 2007 à la prise de pouvoir du 17 décembre 2008 par Abhisit, (chef du le parti démocrate) et ses alliés.
  • La période Abhisit, 

Abhisit-Vejjajiva.jpg



  • du 17 décembre 2008, jusqu’à la victoire du 3 juillet 2011 du  parti Phuea Thai, menée par Yingluck Shinawatra, (la sœur de Thaksin).

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                                        ______________________ 

 

  • La période du coup d’Etat militaire du 19 septembre 2006, à la victoire des pro-Thaksin et des rouges aux élections législatives du 23 décembre 2007.

 

L’étude nous confirme que les Chemises rouges est un mouvement social qui comprend  plusieurs composantes, qui regroupe paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes ». Ces différentes composantes n’ayant pas forcément la même conception de leur action politique, ni les mêmes objectifs, surtout dans leur rapport à Thaksin, à l’aristocratie royaliste, et au roi.

 

En effet, depuis le coup d’État de septembre 2006 à la première manifestation officielle de Chemises rouges sous les auspices de PTV (People’s TV) en mars 2007 à Bangkok, Eugénie Mérieau signale qu’au moins sept groupes méritent d’être mentionnés :

 

Le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État ». 2/ « Les Gens du samedi contre la dictature ». 3/ le groupe « Révolution citoyenne ». 4/ la « Fédération démocratique ». 5/ « Les Amis de la Constitution de 1997 ». 6/ le « Groupe du 24 juin démocratique ». 7/ les« Radios communautaires des gens qui aiment les taxis ».

 

Deux mouvements de défense de Thaksin et de son parti, le Thai Rak Thai (« les Thaïlandais aiment les Thaïlandais »), vont émerger au début de 2006.


 

Thai rak thai

 

1/ Le premier est constitué de populations rurales du Nord et du Nord-Est du pays, « la  Caravane des pauvres » animé par le vétéran de la politique Newin Chidchob, alors membre du Thai Rak Thai. et le second, des conducteurs de taxi et de mototaxi de Bangkok et des alentours, sous le nom « Association de défense des intérêts des taxis » mené par Shinawat Haboonpat.

Ils vont s’allier pour ouvrir un « Village de la Caravane des pauvres » (Muban kharawan khon chon) à Chatuchak le 18 mars 2006, pour soutenir Thaksin et encourager l’organisation d’élections démocratiques, face aux Chemises jaunes qui manifestent depuis fin 2005 pour réclamer la démission de Thaksin.

 

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A Bangkok, des jeunes fondent le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État » comme Sombat Boongamanong ou Chotsak Onsoong, pour la plupart hostiles à Thaksin, mais certains feront une scission, pour créer le groupe « Révolution citoyenne» dirigé par Sombat Bunngamanong, qui aura un rôle de leader dans la campagne contre la Constitution de 2007. On voit donc assez vite la nécessité de se définir par rapport à Thaksin,

 

2/ Mais une nouvelle forme de lutte va apparaître avec internet et les réseaux sociaux, animée par des personnes de la classe moyenne de Bangkok, qui en grande majorité est anti- Thaksin. Les réseaux sociaux vont permettre aux « minoritaires » de sortir de leur isolement, se reconnaître, s’organiser, comme par exemple « Les Gens du samedi contre la dictature »

 

 

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La junte au lendemain du coup d’État fermera ces forums Internet, mais les internautes se retrouveront rapidement sur d’autres forums comme le « Week end Corner », site anti-coup d’État et pro-Thaksin. Ils lanceront le rendez-vous du samedi à Sanam Luang pour ceux qui s’opposent au coup d’État

 

3/ Mais d’autres groupes, ayant déjà une expérience de lutte, comme « La Fédération démocratique », « Les Amis de la Constitution de 1997 », Le  « Groupe du 24 juin démocratique », vont aussi se mobiliser contre le coup d’Etat.

 

communistes

 

Les deux premiers sont dirigés par « d’anciens communistes ». Ils ont donc une expérience de lutte ; certains ont combattus dans les maquis. « La Fédération démocratique » est une organisation créée en 1992 contre le gouvernement militaire du général Suchinda Krapayoon. En 2006, elle renaît de ses cendres avec Thida Thavornseth, future présidente de l’UDD et son mari Weng Tojirakarn, futur député du Phuea Thai. « Les Amis de la Constitution de 1997 » est un groupe créé avant le coup d’État, qui avait été actif pour le vote de la Constitution de 1997. Son leader, Jaran Ditapichai, est également un ancien communiste. Le « Groupe du 24 juin démocratique » est un groupuscule radical, qui considère qu’ilest temps d’achever la révolution du 24 juin 1932 qui a aboli la monarchie absolue. Son leader principal, Somyot Phrueksakasemsuk, sera bientôt arrêté et emprisonné pour lèse-majesté. 


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En dehors de ces sept groupes, dit Eugénie Mérieau,  on peut mentionner les « Colombes blanches» de l’ancien étudiant de l’université de Ramkhamhaeng, Noparut Worachitwuthikul,

 

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et le « Dôme rouge » d’Uchane Chiangsaen.

 

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4/ En 2007, le mouvement s’organise, des alliances successives s’opèrent. 12 organisations s’allient en avril, puis 18 pour arriver à 22 organisations en mai 2007. Le 18 mai est finalement créé « le front anti coup d’État ». 22 !

 

Si chacune organise à tour de rôle un évènement à laquelle elle convie les autres, leurs objectifs sont clairs : 1/ Renverser la Constitution; 2/ Faire tomber le gouvernement militaire; et 3/ Éliminer le système ammat (domination des élites traditionnelles).

 

Mais c’est la chaine de télévision People’s TV (PTV) qui va populariser le mouvement d’opposition à la junte et ses alliés et organiser de grandes manifestations.


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PTV est une chaîne de télévision sur laquelle s’exprimaient des hommes politiques du parti Thai Rak Thai à l’époque du gouvernement de Thaksin. La première grande manifestation de PTV a lieu le 23 mars 2007 sur l’esplanade de Sanam Luang et réunit environ 3 000 personnes. La seconde, le 30 mars, en compte environ 4 000.  PTV organisera ensuite des manifestations tous les dimanches, et verra ses effectifs augmenter toutes les semaines alors que les différents groupes anti-coup d’État se joignent progressivement à PTV. Chacun installera à Sanam Luang son stand particulier en fonction de sa spécialité : pour la démission du Général Prem (stand des « Gens du samedi contre la dictature), contre la Constitution de 2007 (stand de Révolution citoyenne), etc.

 

Manif 2007


Le 2 juin 2007, quelques jours après la décision de la Cour constitutionnelle d’interdire aux 111 membres du comité de direction du Thai Rak Thai toute activité politique pendant cinq ans, PTV organise sa neuvième manifestation, mobilisant plus de 5 000 partisans.

 

5/ PTV et le front des organisations anti-coup d’État s’allient et créent l’Alliance démocratique anti-dictature ou DAAD (6 juin 2007).

 

La DAAD est donc une fédération d’organisations de la société civile animée par la télévision PTV, qui par ses ressources, son réseau politique et la popularité de ses orateurs, va réussir à organiser différentes manifestations réunissant de 5 000 à 15 000 personnes à Bangkok, de mars à août 2007, contre le référendum pour une nouvelle Constitution, défendu par les militaires.

 

L’une des manifestations fondatrices du mouvement des Chemises rouges est celle du 22 juillet 2007 devant la maison du général Prem.

 

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La manifestation est dispersée par les autorités au prix de dizaines de blessés. Neuf leaders sont placés sous mandat d’arrêt et 87 sont emprisonnés. Le  mouvement doit alors élire de nouveaux dirigeants, dits de « seconde génération ».

 

Le 19 août 2007, la nouvelle constitution de la junte est approuvée par référendum.

 

6/ Après une campagne de 79 jours pour le « non » au référendum, le 23 août 2007, la DAAD devient le Front uni contre la dictature (UDD).  (26 juillet 2007- juillet 2009)


La « nouvelle » UDD  va alors manifester  contre la nouvelle constitution de 2007 et le  coup d’Etat. (Manifestations du 30 août 2007, du 2 septembre 2007, et du 19 septembre 2007).

  • La période 23 décembre 2007 - 17 décembre 2008.

7/ Mais en décembre 2007, la junte organise et perd des élections et  le 23 décembre 2007, les pro-Thaksin et les rouges retrouvent le pouvoir. Victoire du parti Pouvoir du Peuple (PPP, ex-Thai Rak Thai dissous en mai 2007) avec 233 sièges sur 480. Samak Sundaravej devient le nouveau 1er ministre.

 

2007.jpg

 

Les rouges au pouvoir vont devoir faire face à trois « oppositions » : la justice, la Cour Constitutionnelle, et les jaunes (PAD).

 

La justice qui, le 21 octobre 2008, condamne Thaksin à deux ans de prison pour conflit d’intérêt suite à l’achat par son épouse d’un terrain.


 Condamnation Thaksin


La Cour constitutionnelle qui va décider la destitution du nouveau premier ministre Samak

 

samak.jpg

 

le 9 septembre 2008 (le 18 septembre 2008 : Somchai Wongsawat, le beau-frère de Thaksin, devient le nouveau premier ministre),


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et le 2 décembre 2008 dissoudre les 3 partis politiques pro-Thaksin, à savoir « Pouvoir du Peuple » (Phalang Prachachon), Nation Thaie (Chat Thai) et Machatimatai pour fraude électorale.

 

Et les Chemises jaunes (le PAD)  qui vont de nouveau se mobiliser, avec le  28 mars 2008 le début de leurs manifestations à l’université de Thammasat. En mai 2008 ils exigent et obtiennent le 10 juillet la démission de Noppadon Pattama, ministre des Affaires étrangères, proche de Thaksin. Le 26 août, 35 000 opposants du PAD encerclent trois ministères du gouvernement, pénètrent dans les jardins du gouvernement. Le 7 octobre, des manifestants du PAD qui assiégeaient le parlement sont dispersés par la force (2 morts, 478 blessés). Les manifestations de Chemises jaunes se durcissent le 24 novembre 2008 avec l’occupation des aéroports de Don Muang et Suvanabhum à Bangkok.


 

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La Cour constitutionnnelle annonçant le 2 décembre 2008, la dissolution des 3 partis politiques pro-Thaksin au pouvoir,  Les jaunes décident le 3 décembre 2008, la fin de leur mobilisation après 193 jours de manifestations.

 

Le rappel de ces principaux événements permet de comprendre la stratégie et les manifestations de l’UDD « La famille de la Vérité aujourd’hui ». Manifestations contre la PAD (30 août), confrontation contre la PAD avec un mort et plus de 40 blessés (1er septembre), de soutien au gouvernement (31 août), de soutien à Thaksin ( avec une campagne de pétitions pour demander au roi un pardon pour Thaksin.)

 

Et le 13 décembre 2008, l’UDD a beau organiser une troisième manifestation sous le nom « La Vérité contre le coup d’État déguisé » avec environ 50 000 manifestants, le 17 décembre 2008, Abhisit et les démocrates prennent le pouvoir et les rouges se retrouvent dans l’opposition.

 

Manif jaunes 2008

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  • La période du 17 décembre 2008 jusqu’aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, et les « événements sanglants des 3 avril - 19 mai 2010 ».

 

Les manifestations des rouges à Sanam Luang.

 

Les rouges se mobilisent dès le 28-30 décembre 2008  pour bloquer le Parlement et empêcher Abhisit de prononcer son discours de politique générale, et ensuite le 31 janvier 2009 et le 24-27 février 2009 avec leurs revendications auprès du gouvernement. Ils lancent 8 mars 2009 une campagne de manifestations « Rouge sur toutes les terres » dans la plupart des grandes villes de province, et le 26 mars 2009, les chemises rouges organisent leur première grande manifestation à Sanam Luang, et sous l’impulsion de Thaksin, exigent le départ du gouvernement démocrate « illégitime ». ( Environ 20 000 manifestants).

 

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Le  Songkhran de sang. Les 10-13 avril 2009, le mouvement des chemises rouges va se durcir.

 

Ils prennent d’assaut le sommet de l’Asean à Pattaya, avec les membres de l’Asean ainsi que ceux de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon à Pattaya.

Le sommet est annulé et tous les chefs d’État sont évacués par hélicoptère. La presse condamne unanimement la violence des Chemises rouges et les dommages causés à la réputation internationale de la Thaïlande.


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ET simultanément les rouges manifestent aussi à Bangkok, bloquant les principaux axes de la ville. L’Etat d’urgence est proclamé le 12 avril ; et l’armée procède à la dispersion des manifestants les 12-13 avril. Les affrontements font deux morts et au moins 113 blessés, dont 23 militaires. Cinq leaders des Chemises rouges sont arrêtés et emprisonnés.


Le 14 avril 2009, les dirigeants de l’UDD annoncent la fin des manifestations et se rendent aux autorités.

 

8/ L’UDD devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» le  9 juillet 2009.

 

Mais les manifestations des chemises rouges vont reprendre dès le 25 avril 2009 et se poursuivre le 10 mai 2009,  le 24 juin 2009, les 27-28 juin 2009 (avec le début de la campagne de pétitions pour le pardon royal à Thaksin. (30 000 manifestants.)

 

 

Grace pour Thaksin


 

« Mais à la suite de l’échec d’avril 2009, les principaux dirigeants de l’organisation décident de rationaliser davantage le mouvement, de lui donner des lignes claires, un programme, des consignes, d’élaborer des stratégies, et de ne plus accepter sous sa bannière un certain nombre de courants rouges, notamment ceux appelant à la lutte armée. »

 

L’UDD convoque alors une réunion à Kanchanaburi les 7 et 8 juillet 2009, à l’issue de laquelle elle devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» (9 juillet 2009).(Leaders de l’UDD, 3e génération (juillet 2009-décembre 2010)

 

 « Veera Musikapong

 

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annonce le changement de nom lors d’une conférence de presse depuis la station de télévision DStation, qui succède à PTV, dans le centre commercial Imperial Lat Prao (Bangkapi). Le président de l’organisation réformée est Veera Musikapong, son conseiller est Manit Chitchanklap, Nattawut devient porte-parole et les autres membres font partie du comité de l’UDD. »

 

À l’occasion de cette réunion à Kanchanaburi, une première action collective réunissant les différents groupes de Chemises rouges est planifiée.

 « La direction de l’UDD s’engage à assurer à l’avenir une plus grande unité au mouvement des Chemises rouges et fait publier un programme officiel en six points. Pour assurer la mise en application du programme sont créées des écoles de cadre de Chemises rouges pilotées par le comité central (leaders de Bangkok) à partir de septembre 2009. »  

 

Une campagne de pétitions pour obtenir la grâce royale de Thaksin est lancée, sous la supervision des « trois compères » (Nattawut, Jatuporn, Veera) de l’émission « La vérité aujourd’hui » (Cf. manifestations des 17-31 juillet en Province, à Bangkok le 17 août. plus de 3 millions de signatures sont recueillies). Cette idée est rejetée par l’aile la plus radicale du mouvement, qui opère une scission pour créer le groupe Siam Rouge, avec à sa tête Jakrapob Penkair


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et Surachai Danwattananusorn.


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Mais l’« UDD-Rouge sur toutes les terres», après la campagne menée pour obtenir la grâce royale de Thaksin, va manifester sur de nombreux fronts et avec des objectifs très différents jusqu’en mars 2010.

 

Cela ira de la lutte pour la démission de Kasit Piromya, ministre des Affaires étrangères ;   contre le coup d’Etat, contre Prem et pour en finir avec le « système ammat », pour le retour de la Constitution de 1997, la démission du général Surayud Chulanont du Conseil privé du roi,


 

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la dissolution du parti Démocrate … (Cf. les dates et les objectifs de ces manifestations d’août 2009 à mars 2010 sont dans notre version détaillée).

 

En mars 2010, le mouvement va se radicaliser, après la Création du Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) dirigé par Suthep Thaugsuban


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et la Promulgation de la loi de Sécurité intérieure (Internal Security Act) du 12 mars 2010.

 

Le 12 mars 2010, des convois de Chemises rouges viennent de tout le pays à Bangkok. Le 13 mars 2010 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » ouvre sa grande manifestation à Phan Fa, dans le vieux Bangkok. Par vidéo conférence, Thaksin y appelle les Chemises rouges à renverser le gouvernement des élites. Les dirigeants de l’UDD demandent la dissolution du Parlement dans les 24 heures. Le nombre de manifestants est évalué à 150 000 personnes. Le 23 mars 2010 : l’armée bloque des accès au Parlement. Et les 28-29 mars 2010, les négociations sont infructueuses entre le gouvernement et les dirigeants des Chemises rouges (Weng Tojirakarn, Veera Musikapong et Jatuporn Prompan). (Cf. en note le détail des événements de mars 2010).

 

Le mouvement va alors se radicaliser pour aboutir aux événements sanglants de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », qu’ Eugénie Mérieau considère, nous l’avons vu, comme « un moment charnière de l’histoire des Chemises rouges en tant que mouvement social, constituant son mythe fondateur ». (Cf. article suivant)

 

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Version longue. 

 

De 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 »


Si vous suivez quelque peu la situation politique de la Thaïlande, vous avez dû quelquefois vous demander ce que pouvait bien représenter ce mouvement politique majeur, qu’on appelle  « les chemises rouges », conscient qu’il représentait un acteur essentiel de la vie politique du pays, surtout après leur victoire électorale importante aux élections du 3 juillet 2011. L’étude d’Eugénie Mérieau, récemment parue en ce mois de juillet 2013, sous l’égide de l’IRASEC, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande, arrivait à point pour nous éclairer.*


« Cette étude, dit-elle, retrace les différents événements fondateurs du mouvement dit des Chemises rouges, depuis leur création embryonnaire à la veille du coup d’Etat du 19 septembre 2006,

 

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jusqu’à leur écrasante victoire électorale du 3 juillet 2011. Offrant un examen détaillé des actions et des motivations des différentes organisations et groupuscules qui composent les Chemises rouges ».

L’étude apparaissait aussi comme la suite de notre 1er article de notre blog, qui rendait compte de l’étude intitulée : « Thaïlande, Aux origines d’une crise », écrite par Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai, Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau. **


Ils nous avaient, disions-nous alors,  permis de mieux comprendre la crise profonde que traverse la Thaïlande en rappelant que derrière le « combat » entre les « rouges » et les « jaunes » et les « événements sanglants des 3 avril - 19 mai 2010 », se profilait une « révolution  politique et sociale » qui remettait en cause fondamentalement le pouvoir politique et économique mis en place par les élites urbaines depuis les années 60, « habillé » par l'idéologie du Thaïness,


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qui définit ce qui est thaïlandais et ce qui ne l’est pas. » Il décrivait les forces en présence, la force de la thaïness qui « a servi aux «aristocrates» et aux élites urbaines des Thaïs siamois à construire « l’unité » de la Nation thaïe et à légitimer leur pouvoir sur le dos des identités régionales, que l’on considérait comme « cadettes » le plus souvent inférieures, incultes, « paysannes ».


L’article rappelait les événements politiques majeurs comme  le coup d’ Etat militaire du 19 septembre 2006, la victoire aux élections législatives du 23 décembre 2007 par les pro-Thaksin, puis les démissions « forcées » des 1ers ministres Samak et de Somchaï, avec les manifestations du PAD (les «jaunes») et la prise des aéroports de Suvarnabhumi et Don Muang et puis la dissolution de trois partis politiques du 2 décembre 2008 et la chute du gouvernement, avec la prise du pouvoir le 15 décembre 2008 par Abhisit … Il annonçait une véritable « révolution » politique, culturelle et sociale, qui a brisé le consensus, la Thaïness, le statut-quo ... et dont on a du mal à prévoir les bouleversements.

Il y eut, en effet « bouleversement ». L’étude d’Eugénie Mérieau ne peut que nous aider à mieux comprendre les acteurs de ce changement, de cette « révolution politique et sociale ».


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Elle structure les 168 pages de son étude, en 6 chapitres***. 1. Historique du mouvement des Chemises rouges. 2. Géographie des Chemises rouges. 3. Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses. 4. Ingénierie de mobilisation. 5. Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot). 6. Les Chemises rouges et la monarchie.

 

Elle choisit d’aborder son  étude des Chemises rouges par un récit des manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », « alors que le mouvement des Chemises rouges a déjà bientôt quatre ans, c’est pour deux raisons : tout d’abord, parce que les acteurs clés du mouvement se mettent en scène à Ratchaprasong ; ensuite parce que la répression sanglante de mai 2010 est un moment charnière de l’histoire des Chemises rouges en tant que mouvement social, constituant son mythe fondateur.

 

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Paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes », différentes composantes du mouvement des Chemises rouges jusqu’alors relativement étrangères les unes aux autres, ont noué des solidarités indéfectibles à la faveur de la tragédie de mai 2010. Les futurs historiens de la Thaïlande choisiront peut-être d’enterrer la prophétie auto-réalisatrice des « deux démocraties » ****à Ratchaprasong, en 2010, qui constitue à ce jour la plus grande manifestation pro-démocratique de l’histoire du pays.

 

Aussi, estimant de même, que les événements de mai 2010 à Bangkok sont sinon le mythe fondateur, du moins un moment clé de l’histoire de la Thaïlande et des « chemises  rouges », nous vous proposons deux articles :

 

  • De la chute de Thaksin en 2006 aux manifestations de mars 2010.
  • Des  manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 » à la victoire de Yingluck Shinawatra (Phuea Thai), le 3 juillet 2011.

1. Historique du mouvement des Chemises rouges. 

L’étude nous confirme que les Chemises rouges est un mouvement social qui comprend  plusieurs composantes, qui regroupe paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes ».Ces différentes composantes n’ayant pas forcément la même conception de leur action politique, ni les mêmes objectifs, surtout dans leur rapport à Thaksin, à l’aristocratie royaliste, et au roi.

 

En effet, depuis le coup d’État de septembre 2006 à la première manifestation officielle de Chemises rouges sous les auspices de PTV (People’s TV) en mars 2007 à Bangkok, Eugénie Mérieau signale qu’au moins sept groupes méritent d’être mentionnés :

 

1/ le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État ». 2/ « Les Gens du samedi contre la dictature ». 3/ le groupe « Révolution citoyenne ». 4/ la « Fédération démocratique ». 5/ « Les Amis de la Constitution de 1997 ». 6/ le « Groupe du 24 juin démocratique ». 7/ les« Radios communautaires des gens qui aiment les taxis ».


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Le « au moins sept groupes méritent d’être mentionnés », en suggère évidemment davantage et indique la complexité et la difficulté de clarifier, surtout qu’un tableau p.142 en nomme 16, et que sa chronologie  signale le 18 mai 2007 la création du « Front populaire uni contre le coup d’État » par 22 organisations opposées au coup d’État.

 

La tâche n’est donc  pas aisée pour clarifier, au vu du nombre des acteurs et des manifestations, et de l’évolution du mouvement des chemises rouges.

 

Il faut choisir. Le sommaire propose trois périodes :

 

« 1 - De la Caravane des pauvres aux groupuscules bangkokiens (2006-2007) 2 - Des grandes manifestations de People’s TV au Songkhran de sang (2007-2009). 3 - L’UDD-Rouge sur toutes les terres (2009-…) ».

 

Nous verrons comment les différents mouvements «rouges «  et opposants au coup d’Etat de 2006 vont s’organiser, évoluer, réagir dans leur lutte contre la junte et après le 15 décembre 2008 contre le gouvernement Abhisit. (Cf. un rappel chronologique des événements en note *****).

 

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En voici notre lecture particulière, avec nos recompositions, commentaires et interrogations : et la nécessité de rappeler le contexte politique, tant le mouvement des rouges s’organise, évolue en fonction des décisions et des actions des auteurs du coup d’Etat militaire et des opposants dont les plus organisés sont connus sous le nom de « jaunes ».

 

Mais il n’est pas inutile de rappeler le contexte politique :


L’avènement de Thaksin au pouvoir

 

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a mis en évidence la grande fracture qui divise la société thaïlandaise entre les masses rurales du nord et du nord-est et ouvriers d'un côté,  et les élites de la capitale de l'autre (aristocratie, milieux d’affaires, cadre supérieurs).

 

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Elle a engendré un combat que l’on a souvent présenté, dès 2006, comme le combat entre les jaunes (le PAD) contre les chemises rouges, Bangkok contre la Province paysanne, Thaksin et les différents avatars de son parti, contre Bangkok avec ses élites aristocratiques et ses milieux d’affaires.


La politique de Thaksin et son « style » ont  été perçus par beaucoup contre une remise en cause des pouvoirs établis (militaire, aristocratie, milieux d’affaire et classes supérieures de Bangkok, et même du pouvoir royal). Elle était à l’inverse, appréciée par les milieux ruraux du nord et du Nord-Est. En 2005, les opposants de Thaksin à Bangkok vont lancer des manifestations de rue sous la bannière de l’Alliance populaire pour la démocratie (le PAD, les jaunes). On reproche également à Thaksin son affairisme, alors que la Constitution interdit à tous les élus du parlement de poursuivre une activité économique.


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La tension est à son comble, lorsqu’en janvier 2006, Thaksin vend sa Compagnie Shin Corp, à un trust de Singapour, et qu’on apprend  que la  valeur de l'entreprise a quadruplé depuis que Thaksin est au pouvoir et que l'entreprise n'a jamais payé d'impôts. Thaksin se voit accusé de corruption et d’abus de pouvoir et des manifestations à Bangkok réclament sa démission. Thaksin contesté, se voit contraint de dissoudre le parlement le 24 février 2006, et annonce les élections anticipées pour le 2 avril 2006.


« La première manifestation de soutien à Thaksin a lieu après la dissolution du parlement (24 février) », mais les partis d’opposition (le parti démocrate, le Chart Thai (CTP), et Malachon) décident de boycotter ces élections et  Les Chemises jaunes refusent la solution électorale, et en appellent à la désignation par le roi d’un Premier ministre


Le 2 avril 2006, Thaksin remporte les élections avec 56% des suffrages, mais la Cour Constitutionnelle invalide les élections le 8 mai et ordonne de nouvelles élections. Le 23 juin, la Commission électorale saisit la Cour constitutionnelle pour demander la dissolution du TRT, le parti de Thaksin, pour fraude électorale. Au début août le Sud est marqué par la violence (fusillades, attentats à la bombe) et on découvre le 23 août une voiture piégée près du domicile de  Thaksin, qui parle de tentative d’assassinat par une faction de l’armée. 


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Thaksin est finalement renversé par un coup d’Etat militaire, mené par le général Sonthi Boonyaratglin le 19 septembre 2006.  


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A - De la Caravane des pauvres aux groupuscules bangkokiens. (2006-2007) 

 

Deux mouvements de défense de Thaksin et de son parti, le Thai Rak Thai (« les Thaïlandais aiment les Thaïlandais »), vont émerger au début de 2006.

 

 A1. Le premier est constitué de populations rurales du Nord et du Nord-Est du pays, la « Caravane des pauvres » (Kharawan khon chon) animé par le vétéran de la politique Newin Chidchob, alors membre du Thai Rak Thai.

 

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et le second, des conducteurs de taxi et de mototaxi de Bangkok et des alentours, sous le nom « Association de défense des intérêts des taxis » (Klum samakhom phithak phon prayot phu khap thaeksi). mené par Shinawat Haboonpat, propriétaire, et utilisant les radios de ces taxis pour défendre Thaksin. (Qui deviendra Les « Radios communautaires des amis des taxis » (wittayu chumchon khon rak thaeksi).

 

Ils vont s’allier pour ouvrir un « Village de la Caravane des pauvres » (Muban kharawan khon chon) à Chatuchak le 18 mars 2006, pour soutenir Thaksin et encourager l’organisation d’élections démocratiques, face aux Chemises jaunes qui manifestent depuis fin 2005 pour réclamer la démission de Thaksin.

« Après plusieurs jours de campement, le « village » se vide et les manifestants retournent dans leurs provinces pour voter aux élections anticipées du 2 avril 2006. »

 

19 septembre 2006 : Coup d’État militaire mené par le général Sonthi Boonyaratklin contre Thaksin Shinawatra.

 

A2. Certains mouvements vont se créer pour réagir contre le Coup d’Etat, qui ne sont pas tous forcément tous pro-Thaksin.

 

On voit des jeunes de Bangkok fonder le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État » comme Sombat Boongamanong

 

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ou Chotsak Onsoong, pour la plupart hostiles à Thaksin.

Ils organisent diverses manifestations dans Bangkok, qui dans les premiers temps ne réunissent rarement plus de 50 personnes, notamment les « assemblées du dimanche » Leur première manifestation à Sanam Luang date du 10 décembre 2006. (Environ 1 000 personnes s’y réunissent).

 

On voit assez vite apparaître la nécessité de se définir par rapport à Thaksin, et le groupe « Révolution citoyenne » (Klum phonlamueangphiwat) naît d’une scission au sein du groupe le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État »  créé par son dirigeant Sombat Bunngamanong.

Le groupe aura un rôle de leader dans la campagne contre la Constitution de 2007 et développera de nombreux outils de mobilisation qui constitueront par la suite des éléments identitaires non négligeables pour le mouvement des Chemises rouges (comme le choix de la couleur rouge).

 

A3.  Une nouvelle forme de lutte : les réseaux sociaux de Bangkok. 

 

  • Les élites et la classe moyenne de Bankgkok sont en grande majorité opposés à Thaksin ( le style de l’homme, sa politique et ceux qu’ils représentent). « En effet, à partir de 2005, la classe moyenne de Bangkok est en grande majorité anti- Thaksin. Qui soutient le Premier ministre est, dans le monde de l’entreprise bangkokienne, minoritaire pour ne pas dire stigmatisé. »

 

Les réseaux sociaux vont permettre aux « minoritaires » de sortit de leur isolement, se reconnaître, s’organiser. Ainsi « Les Gens du samedi contre la dictature » (khon wan sao mai ao phadetkan) se rencontrent sur les forums sociaux, celui de Pantip, abritant le forum « la chambre de Ratchadamnoen ».

 

La junte verra le danger de ses nouvelles formes de lutte et l’un de ses premiers actes au lendemain du coup d’État sera de fermer les forums Internet. La chambre de Ratchadamnoen est bloquée, ainsi que de nombreux autres sites critiquant le Conseil de la sécurité nationale.


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Mais le cyber world réagit vite, et les internautes se retrouvent rapidement sur d’autres forums comme le « Week end Corner », site anti-coup d’État et pro-Thaksin, regroupant des éléments divers qui ne se connaissent que sous leurs pseudonymes ou login, et qui souvent n’assument pas leurs opinions politiques au grand jour.

 

« L’organisation n’a, à ses débuts, en novembre 2006, qu’un seul orateur, Suchat Nakbangsai, qui, perché sur un petit tabouret en plastique avec son mégaphone, s’adresse à une audience n’atteignant pas les 50 membres. Mais peu à peu le mouvement s’organise, imprime un journal, grave des CDs, organise une campagne de pétitions pour exiger la démission du général Prem, Premier ministre de 1980 à 1988 et actuel président du Conseil privé du roi.

Le groupe développe ses argumentaires contre la « Prematocratie » (Premmathipatai), dénonçant le rôle joué par Prem dans le coup d’État de 2006, forme de nouveaux orateurs, s’agrandit progressivement. L’esplanade de Sanam Luang devient, tous les samedis, un rendez-vous de plus en plus incontournable pour ceux qui s’opposent au coup d’État. »


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A4. « La Fédération démocratique », « Les Amis de la Constitution de 1997 », Le  « Groupe du 24 juin démocratique ». 

 

On peut distinguer ces groupes mieux armés politiquement, plus radicaux parfois. Les deux premiers sont dirigés par « d’anciens communistes ». Ils ont donc une expérience de lutte ; certains ont combattus dans les maquis. (Cf. notre article sur « Chit Phumisak »).

 

 

Le « Groupe du 24 juin démocratique » «  (yisip si mithuna prachathipatai) est un groupuscule radical. Ses membres considèrent qu’il est temps d’achever la révolution du 24 juin 1932 qui a aboli la monarchie absolue sans pour autant mettre en place une véritable monarchie constitutionnelle. Son leader principal, Somyot Phrueksakasemsuk, sera bientôt arrêté et emprisonné pour lèse-majesté. »

 

« La Fédération démocratique » (samaphan prachathipatai) est une organisation créée en 1992 contre le gouvernement militaire du général Suchinda Krapayoon. En 2006, elle renaît de ses cendres, après le coup d’Etat militaire, avec un leadership renouvelé à la fois très prometteur et très expérimenté : Thida Thavornseth,


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future présidente de l’UDD et son mari Weng Tojirakarn, futur député du Phuea Thai.

 

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Tous deux sont d’anciens communistes ayant vécu de nombreuses années dans les camps d’entraînement en forêt.

 

« Les Amis de la Constitution de 1997 » (phuean ratthathamanun sisun), est un groupe créé avant le coup d’État, a été actif dans la mobilisation pour l’organisation d’élections après le vote de la Constitution de 1997. Son leader, Jaran Ditapichai, est également un ancien communiste.

 

En dehors de ces sept groupes, dit Eugénie Mérieau,  on peut mentionner les « Colombes blanches » (Pirab khao) de l’ancien étudiant de l’université de Ramkhamhaeng, Noparut Worachitwuthikul, et le « Dôme rouge » (Dome daeng) d’Uchane Chiangsaen.

 

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B - Des grandes manifestations de People’s TV au Songkhran de sang (2007-2009). 

 

B.1/. En 2007, le mouvement s’organise, des alliances successives s’opèrent. Un front se crée.

 

« À partir de mars 2007, les organisations pré-citées s’allient dans « Huit organisations contre la dictature ». Elles se répartissent les tâches de la manière suivante : chaque organisation, ou couple d’organisations, organise à tour de rôle un évènement à laquelle elle convie les autres.

 

L’alliance s’agrandit progressivement, passant à 12 en avril, à 18 puis à 22 organisations en mai 2007. Le 18 mai est finalement créé « le front anti coup d’État ».

 

Les mots d’ordre sont clairs :

 

1/ Renverser la Constitution; 2/ Faire tomber le gouvernement militaire; et 3/ Éliminer le système ammat (domination des élites traditionnelles).

 

B.2/ Mais c’est la chaine de télévision People’s TV  qui va populariser le mouvement d’opposition à la junte et ses alliés et organiser de grandes manifestations. 

 

PTV est une chaîne de télévision dans laquelle s’exprimaient des hommes politiques du parti Thai Rak Thai à l’époque du gouvernement de Thaksin. Lorsque la junte s’empare du pouvoir, elle ordonne la fermeture de la chaîne de télévision. Dans un premier temps, les membres de PTV, Veera Musikapong, Nattawut Saikua, Jatuporn Prompan et Jakrapob Penkair, ne s’expriment pas. Ce n’est qu’au début de 2007 qu’ils manifestent publiquement leur opposition au coup d’Etat.

 

La première grande manifestation de PTV a lieu le 23 mars 2007 sur l’esplanade de Sanam Luang et réunit environ 3 000 personnes. La seconde, le 30 mars, en compte environ 4 000.

 

« PTV organise ensuite des manifestations tous les dimanches, et voit ses effectifs augmenter toutes les semaines alors que les différents groupes anti-coup d’État se joignent progressivement à PTV, chacun installant à Sanam Luang son stand particulier en fonction de sa spécialité : pour la démission du Général Prem (stand des « Gens du samedi contre la dictature), contre la Constitution de 2007 (stand de Révolution citoyenne), etc.

PTV organise sa neuvième manifestation, mobilisant plus de 5 000 partisans, le 2 juin 2007, quelques jours après la décision de la Cour constitutionnelle d’interdire aux 111 membres du comité de direction du Thai Rak Thai toute activité politique pendant cinq ans.

 

B.3/ Le 6 juin 2007, PTV et le front des organisations anti-coup d’État s’allient et créent l’Alliance démocratique anti-dictature ou DAAD.  

 

 « Des dirigeants représentants des différentes organisations sont alors élus à la tête de la DAAD, au nombre de neuf – Veera Musikapong, le vétéran de la première génération, serait allé consulter un voyant (mo du) qui lui aurait conseillé le chiffre porte-bonheur de neuf. Le président, Manit Chitchanklap,


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est un ancien juge de la Cour suprême, Veera Musikapong, représentant de PTV, Viputhaleng Pattanphumthai, représentant des « Gens du samedi contre la dictature », Weng Tojirakan de la Fédération démocratique, Shinawat Haboonpat du groupe des « Radios communautaires des amis des taxis » ainsi que les représentants de l’aile dure du Col. Dr Apiwan Wiriyachai et de Chupong Teetuwon. Par la suite, deux autres personnes sont désignées leaders du mouvement : Jaran Ditapichai, le représentant du groupe « Les Amis de la Constitution de 1997 » et membre de la Commission nationale des droits de l’Homme, et Pratip Eungsongtham-hata de l’Alliance démocratique. »

 

Ainsi la DAAD est une fédération d’organisations de la société civile (leurs dirigeants ne sont pas membres de partis politiques) mais dirigée par les hommes politiques issus du Thai Rak Thai, PTV. En effet, PTV, de par ses ressources, son réseau politique et la popularité de ses orateurs, mène la DAAD.

 

 Toujours est-il que sous son nouveau nom, la DAAD réussit à réunir dans ses différentes manifestations organisées avant le référendum sur la Constitution de 2007, de 5 000 à 15 000 personnes à Bangkok.

 

  • La campagne contre la Constitution de 2007 (mars 2007-août 2007). Le référendum.

 

« Le crédit de cette campagne – perdue

– qui débute le 1er mars 2007, est à accorder à Sombat Boongamanong

 

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durant laquelle il a développé de nombreux outils de travail qui deviendront par la suite indispensables au mouvement des Chemises rouges. Le projet, géré comme un programme d’ONG, s’appelle « Thais say no » (« les Thais disent non »). Il possède un logo, un site web, des autocollants, une couleur, le rouge qui signifie « non à la Constitution ».  Sur ce dernier point, Sombat aurait en effet étudié les campagnes de « non à la Constitution » dans différents pays et en aurait conclu que la couleur associée était inévitablement le rouge. C’est à partir de ce moment que les manifestants vont se mettre à porter du rouge, d’où leur futur nom de Chemises rouges. »

 

 

B. 4/ De la DAAD à l’UDD (juin 2007-septembre 2007). 

 

11 juillet 2007 : Lancement de la campagne pour le « non » au référendum par l’organisation d’un séminaire public devant les bureaux de la Commission électorale sur le thème « Le référendum et les droits et libertés du peuple », campagne menée par le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État », l’Université de Minuit (Chiang Mai), la « Fédération des Étudiants de Thaïlande » et « Révolution citoyenne ».

 

L’une des manifestations fondatrices du mouvement des Chemises rouges est celle du 22 juillet 2007 devant la maison du général Prem.

 

« Les leaders de la DAAD mènent ce jour-là un convoi de manifestants devant la résidence du président du Conseil privé du roi, à Si Sao Thewet, à Bangkok, pour demander sa démission. Les dirigeants des Chemises rouges galvanisent les manifestants aux cris de « nous resterons jusqu’à la victoire » tout en interdisant un passage en force des manifestants. »

 

La manifestation est dispersée par les autorités au prix de dizaines de blessés. Neuf leaders sont placés sous mandat d’arrêt et 87 sont emprisonnés.

(Veera Musikaphong, Jatuporn Prompan, Jakrapop Penkair, Nattawut Saikua, Weng Tojirakarn, Viphuthaleng Pattanphumthai, Apiwan Weereeyachai, Jaran Ditapichai, et Manit Jitchanklap).


Après l’arrestation de ces 9 principaux leaders, après le 22 juillet, le  mouvement doit alors élire de nouveaux dirigeants, dits de « seconde génération ».

  

B. 5/ Après une campagne de 79 jours pour le « non » au référendum, le 23 août 2007, la DAAD devient le Front uni contre la dictature (UDD). ( 26 juillet 2007- juillet 2009) 

 

 « Le président est le Dr Metaphan Phothithirarot, et les membres du comité de direction regroupent des personnes venues d’horizons divers, comme Surachai Danwattananusorn,


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vétéran révolutionnaire à la casquette kaki, ou Sombat Boongamanong, jeune militant associatif adepte des réseaux sociaux. »

Leaders de l’UDD, 2e génération (juillet 2007- juillet 2009) : 1 Dr Metaphan Phothithirarot (Président) 2 Surachai Danwattananusorn 3 Pratip Eungsongtham-hata 4 Shinawat Haboonpat 5 Sangsern Sri Unruean 6 Worawuth Thanangkorn (Suchat Naksanbai) 7 Sombat Boongamanong 8 Kokaew Pikulthong 9 Somyot Prueksakasemsuk.


Le 19 août 2007, lors du premier référendum de l'histoire du pays, les Thaïlandais ont approuvé, avec une majorité de 58,34 % et un taux de participation de 55 %, la nouvelle Constitution qui selon la junte devrait permettre la tenue d'élections législatives et le retour de la démocratie. (wikipédia)


La « nouvelle » UDD  va alors manifester  contre la nouvelle constitution de 2007 et le  coup d’Etat.


30 août 2007 : Manifestation organisée par l’UDD devant le Parlement à l’occasion de la célébration de l’adoption de la nouvelle Constitution. 2 septembre 2007 : Célébration, organisée par l’UDD, des « 10 millions de voix contre la Constitution de 2007 » à Sanam Luang. 19 septembre 2007 : Manifestation de l’UDD à Sanam Luang pour marquer l’anniversaire du coup d’État et exiger la fin de la loi martiale.

En décembre 2007, la junte organise des élections comme elle l’avait promises.

 

C. 23 décembre 2007 - 17 décembre 2008. Retour au pouvoir des pro-Thaksin et des rouges.

 

Le 23 décembre 2007 : Élections législatives et victoire du parti Pouvoir du Peuple (PPP, ex-Thai Rak Thai) avec 233 sièges sur 480. Samak Sundaravej devient le nouveau 1er ministre. Son parti Phalang Prachachon, successeur du Thai Rak Thai dissous en mai 2007, forme une coalition qui lui offre le confort d’une majorité absolue à la chambre basse.

 

Les jaunes contre les rouges. 


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Les rouges étant de retour au pouvoir, les Chemises jaunes vont de nouveau se mobiliser en mai 2008 pour exiger la démission de Noppadon Pattama, ministre des Affaires étrangères, proche de Thaksin, qu’ils obtiennent le 10 juillet. Le 26 août, 35 000 opposants du PAD encerclent trois ministères du gouvernement, pénètrent dans les jardins du gouvernement. Le 7 octobre, des manifestants du PAD qui assiégeaient le parlement sont dispersés par la force (2 morts, 478 blessés).

 

Les Chemises rouges vont alors contre-manifester :

 

11 octobre 2008 : Première manifestation dite de « La famille de la Vérité aujourd’hui » à Thunder Dome, Muang Thong Thani, Nontaburi(banlieue de Bangkok) pour commémorer la promulgation de la Constitution de 1997. Environ 10 000 manifestants. 1er novembre 2008 : Seconde manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) au stade de Rajamangala. Annonce du lancement d’une campagne de pétitions pour demander au roi un pardon pour Thaksin. Entre 20 000 et 80 000 manifestants

 

Les manifestations de Chemises jaunes s’intensifient le 24 novembre 2008 avec l’occupation des aéroports de Don Muang et Suvanabhumi à Bangkok. LÉtat d’urgence à Bangkok est proclamé le 27 novembre 2008.


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Le 30 novembre 2008 : Début des manifestations devant l’Hôtel du Gouvernement de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) contre la dissolution du Pouvoir du Peuple par la Cour constitutionnelle, sous le nom « Pas de nouveau coup d’État par la Cour constitutionnelle ». Environ 10 000 manifestants.

 

Décembre 2008. Les « coups d’Etat constitutionnels » de la Cour Constitutionnelle va provoquer la chute du gouvernement pro-Thaksin et l’arrivée au pouvoir d’ Abhisit et des démocrates.

 

(rappel : 21 octobre 2008 : Condamnation de Thaksin à deux ans de prison )

 

Le 2 décembre 2008, la Cour Constitutionnelle, qui avait « démissionné » le 1er ministre Samak le 9 septembre 2008, pour une participation à une émission TV sur la cuisine,  destitue son successeur, Somchaï (beau-frère de Thaksin), et décide la dissolution, pour fraude électorale, des trois partis politiques (pro-Thaksin) (Pouvoir du Peuple (Phalang Prachachon), Nation Thaie (Chat Thai) et Machatimatai) avec l’interdiction à ses dirigeants de toute activité politique pendant 5 ans. Le gouvernement chute.

 

3 décembre 2008 : La PAD déclare victoire et annonce la fin de sa mobilisation après 193 jours de manifestations.

 

7 décembre 2008 : La plupart des députés du parti Pouvoir du Peuple dissous rejoignent le parti fraîchement créé, « Pour les Thais » (Phuea Thai). La faction de Newin Chidchob ne suit pas ses collègues et décide de créer le parti Bhumjaithai qui soutiendra Abhisit Vejjajiva et le parti Démocrate.

 

Et même si le 13 décembre 2008 : « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) organise une troisième manifestation sous le nom « La Vérité contre le coup d’État déguisé » à Supachalasai Stadium, avec environ 50 000 manifestants, le 17 décembre 2008 Abhisit Vejjajiva, leader du parti Démocrate, devient le 27e Premier ministre du pays. Les rouges se retrouvent dans l’opposition.

 

                                               ________________________

 

 

D. Un nouveau contexte politique :   la prise du pouvoir le 17 décembre 2008 par Abhisit Vejjajiva, leader du parti Démocrate. 

 

D1. Les manifestations des rouges à Sanam Luang :

 

28-30 décembre 2008 : Quatrième manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang et blocage du Parlement pour empêcher Abhisit de prononcer son discours de politique générale. Plusieurs milliers de manifestants. 31 janvier 2009 : Cinquième manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang, sous le nom « Rouge sur toutes les terres ». 20 000 manifestants. 24-27 février 2009 : Sixième manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang et marche jusqu’à l’Hôtel du gouvernement pour recevoir la réponse du gouvernement sur les 4 revendications. Promesse de créer un front uni rouge « sur toutes les terres » et de manifester en continu. Pics de participation à hauteur de 10 000 manifestants. 8 mars 2009 : Début d’une campagne de manifestations « Rouge sur toutes les terres » dans la plupart des grandes villes de province.

 

Le 26 mars 2009, les chemises rouges organisent leur première grande manifestation à Sanam Luang. Sous l’impulsion de Thaksin, les Chemises rouges exigent le départ du gouvernement démocrate « illégitime ». ( Environ 20 000 manifestants).

 

En avril 2009, le mouvement des chemises rouges va se durcir et déboucher sur ce qu’on va appeler le Songkhran de sang.

 

D2. Premières violences fondatrices : le  Songkhran de sang. Le sommet de l’Asean à Pattaya des 10-11 avril, et les événements du 10 avril 2009 à Bangkok. 

 

8 avril 2009 : Manifestation devant la maison de Prem à Si Sao Thewet. 9 avril 2009 : Manifestations simultanées dans divers endroits de la ville de Bangkok, notamment au Monument de la Démocratie et au Monument de la Victoire.

 

Les 10-11 avril, les Chemises rouges prennent d’assaut le sommet de l’Asean avec les membres de l’Asean ainsi que ceux de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon à Pattaya où les attendent des Chemises bleues pro-gouvernementales.

Le sommet est annulé et tous les chefs d’État sont évacués par hélicoptère. La presse condamne unanimement la violence des Chemises rouges et les dommages causés à la réputation internationale de la Thaïlande. Déclaration de l’état d’urgence à Pattaya et Chonburi.

 

A Bangkok, les 12-13 avril des affrontements font deux morts et au moins 113 blessés, dont 23 militaires. C’est leSongkhran de sang.

 

12 avril 2009 : Déclaration de l’État d’urgence à Bangkok; blocage par les manifestants des principaux axes de la ville. Arrestation d’Arisman Pongruangrong. 13 avril 2009 : Début de la dispersion des manifestants par l’armée. Les affrontements à Bangkok font 2 morts et une centaine de blessés.


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« Cinq leaders des Chemises rouges sont arrêtés et emprisonnés, il s’agit des deux leaders les plus populaires, à savoir Nattawut Saikua et Jatuporn Promparn, ainsi que l’ancien communiste, Weng Tojirakan, le président de l’UDD, Veera Musikapong, et Suporn Attawong. Jatuporn, bénéficiant de l’immunité parlementaire obtient sa libération provisoire sous caution, Arisman, arrêté à Pattaya, est également libéré. Quant à Nattawut et Veera, ils seront libérés peu de temps après. »

 

14 avril 2009 : Les dirigeants de l’UDD annoncent la fin des manifestations et se rendent aux autorités.

  

17 avril 2009 : Tentative d’assassinat à Bangkok de Sonthi Limthongkul (leader des jaunes). 


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E. L’UDD devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» le  9 juillet 2009.

 

À la suite de l’échec d’avril 2009, les principaux dirigeants de l’organisation décident de rationaliser davantage le mouvement, de lui donner des lignes claires, un programme, des consignes, d’élaborer des stratégies, et de ne plus accepter sous sa bannière un certain nombre de courants rouges, notamment ceux appelant à la lutte armée. Mais les manifestations des chemises rouges vont reprendre dès le 25 avril 2009.

  

25 avril 2009 : Première manifestation des Chemises rouges après le Songkhran de sang. Lâcher de ballons blancs et recueillement en hommage aux victimes des affrontements du 13 avril. Environ5 000 manifestants à Sanam Luang. 10 mai 2009 : Septième manifestation « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Don Muang, Bangkok. 20 000 manifestants. 24 juin 2009 : Une partie des Chemises rouges, sous la direction de Somyot Phreuksakasemsuk, Jaran Ditapichai et Sonsern Sriounruan se réunit pour « le retour de la démocratie et jour national thaïlandais » en l’honneur des 77 ans du renversement de la monarchie absolue 27-28 juin 2009 : Huitième manifestation « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang, début de la campagne de pétitions pour le pardon royal à Thaksin. 30 000 manifestants.

 

L’UDD convoque alors une réunion à Kanchanaburi les 7 et 8 juillet 2009, à l’issue de laquelle elle devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» (9 juillet 2009).(Leaders de l’UDD, 3e génération (juillet 2009-décembre 2010)

 

Répondent présents les principaux leaders rouges notamment Veera Musikapong, Jatuporn Prompan, NattawutSaikua, Shinawat Hanboonpat, Manit Chitchanklap, Weng Tojirakan, et Arisman Pongruangrong.

 

« Veera Musikapong annonce le changement de nom lors d’une conférence de presse depuis la station de télévision DStation, qui succède à PTV, dans le centre commercial Imperial Lat Prao (Bangkapi). Le président de l’organisation réformée est Veera Musikapong, son conseiller est Manit Chitchanklap, Nattawut devient porte-parole et les autres membres font partie du comité de l’UDD. »

 

À l’occasion de cette réunion à Kanchanaburi, une première action collective réunissant les différents groupes de Chemises rouges est planifiée.

 

« La direction de l’UDD s’engage à assurer à l’avenir une plus grande unité au mouvement des Chemises rouges et fait publier un programme officiel en six points. Pour assurer la mise en application du programme sont créées des écoles de cadre de Chemises rouges pilotées par le comité central (leaders de Bangkok) à partir de septembre 2009. (Cf. article suivant)

 

Une campagne de pétitions pour demander au roi une grâce pour Thaksin, sous la supervision officielle des « trois compères »(Nattawut, Jatuporn, Veera) de l’émission « La vérité aujourd’hui » est lancée.


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Cette idée est rejetée par l’aile la plus radicale du mouvement, qui opère une scission pour créer le groupe Siam Rouge, avec à sa tête Jakrapob Penkair et Surachai Danwattananusorn.

 

La campagne pour obtenir la grâce royale de Thaksin. 

 

17-31 juillet 2009 : Manifestations en province dans le cadre de la campagne de pétitions pour le pardon royal. 17 août 2009 : Manifestation à Sanam Luang et marche jusqu’au Palais Royal pour soumettre une pétition de pardon royal pour Thaksin comportant plus de 3,5 millions de noms. Plus de 30 000 manifestants. Poursuit son action le 17 octobre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste devant l’Hôtel du Gouvernement pour s’enquérir des progrès dans le traitement de la pétition de pardon royal. 10 000 manifestants.

 

 

Mais l’« UDD-Rouge sur toutes les terres», après la campagne menée pour obtenir la grâce royale de Thaksin jusqu’au 17 août 2009, va manifester sur de nombreux fronts et des objectifs très différents jusqu’en mars 2010, où le mouvement va se radicaliser, pour aboutir aux événements de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 ».

 

Cela ira de la lutte pour la démission de Kasit Piromya, ministre des Affaires étrangères ;  contre le coup d’Etat, contre Prem et pour en finir avec le « système ammat », pour le retour de la Constitution de 1997, la démission du général Surayud Chulanont  du Conseil privé du roi, la dissolution du parti Démocrate … et les grandes manifestations en mars 2010 à Bangkok, après la Création du Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) dirigé par Suthep Thaugsuban et la Promulgation de la loi de Sécurité intérieure (Internal Security Act) du 12 mars 2010.

(Cf. les dates et les objectifs de ces manifestations d’août 2009 à mars 2010 en note******) 

  

En mars 2010, le mouvement va se radicaliser.  

(Cf. les différentes manifestations en note*******)

 

Le 12 mars 2010, des convois de Chemises rouges viennent de tout le pays à Bangkok. Le 13 mars 2010 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » ouvre sa grande manifestation à Phan Fa, dans le vieux Bangkok. Par vidéo conférence, Thaksin y appelle les Chemises rouges à renverser le gouvernement des élites. Les dirigeants de l’UDD demandent la dissolution du Parlement dans les 24 heures. Le nombre de manifestants est évalué à 150 000 personnes. Le 23 mars 2010 : l’armée bloque des accès au Parlement. Et les 28-29 mars 2010 : les négociations sont infructueuses entre le gouvernement et les dirigeants des Chemises rouges (Weng Tojirakarn, Veera Musikapong et Jatuporn Prompan) à l’Institut du Roi Prajadhipok, à Bangkok. (Cf. en note le détail des événements de mars 2010)

 

Le mouvement va se radicaliser pour aboutir aux événements sanglants de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 ». (Cf. article suivant)


 

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*Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

 

L’auteur

Eugénie Mérieau est doctorante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), diplômée de cette même institution en siamois ainsi que titulaire d’un Master de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), mention « Affaires internationales-Conflits et sécurité ».

 

**Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai, Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau, « Thaïlande, Aux origines d’une crise », Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC) http://www.alainbernardenthailande.com/article-pour-comprendre-la-crise-actuelle-la-thainess-63516349.html


***168 pages divisées en 6 chapitres : Introduction : Ratchaprasong (3 avril 2010 - 19 mai 2010). 1. Historique du mouvement des Chemises rouges. 2. Géographie des Chemises rouges. 3. Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses. 4. Ingénierie de mobilisation. 5. Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot). 6. Les Chemises rouges et la monarchie.

 

**** La théorie des deux démocraties d’Anek Laothamatas.

 

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« Une des théories socio-politiques les plus structurantes de ces vingt dernières années dans les discours des Thaïlandais est sans doute la théorie « des deux démocraties » d’Anek Laothamatas, dont l’article « Le Conte des deux démocraties : Perceptions conflictuelles sur les élections et la démocratie en Thaïlande » a été publié en 1996. Selon sa théorie (militante), Bangkok se serait toujours opposée aux choix politiques du reste de la Thaïlande : les masses rurales éliraient les gouvernements, tandis que Bangkok les renverserait par des coups d’État ou de grandes manifestations. Cette théorie trouve ses origines dans un ensemble d’inégalités de développement entre une Thaïlande pauvre, rurale, provinciale et agrarienne, a priori pas assez « éduquée » pour comprendre les enjeux de la démocratie, d’une part, et une Thaïlande des élections et des élites urbaines de Bangkok, d’autre part. Les ruraux vendraient leurs votes aux plus offrants, résultant en un Parlement d’hommes politiques corrompus et malhonnêtes, que les Bangkokiens auraient le devoir moral de renverser. »

 

*****Petite chronologie du 24 février 2006 au 17 décembre 2008.

  • 1/Dissolution du parlement le 24 février 2006. Election du 2 avril gagnée par Thaksin, mais boycottée par l’opposition. 8 mai 2006. La Cour constitutionnelle invalide les élections   2/ Le coup d’Etat du 19 septembre 2006 3/ Dissolution le 30 mai 2007 du parti Thai Rak Thai par la Cour constitutionnelle 4/ 19 août 2007 : La nouvelle constitution écrite par les militaires est approuvée par référendum.
  • 5/  23 décembre 2007 : Élections législatives et victoire du parti Pouvoir du Peuple (PPP, ex-Thai Rak Thai) avec 233 sièges sur 480. La Cour constitionnelle invalidera deux premiers ministres du PPP.
  • 6/ 2 décembre 2008 : Dissolution par la Cour constitutionnelle des partis politiques « Pouvoir du Peuple » (Phalang Prachachon), Nation Thaie (Chat Thai) et Machatimatai pour fraude électorale. 3 décembre 2008 : La PAD déclare victoire et annonce la fin de sa mobilisation après 193 jours de manifestations. 7 décembre 2008 : La plupart des députés du parti Pouvoir du Peuple dissous rejoignent le Phuea Thai. 17 décembre 2008 : Élection par le Parlement d’Abhisit Vejjajiva, leader du parti Démocrate, qui devient le 27e Premier ministre du pays 
  • 7/ La lutte contre Abhisit.  

 

 

******Les dates et les objectifs de ces manifestations d’août 2009 à mars 2010 :


26 août 2009 : Le « Groupe du 24 juin démocratique » et des groupes de Chemises rouges de diverses provinces manifestent sous la bannière « Noir sur toutes les terres, en finir avec le système ammat » à Sanam Luang à l’occasion de l’anniversaire de Prem Tinsulanonda et de l’occupation de la chaîne NBT par la PAD. 19 septembre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » organise une commémoration des trois ans du coup d’État sur la place royale. 20 000 manifestants. 11 octobre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste pour le retour de la Constitution de 1997 au Monument de la Démocratie. Environ 15 000 manifestants. 17 octobre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste devant l’Hôtel du Gouvernement pour s’enquérir des progrès dans le traitement de la pétition de pardon royal. 10 000 manifestants. 14 novembre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » organise un concert pour récolter des fonds à Bonanza, parc naturel de Khao Yay, dans la province de Nakhon Ratchasima. 10 décembre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste au Monument de la Démocratie pour marquer l’anniversaire de la Constitution. 20 000 manifestants.2010. 11-12 janvier 2010 : UDD-Rouge sur toutes les terres organise une manifestation « contre les doubles standards » dans la province de Nakhon Ratchasima pour protester contre l’acquisition par le général Surayud Chulanont de terrains à Khao Yai en violation de la loi sur  les parcs anturels et réclame sa démission du Conseil privé du roi. 23 janvier 2010 : Seconde manifestation contre les doubles standards à Nakhon Ratchasima. 29 janvier 2010 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste devant le quartier général de l’armée de terre contre le coup d’État. 15 février 2010 : UDD-Rouge sur toutes les terres manifeste devant la Commission électorale qui traite le dossier de la dissolution du parti Démocrate. 25-27 février 2010 : « Rouge Siam » manifeste à Sanam Luang. 26 février 2010 : La Chambre spéciale de la Cour suprême pour les détenteurs de mandat politique saisit les avoirs de Thaksin à hauteur de 76 000 millions de baht.

 

*******Les événements de mars 2010.

 

12 mars 2010 : Création du Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) dirigé par Suthep Thaugsuban. Promulgation de la loi de Sécurité intérieure (Internal Security Act).

Les Chemises rouges commencent à affluer vers Bangkok, majoritairement en provenance du nord et du nord-est de la Thaïlande. Environ 70 000 manifestants 13 mars 2010 : UDD-Rouge sur toutes les terres ouvre sa grande manifestation à Phan Fa, dans le vieux Bangkok. Par vidéo conférence, Thaksin y appelle les Chemises rouges à renverser le gouvernement des élites. Les dirigeants de l’UDD demandent la dissolution du Parlement dans les 24 heures. Le nombre de manifestants est évalué à 150 000 personnes. 14 mars 2010 : Les dirigeants de l’UDD réitèrent leur ultimatum au gouvernement d’Abhisit Vejjajiva. 15 mars 2010 : L’UDD-Rouge sur toutes les terres organise une marche jusqu’au CRES, abrité dans les locaux du 11e régiment d’infanterie, pour demander à Abhisit Vejjajiva de dissoudre le Parlement. 40 000 participants. 16 mars 2010 : Déversement par l’UDD-Rouge sur toutes les terres du « sang des laissés-pour-compte » devant l’Hôtel du gouvernement et le quartier général du parti Démocrate. 17 mars 2010 : Déversement de sang devant la maison d’Abhisit Vejjajiva à Sukhumvit, Bangkok. L’UDD exclut Kattiya Sawasdipol (alias Seh Daeng), général « pastèque » exclu de l’armée en janvier 2010, ainsi que Surachai Danwattananuson (alias Seh Dan). 20 mars 2010 : L’UDD-Rouge sur toutes les terres manifeste dans tout Bangkok. 23 mars 2010 : Blocage par l’armée des accès au Parlement. 25 mars 2010 : Cérémonie de tonte des cheveux à Phan Fa. Environ 400 participants.

 

28-29 mars 2010 : Négociations infructueuses entre le gouvernement et les dirigeants des Chemises rouges (Weng Tojirakarn, Veera Musikapong et Jatuporn Prompan) à l’Institut du Roi Prajadhipok, à Bangkok.

 

 

 Le roi

 

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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 03:02

TitreVous avez pu « apprécier » la semaine dernière le nirat de Sunthorn Phu intitulé Nirat Phukao Thong, grâce à la traduction de Frédéric Maurel. *

Son livre « Clefs pour Sunthorn Phu », nous offrait la traduction d’un autre Nirat, le Phra Bat racontant son voyage à l’ Empreinte du Pied du Bouddha à Saraburi, avec son maître de l’époque, le Prince Pathomvong, et le Sawadi Raska, « un poème didactique très populaire et très représentatif de la culture thaïe (contenant) des règles d’hygiène de vie pratique qui sont censées procurer félicité, prospérité et longévité à celui qui les applique ».

 

Maurel analysait également deux œuvres représentatives de Suphon Phu, à savoir Phra Aphai Mani, un conte de 48 000 vers ( !) (pour mémoire, l'Odyssée a 12 000 vers) et le Sepha Ruang  Phra Racha Phongsavadan, racontant à sa façon, l’histoire du royaume d’Ayutthaya, du roi fondateur Thibodi I (U-Thong) jusqu’ à l’époque du roi Mahachakkraphat (1548-1569) (oeuvre inachevée). Outre ces nirat (poèmes de séparation) et les sepha (divertissement), Maurel évoquait la richesse et la variété de cette littérature traditionnelle avec d’autres genres comme  les nithan (conte versifié), les phleng yao suphasit (poème didactique), les bot lakhorn (pièce de théâtre), les bot he klom (berceuse)  … on entrait dans un domaine inconnu, d’autres formes culturelles pour appréhender les « réalités » d’une époque, que nous aborderons ultérieurement.  


Il fallait bien commencer, faire le premier pas,  « lire » notre premier nirat, sachant que « Celui qui déplace une montagne commence par déplacer de petites pierres.  »  (Confucius).


confucius


Le Nirat Phukao Thong, est donc un poème de 176 vers écrit en klon paet (vers en principe octosyllabique.) en 1828. C’est une œuvre traduite par Frédéric Maurel, qui, conscient des difficultés, explicite sa stratégie de traduction,  ses choix pour rendre sa traduction plus accessible, avec  plus de « simplicité (apparente) », contrairement aux traductions antérieures plus « sophistiquées », « surchargées ». Il déclare  avoir choisi la prose car il lui était impossible de pouvoir rendre « toutes les rimes intérieures et finales ainsi que les triples jeux de mots, voire quadruples dans certains cas  ».

 

Nous perdions ainsi  d’entrée  les « charmes » de la poésie de cour thaïe et surtout la force du style de Sunthorn Phu. (Cf. en note notre sentiment sur cette question**)


C’est un nirat, un « récit de voyage » qui exprime le désir amoureux de l’absent. Mais ici, « Pour la première fois dans l’histoire du nirat, le personnage de l’être aimé n’est pas une femme, mais un homme, qui plus est, le monarque défunt, Rama II.» (1809-1824).


Rama II


Ce nirat  « raconte » donc  un pèlerinage que Sunthorn Phu effectue au Stûpa Phukao Thong à Ayutthaya, une occasion pour nous de découvrir un genre, de cerner davantage l’état d’esprit de Sunphorn Phu à un moment de sa vie, de mesurer à quelle point le bouddhisme pouvait imprégner cette époque,  de glaner au passage quelques « réalités » culturelles,  et de savourer quelques scènes pittoresques de la vie siamoise au début du XIX ème siècle.


Ayuthaya-085-POW


La biographie de Sunthorn Phu en donne le contexte.


Le roi Rama II appréciait le talent de Phu et l’avait admis au Comité des  poètes-conseillers et comblé de faveurs (titre, terrain, maison…). Mais à sa mort en 1824, le nouveau roi Rama III, qui ne l’aimait guère, lui enlève tous ses privilèges, et le destitue.

 

220px-Rama III

 

« Désormais sans abri, sans protecteur, sans fortune personnelle, une seule solution s’offre à lui : entrer en religion ». Il restera moine de 1824 à 1842. (Cf. notre article A119).


Il se réfugie au temple Rajaburana (le Vat Lieb actuel). Le nirat nous apprend qu’il s’y sentit bien durant trois saisons, mais qu’après sa retraite terminée, et alors qu’il avait reçu avec joie ses « étoffes » que les laïcs offrent aux moines, il est « obligé  de quitter le temple dans la soirée. » Ses ennemis de la Cour ont dû juger qu’il était encore trop près d’eux, et ont obtenu gain de cause auprès du Supérieur du Monastère. « C’est parce que je suis tourmenté par des hommes mauvais que je pars ». Il décide alors d’effectuer un pèlerinage à la Montagne dorée à Ayutthaya.


Le nirat est construit sur deux axes : un axe spatial qui nous permet de suivre le moine au long des 21 étapes de son pèlerinage, et un axe temporel marqué par l’opposition systématique entre autrefois et aujourd’hui, l’opposition entre le bonheur et le malheur.

 

bonheur malheur

 

Le bonheur passé au temps de sa relation avec Rama II et le malheur présent du moine chassé du monastère Rajaburana. Mais deux axes qui  se confrontent ; le présent qu’il décrit rappelant des scènes du passé heureux.


 1/ On va donc suivre le narrateur dans toutes les étapes de son voyage :


Il quitte le temple Rajaburana (le Vat Lieb) après sa retraite, et les multiples « arrivé » ou « arrivons » permettent de le suivre aisément :

Le Palais Royal, les barques royales, le monastère du Temple du Pilier (Vat Dusitaram),

 

wat dusitaram

 

limite de notre Cité, le Village de la Séparation, le Village du Bétel, le Village du Pippal, le Village des Viêtnamiens, le Temple de l’Aiguille, le fleuve, le Marché Cristallin, dans la région de Nonthaburi, sur le fleuve,

 

marché nonthaburi

 

le Marché de l’Esprit Vital, le Village de la Terre, la région du Village des Môns, le Village de la Parole, le Nouveau Village, le Village des Figuiers, le Village du Renoncement à la Luxure, les Trois Collines baptisé la Ville du Lotus Royal, le Village des Kapokiers, la grande île de Rajakhram, et son arrivée au district de l’Ancienne Cité Ayutthaya avec le Temple du Mont Meru,

 

temple du mont meru

 

le Stûpa de la Montagne Dorée, les reliques de Bouddha ; le but du voyage.


Et le retour à la capitale, en un jour, en descendant le courant du fleuve,

 

en descendant du fleuve

 

pour arriver à l’embarcadère du Temple de l’Aube.

 

temple de l'aube bangkok


Il faut ici distinguer, les lieux religieux, les scènes pittoresques, les marchés,  le long passage consacré à la grande Ile de Rajakhram, et ces noms de village quelque peu surprenant et si « évocateur », comme le Village de la Séparation,  le Village de la Parole, le Village du Renoncement à la Luxure, dont Maurel nous dit : « nous avons opté pour la traduction des noms de lieu (plus poétique, à notre avis, que le terme thaï laissé en brut »).


Cette vingtaine de lieux est l’occasion pour Sunthorn Phu soit de rappeler un souvenir, de décrire ce qu’il voit, sent, pense, ressent, vit  …  au milieu des complaintes, des références aux préceptes de Bouddha, des confessions et des prières, à son désir d’acquérir des mérites pour être plus « heureux », avec les regrets exprimés de cette époque bénie où il était au service de Rama II, qu’il vénère et chérit.


2/ Le nirat est donc basé sur cette opposition fondamentale entre autrefois et aujourd’hui,  l’occasion de confronter sa situation actuelle à celle d’autrefois.


Dès la première étape par exemple : il est devant le Palais-Royal, il « pense » à Rama II, à « autrefois » (« Autrefois, j’étais à votre service ») et « depuis » que le roi est au « Nirvana », sa vie a basculé : il est désormais : malheureux, pauvre, malade, « voué à toutes les calamités ». « Dorénavant » il applique «  la Loi avec persévérance », et désire bien se comporter.


A la deuxième étape, devant les « Barques Royales », il pense encore « au temps jadis »  au temps où il pouvait monter dans la « Barque Royale » avec Rama II, participer aux « cérémonies », lire les vers du roi, respirer son « parfum » … Mais aujourd’hui, il ne peut que se plaindre, conscient que sa vie a basculé le jour où :


                       « Votre règne fini, le parfum s’en est allé.

                          Ma bonne fortune s’est évaporée comme lui. »


Certes parfois, comme à la troisième « station », le pilier marquant la borne de la Cité, est l’occasion d’exprimer un désir « de vivre longtemps pendant dix mille ans », ou ensuite au-delà du Temple du Pilier,


temple du pilier

 

de s’abandonner, un instant, à la contemplation des quais au bord de l’eau, la vente des marchandises pour les sampans, des soieries et des étoffes, le jeu des couleurs … mais ces moments sont rares et ne durent que peu de temps, car ici, la vue de la distillerie,  d’une calebasse est là pour lui rappeler son alcoolisme, sa honte, son « pêché », son désir d’y renoncer : « Je ne m’en approcherai plus ». Avec le plus souvent une invocation à Bouddha, une prière …


Sa vie semble ainsi faite, la souffrance l’empêche de savourer le présent trop longtemps et lui rappelle constamment le passé. Il n’est pas insensible aux paysages, aux scènes qu’il voit, les vergers, l’odeur des fleurs près du Marché cristallin par exemple, mais là encore, voit-il des anacardiacées et des lianes entremêlées qu’il songe aussitôt à sa tristesse et son chagrin également entremêlés.


Il ne peut oublier son malheur présent, il a même le sentiment qu’il s’accroît au fil de l’eau (« ma tristesse s’accroît »).


Et son voyage va se poursuivre de village en village, de la Séparation, du Bétel, du Pippal, des Vietnamiens, exprimant de façon lancinante son malheur, sa souffrance : « Je me sens souillé, honteux et découragé » (v.70), « Je souffre, me sens triste, mon cœur se consume. »(v.88), mais avec à chaque fois, une réaction différente, une description, une réflexion, ou une explication (« « Parce que je suis tombé en disgrâce » (v. 98)), un rappel heureux du passé, ou une remarque sur les changements  (les filles mônes ont abandonné leur tradition pour leur coiffure. (Cf. v. 125-129) ) …


Un rythme qui donne son originalité, vie au nirat, passant ainsi d’un lieu à un autre, d’une pensée à une autre, mais toujours avec deux dominantes, le rappel du passé heureux, l’expression du malheur présent, avec un seul recours : Bouddha.


3/ Un seul recours : Bouddha.


le seul recours

 

Dès le début du poème, il s’agit d’acquérir des mérites pour Rama II, « Votre Majesté » dit-il et pour Rama III, qu’il qualifie de « le roi actuel ». (Toute la distance subtile entre autrefois et aujourd’hui.)


On retrouvera  au long du poème, la référence à Bouddha, l’invocation de son nom, de sa puissance, le rappel de sa doctrine avec le cycle des renaissances, l’acquisition des mérites,  l’espoir d’arriver à « l’ lllumination Suprême à laquelle il aspire ». A la fin de son voyage, arrivé près du lieu du pèlerinage, près du Mont Meru, il est heureux qu’un voleur n’ait pris « aucun de ses huit accessoires » (les huit accessoires traditionnels nécessaires au bonze), c’est dit-il, « parce que j’ai fait pénitence que j’ai acquis des mérites, et grâce aussi au Bouddha ».


Et à la fin du nirat (vers 274 à 321),  après avoir décrit le Stûpa de la Montagne dorée, à la fois « resplendissant » mais « fissuré », « délaissé », il peut accomplir le rituel (les trois tours autour du stûpa,

 

trois tours

 

les bougies en guise d’offrande, le salut au bouddha, l’hommage à la Sainte Relique) et méditer sur « l’impermanence ». (« Je pense que tout est impermanent »), devant le stûpa qui tombe en ruine, en pensant à sa renommée et son honneur perdu, aux riches qui s’appauvrissent, méditer sur les Préceptes du Bouddha, pour dans une  future renaissance, échapper à : la douleur, la tristesse, les maladies, la cupidité, la colère, l’égarement, aux mauvaises femmes et mauvais hommes, prier :


   « Faites que je réalise mon espérance et mon but : arriver  à                    l’Illumination Suprême

Et atteindre le Nirvana dans le futur, pour toujours ».

 


Le nirat du pèlerinage se terminera en arrivant à Bangkok devant le temple de l’Aube sur une note optimiste : « Peu à peu, en observant les préceptes du Bouddha, mon état s’améliore. ».


4/ Ensuite, le nirat va se terminer sur une conclusion quelque peu surprenante et  nous inviter à le lire autrement. (vers 334-351)


                J’ai voulu, dit-il, et cela on l’avait compris :

           « Aller rendre hommage à la statue de Bouddha,

             Au Stûpa et à la Sainte Relique de notre Religion ».


Et          « cela m’a apaisé ».


Mais ensuite Suphorn Phu va, avec désinvolture et humour, revenir au genre :


Il n’y a, dit-il (faisant allusion sans doute au genre qui veut que l’on évoque l’amour absent) « ni bien-aimées. Ni de personnes chères dont je suis séparé ». Par contre, il y a bien les longues complaintes « conformes à l’ancienne tradition poétique ». Mais elles sont feintes, précise-t-il, se comparant à un cuisinier qui prépare des ragoûts avec toutes sortes de condiments, comme les femmes « pareilles à du poivre et à la feuille de coriandre. Il faut en saupoudrer un peu pour que ce soit agréable ». Pour terminer son poème en prenant une posture « nakleng », (« Un poète qui dort (nakleng) sans rien faire se trouve bien affligé ») que Maurel traduit aussi en note, par « dilettante », « joueur », « polisson », « risque-tout » avec un dernier vers :


          « C’est pourquoi j’ai écrit ce nirat pour vous divertir ».


Sens de « Divertir » au XIXème siècle au Siam ?


Nous n’en savons rien. On se doute que ce n’est pas dans le sens actuel de « se distraire » mais plus près de son étymologie latine « action de détourner de », voire des Pensées de Pascal, « L’homme ne peut être heureux ni en repos ni dans l’agitation qui fait l’ordinaire de sa vie », il doit esquiver, ne plus penser à ce qui l’afflige, il doit éviter de penser à sa misérable condition, la souffrance, la maladie, la mort :


« Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. »


De fait, Sunthorn Phu dans ce nirat, expose sa souffrance, (même s’il dit qu’il doit accepter son sort (v.95)) : il est affecté par la mort de Rama II (« j’ai demandé à ce que ma vie prenne fin aussi » (V .167) ; il avoue être  tombé en disgrâce, tourmenté par les hommes mauvais, chassé du temple où il séjournait, pauvre, sans appui ; il  vit dans le regret de sa splendeur passée avec son protecteur Rama II … il sait qu’il ne le peut plus vivre sans l’aide de bouddha, mais sa conclusion nous rappelle qu’il est avant tout poète et que la poésie a des pouvoirs. Nous « divertir » ? La poésie comme force de vie ?


 Et puis l’humour.


On se confesse, on écrit ses maux et les mots nous sauvent, nous « divertissent ». « En me servant du verbe, dit-il, je ne me sens pas bien, mais cela m’a apaisé ». (v. 339)


On comprend que Sunthorn devait choquer le roi, ainsi dans ce nirat,  le nomme-t-il,  « le roi actuel », et devait par son attitude « énerver » les poètes nobles de la Cour,  aussi  compare-t-il le poète de ce  nirat, « à une cuisinière », ou aux femmes « pareilles à du poivre et à la feuille de coriandre ; Il faut en saupoudrer un peu pour que ce soit agréable ».


Un certain humour, qui invite à voir des « feintes « là où on voyait des « plaintes » , et à voir le poète comme un « dilettante », un « joueur », un « polisson »,  un  « risque tout ». Mais ce qui n’empêche pas comme le dit Frédéric Maurel, par l’« interpellation directe du lecteur par le narrateur », de donner à ses vers une valeur morale et démonstrative, d’autant plus efficace, qu’ « il fait entrer le lecteur dans sa vie » donnant ainsi à sa confession « plus de poids », et à son bouddhisme, plus d’humanité. (Cf. notes p. 229, in « Clefs pour Sunthorn Phu ».)  Ce nirat comme un bouddhisme « humain », accessible.


Vous avez compris, nous avons aimé ce nirat qui pourtant dans une lecture linéaire, et traduite en prose française, paraissait quelque peu léger. Mais toute lecture d’un poème, - disait nous ne savons plus qui -, est le début d’un poème nouveau. Un nirat reconnu de l’un des plus grands poètes thaïs devait forcément nous séduire et nous « divertir ».

 

 

 

Merci M. Frédéric Maurel.

 


 potes nobles

____________________________________________________________

 

*In Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

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Cf. Notre article A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.


**Peut-on traduire la poésie ? Problématique de la traduction ? Le sujet est sans fin.


Paul Valery et Pagnol ont traduit les bucoliques de Virgile (en bons alexandrins), Chateaubriand a traduit le paradis perdu de Milton, un long poème en prose, Apollinaire a traduit, en bons alexandrins aussi, la Lorelay , mais ils étaient de grands poètes.


Pagnol bucoliques


Existe-t-il un équivalent siamois  de « l’art poétique » de Boileau » qui traite des règles l'écriture en vers et de la manière de s'approcher de la perfection ? La question reste posée.


Nous avons une bonne approche des principes élémentaires de la poésie thaïe dans ce superbe petit ouvrage คำร้อยกรอง (« la versification » - ISBN 974 08 3691 7) qui contient les rudiments de la prosodie sous forme de schémas et d’exemples.


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Ceux que la poésie siamoise intéresse consulteront avec profit une très érudite étude d’un ancien consul et premier interprète de notre consulat à Bangkok, Edouard Lorgeou qui fut le premier professeur de siamois aux «  Langues O » : « Principes et règles de la versification siamoise » in  « Actes du dixième congrès des orientalistes, session de Genève, 1894 » pp 156 – 166. 


Un exposé rapide de ces règles laisse à penser que la poésie siamoise ne peut être traduite en bonne poésie française : Les vers siamois se divisent en deux grandes catégories, les khlongs et lesklons qui ont en commun la mesure et les assonances. (L'assonance  consiste en la répétition d'un même son vocalique dans plusieurs mots proches, recherchant comme effet la mise en relief d'un son donc d'un sentiment en visant l’harmonie, et ne doit pas être confondue avec la rime : Racine dans Phèdre nous en donne un magnifique exemple « Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire ». Mais la langue française la rejette en principe de sa métrique au profit de la rime, comme procédé « barbare et primitif », Larousse dixit.)


La mesure résulte du nombre de syllabes, longues ou brèves. Les assonances sont de plusieurs sortes : La rime proprement dite, comme en versification française, mais elle ne porte pas essentiellement sur la dernière syllabe du vers, elle peut être renfermée à l’intérieur d’un même vers ou d’un vers sur partie de l’autre ;  Les autres assonances  sont des rimes incomplètes :+ L’une est le retour d’un son vocalique sans tenir compte de la consonne de la ou des consonnes qui le portent,+ L’autre consiste à utiliser des syllabes commençant par la même consonne,+ La troisième consiste au retour à certain stade du vers de syllabes affectées d’un certain ton, mais jamais le ton neutre.


Les khlongs sont organisés en quatrains de vers de sept, neuf ou dix syllabes, ayant un sens complet. Il y a classiquement cinq espèces de khlongs.


Il y a vingt-six espèces de klons  qui différent entre elles par le nombre de syllabes, de cinq à neuf, par la nature des rimes et celles des assonances et par le nombre et la place de ces rimes et assonances. Elles portent des noms poétiques, le serpent qui avale sa queue, l’oiseau qui déploie ses ailes ou encore le lotus qui s’épanouit. Ces noms correspondent peu ou prou aux figures que l’on trouve dans des constructions composées de rimes entrelacées. Mais tous ces vers se caractérisent par leur sonorité, toutes les syllabes sont accentuées et leur tonalité mélangée.


Les khlongs représentent plus volontiers les préceptes moraux, sujets didactiques, les klons expriment plus volontiers les sentiments, douleur, passion, amour évidemment, chansons ou complaintes.


Les quelques lignes que nous avons données des vers de Sunthorn Phu traduits en prose française, d’une morne platitude, apportent la preuve éclatante de l’impossibilité de transposer le souffle poétique du poète siamois.


***Pour en savoir plus sur le nirat :


Cf. Gilles Delouche, Le Nirat, Poème de séparation, Étude d'un genre classique siamois, 2003,
216p, Peeters, Vrin.

 

Delouche Nirat


Il donne ici une analyse d'un genre littéraire spécifique au Siam, le Nirat.
Défini comme poème de séparation par les premiers chercheurs français (Paul Schweisguth et Jacqueline de Fels), ce genre a connu, depuis sa première manifestation à la fin du XVème siècle jusqu'à nos jours, des évolutions divergentes qui sont ici étudiées. Cet ouvrage se situe en fait à la convergence de l'histoire littéraire, de la description formelle et d'une analyse des valeurs sociales qu'il sous-tend.


Cf. Émilie TESTARD-BLANC. (Maître de conférences à l’Inalco – Paris, Docteur en études siamoises), Le cas du Nirat Muang Klaeng (1806) de Sunthorn Phu.

http://www.archae.su.ac.th/MAFCT/Patrimoine%20culturel%20et%20pratique%20touristique%20en%20Thailande/2%20-%20Emilie.pdf


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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 03:02

002Nirat Phukhao Thong (« Le Nirat de la Montagne Dorée »)

Il nous a semblé intéressant de vous proposer la lecture du Nirat Phukao Thong qui est considéré « par bon nombre de spécialistes de la littérature thaïe comme le plus beau nirat de Sunthorn Phu ». Il est traduit par Frédéric Maurel dans son livre « Clefs pour Sunthorn Phu ». (Cf. article précédent). Il le présente comme un « poème de 176 vers écrit en klon paet (vers en principe octosyllabique) (…) Phu le composa vraisemblablement vers 1828, au début de sa « traversée du désert » (1824-1851), alors qu’il effectuait un pèlerinage au Stûpa Phukhao Thong à Ayuthaya. […] Pour la première fois dans l’histoire du nirat, le personnage de l’être aimé n’est pas une femme, mais un homme, qui plus est, le monarque défunt, Rama II (1809-1824). »

 

RAMA II


Nous vous le donnons tel quel, sans explications, pour que vous puissiez « l’apprécier » par vous-même. Notre prochain article vous proposera une lecture possible.

 

                                               _______________________

 

1                   Au onzième mois, ma retraite terminée,

2                   Je reçois mes étoffes avec une grande joie.

3                   Je salue le monastère et monte dans le bateau avec beaucoup de regrets.

4                   Je sors du temple et regarde ce lieu

5                   Où je suis demeuré durant le trut, le sat et le vassa,

6                   Trois saisons sans danger durant lesquelles je me sentais bien,

7                   Je suis obligé de quitter ce temple dans la soirée.

8                   Oh ! Temple Rajaburana, grand monastère,

9                   Dorénavant, et pendant longtemps, je compterai les jours avant de te revoir.

10              J’y songe profondément et mes larmes sont prêtres à couler.

11              C’est parce que je suis tourmenté par des hommes mauvais que je pars.


014

12              Avoir recours au Supérieur du Monastère,

13              C’est impossible, c’est comme si j’utilisais un bol à  la place d’un saladier, je ne suis pas satisfait.

14              Il est donc nécessaire que je quitte ce monastère.

15              Je pars, l’âme solitaire, sur le fleuve.

 

007


16              Arrivé devant le Palais Royal, c’est comme si mon cœur se brise,

17              Je pense à Votre Majesté.

18              Ô mon excellent roi !

19              Autrefois, j’étais à votre service matins et soirs.

 

010


20              Depuis que vous êtes parvenu au Nirvana, c’est comme si ma tête s’était cassée,

21              Car je suis sans parents et pauvre ; j’en suis fort malheureux.

22              De plus, je tombai malade et fus voué à toutes les calamités.

23              Je ne voyais aucun endroit où me réfugier.

24              Dorénavant, j’appliquerai la Loi avec persévérance et vous offrirai une part de mes mérites.

25              Je me comporterai sereinement pendant toute ma retraite.

26              Ces actes constitueront l’hommage de votre serviteur à votre vertu.

27              Je demande à être l’esclave de Votre Majesté, d’être près d’elle pour toutes les vies à venir.

 

011

28              Arrivé devant les maisons flottantes, j’aperçois les Barques royales.

29              En pensant au temps jadis, mes larmes coulent ;

30              Le Phra Chamoen Wai et moi avions l’habitude de nous prosterner pour vous accueillir.

31              Puis, nous montions dans la Barque Royale au Trône Doré.

001


32              Vous composiez des vers, puis vous les modifier ;

33              Je recevais l’ordre de les lire.

 

012


34              Jusqu’aux cérémonies du Kathin, sur les rivières et les canaux,

35              Je n’ai jamais été contrarié.

36              Je me prosternais près de vous et sentais votre odeur

37              Dont les effluves parfumés flattaient mon odorat.

 

013


38              Votre règne fini, le parfum s’en est allé.

39              Ma bonne fortune s’est évaporée comme lui.

40              En regardant dans le Palais, je vois encore la tour où sont conservées vos cendres.

41              J’acquerrai des mérites pour votre Majesté

42              Et pour le roi actuel,

43              Pour qu’il soit pur, qu’il échappe aux dangers et qu’il gouverne la Cité avec bonheur.

44              Arrivé au monastère du Temple du Pilier,

45              Je ne vois pas la borne ; on dit qu’il s’agit d’un pilier en pierre.

46              Il marque la limite de notre cité.

47              Eternel est son nom illustre.

48              Puisse la grâce du Bouddha m’aider :

49              Même si je meurs, je souhaiterais renaître

50              Et vivre longtemps pendant dix mille ans, autant que cette borne en pierre,

51              Et que le Ciel et la Terre, comme il me plaira.

52              Au-delà du Monastère, je contemple les quais au bord de l’eau.

 

004


53              Des rangées de maisons flottantes sont amarrées là en permanence, on y vend des marchandises :

54              Des soieries, des étoffes en tous genres de couleur pourpre ou verte,

55              Ainsi que des objets blancs et jaunes, et des marchandises pour les sampans.

56              Je parviens à une distillerie dont les alambics rejettent une épaisse fumée.

57              Une calebasse est attachée à l’extrémité d’un poteau.

58              Ô péché, ô breuvage infernal qui me brûle la poitrine !

59              Tu me rends ivre et comme fou ! Quelle honte !

60              J’ai acquis des mérites, pris le froc, pratiqué le rite de la libation et ai demandé

61              Au Bouddha-l’Omniscient de parvenir à l’état d’Illumination

62              Suprême auquel j’aspire.

63              Bien que l’alcool ne m’ait jamais détruit,

64              Je ne m’en approcherai plus, je détournerai mon regard et l’ignorerai.

65              Cependant, même si je ne suis plus ivre d’alcool, je suis encore ivre d’amour.

66              Comment cesser d’y penser,

67              Bien que mon ivresse causée par l’alcool se dissipe en fin de matinée,

68              Mon ivresse sentimentale, en revanche, s’empare régulièrement de moi toutes les nuits.

 

006

69              Arrivé au Village de la Séparation, je réalise que j’ai quitté le temple et que je suis séparé des miens.

70              Je me sens souillé, honteux et découragé.

71              Parce que l’amour est insipide et éphémère,

 

03

72              J’ai dû me forcer à quitter Bangkok.

73              Parvenu au Village du Bétel, je pense à ma compagne qui

74              Avait l’habitude de me donner des chiques de bétel jaune.

75              J’arrive au Village de la Séparation ; comme ce village, j’ai été séparé et j’en ai été tourmenté :

76              J’ai été privé de ma Ville et de ma bien-aimée, je deviens anxieux.

77              J’arrive au Village du Pippal. Ô Saint, Splendide, Grand Figuier Sacré !

78              Ton ombre, propice à la Cessation, et ton tronc produisent tous leurs phala.

79              J’invoque la puissance du Bouddha

80              Afin d’être serein, d’échapper aux dangers du mal, et de garder un corps sain.

81              Parvenu au Village des Viêtnamiens, je vois de nombreuses échoppes

82              Où l’on vend des crevettes et des poissons entreposés dans des nasses.

83              Devant les boutiques, on a aligné des filets sur des piquets.

84              Des femmes et des hommes viennent ensemble regarder.

85              Je me retourne : je ne vois plus les endroits que j’ai traversés.

86              Je souffre, me sens triste, mon cœur se consume.

87              J’arrive alors au Temple de l’Aiguille qui brille de tout or.

88              On vient juste d’y célébrer une fête avant-hier.

89              Oh ! jadis, lorsque Votre Majesté

90              Etait venue lier les bornes de ce sanctuaire, j’avais fait des offrandes avec contentement.

91              J’avais admiré les tablettes votives fixées au mur.

92              Il y en avait quatre-vingt-quatre mille, et je leur avais rendu hommage.

93              Oh ! Aujourd’hui, je ne puis assister à la célébration de cette fête,

94              Parce je suis tombé en disgrâce.

95              J’ai acquis peu de mérites, et je dois accepter mon sort.

96              Dès que notre bateau atteint le fleuve, il est pris dans les remous.

97              On voit l’eau qui, en tournant rapidement, forme des tourbillons.

98              L’eau revient sur elle-même, nous éclabousse et s’abat en claquant sur l’embarcation.

99              Certains tourbillons, énormes et circulaires, pareils à des roues de charrettes, rejaillissent.

100         Il semble qu’ils changent de forme et qu’ils dérivent en tournoyant.

101         A la proue et à la poupe, nous tirons avec force sur les rames.

102         Puis, nous continuons notre route au milieu du chenal.

103         Oh ! Notre bateau a échappé aux tourbillons du fleuve,

104         Mon coeur, lui, est toujours pris dans les turpitudes de l’amour, et ne peut s’en dégager.

105         Parvenu au Marché Cristallin, je ne vois pas de marché.

106         Sur les deux berges, il n’y a que des vergers.

107         Oh ! La bonne odeur de fleurs qui flotte près de la rivière,


012


108         Pareille au parfum de la soie teinte en noir ébène.

109         Je vois un grand saraque à proximité de la rivière, dissimulé par des zalaques.

110         Le tout est entremêlé à des anacardiacées et à des lianes ; c’est très étrange,

111         Il en est de même de ma tristesse et de mon chagrin qui s’entremêlent,

112         Des sentiments motivés par une absence d’amour et de passion.

113         Nous arrivons dans la région de Nontaburi; sur le fleuve, se tient le Marché de l’Esprit Vital.

114         Des maisons flottantes sont amarrées les unes aux autres, et l’on y vend des oies de toutes sortes

115         Ainsi que des produits du jardin, dans des bateaux tous alignés.

116         Femmes et hommes se réunissent là, jour et nuit.

 

008


117         Arrivé au Village de la Terre, ma tristesse s’accroît.

118         Cette séparation, ajoutée à mon malheur, me fait sangloter.

119         Ô terre massive, tu t’étends à perte de vue,

120         Jusqu’à atteindre deux cent quarante mille yojana dans la totalité des Trois Mondes.

121         En cette période de malheur, même mon petit corps

122         N’a pas trouvé un seul endroit sur cette terre où se réfugier.

123         Des épines s’enfoncent partout en moi, je souffre,

124         Comme un oiseau sans nid  qui erre tout seul.

125         Nous arrivons dans la région du Village des Môns en empruntant un chenal. Autrefois,

126         Les filles nouaient leurs cheveux en un beau chignon, conformément à la tradition.

127         A présent, les femmes mônes s’épilent autour de leurs toupets à la manière des poupées;

128         Elles poudrent leurs visages et enduisent leurs cheveux de suie, comme le font les femmes thaïes.

129         Oh ! Ce changement est d’un commun ; quelle inconstance !

 

006

130         Il en est de même des hommes et des femmes qui rejettent leur nature.

131         Je réfléchis : les hommes et les femmes n’ont-ils pas plusieurs cœurs ?

132         Que le cœur de quelqu’un soit unique, il ne faut pas y compter.

133         Nous arrivons au Village de la Parole : parler correctement y est bien vu.

134         Certaines gens, ici, se délectent des belles paroles.

135         Si on s’exprime de manière incorrecte, c’est la mort, la destruction de l’amitié.

136         On apprécie ou rejette un homme selon ce qu’il dit.

137         J’arrive au Nouveau Village ; il est dans mon intention de

138         Chercher un nouveau logis, conformément à mon désir.

139         Je demande aux divinités de l’exaucer,

140         Et d’avoir une vie heureuse et sans danger.

141         J’atteins le Village des Figuiers. Oh ! Ces figues sont fort étranges.

 

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142         Des moucherons surgissent de l’intérieur.

143         Il en est de même des personnes viles : elles ont une bonne apparence, mais elles sont mauvaises intérieurement.

144         Elles sont comme ces figues ; c’est vraiment détestable.

145         En parvenant au Village du renoncement à la Luxure, c’est comme si je renonçais à l’amour.

146         J’ai lutté pour me détacher des honneurs et de la vie conjugale, afin d’entrer en religion.

147         J’ai dépassé toutes formes de luxure.

148         Même si une fée venait, elle ne me satisferait pas.

149         Arrivé aux Trois Collines, j’éprouve de la tristesse en pensant à Votre Majesté

150         Qui veillait sur cette cité comme s’il s’agissait d’une Capitale.

151         Vous avez donné un nouveau nom à cette ville et vous l’avez établie cité de troisième de classe.

152         Vous l’avez baptisé la Ville du Lotus Royal parce qu’il y pousse des lotus.

153         Ô mon Bienfaiteur, bien que vous ayez disparu sans jamais revenir,

154         Le nom que vous avez donné à cette ville reste encore connu partout.

 

006


155         Oh ! Et moi, à qui vous avez donné le nom de Sunthorn,

156         Je n’ai pu échapper au temps comme a pu le faire cette localité, ce qui accroît ma tristesse.

157         Votre règne terminé, mon nom s’en est allé avec vous.

158         J’ai dû errer et chercher un asile.

159         Si je renais, quelle que soit ma condition,

160         Je demande à être l’esclave de Votre Majesté.

161         Quand a pris fin Votre Règne, j’ai demandé à ce que ma vie prenne fin aussi,

162         Et que je ne sois pas éloigné de Votre Majesté.

163         Une grande inquiétude s’empara de moi ; mon affliction augmenta.

164         Chaque jour, je me forçais à vivre.

165         J’arrive au Village des Kapokiers où l’on ne voit que d’immenses kapokiers.

166         Il n’y a aucun animal sur leurs branches

167         Parce que les épines y sont nombreuses.

168         Je réfléchis : ces épines sont terrifiantes, je les redoute.

 

011


169         Les kapokiers des Enfers en ont de seize pouces, et elles sont pointues

170         Pareilles à des piques acérées ; elles pénètrent, puis elles se brisent.

171         Après sa mort, celui qui a commis l’adultère

172         Doit grimper à ces arbres ; mes poils se hérissent.

173         Depuis que je suis né,

174         J’ai toujours vécu sans jamais me corrompre.

175         Mais aujourd’hui, on se conduit mal.

176         Devrai-je moi aussi grimper aux sommets de ces arbres ?

 

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177         Oh ! Je pense à tout ce dont je me suis séparé.

178         Mais je n’arrive pas à me détacher de la passion et de l’amour.

179         Je m’assieds, réfléchis ; j’éprouve de la tristesse.

180         Je parviens à la grande Ile de Rajakhram dans la soirée.

181         Sur les deux rives, il me semble que les maisons s’éloignent les unes des autres.

182         Je prends garde aux animaux aquatiques qui pourraient me faire du mal.

183         C’est un repaire de bandits qui opèrent en permanence.

184         Ils rôdent, bien dissimulés, et pillent les bateaux ; c’est très fâcheux.

185         Le Soleil disparaît et laisse place à un ciel ouvert.

186         Il semble que l’obscurité soit totale et s’installe dans toutes les directions.

187         Nous atteignons un raccourci qui coupe à travers les rizières.

188         Des massettes, des roseaux, des sorghos et des joncs se dressent, tout enchevêtrés,

189         Formant des reflets dans l’eau de l’inondation; je regarde cette vaste étendue.

190         Cette immensité me rend sinistre, je ne peux m’empêcher de regarder en arrière.

191         Je vois des jeunes gens, l’air préoccupé, qui marchent bruyamment.

192         De nombreuses barques de pêcheurs, bien profilées, arrivent ensemble.

 

002


193         Ils font avancer l’embarcation avec agilité à l’aide d’une perche, et se déplacent en file.

194         Notre bateau se meut toujours avec difficulté.

195         Nous devons constamment utiliser la perche, ce que nous n’avons pas l’habitude de faire.

196         En poussant, à un moment, on entend un bruit : nous sommes rentrés tout droit dans les herbes touffues.

197         Nous reculons lentement à l’aide de la perche avec précaution.

198         Le bateau tangue : le crachoir se renverse.

199         Tranquilles et silencieux sont les animaux sauvages et les oiseaux.

200         La rosée tombe en gouttelettes, tandis que le Vent souffle.

201         Ne voyant pas notre chemin, nous devons rester immobiles au milieu des champs.

202         A peine sommes-nous arrêtés que de nombreux moustiques nous piquent.

203         Il s’agit d’un essaim qui nous assaille, comme du sable projeté.

204         Nous devons nous asseoir et les chasser avec la main, sans pouvoir dormir.

205         Je me sens vraiment inquiet et seul.

206         Dans l’immensité des champs, je ne vois que des sorghos, touffus et saillants.

 

003


207         Quand la nuit arrive, les étoiles scintillent dans le ciel.

208         A minuit, une grue plane au-dessus de nous et trompette bruyamment.

209         Le coassement perçant des grenouilles et des reinettes se joint aux stridulations continuelles des grillons.

210         Le Vent souffle doucement et continuellement, j’en suis saisi d’effroi.

211         Je me sens seul, je pense

212         Au temps jadis, lorsque j’éprouvais encore un grand bonheur.

213         J’étais heureux avec mes amis et nous étions toujours ensemble.

214         J’étais entouré de personnes qui prenaient soin de moi.

215         Oh ! En ce temps de douleur, je ne vois que le petit Phat

216         Qui m’aide à chasser les moustiques de mon corps et qui ne s’éloigne pas de moi.

217         Lorsque la lune est bien visible, j’aperçois des grappes de marrons d’eau et des touffes de laitues d’eau,

218         Puis, quand arrive la pleine lune, je vois de nombreux lotus.

219         Je distingue le canal et les deux berges.

220         A la proue et à la poupe, nous poussons à l’aide de la perche, et le bateau avance sur l’eau.

221         Quand la lumière du soleil apparaît, je vois toutes sortes de plantes.

222         Elles sont superbes à regarder, et elles répandent délicatement leur pollen.

223         J’aperçois des lotus bien saillants au bord du chenal.

224         Des goémons se chevauchent et poussent des algues sous l’eau.

225         Des lianes s’entremêlent à des champignons d’eau,

226         En bouquets, tant à gauche qu’à droite.

227         Les châtaignes d’eau, les laitues et les fleurs de lotus, bien fleuries,    

 

228         Sont nombreuses, et paraissent blanches comme des étoiles qui scintillent.

229         Oh ! Si une femme pouvait voir cela,

230         Elle voudrait flâner au milieu de ces champs, à son gré,

231         Et arracherait des tiges de lotus et des ottélies;

232         Quant à moi, si j’avais une compagne,

233         Je ne m’attarderais pas pour lui cueillir une fleur.

234         J’ordonnerais probablement au disciple qui m’accompagne

235         D’aller chercher ces fleurs et de lui offrir ; je suis si démuni.

236         Mais voilà, je suis pauvre, je n’ai pas un rond.

237         Je suis trop paresseux pour pouvoir les cueillir ; aussi je poursuis mon chemin.

238         Quand la lumière du Soleil pâlit,

239         J’atteins le district de l’Ancienne Cité et ma tristesse s’accroît.

240         J’arrive à l’embarcadère qui se trouve devant la Résidence du gouverneur.

241         En pensant au temps jadis, mes larmes coulent.

242         J’irais lui rendre visite s’il était, comme autrefois, le Phra Chamoen Wai.

243         Il m’inviterait dans sa Résidence.

244         Mais aujourd’hui, en ces temps difficiles, s’il avait changé,

245         Mon cœur ne se serait-il pas brisé sous ses moqueries ?

246         Je suis pareil à un pauvre malheureux qui vise trop haut, ce n’est pas convenable.

247         Et il me faudrait revenir grandement honteux.

248         J’amarre le bateau à l’embarcadère qui se trouve devant le Temple du Mont Meru.

249         Au bord du temple, des embarcations sont alignées parallèlement.

250         Dans certaines d’entre elles, montant et descendant au gré du courant, on chante des lam en s’amusant gaiement,

251         Et on se fait la cour en chantant à tue-tête.

252         Dans d’autres, on rend hommage aux étoffes en récitant des sepha.

253         Et on joue du xylophone avec virtuosité à la manière du maître Seng.

254         Des rangées de lanternes brillent comme à Sampheng.

255         Ayant été en période d’austérité, je n’ai guère eu l’occasion de pouvoir les regarder.

256         Dans un bateau, quelqu’un récite quelques vers.

257         C’est trop long, cela traîne, si bien que mes oreilles se fatiguent.

258         Cela n’en finit pas, les vers s’enroulent à la manière d’un serpent,

259         Au point que les accompagnateurs sont fatigués, et disent qu’ils tombent de sommeil.

260         J’écoute, à côté du temple, ces multiples divertissements

261         Jusqu’à ce que le calme revienne ; après quoi, je m’endors sur mon oreiller.

262         Aux environs de la troisième veille, alors que le ciel s’est assombri,

263          Un maudit voleur s’introduit soudainement pour cambrioler notre bateau.

264         L’embarcation s’incline avec un bruit de clapotis ; je me lève et pousse un cri.

265         Le voleur plonge dans l’eau à toute à toute allure et disparaît.

266         Je ne vois pas le visage de mon disciple habituellement proche de moi.

267         Il est pareil à une bête stupide et maladroite.

268         Mais le petit Phat allume une bougie pour éclairer.

269         Je n’ai perdu aucun de mes huit accessoires.

270         C’est parce que j’ai fait pénitence que j’acquis des mérites, et grâce aussi au Bouddha.

 

004


271         Que j’ai pu triompher de ce voleur, selon ma volonté.

272         A l’aube, c’est un jour Saint qui commence :

273         Nous rendons hommage à la Loi et faisons des offrandes.

274         Je me rends au Stûpa de la montagne dorée.

275         Il est si haut qu’il semble flotter dans les cieux.

276         Il trône au milieu des champs, resplendissant, isolé et bien visible.

277         Un bateau navigue bien dans ces eaux limpides.

278         Dans la cour, au pied de l’escalier, se trouve un soubassement en forme de lotus

279         Qui est entouré d’un fossé d’eau.

280         Un stûpa et un sanctuaire se trouvent sur l’aire du temple,

281         Lequel est encerclé par un mur.

282         Le stûpa est bâti en pointe, par degrés superposés.

283         Il comporte trois étages formant terrasses. Quelle majesté ! Quelle beauté !

284         Il y a un escalier sur chacun des quatre côtés. Quel ravissement !

285         Chacun de nous, saisi d’admiration, s’encourage à monter au troisième étage.

286         Nous effectuons une circumambulation autour de l’édifice en méditant avec application.

287         Nous faisons trois tours et nous nous prosternons.

288         Il y a une crypte dans laquelle on a allumé des bougies en guise d’offrandes

289         Parce que le Vent souffle en tournoyant autour

290         Il effectue une circumambulation ! C’est merveilleux !

291         Mais aujourd’hui, ce stûpa est très vieux.

292         L’ensemble de l’édifice, depuis sa base, est fissuré en neuf endroits.

293         Il a été négligé et il se fend ; son sommet s’est détaché et s’est cassé

294         Oh ! Stûpa construit puis délaissé !

295         C’est vraiment regrettable ! En y pensant, mes larmes sont prêtes à couler.

296         De la même façon, notre renommée et notre honneur

297         Ne disparaîtront-ils pas durant notre existence ?

298         Certaines nobles personnes sont très riches et puis s’appauvrissent

299         Je pense que tout est impermanent.

300         J’implore  le Vénérable Stûpa de la Montagne Dorée

 

009


301         Qui fut bâti pour contenir les reliques de Bouddha.

302         J’ai fait l’effort de venir lui rendre hommage.

303         J’en retirerai de nombreuses conséquences bénéfiques pour ma personne.

304         Quelle que soit la condition dans laquelle je renaîtrai parmi les hommes,

305         Faites que je sois pur et serein, conformément  à mon intention,

306         Que ne je ne connaisse ni la douleur, ni la tristesse, ni les maladies, ni les dangers,

307         Et que je sois très heureux avec mes proches.

308         Quant à la cupidité, la colère et l’égarement,

309         Faites qu’ils ne puissent vaincre mon esprit.

310         Faites que je sois pourvu d’une grande sagesse,

311         Et que les Préceptes soient ancrés en moi.

312         Encore deux choses, les mauvaises femmes et les mauvais hommes :

313         Faites que je ne m’éprenne pas d’eux.

314         Faites que je réalise mon espérance et mon but : arriver à l’Illumination Suprême

315         Et atteindre le Nirvana dans le futur, pour toujours.

316         Lorsque je salue le Bouddha, je remarque un lotus

317         Et une Sainte Relique conservée dans le pollen de cette fleur.

318         Je suis heureux ; je la salue.

319         Je cueille le lotus et le porte jusqu’au bateau.

320         Après que le petit Phat et moi avons rendu hommage à la sainte Relique,

321         Je mets le lotus dans une bouteille de verre que je place près de ma tête.

322         Puis je vais dormir en ville, avec l’intention de lui rendre hommage le lendemain.

323         Mais je ne l’aperçois plus; je suffoque et ressens une grande frayeur.

324         Je regrette vraiment la disparition de cette Sainte Relique que je comptais admirer.

325         Mon cœur se brise en y pensant, et mes larmes se mettent à couler.

326         Oh ! Quelle malchance, le lotus a disparu.

327         Je déplore cette perte; je suis sur le point de mourir en me tordant de douleur.

328         Je ne puis rester à regarder autre chose, je ne puis surmonter mon chagrin.

329         Et ma maladie et mon angoisse empirent à force d’y penser.

330         Dès l’aurore, le soleil rayonne, puis monte et scintille avec éclat,

331         Ce qui nous permet, en descendant le courant du fleuve, d’arriver à la capitale en un jour.

332         Nous nous amarrons à l’embarcadère devant le temple de l’Aube, monastère royal.

333         Peu à peu, en observant les préceptes du Bouddha, mon état s’améliore.

334         Ce nirat au sujet de notre Ancienne Cité,

335         Je l’offre au plaisir du lecteur.

336         Aller rendre hommage à la statue du Bouddha,

337         Au Stûpa et à la sainte Relique de notre Religion,

338         C’est l’usage, et c’est comme si j’avais répandu la foi

339         En me servant du verbe; je ne me sens pas bien, mais cela m’a apaisé.

340         Il n’y a ni bien-aimées

341         Ni de personnes chères dont je suis séparé.

342         Quant à ces longues complaintes, feintes,

343         Elles sont conformes à l’ancienne tradition poétique.

344         Je procède comme une cuisinière qui, lorsqu’elle prépare des ragoûts ou des plats épicés frits,

345         Met toutes sortes de condiments pour assaisonner les viandes.

346         Les femmes sont pareilles à du poivre et à la feuille de coriandre :

347         Il faut en saupoudrer un peu pour que ce soit agréable.

348         Sachez que la vérité sur toutes ces choses.

349         N’allez point me dénigrer, me railler ou me soupçonner :

350         Un poète qui dort sans rien faire se trouve bien affligé.

351         C’est pourquoi j’ai écrit ce nirat pour vous divertir.

 

Dessins de เดชาชาดี เทียนเสม - "คำร้อยครอง" 2547. ISBN 974 08 4635 1 :


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et de สหคม พงค์เจตน์พงศ์ - "พระบาทสมเด็จ พระพุทธเลิศหลานภาลัย" 2552. ISBN 978 974 07 1975 8 :

 

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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 03:02

SunthornPhuNous poursuivons pas à pas notre petite connaissance de la littérature thaïlandaise*. La raison  est due tout simplement au peu d’œuvres traduites en français et au fait que peu de chercheurs français travaillent sur la littérature thaïlandaise**. Frédéric Maurel dans son livre « Clefs pour Sunthorn Phu »*** (สุนทรภู่) reconnait que de nombreux chercheurs européens et mêmes asiatiques la considèrent sans intérêt « littéraire », mais que ce jugement ne peut s’appliquer à Sunthorn Phu (1786-1855), l’un des plus grands poètes thaïlandais.

 

 

Il nous sera difficile d’en juger car seuls quelques extraits traduits par quelques chercheurs français pour les besoins de  leurs travaux nous donnent une idée du style de Sunthorn Phu. Toutefois, Frédéric Maurel évoquera, dans ce livre huit de ses écrits, étudiera deux œuvres représentatives (Phra Aphai Mani, Sepha Ruang Phra Racha Phongsavadan) et traduira trois petites œuvres : Nirat Phukao Thong, Nirat Phra Bat, et Sawadi Raska. Cette rareté donne encore plus d’intérêt au livre de Maurel qui a également consacré, par ailleurs,  une thèse de doctorat à Sunthorn Phu intitulée « La thématique dans les nirat de Sunthorn Phu ».

 

books


La vie et l’œuvre de Sunthorn Phu permettent d’apprendre « la place  singulière, qu’occupe ce poète dans l’histoire de la littérature de cour thaïe ».

 

1/. Le chapitre 1 propose sa biographie  (1786-1855) en 25 pages. Nous retenons que :

  • Il est né soit à Thonburi, soit à Ban Kram (province de Rayong).

 

Rayong

 

  • Ses parents divorcent, alors qu’il est très jeune. Son père retourne à son village natal de Ban Kram pour prendre la robe. Il deviendra le supérieur du Monastère de Thammarangsi à la fin de sa vie. « Peu après ce divorce, sa mère  se remarie et devient la nourrice d’une princesse du Palais Arrière ». Ils logeront au Palais Arrière et Sunthorn Phu fera ses études de base « dans l’un des meilleurs monastères de l’époque, le Vat Shipakhao ( Vat Srisudaram) ». Vers 1802, il quittera le Vat Shipakhao et continuera ses études « comme l’astrologie, la musique et la poésie thaïe sous toutes ses formes (versification, psalmodie, formes, etc), et s’initiera « aux langues de la région nécessaires pour composer des vers : pâli, sanskrit, khmer, môn, etc. ». Il est bien sûr au contact des bonzes érudits.
  • En 1803, il est engagé comme secrétaire dans le Département de Perception des Taxes sur les Jardins. Il est dit que ses talents de poète sont incompatibles avec sa fonction et lui valent le mécontentement de ses supérieurs hiérarchiques. Il retournera vers 1805 chez sa mère au Palais Arrière. Il « rencontre » Chan, une servante du frère du roi qui lui vaut un châtiment corporel et d’être enfermé dans les geôles royales. Il obtient la grâce royale auprès du roi Rama 1er (1782-1809) au bout de six mois environ, sans doute par l’entremise de son père, désormais supérieur de Monastère. En 1806, il se marie avec Chan mais leurs relations se dégradent assez vite (jalousie, vie de bohème du poète) et ils se séparent vers 1807,1808.

 

  • 1807-1813. En 1807, il devient page d’un des fils du Maître du Palais Arrière. Il le quitte pour se rendre à Phetburi « où il bénéficie de la protection de deux personnages : un mandarin (Khun Pheng) et l’une des nombreuses concubines du palais Arrière (Dame Bunnak). Il y composera un conte, poèmes didactiques, nirat, etc,  et commencera à acquérir une certaine notoriété.

 

  • 1813- 1824. Retour à Bangkok. La Cour.

En 1813, il retourne à Bangkok. Vers 1817, il est engagé officiellement comme secrétaire royal à la Cour. Il est l’un des responsables de la correspondance de Rama II.

 

RAMA II

 

(Rama II est sur le trône depuis 1809 et est un fin lettré et poète lui-même.). « Très vite, ses dons  poétiques sont remarqués et il est admis à siéger dans les cénacles littéraires organisés par le roi », mais il n’a pas le statut de poète de cour, sans doute à cause de sa langue jugée trop parlée, trop populaire, connue sous le  nom de « langue de marché ».  Toutefois, le roi appréciera son talent et l’admettra comme membre du Comité des poètes-conseillers, le comblera de faveurs (présents, terrain, maison) et lui décernera le titre de Khun Sunthorn Woharn (belle éloquence) vers 1820. (Khun, 1er titre honorifique, ensuite vient Luang, Phra, Phraya, Chao Phraya, et Somdet Chao Phraya).

langage fleuri1

Sunthorn Phu poursuit son œuvre ; mais sa veine satyrique, ses critiques des classes dirigeantes mêmes distillées avec finesse, ses propos jugés irrespectueux par les puissants, lui valent beaucoup d’ennemis à la cour. De plus, sous l’emprise de la boisson, il blesse grièvement un parent alors qu’il se querellait avec sa mère. Il est emprisonné de nouveau.  II en profitera pour commencer son chef-d’œuvre Phra Aphai Mani.

 

Phra-Aphai-Mani-(พระอภัยมณี,-1966)-post

 

Au bout d’un an environ, le roi qui voulait « profiter » du talent et du savoir-faire du poète lors des séances du Comité des poètes-conseillers, le libère et lui confie même l’éducation de l’un de ses fils, le prince Aphorn. Durant toutes ces années, précise Maurel,  Sunthorn Pho travaille beaucoup. Il cite Singha Traiphop (conte versifié), Sawasdi Raska (poème didactique) et l’un des épisodes d’une œuvre collective Khung Chang Khun Phaen, dirigé par le roi. Mais en 1824, son protecteur Rama II meurt.


Le nouveau souverain Rama III, bien que poète  a décidé de ne plus entretenir tous ces fonctionnaires du Comité des poètes-conseillers.

 

Rama-I

 

De plus, il n’apprécie pas du tout le tempérament railleur et les critiques de  Sunthorn Phu, ni son comportement volage et ses ivresses à répétition, aussi est-il « en 1824, destitué de ses biens (son terrain et sa maison) et perd tous ses privilèges d’homme de cour. Désormais sans abri, sans protecteur, sans fortune personnelle, une seule solution s’offre à lui : entrer en religion ».

  • 1824-1842. Le moine Sunthorn Phu.

De 1824 à 1827, le moine Suntorn Phu voyage beaucoup et va raconter dans ses poèmes, les nirat, ses pérégrinations effectuées dans presque  toutes les grandes villes de la plaine centrale (Phetburi, Ratburi, Kanchanaburi, Suphanburi, Phitsalunok). Ils présentent toute la vie « pittoresque » et la culture de cette époque, aussi bien les us et coutumes, la faune, la flore, les dangers du voyage (piraterie, fauves), que la musique, le théâtre ou les sports de combats…


Mais las et fatigué, il se fixe en 1827 à Bangkok au temple Rajaburama, qu’il doit quitter vers 1828, suite à des harcèlements venant sans doute de certains intrigants de la Cour, qui n’apprécient pas son succès auprès par exemple de la princesse Kunthonthipphayawadi, mère du prince Aphorn (ancien élève de Sunthorn Phu) qui lui demandera d’être le précepteur des princes Klang et Piu (frères du prince Ahorn). Il quittera donc le temple et effectuera par exemple un pèlerinage au Stûpa de la Montagne Dorée à Ayutthaya, qu’il raconte dans le nirat « original » Nirat Phukhao Thong. (Nous vous le présenterons dans l’article suivant).


poème


Mais il a aussi des bienfaiteurs et non des moindres, le prince Lakhananukhum, l’un des fils de Rama III, féru de poésie, le prince Pramanunuchit, poète et supérieur du Monastère Chetuphon (Vat Pho) où il séjournera ; Et aussi la princesse Vilas, l’une des filles de Rama III, futur princesse Absorn Sodathep, qui lui « accordera sa protection et croira jusqu’au bout à son génie ». La princesse fera bâtir en 1836 le temple Thepthida  et en 1840, le temple achevé, demandera à Sunthorn Phu d’y séjourner. Il y restera jusqu’en 1842 -sa dernière année dans les ordres-. « Au cours de ses dernières années sous la robe, trois œuvres majeures voient le jour : le Nirat Suphan (1841), le Nirat Phra Prathom (1842) et Ramphan Philap (1842) » avec un conte Pra Chai Suriya composé entre 1840 et 1842.


En 1842, à 56 ans, après 18 ans sous les ordres, Sunthorn retourne à la vie civile.

 

  • 1842-1851. Le retour à la vie civile.

Il bénéficie d’appuis importants à la Cour, « avec à leur tête la princesse Absorn Sudathep et le prince Isaretrangsan (l’un des fils de du roi Rama II) (qui) louent la qualité de son œuvre ». Le prince Isaretrangsan lui proposera de loger dans la maison du Phraya Monthienban, le Maître des Affaires du Palais. Il est désormais protégé et à l’abri du besoin.

Maurel tentera ensuite en 8 pages de dresser son portrait qu’il développe en cinq traits de caractères : l’anxiété, la peur de la solitude, la jalousie, son côté homme de cour ainsi que son humeur volage, que l’on pourra retrouver dans son œuvre. Mais à ces traits, Maurel ajoute son immense culture littéraire, que l’on voit en action dans l’exercice de tous les genres pratiqués à l’époque, sa connaissance des œuvres du passé, son évocation des principaux héros classiques de littérature de cour. (Maurel donne une liste d’œuvres importantes). L’avènement du roi Rama IV en 1851 lui apportera la consécration.

 

Rama4pic

 

  • 1851-1855. La consécration. Le retour à la cour du nouveau roi Rama IV.

En 1851, Rama III disparait. Sunthorn Phu peut reprendre son titre de Khun Sunthorn Woharn, mieux, Rama IV le nomme, quelque temps après, Phra Sunthorn Woharn.

Il est désormais respecté par la protection du nouveau roi, son âge, son prestige, son érudition, l’ampleur de son œuvre. Il se voit confier la direction du Département des secrétaires royaux, charge qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1855. Il avait alors 69 ans. Il continuera à composer jusqu’à la fin de sa vie. Il écrira par exemple le Sepha Ruang Phra Racha Phongsavadan, chronique royale commandée par Rama IV et sa dernière œuvre ; une série de quatre berceuses, qu’il avait commencée, dit-on, en 1842.


poésie


2/ L’ampleur de son œuvre.


La conclusion de Maurel nous livre les principaux éléments :

  • Son œuvre est immense, écrite uniquement en vers, dans tous les genres de la poésie de la cour thaïe : les nirat (poème de séparation), des nithan (contes versifiés), des phleng yao suphasit (poèmes didactiques), un bot lakhorn (pièce de théâtre), des sepha (divertissements) et des bot he klom (berceuses). En sachant par exemple que son chef-d’œuvre Phra Aphai Mani (avec le Nirat Phukao Thong) est composé de 48 000 vers !

 

  • Un poète traditionnel et novateur.

Il assume et « résume » tout l’héritage littéraire thaï : ses genres, le canon traditionnel avec ses thèmes fondamentaux (le bouddhisme, l’amour, la nature, le respect dû au roi). Le chapitre VI traite particulièrement du thème du bouddhisme, parce qu’il tient une place importante dans la littérature thaïe et dans l’œuvre de Sunthorn Phu. Mais celui-ci présente un bouddhisme vécu au quotidien, un bouddhisme où Maurel a repéré 7 principes : les Trois-Joyaux, le karman (« c’est elle qui va commander une bonne partie de la réflexion du poète (…) qui est à l’origine de la profonde détresse morale et miséreux du poète »). Il cite :


« Je suis né, en cette vie, avec un karma

Fort mauvais et je suis accablé par la misère.

Je souffre beaucoup, suis très tourmenté et faible.

Je n’ai pas d’argent et suis dans le besoin ».

                              (Nirat Phra Bat, 326-327).

 

Nota. On voit ici les limites de la traduction d’une œuvre en vers traduite en prose. La « musique » disparait pour laisser une prose commune. (« La quasi-totalité de l’œuvre est écrite en khon paet (mètre en principe octosyllabique se caractérisant par l’emploi de rimes intérieurs, de rimes finales et de liaisons strophiques »)


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Maurel poursuit avec le 3 ème principe, Le bien et l’acquisition des mérites,  puis le mal et le péché (alcoolisme, l’argent, la dualité humaine), les Quatre vérités, l’impermanence et le NIrvana. De nombreux Nirat seront pour lui, l’occasion de méditer sur ces principes fondamentaux du bouddhisme. Mais il fera aussi référence aux génies, au monde des esprits et aux divinités de l’Inde et de façon plus concrète à l’importance de la prière adressée aussi bien à Bouddha qu’aux génies locaux et aux divinités indiennes. Il n’hésitera pas à effectuer de longs pèlerinages pour méditer, prier, acquérir des mérites dans les temples sacrés aux reliques, stûpas renommés. (L’Empreinte du Pied du  Bouddha à Saraburi,

 

0230 empreinte de pied de Bouddha

 

le Stûpa de La Montagne Dorée à Ayutthaya, etc).


Mais l’originalité de Sunthorn Phu est, nous l’avons dit, de montrer comment il vit son bouddhisme au quotidien. Il se « met en scène » expose ses doutes, ses échecs,  le mal qui le ronge, et même n’hésite pas à évoquer certaines de ses anciennes compagnes. Or, « il est formellement interdit pour un bonze de parler du beau sexe ». Et de plus il n’hésite pas à dénoncer la vilénie de certains bonzes, de critiquer des supérieurs hiérarchiques. Un bonze libertaire ?

  • Le novateur.

De même si Sunthorn Phu  a respecté la tradition littéraire (les mêmes genres, thèmes, modèles, héros), il s’est engagé sur des voies nouvelles. Maurel en relève neuf : Il fait part de « ses sentiments personnels » dans de nombreux nirat. Il n’hésite pas dans une œuvre (le Nirat Phukhao Thong) de mettre le roi Rama II à la place de l’être aimé.


La vie est décrite avec plus de vraisemblable,  de «  réalité ». Il met en scène des Occidentaux, donne une nouvelle image de la femme, et pour la première fois, donne la parole parfois à ses personnages, usant de leur liberté.


Un autre apport important qui lui a été souvent reproché par les hommes de Cour (comme on peut le constater dans la biographie que lui a consacrée le Prince Damrong et qui a fait longtemps autorité) est la langue utilisée, proche de l’idiome populaire, que les critiques appelleront « la langue de marché ». Mais une « langue parlée » qui ne néglige pas un travail recherché sur la versification (usage de rimes intérieures, peaufinage des vers (klao klon)), avec parfois une réflexion sur l’acte créateur ; Un style qu’il met au service de son époque mais aussi de l’universel de la condition humaine. Un style qui a brisé la convention voulue par la littérature « sanscrite » ( attention extrême apportées aux règles, convention des sujets, de la forme, un « arsenal poétique conventionnel, fortement teinté de maniérisme »).

Sunthorn Phu apparaît comme un « bricoleur » génial, capable de « recréer » le patrimoine d’autrefois, un poète traditionnel et novateur.


Mais aussi un observateur de la société de son temps.(Ch.8)


« Dans ces compositions, Sunthorn Phu donne, par petites touches, un état des lieux de la société thaïe du début du XIXème siècle. »


Maurel souligne sa position originale qui fait d’un homme du peuple, un poète de Cour pendant 11 ans  (une communauté élitaire composée essentiellement de rois et de princes). Mais un poète de cour qui ne se comporte pas comme les autres. Il respecte certes la personne du roi, sa fonction, le garant de l’ordre social comme tous les Thaïs de l’époque, mais il n’agit pas de même avec les nobles, les classes dirigeantes. Il peut par exemple dans le Nirat Suphan les comparer à des rapaces :


« Des corbeaux et des faucons volent dans le ciel.

Ils planent et guettent les poisons, puis s’en emparent.

Les nobles sont pareils à ces oiseaux  qui se nourrissent de poissons :

Ils arrêtent les gens, les forcent à payer des amendes,

Les exploitent comme des esclaves, les injurient et les frappent ».


Sunthorn Phu passera « en revue, avec une rare violence, tous les travers de cette société sans foi, ni loi : avidité des juges,


 

avidité des juges

 

abus dont font preuve les potentats locaux envers leurs administrés, corruption généralisée, etc. »… dans la crainte du danger des punitions royales, avoue-t-il dans Ramphan Philap. Mais il sera également, nous dit Maurel, « le premier poète de cour à avoir consacré quelques vers aux milieux marchand et paysan. »


Un poète donc novateur et aussi traditionnel.


 « La capacité de Sunthorn Phu -conclut Maurel- à avoir réalisé ces deux idéaux esthétiques apparemment contradictoires est donc déterminante, non seulement parce qu’elle fait de lui l’auteur d’une des œuvres les plus réussies de toute la littérature thaïe, mais aussi parce qu’elle lui assure son originalité créatrice ».


 

Il ne vous reste plus qu’à le lire …… en thaï !

 


 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

*Cf. par exemple : A.23. Introduction à la littérature thaïlandaise ? A.24. Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? Cf. Articles A. 104 et 105. Louise Pichard-Bertaux, « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande » Connaissances et Savoirs, 2010. A107 à A110 : Littérature thaïlandaise et Histoire. Et A109 : Chit Phumisak.


**Maurel considère que le premier article rédigé en français sur « Les nirat ou poème d’adieu dans la littérature siamoise » fut rédigé par Schweisguth en 1950.


Le Nirat est un genre de littérature thaïlandaise populaire lyrique, sur le thème de la "poésie d'adieu". Son noyau est un récit de voyage, mais l'essentiel est le désir amoureux de l'absent. Les principaux représentants de ce genre sont Si Prat (XVIIe siècle) et Sunthorn Pu (1786-1855). (Wikipédia.)


Le livre de Schweisguth: « Etude sur la littérature siamoise », (Imprimerie nationale, 1951, 409p.), est souvent cité, mais pas disponible.

 

Schweisgut


Ensuite, on ne cite essentiellement que Jacqueline de Fels, « Promotion de la littérature en Thaïlande » (L’Harmattan, 2004)


 

Jacqueline de fels

 

et les travaux de Gilles Delouche, dont « Etude sur le Nirat, poème de séparation siamois », Paris, Peeters, INALCO, 2001.

 

delouche


***L’Harmattan, 2001.

 

Rayong.

 

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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 03:03

Une découverte incroyable en 2013 ! « La cité perdue khmère de Mahendraparvata » sort de l ’oubli après 1200 ans »

Jean-Baptiste Chevance, un archéologue français, découvre Mahendraparvata  « la cité perdue »,  la capitale du roi Jayavarma II. Il aurait vécu dans la première moitié du XIème siècle, contemporain de Charlemagne, il est considéré comme le fondateur de l’empire Khmer.

Nous savons par l’épigraphie qu’en 800, il déplaça sa capitale sur le « Mahendraparvata », massif montagneux qui se situe au nord-est et à proximité d’Angkor.  Cette capitale mystérieuse, beaucoup d’érudits la situaient sur le mont (Phnom en cambodgien) Kulen, à une quarantaine de kilomètres de Siamraep, source de l’identité khmer et l’un des lieux les plus sacrés du Cambodge, parc naturel protégé et site inscrit au « patrimoine mondial de l’humanité ».

 

Phno; kulen

 

Il y fit en effet célébrer en 802 un rituel magique pour libérer le Cambodge de la tutelle de Java,

 

Jaya

 

ce que nous savons par une stèle en général datée de 1053 du temple de Sdok Kok Thorn, qui se situe dans la province de Sa Keao (1).

 

Sdok Kok Thom

 

Il est le constructeur d’un immense empire qui s’étend entre Pagan et Champa, jusqu’au nord du Laos et à l’actuelle Malaisie, occupant une grande partie de la Thaïlande actuelle.

 

carte empire khmer

 

Mais sa capitale était perdue à ce jour.

 

Dissimulée par l’épaisse jungle cambodgienne du Phnom Kulen, la cité perdue sommeillait depuis 1.200 ans. Le « Cambodge post » du 16 juin 2013 nous apprend sa découverte, due à une équipe scientifique franco-australienne financée par une association … anglaise, «  foundation archaeology and development » (2).

 

fondation

 

 « La cité perdue de Mahendraparvata surgit de la jungle de Phnom Kulen après 1200 ans d’oubli ».

 

mahendraparvata-copie-1

 

« Une équipe d’archéologues franco-australiens vient de mettre à jour une ville entière datant de 1200 ans, enfouie dans la jungle de Phnom Kulen, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d’Angkor. Grâce à une technologie récente ayant recours au laser appelée lidar,

 

 

lidar

 

les archéologues ont maintenant une vision totale de ce qu’était la cité de Mahendraparvata. Fondée en 802 par Jayavarman II, cette capitale dont on ignore tout est à l’origine de l’empire Khmer. Fixé à un hélicoptère, le lidar grâce à des milliards d’impulsions laser permet d’explorer la jungle la plus épaisse en fournissant des données qui auraient pris des années de recherches sur le terrain. Ce sont ces constatations qui ont conduit nos archéologues à se rendre sur les lieux, GPS à l’appui.

 

Kulen

 

L’inventeur du site, est Jean-Baptiste Chevance, directeur de la fondation, la « tête » en quelque sorte, associé aux « jambes » (mais des jambes d’une très haute technicité), le professeur Damien Evans, de l’Université de Sidney, qui depuis des années utilise dans le monde entier des technologies d’avant-garde qui lui permit en particulier de découvrir en 2007 des dizaines de temples inconnus dans la région d’Angkor (3).

 

evans

 

Le mérite du professeur Evans est d’avoir utilisé la technologie du lidar (« lightdetection and ranging ») aux fins de recherches archéologiques alors qu’elle était jusqu’à présent essentiellement employée à des applications cartographiques. 

 

 

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La découverte est fondamentale : indépendamment de celle de 28 temples inconnus,

 

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les 36 temples déjà connus de Phnom Kulen sont reliés par tout un réseau de routes, de digues, de bassins et de canaux suivant une disposition parfaitement organisée en forme de carrés un immense réseau dont le lidar a permis la découverte.

 

carte

 

Cette ville, fondée 350 ans avant Angkor, a été abandonnée pour des raisons inconnues, et semble, en raison d’énormes difficultés d’accès, avoir été totalement ignorée des pillards.

 

Ceci dit, il est exagéré de parler de « découverte d’une cité perdue » ou de celle d’un « Atlantide cambodgien » comme l’a rappelé le professeur Chevance au « Cambodia daily » (4).

 

La plupart des monuments de la zone étaient connus depuis longtemps (le début du siècle dernier, décrits par Aymonier et Lunet de la Jonquières)

 

une-cite-perdue-decouverte-apres-avoir-passe-1200-ans-dans-

 

et l’existence de la capitale de Jayavarman II bien connue par les écrits anciens. Ce que les recherches ont révélé c’est que ces reliefs enfouis sous la jungle sont les vestiges d’une ville ingénieusement structurée. Au total, 363 kilomètres carrés de surface ont été sondés et  l’équipe a récolté en une semaine autant de données que sur des années de recherche sur le terrain.

 

Mahendraparvata une cité perdue découverte au Ca-copie-1

 

La cartographie indique de manière détaillée l’organisation de la cité.

Ne déprécions pas le rôle de Damien Evans, plus spécialement basé à Angkor et maître d’une technologie de très haut niveau. Mais l’initiateur, spécialiste de Phnom Kulen, c’est bien notre compatriote, diplômé de l’Ecole du Louvres (5).
 

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Il est à la tête depuis 2007 du programme de recherches sur Phnom Kulen, site qu’il a arpenté en 2000 et sur lequel il travaille depuis 2002.
Cette découverte n’est pas l’effet du hasard (comme nous avons pu le lire sur un site imbécile de chercheurs de trésor qui compare l’Australien à Indiana Jones !) (6).
 
affiche-du-film-indiana-jones-et-les-aventuriers-de-l-arche

 

« Rien n’existe qui n’ait été préalablement rêvé ».
Heinrich Schliemann

 

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a découvert le site de Troie à la lecture d’Homère, même si ce fut à l’aide des piocheurs turcs.  Lord Carnarvon et Howard Carter
 
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ont fouillé la Vallée des rois persuadés d’y retrouver la dernière tombe encore inconnue d’un Pharaon, Toutankhamon, avec l’aide, bien sûr, de leurs chaouchs égyptiens.
 

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La découverte du professeur Chevance, avec l’assistance de son « collaborateur technique » marquera tout autant que les deux précédentes l’histoire de l’archéologie mondiale.
Elle est le résultat de plusieurs années de recherches acharnées, d’une connaissance approfondie du terrain et de l’apport d’une technologie de pointe (7). Elle n’a pourtant guère ému la presse française :

La nouvelle annoncée par « le Figaro » le 26 juin fait référence à « une opération conduite par des chercheurs de l'université de Sydney ». « Radio France International  Asie » (numéro du 1er juillet) présente le projet comme l’œuvre de Damien Evans et notre compatriote simplement comme « ayant participé au projet ». Merci pour le directeur du projet ! Tous les médias, notamment cambodgiens ou anglophones, n’ont pas été aussi injustes, notamment le « Sydney Herald » qui avait annoncé la nouvelle en exclusivité le 15 juin.

 

Quoi qu’il en soit, nous avons là une grande découverte.

 

 

__________________________________________________________________________________________

 

(1) « Cartes de l’empire khmer d’après la situation des inscriptions datées » par Henri Parmentier in « Bulletin de l’école française d’Extrême-Orient », tome 16, 1916, pages 69-73).

 

(2) http://www.cambodge-post.com/

 

(3)  site de l’université de Sidney :

http://sydney.edu.au/news/84.html?newsstoryid=1873.

 

(4) http://www.cambodiadaily.com/archive/archaeologist-says-existence-of-siem-reap-lost-city-long-known-31098/

 

(5) Il a soutenu en décembre 2011 à Paris-Sorbonne une thèse de doctorat « Le Phnom Kulen à la source d'Angkor, nouvelles données archéologiques ».

 

(6) Pour E. Aymonier, dés 1884, avant même la publication de son monumental ouvrage sur le Cambodge en 1900, cette localisation de la capitale aux environ du Mont Kulen « ne fait aucun doute » («L’épigraphie cambodgienne » in « Excursions et reconnaissances », n° 20 de novembre-décembre 1884)

Des fouilles ont été entreprises en 1936 sous l’égide du Musée Guimet et de son conservateur, Philippe Stern, de l’école française d’Extrême-Orient et de son directeur, Georges Coedès,  pour rechercher notamment les vestiges de la capitale de Jayavarman II aux environs du mont Kulen (dont le nom sanscrit est Mahendraparvata  « le mont du grand Indra . Elles ont probablement été interrompues par la guerre (voir « Mouseion », organe de l’ « office international des musées », supplément mensuel de décembre 1936). Le compte rendu de ces fouilles ne laisse planer aucune équivoque sur l’emplacement de la capitale du grand monarque sur le site du mont Kulen « à 40 kilomètres environ en nord-est d’Angkor » ainsi que l’affirme Philippe Stern (« Un nouveau style khmér au mont Kulén » in « Académie des inscriptions et belles-lettre – compte rendu des séances de l’année 1937 » p. 333 s.

(7) « Bulletin de l’AROM – amitiés – réalité – outre mer », numéro 23, avril 2011, article de Jean-Baptiste Chevance « Archéologie et développement au Cambodge : The Phnom Kulen Program » page 12.

 

 cambogia map

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 03:02

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De Pattaya à l'Allemagne.

 

Nous apprécions Pira Sudham*, cet écrivain d’Isan qui nous a aidés à mieux comprendre l’Isan. Nous lui avons consacré deux articles présentant notre lecture de deux de ses oeuvres majeures : Enfances thaïlandaises et Terre de mousson.**

Aujourd’hui, nous vous proposons notre traduction d’un extrait de "People of Esarn"***, un recueil de courtes nouvelles, où  Pira Sudham met en scène un témoignage bouleversant d’une ancienne femme tarifée de Pattaya, qui vit désormais en Allemagne.

 

                                    _______________________ 

 

 

« Je me souviens de vous. C’était à Pattaya en 1977, que vous m’avez vue pour la première fois à l’Holiday Inn où vous étiez alors manager. Peut-être ne voudrez pas vous rappeler que c’est moi que vous avez arrêtée devant l’ascenseur une nuit où vous étiez en service. Vous avez essayé de m’empêcher de monter avec un « farang », en lui demandant de m’enregistrer d’abord, et avant qu’il ne puisse disposer de la chambre. Vous avez essayé de lui expliquer très poliment que c’était une règle de l’hôtel pour la sécurité des clients.

 

putes

 

Et pour cette formalité, vous lui avez demandé de payer un supplément de 350 bahts pour son invitée. Je me rappelle aussi que pendant tout ça, vous affectiez de ne pas faire attention à moi. Vous m’ignoriez complètement, mais je pouvais deviner ce que vous pensiez : « Ce farang va monter cette pute dans sa chambre. C’est vrai qu’elle en a l’air, mec ! Quand tu en as vu une, tu les as toutes vues à Pattaya. Et tu peux dire que, même à des kilomètres d’ici, elles restent des putes. »

 

À présent, ne faites pas cette tête là. Pas de geste d’excuse, s’il vous plaît. Le passé est le passé. Pourquoi devriez-vous vous sentir désolé pour moi ? J’ai l’habitude du mépris. Autrefois, tous les jours, les gens me couvraient de mépris à la pelle. J’encaissais les coups. Je ne clignais même pas une paupière si les maquereaux levaient les mains ou les pieds pour cogner quand je n’obéissais pas à leurs ordres, ou si je montrais des signes de répugnance à divertir les clients. J’ai craché le sang. Les bleus et les fractures ne sont rien. Ne pense même pas à t’échapper, j’étais prévenue. Ne pense pas que tu pourrais aller « les » trouver pour chercher de l’aide. Si tu t’échappes, « ils » te ramèneront à nouveau ici. « Ils » travaillent pour nous.

 

Sans titre-1

 

Laissez-moi vous dire une chose. Je n’ai jamais pensé aller trouver un policier pour de l’aide ou pour la justice. Jamais. Même quand j’étais autorisée à sortir de la maison pour marcher dans les rues. À ces moments là, on me remplaçait par quelques filles plus jeunes des villages, récemment tombées dans le piège. Des années plus tard, on me donna la liberté. Pendant la guerre du Vietnam, j’ai fait Taklee, Udon, Ubon, et finalement Utapo où étaient les puissantes bases américaines. Quand ils perdirent la guerre et furent virés de Thaïlande par notre malin et populaire Premier ministre, j’allai à Pattaya où le décor était en train de passer des militaires aux touristes, partageant une cabane avec une de mes amies. Mais le commerce avec les touristes n’était pas aussi payant qu’avec les Américains. Il n’y avait pas assez de touristes pour tourner alors que des femmes de tout le pays, et particulièrement des bases américaines désertées, convergeaient vers Pattaya. Nous montions et descendions la rue de Pattaya Sud, nous nous accrochions autour de ces bars en plein air, ou nous faisions la plage dans l’obscurité pour les Thaïs. Dans les temps difficiles, quand la plage était déserte parce que les touristes étaient effarouchés par les soulèvements politiques qui arrivaient si souvent, vous pouviez arpenter les rues tout le jour et toute la nuit sans seulement faire un baht.

 

Non, je n’ai pas le savoir-faire pour arranger l’histoire de ma vie afin de plaire à qui que ce soit, ou de soutirer de l’argent à des acheteurs crédules. Non que mon anglais ne soit pas assez bon, mais ce genre de combine ne m’intéresse pas. Je n’avais pas de parent malade dont je devais prendre soin, pas d’enfant à envoyer à l’école, je ne voulais pas ouvrir un jour une boutique ou un bar. J’essayais simplement de survivre, jour après jour.

 

Vous vous dites que vous avez de la veine si un client, un Américain ou un Arabe,

 

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vous garde un jour ou deux, et vous avez une chance de goûter de bons plats dans des restaurants chers, ou le luxe d’un hôtel de première classe comme celui où vous avez travaillé. J’ai rencontré à Pattaya celui qui est mon mari aujourd’hui. Maintenant que vous l’avez rencontré ici, à Hambourg, vous avez vu que je suis tout à fait heureuse et bien installée. À Pattaya, je voyais seulement sa tête de vacances, rouge à cause du soleil, il semblait heureux, dépensant son argent. À présent, ici, à Hambourg, je vois un autre homme, un homme sérieux, travaillant dur.

 

Hamburg

 

En hiver, ça devient plus difficile de vivre avec lui. Il fait encore nuit quand il quitte la maison pour aller travailler, et il fait déjà nuit quand il me revient, paraissant triste et taciturne. Je considère que j’ai de la chance, si vous pensez que je l’ai à peine connu à Pattaya. Je ne savais pas quelle sorte de travail il faisait, quelle sorte de vie il menait en Allemagne, lorsque nous nous sommes mariés à Bangkok.

 

Oui, c’est un risque que j’ai pris, et que toutes les femmes comme moi prennent alors qu’elles ne savent à peu près rien de leurs hommes, de leur langue et de leur pays. Tout ce que je pouvais me dire à moi-même, c'était que des centaines d’autres femmes thaïes avaient été en Allemagne ou dans d’autres pays avant moi, aussi pourquoi aurais-je dû succomber au doute ou à la peur ? Je vieillis chaque jour, et un futur en Allemagne ne pouvait pas être pire que ce par quoi j’étais passée. Quelle différence cela aurait-il fait si les mains et les pieds qui se levaient pour me cogner avaient été allemands, alors que ceux des Thaïs cognaient si fort ? Au moins, je pouvais dire une chose : on ne me couvrirait pas de mépris à Hambourg. Au contraire, il y avait une chance pour moi de devenir un être humain. Vrai, je peux dire que j’ai de la chance quand vous entendez parler de tant de femmes thaïes qui ont été abusées ici, juste pour être obligées de faire de l’argent pour des proxénètes. Mais moi aussi, j’ai été une prisonnière autrefois, dans cet immeuble en béton sans soleil de Bangkok. En Allemagne, vous croyez avec confiance que vous pourriez aller à la police, au moins pour trouver de l’aide.

 

J’ai appris l’allemand comme j’ai fait avec l’anglais. Je rencontre rarement d’autres Thaïs ici, et je préfère ainsi. Mon mari est un homme tranquille, et nous sortons peu. Si vous voulez voir d’autres Thaïs, il vous suffit d’aller dans les différentes épiceries ou boutiques asiatiques à Hambourg, et vous en rencontrez beaucoup. Mais je fais mes courses près d’ici, dans un supermarché à Wansbeckmart. Les Allemands des alentours commencent à me connaître et certains deviennent amicaux et serviables au bout de presque d’un an que je suis arrivée parmi eux. Quelques voisins ont affiché clairement qu’ils ne voulaient rien avoir à faire avec les étrangers vivant dans leur milieu. D’autre peuvent montrer de la tolérance. Mon mari me taquine quelquefois en me disant qu’il n’y a pas si longtemps, des millions de juifs furent tués, et que je ferais mieux d’être prudente, mais je préfère encore être ici que n’importe où ailleurs aussi longtemps qu’il sera avec moi.

 

Oui, ça a été très difficile de s’adapter au début. Ce n’était pas seulement le climat, en vérité. La neige de mon premier hiver était toute joie et excitation, mais cela devint pénible des années plus tard. C’est comme pour la nourriture, il est notre cuisinier.

 

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Il cuisine des plats allemands, et quelquefois je prépare des plats thaïs de la façon que j’aime. Je savais que je n’aurais pas seulement à m’adapter à l’Allemagne et au mode de vie des Allemands, mais aussi à un homme dont la vie, la façon de penser et le comportement sont infiniment différents des nôtres. Il est ordonné, et aime que les choses soient en ordre à la maison. La propreté est aussi importante à ses yeux que l’obéissance à la loi et à l’ordre. Il ne traverse pas une rue avant que le feu ne passe au vert, même lorsqu’il n’y quasiment pas de circulation. Il continuera d’attendre à l’intersection tant qu’il le faudra, et il m’apprend à faire de même.

 

J’ai le sentiment que certains Allemands vous mépriseraient parce que vous êtes une étrangère qui ne respecte pas leurs règles de comportement, leurs lois et leur ordre, et non parce que vous avez été une prostituée ou que vous êtes asiatique. C’est pourquoi je me sens tout à fait à l’aise ici.

 

Je suis stupéfaite que vous et moi puissions être de l’Isan, de la même province, et qu’ici, à Hambourg, nous parlions « lao », notre langage, un écho familier à présent, si loin de chez nous. Mon village a environ 150 habitants, et il est à peu près à 30 kilomètres d’une ville. J’ai toutes les raisons d’être amère, et je me rappelle encore mon passé aussi vivement que je me rappelle des gens comme vous, rencontrés brièvement pour la première fois devant l’ascenseur de cet hôtel de Pattaya, alors que vous essayiez de me faire enregistrer par celui qui est aujourd’hui mon mari, et que vous lui faisiez payer un supplément de 350 bahts pour me laisser monter dans la chambre avec lui. Parce que je ne suis pas une vraie bouddhiste, je ne peux être si miséricordieuse. Mais avec quelle arme et avec quel dispositif légal pourrais-je prendre ma revanche sur ceux qui m’ont arrachée à ma maison dans le village, qui m’ont enchaînée et qui ont levé leurs mains et leurs pieds pour me battre ? Avec quoi pourrais-je rebâtir ma vie en morceaux ?

 

Vous parlez de concerts, d’opéra, de musées, tout un mode de vie occidental. Je ne peux pas apprécier tout cela, mais il y a un mari et un foyer pour moi en Allemagne. Bach, Beethoven, Mozart, Liszt, Vivaldi, dites-vous, je ne les connais pas. Nous allons rarement au cinéma. Regarder la télévision à la maison est tout à fait suffisant pour nous.

TV lobotomie

 

Quelques dimanches, lorsqu’il fait beau, nous allons nous promener le long de l’Elbe, à Blankenese ou à Elbe Chausse. Quelquefois, il m’emmène en voiture rendre visite à sa vieille mère dans une petite ville au nord d’Hambourg. Vous ne pouvez pas croire à quel point un Allemand peut être homme d’intérieur. Il fait toute notre lessive, ou peut-être je suis toujours maladroite avec les machines. La plupart du temps, elles ont tendance à se casser lorsque j’essaye de les utiliser. Je ne sais pas. Je préfère tout faire à la main, venant de la boue de mon village.

 

Je pense que c’est devenu une mode ici, pour un Allemand, d’avoir une femme étrangère. Quelques-uns des amis de mon mari lui demandent sérieusement de ramener des filles thaïes avec nous lorsque nous allons faire un séjour en Thaïlande. Est-ce parce que les femmes thaïes sont de nature plus douce et plus féminine que les femmes allemandes ? Je ne sais pas. Peut-être. Non, je ne sais pas ce qu’il voit en moi. À Pattaya, je pense que j’étais vraiment en train de toucher le fond, j’étais une loque. Je ne pouvais même plus rien ressentir. J’étais pendue aux bars, je marchais insensible le long des rues, incapable de penser à ce que j’allais faire ensuite. Tout ce que je pouvais voir étaient les têtes imprécises d’hommes et de femmes dont le son des voix semblait plus en colère qu’ils en avaient l’air. Je devenais vieille et laide. Et il prenait à des gens comme vous de m’arrêter alors que je montais dans un ascenseur pour avoir une bonne nuit dans le luxe d’un hôtel de première classe, pendant que dans vos yeux, je pouvais lire : « Oh mon Dieu, comment il a pu ramasser un truc pareil ? »

 

Ca ne fait rien. Tout ça est du passé. Pensons à nous, maintenant, parlant « lao » ensemble à Hambourg, la plus fière de toutes les villes allemandes. Et vous semblez un prince, avec votre costume et votre cravate, à mille lieues de la boue de votre village. Dites-moi, comment vous êtes vous-même sorti du marécage ? Avez-vous oublié l’odeur de la boue, la puanteur du poisson fermenté et le goût épicé et doux du « som tam » ? Je vous dirais que la boue de mon village est encore tellement épaisse sur moi que toute la musique et les chansons d’Europe, toute l’eau de l’Elbe ne pourraient pas m’en laver. Mais parce que je ne suis pas une bonne bouddhiste, je ne peux pas oublier et je peux difficilement pardonner. Si ce n’était pas que j’avais un bon mari et une maison confortable à présent, je serais capable de prendre un couteau ou un revolver. Je pourrais le faire. Je devrais le faire. Pour venger ma vie en morceaux.

 

Il y a des moments où je rêvais que je n’avais jamais quitté mon village. J’aurais préféré me voir moi-même comme une vieille femme trimant dans les rizières année après année que d’avoir vécu les quinze dernières années. Ban Noï, Kud Baak, Kud Jik, comme cela sonne d’une façon nostalgique, et comme c’est loin, à présent. Je me demande si oui ou non je pourrais retourner un jour là-bas. Si vous allez à Sakon ou à Pattaya, donnez aux gens de mes nouvelles. Dites-leur que pour cette épave de femme, tout va bien, maintenant.  »

 

livre 

______________________________________________________________

 

 

*Pira Sudham est né en 1942, dans le petit village de Napo, province de Buriram. Ses parents étant trop pauvres pour l'envoyer à l'école, il fut confié à un bonze qui l'emmena à Bangkok où il put suivre une scolarité dans un temple. Élève brillant, il entra ensuite à l'université Chulalongkorn et obtint une bourse pour poursuivre ses études en Nouvelle Zélande. Ses ouvrages, écrits en anglais, évoquent avec sensibilité et humanisme la vie pauvre et simple des gens de l'Isan, et le désarroi d'une province déchirée entre tradition et modernité. Pira Sudham fut nominé en 1990 pour le Prix Nobel de littérature. 

 

** 25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html

Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham,

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

*** Pira Sudham, People of Esarn, Shire Books – Bangkok – 1987.

 

La nouvelle présentée  a été traduite par Bernard Suisse.

 

 

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 03:01

112Nous avions exprimé dans notre article précédent notre premier sentiment concernant le dossier du magazine Gavroche, Thaïlande, de juin 2013, consacré  à « La France en Isan ». Il nous fallait aujourd’hui tenter de cerner, d’identifier cette « France d’Isan » ainsi représentée. 


ll n’est nul doute que Mme Olivia Corre a fait beaucoup de kilomètres et rencontré beaucoup de Français d’Isan, enfin une vingtaine de personnes, pour cet article. Mais on n’évalue pas un article en fonction du kilométrage parcouru mais selon la pertinence des « vérités » découvertes sur les Français vivant en Isan, de la méthode employée et du style choisi. Or si j’en juge par les propos que l’on me prête lors d’un repas, on peut avoir des doutes sur les autres « interviews » réalisées. (Cf. note*).


 

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Ceci dit, revenons au dossier qui promet dès le premier paragraphe de nous éviter les clichés : « En Isan, les clichés concernant les retraités mariés avec une fille du coin se faisant souvent ouvertement plumés par leur bien aimée ont la vie dure. Mais ………..».  On se doute que le « Mais » va  nous amener dans une direction originale, plus vraie. Et en effet, puisque on va nous annoncer que  « ces Français qui ont choisi l’Isan », « ces expatriés de la campagne thaïlandaise (qui ) ont tous en commun leur bonheur de vivre dans cette région du Nord-Est du royaume, la plus pauvre du pays. ».

 

Avec un titre aussi clair et affirmant que les expatriés présentés, ont « tous en commun leur bonheur de vivre dans cette région », nous étions intéressés par leurs témoignages, leurs exemples de bonheur vécu dans  la campagne d’Isan, une région pauvre de surcroit. Nous avions hâte d’apprendre ce qui nous avait échappé, de connaître enfin ce que pouvait représenter le bonheur de vivre. Allions-nous y trouver un nouveau modèle crétois ? Un art de vivre comme celui des centenaires qui vivent à Ohgimi, un village situé dans le nord-ouest de l’île d’Okinawa, la région la plus pauvre du Japon ?

 

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Nous n’avions qu’à lire, suivre Mme Corre dans son « chapelet » de citations de ces « Heureux », noter les « sourates  », les « versets » de ce nouveau catéchisme, cette nouvelle voie.

 

1/ Le bonheur de vivre en Isan.

 

Les Français d’Isan  ont des caractéristiques communes : 

 

Ils sont tous débrouillards, pas riches, sont  majoritairement inscrits aux listes consulaires et ne fréquentent pas ou peu les cercles d’expatriés locaux, apprécient le dialecte isan propre à leur province d’adoption,


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ne vont ni au dernier club ou resto à  la mode, et ne font  nulles mondanités.

 

Vous pouvez à ce stade rétorquer à raison que le portrait de ces élus n’est pas encore assez bien dessiné.

 

Mais Mme Corrre  va venir  à notre secours  et recadrer la quête en se demandant « à quoi peut bien ressembler leur vie ? »  pour répondre : « A la vraie justement. ».  

 

On nous promettait le bonheur de vie et nous avions maintenant  « la vraie vie ». On avait hâte de savoir, de découvrir le graal. Même si, plus loin, on nous précisait que «  la région isan n’est cependant pas destinée à tout le monde. Elle se mérite. » Il y aurait donc des conditions ?

 

« Cela nécessite une grosse capacité d’adaptation », « Pour vivre ici, il n’est pas seulement impératif de parler la langue. Il faut également être débrouillard, un peu manuel de préférence, mais surtout bosseur. »

 

Mais une fois la langue acquise :

 

« Les jours semblent pour eux s’écouler paisiblement au rythme des travaux agricoles et, bien souvent, du petit verre de lao khao, le tort boyaux local a base d’alcool de riz.

 

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L’ambiance est à la rusticité, basée davantage sur les besoins primaires et la vie communautaire

 

« Une caricature » ? se demande Mme Corre. « Et bien non », affirme-t-elle.  

 

Jugez plutôt : 

 

Les valeurs : le vrai, l’authentique, le vrai sens des choses, l’intégration :  

 

  • J’ai l’impression de retrouver le mode de vie de la Lorraine de mon enfance, lui confirme un expatrié.

 

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  • J’ai l’impression de retrouver le vrai sens des choses et des relations avec les gens … les traditions ancestrales y sont toujours bel et bien vivaces
  • Pour moi, l’Isan est la seule région du pays qui a su rester authentique, tant au niveau du mode de vie que des valeurs. Cela me rappelle la vie sur Koh Samui d’il y a 15 ans (sic).

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Mais les « élus » ne diront jamais ce qu’ils entendent par ces valeurs. Dommage; car, "Beaucoup font partie intégrante de la vie locale, phénomène dont ils sont généralement assez fiers ".

 

L’économique : le pas cher : les produits, l’immobilier.


Non seulement les « élus » ont une vie vraie et authentique et en plus  bénéficient d’un  faible coût de la vie. Mme Corre  le confirme d’ailleurs : Dire que l’Isan est une région bon marché n’a rien du mythe ou du fantasme collectif.

  • Moi, je dirais entre 30 et 50% moins cher pour des produits de première nécessité.  
  •  De même côté immobilier. Ainsi, un appartement ou une maisonnette comptant trois chambres, un grand séjour et une vaste cuisine, quand ce n’est pas plus, se loue aux alentours de 6000 bahts par mois. le tout idéalement situé.
  • A. se contente des 16 300 bahts de salaire que lui verse chaque mois le lycée, et des quelques revenus amassés lors des rares cours particuliers donnés par-ci par-là.

 

Et en plus les Isans sont si gentils :

 

  • C’est aussi l’un des seuls endroits où il est encore possible d’entretenir des relations normales entre Thaïlandais et « farangs ». Moi, je sais qu’ici, quand quelqu’un vient me parler, ce n’est pas par intérêt. La notion de l’étranger portefeuille sur pattes n’est pas dans les esprits et l’on peut facilement s’intégrer. 
  • Ici, les expatriés ne sont pas considérés uniquement comme des gens de passage, donc il y a moins d’à priori sur les Farangs 
  • On n’est pas obligé de marchander comme dans le reste du pays. Les prix sont les mêmes, que l’on soit étranger ou Thaïlandais.

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Il vrai que nous avons tous remarqué qu’en Isan (voire en Thaïlande), il n’y aucune différence de traitement entre un natif et un « expatrié ». Il faut quand même oser l’écrire !

 

Donc à ce stade, nous avons une vision certes imprécise, mais plutôt sympathique de la vie en Isan et tellement loin des clichés selon Mme Corre. On croyait poursuivre notre quête du graal, les recettes du bonheur et puis sans transition, le dossier tourne à la condamnation sévère de l’Isan.

 

2/ De l’éloge à la critique.

 

Mme Corre, qui nous avait appâté avec le bonheur de vivre dans cet Isan quelque peu idéalisé, va se trouver confrontée au discours de la seule femme thaïlandaise du dossier et qui lui dit vouloir quitter « cette terre de bonheur », « pour y avoir vécu sept ans, souhaiterait aujourd’hui quitter sa terre natale pour retourner dans l’Hexagone. » Elle nous donne ses raisons :

 

Trop d’heures de travail « pour pas grand-chose », avec la crainte que sa fille gâche sa vie ; « les filles, comme la sienne âgée de 17 ans, continuent toujours à gâcher leur vie en tombant enceinte trop jeune d’un homme qui est déjà parti ou partira dans trois ans au maximum. »

 

D’ailleurs désormais Mme Corre a changé de registre et va montrer en quoi  « la région n’a toujours rien d’un eldorado pour étrangers».

 

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On peut en être étonné au vu du pacte de lecture proposé au début de l’article, mais désormais :

 

  • les gens ont perdu un gros brin de leur philosophie bouddhiste optimiste. « Ils ont beaucoup moins tendance à  être persuadés que la roue tourne toujours et qu’elle tournera bien un jour en faveur de l’Isan »

 

  • « Les gens n’ont plus d’espoir, plus aucun désir d’entreprendre, ce qui accentue les problèmes sociaux, … Il y a beaucoup d’alcoolisme et de violences conjugales. 


violences



  • La misère attise aussi les jalousies et les jalousies la misère. Le dynamisme agricole d’antan n’y serait plus non plus.

 

  • Moi, la seule chose que je constate vraiment, c’est que non seulement les gens ne sont pas plus riches, mais ils sont aussi en train de perdre leurs valeurs.

 

Les jeunes, l’école :

 

  • « Aujourd’hui, les jeunes ne souhaitent plus passer leur temps dans les rizières. Ils ne rêvent que de téléphone portable hors de prix et de mener une vie de star. Mais voyant qu’ils n’y auront peut-être jamais accès, ils baissent les bras plus facilement qu’avant et sont déjà aigris à 20 ans ».  

 

  • les problèmes éducatifs dans la région demeurent toujours bien trop lourds pour créer un dynamisme économique. « Les écoles des campagnes de l’Isan n’ont rien de comparable avec les autres écoles du pays, les profs sont beaucoup moins qualifiés et les programmes quasi vides de contenu. On peut vraiment parler d’éducation au rabais. Alors comment est-ce possible que tous ces gamins puissent un jour prendre le train d’un pays où tout s’accélère si vite ? Ils n’ont pas les armes pour ça. »

 

Alors nous ne sommes plus dans le bonheur ? Poursuivons.

 

Les relations avec les Isans ?

 

  • Ici, il vaut mieux éviter le conflit, sous peine de graves ennuis ou de lourdes représailles.
  • « Aujourd’hui, 99% des francophones que ce soit de façon indirecte ou directe entretiennent leur belle famille. Et ce genre de relations financières n’est pas sain ».

Le travail pour les expatriés français?

  • « A force de ne rien faire, beaucoup de gens tombent dans l’alcoolisme, deviennent dépressifs ou passent leur vie dans les bars à filles avant de repartir en France sans un sou en poche »
  • « Monter un business rentable dans l’une des vingt-deux (sic) provinces que compte la région paraîtrait donc bien complexe. Sans parler d’y trouver un emploi »
  • « Les gens d’ici fuient déjà vers Bangkok pour tenter de trouver du travail et faire vivre leur famille, alors comment voulez-vous qu’un étranger parvienne à dégoter un petit boulot ? »

 

Et cela risque de s’aggraver avec les nouveaux arrivants, qui eux, sont bien différents des anciens, ceux qui se sont intégrés, parlent la langue et vivent au sein de la communauté une vie authentique, vraie, pleine …..

 

Il y aurait ainsi deux catégories de Français :

 

  • Ces nouveaux arrivants n’ont plus rien à voir avec ceux qui habitaient ici avant.  
  • « Ils sont plus vieux et ont davantage tendance à rester entre eux. Ils font moins d’efforts pour s’intégrer et se contentent de profiter des avantages du pays » (…) « C’est dommage, ils ne sont pas en Thaïlande pour les bonnes raisons. »
  • J’ai bien peur que tout cela finisse à terme par dégrader gravement les relations entre les farangs et les communautés locales. Mais aussi fasse encore davantage miroiter les attraits financiers de la prostitution aux filles du coin, et que la population en général perde encore un bout de son authenticité et de ses valeurs »

 

 

Mais la région est belle ? la vie facile au moins ?

 

  • Le passage entre vie des champs et récente urbanisation de la région se serait fait trop vite pour éviter l’accentuation des maux locaux, sans coup de pouce et encadrement du gouvernement. « L’augmentation du gouffre déjà existant entre l’Isan et le reste du royaume est inévitable. » Un avis partagé par beaucoup de résidents francophones.
  • C’est une région totalement laissée pour compte par le gouvernement et qui se meurt à petit feu, fustige M. C’est dommage, car c’est une région tellement riche en termes de paysages et de patrimoine culturel .C’est un vrai gâchis.
  •  Les problèmes de pollution sont nombreux, alors ça me fait doucement rigoler quand j’entends l’Office du tourisme parler de nature préservée.
  • A part le festival annuel des éléphants, rien n’est fait pour attirer davantage de touristes, d’expatriés ou d’investisseurs dans le coin. Et les choses ne sont pas prêtes de changer pour les gens d’ici et la région, regrette B.  de Surin.
  • La notion d’écologie n’est déjà  pas très développée dans le pays, mais ici, c’est vraiment pire que tout.

 

conscience ecolohique

 

 

  • Les transports sont encore trop peu développés.

 

Pour finir le dossier sur « Quel futur » ?

 

Après la question  « l’isan parviendra-t-elle un jour à profiter réellement du dynamisme économique du royaume ? », les Français d’Isan tireront-ils leur épingle du jeu ? Les réponses ne sont pas trop positives :

 

  • il sera bien difficile pour un actif européen de s’y installer. et elles resteront, comme c’est le cas aujourd’hui, chasse gardée des retraités étrangers ayant fait conquête d’une fille du cru dans l’une des grandes cités balnéaires du pays.
  • Il faut vraiment être déterminé et patient pour monter quelque chose en Isan. Moi, ça m’a pris pas moins de quatre ans. Et pourtant, on ne peut pas dire que je ne me suis pas démenée pour pouvoir créer tout ça. Et aujourd’hui, je n’ai toujours aucune certitude sur la viabilité de l’atelier de tissage malgré tous mes investissements, qu’ils soient personnels ou financiers
  • Même les expatriés qui habitent dans le pays depuis longtemps et apprécient la région n’osent pas s’y risquer. Alors imaginez un Européen. Soit il comprendra vite que ça ne sert à rien de tenter le coup ou de s’acharner, soit il repartira complètement ruiné (…) Mis à part aider ma femme à vendre des chaussures sur le marché, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre

 

On nous avait promis d’être loin du cliché des retraités vivant avec une « fille » prise dans un bar, au sein d’une vie authentique, vraie, et on se retrouve à la fin du dossier, dans une région déshéritée, sans avenir, polluée, abandonnée, sans espoir, avec les Isans alcoolisés, violents, jaloux, leurs enfants à l’éducation au rabais,  leurs filles abandonnées après un enfant, qui veulent fuir les rizières… ignorant comme notre compatriote qu’avec un petit travail de la terre, du bricolage et un petit élevage de cochons,


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on peut y vivre heureux. « Alors que celui qui sait occuper son temps en grattant un peu la terre, en bricolant ou en élevant quelques cochons peut vivre très heureux et surtout sans problèmes ».

 

  Alors enfer ou paradis ? Peu importe pour certains :

 

  • Pour rien au monde, je ne partirais d’ici.
  • Il est vrai que parfois j’aimerais habiter une ville comme Chiang Mai ou Udon Thani car ici, tout se sait très vite sur tout le monde. Je dirais même que c’est le centre mondial de l’espionnage. Mais à part ça, ma vie est plus que parfaite ici.

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Il n’est pas sûr que « la France en Isan » ait été présentée sous son meilleur jour, que les Français qui y vivent se reconnaissent, et que l’Isan décrit donne envie de s’y installer. Mais nous avons dû mal lire. Espérons que nos 40 articles sur l’Isan en ont donné une vision plus réaliste !


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Nota. Toutes les phrases en italiques sont des citations des propos tenus par les Français d’Isan cités dans cet article.

  

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Note :

 

*On peut être surpris que le « Alain Martin », un des deux co-auteurs du blog alainbernardenthaïlande - certes signalé dans le dossier -, n’ait pas été interviewé après avoir écrit une quarantaine d’articles sur l’Isan, mais réduit à deux citations tronquées prises à la volée au cours d’un repas. 


Camus 

 

 

« les traditions ancestrales y sont toujours bel et bien vivaces, et il s’agit peut-être de la dernière région thaïlandaise ou la pratique des coutumes n’ait pas tourné au folklore. Ici, porter le costume traditionnel ou se plier aux coutumes n’a rien d’une mascarade. Les traditions sont restées très importantes pour eux, constate Alain Martin, un professeur de français à la retraite résidant depuis neuf ans en Thaïlande et vivant aujourd’hui a Ban Sawang, une bourgade de mille habitants située à 25 kilomètres de Kalasin. »

 

ou bien « Mais il y a aussi beaucoup de jeunes qui ont été déçus par les lumières de Bangkok et qui reviennent pour monter des affaires ici », tempère alain Martin de Kalasin ».

 

Or, je n’ai jamais dit que les personnes de mon village portaient le costume traditionnel ;

 

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de même si j’ai évoqué au cours du repas deux couples en face de chez moi qui étaient revenus de Bangkok, ce n‘était pas pour déclarer un mouvement « sociologique ».

 

 

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