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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 04:01

Pour-la-plus-grande-gloire-de-DieuLouis XIV a voulu coloniser le Siam ? In Morgan Sportès,  « Pour la plus grande gloire de Dieu »*


Nous nous étions déjà interrogés sur cette volonté de Louis XIV d’avoir voulu coloniser le Siam en cette année 1687 avec l’arrivée de la deuxième ambassade  menée par Simon de la Loubère et Claude Céberet du Boullay et le général Desfarges à la tête d’un corps expéditionnaire de 636 officiers et soldats.


bateaux

 


1/ Nous avions émis des doutes sur cette volonté dans un article commentant et critiquant les propos de l’historienne thaïe émérite Mme Pensri Duke, docteur en Sorbonne, relatés dans son livre intitulé : Relations entre la France et la Thaïlande (Siam) au XIXème siècle d’après les archives des affaires étrangères. (Cf. nos relations franco-thaïes 12) **


La lecture du roman de Morgan Sportès « Pour la plus grande gloire de Dieu »*, nous incline à penser que nous nous sommes trompés.


Alain Forest,

 

FOREST Alain

 

dans son « Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps de Phra Naraï » est d’ailleurs explicite dans son chapitre intitulé « En France, une décision aberrante (mars 1686-mars 1687) ***. Il cite les travaux de Jacq. Hergoualc’h, exhumant la correspondance entre Seignelay et  l’intendant de Brest entre autre, qui ne laisse aucun doute sur les motifs militaires et commerciaux de cette « ambassade », et précise bien, qu’outre le motif d’établir la religion catholique au Siam, « le motif principal de l’expédition est cependant l’occupation de Bangkok et Mergui […] S’il y a refus, Louis XIV « a résolu […] de faire attaquer Bangkok et de s’en rendre maître à force ouverte. ».

 

map-mergui


Mais que d’événements entre l’arrivée de la 2 ème ambassade en septembre 1687 et l’arrivée de l’Oriflamme un an plus tard, en septembre 1688, avec 200 hommes chargés d’incorporer les forces françaises du Siam, avec  la promesse que tous les ans d’autres vaisseaux suivraient.


Il y avait là, la volonté française de coloniser, sinon du moins de s’implanter au Siam.

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2/ Revenons à la lecture du roman de Morgan Sportès « Pour la plus grande gloire de Dieu » qui raconte en 5 actes, comment le Siam a failli être colonisé, ou « tomber dans la zone d’influence française ».


Il s’agira pour nous, de relever dans ce roman, ce qui alimente cette thèse, sachant, bien entendu, que le roman peut être lu avec beaucoup plus d’horizons d’attente. On peut suivre les différentes intrigues, les différents points de vue des protagonistes : de La Loubère, de Céberet, du général Desfarges, du jésuite Tachard, du grec Phaulkon Constance, du roi du Siam Naraï, de son général Pitracha, des pères missionnaires et des jésuites, des puissances portugaises, hollandaises, anglaises, françaises, maures … 


Les différentes rivalités et intérêts des uns et des autres, par exemple le combat entre les jésuites et les pères missionnaires, la lutte pour le Pouvoir entre Constance et le général Pitracha, sans oublier les différentes missions de cette ambassade française :


avec les Envoyés extraordinaires, son chef La Loubère, «  avec les questions politiques et religieuses » (p. 25), et une étude  « sur le roi du Siam et ses voisins, sur les forces militaires terrestres et maritimes, sur les forteresses, sur l’art de la guerre, sur les revenus du souverains et sur « l’étendue de sa puissance » sur ses sujets, sur le mode de gouvernement tant spirituel que politique, sur l’organisation de la société. » ****-un vrai travail d’espion- (p. 390),

 

La Loubere

 

Ceberet, « un des douze directeurs de la Compagnie des Indes orientales », chargé de  « la mise au point d’un traité de commerce », sans oublier le père jésuite Tachard qui a une mission secrète établie de concert avec le père jésuite de la Chaise, confesseur du roi Louis XIV, et le barcalon, le 1er ministre du roi Naraï, Constance Phaulkon, et une lettre signée par le secrétaire d’Etat à la marine, Seignelay, lui accordant de fait tout pouvoir de négociation (« Le père Tachard, écrivait Seignelay au ministre du Siam, vous expliquera ce que sa majesté désire de vous » ) (p.66).


Et que dire du général Desfarges, le chef militaire de l’expédition,  dont on apprend dès le début du roman, qu’il a reçu des consignes précises de  messieurs de Seignelay, secrétaire d’Etat à la Marine, et de Croissy, ministre des affaires étrangères (respectivement fils et frère du défunt Colbert)  :


les troupes françaises doivent «  s’installer aux deux points stratégiques du royaume : Bangkok et Mergui. En cas de refus, ordre était donné d’attaquer Bangkok ». (p.21).


(« Le fort de Bangkok, véritable verrou tenant l’entrée du fleuve Chao-Praya, et le port de Mergui, sur la côte ouest du pays et le golfe du Bengale, voie d’accès idéale au richissime commerce de l’Inde ») (p.18)

 

siège de bangkok


3/ Un roman peut-il dire la « vérité » ?


Mais nous direz-vous, on ne peut pas prendre pour argent comptant l’intrique d’un roman, et la thèse défendue, si ce n’est que Morgan Sportès dans une interview au Lorient Littéraire par exemple est très explicite :


« Quel que soit mon sujet, je passe toujours énormément de temps à me documenter, à m’en imprégner, à rencontrer les protagonistes, à aller sur les lieux quand bien même ils sont lointains ». […]


« pour écrire Pour la plus grande gloire de Dieu par exemple, je n’ai pas procédé différemment. J’y ai consacré dix ans. Là, j’ai dû lire les 20 000 pages d’un manuscrit écrit à la plume d’oie afin de comprendre cette tentative de Louis XIV de mettre la main sur le Siam, c’est-à-dire sur l’actuelle Thaïlande »


 « Lorsque j’ai découvert ces archives, la surprise a été totale. Le discours était totalement différent de celui des jésuites; les caricatures et pamphlets y étaient dignes du Canard Enchainé. Je n’aurais jamais pensé rire autant en les lisant. » Après avoir complété ces archives et mis bout à bout des précieux recueils et témoignages, le projet devenait enfin réalisable. « Ces différents mémoires m’ont permis de me rapprocher de la vérité. Dès lors, je pouvais conter avec précision le récit de notre premier Dien Bien Phû. »


Et en effet, il est peu fréquent de voir un roman suivi d’une importante bibliographie de  quelque soixante-dix références, où il est dit que les principaux témoignages « apparaissent, çà et là, dans la bouche même de leurs auteurs, par le biais de dialogues des différents personnages mis en scène ; ou sous forme de citations. »


Voilà pour la substance du roman, son pacte de lecture annoncé.


De plus, l’étude de nombreux témoignages de cette époque dont nous avons rendu-compte dans nos « Relations franco-thaïes», nous permettent de confirmer la crédibilité du travail effectué.*****(Cf. en note la référence de quelques présentations, l’abbé de Choisy, le chevalier de Forbin, le père jésuite Tachard,


 

Tachard

 

le général Desfarges etc)


Mais le livre de Sportès reste un roman, ne serait-ce que par le style, le ton choisi, qui en déroute plus d’un :  


Et lorsqu’on l’interroge sur son style, cette note d’humour omniprésente tout au long de cet ouvrage, l’auteur répond d’un air amusé : « Je ne voulais pas tomber dans un récit long et ennuyeux. C’est pourquoi j’ai volontairement adopté un style satyrique et burlesque en m’inspirant d’auteurs tels que le Duc de St-Simon ou Scaron.

 

Scarron

 

Certains passages sont tout droit issus du Malade Imaginaire ! Les personnages de cet ouvrage parlent comme parlent les archives de l’époque, explique-t-il. Leur ton n’a rien d’anachronique.».

http://www.lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=6&nid=3566


                           ------------------------------------------


 

4/ Mais en fait Morgan Sportès va essentiellement nous conter, sur un mode burlesque,  la débâcle de cette expédition, ce qu’il appelle dans son interview, le récit de notre premier Dien Bien Phû. Vous avez dit Dien Bien Phû !


Le plan élaboré à Versailles.


L’évocation, en « flash back », en une trentaine de pages (pp.126-157), de l’Ambassade siamoise à Paris, menée par Opra Wisuthra Sunthon, dit Kosapan, Oluang Kalaya Rajamaïtri et Ocun Sri Wisang Waja , arrivée le 18 juin 1686 en France, sera l’occasion de comprendre l’origine, la chronique de l’échec annoncé.

 

ambassadeurs


Nota. Il faut savoir que  cette ambassade siamoise en France (la deuxième), était repartie avec la première ambassade française menée par le chevalier de Chaumont et de l’abbé Choisy et avait séjourné en France entre juin 1686 et mars 1687. Les missionnaires de Lionne (servant d’interprète), Vachet, et leur rival  le père jésuite Tachard (« ambassadeur officieux du ministre Phaulkon auprès du père de La Chaise et du roi de France »). 

 

tachard 2


Au départ, on voit donc les différentes ambitions :

  • La lettre officielle du roi Naraï à Louis XIV accordant le port de Singor au Sud du Siam,  pour intimider les Hollandais « qui était en passe d’accaparer toute cette région » (p. 125), et demandant une douzaine de pères versés dans l’astronomie.
  • Le plan « secret » de  Phaulkon  et des jésuites  (relayé par le jésuite Tachard et appuyé par le confesseur jésuite de Louis XIV de La Chaise (« qui avait l’oreille du roi » et de Mme de Maintenon ) : envoyer 70 jésuites déguisés, s’emparer de l’appareil d’Etat, convertir le roi, avec l’aide de « l’homme providentiel », Phaulkon. Ce plan entrait dans la stratégie jésuite de convertir le roi du Siam.
  • La critique de ce plan par le père de Lionne auquel le Secrétaire de la marine de Seignelay, demande son avis.  Ses arguments sont explicites :

trop d’intrigues politiques, le plan repose sur un seul homme, un aventurier en qui on ne peut avoir confiance « aujourd’hui du côté français, demain du côté des Hollandais ou des Perses », « il ne semble tenir son pouvoir que de la seule, et fragile, faveur du roi ». De Lionne est pour la prise de la citadelle de Bangkok, « c’est la clé du royaume »,  dit-il.  De plus, elle  serait un refuge pour les Chrétiens.  


L’ambassadeur siamois Kosapan, blémira en apprenant que les Français veulent en fait Bangkok. Il a le sentiment de la traîtrise de Phaulkon.

 

220px-Constantin Phaulkon

 

(p. 153). Il craindra pour sa vie, lors de son retour. Arrivé au Siam, Kosapan apprendra au général Pitratcha qu’ils sont trahis et qu’il faut lever les troupes. (p. 168)


Ces différents acteurs avec leurs différents intérêts seront la source des conflits futurs, mais la mission, le plan choisi est bien de s’emparer du fort de Bangkok et de Mergui, pour s’implanter au Siam, avec :

  • L’escadre composée  de 5 bâtiments , 1610 personnes, dont 636 soldats (144 périrent pendant le voyage),  avec : l’Oiseau, vaisseau de 600 tonneaux, 46 canons, 310 personnes, (arrive le 26 septembre 1687 au Siam, après 7 mois de traversée); 3  autres laissés en arrière dans le détroit de Banka (Sumatra), le Gaillard, 600 tonneaux, le Dromadaire et la Loire, flûtes de 500 et 550 tonneaux et la quatrième la Normandie, frégate de 300 tonneaux (arrivera 1 mois et demi après). 

L’escadre comprend aussi peintres, sculpteurs, ingénieurs, jardiniers, miroitiers, artisans de  toutes sortes,  destinés au service du roi de Siam ou de monsieur Constance.12 jésuites chargés d’enseigner l’astronomie et les mathématiques au roi du Siam et les pères des Missions  étrangéres (le père Verniaud, le supérieur l’abbé de Lionne) ; l’ingénieur Vollant de Verquains

 

vollant de verquains

 

chargé de diriger les travaux de fortification de Bangkok, qui ont dû être mis en œuvre par le chevalier de Forbin, de la 1ère ambassade il y a 2 ans ; Du Laric, capitaine des bombardiers …


5/ Mais le roman de Sportès va d’entrée nous plonger dans l’échec de cette mission d’implantation au Siam.


Les causes sont multiples. 

  • Les principaux acteurs ont des intérêts divergents.

Nous avons déjà vu de La Loubère, Céberet, le général Desfarges, et Tachard. Il y a aussi les trois ambassadeurs thaïs de retour (Opra Wisuthra Sunthon, dit Kosapan, Oluang Kalaya Rajamaïtri et Ocun Sri Wisang Waja), Véret, chef du comptoir français d’Ayutthaya, les jésuites et les missionnaires, le roi Naraï et le général en chef Pitracha, les mandarins et les moines …

  • La première cause est le conflit entre de Laloubère et le jésuite Tachard

Pour La Loubère les instructions sont claires : la cession de Bangkok et Mergui, une exigence non négociable. (p. 69)

Pour Tachard a une autre mission et des pouvoirs étendus. (Cf. la lettre signée par le ministre de Seignelay lui donnant tout pouvoir de négociation). Il veut, au nom des jésuites -il a l’appui du père jésuite La Chaise, confesseur du roi Louis XI- soutenir la politique de prise de pouvoir et la stratégie de Constance Phaulkon, afin d’obtenir la conversion du roi du Siam et/ou placer les Jésuites près du Pouvoir. Mais il sait que « les Siamois n’ont promis que la ville de Singor aux Français », qu’il n’a pas répondu à la demande de Phaulkon d’envoyer 70 personnes pour noyauter l’Administration.

 

  • La deuxième cause : le conflit entre  Constance Phaulkon et La Loubère.

On apprend que Constance est en colère d’apprendre que la France envoie « sept cents soudards » alors qu’il voulait 70 personnes de qualité pour noyauter le Pouvoir et l’Administration , « il comptait mettre en place aux postes clefs du royaume des hommes à lui, intelligents, fidèles, obéissants »« (Sportès cite en note un mémoire de Phaulkon à Tachard. p.111). Ensuite, il comptait offrir la couronne au fils adoptif du roi, « dépossédant ainsi les héritiers légitimes qui, à Siam sont les frères du roi : lesquels haïssaient Phaulkon ».

Phaulkon est conscient que l’arrivée des soldats et l’exigence d’obtenir Bangkok et Mergui le feront accuser de traîtrise par les mandarins et les bonzes, et le discréditeront auprès du roi. Il n’aura donc de cesse de contrer la mission française.

Il donnera une lettre à Tachard pour les Envoyés extraordinaires de l’ambassade, où il est dit que  les Français doivent renoncer  à Mergui et « se contenter » de Jongcelang (Phuket). (p.86)

  • La 3 ème cause, la situation à leur arrivée : un climat explosif, les désillusions :

L’Ambassade française apprend :


-  que le chevalier de Forbin a fui le Siam, il y a 6 mois, après un conflit ouvert avec Constance (et tentatives d’assassinat), la Révolte des Macassars,

 

forbin

 

la révolte des Anglais de Mergui (Cf. explication p. 231), qu’un jeune Français de 20 ans, M . de Beauregard, fidèle de Constance a été nommé gouverneur de Mergui. (p.79)  …

- par le lieutenant du Bruant, que les deux  forts de Bangkok  sont bien défendus, une centaine de bons canons en bronze, 400 à 500 soldats portugais, siamois, métis.

- par Vollant des Verquains, le général Desfargues et l’amiral de Vaudricourt que « les vents étant contraires et les fonds insuffisants nos vaisseaux, en cette saison du moins, ne pourraient remonter le fleuve » (p. 160).

- qu’à l’arrivée 140 soldats étaient déjà morts sur les 700. (p.159), (plus 50 alités, p. 196). De plus, « la moitié des munitions ont été gâtées pendant le voyage » (p. 209)

- par Veret, chef du comptoir français à Ayutthaya que :


« ce Constance n’est pas plus Premier ministre que je suis pape  (...) c’est quelque chose aussi comme un ministre du Commerce » (il régit tout le commerce et a le monopole d’achat), « c’est un fourbe », qui a su berner de Chaumont et Choisy (de la 1ère ambassade), leur faire croire à la richesse du Siam (aurait promis à de Chaumont , le monopole du poivre, alors qu’il n’y a pas de poivriers) et faire de Tachard, sa dupe (pp. 88-89).


Il explique pourquoi Constance  avait voulu garder le chevalier de Forbin, venu avec la 1 ère ambassade ; il « s’était rendu compte que le sieur Constance était un charlatan, que Siam n’était point riche et que la France n’avait rien à y faire ». (p.93) Il avait peur que le chevalier ne dénonça sa stratégie personnelle, qui était d’attirer les Français, peut-être  « pour contrebalancer le pouvoir des Hollandais », et assurer son pouvoir personnel.

Les missionnaires, « comme les jésuites qui veulent prendre leur place, désirent qu’une présence française, commerciale et militaire soutiennent ici leurs efforts. » (…) « Dites-moi un peu ce qu’ils ont converti, nos bons pères, depuis 20 ans qu’ils sont dans ce pays ? » (p.95)


Tout le monde veut la peau de Constance (Anglais, Hollandais, Portugais, Maures, mandarins, bonzes, Pitratcha) et  il faut tôt ou tard  qu’il trouve une protection.


6/ Les manoeuvres de Phaulkon.


 Ne pouvant accorder les forts de Mergui et de Bangkok, Constance va :

  • Dans un premier temps, proposer un traité de 10 articles via Tachard qui céderait Bangkok et Mergui, mais à certaines conditions : de prêter serment à Phaulkon, la présence de soldats siamois dans les forts, que les travaux de fortification devraient avoir l’agrément du roi, que Mergui serait aux ordres, non du gouverneur français mais du roi et de Phaulkon, en cas de doute, Tachard aurait la décision…

 La Loubère et le général Desfarges, malgré leur colère, signèrent le traité, se jurant de le renier, dès qu’ils seraient installés dans les forts.(pp. 169-170)

 

  • les soudoyer : offre fins repas, femmes, noyaute, séduit les officiers, invite tout l’Etat-major chez lui (p..261), après l’audience royale, « il y eut des fêtes presque chaque jour dans le palais de Phaulkon » p. 329. Offre un gros diamant au général Desfarges, («  « L’affaire du diamant » fut le principal sujet de toutes les conversations à Siam pendant une quinzaine de jours » (p. 421),  lui fait miroiter, le formidable trésor royal  (« L’or est là : manquent les hommes » p.387). « ma table est la vôtre. Invitez-y qui vous voulez et au nombre que vous voulez ». Veut lui faire fructifier l’argent de la solde de ses soldats « Avec les quatre mille écus de votre équipage je puis produire en quelques mois douze mille écus ! et plus ! » (p.391)

 

  • les diviser : jouer les uns contre les autres, flatter le général « vos exploits, que partout à Siam on raconte », le détacher à Lopburi, loin de ses troupes, nommer Beauchamp major de Bangkok, (puis colonel) …  
  • les pervertir en envoyant des femmes, des espionnes (« Combien n’avait-elle dû en séduire, en corrompre, en subjuguer, des mâles, sur ordre de son maître, le grec Hierakis-Phaulcon, le Levantin ! », dit La Loubère par exemple. (p. 379)
  • les menacer : « N’envoyez pas vos plaintes au roi de Siam ou ça se passera pour vous comme pour les Persans : très mal ! » (p. 248). Confirmé par de Lionne « un des points principaux de la politique de monsieur Constance est d’empêcher qu’aucun européen puisse parler au roi de Siam» (p. 297) et surtout ceux qui connaissent bien la langue. (ainsi ne sera-t-il pas  reçu en audience par le roi).

-          Et « jouer la montre », sachant que son « ennemi » de Laloubère doit repartir début  décembre vers la France :


Que d’étapes avant  d’obtenir l’audience royale du  2 novembre 1687 (arrive page 311 !) et le général Desfarges est reçu à part et honoré ! comme pour mieux divisé (p.323). Ensuite, les envoyés doivent attendre une  semaine avant de rejoindre le roi à Lopburi. Une fois-là, « Ils tenaient conseil de guerre : on était à la mi-novembre déjà !...


Et Phaulkon veut être le chef de la mission et le général en chef des troupes françaises :


-          Phaulkon via Tachard a nommé des officiers français  à la tête de troupes siamoises, maintenu en place l’ancien gouverneur portugais Da Silva, promu  Beauchamp, major de Bangkok (p.208)

-          Tachard prétend du fait de ses instructions,  qu’il n’a pas s d’ordre à recevoir de Céberet (p.212).  Il remet des lettres à La Loubère,  qui informe que Desfarges et ses hommes sont soumis à la justice du roi et de Phaulkon, que Desfarges ne peut plus condamner à mort, sans autorisation du roi de Siam.

-          L’incident du 7 décembre (pp. 423-427): Phaulcon se prend pour le général en chef (« Céberet était stupéfait. Le ministre Phaulkon était en train, au nez et à la barbe du général qui ne pipait mot, de se comporter comme le véritable commandant des troupes françaises » (Cf. note 6)


Mais le constat était là :


De La Loubère et Céberet voulaient repartir début décembre après avoir « tout réglé », « tout bouclé », or rien, ou presque, n’était ni réglé », ni « bouclé ».(p. 353).

  • « Une fois encore ils sortaient bredouilles de ce énième entretien avec le ministre » (p.359.)
  • « Cela fait donc un mois et demi que nous arrivâmes à Siam ! Et qu’avons-nous obtenu ? …rien ou presque ! (…) Pouvons-nous espérer que soient publiés les Privilèges aux chrétiens du traité de Chaumont ? » (p.402).

Le réquisitoire de La Loubère est clair :

  • le principal responsable : le général Desfarges. 

« Desfarges, la pièce maîtresse sur l’échiquier de Siam ; Desfarges, l’épée de Damoclès qu’ils pouvaient faire peser sur la tête de Phaulkon et de son roi en brandissant la menace d’une intervention militaire ; Desfarges le chef  des armées, le protecteur de la Mission et des Chrétiens du pays, Desfarges, au lieu de planter sa tente à Bangkok, de s’y fortifier avec les troupes, d’y verrouiller le fleuve, d’y tenir dans ses griffes toute la vie économique du pays, Desfarges, ce gros benêt, qu’on avait dû séduire, acheter peut-être, allait rester à Lopburi, pour jouer les « courtisans du roi, du grec ! » (p.410)

 

7/  La « situation » catastrophique :


-          Le fort de Bangkok est en ruine et ne peut résister à un siège. (Cf. la rencontre Céberet/ Desfarges, où Desfrages refuse de déclarer que la forteresse peut résister à un siège (p.422) ; Céberet convoqua l’ingénieur Vollant des Verqains « à qui devait être confié la mise en état de la forteresse » pour lui faire signer ce qu’on peut appeler une décharge, qu’il signa « à contrecoeur ».)

-          Les soldats sont dans la misère, les tripôts, l’opium,  les paris, les filles (300 filles, dit-on), l’offre de déserter (« on » contacta en secret certains de nos soldats pour les faire déserter » p. 443).

-           400 siamois et mercenaires occupent le fort.

-          Le mauvais comportement des soldats français à Bangkok : « la population de Bangkok hait les Français ! Même les putes n’en veulent plus ! Ces messieurs, qui n’ont plus le sou, prétendent les foutre gratis ! Les soldats ont brulé en une nuit d’orgie la prime que vous leur avez versée » (p.368)

-            Les querelles entre religieux p.289

-          La situation de fin de règne. « De nouvelles alliances, de nouveaux partis, se créaient. de nouveaux fils de l’intrigue commençaient à se nouer ». (p.377)

-           La rencontre entre Pitratcha, sortant de chez le roi, avec Phaulkhon. Pitratcha évoque la santé fragile du roi, les deux frères du roi qui ne les portent pas dans leur cœur, « Et pour l’installation française à Siam, dont aucun de ces princes ne veut » (p. 376) ; le roi veut que Desfarges « restât à la cour de Lopburi … à portée de main « (p.377) ; le roi veut « des mortiers, et des canons d’un modèle inconnu » que les Français  ont sur leurs vaisseaux.

 

8/ Le départ des Envoyés spéciaux.


Un traité de commerce avait été signé, « avantageux pour les deux parties ». « excepté pour quelques produits que se réservait le roi, totale liberté de commerce à Siam : aucune taxe ne serait perçue sur mes marchandises que nous exporterons de cc pays ou que nous y ferions transiter. Une île dans le golfe du Bengale nous serait offerte »


-          « Question commerce tout allait bien, donc. Mais pour le reste les choses restèrent en l’état » (p.445) et les Envoyés désirent quitter le Siam au plus tôt : voyant qu’ils n’obtiendraient rien de plus. Il était inutile d’immobiliser les vaisseaux » (p.445)


Céberet obtient l’audience royale de congé le 13 décembre 1687. Il rejoint Mergui début janvier 1688,  où  l’attend Forbin venu de Pondichéry pour le chercher ! (« -aucun historien n’a jamais expliqué pourquoi-» ajoute Sportès). (Cf en note 7 ce que Forbin pense de Phaulkon)


De la Loubère apprend par Phaulkon en colère, qu’il aura son audience de congé le 22 décembre,  mais que le roi a exigé que les bombardiers restent au Siam. Ce qui nous donne droit à une scène burlesque où  devant l’Etat-major, les deux compères demandent l’arrestation de l’autre.

Loubère ne songe qu’à partir, et nous n’avons pas droit à une conversation avec le Général Desfarges concernant la suite de la mission ! Il ne peut que constater :


« Qu’avaient-ils obtenu : rien. » (p. 454)


Que dire encore ?


L’Oiseau est déjà parti sur Pondichéry, et le Gaillard, six cent tonneaux, cinquante canons , la Loire, le Dromadaire, emmenaient le 3 janvier 1688, de La Loubère et Tachard qui repartait comme ambassadeur du Siam, avec des lettres destinées à Louis XIV , au pape, au père de La Chaise, et autres…(et cent milles écus de marchandises, des lingots, des rubis de Phaulkon confiés à Tachard).


1er bilan.


L’Ambassade arrivée le 26 septembre 1687 au Siam, repart le 3 janvier 1688, avec le bilan que l’on connait.


Ecoutons de la Loubère :

  • « Qu’avaient-ils obtenu : rien. Pas de privilèges pour les Chrétiens ; les travaux de fortification de Bangkok piétinaient, les troupes siamoises étaient toujours présentes dans la place ; Du Bruant n’était pas à Mergui, Desfarges roucoulait à Lopburi ; le roi ne serait jamais converti et … pour couronner le tout, selon les informateurs des missionnaires, Phaulkon essayait de se réconcilier avec les Anglais » (p. 454).
  • Il oublie le traité de commerce qui avait été signé par Ceberet, « avantageux pour les deux parties ».

Il ne se faisait plus d’illusion sur la suite de la mission commandée par le général Desfarges. 

  • Sur le départ, à Bangkok, il apprend par le major Beauchamp, le lieutenant Vertesalle et l’ingénieur Vollant de Verqains, que depuis 2 mois, rien n’a  changé,  trois plans de forteresse ont été repoussés, et que sur 636 soldats, ils ne restaient que 400 valides (144 périrent pendant le voyage, plus 52 sur place, et 40 nouveaux malades fin décembre). De la Loubère leur déclare que Constance Phaulkon  est l’ennemi de la France « et qu’ils ne doivent plus obéir au général Desfarges, acheté par les présents de Phaulkon  
  • « Et les prochains renforts n’étaient prévus que pour dans 7 mois » ! La seconde phase du PLAN : « l’un des plus puissants navires de guerre de la marine de Louis XIV, l’Oriflamme, 64 canons, 750 tonneaux, 200 fantassins , et bien sûr de l’artillerie, de la poudre et munitions. ».

9/ « Depuis que les vaisseaux avaient levé l’ancre. La donne du jeu était bouleversée »


Les chapitres 4 et 5 allaient raconter les événements de la Révolution de 1688 et le fiasco de l’expédition; « le 1er Dien Bien Phû français » ?   (pp. 461- 726).

En effet, de La Loubère en partant avec Tachard le 3 janvier 1688 n’aurait pu deviner :

  • que Phaulkon proposerait au général Desfarges de venir à Lopburi avec 100 hommes pour arrêter Pitratcha et Prapy, le fils adoptif du roi, que le général, grâce à Véret et de Lionne, interprétait désormais autrement les épisodes qu’il avait vécus, et verrait les pièges tendus par Pitratcha.
  • que Phaulcon serait arrêté le 18 mai 1688, torturé et exécuté, que le roi Naraï serait déclaré mort le 11 juillet 1688, et que le général des Eléphants Pitratcha, après avoir éliminé tous les prétendants au trône, deviendrait le nouveau roi du Siam, le 1er août 1688, lors de ce qu’on allait appeler  la Révolution de 1688.

 

  • que les Français seraient rapidement battus par les forces siamoises et que des  négociations seraient engagées pour quitter le Siam, menées par l’évêque de Métellopolis et Véret  avec le siamois Kosapan.(futur 1er ministre de Pitratcha)
  •  qu’un traité sera signé le 18 octobre 1688, qui consentait  à prêter aux Français le Siam et le Lopburi avec 45 000 livres de vivres avec comme garantie l’évêque et Véret en otages, ainsi que les Chrétiens du pays comma caution des 300 000 écus investis par Phaulkon dans la Cie des Indes, et après avoir rendu aux Siamois madame Phaulkon qui s’étant enfui pour se réfugier auprès des Français (En geôle, le père de Bèze en profita pour lui faire signer la donation de ses avoirs gérés par les jésuites). Véret s’enfuit, et Kosapan refusa de livrer l’évêque contre trois mandarins pris en otage.

 Les Français partaient le 2 novembre 1688.

 

 

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Alors le roi Louis XIV avait-il voulu coloniser le Siam, nous demandions- nous en titre ?


Il est sûr qu’il avait voulu s’implanter. On n’envoie pas impunément 5 bâtiments, 1610 personnes, dont 636 soldats et un an après un navire aussi puissant que l’Oriflamme avec une relève de 200 soldats. On ne décide pas de prendre Bangkok et Mergui pour une simple visite (Les sources les plus sûres le confirment).

Mais on peut choisir un meilleur général en chef, et ne pas donner un pouvoir de négociation aux Jésuites, grands responsables de cet échec, dans leur volonté de se mettre au service du grec Phaulkon, qui n’a pas su voir à temps la « révolution » menée par Pitratcha.

Les Français sont arrivés divisés, et leur « allié » Phaulkon n’était le plus maître du jeu politique siamois. Leur général en chef Desfarges n’était pas à la hauteur et a joué un rôle pitoyable. Il le montra encore en organisant une expédition râtée contre Phuket en 1689 (Cf. notre article 14 « L’expédition de Phuket de 1689 du général Desfarges.)


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Morgan Sportès termine son roman en disant : Chacun put écrire sa version des faits, et de citer les jésuites, les pères des Missions étrangères, les diplomates, les officiers, la Compagnie des Indes, les libres penseurs, les Siamois (Cf. sa bibliographie)


Mais « Monsieur de La Loubère, sur le conseil de plusieurs de ses amis, dont le chancelier Pontchartrain, renoncerait finalement à écrire sa version   des événements de Siam : elle risquait en effet de mettre trop en évidence le rôle désastreux que jouèrent les jésuites, et de lui mettre à dos le tout puissant de La Chaise, sans l’aval de qui il était impossible de rien obtenir, et surtout pas un siège à l’Académie ».


Le père Tachard, ayant appris la révolution de 1688 voulut repartir au Siam pour convertir Pitratcha ou son fils !(Cf. notre article sur le père Tachard )


Le général Desfarges « après sa terrible entreprise militaire contre Jongcelang-Phuket » s’embarqua en mars 1690 pour la France sur l’Oriflamme. Il mourut de scorbut avec la moitié des passagers avant le Cap de Bonne Espérance le 26 avril 1690.

 



 

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*« Pour la plus grande gloire de Dieu », Points/seuil, (1993).


Bio. Morgan Sportès, né le 12 octobre 1947 à Alger, est un écrivain français.


Il a publié dix-huit livres qui ont attiré l'attention de personnalités comme Claude Lévi-Strauss ou Guy Debord. Nombre d'entre eux ont été traduits en de nombreuses langues, notamment en espagnol, italien, portugais, grec, japonais, thaï, allemand, russe, polonais, chinois.


Son livre-enquête L'Appât a été porté à l'écran par Bertrand Tavernier en 1995 (L'Appât avec Marie Gillain, Olivier Sitruk et Bruno Putzulu).
Il est lauréat de la Villa Kujoyama 2000 et du prix Interallié 20112.

Il effectue son service national en coopération en Asie, ce qui lui inspirera plus tard plusieurs livres : Siam (1982), sur ses "dérives", came et filles, en Thaïlande, fable sur la marchandisation du monde ; Pour la plus grande gloire de Dieu (1995), roman sur le Siam du XVIIe siècle ; Tonkinoise (1995), roman historique sur l'Indochine du temps de Pétain ; Rue du Japon (1999), confession sur ses « liaisons dangereuses » avec une femme japonaise

Œuvres

Siam, Paris, Éditions du Seuil, 1982. La Dérive des continents, Paris, Éditions du Seuil, 1984. Je t'aime, je te tue, Paris, Éditions du Seuil, 1985. Comédie obscène d'une nuit d'été parisienne, Paris, Éditions du Seuil, 1986. Le Souverain poncif, Paris, Éditions Balland, 1987. Outremer, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 1989. L'Appât, Paris, Éditions du Seuil, 1990. Pour la plus grande gloire de Dieu, Paris, Éditions du Seuil, 1993. Ombres siamoises, Paris, Éditions Mobius/H. Botev 1995. Tonkinoise…, Paris, Éditions du Seuil, 1995. Lu : roman historique d’inspiration marxiste-léniniste, Paris, Éditions du Seuil, 1997. Rue du Japon, Paris, Paris, Éditions du Seuil, 1999. Solitudes, Paris, Éditions du Seuil, 2000. Essaouira, Paris, Éditions du Chêne, 2001. Une fenêtre ouverte sur la mer, Paris, Éditions du Seuil, 2002. L'Insensé, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2002. Maos, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2006 (Prix Renaudot des lycéens 2006). Ils ont tué Pierre Overney, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2008. L'Aveu de toi à moi, Paris, Fayard, 396 p. Tout, tout de suite, Paris, Fayard, 2011- Prix Interallié 2011 - Globe de cristal 2012 du meilleur roman

 


**(Distr. Librairie Chalermnit, BKK, 1962).


12. Les relations franco-thaïes : La 2ème ambassade de Louis XIV, vue par Mme Pensri Duke, une historienne thaïe des années 1960.

  http://www.alainbernardenthailande.com/article-12-la-1ere-ambassade-vue-par-une-historienne-thaie-64176235.html


*** « Les Missionnaires français au Tonkin et au Siam », XVIIe-XVIIIe siècles, L’Harmatan, Livre 1, Annexe 1, 1998.


****Cf. son étude, « Du royaume de Siam ».


***** Les deux ambassades vues par le Comte de Forbin http://www.alainbernardenthailande.com/article-6-les-relations-franco-thaies-les-deux-ambassades-de-louis-xiv-63639892.html


La 1ère ambassade de 1685, vue par l’abbé de Choisyhttp://www.alainbernardenthailande.com/article-8-les-relations-franco-thaies-la-1ere-ambassade-de-1685-63771005.html


La 2ème ambassade de 1687

http://www.alainbernardenthailande.com/article-10-les-relations-franco-thaies-la-2eme-ambassade-de-1687-63771843.html


La révolution de 1688 par Pitracha

http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-relations-franco-thaies-la-revolution-de-pitracha-de-1688-64176423.html


Note 6 :


-          il convoque Céberet, chez lui où il le voit « comme sur un trône, et entouré de tout l’état-major des officiers et des jésuites » ; il reproche au capitaine des bombardiers son refus de « débarquer certains canons et mortiers dont le roi est très curieux », et dont il a besoin pour mâter des rebelles à Pattani. Il exige de l’intendant de la salle qu’il exprime son obéissance au roi du Siam et à lui-même (« Et si je vous l’ordonne, moi ! hurla Constance exapéré ». Céberet comprend alors que Phaulkon tient de La salle qui a dû lui confier ses fonds pour les « investir dans quelque aventure commerciale  : chose absolument interdite pas le règlement militaire , bien entendu ! Dans ces conditions, le grec le tenait à la gorge, et le pouvait faire chanter » (p ; 426) 

-          Céberet, devant le silence de Desfarges, est obligé de rappeler à Phaulkon que  « un officier subalterne ne peut recevoir d’ordre que de son général».  Mais Phaulkon, avec l’aide de Tachard et l’accord de Desfarges obtient quand même satisfaction et reçoit trois jours plus tard, trois mortiers et un canon en acier, pour une « démonstration » ! on enseigna en fait, « sous la savante direction du capitaine de Laric, le maniement des mortiers, et on proposait des « montagnes d’or » aux bombardiers de rester au Siam pour entraîner les troupes du roi et leur enseigner l’artillerie.

-          Ce qui fait dire à Véret à de La Loubère : « Etrange spectacle, monsieur l’Envoyé, ne trouvez-vous point ? voilà qu’on apprend à ces gens le métier de nous exterminer ». (p. 431)

 

Note 7



-         Forbin lui rappelle pourquoi Phaulkon avait désiré le garder « Ce pourquoi le Grec m’empêcha de retourner ensuite en France. Il avait peur que je ne  donne à sa Majesté très chrétienne un avis négatif », sur la pauvreté du pays, sur son besoin des Français pour mater les rebellions, « Car il est grillé au Siam. Tous les mandarins veulent sa peau et ils n‘attendent que la mort du roi pour l’égorger ». « il a tenté de m’assassiner ; J’ai préféré m’enfuir à Pondichéry », « Cet homme-là, je vous le dit tout net, veut s’emparer du pouvoir grâce à nous Français. Son but : être roi ! ».(p.447) ( Cf.Notre article :  Les deux ambassades envoyées par Louis XIV à la Cour de Siam en 1685 et 1687, vues par le Comte de Forbin.***** )


Note 8. L’ Acte IV.(p.461) et  Acte V (pp. 601-726).

 

La révolution de 1688 et la fuite des Français. 


L’ Acte IV.  (p. 461) allait-il montrer le réveil de Desfarges ?

Il arrive enfin à Bangkok le 27 décembre pour voir que « Tous étaient physiquement et moralement minés », « Pour ce qui des travaux de fortification : néant ou presque. «  (p.465). De nouveau, il en est réduit à demander le matériel nécessaire à Phaulkon, qui le rassure, et lui promet « dans 10 jours vous aurez mille ouvriers ! ». Promesse ?


Desfarges veut réagir. Va-t-il suivre enfin ses « instructions » ?

Il confie  à Phaulkon  que  son Etat-major estime qu’il est une marionnette et qu’il a été acheté, et que sa tête est en jeu (« de la Loubère a promis de me faire la peau à Versailles »). Il demande l’autorisation de s’installer à Bangkok et que du Bruant rejoigne Mergui.

Phaulkon refuse : « J’entends qu’on m’obéisse. Je ne veux pas qu’on occupe Mergui cette année » (p.469), rappelant qu’il dépende de lui pour les vivres, les affûts de canons, et pour la solde (Desfarges lui a confié les fonds à des fins spéculatives ). Et Phaulkon de verser un tikal (solde pour une semaine env.) aux soldats en rang, de la part du roi de Siam.

Apprenant la nouvelle de son fils mourant, il ordonne à Desfarges de remonter sur Lopburi avec lui, ainsi que le major Beachamp et le sieur du Bruant.

Vertesalle, le commandant en second refuse de les suivre, malgré les menaces du Conseil de guerre proférées par  Desfarges, rappelant qu’il ne peut laisser sans commandement une place forte, « et cela en infraction avec les lois les plus élémentaires de la guerre ».

  • « Depuis que les vaisseaux avaient levé l’ancre.  La donne du jeu était bouleversée » (p. 478).

Les mauvais signes pour Phaulkon.


On évoque des rumeurs, des présages, le mauvais sort de Phaulkon (son fils mourant, la fausse couche de sa femme)(« au dire des bonzes et magiciens, confirmaient que l’étoile du ministre avait terni ». « On avait même jeté une pierre à un prêtre, chose jamais vue jusque-là ». Tous les signes annonçaient aussi la mort prochaine du roi. La femme de Phaulkon sent aussi la fin de son mari. « elle le lui avait dit, elle le lui avait répété, qu’il fallait partir, fuir … sur le vaisseau même des Envoyés spéciaux, avec leurs enfant…et l’argent ». (p.482).


Les bons signes pour Pitratcha, grand général des éléphants.

On rappelle ses origines (mère nourrice du roi, et de feu le barcalon Kosa Thibodi, frère ainé de Kosapan. Chef militaire glorieux. La légende le disait pourvu de pouvoirs magiques. Le peuple le voit roi.  Il a sous ses ordres 20 000 éléphants. Fin politicien ; s’avance ne modeste, prétendant finir ses jours sous  l’habit des bonzes. Ami du Grand Sancrat de Lopburi. 

Il prévient Phaulkon le 16 janvier 1688 (quelle précision !) que la roue tourne.


Il lui livre les données en la page 486 : la haine contre les Français et contre vous qui les avait fait venir (et vous les aidez présentement), la venue du rajah de Johore venu proposer une  alliance pour chasser les Français, la plainte du grand Sancrat auprès du roi. Les princes frères du roi, amis des musulmans, courtisés  de plus en plus, par les mandarins ;  l’interrogation sur le lieutenant du Bruant que l’on retient avec ses hommes ...


Les dernières cartes de Phaulkon ?

Phaulkon estime qu’il doit tenir 7 mois : « le temps qu’arrivent de France les renforts » (p.489) et donne ses ordres à Desfarges au nom du roi.

  • Curieusement Phaulkon pense encore au commerce et ordonne au nom du Traité (article 11) que les capitaines Suhart et Sainte-Marie embarquent avec 50 hommes sur deux vaisseaux du roi de Siam.
  • Vis-à-vis de Pitratcha : ordonne le 17 février que le lieutenant du Bruant rejoigne Mergui avec 3 compagnies, soit 120 soldats.

Que soient envoyés sur Lopburi :

  • les 3 compagnies  siamoises formées par le major Beauchamp, que Phaulkon nommera colonel des troupes siamoises (quittent la fortresse le 26 février)
  •  les 40 malades.
  • 50 cadets pour former l’escorte du roi (Desfarges en accordera 25) 

Desfarges se contente de se lamenter sur les 200 soldats valides qui lui restaient. « Mais que veut-on à la fin ? Diviser les troupes ? … M’affaiblir ? … M’égorger ? » (p.494)

Le père jésuite de Bèze, le « secrétaire » de Phaulkon,  lui expliqera  que « Monsieur Constance a besoin de forces conséquentes à Lopburi, car à Lopburi se trouve le roi et son palais. Qui s’en assure s’assure du pouvoir. ».


Nous n’étions plus dans une expédition française qui avait reçu des ordres du roi louis XIV, mais dans le PLAN de Phaulkon pour prendre le POUVOIR.

A Bangkok, l’édification de la forteresse n’avance pas,  subit du sabotage, du détournement de matériel.  (Vollant lui-même s’est fait construire auprès du fleuve un triple pavillon sur pilotis). On pêche  au canard.


Le complot de Phaulkon ?  (pp. 500-515).


Deux  mois plus tard, le 28 mars 1688, le général Desfarges est convoqué à Lopburi par Phaulkon  pour une audience royale. Le roi l’invite à venir s’installer à Lopburi avec des soldats pour former une troupe de gardes du Corps, et les malades  (Lopburi plus saine). On leur construirait des maisons  et on les paierait.

Mais c’est en fait, c’est une tactique de Phaulcon (avec l’appui des jésuites de Bèze et Blanc) pour proposer au général Desfarges de venir à Lopburi avec 100 hommes pour arrêter Pitratcha et Prapy, le fils adoptif du roi, (élevé par Pitratcha), des ennemis de la France et des Chrétiens, qui veulent déposséder l’héritier légitime Chao Fa Noï. Pitratcha a déjà demandé aux gouverneurs, disent-ils,  avec le sceau du roi, de rassembler des troupes.

Cette affaire, jusqu’à sa conclusion, doit rester secrète ! Il faut mettre le roi devant le fait accompli ! Jetez à ses pieds Prapy et Pitratcha enchaînés ainsi que leurs complices (il cite le Grand Sancrat). Il lui assure que le palais est miné et qu’il peut le faire sauter, et il lui fit miroiter le trésor royal. Desfarges donna son accord et retourna à Bangkok.

Il repartit le 14 avril avec 87 mousquetaires. Il fut étonné de voir le peuple paniqué en arrivant à Ayutthaya. Le père Martineau lui dit qu’ils croyaient que les barbares farangs voulaient piller les palais d’Ayutthaya et Lopburi.

Malgré sa promesse donnée  du secret, Desfarges alla discuter avec Véret, qui lui expliqua la duperie de Phaulkon, le roi étant mort. Un de ses amis arrivant de Lopburi l’informa que 5 à 6000 Siamois descendaient le long du fleuve.

Ensuite Véret et Desfarges allèrent discuter avec le père de Lionne qui confirma le traquenard. L’évêque de Métellopolis, Mgr Laneau, tempéra les propos tenus et conseilla à  Desfarges « avant de prendre toute décision » … «  d’envoyer quelqu’un à Lopburi voir ce qu’il en est »  (p. 531). Il leur confia ensuite comment Tachard le tenait avec la solde qu’il avait confiée à Phaulkon. 

Il envoya le lieutenant le Roy à Lopburi .Il donna le mes

sage à Constance qui  était plus qu’étonné d’apprendre que Desfarges s’était arrêté à Ayutthaya, avait discuté avec les missionnaires, malgré le serment du secret. ll envoya un message lui ordonnant au nom du roi de « monter sur le champ ». Une autre lettre de de Bèze certifiait qu’il l’avait vu le roi le jour même. Le Roy retourna à Ayutthaya et rapporta que le roi était vivant, que Lopburi était calme et que le général devait montre rapidement.

Desfarges crut bon de retourner prendre l’avis de Veret, du père de Lionne et l’évêque, qui dénoncèrent une fois de plus les manœuvres des jésuites, et les mensonges de Constance ; une heure plus tard, Desfarges annonçait à son Etat-major sa décision de redescendre sur Bangkok. Il envoya le sieur Dacier à Lopburi, qui lui reprochait une nouvelle faute, informer Phaulkon de sa nouvelle décision (On était le 18 avril). On imagine sa colère. Dacier, le major Beauchamp repartirent sur Bangkok croyant encore pouvoir le convaincre de revenir sur cette décision. Mais ce fut en vain, malgré les assauts des jésuites, comme le père supérieur le 6 mai.

Le général Desfarges interprétait désormais autrement les épisodes qu’il avait vécus. Il comprenait la situation selon son nouvel ami Veret, qui lui révélait l’intrigue  et la force de Pitratcha, qui, sitôt la mort annoncée du roi, inviteraient les héritiers légitimes à Lopburi, pour mieux les assassiner, et s’occuper ensuite de Phaulkon. Veret lui expliquait alors le rôle que voulait lui faire jouer Phaulkon, ni plus ni moins que de tuer Pittratcha, espérant, dit-il, naîvement que cela aurait suffi pour mater le pays (p.479). Il lui conseillait de rester à Bangkok,de fortifier le fort, et d’attendre la mort de Phaulkon  et négocier ensuite avec Pitratcha. (« j’ai…euh…eu d’ailleurs quelques ouvertures à ce sujet » (p.479).


La fin de Phaulkon.


Phaulkon, lors de sa rencontre avec Pitratcha, juste avant la grande fête bouddhiste du Wisaka Buucha, le 15 mai 1688. voulut peut-être encore croire à l’alliance, mais il savait que tous les fortins en bois le long du fleuve jusqu’à Ayutthaya étaient tenus par les hommes de Pitratcha, de même le palais, les écuries.

Le 18 mai 1688, on pouvait assiter à la grande pagode de Lopburi, la terrible diatribe du Grand Sancrat Phra Viriat contre Phaulkon, le traître qui avait venir les Français pour « assassiner le roi, détruire la famille royale, renverser le satsana Phut, la religion bouddhiste », pour installer » le démon Crit et son armée de diables, les Farangset », qui s’apprétaient à s’emparer du palais. Il invitait alors ses fidèles  avec un millier d’hommes, silencieux, tenant en main un mousquet à aller au palais. Ils purent voir 50 cavaliers Maures les rejoindre. (p.384) ;

Phaulkon, informé, cherchait une solution,  au milieu du dernier carré, lorsque deux mandarins qu’il connaissait, « l’invitèrent » à venir immédiatement au palais rencontrer, le nouveau régent du royaume, le grand mandarin Opra Pitratcha.  Ils lui expliquèrent qu’il avait besoin de lui et des Français pour répondre aux  velléités laotiennes et péguouanes aux frontières . Toutefois, le message transmis de la part de Pitratcha ne laissait aucun doute sur son sort.  Il était prévenu, que les mines au palais avaient été découvertes, que les bateaux anglais à Ayutthaya avaient été arraisonnées, que tout le fleuve était sous leur contrôle, une frégate hollandaise contrôlait l’embouchure, et qu’en cas de refus,  dans l’heure qui suit, il serait considéré comme un rebelle.


 Le « suicide » de Phaulkon.

Phaulkon, au lieu de choisir de changer son palais en forteresse, comme lui suggérait le lieutenant Saint-Vandrille, crut bon d’inventer l’histoire que le roi lui avait ordonné d’arrêter Pitratcha avec les officiers français. Il fit son testament au père de Bèze (l’occasion d’apprendre qu’il avait des biens en Angleterre, en Italie et dans la Compagnie des Indes Orientales) et se  rendit au palais avec Beauchamp et Saint-Vandrille que rejoignirent Fretteville et le fils Desfarges et  six gardes anglais.


Il fut arrêté. On était le 18 mai 1688.


Acte V (p. 601). 

Pitratcha envoya un message au fort de Bangkok, pour informer les Français que Phaulkon avait été arrêté, qu’il avait été nommé régent par le roi malade, et que cela ne concernait ni les Français ni les Chrétiens. Mais le 28 mai Beauchamp qui s’était échappé, déclara que Phaulkon avait été torturé, les officiers français et chrétiens jetés en prison. Une ambassade menée par Kosapan, accompagné de Véret et de Lionne,  proposa au général Desfarges de monter sur Lopburi pour remplacer Phaulkon au poste de 1 er ministre.

Desfarges y vit un piège, mais Veret  et de Lionne lui montrèrent la nécessité de trouver un accord pour sauver les chrétiens. Son Etat-major y était opposé. Le 31 mai, Desfarges quitta Bangkok. Il apprit en route (par Dacieu) la situation véridique à Lopburi : Prapy avait eu la tête tranchée, toutes les maisons  de chrétiens pillés, la grande majorité arrêtée.


Encore une « siamoiserie » de Pitratcha.


En audience, Pitratcha l’accuse de ne pas avoir obéi aux ordres du roi  qui étaient de monter avec ses troupes. Il lui propose d’envoyer une lettre à Bangkok et à Mergui pour que ses troupes montent sur Lopburi afin de défendre le royaume pour contrer l’ennemi lao. Desfarges répondit qu’on ne lui obéirait pas. Il fut arrêté de suite.

Mais Kosapan fit comprendre à Pitratcha que ce n’était pas la bonne méthode et qu’il avait appris par Phaulkon sous la torture que des renforts arriveraient en septembre et aussi que le frère ainé du roi Chao fa Apaï Tot n’avait pas encore été neutralisé à Ayutthaya. On le relâcha,  et on lui fit promettre  de revenir  avec ses troupes, en gardant en otage ses deux fils. Il partit le 4 juin avec Kosapan.

A Bangkok, Kosapan remarqua qu’en 6 jours, les Français avaient considérablement renforcé la forteresse, expulsé tous les soldats siamois, , fait entrer les 1000 vaches … Desfarges allait se battre. Ils ne purent arrêté Kosapan qui s’enfuit, mais empalèrent 3 métis qui avaient refusé de tirer sur une jonque chinoise. On abandonna la vieille forteresse de l’ouest, en faisant sauter ce qu’on ne pouvait transporter, qu’on voulut reprendre voyant les Siamois l’utiliser.


Les hostilités étaient engagées. On rappela par une lettre que les otages allaient être exécutés. Rien n’y fit, mais le 17 juin, après 20 jours de « résistance », on vit Mgr Lanneau désirant parlementer. On décida un nouveau plan de résistance : partir à la recherche des navires Siam et Lopburi dont le retour était prévu pour juillet , envoyer le Solaire pour demander des secours à Mergui, et attendre les renforts. Mais le Solaire fut pris. On s’organisa, mais les Siamois étaient trop nombreux.


Pitratcha prend le Pouvoir


Il fit arrêter le frère ainé du roi. Il rejoignit son frère en prison. Ils furent exécutés le 9 juillet. Tous les prétendants étaient morts, la fille et la sœur du roi, prisonnières. On déclara le  11 juillet 1688 que le roi était mort. Le 1er août Pitratcha se fit couronner roi de Siam.


Le Siam et le Lopburi furent appréhendés par les galères siamoises. Le 15 août l’Oriflamme mouillait dans la rade, mais ne pouvait remonter la rivière jusqu’à Bangkok.


Les négociations pouvaient commencer, menées par l’évêque de Métellopolis avec Véret et de l’autre Kosapan. Un traité fut signé le 18 octobre 1688. qui consentait  à prêter aux Français le Siam et le Lopburi avec 45 000 livres de vivres avec comme garantie l’évêque et Véret en otage, ainsi que les Chrétiens du pays comma caution des 300 000 écus investis par Phaulkon dans la Cie des Indes, et après avoir rendu aux Siamois madame Phaulkon qui s’étant enfui pour se réfugier auprès des Français (En geôle, le père de Bèze en profita pour lui faire signer la donation de ses avoirs gérés par les jésuites).

Véret s’enfuit, et Kosapan refusa de livrer l’évêque contre trois mandarins pris en otage.


 Les Français partaient le 2 novembre 1688.

 

 

 

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 04:02

portrait Saneh Sangsuk est l'écrivain thaïlandais le plus célèbre en France. Nous l’avions déjà présenté ainsi que son roman L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. (Cf. notre article A52**). Il publie en 2001, le conte Venin traduit par Marcel Barang*,

 

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dont l’action se situe dans un village rural de Thaïlande. Venin se présente dans un style sobre,  une simple intrigue, mais avec une tension, un pathétique, un tragique, une cruauté, où un enfant innocent va mourir, seul, lâché même par ses parents et ceux qu’il aimait, étouffé par un cobra colossal, échouant dans la dénonciation de l’imposture du médium du village, rendue possible par la crédulité du village, du « venin ».

 

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Mais le titre « Venin » peut se lire aussi comme une métaphore critique du fait religieux, de cette croyance aux esprits, qui autorise toutes les superstitions, toutes les manipulations … les paroles des moines abusant de la crédulité des habitants, ou seulement la critique d’un manipulateur qui a su profiter de la superstition et de la peur des gens du village ?

 

village


Un conte donc, qui comme tout conte pose un regard sur la réalité, soit ici : le mode de vie d’un village thaïlandais, l’univers d’un jeune enfant estropié aidant ses parents paysans,  les histoires que l’on raconte aux enfants (celles des serpents ici), les rivalités, les jalousies, la croyance à l’esprit protecteur du village, à « la mère sacrée », aux médiums ; le rapport au sacré.  Le combat entre « l’innocence » d’un jeune enfant « et l’imposture » d’un médium.

 

Le choix du combat de  l’enfant « patte folle » contre un cobra femelle  n’est évidemment pas innocent, tant la symbolique du serpent est présent dans de nombreuses cultures et religions. Il est, c’est selon, maléfique ou bénéfique, honoré et redouté, l’ange du mal ou du savoir, et ici « esprit protecteur » du village,  ou le tueur de « l’innocence », ou plus simplement un serpent qui défend son nid ***:

 

cobra femelle

 

Ces parages étaient son domaine. Son nid et les fougères au-dessus de son nid, elle les gardait jalousement. Sur ce tamarinier pourrissant, à la nuit tombée, elle rampait souvent pour s'étirer et jouir du vent. Que ces petits d'hommes violent son territoire l'emplissait de fureur. Les œufs près d'éclore dans son nid faisaient qu'elle ne craignait rien ni personne et qu'elle était prête à risquer sa vie pour eux. Se montrer de la sorte était un soi une déclaration de guerre et, du tréfonds de son instinct, elle était prête à guerroyer de toutes les façons, sans faire de quartier. Elle était prête à frapper.

 

Un conte est d’abord une histoire, qui ici comporte deux moments très différents.

 

Nous sommes dans un village thaïlandais au milieu des rizières, un  jeune enfant paysan de 10 ans devenu estropié, raconte sa vie au village, avec l’amour de sa famille, son « travail », son affection pour les huit vaches qu’il garde, ses jeux avec ses camarades, son talent naissant d’artiste, ses rêves… Mais.

 

Mais Patte Folle et sa famille dénoncent l’imposture de Songwât, qui s’est, un jour, proclamé avec succès le medium de l’esprit protecteur du village.

 

Le conte raconte alors le combat de Patte folle contre le serpent, métaphore aux nombreuses interprétations possibles : la lutte de l’innocence contre l’imposture, de l’enfance brisée par la lâcheté des adultes, du venin, la parole « religieuse » qui empoisonne, la dénonciation de la crédulité des villageois, des superstitions voire des croyances du village, la critique du clergé « intéressé »et « corrompu », des imposteurs en tout genre … contre l’écriture, contre la mort même, contre lui-même. 

 

Rappelons-nous que Venin est présenté comme le premier volet du récit autobiographique de l’auteur qui,  dans L’ombre Blanche - Portrait de l’artiste en jeune vaurien, (le deuxième volet du récit autobiographique),  par un narrateur, intraitable, agressif, provocant, méchant, sauvage, s’accusait, méprisait ses vilénies …

« Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

 

Alors ?

 

On comprend le succès de ce petit chef d’œuvre de Saneh Sangsuk, traduit magnifiquement par Marcel Barang. Certains ne verront peut-être qu’un conte pour enfant. Ils ont tort.

 

A vous de juger.

 

 

****Si vous êtes curieux. Cf. en note la structure du conte et les principaux éléments de l’histoire. 

 

 

------------------------------------------------------------------------

*Venin, traduit par Marcel Barang, Seuil, 2001, et réédition 2005, coll. Points. Paru en 2000 pour les langues thaïes, anglaises et américaines.


**A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. 

 

ombre blanche

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html 

Saneh Sangsuk est l'écrivain thaïlandais le plus célèbre en France. Il a été fait Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en 2008.

 

Chevalier arts et lettres1


Il fut révélé au public français avec le roman L'ombre blanche, Portrait de l'artiste en jeune vaurien (Seuil, 2000), reconnu par les critiques européens comme un chef-d'œuvre. Ce roman autobiographique est la confession d'un jeune Thaïlandais, qui déballe ses faits d'armes peu reluisants et passe aux aveux. Il raconte sa poursuite du bonheur dans un Bangkok violent et hostile qui l'a amené à se réfugier, tel un ermite, dans un village du nord de la Thaïlande.


Venin (Seuil, 2001) une de ses nouvelles, s'est vendue à plus de 25 000 exemplaires en France.
Son dernier roman, Une histoire vieille comme la pluie, (Seuil, 2003) relate les récits envoûtants du père Tiane au cours d'une veillée dans un petit village thaïlandais à la fin des années 60. Contes, légendes et récits : ce livre ouvre une fenêtre sur l'histoire de la Thaïlande en soulignant l'importance de la tradition orale.

 

une histoire vieille


RAPPEL.

23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html


24.NotreIsan : Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html


La liste recommandée par Marcel Barang :WinLiaowarin, (SEAWrite «Démocratie sur Voies parallèles, roman (ประชาธิปไตยบนเส้นขนาน)),ChartKorbjitti, La Chute de Fak, Seuil, 2003. SanehSangsuk, Venin, Poche - Seuil, 2002, SanehSangsuk, L’Ombre blanche, Seuil, 2000, NikomRayawa,L’Empailleur de Rêves, Editions de l’Aube,1998. SeksanPrasertkul,Vivre debout, Editions Kergour,1998. PiraSudham,Terre de Mousson, Picquier, 1998. Lek Nakarat, J. Nakarat et C. Juliet, La Goutte de miel, Picquier, 1998.,ChartKorbjitti, Une histoire ordinaire, Picquier, 1992. Mais, dit-il,  il faudrait aussi mentionner AtsiriTammachote, SilaKomchai, WanitJarounkit-anan, KanokpongSongsompan, d’autres encore.

***Un animal à la symbolique puissante Le serpent dans les mythes http://suite101.fr/article/it-bites-a452

Quelques exemples :

Le Lucifer pré-chrétien était généralement représenté sous la forme d'un serpent ailé, à l'image du Léviathan de la Bible, que l'on retrouve aussi dans les mythes phéniciens retrouvés à Ras Shamra (Syrie). Cette représentation prend une symbolique très forte dans les Saintes Ecritures : Satan y est parfois nommé le Dragon Rouge. Cet ange déchu prend en effet, privé de ses ailes, la forme d'un serpent (un dragon sans ailes...) pour corrompre l'Homme au jardin d'Eden.

 

Lucifer


Dans l'Egypte antique, le serpent est "uræus", une créature crainte autant que vénérée, contre lesquels les dieux eux-mêmes ne sont pas immunisés : ainsi, Rê, mordu par un serpent, ne doit son salut qu'à l'intervention d'Isis. Chthonien par essence, c'est-à-dire lié aux profondeurs de la terre, le serpent est un animal que l'on assimile très tôt à la nuit, aux morts et au monde souterrain. Dès lors, l'homme prend peur de cette bête jugée malfaisante, et ce n'est pas un hasard si Apophis, l'ennemi de Rê, prend les traits du serpent Néhebkaou pour s'attaquer à la barque solaire chaque nuit.

 

uraeus

Dans la tradition hindouiste, l'arc de Shiva doit sa puissance au serpent arc-en-ciel enroulé autour de sa corde. L'arc-en-ciel était alors considéré comme le pont entre le royaume des hommes et celui des dieux.

 

Carte Shiva 2


Haï, craint, révéré, le serpent est probablement l'un des animaux les plus récurrents dans la symbolique mythologique à travers les âges, de l'Antiquité à nos jours 

L'allié

Paradoxalement, le serpent est aussi un symbole de savoir, de sagesse et même de guérison. Les caducées des dieux grecs Hermès et Esculape (le dieu des médecins) ne sont-ils pas d'ailleurs ornés de serpents ? Toujours en Grèce, l'oracle du temple d'Apollon, à Delphes, était appelé la Pythie, d'après le serpent Python qui vivait là. Ce serpent était un symbole du pouvoir de la connaissance, et de sagesse. Socrate tirera de sa visite l'un de ses plus célèbres aphorismes : "connais-toi toi-même".

 

****Eléments pour une lecture : 

 

1ère partie. Patte Folle.(pp. 9-32)

 

1/ Présentation du personnage principal (pp. 9-12) 

 

Une histoire qui commence sur un enfant en train de garder huit vaches, à la nuit tombée et qui, comme « en transe »  imagine différentes formes aux nuages. C’est son secret, son « opéra fabuleux » son pouvoir. Il prend conscience du pouvoir des mots et avaient baptisé ses vaches » la Plaine et la Rivière, la Jungle et la Montagne, L'opale et l'Émeraude, l'Argent et l'Or ». Il aime ses a vaches et ai payé en retour. Elles passent la herse « à la saison des semailles ».

 

2/pp.12-19. 

 

L’histoire commence à ses 10 ans en février. On apprend que tout le village l’appelle  « Patte folle » (bras droit paralysé, mais bras droit musclé). (On apprendra p.16-haut p. 19les circonstances deux plus tôt de cette infirmité. Il avait glissé en montant sur un palmier à sucre), mais que son infirmité ne l’empêche pas de se battre.

 

Arrive un autre personnage Songwât (p.13) qui lui par contre l’appelle avec « haine et mépris Patte folle, Foutue patte folle ou cet enculé de Patte folle ». On apprend  que c’est un homme de 50 ans, qui a déclaré, il y a cinq ans, que « l’esprit de la mère sacrée, la puissance protectrice du village » l’avait désigné comme le seul intermédiaire, le médium.


Le problème est que « nombreux furent ceux qui le crurent. Et c’est ainsi que le Wât devint Songwât, Wât le Devin,et qu’il s ‘enrichit peu à peu sans plus avoir à s’échiner dans la rizière ou à élever vaches et cochons. » Il était craint, redouté.

 

Sauf du père de Patte folle qui le critiquait ouvertement et « disait toujours que le Wât l’était bon qu’à gruger les imbéciles ».


On peut imaginer le conflit et la haine réciproque, sauf que Songwat répétait que l’insulter était insulter la mère sacrée et que Patte folle s’était retrouvé estropié par la main invisible de la mère sacrée. Et là encore le problème fut que « plus d’un estimait que Songwât avait raison ».

 

3/ Patte Folle aimé et croyant. (pp.19 –23)

Patte folle aimé de ses parents, de l’abbé du monastère du village (qui lui a appris à monter sur un vélo). Patte folle est consulté,  malgré son âge, sur le lopin à labourer, sur les vaches à  prendre. Ils font tout pour lui redonner confiance, lui apprennent à écrire, jusqu’à la grand-mère qui lui montre qu’il a un zizi normal. Chacun sa méthode. Patte folle est conscient de cet amour et regrette sa haine contre Songwat.


Il est aussi croyant et fera, lors du Loï kratong, des  prières à la Mère des eaux (pour le riz de ses parents, sa grand’mère, la santé du révérend père Tiane, et même contre sa haine de Songwât).

 

4/Le talent de Patte folle. (pp.24-32)

 

 On apprend (p.24) que Songwat avait « annexé » une pièce d’eau qui servait à l’arrosage des rizières, en prétendant répondre à une demande exprimée par la Mère sacrée qui exigeait un second lieu de culte.


Bien que les gens ne s’aventuraient plus à cet endroit, Patte folle aimait y jouer, pour composer des marionnettes, (p. 27- 29 ) improviser des compositions ou répéter des bouts de chansons, des bouts rimés, des répliques de dialogue, qu’il avait entendus. « Il rêvait de devenir montreur de marionnettes » ; il était encouragé par « l’admiration mêlée de jalousie » de ses amis. Il aimait aussi improviser des vers qui fascinaient ses amis. Il se voyait dans l’avenir, avec son nom sur la partie supérieure de l’écran carré, célèbre, « le sublime montreur de marionnettes » (p.32) 

 

2ème partie. La lutte avec le serpent (mythique) et la mort de Patte Folle. (pp. 33-74) 

 

Mais cet endroit était aussi le territoire d’un cobra femelle de quatre mètres qui voulait défendre ses œufs prêt d’éclore. Le serpent était furieux de voir ainsi violer son territoire par des petits d’hommes. Il exprimait « le mal absolu », nous dit le narrateur, son sifflement « un chant de mort ».

Tous détalèrent lorsqu’il se dressa, seul restait, terrorisé, Patte folle, « la proie choisie par elle depuis le début ». Il vit sa mort arrivée et il pensa à ceux qu’il aimait, à son père, sa mère, au révérend père Tiane et même à ses vaches. Mais par instinct, il réussit à saisir le cou fermement. Et une lutte s’engagea, un corps à corps. (p. 38).

 

Le corps à corps. La marche vers la mort. (pp. 38 – 74) (soit 25 pages) 

 

Le tiers du conte pour raconter le combat, les étapes de la marche vers la mort.

Il se savait seul, s’inquiétant des vaches, de la « maison », voulaient voir ses parents, le révérend père Tiane, espérant un soutien, une aide.

 

Mais :

  • Après avoir revu les vaches, les avoir comptées, été rassuré de les savoir saines et sauves, elles  s’enfuirent paniquées.
  • Après avoir rejoint les parents qui travaillaient ce jour au monastère, au milieu des hurlements à la mort des chiens et des cris des pigeons, ses parents décampèrent terrorisés, à sa vue. Patte folle avait auparavant évité de déranger le révérend en prières avec quatre vieux bonzes, conscient de l’offense, la faute grave au sacré, que cela aurait constitué.

 

Et dans sa marche du monastère au village distant de 3 km, toujours en lutte avec le cobra, Patte folle a le temps :

 

  • d’évoquer ses activités journalières (rentrer les vaches, leur donner à manger, nettoyer la litière, préparer le repas de riz, écouter la radio ensuite ou aller jouer aux échecs avec ses amis …
  • s’interroger sur le serpent, son âge, ce qu’il mange, son venin, la souffrance subie, le temps pour mourir …
  • d’exprimer sa volonté de ne pas mourir, de ne pas tomber, de ne pas jurer, de continuer sa marche.
  • de s’interroger avec crainte sur le fait de savoir s’il s’agissait d’un simple serpent ou le serpent de la Mère Sacrée.
  • de se remémorer des histoires de serpentque lui racontait son père « pas pour lui faire peur mais pour qu’il fasse attention », et surtout celles où son père avait failli mourir, et où son père l’avait sauvé, alors qu’il avait 3 mois. (pp. 57-65)

 

Proche du village, Patte folle :

 

  • s’interroge et trouve les raisons de ce retour au village (revoir ses vaches, trouver de l’aide)

Au village :

  • trouve à la salle commune, presque tous les villageois  avec « des yeux apeurés ou inquiets ou impudents ou incrédules ou curieux » discutant sur ce qu’ils pouvaient faire. Le voyant, il les voit  « reculer avec des exclamations vibrantes de stupeur et de crainte ».

 

  • Pour la scène finale, il subit l’anathème et la condamnation à mort  proférés par Songwât.

 

La scène finale (pp. 70- 75). Songwât et la mort de Patte folle par le serpent (mythique).

 

Songwât, seul, face aux villageois apeurés, présente le serpent comme « le serpent  de la Mère sacrée » et justifie son action de « punir ceux qui l’insultent », à savoir ici Patte Folle.

 

Mais là encore, le problème est que Patte Folle, dit le narrateur, « vit que les gens acceptaient cette explication et y croyait ».

 

Devant cette attitude, Patte Folle ne parvient pas à dire qu’il était venu chercher de l’aide. Ensuite devant une dernière tentative d’un homme d’âge mûr amenant d’autres hommes à envisager comment le sauver,  Songwât, sûr de lui, conscient de son pouvoir,  d’être désormais « le chef spirituel du village », d’être écouté quand il parle, lança sa terrible diatribe contre ce « gamin qui a toujours tout fait pour insulter la mère sacrée », et qui méritait de mourir.

 

Patte Folle,  sut que désormais que « sa requête à la mère des Eaux lors du dernier LoïKratong  » concernant Songwât avait échoué.

Il   constatait une fois de plus que les villageois  croyaient Songwât  et qu’il était le seul à voir l’imposteur. « Il savait qu’il n’obtiendrait l’aide de personne désormais », même ses parents l’avaient abandonné.

 

Dès lors, Patte Folle avait accepté sa défaite. Patte Folle pouvait mourir vaincu par la crédulité et la lâcheté des habitants de son village.

 fin

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 04:06

titreNous poursuivons donc notre lecture du livre d’Arnaud Dubus et de Nicolas Revise, « Armée du Peuple, Armée du Roi », après avoir relaté comment l’Armée avait construit son empire économique en monopolisant le pouvoir durant plus de 70 ans depuis 1932 et en intervenant sur la scène politique par 18 coups d’états, au nom du roi et de la « sécurité nationale ». Nous étions restés sur cette loi non écrite qui veut que « Pour défendre leurs intérêts acquis, qu’ils soient individuels ou institutionnels, les militaires doivent coûte que coûte maintenir leur emprise politique ».


1/ Nous n’allons pas ici refaire l’historique de la mainmise des militaires sur la vie politique du pays depuis le coup d’état  et la fin de la monarchie absolue de 1932 que nous avons déjà maintes fois évoqués dans de nombreux articles (Cf. en notes quelques exemples).*

 

emprise des militaires

 

Il faudrait reprendre les 18 constitutions avec les 18 coups d’Etat (Cf. tableau récapitulatif p. 145 inThaïlande contemporaine), signaler ceux qui ont eu l’aval du roi, donner la liste des généraux qui ont été 1er ministres,( avec 10 officiers supérieurs  comme 1er ministres depuis 1946), s’arrêter sur ceux qui ont « régné » durablement ( le maréchal Phibun de 1938 à 1944


Phibun

 

et de 1948 à 1957… la dictature  du maréchal Sarit en 1957-1963 . …les militaires qui resteront au pouvoir jusqu'en 1973 (année où l’armée tire sur les manifestants le 14 octobre avec 77 morts)… la « révolution de 1973 » suivie d’une brève et instable démocratie, suivie par un nouveau coup d’État en 1976 renversant Seni Pramoj …le retour à un régime « semi-démocratique » avec le général Prem Tinsulanonda, commandant en chef de l’armée de terre, proche du roi… des élections en 1988 suivi d’un nouveau coup d’Etat en 1991 …

 

coup d'état 1991

 

la répression sanglante de 1992 suivie d’un retour à la démocratie  … la constitution « civile » de 1997… le gouvernement Thaksin en 2001 … le coup d’Etat en 2006 … il faudrait reprendre les brèves périodes démocratiques … et montrer en quoi l’élection de Thaksin en 2001 et 2005 a modifié la donne en faisant surgir sur la scène politique les masses rurales du Nord et du Nord-Est, confirmé par la victoire « démocratique » de sa soeur en juillet 2011 (Cf. notre article **).


Mais cette nouvelle composante du jeu politique signifie-t-elle que les militaires soient désormais subordonnés au pouvoir politique ?


2/ Revenons à notre livre effectivement daté (2001/2002)  où Dubus défend la thèse que «  la position des militaires s’est affaiblie » (p.160), « du fait de l’évolution structurelle globale de la société », s’appuyant pèle mêle sur les déclarations du général Surayud Chuanond, (nommé en octobre 1998, commandant en chef de l’armée), la crise économique de1997 qui a sinistré leurs bastions traditionnels (ciment, riz, matériaux de construction, mines),  l’ouverture des marchés  (la mondialisation et la compétence insuffisante des officiers), leur retrait (relatif) dans  leurs secteurs réservés (comme Thai Airways et la ThaiMiltary Bank par ex.) … et l’arrivée des hommes d’affaires au Parlement en 1988 lors du gouvernement de Chatichai, contestant le budget militaire.


Et paradoxalement de signaler le coup d’état militaire du 23 février 1991.


« les ministres de Chatichai et les milieux d’affaires se sont alors violemment heurtés aux officiers de la classe 5 de la prestigieuse académie Chulachomklao

 

académie Chulachomklao

 

(promotion diplômée en 1958), activement engagés dans le secteur du BTP et celui de l’immobilier ».


Que se passa-t-il ?


« le 23 février 1991, sentant leurs intérêts menacés, les officiers, parmi lesquels les généraux SuchindaKraprayoon et KasetRojananil (alliés au commandant suprême, le général Sunthon Khongsomphong) renversent le gouvernement. ».

« Ce putsch donne un coup d’arrêt à la montée en puissance de l’économie thaïlandaise et ses conséquences à moyen terme sont très douloureusement ressenties par les milieux d’affaires ; le fossé s’agrandit encore quand le général Suchinda, devenu Premier ministre, fait tirer sur en mai 1992 sur les manifestants  pro-démocratiques à Bangkok, préfigurant le retour des civils. »

 

repression 1992


En effet, le 18 mai 1992, une manifestation,violemment réprimée (plus de 50 morts),  réclame le retour de la démocratie et une révision constitutionnelle pour une réduction du pouvoir des militaires.

Le 20 mai le roi, dans une entrevue télévisée, exhorte à la paix. Le message semble entendu. Suchinda démissionne, Anand Panyarachun, est rappelé par le roi et prend la tête d’un gouvernement provisoire et le 13 septembre, les démocrates gagnent les législatives et Chuan Loekpai, leader du parti démocrate, devient 1er ministre d’une coalition, jusqu’en 1995.


Ces faits illustrent-ils l’affaiblissement des militaires ?


En 1992, peut-être. Et il est vrai que la période 1992-2001 (le livre s’arrêtant en 2001) est une période « démocratique » avec élections, amendement de la constitution en 1995 favorable à la démocratie, une nouvelle constitution en 1997, la première, nous l’avons dit, rédiger par des membres élus, et en 2001 la victoire triomphale du Parti des Thaïlandais pour la Thaïlande et l’élection de Thaksin comme premier ministre … jusqu’au coup d’Etat de 2006.


Mais les militaires sont toujours là et « l’idéologie » militaire n’a guère changée.


Dubus signale que le régime autoritaire et monarchiste du maréchal Sarit au pouvoir entre 1957 et 1963,  considérait déjà qu’« au lieu d’être loyal à une norme constitutionnelle, le citoyen thaïlandais devrait être loyal à son  monarque  « sacré »… source de légitimité ». (Cf. p. 176) . L’armée était le garant des intérêts de la Nation et devait protéger ses citoyens de la subversion (même intérieure). « A cette époque », dit Dubus, « les militaires se considéraient comme une caste privilégiée, exclusifs de la bonne marche du pays ». 


Est-il sûr qu’ils ont changé ?


On peut constater qu’ils continuent à définir ce qui est l’intérêt et l’avenir de la Nation.

Mais il est vrai que la donne n’est plus la même. Ils ne  sont plus seuls. Les forces de contestation, d’opposition ne peuvent plus être « effacées », éliminées. Les milieux d’affaires, la classe moyenne veulent désormais  participer au jeu démocratique. Le peuple Isan et du Nord sont désormais présents, actifs, les jeunes « intellectuels » au sein des réseaux sociaux, bien que censurés, seront de plus en plus actifs …sans oublier la révolution informatique …


3/ Dubus propose un historique de la contestation. (Cf. p. 176 – 178)


-          La junte militaire (1963-1973) contestée par la guérilla communiste et la société civile.

-          Le roi contraint les militaires à organiser des élections : La classe moyenne, produit de la croissance économique et de l’urbanisation, est mieux représentée à la chambre des députés… et la coalition d’intérêts s’effrite.

-          Augmentation du nombre d’Universités et d’étudiants avec les séminaires, publications, et associations.

-          Les manifestations qui précipitent la chute des dictateurs Thanom et Prapaset amènent pour la première fois des civils au pouvoir (1973-1976). (SanyaThammasak, Seni et KukritPramoj).

 

Senipramoj


Il faudrait aujourd’hui compléter cette liste trop datée.


Dubus citant l’intellectuel Sulak Sivaraksa

 

Sulak Sivaraksa

 

signale la victoire incomplète des étudiants car « l’armée, si elle adopte un profil bas, est toujours aux commandes ; qu’elle reste une Etat dans l’Etat ». Elle le montrera dès 1976 par un nouveau coup d’Etat de la faction du général Krit Sivara, la mise en place d’un premier ministre civil, et avec un nouveau coup d’Etat en novembre 1977 du général Kriangsak Chomanand, commandant suprême de l’armée. … des élections en 1988 suivi d’un nouveau coup d’Etat en 1991 … la répression sanglante de 1992 …


Peut-on conclure avec Dubus que: « la société civile a montré ses limites …elle n’est pas assez structurée pour pouvoir prétendre défier la suprématie des militaires. »


4/ Une armée ou des factions de militaires ?


Il est vrai que l’on parle souvent de l ’Armée comme si elle était monolithique, avec trois armées, trois chefs pour chaque arme,  UNE hiérarchie avec un Etat-Major et un commandant suprême des armées.

Mais Dubus va nous montrer que l’Armée n’est pas une, mais composée de multiples factions, et c’est pour nous la partie la plus neuve. Elle comprend de multiples factions et est  donc plus difficile à contrôler ou à combattre pour l’opposition. La page 183 est à citer entièrement :


« L’armée thaïlandaise n’est plus le bloc monolithique qu’elle  était à l’époque de Phibunsongkhram ou de Sarit. Elle est au contraire confrontée à une prolifération de centres de décision, à une multiplication du nombre de généraux (il y en aurait plus de2500 !)

 

nombre de généraux

 

et surtout à l’émergence parmi eux de fortes personnalités qui nourrissent d’importantes ambitions personnelles. Les tensions au sein de l’Etat-major se traduisent notamment par la tentative de coup d’Etat de mars 1977, qui conduit à la mort d’un général et l’exécution rapide, par l’institution militaire elle-même, de son commanditaire. Cet événement marque profondément les officiers thaïlandais qui, à la fin des années 70, sont de plus en plus  politisés, prenant position pour l’un ou l’autre des courants qui traversent l’armée. […] C’est à cette époque qu’émergent trois factions qui vont profondément marquer la décennie 1980 et le début des années 90, alimentant ce  que l’on peut qualifier de tradition thaïlandaise du coup d’Etat ».


On vous laisse le soin de lire ses exemples avec les « jeunes Turcs », les  90 officiers de la Classe 7 (promotion 1960), la faction deux des « Soldats démocratiques » (Classe 1- promotion 1954, la « Classe 5 » promotion 1958) avec leurs leaders respectifs.« En octobre 1984, les membres de la « Classe 5 » occuperont la quasi-totalité des postes de commandements stratégiques à Bangkok (11 sur 14). Ils seront alors particulièrement puissants et aucune intervention politique ne pourra être décidée sans leur aval » ». (p. 186).


En 1991, ce n’est pas l’armée qui fait le coup d’Etat, mais les généraux Suchinda et Kasetet les  officiers de la classe 5 de la prestigieuse académie Chulachomklao (promotion diplômée en 1958), allié  au commandant suprême, le général Sunthon.


Ainsi, nous voyons en place un système plus compliqué à suivre. Depuis d’autres factions ont dû émerger. Surtout, comme avait dit Baffie :  la concurrence est d’ailleurs rude, en fonction de l’arme et de la promotion auxquelles on appartient. Il fut des époques « où des généraux issus de trois promotions différentes préparaient trois coups d’Etat, sans aucun contact entre eux ». *****


Un système auquel se superposent les « puissances financières», les riches  familles, les alliances avec les parlementaires … capables de réagir, quand leurs « intérêts vitaux » sont en danger, oh ! pardon,  l’intérêt supérieur de la Nation, comme  lors du coup d’Etat du 19 septembre 2006 du chef de l’armée de terre le général Sonthi nommant 1er ministre Surayud, ancien commandant en chef, et alors membre du Conseil privé du roi.


5/ Le partage du pouvoir ?


Il est vrai qu’à la fin des années 80 la situation politique a changé (pp.187-188). 


Dubus rappelle que la période « démocratique «  a été courte après le retour au pouvoir des militaires  en 1977. Mais malgré la constitution de 1978 qui consacrait l’influence des militaires,  à partir de 1983 les militaires ne parviennent plus à imposer au parlement les dispositions les favorisant.(Ils essuient trois échecs en 1983, 1985 et 1987).


« A la fin des années 80, les militaires politiciens sont de plus en plus concurrencés par des députés, des hommes d’affaires civils en passe de devenir des hommes politiques professionnels ».

Mais ils vont bénéficier du soutien du Palais et de la faiblesse et de la fugacité de ces partis politiques qui sont plus des groupes d’influence, des « machines électorales », des lobbies, des klum*****.On se souvient de l’article de Baffie qui notait : On a vu depuis 1946, 155 partis alors qu’il n’ en reste qu’une douzaine aujourd’hui, et encore changent-ils bien souvent de nom. (cf. les derniers épisodes Thaksin : le TRT devient le PPP qui devient le PT (Phua Thai)…) . Et la plupart ont une vie brève. « En août 1995, un magazine présentait les dix plus importants. Moins de six ans après trois (avaient) déjà disparu (…) deux autres (n’avaient) plus de députés ».*****


Dubus évoque les années 83-86 qui « seront celles des échanges de services, des renvois d’ascenseurs entre le premier ministre Prem et la hiérarchie militaire »,  la crise de 1984 (dévaluation du bath) avec le soutien du roi à Prem contre les « ambitions du commandant en chef Arthit », qui obtiendra quand même les portefeuilles de la Défense et des Finances.


Alors peut-on dire que «  la position des militaires s’est affaiblie » depuis les élections de juillet 2011 et le gouvernement de la 1ére ministre Yingluck Shinawat, sœur de Thaksin ?


Yingluck Shinawat


Les anciens putchistes sont toujours là.  Les « factions « aussi. Il est vrai que les généraux en chefs des corps d’armée  le 5 mars 2011 ont affirmé, lors d’une conférence de presse, que les rumeurs d’un coup d’état étaient infondées.


 « Nous vous demandons de ne pas croire ces rumeurs (…) Le Public peut être rassuré que les  militaires n’interferont pas avec les affaires politiques », a déclaré le Commandant en chef SongkittiJaggabarata. Auparavant le 1er ministre s’était dit confiant dans le fait que le Chef des Armées ne complotait pas pour le renverser (cf. notre  Article 26 : Elections en juillet 2011 en Thaïlande !).


Alors si les généraux en chef le disent et que la 1ere ministre les croit !****


Et puis, tout le monde sait que le pouvoir royal est au-dessus de la mêlée


pouvoiir royal au dessus de la mélée

 

et que Thaksin a renoncé à toute action politique.


      Le livre d’Arnaud Dubus et de Nicolas Revise, « Armée du Peuple, Armée du Roi », vous donnera, peut-être, les clés pour savoir si les militaires ont désormais renoncé à toute « intervention» politique.


 

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*Nous avons déjà évoqué dans ce blog  de nombreuses périodes comme par exemple :

Dans  « nos relations franco-thaïes » :

  • 28. La première guerre mondiale
  • 29. Entre les deux guerres.
  • 30. la deuxième guerre mondiale (avec l’ article 4 : la bataille navale de Koh-Chang (17 janvier 1941) )

Les coups d’Etat :  

  • Le coup d’Etat du 24 juin 1932 (le groupe révolutionnaireLe RatsadonKhana ?), Le contre-coup d'état du 20 juin 1933,Rébellion royaliste du Prince Boworadet d’octobre 1933(in29. Entre les deux guerres) 
    • L’Article 5 : Une tradition thaïe : chartes et coups d’Etat ? avec le coup d’Etat de 1932, le pouvoir dictatorial du  maréchal Phibun de 1938 à 1944 et de 1948 à 1957… 1957, le maréchal SaritDhanaraj(=Thanarat) prend le pouvoir …les militaires resteront au pouvoir jusqu'en 1973 (année où l’armée tire sur les manifestants le 14 octobre avec 77 morts)… la « révolution de 1973 » a été suivie d’une brève et instable démocratie, suivie par un nouveau coup d’État en 1976 …le général Prem Tinsulanonda règnera sur la Thaïlande à la tête d’un régime militaire en 1980, et avec un mandat démocratique à partir de 1983 jusqu’en 1988 où le général ChatichaiChoonhavan lui succède … un régime militaire de 1991 à 1992… 1997, la "Constitution du peuple", comme une véritable avancée démocratique … 2001, le parti ThaiRakThai (les Thaïs aiment les Thaïs) gagna les élections .. le premier ministre ThaksinShinawat … septembre 2006, (où bien qu’élu deux fois élu au suffrage universel),  il fut renversé par des généraux putschistes voulant « sauver la démocratie en danger ». Mais les électeurs donneront le 23 décembre 2007 une large victoire aux élections législatives du Parti du pouvoir du peuple (PPP) au sein duquel se sont regroupés les partisans de ThaksinShinawatra

 

 « Il est sûr qu’ aprèsle coup d’Etat en Thaïlande du 19 septembre 2006 qui  mettait fin  à près de 6 années de démocratie parlementaireon pouvait être rassuré.

 

coup d'état 2006 thailande

 

Surtout qu’il venait après 17  coups d’Etat qui se sont succédés sous le règne du roi Bhumibol, couronné en 1946 (soit env. un coup d’ état tous les 3 ans !)… On pouvait s’interroger sur l’origine de cette confiscation du pouvoir politique par les militaires, qui n’est pas dû à un particularisme culturel  particulier. L’Histoire,  comme souvent, pouvait donner quelques clés. »


**sur« Thaïlande,Aux origines d’une crise » Carnet n°13 IRASEC,  

http://www.alainbernardenthailande.com/article-pour-comprendre-la-crise-actuelle-la-thainess-6351634


*** Cf. article de Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peuple : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale » nous donne quelques clés (in Thaïlande contemporaine) et A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande.http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html


****Le chef de l'armée thaïlandaise, le général PrayuthChanocha, a défendu vigoureusement hier (20 décembre 2012)  les lois qui protègent l'image de la monarchie, en invitant à quitter le pays ceux qui veulent les réformer. Le général a jugé le débat public, qui a lieu actuellement notamment dans les médias et les réseaux sociaux, inconvenant. "Il est inapproprié d'en discuter. Personnellement, je contribuerai à la sécurité nationale par la protection" de la monarchie, a-t-il déclaré aux journalistes (…) "Bien que nous soyons une démocratie, il ne faut pas aller trop loin".(Cf. notre article A69.  Vous connaissez le groupe Nitirat de Thaïlande ?).


*****A 50. Clés pour comprendre la politiqueen Thaïlande

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html 

 

final

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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 03:01

titre" Dictionnaire insolite de Thaïlande"


C’est un petit livre écrit par Jean Baffie, pour nous, l’un des meilleurs connaisseurs de la Thaïlande, et Thanida  Boonwanno.*Un petit livre de 173 articles quand même,  divers et variés,  divisé en 7 chapitres : Savoir-vivre. Au quotidien. Cuisine. Passions thaïes. Croyances, fêtes et religions. Tourisme. Modernité. Il constitue une bonne introduction à la « connaissance » de la Thaïlande avec l’ambition affichée d’éviter les stéréotypes, de nous « révéler » « un autre visage du pays ». « La capitale n’est pas la Thaïlande profonde : 65 % de ses habitants vivent dans la campagne, où rien de l’antique Siam n’a vraiment changé ». Une campagne donc où, disent-ils « on se laisse aller au sanuk, cette joie de vivre qui semble envelopper d’insouciance la vie quotidienne ».


sanuk


Il semble en effet, car nos articles sur l’Isan ont montré, au contraire,  les changements et les forces contradictoires** qui y opèrent, pour ne pas trop croire à ce « stéréotype » de l’antique Siam. Ce sera notre principal reproche, surtout qu’aucun chapitre spécifique n’est consacré à « cet autre visage ». De même, « l’insolite » annoncé par le titre ne semble pas ce qui a été recherché, bien que certaines acceptions du mot comme « inhabituel, bizarre, anormal, inaccoutumé, extraordinaire, singulier, saugrenu, paradoxal, incroyable, curieux, incompréhensible, étonnant, étrange, surprenant », peuvent en qualifier certains articles.  


Evitez les stéréotypes, donc. Ils sont inévitables, mais  tout dépend de la manière de les aborder. Vous ne serez pas déçu en découvrant (ou retrouvant ) les « classiques » comme « le  sourire siamois», « les massages », « le pont de la rivière Kwai », « la boxe thaïe », « la prostitution », le « farang », le « mai pen raï »,

 

mai pen rai

 

les gestes à proscrire (pointer du doigt, pointer du pied ), « la face », « la corruption », « le marché flottant », « les khlongs », les fêtes avec « Songkran »  et « Loi Kratong »,  « les tuk-tuk », « la Maison des Esprits » … etc.


Le « dictionnaire insolite » commence donc avec le « Savoir-vivre ».


savoir-vivre1


On ne peut y échapper. Chacun se souvient au premier voyage des gestes à faire ou à proscrire qu’un ami (ou un guide)  lui a appris ( appeler quelqu’un de la main, courber le dos, pointer du doigt, du pied, s’asseoir, le waï …). Ils constituent la première « initiation ». Le « farang » (mot expliqué)  apprend ainsi qu’il arrive dans une autre culture avec ses codes qu’il doit respecter. Le chapitre aborde aussi certaines expressions populaires (« Kreng chai », « mai pen rai ») qui expriment  une façon d’être, des « valeurs ». Il nous invite à nous méfier du slogan « Thaïlande, pays du sourire » en sachant interpréter les multiples significations de ce célèbre « sourire ». Le « dictionnaire »  contrairement aux guides n’a pas la langue de bois et ne se veut pas  « idéologique »  (comme le livre Les Liens qui unissent les Thaïs, Coutumes et culture, de Pornpimol Senawong** ) ; aussi n’hésite-t-il  pas à donner le sens second de certaines expressions comme par exemple de « thong thiao et pai thiao » » « -qui ont surtout le sens de voyager pour le plaisir-signifient aussi visiter les quartiers de distraction nocturnes », bref les « filles tarifées» et les massages coquins. Il note aussi les changements « tout change aujourd’hui dans la société thaïe et l’influence de l’Occident, et surtout du japon et de la Corée, arrive via la télévision ou internet. On peut maintenant voir sans gêne des adolescents se tenir par la main ».


Le second chapitre « Au quotidien » est  un chapitre « fourre-tout » qui permet ainsi d’aborder en 34 articles des sujets aussi divers que les moyens de transport les plus divers (bateau-taxi, tuk-tuk, métro, taxi-meter et collectifs …), les chants de Bangkok et de la rizière, la corruption et les parrains (Chao Pho), que les couleurs de la semaine , les uniformes, le sarongs thai,  la chemise mo hom, le tissu à carreaux et la soie, les marchés périodiques (talat nat) et les marchands ambulants… etc.


On y trouve même la définition de « la face (na) », (que nous aurions mis dans le chapitre du « savoir-vivre »), qui certes, comme ils le disent, n’est pas facile à expliquer, et qui est pourtant essentiel pour comprendre le fonctionnement de la société thaïlandaise, très codifiée, et le comportement des Thaïlandais dans de multiples circonstances.


Le troisième chapitre est consacré à la cuisine.


cuisine thaie


Ce chapitre peut décevoir en évoquant en seulement 16 articles, les plats typiques (le phat thai, la salade du som tham, la célèbre soupe épicée tom yam kung accompagnée du fameux riz thai au jasmin ou du riz gluant du Nord-Est), les ingrédients et les sauces les plus connues (nam prik pla thu, phrik khi nu, la pâte de crevette la sauce de poisson nam pla) et les boissons (la bière Singha, le lait de coco, le mékong, le red Bull), sans oublier le fameux fruit durion, agréable pour beaucoup, repoussant pour d’autres.


Mais il est vrai que le chapitre est le plus souvent prétexte à raconter une origine, une histoire, et non un art culinaire. Le 1er article  « A table » précise les différentes « manières de table », quelques us, selon les régions et les classes sociales, sachant qu’ « A la campagne ou dans les quartiers populaires des villes, le repas n’est pas une affaire importante. Chacun mange, quand il a faim. »


Le titre du quatrième chapitre  « Passions thaïes » est plus original et évidemment jamais traité en tant que  tel dans les guides. Il faut sortir des  sentiers battus, oser évoquer les travers d’un peuple, ses goûts, ses « superstitions », ses  mauvaises « valeurs », ses défauts ( ?), une espèce de carte de Tendre où seraient représentés 27 « passions »*** ?


Carte du tendre


La lecture des 27 articles ne dévoilent pas toutefois  27 passions puisque sont évoqués l’histoire des frères  siamois, les chats siamois, le litige à propos du temple de Phreah Vihear, mais sans la passion du nationalisme qu’il déchaine, et surtout l’article « nouveau », qui permet de saisir que désormais la société de consommation a imposé ses valeurs, « sa passion » de la nouveauté, du dernier « objet » à la mode qu’il faut acheter, pour ne pas perdre la « face ». Toutefois nos auteurs ne seraient pas d’accord avec cette présentation puisqu’ils attribuent ces nouvelles « passions » éphémères et renouvelables au désir de nouveauté des Thaïlandais : « Les Thaïlandais aiment la nouveauté. » ! Tous ?


Quoiqu’ il en soit de l’origine attribuée à la passion des « nouveaux objets » le chapitre semble exprimer que les jeunes de Bangkok et des grandes villes,   sont le moteur du changement avec leur téléphone portable et facebook, la chirurgie esthétique et leur désir de blancheur, leur goût affiché pour la musique pop japonaise et coréenne et leur nouvelle manière de vivre leur vie sentimentale (Cf . ce que représente le « kik ». Vous connaissez ?)


Certes demeurent le respect dû au roi (mais ici curieusement évoqué seulement du point de vue politique), l’astrologie, les amulettes (Chatuham ramathep fever), la Benz comme « symbole absolue de la réussite sociale », la loterie, ou pèle mêle, le goût pour les cascades, les orchidées, le takro (jeu d’ adresse), les cabarets, les karaoké, les proverbes ...etc.


Evidemment, on ne peut pas présenter la Thaïlande sans évoquer les pagodes, les maisons des esprits,  les bonzes que l’on voit partout,  le bouddhisme et les croyances, et les principales fêtes religieuses (Loi Khrathong,Songkran et le nouvel An chinois).


Le 5 ème chapitre intitulé « Croyances, fêtes et religions » va traiter ces sujets,  ainsi que d’autres plus méconnus ( comme Kuan Im (déesse ), le figuier sacré, le lak mueang, le phraya Nak (serpent mythique à plusieurs têtes), le poteau fondateur des villes, le Nuea khu (le partenaire idéal qui vous est destiné) …  ainsi que de nombreuses formes d’art populaires et/ou religieuses,  comme  le khon, le like, le manora et le théâtre d’ombres  spécifiques du sud, la danse du ram thaïe … en 21 articles.


ram thai


On apprendra énormément  dans ce  chapitre très documenté et si essentiel pour comprendre « l’esprit » thaïlandais. Nous avions montré dans notre blog comment «  le bouddhisme  marque profondément  l’espace et le temps, la vie  de chaque Thaïlandais. Il n’est donc pas inutile d’en savoir un peu plus sur cette « religion » qui donne sens aux pensées, aux moeurs et usages, au calendrier et aux fêtes,  au mode de vie, au quotidien des Thaïlandais » ainsi que l’animisme, et pourrait-on rajouter, le « veau d’or » de la consommation. ****.


 Le 6ème chapitre consacré au tourisme est ici présenté avec originalité.


Les auteurs ont optés pour 29 sites à visiter, à contempler, ou à parcourir…


Il y en d’autres, ils ont choisi ceux-là. On peut trouver aussi bien les « classiques » temples et quartiers chauds de Bangkok, qu’un fleuve (le Chao Phraya), une gare, un marché, un aéroport,  une fête (la full moon party),


full-moon-party-koh-phangan

 

deux îles (Ko Samui,  Phuket), une rue (Sukhumvit), une place ( Sanam Luang), un quartier (le quartier chinois de Yaowarat), une ville ( Pai), un district (Chiang Khan dans la province de Loei) … etc. Et « notre » Isan …


Ces articles, vous l’aurez compris,  sont plus que « touristiques » et ont marqués l’histoire de ce pays. Nous avons souvent une présentation avec ses étapes historiques et les « détails » qui donnent de l’intérêt et du piment aux différents  articles (dates, chiffres, évolution, critiques …).Vous apprendrez à chaque fois, même si vous pensez connaître la Thaïlande. Et le dernier et septième chapitre intitulé « Modernité ».(30 articles)


Ce chapitre, loin de proposer une lecture de la Thaïlande moderne, offre avant tout, des articles politiques (8 articles) décrivant la « démocratie de « style » thaï » « avec le rôle qu’y tient le roi de Thaïlande et son Conseil privé », avec ses 18 « Coup(s) d’Etat », dont « onze ont été couronnés de succès », une « pratique, disent-ils, (qui) fait partie intégrante de la culture militaire thaïlandaise », si bien qu’ « on apprend parfois que trois ou quatre coups d’Etat sont préparés au même moment ». Le chapitre va d’ailleurs présenter l’ancien premier ministre « Thaksin Shinawatra », «  renversé par l’armée en septembre 2006 », et les forces qui l’ont soutenu et combattu ensuite, comme les « chemises jaunes » et « les chemises rouges », ainsi que le rôle supposé qu’auraient joué les conseillers du roi (article « bureaucratie » ), animés, entre autre, par leur désir de défendre la « philosophie » économique du roi basée sur la notion  d’ « économie de suffisance », « fondement au Dixième plan de développement (2007-2011), défendu par «  le général Surayud Chulanont installé par l’ armée en septembre 2006 ».


On retrouve donc en peu d’articles les mots clés pour avoir un aperçu sur la situation politique du pays. Jean Baffie fait œuvre ici de pédagogie, lui, qui nous a déjà donné de nombreuses clés pour comprendre la complexité de la politique thaïlandaise. (Cf. son article « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peuple : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale »*****).


Une situation politique vécue de manière différente selon que l’on est Hi-so (high Society) ou Lo-so (low society) (expliqués dans deux autres articles), et que l’on adopte le Mo-so (« habitude de vie qui consiste à consommer modérément » ou le consumérisme et la recherche effrénée du dernier « objet  » à la mode, présentés par les pretty, ces magnifiques jeunes filles hyper maquillées et  aux courtes jupes qui présentent les « objets de luxe » dans les salons d’exposition ou dans les grands magasins.


Cette addiction aux nouveaux produits de luxe entraine de plus en plus « des étudiantes, voire des lycéennes, des employés de bureau, ou de manière plus attendue, des coyotes et des pretty » à devenir des sideline  des « prostituées occasionnelles ».


Est-ce le nouveau visage de la modernité thaïlandaise ? surtout que demeure  cette particularité thaïlandaise (aussi présente d’ailleurs dans de nombreux pays d’Asie) de montrer sa réussite en entretenant une mia noï (petite femme). Le phénomène est assez répandu disent nos auteurs puisqu’ « en 2001, 25% des Thaïlandais avaient une mia noï»


mia noi


Modernite ? Cette prostitution qui, contrairement aux idées reçues, est surtout le fait « de clients thaïs et sino-thaïs ». Modernité ? tous ces motels (rongraem manrut), ces  «  Hôtels où l’on tire les rideaux, selon l’étymologie thaïe, (sont) très nombreux dans les villes de Thaïlande », « où se rendent les couples illégitimes, les prostituées et leurs clients ».


Modernité ? le pae chia, ce « mot chinois utilisé pour désigner surtout les dessous-de-table (de 2000 à 5000 euros en moyenne ) qu’une famille doit payer pour inscrire ses enfants dans les écoles les plus cotées. »


Il faut avouer, qu’en majorité les articles de ce chapitre donnent une image peu flatteuse de la société thaïlandaise « moderne », même si d’autres « réalités » sont expliquées et encore n’avons- nous pas encore évoqué cette drogue qui fait des ravages (cF. article ya ba).(Cf. en note les titres des autres articles  ******).


On semble avoir oublié la promesse de « révéler » « un autre visage du pays ».Aucun article particulier n’est consacré aux villages ruraux, où pourtant, avaient-ils dit,  vivent 65 % des Thaïlandais.


Mais ce « dictionnaire insolite » vous apprendra les multiples facettes de cette société thaïlandaise que nos deux auteurs Jean Baffie et Thanida  Boonwanno. connaissent bien.

 

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* Jean Baffie et Thanida Boonwanno, « Dictionnaire insolite de la Thaïlande », Cosmopole, diffusions Marcus, Paris, 2011.

Thanida Boonwanno, doctorante en anthropologie à l’Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique (CNRS- Université de Provence).


** Nos auteurs citent pourtant, dans la bibliographie : «  Suddham Pira, Terre de mousson, éd. Philippe Picquier. Un roman d’apprentissage qui relate les péripéties cruelles du déchirement entre tensions de la modernité et valeurs traditionnelles. »


terre de mousson


**.CF. notre critique de ce livre dans notre blog  in http://www.alainbernardenthailande.com/18-categorie-11719711.html


***astrologie, beauté , blancheur de la peau, benz (Mercedes Benz), Bhumipol Adulyadej (le roi), cabaret show, cascades, cerfs-volants, chats siamois, Chatuham ramathep fever (amulettes), chirurgie esthétique, combats de coqs, combats de poissons, éléphant, facebook et le téléphone portable, fêtes des mères et des pères, frères siamois, J-Pop fever (musique pop japonaise), K-Pop fever (musique pop coréenne), karaoké, kik « la vie sentimentale » des adolescents, loterie, nouveau, orchidée, panda fever, proverbes, takro (jeu d’adresse), temple de Phreah Vihear.


****Cf. nos 2 articles sur le bouddhisme.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-le-bouddhisme-thailandais-et-d-isan-78694128.html 

 

***** Cf. un excellent article de Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peuple : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale » nous donne quelques clés (in Thaïlande contemporaine)

Article dont nous avons rendu- compte dans notre blog, in « A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande. »

  http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html 

Il est bien entendu que cet article de 60 pages (p.139-p.200) propose une analyse de fond et dépasse infiniment les quelques clés que j’ai cru déceler. Si vous suivez notre blog, vous savez déjà ce que nous devons à l’IRASEC et à J. Ivanoff et J. Baffie en particulier, dans la compréhension de la Thaïlande. http://www.irasec.com/component/irasec/?task=article_detail&articleid=1 

http://www.irasec.com/index.php?option=com_irasec&task=document_listing 

****** Bayok Tower 2, cinéma, Emmanuelle, grands magasins, madame Tussauds, métis, Pattaya  Music Festival, presse et magazines, samu thailandais : compagnies chinoises, tsunami 2004

 

emmanuelle

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 Bibliographie de Jean BAFFIE


http://sites.univ-provence.fr/irsea/IMG/pdf/Baffie_publi.pdf


 Ouvrages


1990 Catalogue du fonds d’ouvrages d’orientalisme de l’ambassade de France à Bangkok Bangkok. Editions des Cahiers de France. 223 p.

1990 Edition, présentation, note, bibliographie de L’Espace Social/Raya thang sangkhom de Georges Condominas, Bangkok. Editions des Cahiers de France, bilingue français-thaï, 65 p.

2003 « Les mots de la ville thaïe (trois études » [« Mueang, Krung, Nakhon, Thani et les autres. A propos des noms désignant la ville en langue thaïe », « les termes et expressions thaïes traduisant l’idée de slum, taudis et bidonville », « essai de polinymie : l’étymologie des noms de villes de la région Sud de la Thaïlande »] Les Cahiers de l’IRSEA n°1, février, ii + 63 p.

 

2008 Femmes prostituées dans le sud de la Thaïlande, Bangkok, IRASEC, « Occasional paper » n°6, 63 p.

http://www.irasec.com/fr/publications_detail.php?hId=94

2010 The Trade in Human Beings for Sex. A General Statement on Prostitution and Trafficked Women and Children within Continental Southeast Asia , IRASEC et White Lotus, Bangkok., (avec P. Le Roux et G. Beullier), 488 p.

2011 Dictionnaire Insolite de la Thaïlande (avec T. Boonvanno) Paris. Cosmopole, (avec Thanida Boonwanno) env. 180 p.

(à paraître) Sex for Money in Southeast Asia. Multidisciplinarity Approaches in the Southeast Asian Context ouvrage collectif.. Bangkok. White Lotus (avec L. Husson, CNRS)

(à paraître) Les Chinois du Viêt Nam. Hier et aujourd’hui Paris-Bangkok. IRASEC-Les Indes Savantes. (avec M. Dolinski, Université de Provence) ; introduction et traduction de diverses contributions, IRASEC, Les Indes Savantes, Paris-

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 03:08

titreNous avons eu la curiosité de nous interroger sur la manière dont les petits Thaïs apprenaient l’histoire au XXIème siècle.


Est-ce vraiment du matraquage de la même farine que celui dont les consignes de Jules Ferry inondaient les inspecteurs d’académie à l’usage des instituteurs de la république ? (1) Vous jugerez sur pièces au fil de cette traduction.

 

Elle provient d’un petit livre d’histoire de 80 pages à l’usage de gamins de 12 ans (2) au niveau de la sixième année de l’enseignement primaire et le dernier d’une série de cinq. Il est l’oeuvre collective d’une équipe composée de professeurs ou instituteurs, Somphong Phalasoun,


somphong plasoun

 

Sayan Phalasoun, Plaplung Khongchana,

 

phlat plung

 

Chathip Nathasoupha

chatip

 

et de Krang Phraïwan,

krang pra£iwan

 

ce dernier auteur de livres pour enfants. L’autorisation officielle d’utiliser cet ouvrage dans l’enseignement primaire a été donnée par Chinphat Phoumiratana, un haut fonctionnaire de l’éducation nationale chargé de l’enseignement élémentaire (un secrétaire d’état ?).


 secretaire d'etat

 

Il débute par les considérations générales ci-après traduites, suivies de l’histoire, quelques pages pour chacun d’eux, des pays limitrophes, Laos, Birmanie, Cambodge et Malaisie et l’histoire de l’Asean.


L’histoire siamoise proprement dite est dans cet ouvrage limitée à celle des neuf monarques de l’actuelle dynastie. Nous y reviendrons naturellement en temps et heure !


A tout seigneur, tout honneur, les auteurs commencent par là où ils devaient commencer, « les sources »

 

Traduisons.

----

« Les documents de preuve  pour l’étude de l’histoire des événements importants dans l’histoire thaïe de la période des Rathanakosin. »


Les preuves, qu’est-ce que c’est ? Cela signifie « rechercher la vérité », différencier la vérité du mensonge. Les éléments qui nous permettent de rechercher cette vérité sont  de cinq sortes :

 

 Les preuves écrites :


Les plus importantes sont les inscriptions gravées, destinées à noter les événements ou à rendre compte de l’histoire de la vie de la société. Le graveur travaille avec l’intention de raconter ces événements dans un matériau qui en assure la pérennité, le bois, les tablettes d’argile, la pierre, le métal ou la céramique. Ces éléments sont des sources sûres puisqu’ils sont gravés et qu’il est impossible de les modifier par la suite. Nous connaissons ainsi des inscriptions capitales pour l’époque des Rathanakosin, ce sont par exemple les inscriptions de Wat Pho, gravées dans la pierre tendre et nous racontant l’histoire de la médecine traditionnelle thaïe. (3)


Les annales (phongsaodan พงสาวดาร)


annales


Elles concernent tous les événements de tous nos rois et de toutes les régions qu’ils dominaient, de leurs actes et de leurs rapports avec la population, elles sont essentielles pour connaître l’histoire des villes du royaume et des rapports avec les pays voisins.


Les chroniques (tamnan ตำนาน)

 

ตำนานเขางู


Ce sont aussi des éléments de l’histoire des régions, de nos rois, mais il est possible qu’elles aient été tranformées, modifiées ou altérées depuis leur origine, notamment par l’addition d’histoires magiques ou miraculeuses dans le sens du sacré ou de la magie. Les événements relatés dans ces chroniques comportent beaucoup d’erreur sur la nature des événements ou sur leur datation, mais elles conservent leur utilité, pour connaïtre ces événements, l’histoire des régions ou des personnages marquants et sur le fait religieux. Elles nous permettent de mieux comprendre par la connaissance de leurs pensées, de leurs croyances, les personnages du passé. Elles doivent être utilisées avec circonspection et l’on se doit de les examiner attentivement comme d'ailleurs tous les éléments de preuve. (4)


Les documents royaux


Ce sont  tous les actes royaux, les traités, les textes des lois concernant le commerce ou la population, tous les textes concernant les réformes administratives, pour l’essentiel de la période du Roi Rama V.

Les autres documents concernant lers personnages importants du royaume, leur correspondance depuis l’époque la plus ancienne, la narration de leurs rencontres ou de leurs voyages. Ainsi, une correspondance royale de la reine en place en 1907 nous donne une vision de l’histoire thaïe à l’époque des Rathanakosin.


Les documents qui ne constituent pas des preuves


Ce sont les portraits ou statues, les films, les chants traditionnels et les pièces de théâtre. (5)

 

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Voilà bien en quelques dizaines de lignes analysées pertinemment, la manière dont on doit étudier l’histoire. Les petits Thaïs ne sont peut-être pas toujours béats et bélants comme nous aurions parfois tendance à le penser !


Nous aurons toutefois, au hasard de traductions ultérieures correspondant à des périodes « sensibles », l’occasion de constater après Pascal que «  Vérité en deçà des Pyrénées erreur,  au-delà » (6) ou encore ce que Balzac fait dire à Gobzec en 1830 « Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j'en ai dû changer, à chaque latitude. Ce que l'Europe admire, l'Asie le punit, ce qui est un vice à Paris est une nécessité quand on a passé les Açores. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions qui se modifient suivant les climats. » (7)

 

 

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 Notes

 

(1) « Oui, l’instruction civique donnée dans nos écoles sera désormais morale et civique . Et qu’entend-on par civique ? Le voici. Le maître ne dira plus aux enfants qu’ils sont des sujets et que tout pouvoir découlant de Dieu quand ils obéissent à un roi ou à César d’aventure, c’est à Dieu même qu’ils obéissent ... Ils apprendront, ces enfants, ce que jamais nos curés ne leur ont appris : c’est à savoir que la loi française, celle qui date de la Révolution, n’établit aucune distinction entre les citoyens, à quelque culte qu’ils appartiennent ...Nous supplions seulement nos excellents instituteurs d’insister sur ce point, c’est que la propriété de l’état est une propriété, ce qui appartient à tous apprtient à chacun ... Qu’ils fassent couler dans l’esprit de leurs élvèves qu’aujourd’hui, la loi est tout, que les hommes ne sont rien, qu’il ne faut obéir qu’à elle, que qui la respecvte est un citoyen, que qui lui désobéit est un factieux, qu’avec la loi fondée sur le libre consentement du peule, la nation est maître de son sort .... » in « Réveil du midi » du 22 juin 1881.


(2) ประวัติศาสตร็ฃ์ ชั้นประถมศึกษาปีที่ ๖ ISBN 9786162512737 année 2554 (2011)


(3) Ce fascicule ne concerne, avons-nous dit, que l’histoire depuis le début de la dynastie actuelle. Ne nous étonnons-donc pas qu’il ne fasse pas de référence à la fameuse stèle de Ramakhamhaeng.


(4) Voilà bien une distinction ignorée à ce jour de la quasi-totalité des historiens « professionnels » (sauf une .... à notre connaissance tout au moins) entre deux sources écrites, les « annales » (phongsaodan พงสาวดาร), ces fameuses annales, (« Les annales nous apprennent que.. », « nous savons par la lecture des annales que... ») et les « chroniques » (tamnan ตำนาน). Il nous semble pouvoir traduire ce mot par « chroniques légendaires » ?

Nous en trouvons toutefois une analyse assez fine sous la seule plume de Madame Rita BERNARDES DE CARVALHO


large rita.bernardes de carvalho

 

(« La présence portugaise à Ayuthaya (Siam) au XIVème et XVIIème siècle », Publication de l’école pratique des hautes études, Mémoire de master, 2006 et disponible sur son blog  http://rbcarvalho.pt.vc/). Pour cette très érudite historienne portugaise, les « tamnan » « basent leur narration sur des événements mythologiques voire cosmogoniques influencés par la doctrine bouddhique », les « phongsaodan » « privilégient le point de vue dynastique ». Elle a naturellement eu en mains le travail de Cushman dont elle dit « L’importance des chroniques pour notre sujet est due au fait qu’elles constituent les seuls sources traduites du siamois auxquelles nous ayons accés. Néanmoins, les limites de cet ouvrage sont évidentes si l’on s’attache à analyser la vie quotidienne. A part les rituels religieux et quelques festivités (tel le couronnement d’un nouveau roi), on ne dispose pas d’autres sources d’information sur le mode de vie thaï dans les chroniques ».


Une comparaison qui en vaut une autre, « la chanson de Roland » qui est un glissement de l’histoire à la légende.  


roland

 

« Pourquoi chanter Roland s'il n'y a pas de Roland ? » aurait dit Jean-sans-terre à ses troupes qui chantaient avant un combat la chanson du preux chevalier. Ce à quoi l’un de ses barons lui répondit férocement : « il y aurait encore des Roland s'il y avait des Charlemagne ». Et « Les chroniques de Joinville », historiques mais conditionnées par la noblesse de l’auteur et son admiration pour Saint Louis, dans le cadre d’une politique capétienne utilisant au mieux l’image du roi mort en croisade donné en modèle à ses successeurs.


Il nous a fallu tomber sur un livre d’histoire pour gosse pour trouver cette distinction que l’on ne trouve pratiquement nulle par ailleurs chez les historiens occidentaux si ce n’est chez notre historienne portugaise. Nous avons un bon inventaire de ces « légendes » traduites en thaï contemporain sur le site thaï (évidemment) http://www.tumnandd.com/category/ตำนานเรืองเล่าไทย


Les petits thaïs n’ont pas le sens critique ? On leur dit tout de même « ......Elles doivent être utilisées avec circonspection et l’on se doit de les examiner attentivement comme d'ailleurs tous les éléments de preuve ».


(5) Voir évidemment notre article sur le film « la légende de Suriyothaï » et d’autres qui suivront, sur des reconstitutions historiques à grand spectacle qui sont à l’histoire ce que les romans de Dumas sont aussi à l’histoire ! (« Yamada, le samouraï d’Ayuthaya », les héroïques combattants du petit village de « Bang Rajan », «  The king maker » « La légende du Roi Naresuan » - « tamnan » dans le titre thaï du film, un « thriller », « Garuda » - et d’autres !) Ne parlons pas des portraits ou de la statuaire, c’est la légende (encore) qui attribue à Charlemagne une « barbe fleurie » alors qu’il était - paraît-il – imberbe !


charlemagne

 

Nous essayons d’illustrer au mieux nos articles, mais ne conférez pas à la statuaire un reflet de la vérité !

(6) Pensées de Blaise Pascal (1re partie, chap. De la justice. Coutumes et préjugés) : « Vérité au deçà  des Pyrénées, erreur au delà ».


(7) Gobseck, exposant sa philosophie à l'avoué Derville, dans les « Scènes de la vie privée. »

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30 juillet 2012 1 30 /07 /juillet /2012 03:05

« Thaïlande, Aux origines d’une crise »,

Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC)

 

Ce numéro m’a permis de mieux comprendre la crise profonde que traverse la Thaïlande en rappelant que derrière le « combat » entre les « rouges » et les « jaunes » ou plus récemment, les « événements sanglants « d'avril et l’occupation du centre économique et commercial de la capitale se profilait une «révolution  politique et sociale » qui remettait en cause fondamentalement le pouvoir politique et économique mis en place par les élites urbaines depuis les années 60 et « habillé » par l'idéologie du Thaïness, qui définit ce qui est thaïlandais et ce qui ne l’est pas.


manif-rougessIl m’a aussi permis de mieux comprendre comment Thaksin (et parfois malgré lui) et « l’ère Thaksin » avaient contribué à rendre obsolète ce verrou idéologique qui imposait le silence aux « paysans » du Nord et du Nord-Est et aider à leur prise de conscience de leur force politique et de leur désir légitime de participer au « pouvoir », de mieux bénéficier de la croissance et de ne plus être considérés comme des citoyens de seconde zone ou seulement un vivier de voix faciles à acheter.


Ce carnet décrit également la multiplicité des forces en présence
, l’Armée avec ses luttes internes, le gouvernement et ses coalitions , le Conseil du Roi... et de la Reine, les différents réseaux, cercles du pouvoir, partis, qui se forment et se recomposent, les alliances qui se font et se défont, les quatre groupes du PAD (jaunes), les courants à l’intérieur des « rouges », les trois tendances des classes moyennes (écolo, sociétés caritatives et royales et « l’Assemblée des Pauvres », les potentats locaux, etc... qui ne font qu’ajouter de la difficulté à comprendre ce qui se joue.


Par contre la lecture du tableau des principaux groupes ethnolinguistiques (p.22) et ce que représente le Thaïness sont essentiels pour appréhender la nouvelle «situation ».


La Thaïlande compte de nombreux peuples
, ce que semblent oublier parfois les Thaïs Siamois du Centre, qui ne représentent que 40 % de la population, mais qui ont su imposer leur norme linguistique à l'ensemble du territoire, ainsi que leur idéologie, la Thaïness, qui les présentent comme les vrais Thaïs, et considèrent les autres comme des « cadets »  voire des citoyens de seconde zone (paysans, pauvres, non éduqués, « noirs » de peau…). Comme les Isans par exemple qui ont une autre langue et qui représentent quand même 31 % de la population, voire les Muangs (ou Yuans) des zones montagneuses du Nord, ((10 %)  (On n'oublie pas les Thaïs du sud, les Pak Tai, 10 %, et les sino-thaïs...).


Mais ce qui m’a étonné est que seulement 10% env. parlent les deux langues  et que de nombreux dialectes coexistent aussi. La compréhension demeure donc difficile.

On comprend donc pourquoi les élites siamoises ont dû imposer leur langue et leur idéologie, la Thaïness (avec les 3 piliers : roi, bouddhisme, nation) pour « unifier » le Pays et légitimer leur pouvoir.


5-ramakienbLa Thaïness

Je vous renvoie à l'article d’Ollivier et de Narumon Hinshiranan Arunotai pour saisir la nature ambiguë de ce concept et pourtant nécessaire pour comprendre le caractère «révolutionnaire» de ce qui se joue aujourd'hui. La Thaïness a servi aux «aristocrates» et aux élites urbaines des Thaïs siamois à construire « l’unité » de la Nation thaïe et à légitimer leur pouvoir sur le dos des identités régionales, que l’on considérait comme « cadettes » dans le meilleur des cas mais le plus souvent inférieures, incultes, « paysannes »… Encore aujourd’hui, à Bangkok un Isan est perçu comme un « paysan » rustre et inculte. En 2009 le dirigeant des jaunes, Sondhi Limthongkul « proposait de restreindre le droit de vote aux personnes éduquées, excluant ainsi la masse paysanne ».


La Thaïness a d’autant plus « fonctionné » qu’elle s’appuyait sur le caractère «sacré» du roi, le bouddhisme, et les médias.


Tout le monde a observé le respect dû au Roi (des photos partout, l’hymne et la photo du roi au début des séances de cinéma, les émissions quotidiennes médiatiques sur ses talents et ses bienfaits, le Roi est un Exemple pour tous.) Toutefois pour aider les gens à en mieux comprendre la « sacralité », le gouvernement multiplie les arrestations et fermetures de sites internet, la censure des opposants au nom du crime de « lèse majesté».

 
bouddhaLe bouddhisme joue, bien sûr, un facteur d’unité pour 90 % des Thaïs et un rôle fondamental pour donner une forme aux croyances et aux particularismes locaux (on a tous remarqué la croyance aux esprits, aux Pi, ou bien que nos femmes croient souvent «aveuglément » aux « voyances » de certains moines, pire leurs conseils avec les tabous alimentaires pour soigner des maladies parfois courantes).


Et les médias présentent l'exemple de la population urbaine comme un modèle à suivre, un modèle de vie idéale, « supérieur ». La théâtralité des cérémonies royales, les films et séries télévisées rendent « naturels » cette vision idéologique. La Thaïness a donc joué un rôle fondamental dans la création de la Nation thaïlandaise, dans l’« unité ? » du pays. Elle assurait aussi le pouvoir politique, économique et culturel aux mêmes, mais rejetait de l’Histoire 60% de la population.

 
Thaksin
L'arrivée au pouvoir de Thaksin comme 1er ministre en janvier 2006 va bouleverser l’échiquier politique et social, mieux, délégitimer la Thaïness et remettre en cause les pouvoirs installés. Il ne s agit pas ici de juger la fortune colossale acquise, ni des moyens qu’il a dû employer pour l’acquérir, mais des effets de ses actions, contre la hiérarchie installée depuis des lustres (certains ont même vu une remise en cause du pouvoir royal), et pour la fierté retrouvée du peuple du Nord et du Nord-Est. Son action reconnue (remboursement du FMI, reprise en main des jeunes, lutte contre la drogue, accessibilité aux soins, gel des dettes, prix soutenu du riz, certains médias enfin favorables, majorité au Parlement…) leur permettait d’oser enfin aborder des questions taboues, de briser le consensus, de prendre en main leur « destinée », de prendre leur « revanche », ou plus simplement de ne plus accepter qu’on leur confisque leurs « votes ».


chemies-rougesLe coup d’ Etat militaire du 19 septembre 2006, la victoire aux élections législatives du 23 décembre 2007 par les pro Thaksin, puis les démissions « forcées » des 1ers ministres Samak et de Somchaï, avec les manifestations du PAD (les «jaunes») et la prise des aéroports de Suvarnabhumi et DonMuang et plus la dissolution de trois partis politiques du 2 décembre 2008 et la chute du gouvernement, avec la prise du pouvoir le 15 décembre par Abhisit grâce à un jeu d Alliance… 


Les 86 morts lors des affrontements de mi-mars /mai, l’assassinat du général Seh Daeng, le couvre-feu, la liste noire de 125 personnes du CRES, l’arrestation des principaux leaders rouges, la répression des sites internet jugés pro-rouge, le mandat d' « arrêt pour terrorisme contre Thaksin… risquent de « retarder » la tenue de prochaines élections.

Mais ce que beaucoup n’ont pas encore vu, c’est qu’on est en train d’assister à une véritable « révolution » politique, culturelle et sociale, qui a brisé le consensus, la Thaïness, le statut-quo... et dont on a du mal à prévoir les bouleversements.


Une nouvelle Thaïlande est en train de naître … qui ne pourra plus ignorer les peuples du Nord, du Nord-Est et du Sud .

 

 


 

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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 03:01

 

PORTRAITKukrit Pramoj (1911-1995) est une institution en Thaïlande.

Prince, descendant direct du roi Rama II (1809-1824), ancien premier ministre (1976), frère cadet d’un autre ancien premier ministre, fondateur de parti politique, de banque,  d’un journal, d’un magazine, professeur, danseur, acteur, économiste ……….et auteur de plus de 30 livres … et de son livre le plus célèbre Plusieurs vies*.

 

Nous ne manquerons pas de vous présenter sa biographie  exceptionnelle ultérieurement, mais il s’agit aujourd’hui  de proposer notre lecture, « notre pacte de lecture »,  qui est de savoir ce que ce livre peut nous apprendre sur la société thaïlandaise d’hier (et d’aujourd’hui ?), tout en sachant évidemment qu’un livre littéraire ne se réduit pas à cette fonction.

La préface de S. A. R. la princesse Maha Chakri Sirindhorn nous invite également à « aimer ce beau livre de Kukrit et à travers lui, la culture et les valeurs de la Thaïlande ».


princesse

 

Certes l’épilogue de Kukrit propose son « intention » :


« Plusieurs vies… plusieurs vies de gens venus d’horizon divers, différents par l’âge, le sexe, la profession, se sont achevés par une noyade au même moment. Qui peut décider quelle action de leur existence passée a eu cette conséquence ?

 

Pour nous tous, c’est notre karma qui définit notre naissance, règle notre vie et nous conduit à la fin. Mais quelle sorte de karma a pu conduire à la mort tous ces gens en même temps ? »

 

karma

 

Et il va raconter l’histoire de onze destins très différents,  de l’enfance à la mort, où les personnages évoqueront la loi du karma pour essayer de comprendre leur situation, heureuse ou le plus souvent malheureuse, mais aussi s’interrogeront, en vain, avec le narrateur,  sur  les raisons qui leur ont fait vivre « cette vie-là », pour aboutir à « cette mort- là ».


Certes la loi est la même pour tous, mais la mort n’a pas la même signification. Elle est, nous dit-il, « dans certains cas la punition d’un mauvais karma, dans d’autres  la récompense pour un noble karma, dans d’autres encore la solution des problèmes ou enfin le remède qui soigne la plaie que plus rien ne peut soigner ».

 

Certes la loi est la même pour tous, mais on ne sait pas comment elle fonctionne. Ou plutôt, on sait qu’il faut accomplir des bonnes actions, acquérir des « mérites », respecter les préceptes du temple, éviter le mal, mais on ne sait pas comment se  fait « l’addition ». On est « responsable »  de son karma mais on vit à « l’aveugle », sans aucune  garantie en cette vie, ni pour le futur. Certains  de nos personnages ont une vie exemplaire, « vertueuse », mais le malheur s’abat sur eux. On invoque souvent le karma mais on ne connait jamais la faute (ou les fautes ou le mauvais karma de la vie précédente) qui est responsable  des malheurs présents.

 

Bref, « Plusieurs vies » peuvent être lues, comme nous le recommande Kukrit, comme une interrogation sur le karma, sa loi, son fonctionnement,  la signification de la mort et le sens de la vie. Mais le livre est aussi un magnifique témoignage sur la société thaïlandaise des années 50 (uniquement ?).

 

On peut lire l’histoire de ses onze personnages qui ont en commun de voir une « situation » et/ou un événement changer leur vie et finir noyés le même jour  à bord d’un bateau qui va chavirer.

 

1/ Nous avons une situation initiale.

 

Chaque histoire commence non pas tant par une introduction en italiques que par un « incipit » (de une ou plusieurs phrases) qui inscrit un « horizon d’attente »plus ou moins explicite. Ainsi par exemple pour « Linchong » : « Linchong avait souvent réfléchi au karma et à ses conséquences ; même en examinant attentivement son passé, elle ne voyait pas quelles fautes elle avait pu commettre pour mériter tant de souffrances sur la fin de sa vie ». Notre curiosité « éveillée »  se demande ce qui est arrivé, quelle souffrance a pu vivre Linchong. Pour « Le prince Lek » : « Le prince Lek n’avait pas, comme les autres membres de la famille, un majestueux prénom royal. C’est qu’au moment de sa naissance ...» ; on se doute que l’histoire aura à faire avec ce titre, et qu’un événement aura  lieu qui  modifiera sa vie.  

 

Ensuite chaque personnage sera présenté  dans sa famille, son cadre de vie, son milieu, avec parfois une idée de l’éducation reçue. Kukrit a tenu à choisir les milieux et les situations les plus divers voire opposés :

 

- paysan, commerçant, famille princière, concubine, médecin, militaire, fonctionnaire, épicier, commerçant,  employé de bureau, chef de village, artiste, écrivain, fille de bar, bandit …

- homme/ femme

- pauvre/ riche

- aimé/ haï des parents/abandonné à la naissance

- absence du père / mère seule/ parents aimant

- Référence au bon ou au mauvais karma.

 

La situation initiale nous présente donc de nombreux milieux, avec toutefois quelques signes distinctifs qui indiquent une société hiérarchisée (titre, anobli, grade, riche/pauvre).

Mais certains sont aimés des parents,  voire surprotégés (il est écrit qu’ils satisfaisaient tous leurs désirs), d’autres n’ont pas connu leur père (Loï, Phanni, Le Prince Lek, Lamom,) ou ont un père défaillant (ivrogne comme Nori). Les enfants sont vus par certains parents comme une bénédiction (Loï, Sem, Linchong, Throngpoï) ((et peuvent louer leur karma) ou sont bien élevés comme ceux de leur condition (Lek, Phöl, Nori, Chan, Saeng), d’autres sont rejetés, certains  explicitement  pour leur mauvais karma (Phanni, Lamom).


On se doute que, quelle que soit cette situation, tous vont connaître un élément « perturbateur » qui va modifier leur vie. Bon ? Mauvais karma ?


2/ L’élément « perturbateur » qui va modifier la vie des personnages, et les  épreuves.

Beaucoup de nos personnages vont prendre conscience d’une différence souvent dès leur enfance ou lors d’un événement qui sera décisif pour eux, et changera leur vie. Une étape dans leur karma ?


Ainsi :

Loï, l’amoral, dont « la vie des autres n’avait aucune signification » découvre à l’armée sa passion des armes à feu.

 

armes

 

La rencontre d’un copain d’armée lui fera rencontrer un redoutable bandit, et devenir lui-même un malfaiteur assassin.

Sem, de bonne famille, lors de sa retraite de bonze, que doivent accomplir tous les jeunes gens, au moins une fois dans leur vie, découvre sa vocation de bonze au grand dam de sa mère. Il devient un bonze réputé.

 

bonze


Phanni, enfant de mauvais karma pour sa mère, est vendue à 9 ans comme esclave domestique à une riche famille. Ensuite elle est vendue, par une amie ( ? ) » à un bordel et deviendra prostituée. 

 

esclavage


Le prince Lek, de par son titre, ne peut vivre comme les autres et être heureux, malgré sa pauvreté et sa volonté de vivre simplement.

Phôl, se sait différent des autres enfants paysans et « aimait s’exprimer, chanter, danser ». La venue d’une troupe réputée de Yikaï changera sa vie. Et il les suivra pour devenir un grand acteur.


acteur


Lamon, se sent aussi différente. D’une part parce qu’elle n’éprouve pas le moindre amour pour sa mère et d’autre part parce que celle-ci la contraint à ne pas fréquenter et jouer avec les autres enfants du fait du titre de noblesse de son « luang » de père fonctionnaire décédé (Luang : titre de noblesse conféré par le Roi à certains fonctionnaires de moyenne importance).

Nori, en milieu paysan  a un père ivrogne aimant lire. Il sera passionné par la lecture dès la jeune enfance. Il ne sort pas et ne va pas jouer aux champs comme les autres enfants. Il est envoyé au lycée d’Ayutthaya. Il revient ensuite au village avec le prestige de celui qui a fait des études et qui est dispensé des travaux des champs. Il partira travailler à Bangkok tenter sa chance. Il deviendra un écrivain … alcoolique (malgré le serment donné à sa mère de ne pas boire comme son père).

 

alcoolique

Linchong est exemplaire. Fille unique, famille aisée, aimée de ses parents qui satisfont tous ses désirs. Elle est de plus « vertueuse » (bonnes actions, pureté de paroles, de corps et de l’esprit). Trouve un bon mari (travailleur, ne bois pas, ne joue pas). Mais, elle a du mal à être enceinte. Elle y parvient après force pèlerinages, dons, offrandes, visites de temples réputés. Et sa vie bascule. Son mari perd la vie en pêchant et son fils est « anormal ». Elle va subir avec son fils les moqueries, les insultes des enfants et des gens du village. Elle va se battre néanmoins et consulter de nombreux médecins, guérisseurs … en vain.

Chan est un « enfant des champs ». Le narrateur insiste pour bien montrer qu’il a le même statut que les autres enfants : même éducation, mêmes prescriptions, même travail.  La conscription de 2 ans va changer sa vie.  Il va se ré-enrôler et acquérir un nouveau statut. Il sera officier et prendra sa retraite avec le grade de lieutenant-colonel. Il découvre sa maigre retraite, que son grade est alors un handicap qui ne lui permet pas  de retrouver un petit travail.  A la mort de sa femme,  Il revient au village, croyant bénéficier du prestige de son grade, pour constater, qu’il est redevenu « le Chan », le « paysan » qu’il fut autrefois.


paysan thai


Thongproï, à l’inverse de tous les autres personnages, ne va pas rencontrer un événement qui va changer sa vie. Elle est née « sous une bonne étoile », choyée, comblée par ses parents, qui sont persuadés que leur richesse provient de son bon karma. « Si Proï le veut, il faut lui donner ». C’est de plus la plus belle fille du village, mais « aucun prétendant du village se sent digne et capable de soutenir son niveau de vie ». Elle sera envoyée à Bangkok chez un cousin haut fonctionnaire afin de suivre ses études. Mais malgré la vie trépidante  qu’elle mène, elle « s’ennuie » et ne trouvait « pas de sens à cette vie ». Le retour dans sa famille, un bon mari attentionné et aux petits soins avec elle (« elle obtenait tout ce qu’elle voulait »), la laissera sans désir, sans but dans la vie. « Thongproï était lasse de tout, elle ne  voulait plus rien ». Elle se laissa couler…

Le docteur Sareng, vit avec son père médecin traditionnel. Il est passionné par le métier et étudie dès l’enfance avec son père les plantes, les traités. Il accompagne ensuite son père dans les consultations, poursuit inlassablement sa formation, lit les nouveaux traités, recherche, analyse, mais Saeng a un problème : il ne peut accepter la mort : « il ne considérait pas la mort comme faisant partie du karma ». Malgré les conseils, les injonctions du père le suppliant d’accepter la mort, il s’obstinera dans ce combat sans issue, jusqu’au jour où il attrapera la lèpre. Il changera alors son attitude vis-à-vis de la mort. Elle n’était plus son ennemi. Il la désirait.


3/Le sens donné à  la situation finale ?


Chaque personnage perd donc la vie dans le même bateau qui va chavirer. L’auteur choisit alors de finir la nouvelle par une réflexion interrogative ou  un commentaire en majuscules prononcés par des témoins du drame sur le karma et le sens de cette mort. (d’une ½ à ¾ de pages) (Cf. en note des extraits***).


Un regret pour Chao Loï, qui n’a pas su saisir sa chance. Une mort heureuse pour le révérend Sem, enfin « libéré » du cancer. Une mort injuste pour Phanni  qui ne peut enfin avoir sa vengeance et profiter d’un  « riche » mariage. Un regret aussi pour le prince Lek dont le titre aurait pu ENFIN mériter des égards dans la mort. Une interrogation sur le sens de la mort de l’acteur Phöl, lui qui avait toujours donné du plaisir et n’avait jamais fait le mal. L’incertitude sur Lamom qui a certes étouffé sa mère mais qui l’avait fait tant souffrir. Un espoir, une nouvelle chance stoppée par la mort pour l’écrivain alcoolique Nori. Une plainte et une interrogation encore sur le sens de la mort de Linchong, de cette mère vertueuse noyée avec son fils « anormal ». L’effort inutile du paysan  Chan devenu lieutenant-colonel mais qui est encore vu comme un paysan lors de sa mort. La mort désirée par Thongproï, la fille aimée et choyée par ses parents et son mari, mais qui  ne trouve aucun sens à sa vie. La révélation enfin heureuse de la mort par le docteur Saeng qui l’avait prise toute sa vie pour son ennemie.


Bref, la démonstration que la mort a un sens différent pour chacun, selon la vie vécue et le karma.


4/ Une vision de la Thaïlande et des Thaïlandais.


Au-delà de l’intérêt  littéraire ressenti, du plaisir esthétique éprouvé, ces 11 nouvelles permettent aussi de distinguer une certaine idée de la Thaïlande.

  • Une religion commune, avec ses « superstitions ».

Il n’est pas sûr, comme l’estiment les traducteurs, que Kukrit ne présente ici que « le témoignage social d’une époque révolue ».

Nous venons de voir, que Kukrit a écrit sur le karma, une croyance fondamentale du bouddhisme, commune dit-il, à tous les Thaïlandais : « Pour nous tous, c’est notre karma qui définit notre naissance, règle nos vies et nous conduit à la fin. Mais quelle sorte de karma a pu conduire à la mort tous ces gens en même temps ? »

La nouvelle « Le Révérend Sem » nous plonge  dans le bouddhisme, la vie d’un bonze dans un temple,  ses valeurs (La découverte par le jeune Sem de la compassion , du respect de la vie, le sens du partage, l’évitement des « plaisirs destructeurs comme l’alcool, les femmes, ou le jeu »), le rite de l’ordination,  le « travail » sur soi, les « péchés » à éviter,  la nécessité et les difficultés de la méditation, la recherche de la « sainteté ».


bouddhisme


Elle montre aussi la croyance aux pouvoirs magiques (invisibilité, invulnérable, voler dans les airs) que pensent  acquérir certains bonzes, et la croyance (qu’a toujours le peuple thaïlandais  aujourd’hui) que  l’acquisition des objets consacrés, des amulettes, des talismans, des incantations protégera, donnera chance ou guérira, comme nous le  verrons aussi dans l’histoire de « Linchong ».

Linchong n’ayant pas réussi à guérir  son enfant anormal après avoir consulté les médecins réputés, va mourir en allant à la rencontre « d’un bonze, guérisseur réputé dans la province de Nonthaburi, qui disposait d’une eau consacrée et connaissait des incantations susceptibles de guérir toutes sortes de maladies » (p. 259).


On peut voir aussi la croyance à la prédestination des noms donnés par les parents. Ainsi pour les noms des principaux personnages  comme Loï, Sem, Phôl, Lamom, Nori, Linchong, Chan, Thongproï, Saeng, dont les traducteurs nous donnent la signification en note.

  • Une Histoire commune

Nous  avons suffisamment montré dans ce blog la force idéologique de la Thaïness et de l’Histoire « officielle » enseignée à tous dès  l’école primaire, pour ne pas constater ici son efficacité chez les élèves. Nori, assis devant le temple Phra Mongkhonbophit de la vieille cité d’ Ayuddhaya, rêve au roman national : « il laissait son esprit vagabonder au fil des événements dont il avait lu et relu le récit. Avec son cœur et ses émotions, il voyait les chroniques d’Ayuddhaya, dont il se sentait comme le dépositaire, se dérouler tout près de lui … Le rêve grandiose et plein d’espoir du roi U-thong qui avait construit la cité … le combat des princes Aï Phraya  et Yi Phraya sur leurs éléphants devant le temple de Mahathat tout proche  le rebelle Thammathian s’avançant avec son armée vers le palais royal, et de plus en plus près, le bruit des fusils, la chute de Thammathian de l’encolure de son éléphant, la panique du peuple et de l’armée s’enfuyant de tous côtés, tout cela Nori le voyait aussi clairement que s’il avait été là présent sur place. » (pp.208-209)

  • Une société très hiérarchisée.

Nous avons déjà maintes fois  présenté le modèle d’organisation hiérarchisé politico-religieux de la société thaïlandaise, connu sous le nom de muang, indiquant même qu’il était un élément fondamental de l’identité thaïe. Une clé essentielle, disions-nous,  reconnue par tous, pertinente depuis l’origine jusqu’ à nos jours, couvrant tous les Territoires des Taï, pour comprendre leur identité, leur organisation territoriale, politique et religieuse. (Cf. par exemple articles 14 et 15 http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-le-muang-selon-michel-bruneau-99865623.html).


Aussi, nous ne sommes étonnés de retrouver dans les nouvelles, diverses manifestations de cette hiérarchisation, avec l’évocation d’une famille royale, l’importance, le respect et l’effet des titres à tous les niveaux de la société ( in Le prince Lek, Lamom par ex.).


prince


Kukrit en fait même le sujet d’une de ses nouvelles avec « Le prince Lek », mais de façon originale. Le titre ici, loin de donner privilèges, sera un obstacle permanent pour que le prince Lek puisse vivre simplement sa vie. 

Le prince Lek (lek : le petit)  est le fils d’une altesse royale et de la plus jeune des concubines. Mais son père décède avant sa naissance. Il ne sera donc ni déclaré, ni enregistré au Ministère de la maison du roi, mais « personne ne lui contesta jamais le titre de Prince ».

La nouvelle racontera comment son titre fera les tourments de sa vie et celle de sa mère.

Après les funérailles du Prince royal, ils doivent quitter le Palais et vivre désormais une vie modeste. Mais le titre, le rang impose en effet des obligations, une distance, un respect, une façon d’être, qui fera leur malheur.


Très tôt, il souffre de ne pouvoir jouer avec les enfants de l’école du temple. « Il était séparé d’eux. Comme par un mur, le mur de la naissance royale. » Le maître emploie la langue royale pour lui parler en lui donnant son titre de prince.

Sa mère est là pour lui rappeler les obligations du titre et s’interdit de se remarier. Et de fait, bien que de condition modeste, il se verra interdire des activités jugées peu digne de son titre, comme aller vendre des gâteaux avec sa mère, aider son oncle dans son commerce. Pire, il ne pourra pas épouser la fille d’un épicier qu’il aime. Ses parents découvrant son titre prendront leurs distances, malgré l’amitié passée partagée, et la « fiancée » se refusera. Il verra alors son titre comme « un monstre » (ce seront ses mots), qui aura fait souffrir sa mère toute sa vie et qui l’aura empêché de vivre comme il l’entendait (sauf pendant les dix dernières années 10 ans).


En effet, après des années de commis dans un ministère, où son titre le laisse « à la même place, jamais dérangé par personne », il croit pouvoir saisir la chance de sa vie  avec l’héritage de son oncle lui laissant une petite rizière.

Il va pouvoir pendant 10 ans vivre sereinement sa vie, dans l’anonymat. Ses qualités humaines et de travailleur lui vaudront même d’être élu chef du village ; jusqu’au jour où une visite d’un secrétaire général adjoint du Ministère à la sous-préfecture, un ancien collègue, ressuscitera le Prince : « Altesse ! depuis quand êtes-vous ici ! Oh, là, là, je n’ai pas eu d’audience avec vous depuis plus de vingt ans ! vous vous souvenez de moi ? je m’appelle Serm, et j’ai même travaillé avec votre altesse ! ». Lek avait compris. Son Altesse le prince Lek ne pouvait plus vivre au village. Il prendra peu après le bateau qui allait faire naufrage.


On verra deux autres titres, comme ceux de Phraya et de Luang, titres conférés par le Roi à certains hauts  fonctionnaires et de moindre importance. (précisés en note). Ainsi dans « Lamom», sa mère tient à rappeler à sa fille, le prestige du titre de son père décédé : « Si khun Luang, ton père, était encore en vie, tout serait différent. Je te raconte cela pour que tu saches que tu es une  enfant de bonne famille. Tu n’es pas comme les autres enfants du peuple qui courent dans le marché. Tu dois faire attention à te préserver, et éviter de les fréquenter ou de jouer avec eux, parce que tu es la fille d’un homme de qualité. » (p. 180). Dans la nouvelle «  Nori », on voit Nori envoyé chez un parent à Bangkok qui le recommande à un haut fonctionnaire qui a le titre de phraya. On aura une description de la vie luxueuse de ce milieu. (pp. 214-215).

  • Une société hiérarchisée donc où chaque « classe sociale »  a son champ d’action,  ses codes, ses valeurs.

Nous irons ainsi dans les milieux aisés, des militaires, des écrivains, des fonctionnaires, d’une troupe de Yikai, d’un temple, d’un bordel … mais surtout dans le milieu paysan.   

Le monde paysan est présent dans  quatre nouvelles, mais elles racontent en fait les moyens d’en sortir, par le crime organisé (Chao loï), le métier d’acteur de Yikaï (Phôl, le premier rôle), les études et le métier d’écrivain (Nori) et l’armée (Chan).

Le monde paysan est évoqué à travers les activités qu’il faut apprendre dès l’enfance :

Dans Chao Loï, Thoek lui  avait enseigné ce  qu’il faut savoir pour progresser  dans la vie (pêcher dans le trou des anguilles, piéger les oiseaux, pratiquer la vannerie, scier et raboter le bois). Les parents de Phôl étaient des paysans, qui « Sans être riches, ils avaient suffisamment de moyens pour élever toute leur famille, pourvu que les enfants assez grands pour travailler contribuent en participant à la culture du riz ou d’une autre façon ».  Phol enfant doit s’occuper des buffles. La mère va une ou deux fois par mois vendre ses poissons au marché de la ville. Nori quant à lui, ayant « fait des études »  est dispensé des travaux des champs.


Mais c’est surtout dans la nouvelle Chan, que Kukrit décrit « le monde » paysan en deux pages (pp. 261-262).


Les paysans vivent, pour lui, la même vie, la même situation : le même statut,  le même travail, la même morale « bouddhiste », la même éducation, la possibilité de suivre les cours à l’école du temple ….. et « la grande inquiétude, le jour de cette sélection pour le service militaire. »

Ainsi Chan, comme les autres enfants du village, doit aider les parents pour « prendre soin des buffles », la cueillette (les plantes au bord des champs), la pêche (les poissons dans le canal), et la « chasse »  qui améliorent l’ordinaire (poisson , légumes), participer au travail de la rizière (labours, semis, moisson). Et quand il n’avait plus de travail, pouvait aller à l’école du temple, et « parvenir » finalement à lire et écrire.


« Tout le monde dans le voisinage avait le même statut », recevait la même éducation.

Tous les parents enseignaient les préceptes traditionnels, les règles morales qui « existaient depuis des générations », les prescriptions (comme par exemple : ne pas mentir, convoiter la femme des autres, tricher, voler, détruire la vie, boire de l’alcool … ). Mais il est signalé que le père de Chan « buvait copieusement avec ses amis  quand il était en train ». Nous verrons dans d’autres nouvelles ce sérieux problème de l’alcool.

Mais au-delà de la morale diffusée, un bon mari est un mari travailleur, qui se comporte bien, ne boit pas et ne joue pas. C’est dire les fléaux qu’ils représentent.


On a dans ce milieu, à cette époque,  le respect des études. Nori, revenu au village, après ses études secondaires, n’a pas le droit de travailler aux champs.

 Il est à noter ici que curieusement, il manque le rituel bouddhiste qui accompagne toutes les activités du monde paysan.

Mais, bien sûr, comme nous l’avons vu, la plupart de nos héros se sentira différent, et vivra une « aventure « en dehors de son milieu. Mais beaucoup y reviendront à la fin de leur vie. La famille est l’alpha et l’oméga.

  • Le rôle de la famille****. 

Chacun de nos héros est présenté dans l’enfance, parmi sa famille, d’origine ou « adoptive ».

Certes les situations sont multiples, dramatiques parfois, les milieux différents, mais on peut identifier des  valeurs communes. (Chao Loï tue sa mère adoptive et Lamom étouffe sa mère).

  • Quatre (sur 11) ne connaissent pas leur père et un, a un père défaillant (paresse et ivrognerie). La mère (9 sur 11) est exemplaire, travailleuse, responsable de la famille)
  • Neuf, comme  nous venons de le voir dans le monde paysan, transmettent  les valeurs et morale  de leur classe sociale, même si leurs enfants  vont tenter un parcours différent. Deux, comme la mère de Phanni, de Lamom faillissent à leur rôle parental. (Phanni est vendue à 9 ans, et Lamom devient une esclave domestique, maltraitée et humiliée).
  • Mais certains vont choisir une morale différente (Chao Loï assassin et fier de l’être, Sem choqué par le comportement des riches, Nori (paysan) devenu un écrivain alcoolique, malgré le serment donné à sa mère).
  • On voit qu’on peut sortir de son milieu par  le temple (Sem), les études (Nori), l’armée (Nori), une troupe  d’artistes ( Phôl). Mais certains, après un coup dur ou vieillissant, vont revenir au village, sachant  qu’ils peuvent compter sur la famille qui les accueillera. (Phôl, Nori, Chan).
  • Donc des valeurs de solidarité familiale jouent dans tous les milieux. il y a toujours un membre de la famille en ville par exemple  pour accueillir, héberger et aider.

 

Au fil de la lecture, chacun pourra donc discerner une certaine vision de la Thaïlande. S. A. R. la princesse Maha Chakri Sirindhorn, elle-même" y a vu la culture et les valeurs de la Thaïlande ».


livre


Kukrit nous en livre déjà sa propre vision. 

  • Le titre du livre « Plusieurs vies »  indique déjà une Thaïlande multiple, variée, de différents milieux, de la ville et de la campagne, riches et pauvres … « de gens venus d’horizon divers, différents par l’âge, le sexe, la profession » .,. qui ne vont pas avoir la même vie.
  • Mais une religion (jamais nommée), une foi, une  loi commune, une croyance au karma, qui donne sens à leur vie et à leur vie future, leur dicte leur conduite,  les actes méritoires à accomplir, les mauvaises actions à éviter.

L’ épilogue (1p.1/2) est explicite, (nous l’avons déjà dit maintes fois) : « Pour nous tous, c’est notre karma qui définit notre naissance, règle notre vie et nous conduit à la fin ».

  • Avec une croyance aux pouvoirs magiques, aux  esprits, aux amulettes (Cf. le révérend Sem et Linchong par ex.)
  • Mais une Thaïlande « réelle » avec une hiérarchie, ses riches et ses pauvres, ses princes et ses paysans, avec ses drames familiaux, ses crimes (la bande de Sua Prunag, deux meurtres effectués par 2 personnages), ses ignominies (la mère qui vend sa fille), ses fléaux (l’alcoolisme souvent évoqué et le jeu)…

Une Thaïlande « réelle », avec son Histoire partagée (Cf. Nori), le respect de la hiérarchie, le rôle essentiel de la famille dans la transmission des valeurs religieuses, des prescriptions morales, et des valeurs traditionnelles et sociales  (un bon mari est travailleur, se comporte bien, ne boit pas et ne joue pas). La famille traditionnelle qui aime, éduque, aide son enfant. La famille solidaire qui aide ceux qui veulent la quitter (Cf. le rôle d’un membre de la famille installé à la ville) et accueille ceux qui sont partis. Mais aussi la famille défaillante, avec les pères absents et/ou alcooliques, les femmes seules, les mères indignes (deux nouvelles).

  • Une Thaïlande qui n’est pas figée. Quatre personnages (sur 11) vont sortir de leur milieu, et devenir bonze, militaire, écrivain, et acteur de Yitaï.
  • Une Thaïlande qui est en train de changer. On voit apparaître la radio, la médecine moderne. Nous sommes en 1951.

Peut-on dire que cette « Thaïlande » est révolue ?

A vous de le dire et de vérifier en (re)lisant ce livre dont on comprend le succès.

 

Nota. Qu’il nous soit permis de remercier les traducteurs Wilawan et Christian Pellaumail pour leur beau travail.

 

 timbres

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Notes et références.

 

*Langues et Mondes, l’Asiathèque, 2003. Pour la traduction en français de Wilawan et Christian Pellaumail. Préface de S. A. R. la princesse Maha Chakri Sirindhorn.

 

Ecrit en 1951, a été publié en 1954.

 

Read more: http://www.answers.com/topic/kukrit-pramoj#ixzz1yIcWlzB4

 

**Situation initiale :

-          Ainsi Chao Loï abandonné dans une jarre, trouvé et adopté par la vieille Prim (mari décédé, a déjà en charge un neveu de 9 ans)) qui vend des légumes et fruits dans un marché. Sa présence est vue comme une chance pour son commerce par Prim.

-          Le révérend Sem, naquit dans une famille riche. Ses parents font tout pour satisfaire ses désirs.

-          Phanni, née dans une famille pauvre, vue comme une « enfant de mauvais karma » par sa mère (ne  sait rien sur son père).

-          Le Prince Lek, naissance princière, mais  le petit dernier, le « petit prince » est d’entrée distingué de ses frères et sœurs  qui ont reçu » un prénom royal approprié ». Sa mère plus jeune concubine du Palais. N’a pas connu son S. A. R. de père, décédé pendant la grossesse de sa mère.

-          Phôl le premier rôle.  Famille de paysans, « sans être riches, ils avaient suffisamment de moyens pour élever les enfants, pourvu que les enfants assez grands pour travailler contribuent en participant à la culture du riz ».

-          Lamom. La 1ère phrase : « Aussi loin qu’elle remontait dans ses souvenirs, Lamom n’avait aucune image du visage de son père. » (père anobli dans sa fonction et avait gagné le titre de « Luang »,comme chef de bureau d’état civil de l’arrondissement. » Mort avant sa naissance. Aucun amour de sa mère. Esclave ménagère de sa mère, qui la culpabilise à tout instant.

-          Nori, fils cadet d’une famille aisée ; le père « ivrogne » ne fait rien et laisse sa femme gagner seule la vie de la famille. 

-          Linchong. Dès la 1 ère phrase « avait souvent réfléchi au karma …elle ne voyait pas quelles fautes elle avait pu commettre pour mériter tant de souffrances sur la fin de sa vie ». […] « Le sparents élévèrent cette fille unique avec un amour et uen sollicitude extrême, satisfaisant le moindre de sesdésirs ; mais en même temps sa mère lui inculqua la nécessité de toujours se conduire d’une façon vertueuse ». Ce qu’elle fit bien volontiers.

-          Chan. L’ainé de trois enfants. Famille de paysans. « L’enfance et l’adolescence de Chan furent semblables aux autres enfants du voisinage ». Même statut : aider les parents aux travaux des champs, , même éducation, même école du temple, apprend à lire et écrire.

-          Thongpoï. 1ére phrase : « avait conscience d’être née sous une bonne étoile et d’avoir eu beaucoup de chance. Elle ne se rappelait pas depuis son enfance souffert d’un manque quelconque, ni qu’un seul de ses désirs n’ait pas été exaucé ». Fille cadette d’une famille prospère de commerçants. Choyée par ses frères et soeurs et ses parents à qui ils attribuent la chance de la maison.

-          Le docteur Saeng.  1ère phrase : « Depuis qu’il avait l’âge de comprendre, Saeng pensait que la mort était son ennemi ». Son pére est un médecin réputé dans tout le canton. Il va le former depuis sa plus tendre enfance.

 

*** La fin, le naufrage. Commentaires :

-Chao Loï. (partant chercher des armes à Bangkok « capables de tuer plus sûrement et plus rapidement ). « LE CIEL LUI AVAIT DONNE SA CHANCE EN INSPIRANT A LA VIEILLE PRIM LE DESIR DE LE SAUVER ; MAIS QU’AVAIT-IL FAIT DE CETTE  CHANCE ? »

- Le révérend Sem. (Partant à Bangkok pour soigner sa lèpre et surtout apaiser l’anxiété de ses disciples). « IL N’ESSAYA PAS DONC POINT DE PRESERVER A TOUT PRIX CETTE VIE QUI EST CAUSE DE TOUTES LES SOUFFRANCES. LORSQUE SON CADAVRE FUT REMONTE AU MATIN, TOUS  S’ETONNERENT  ET S’EMERVEILLERENT DE LE VOIR ASSIS DANS LA POSITION D’INDRA.

-Phanni. (Partant à Bangkok pour profiter enfin des « immenses trésors qui appartenaient à Madame ». « LE CORPS DE PHANNI SUSCITAIT ENCORE LE DESIR ET DEMEURAIT UN CORPS PUBLICN MEME APRES SON DERNIER SOUFFLE ».

- Le Prince Lek (le chef de village Lek, heureux, est rattrapé par le passé de son titre et doit fuir de nouveau sur Bangkok). Et là dans la mort, ce titre  « CE QUI LUI AVAIT FAIT OBSTACLE TOUTE SAVIE NE L’AVAIT PAS SUIVI DANS LA MORT POUR LUI MERITER QUELQUE EGARD. »

Phôl, le premier rôle. (Le vieux Phôl décide de tenter encore sa chance à Bangkok , en partant participer à a première compétition radio de Yikai). « EH ! CELUI-LA ? C’EST PHOL, L’ACTEUR. IL A TOUJOURS DONNE DU PLAISIR, ET ON NE L’A JAMAIS VU FAIRE DU MAL. POURQUOI DOIT-IL MOURIR AINSI ? »

Lamom. (Enfant et jeune femme non aimée, battue, humiliée, exploitée, et qui part sur Bangkok après avoir étouffée sa mère). « QUI POURRA DECIDER SI ? QUAND LE BATEAU CHAVIRA, C’ETAIENT LES MERITES DE LAMOM OU BIEN SES FAUTES QUI FAISAIENT DISPARAITRE CETTE VIE SI VIDE ».

Nori. « L’écrivain alcoolique», qui après un retour au village et l’accueil chaleureux  de sa famille, malgré le serment promis à sa mère de ne pas boire, repart sur Bangkok une fois désintoxiqué, espérant de nouveau le succès, conscient de sa faiblesse. ) : SI QUELQU UN AVAIT CHERCHE A OUVRIR CETTE MAIN POUR VOIR CE QU ELLE SERRAIT SI FORT ? IL AURAIT TROUVE L’EFFIGIE D’UN PETIT BOUDDHA. »

Linchong, (« la vertueuse », partant à Bangkok pour rejoindre un bonze renommé qui, « elle était sûre cette fois (…) allait revenir chez elle avec un enfant normal ») : QUELQU’UN MURMURA QUELQUE CHOSE COMME UNE PLAINTE.

« Mère et enfant étroitement embrassés dans la mort … Quel spectacle consternant ! … Quel karma a pu les conduire à mourir ainsi … ? »

Chan, le paysan devenu lieutenant-colonel, et qui de retour au village est humilié de pas avoir les honneurs dû à son grade. Il repart sur Bangkok, en espérant retrouver L’HONNEUR QU’IL  S’ETAIT ACQUIS PAR SON ACHARNEMENT ; Et qui finalement  dans la mort, était resté  le paysan  aux yeux du village : AH ! CA Y EST ! JE M’EN SOUVIENS, C’EST LE CHAN ! »

Thongproï, la fille aimée et choyée par ses parents et son mari, mais qui  ne trouve aucun sens à sa vie et qui AU CONTACT DE l’EAU, (ELLE) SE LAISSA COULER, SANS TENTER MEME LE PLUS PETIT MOUVEMENT POUR SAUVER SAVIE (…) SAN (son mari)  REMARQUA QU’ELLE AVAIT LES YEUX FERMES AVEC UN PETIT SOURIRE , L’EXPRESSION QU’ELLE PRENAIT CHAQUE FOIS QU’IL AVAIT REUSSI A TROUVER POUR  ELLE UNE DES CHOSES QU’ELLE DESIRAIT…

Le docteur Saeng, devenu lépreux découvre que la mort n’est plus son ennemie. « Il la trouvait de plus en plus désirable, comme une amie dont il avait besoin ».

ON AURAIT DIT QU’AU MOMENT DE MOURIR IL AVAIT INOPINEMENT RENCONTRE, FACE A FACE, L’ETRE AIME QU’ IL ATTENDAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.


**** Notes. Rapports à la famille et aux valeurs transmises.


Chao Loî, abandonné dès la naissance, est adopté par la vieille Prim, aimé, cajolé et devient pourtant un bandit assassin. « La vie des autres n’avait aucune signification pour lui ».

Sem est aimé par sa riche famille, mais est choqué par le comportement des riches, leur attitude par rapport aux pauvres.

Phanni, ne sait rien de son père, et est rejeté par sa mère et vendue comme esclave domestique à 9 ans.

Le prince lek, n’a pas connu son père,  est aimé par sa mère qui lui transmet les obligations et les valeurs de son titre.

Phôl est aimé de ses parents paysans, mais se sent très jeune différent et aime  chanter  et danser, même devant ses camarades. Il est curieux, rêveur, aspire à une autre vie. Il trouvera sa voie dans une troupe de Yikaî.

Lamom, « n’avait aucune image du visage de son père » devient  l’esclave domestique de sa mère, sous prétexte du titre de noblesse obtenu par son père.

Nori est le fils cadet d’une famille aisée dont le père ivrogne et paresseux. La mère le préviendra contre les méfaits de l’alcool, mais le père lui transmettra pourtant le gôut de la lecture et le révérend grand-père lui apprendra à lire et écrire. Il aura une enfance studieuse qui lui fera préférer la lecture aux jeux des enfants dans les champs. La famille le laissera poursuivre ses études secondaires à la ville.

Linchong est adoré de ses parents, qui satisfont tous ses désirs. Ils l’éduquent à devenir une « fille vertueuse ». Linchong « s’appliqua à ne faire que des bonnes actions, et à conserver la pureté de ses paroles, de son corps et de son esprit ». Elle rencontrera un bon mari ( à savoir pour les parents : travailleur, se comporte bien, ne boit pas et ne joue pas ).

Chan est né au milieu des champs. Il est aimé de ses parents qui lui transmettent les valeurs et la morale traditionnelles des villages ruraux.

Thongproï est née sous une belle étoile dans  une famille aisée de commerçants, qui ont le sentiment qu’elle est la cause de leur prospérité. Comblée, choyée, trouvera sa vie terne, sans but, ni désir, elle ne trouvera aucun sens à sa vie.

Saeng, vit dans la mouvance paternelle médecin traditionnel, qui répondant à ses attentes,  l’éduquera, le formera dans sa discipline.  On ne voit pas apparaître sa mère.

 

 Sans titre-1

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 03:02

kongzi-212x300-copie-1La lecture du livre d’Arnaud Leveau, consacré à l’Influence de la communauté chinoise en Thaïlande* (et au Viêt Nam), ne pouvait que nous intéresser, connaissant le rôle et le poids de cette communauté dans les affaires, l’économie, et la politique de ce pays, sans oublier les trafics criminels des triades chinoises. Nous avions déjà évoqué Le mythe de la thaïsation des Chinois de Thaïlande** (in A.45), en présentant un article de Jean Baffie.

Le pacte de lecture nous imposait de compléter l’analyse de Jean Baffie et de repérer des informations nouvelles susceptibles de nous éclairer sur « ces fils du Dragon ».

Certes le projet de Leveau s’inscrit dans un cadre plus large et se veut historique,  plus global. Le début de son livre est intéressant quand il précise l’influence de la diaspora chinoise en Asie du Sud-Est.


Elle serait de 8 à 16 % de la population selon les pays et contrôlerait les 4/5 des capitaux sur le marché.


Plus loin, nous apprendrons qu’en Thaïlande, les Sino-Thaïs représentent 10 % de la population et contrôlent 80% des capitaux (en fait 15 à 20 familles).


Le livre nous apprendra beaucoup sur cette communauté, à savoir :

-          Qui sont ces « Chinois » ?

-          Une émigration qui s’inscrit dans l’Histoire.

-          La clé de leur réussite (la gestion familiale des affaires, la culture des réseaux)

-          Leur pouvoir avec des exemples de saga familial. Les triades et les trafics illicites.

-          Leur identité ? Sino ? Thaï ? Sino-Thaï ?

 

1/  De quels Chinois parlons-nous ? 


En fait, 90% viennent de  3 provinces chinoises : le Fujian, le Guandong et l’ île de Hainan. Plus que Chinois, ils sont avant tout Teochiu (représentent 56 %), Hakka, Hainanais, et Hokkien.


Ces communautés se définissent par leur origine (village, province, ancêtre), leur dialecte  (une dizaine de dialectes qui ne se comprennent pas entre eux), et une histoire particulière, induisant une émigration spécifique.


Ainsi les Teochiu sont liés par un dialecte parlé dans 7 districts villageois de Shantou, d’où ont émanés 7 « syndicats », que la police et la presse de Hong Kong dénomment les « fraternités chiu-chao ». Ils ont « bénéficié de circonstances favorables » dans leur implantation en Thaïlande, puisque le gouverneur devenu le roi Thaksin après la fin d’Ayutthaya , en 1767, était d’origine Teochiu. Les  trois successeurs Rama I, II, et III favorisèrent leurs entreprises commerciales. Leveau précise « De la fin du XIX ème siècle aux années 30, plus de 90% du commerce entre le Siam et la Chine transitaient par le port de Shantou ».

« Aujourd’hui, Bangkok regroupe la principale communauté teochiu au monde et quatre ou cinq syndicats teochiu domineraient le trafic de l’héroïne dans le triangle d’or » (…) Le leader teochiu le plus fameux de Thaïlande est sans doute Chin Sophonpanich, fondateur de la Bangkok Bank et de la Hong Kong Commercial Bank. »


Nous n’allons pas dans le cadre de ce modeste article retracer l’origine et l’historique des triades et des  « syndicats », la tradition d’émigration  des autres composantes « chinoises ».


Ainsi par exemple pour les Hokkien du Fujian  qui ne représentent que 7 % de la population chinoise de Thaïlande (contre par exemple 37 % en Malaisie,  55 % en Indonésie, 42 % à Singapour et 90 % aux Philippines). « Les syndicats hokkien sont nés dans la seconde moitié du XVII ème siècle, de la lutte contre les Mandchous. » … pour devenir les Hung-men (le « clan rouge »)… et être à l’origine de plusieurs triades … et perdre ainsi leur « légitimité historique » pour se reconvertir dans le crime organisé.


L’ Histoire des Hakka est très différente et a été marquée par leur cohésion culturelle, leur fragmentation géographique et leur mobilité. Originaires des plaines centrales, les Hakka ont dû fuir les attaques turco-mongoles à partir du IV ème siècle, et ensuite au fur et à mesure des différentes périodes de l’histoire se déplacer vers le Sichuan, puis le Jiangxi, le Fujian et le Guangdong oriental. Leur émigration s’explique par leur principale activité commerciale du riz avec des intermédiaires teochiu. Ils suivirent d’ailleurs les Teochiu devenus les principaux fournisseurs de riz au Viêt Nam et en Thaïlande.


L’émigration de Hainanais est encore différente puisque Hainan est une île qui a longtemps été déconsidérée du fait que le continent y envoyait ses criminels et ses fonctionnaires exilés. A la fin du XIX ème on notait 10 à 20 000 départs par an. Deux millions de Hainanais vivraient en outre-mer avec une concentration en Indonésie et en Thaïlande.

Et que dire des autres communautés chinoises  comme par exemple les Chinois mulsumans de ChiengMaï (les Haw). (Cf. p. 83) …


On constate donc que la réalité est toujours plus complexe. Nous disions Chinois alors qu’ils étaient  Teochiu, Hakka, Hainanais, et  Hokkien/ Thaïs.

Et encore faudrait-il encore faire des distinctions, avec l’origine, le dialecte parlé dans la famille, le passé de la famille, le « réseau » choisi (Cf. par ex. les 7 « syndicats » teochiu), l’activité, le culte rendu (les Hainanais et les Teochiuavec les reliques sacrées et leur vénération rendue en Thaïlande à la divinité céleste Mae Thabthim, différent des Hakka et leurs statuettes et images sacrées de FaaJukong vénérées au domicile. Leurs offrandes diffèrent également)…


2/ L influence de la communauté chinoise s’explique par l’Histoire.


Nous n’allons pas refaire ici cette Histoire.

Nous avons déjà dans  de nombreux articles évoqué par exemple pour le royaume de Sukhotai la nécessité pour les différents rois de reconnaitre  leur vassalité envers l’Empereur de Chine, les différentes « ambassades » qui  ne pouvaient qu’encourager le commerce. Le roi Ramkhamhaeng (1279-1298), vous vous en souvenez, était revenu avec des centaines de potiers qui allaient assurer l’ensemble de la production de céramiques de Sukhotai et de Sawankhalok. Au milieu du XVII ème, ils n’étaient que 3 à 4000  chinois à Ayutthaya (selon Le Chevalier de La Loubère), mais certains d’entre eux « obtinrent la gestion des intérêts économiques de la famille royale et gérèrent la plupart des monopoles royaux ».


Avec la restauration de l’indépendance du Siam en 1767 par  PyaThaksin, d’origine Teochiu, la venue d’immigrants chinois Teochiu, nous l’avons déjà dit, fut encouragée comme « négociants, agriculteurs, exportateurs de riz, de sucre ou encore de poivre ».  Rama I, II, III, poursuivirent cette politique. On ne sera pas surpris de voir Leveau caractériser « Le XIX ème siècle, un siècle prochinois : protection royale et culture de réseau ».


La protection royale envers les « Chinois » s’explique par la crainte des souverains siamois envers leur propre aristocratie, toujours prête à « remettre en cause certains monopoles royaux  et affaiblir la position de la famille régnante » et bien sûr par l’efficacité de leurs réseaux commerciaux,  leur fidélité, leur « discrétion » politique. En contrepartie, ils furent exemptés de certaines taxes et surtout du système des corvées.


Il est de fait que Rama I II et III eurent une politique positive vis à vis des Chinois. Rama III (1821-1851) encouragera même la noblesse thaïe à s’associer aux grandes familles chinoises. Rama V (1868-1917) invitera ses compatriotes à les considérer comme des citoyens thaïs. Beaucoup s’intégrèrent par le mariage, et en adoptant des patronymes à consonance thaïe.


Par contre, nous avons indiqué dans ce blog, comment le nationalisme thaï s’exercera durement contre la communauté chinoise en certaines périodes difficiles de l’Histoire du pays. On se souvient de Rama VI nommant les Chinois les « juifs d’Orient », -(Leveau se trompe. Ce n’ est pas Rama VI mais Luang Wichitwathakan (ministre de la propagande), qui  dans un discours de 1938, compara les Chinois du Siam aux Juifs d'Allemagne)- les mesures restrictives à leur égard après 1932,  pendant la 2 ème guerre mondiale, sept 45, avec le Maréchal Phibun (1947-1957) « les mesures antichinoises se multiplièrent sous prétexte d’un complot communiste »,  pendant la guerre froide, après le coup d’Etat de 1976, voire les Chinois bouc émissaires lors de la crise économique de 1997... Leveau  détaillera ses mesures (quota migratoire, éducation …).

 

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Au milieu du XIX ème siècle, l’ouverture du pays au commerce occidental changea la donne.

Le Siam se développera, se modernisera, et aura besoin de la main-d’œuvre chinoise - les coolies - pour la construction de ses infrastructures (voies ferrées, routes, canaux ...) et les docks, les moulins à riz… « On estime que sur les quatre millions de Chinois qui entrèrent au Siam entre 1820 et 1950, seuls 1,5 million d’entre eux choisirent d’y rester. » Quel que soit le chiffre retenu, beaucoup restèrent et devinrent une composante importante du peuple siamois. On devine la suite : conducteurs de tricycles, marchands ambulants, boutiquiers … et pour certains le succès dans le commerce et l’industrie.

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Leveau nous dit que dans les années 30, « 70% d’entre eux s’étaient lancés dans l’industrie et le commerce et contrôlaient déjà près de 80% du commerce siamois. »

 

3/ La clé de leur réussite.


On connait tous plus ou moins cette clé : la famille, le système d’entraide, le réseau, alliée à des qualités humaines (respect du chef de famille, travailleur, économe …), les triades …

Leveau en fera le titre de ses chapitres : 8.1 La solidarité réciproque et généralisée 8. 2 L’arrangement familial 8.3 De la PME au conglomérat, sans oublier au chapitre 9. La face cachée d’une influence  (consacrée aux triades et aux  trafics criminels).


Il s’appuie sur une étude de Florence Delaune***qui explique un système, devenu une tradition, transmise de génération en génération, et qui repose sur « un maillage d’entreprises familiales interconnectées», une culture des réseaux (activités mais aussi solidarité), un système avec un type d’éducation ( relayé avec des écoles privées), une morale (valeurs, croyances communes), un type de comportements individuels et collectifs, un système familial et communautaire (ethnie, langue et esprit commun).


Un réseau de solidarité réciproque où chacun tour à tour va passer du rôle de donneur à celui de bénéficiaire, dans un système pyramidal « associatif » au niveau familial, puis de la communauté locale , provinciale , nationale (en relais avec les chambres de commerce, les banques, les associations nationales) et pour les plus importants, internationale (avec leur propre réseau de communications).


Le réseau de base est d’autant plus efficace qu’il s’inscrit aussi dans une concentration géographique, ethnique, avec donc un système familiale de gouvernance. La famille dans un quartier donné, va faire des prêts, contrôler le comportement, faciliter l’information aux membres du réseau familial (investir dans les activités rentables, réactivité, rapidité), encourager la solidarité, aider les nouveaux venus (de la famille), veiller à la réputation du chef de famille … « Le devoir du fils est d’entretenir, sinon d’accroître l’héritage familial ». L’entreprise évoluera donc, bien sûr au fil des générations avec ses échecs pour certains et les success story pour d’autres familles.


Leveau indiquera comment certaines PME familiales sont devenus des conglomérats, et donnera quelques exemples comme la famille Khaw à la fin du XIX ème, ou plus récemmentle réseau mis en place par Chatri  Sophonpanich (de son nom chinois Tang Piak Chin, de père teochiu et de mère thaïe), fondateur de la Bangkok Bank, ou encore le groupe Central, 5èmeconglomérat avec  40 000 employés (2003) nommant trente membres de la famille aux postes clés, « Ainsi le groupe Central restera toujours sous le contrôle des Chivathivat », avouait son directeur. Leveau s’attardera davantage sur  le groupe Pokphand (CP) et expliquera les étapes et la stratégie du groupe (diversification, accords,joint-ventures avec des grosses compagnies américaines et japonaises …) : « parti de l’agroalimentaire, le groupe a étendu ses activités à la pétrochimie, aux stations services, au commerce de proximité (par la chaine 7 Eleven), à la construction automobile et aux télécommunications », avec en parallèle une branche financière et un parc immobilier. CP en 2000 avait déjà 170 entreprises, était présent dans 20 pays. Leveau n’oubliera le portrait de Thaksin Shinawat que nous connaissons mieux.


Bref, on peut mesurer l’importance économique d’une vingtaine de familles « chinoises » qui ont réussi à contrôler 80 % du commerce et des finances du royaume. Certaines doivent connaître ce que Leveau appelle dans son chapitre 9 « La face cachée d’une influence  » en évoquant le trafic de drogue et la puissance des 57 triades recensées avec leur base arrière à Hong Kong. Il donne l’exemple de la Sun Yee On qui comptait en 1988, 56 000 membres répartis en 1267 branches dont 21 hors de Chine (admirer la précision !). (Cf. notre article http://www.alainbernardenthailande.com/article-les-trafics-du-triangle-d-or-71317371.htmlet l’article de Baffie **.)


On peut se douter que ces grandes familles « chinoises » honorables n’ont aucun lien avec les triades et qu’aucune banque « chinoise » ne blanchit l’argent de la drogue.


A ce pouvoir économique, les Sino-Thaïs vont ajouter le pouvoir politique.Tout le monde sait que Thaksin est d’origine chinoise, mais moins, que 70 % des députés, 75 % dans les assemblées provinciales sont issus de la communauté chinoise … pour, nous l’avons dit, 10 % de la population thaïlandaise !


Certes, cela ne poserait pas problème si en fait les Sino-Thaïs étaient des Thaïs, comme les autres. (Bien que nous avons déjà évoqué cette question avec les Isan ? Cf. nos articles sur le sujet).  Mais justement, là est la question. Déjà dans notre article 45, nous avions  posé cette question :  Les Chinois de Thaïlande sont-ils intégrés ?


4/  Chinois,  Sino-Thaïs ou Thaïs ?


Jean Baffie dans « La « resinisation » des Chinois de Thaïlande »** avait répondu. Leveau, qui cite Baffie, partage ce point de vue, et donne des éléments qui prouveraient que loin de s’ assimiler culturellement aux Thaïs, les Sino-Thaïs se « (re)sinisent ». La culture chinoise est remise à l’honneur. Les Sino-Thaïs, loin de cacher leur origine, la revendique, conscient qu’ « être Chinois est désormais bien vu ».


Sur ce sujet l’article de Jean Baffie est plus précis et convainquant. Nous ne pouvons que vous inviter à le (re) lire.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html


La lecture du livre d’Arnaud Leveau nous aura appris que ce que nous désignons par chinois parmi les Sino-Thaïs se vit  avant tout comme Teochiu, Hakka, Hainanais, et  Hokkien et autres origines et comme Thaïlandais, selon les situations et la période historique. Ils se sentent Thaïlandais, dit Leveau, et selon les occasions, plus Teochiu que Chinois par ex., plus Thaïlandais que Teochiu. Ou bien, comme lors du décès du grand économiste d’origine chinoise Puey Ungphakorn, on peut s’en sortir avec des formules du type Bangkok Post : « Un fils de Chinois avec un pur cœur thaï » (Bangkok Post du 11 août 1999). Il aura aussi montré leur puissance économique et politique.


Et si derrière les événements politiques de ces dernières années, sur fond de coup d’Etat, procès, condamnations, manifestations, élections à répétition, il n’y avait pas de la part du pouvoir royal et militaire, la peur de ce « nouveau Pouvoir**** ?


Mais il ne faut pas oublier que ce Pouvoir n’est pas au singulier. Les rivalités existent entre les Familles, le Centre et les marges,  les triades, les clans, les factions, les Teochiu, Hakka, Hainanais,Hokkien et autres …Les peuples des campagnes se sont « réveillés » et se sont organisés …


Le Pouvoir a été longtemps confisqué par l’aristocratie thaïe et les militaires. Les rapports de force ont changé. Les « Chinois » sont désormais dans le jeu politique. Et le peuple s’il est « manipulé » parfois, connait aussi désormais sa force « démocratique ».


 

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*Il faut signaler que le travail d’Arnaud Leveau consiste aussi à étudier l’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam pour constater que la même communauté a su  s’adapter et a vécu deux modèles « d’intégration » différents.

  • « Le Destin des fils du dragon », « L’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam et en Thaïlande », L’Harmatan, IRASEC, collection Un certain regard, 2003.

** La « resinisation » des Chinois de Thaïlande de Jean BAFFIE

Sociologue, Institut de Recherches sur le Sud-Est Asiatique (IRSEA), Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Université de Provence – Aix-Marseille I

2ème Congrès du Réseau Asie / 2nd Congress of Réseau Asie-Asia Network

28-29-30 sept. 2005, Paris, France, http://www.reseau-asie.com/

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html


***Entreprises familiales chinoises en Malaisie, Presses universitaires du Septentrion, Col. Anthropologie, 1998, p.14


****Cf. Les accusations portées par certains contre les desseins supposés de Thaksin de vouloir installer une République.


La Chine est devenue le premier partenaire commercial de Thaïlande, détrônant les Etats Unis et le Japon. http://thailande-fr.com/politique/19092-les-interets-fondamentaux-de-la-chine#.T8qzGsWlGfY

 


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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 04:09

têteSaneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien.

  (Littérature thaïlandaise 3.) 

Nous avons déjà  proposé  une introduction à la littérature thaïlandaise, en nous appuyant sur une étude de Jean Marcel *, « L’œuvre de décentrement : le cas de la littérature siamoise », et une interview et conseils de lecture  recommandés par Marcel Barang, nous demandant naïvement, ce qu’il fallait lire de la littérature de Thaïlande ?**  

Nous avions commencé  avec Pira Sudham, un écrivain de l’Isan*** et présenté une lecture de son Terre de mousson****, et signalé déjà que Saneh Sangsuk était l'écrivain thaïlandais le plus célèbre en France. *****

 

Notre lecture de L’Ombre blanche confirmait que nos compatriotes avaient vu juste et nous comprenions pourquoi en 2008, Saneh Sangsuk avait été fait chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par le gouvernement français. Mais peut-être la France se serait honoré aussi en reconnaissant le travail « remarquable » de MONSIEUR Marcel Barang, non seulement le bon  traducteur de Sangsuk, mais aussi celui qui se bat  depuis plus de vingt ans, pour que les lecteurs anglais et français aient accès aux plus grandes œuvres de la littérature thaïlandaise.

 

1/ bio et bibliographie.


On trouve peu d’éléments biographiques sur cet auteur.

On peut apprendre qu’il est né en 1957, dans la campagne thaïlandaise près de Bangkok, qu’ il est le fils d'un chef de village, qu’il est  diplômé de langue et de littérature anglaise, qu’il a eu de nombreux emplois, a travaillé pour USAID

 

 

usaid

 

(l'Agence américaine pour le développement national), pour la publicité à Bangkok, et qu’il a été traducteur pour un éditeur thaïlandais, de Joyce, d’ Oscar Wilde...

 

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« Aujourd'hui, il vit à Phetchaburi, au sud-ouest de Bangkok, loin de la vie littéraire d'un pays qui ne s'est intéressé que tardivement à son œuvre, par ailleurs traduite en une demi-douzaine de langues. En 2008, il a été fait chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par le gouvernement français.

Il publie aussi sous le pseudonyme de Daen-Aran Saengthong. »

(http://www.bibliomonde.com/livre/venin-6831.html).

Un écrivain thaïlandais
Mais ce qui nous intéresse ici, est qu’il est un écrivain thaïlandais, que Marcel Barang (son traducteur), place parmi les dix meilleurs (Cf. sa liste en note).

Son site lui-même (http://daen-aran-saengthong.blogspot.com/)

 présente peu d’informations et nous donne la liste de ses œuvres : Abus, L'ombre blanche, Une histoire vieille comme la pluie Venin, Karakét, L'additionneur, Sauvage civilisé, Wendigo, desolate field.

Il a été inspiré, dit-on, par Oscar Wilde, Rabindranath Tagore, Juan Ramón Jiménez, Franz Kafka et James Joyce. Sa première œuvre publiée est Funeral Song (thaï: เพลง ศพ) qui a paru dans un hebdomadaire local. Son premier succès est un court récit : (thaï: ทุ่งร้าง). desolate field. Mais c’est avec Venin que l’auteur s’est fait connaître.

venin


Il doit son succès en France notamment au travail de Marcel Barang qui a traduit sa trilogie dite  autobiographique, à savoir :

 

  • Le premier volet autobiographique : Venin donc. Traduit par Marcel Barang, 2005, 74 p., Première édition : Le Seuil - 2001

« Court récit d’une lutte à mort entre un petit pâtre infirme et un redoutable cobra femelle, l’auteur crée l’événement littéraire : un pur classique. Ce récit est fascinant, le suspense extraordinaire, la tension terrible. Imprégné de tendres- se envers l’enfance, il en émane une lucidité dévastatrice sur l’avenir de nos rêves.
Un vrai succès éditorial puisqu'il s'est vendu à 25 000 exemplaires dans sa seule version française
 ».

(http://www.bibliomonde.com/livre/venin-6831.html)

 

  • Le deuxième volet du récit autobiographique est L’ombre Blanche - Portrait de l’artiste en jeune vaurien, (Le Seuil, Collection Cadre vert, Traduit par Marcel Barang, 2000, 449 p.)

l'ombre blanche 


Publié en 1986. Le travail a peu d'impact pour le public thaïlandais. Cependant, il a été bien reçu par le public international. Finalement, le livre a été traduit en sept langues différentes (dont l'anglais, l’allemand, le français et l'espagnol).

 

  • La troisième œuvre de cette trilogie se nomme Histoires vieilles comme la pluie. (Le Seuil Collection Cadre vert Traduit par Marcel Barang, 2004, 228 p.)

une histoire vieille comme la pluie

 

Elle raconte différents contes thaïlandais par récits enchâssés lors d’une veillée dans un petit village. Un vieil homme narre aux enfants les histoires qui les font rêver.

       

2/ Lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien.

 

La première lecture nous plonge dans un univers particulier, dense, riche, un portrait comme l’annonce le sous-titre, intransigeant, impitoyable, « anti-conformiste et sans concession »,  une confession  machiavélique sur ses « méfaits » surtout « sexuels », dont les trois champs lexicaux des titres des 14 chapitres donnent la « tonalité » mortifère : un chant funèbre (ch. 1), avec la mort, la peine capitale, ensuite nous plongeons dans  « la destruction , la voie du péché, le sacrifice » dans un univers de « rêves » plutôt destructeurs (3 fois).

 

Le 4ème de page de couverture nous avait prévenu : c’est un tableau tragique, une descente aux enfers, une  confession diabolique, une quête sauvage marquée « par l’obsession d’une faute originelle»…

 

Outre ces aveux de cette « vie désolée tout en ruine », de  ce « vaurien vil vicieux abominable, un salopard sans qualité qui ne mérite que des épithètes négatives, de ce « tyran imprévisible vis-à-vis de moi » de ce « chef d’orchestre démoniaque » …

 

Outre ce puissant style écoutant «  une voix qui résonne dans mon crâne, résonne venue du lointain horizon jusque sous ma voûte crânienne, déferlant par-dessus les champs craquelés jonchés de fragments de ruines à l’avant-plan de ma boîte crânienne », ces styles devrions-nous dire, où se mêlent introspection, confessions, critiques sociales, lutte contre soi, contre les dressages de la pensée, critiques virulentes contre les tabous,  l’éducation, l’école, les sentiments convenus, discours transgressifs, atteignant la « part maudite «  qu’avait décrit Georges Bataille en son temps, où l’homme vacille, ne sait plus, se sent en faute quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, mais cherche, écrit pour ne pas devenir fou… 

 

Un style particulier comme tous les grands écrivains, avec une syntaxe complexe jouant sur le rythme des phrases, longues et souvent reprises, comme des vagues qui arrivent , et qui assomment,  des phrases distancées avec un « tu » du narrateur qui se raconte, s’observe comme un « autre », s’accusant de façon lancinante et inlassablement  sur ces fautes commises (viol de Nâtaya, abandon des femmes successives, trahison de ses tuteurs …) décrivant les différents états par lesquels il passe, les jugeant, les méprisant … et des phrases souvent  sans virgule  ou ponctuées de 2  points ( : ) pour reprendre l’idée, la résumer ou la développer, la mener plus loin, au bout du souffle  « de la vie », la cassant parfois par une courte phrase volontairement choquante , du style « L’homme est fait pour être esclave, la femme pour être prostituée.».

 

L’histoire se présente comme une autobiographie donc, sous la forme d’une confession, fort du sentiment des vilénies accomplies, par un narrateur, intraitable, agressif, provocant, méchant, sauvage … avec tous ceux qu’il rencontre (amours de  passage, femmes qu’il  a aimées, amis) et aussi avec lui-même. « Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

« Ecrire est la pire des tortures. Ne pas pouvoir écrire également » (p. 312). Seule Kagsadâne Sakâwarate, celle qu’il a aimée, a droit, en fin de livre, à une forme d’hommage.

 

3/ L’histoire. 

 

L’histoire ? Peut-on parler d’une histoire ?  

 

Certes le narrateur a  « décidé de passer aux aveux », et raconte ses souvenirs, mais dit-il, « j’ai la flemme d’arranger mes souvenirs selon l’ordre chronologique » (p. 391). Toutefois, on va pouvoir le suivre de son enfance jusqu’à environ 30 ans dans les principaux événements qui l’ont marqué.

Le narrateur s’est retiré dans « un village du Nord, isolé à l’écart de tout » dans une « maison désolée tout en ruine, moi qui ait une vie désolée tout en ruine ». Il va revenir sur sa vie comme un « vaurien vil vicieux abominable », comme le sous-titre du livre l’affirme : un « Portrait de l’artiste en jeune vaurien » en suivant une forme chronologique.

(Cf. en note la structure des chapitres ).******

 

(Chapitres 1 à 5 : De l’enfance à la fin  du secondaire. Il évoquera ses origines, ses parents, sa petite enfance dans un village du Nord. Adopté par un tuteur improbable et militaire, il racontera sa vie en garnison, ses escapades, les vadrouilles avec ses copains, sa haine de la discipline, son peu d’intérêt pour l’école (« Tu trouvais les cours ennuyeux à vomir »), mais le nœud du livre sera sa rencontre avec Nâtaya, la sœur de son nouveau tuteur, qu’il désire et qu’il violera…) Les chapitres 6 à 8 seront consacrés à cette période où l’étudiant découvre Bangkok, les études et la culture, de nouveaux amis « en marge et anticonformiste » , et son grand ami, Nât Itsarâ, le modèle admiré et détesté. Dans les chapitres 9 et 10 le narrateur exposera ses rapports ambigus et contradictoires à la culture, la politique, la Thaïlande. Dans les chapitres 11 à 14, il effectuera un retour sur soi, et examinera son passé récent, pour terminer sur l’évocation de son seul véritable amour, Kangsadâne.)

 

Evidemment, il y aurait beaucoup à dire sur le comportement du narrateur vis-à-vis des femmes, de ses amis, sur sa « morale », sur sa vision du monde, de son monde.

 

 4/ Sa représentation de la Thaïlande ?  


La 4 ème page de couverture annonçait :

« Cette danse d’amour et de mort, éperdue, folle, pulvérise les clichés, platement racoleurs sur un pays thaï qui ne serait qu’un refuge hédoniste ou bouddhiste de notre ère post-moderne. »


Bigre ! Il pouvait être intéressant pour un blog qui se targue de présenter une Histoire de la Thaïlande de repérer les clichés, ou pour le moins de  donner quelques éléments de  la Thaïlande ici représentée. Une première lecture nous donnait aussi le sentiment que cet « artiste en jeune vaurien », terrassait tous « les liens qui unissaient les Thaïs ». Il évoquait avec désinvolture l’Hymne national, discutait sexe avec Bouddha, n’aimait pas les bonzes, les politiques et la politique, et « les fils de pute épris de justice » …  revendiquait « d’enfreindre la loi et la morale ».

On croyait tenir un écrivain connu qui osait combattre la Thainess, l’idéologie nationaliste, les « clichés racoleurs « de ce « beau » pays. Nous trouvions un adolescent révolté à l’école, mais qui faisant semblant de prier et de chanter l’Hymne national et  qui n’osait pas  affronter les autorités professorales,  et ensuite un étudiant, certes en marge et anticonformiste,  prétendant refuser les conditionnements et les postures sociales, mais qui profitaient des chèques de son tuteur. Un jeune homme peu courageux et « opportuniste ».

Un jeune « vaurien » qui ne disait rien sur le Roi, qui faisait l’éloge de Bouddha, revendiquait son désintérêt profond pour la politique, et qui voyait dans les filles de bar de Bangkok, la « beauté triste de  la vie ». Ma deuxième lecture pouvait faire douter qu’on avait là « une pulvérisation racoleuse des clichés ».

 


 4.1 Mais on était bien en Thaïlande.


Les références culturelles et  politiques sont multiples.

On se promène à Bangkok, (la capitale mondiale de la libido, la Sodome des temps modernes »),


Sodome et Gomorrhe


dans Sukhumvit et Hua Lampong, on cite des hôtels, on mange le meilleur tom yam au poisson-bite, on boit un verre dans les gogos, on est dans un camp militaire à Phetchaburi et à Pattani, dans quelques villages de Province, à Preknâmdeng, on rêve « d’aller vivre à Kula Rong Hai, la zone aride au coeur du Nord-Est », on évoque la beauté touristique de Phuket, on escalade une montagne à Mae Hong Son , on participe au festival de Nakhon Si Thammarat avec  ses combats de taureaux, on approuve le style de vie des Karens, on fait un camp « révolutionnaire » dans le district de Bua Yai dans la province de Nonthaburi. On participe à une retraite dans le temple bouddhiste de Souane Môk, on discute sur Bouddha,  sur le Râmakiäne, sur les « événements politiques » qui ont marqués la Thaïlande (Par exemple, les événements du 14 octobre et du 6 octobre, on évoque le journal Chao Phraya du gouvernement Thanin, la directive politique 66/33 de Kriangsak Chamanant, premier ministre…)…

Mais une Thaïlande vue par Saneh Sangsuk, ou pour le moins par le narrateur de Saneh Sangsuk.


4.2 Les références culturelles.


Un style  nourri à la fréquentation des plus grands, des auteurs occidentaux comme des  auteurs thaïlandais. Il cite Joyce, Sartre, Genet, Flaubert, H.G. Wells, Orwell, Koestler, Bellow,  Proust, Rimbaud, Ginsberg, Steinbeck, Sade , Sacher Masoch, Dostoïevski, Tolstoï (et le philosophe indien Tagore) et d’autres … mais aussi des poètes et conteurs thaïlandais , des plus classiques aux romanciers populaires, comme Angkâne Adjne Pandjapane, Rong Wongsawane, Panomtiane, Yacop, Maï Meuang Deum, Keukrit Prâmôte, Ing One, Tchit Bouratat, Souwanni Soukontä (romancière et nouvelliste (1932-1984), les romans d’amour estudiantines de Soupaksone (p. 389) au plus grand poète thaï du XIX ème siècle Sountoune Pou…(que Marcel Barang a soin de nous signaler en notes ), et des moines célèbres thaïlandais comme Pouttatât (Buddhadasa, influent prêtre bouddhiste prônant un retour à la simplicité de la doctrine bouddhiste, nous dit Barang en note) ; Beaucoup d’œuvres, de héros sont aussi cités, comme ceux du Râmakiâne (la version thaïe du Ramayana). Le narrateur lit  le Tripitaka des enseignements de Bouddha…


Tripitaka

 

Bref, les références culturelles thaïes sont effectivement multiples, mais aucune n’est privilégiée, discutée, constitue un modèle. Il ne s’en sent pas le droit : « je comprenais plus ou moins le génie d’un Tolstoï ou de Gandhi, mais parler de Tolstoï ou de Gandhi à des étudiants qui n’en avaient que pour la révolution me valait des drôles de regards (…) Si j’avais un minimum de conscience politique, c’était bien plutôt parce que j’avais lu des ouvrages illustrés de photos sur les événements du 14 octobre et du 6 octobre imprimés et vendus sous le manteau. Ils m’avaient fait sentir l’inconvenance, l’injustice, voire la terrible cruauté de ce que l’Etat avait fait à ceux dont les opinions divergeaient de façon objective ». Il nous explique qu’il était trop jeune. Pour les événements du 14 octobre, il était, au début du secondaire un « garnement » avec ses copains « à planer dans la fumée du haschich », et 3 ans plus tard, pour les événements du 6 octobre, il était «  en fin de secondaire dans le Sud et trop stupide pour comprendre le sens véritable de la liberté et de la démocratie »  (p. 311).

 

Il n’a qu’un modèle, son ami Nât, mais un modèle qu’il doit « tuer » pour exister. Pour l’heure,  il ne sent pas à la hauteur (« Tu ne pouvais me contraindre à être pareil à toi »).

 

4.3  Les références politiques, et la haine du politique du narrateur. 

 

Le narrateur en arrivant à l’université à Bangkok, va se sentir proche d’un groupe d’étudiants « des beaux-arts » de 3 ème année, anticonformiste, vivant « en marge des lieux et de l’époque » et exprimant « librement leurs sentiments », avec « le courage de contester l’Etat (p. 203). « Je me suis mis à les imiter ».

 

Il va  se former à leurs contacts (littérature, cinémas, « art engagé »,  discussions sur la Société, la Révolution …)  et surtout se confronter au plus populaire d’entre eux, celui qui deviendra son meilleur ami, vous l’aurez compris : son modèle Nât. Mais cette « imitation » va vite se transformer en contestation voire en haine. (« je le tuerai …la seule façon pour moi de vivre sans devenir fou  »).

 

Le narrateur n’approuve pas le  discours politique de Nât Itsarâ (pp. 203-204), l’évocation de son passé marxiste et « révolutionnaire »,  son renoncement « révolutionnaire » et sa participation à la commémoration des événements du 6 octobre ou du 14 octobre, son coup de main à la célébration de la journée Rapi ( Du nom du père du système judiciaire thaïlandais, le prince Rapî Râtchâbouridirék-rit. Note de Barang) ou du premier Coup de Feu.

 maquis-communiste

 

(Une fusillade entre paysans et militaires à Sawang Daendin, dans la province de Nakhon Phanom, dans le nord-Est, le 7 août 1965 a marqué symboliquement, pour le PCT, le début de la lutte armée du peuple. Note de Barang).

 

Le narrateur ne  supporte pas ces « préoccupations politiques et éthiques ». « Salopard ! Plus tu t’enfonçais dans tes préoccupations éthiques à la con et plus j’étais occupé à détruire mon sens du bien et du mal ».

 

Toutefois il suit son ami dans un camp « révolutionnaire » où les étudiants aux grandes vacances vont travailler au milieu des ouvriers et paysans « en vue d’accéder au statut de « jeunesse nouvelle » selon l’idéal maoïste » (p. 307).


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« On tournait les boutons du poste pour écouter les émissions de la radio clandestine du parti communiste de Thaïlande et radio Pékin. A l’époque, les « oiseaux de feu » du maquis n’étaient pas encore rentrés en ville. La révolution fonçait espoir en tête. Le parti communiste de Thaïlande grandissait comme jamais auparavant. La stratégie d’ « encerclement des villes par les campagnes » (PCT dixit) rapprochait l’heure de la victoire. Le petit livre rouge de Mao Tsé-toung était interdit et, parce qu’il était interdit, il était facile de se le procurer et on le lisait la nuit à la lueur d’un feu de camp nourri comme si c’était un livre sacré (interdiction de prononcer le nom de Mao Tsé-toung sans témoigner de respect) après une journée de labeur et la séance officielle de récréation en début de soirée » (p.308).

 

Mais si le narrateur respecte les « révolutionnaires » (« des militants qui se battent pour la société leur donnait une aura brillante »), il  n’est pas intéressé par la politique (« La politique est un des trucs qui m’intéresse le moins », « en particulier la politique active »).

Il avoue : « j’étais tellement ignorant de l’histoire de la lutte révolutionnaire ». Mais là comme ailleurs, il  se contente de la provocation : « J’en ai marre et je vomis les camarades activistes », jusqu’à l’insulte en les traitant de « fils de pute épris de justice » (p.312)).  

 

Dans le chapitre « L’amour offert en sacrifice »  évoquant sa relation avec Kagsadâne Sakâwarate. (« Pendant les trois ans où j’ai été ton amant, mon univers a semblé se rétrécir et j’ai été heureux »  (p.389)), le narrateur va en fait nous livrer en une page son désintérêt pour toute l’actualité nationale et internationale, politique mais aussi sportive et culturelle en donnant dix exemples suivis d’un « je n’avais pas d’opinion ».

 

« Kriangsak Chamanant était premier ministre. Je n’avais pas d’opinion sur sa pipe ou son fricot de poulet au cognac ou sa directive Politique 66//33. Les étudiants qui avaient pris le maquis après les événements du 6 octobre se rendaient les uns après les autres, ce qui provoquait bien des remous parmi les progressistes à la fac. Je n’avais pas d’opinion. »

 

Et pour que l’on comprenne bien, il tient à nous dire qu’il n’avait pas d’opinion même à propos de la formule populaire de  l’époque  «  J’en ai ras le bol ».

 

Ici, on est dans  l’indifférence la plus complète, ou du moins dans l’indifférence affichée. Il nous l’avait dit : « La politique est un des trucs qui m’intéresse le moins ». Il estime que la littérature dite progressiste, dans la plupart des cas, « que c’était superficiel et répétitif à en mourir d’ennui » (p. 311) » et que les gens qui manifestent, protestent, agissent en moutons de Panurge.  De plus, il se rend compte qu’aucun de ses copains « n’avait pris le maquis pour lutter afin de libérer les masses thaïes ».

 

On a bien un étudiant qui se cherche, et qui n’accepte pas les valeurs et les traditions imposées. Il se rend compte que ses amis anticonformistes sont aussi des moutons et dans la posture, dans le « discours » creux ( « Toutes ces nuits, nous les avons passées à discuter ensemble de ces histoires à la con », et les bonnes « intentions » («  ses bonnes intentions le révoltent (à propos de Nât»).

 

Seul le sexe, l’outrance, trouvent grâce à ses yeux.

 

J'ai fait l'expérience du bonheur sous bien des formes et bien des fois, mais quand j'essaie de mesurer la taille et le volume et la qualité de ces expériences, il se trouve que celles qui m'ont donné le plus de bonheur c'était lorsque je couchais avec une femme, non pas lorsque je suivais les préceptes ou tâtais de l'opium de la marie-jeanne de l'héroïne de la philosophie des arts de la musique et de la littérature à la con. (p. 357).

 

On ne peut pas être plus explicite.

 

4.4 Une vision « transgressive » de la Thaïlande ?  ( l’idéologie nationaliste, Bouddha, les bonzes, les « filles » ….

 

Dès l’école  « Enfeindre la loi et la morale passait pour de l’audace. L’obéissance était le symbole de la rédition » (…)  « la volonté de se poser en affreux était fortement ancré en chacun de nous » (…) « la famille et l’école n’étaient rien d’autre que des établissements de formation de chiens bâtards » (p.131).

 

Il ne veut pas être « un chien », il ne veut pas obéir, mais simule :

 

« Tu chantais l’hymne national. Tu récitais les prières. Tu reprenais le serment d’allégeance d’une voie rendue atone par l’ennui – Nous autres Thaïs De la nation Reconnaissants et gna gna gna …- alors que c’était chiant comme tout » (p. 123).

 

Il ne conteste pas le nationalisme ambiant, le sens de l’hymne. Ainsi à l’université, au milieu de ses amis « révolutionnaires », il apprécie au début leurs contestations, mais là aussi : c’était superficiel et répétitif à en mourir d’ennui. Il préfère la posture de celui qui revendique n’avoir pas d’opinion.

 

Et pourtant il n’hésite pas à dire que Gandhi est un autre homme sublime que j’admire et il est vraiment super, autant que le bouddha.*******

 

Certes, il ose certaines questions peu conventionnelles  comme de savoir le nombre de fois que Bouddha a couché avant de prendre l’habit  (Avant de prendre l'habit, avec combien de femmes le Bouddha a-t-il couché? Essaie d'en faire le compte. Et il n'a jamais mis de femme enceinte - tu en es sûre? - mise à part Yasodhra, son épouse).Ou  En tant que prince, il lui revenait de procréer plusieurs autres petites princesses. Rahul n'était sans doute pas la seule chair de sa chair. Et sa progéniture née de ses nombreuses concubines a des descendants, aujourd'hui encore, dans le nord de l'Inde ou au Népal, tout comme la progéniture de Confucius, qui existe encore aujourd'hui. (pp. 357-358).

 

Il n’a pas la langue de bois et peut critiquer les bonzes : Mais je n'aime pas tellement les bonzes. Peut-être que je les aimerais un peu plus s'ils produisaient quelque chose de leur propres mains, mais reconnait que Bouddha est vraiment « super » ! (Parfois je me surprends à penser à lui, surtout quand je lis le Tripitaka en essayant de voir à travers le brouillard de l'illusion. Je sais. Il est vraiment super).

Finalement, il n’est pas si transgressif. Il ne dit rien sur le roi, admire Bouddha, accepte le Pouvoir en place, a des mots gentils pour les filles de gogo, « la beauté triste de la vie »( p. 317)********

 

Il ne  revendique que le sexe et déprécie « la philosophie des arts de la musique et de la littérature à la con ».

Il ne suffit pas d’avouer ses turpitudes, ses trahisons, d’être un violeur, un provocateur, de se complaire en salaud, en vaurien, en nihiliste…pour retrouver une quelconque valeur. Il ne suffit pas d’avouer son admiration pour Gandhi et Bouddha, pour ne tirer que cette leçon : :  En tout cas, le sexe est quelque chose de merveilleux et qui vaut la peine qu'on s'y adonne.

 

Certes, Saneh Sangsuk est un grand écrivain, mais son narrateur est un minable.

 L'ombre blanche, Portrait de l'artiste en jeune vaurien est un grand livre, mais il nous apprend peu sur l’Histoire de la Thaïlande. Les clichés peuvent perdurer.

 

 

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*23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html


**24.Notre Isan : Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html 

La liste recommandée par Marcel Barang :Win Liaowarin, (SEAWrite «Démocratie sur Voies parallèles, roman (ประชาธิปไตย บน เส้นขนาน)), Chart Korbjitti, La Chute de Fak, Seuil, 2003. Saneh Sangsuk, Venin, Poche - Seuil, 2002, Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Seuil, 2000, Nikom Rayawa, L’Empailleur de Rêves, Editions de l’Aube,1998. Seksan Prasertkul, Vivre debout, Editions Kergour,1998. Pira Sudham, Terre de Mousson, Picquier, 1998. Lek Nakarat, J. Nakarat et C. Juliet, La Goutte de miel, Picquier, 1998., Chart Korbjitti, Une histoire ordinaire, Picquier, 1992. Mais, dit-il,  il faudrait aussi mentionner Atsiri Tammachote, Sila Komchai, Wanit Jarounkit-anan, Kanokpong Songsompan, d’autres encore.

 *** 25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan, http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html

****26. Pira Suddham, Terre de mousson, http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

*****Saneh Sangsuk est l'écrivain thaïlandais le plus célèbre en France. Il a été fait Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en 2008. (Il était dans la liste de Marcel Barang)

 

ùédaille


Il fut révélé au public français avec le roman L'ombre blanche, Portrait de l'artiste en jeune vaurien (Seuil, 2000), reconnu par les critiques européens comme un chef-d'œuvre. Ce roman autobiographique est la confession d'un jeune Thaïlandais, qui déballe ses faits d'armes peu reluisants et passe aux aveux. Il raconte sa poursuite du bonheur dans un Bangkok violent et hostile qui l'a amené à se réfugier, tel un ermite, dans un village du nord de la Thaïlande.
Venin (Seuil, 2001) une de ses nouvelles, s'est vendu à plus de 25 000 exemplaires en France
Son dernier roman, Une histoire vieille comme la pluie, (Seuil, 2003) relate les récits envoûtants du père Tiane au cours d'une veillée dans un petit village thaïlandais à la fin des années 60. Contes, légendes et récits : ce livre ouvre une fenêtre sur l'histoire de la Thaïlande en soulignant l'importance de la tradition orale.

*****Cf. notre article sur : Les Liens qui unissent les Thaïs, Coutumes et culture, de Pornpimol Senawong, 2006. http://www.alainbernardenthailande.com/18-categorie-11719711.html

 

 

******

Nous n’allons pas ici raconter l’histoire, mais indiquer quelques points de repères.

Ainsi :

Il va donc dans sa « confession » raconter les différents épisodes de sa vie en passant rapidement sur sa petite enfance (ch. 3) à Preknâmdeng ; « Un gosse ordinaire pareil à tous les gosses ordinaires », dont le père, simple bouvier, aspire à la réussite de son fils. Un gosse qui, de 7 à 10 ans, va fréquenter,  l’école du monastère. Un ami « improbable » de son père, Den, un jeune officier, va devenir son tuteur et lui permettre de poursuivre ses études, au camp militaire Pra-djomkalo de Phetchaburi, puis ensuite au camp militaire Atchita de Pattani, On apprendra le suicide de sa mère (« une putain désespérée »)  et que son père « avait dérivé vers la folie » .

 

Il racontera sa vie en garnison, ses escapades, les vadrouilles avec ses copains, sa haine de la discipline, son peu d’intérêt pour l’école (« Tu trouvais les cours ennuyeux à vomir »), mais le nœud du livre sera sa rencontre avec Nâtaya, la sœur de San, un autre officier, collègue et ami de Den, qui est devenu de fait son tuteur, après le départ en mission de Den au Vietnam et au Laos. Nous sommes dans les années 1970 ; (Il est revenu en 1971, blessé, « tu commençais le secondaire »).  

Et on va le suivre dans son admiration de cette fille sérieuse, qui « était comme une soeur ainée » et qu’il va  pourtant violée (fin du ch 3), avec le  sentiment d’avoir aussi trahi Den et San, ses tuteurs, qui subviennent à son éducation et à ses besoins.

 

Le titre du chapitre 4 pourrait être explicite avec  « la destruction d’un rêve ». Mais il reçoit son aveu (enceinte) comme une « condamnation à mort ». De plus, il se voit en porte à faux car il ne l’aime pas et qu’il la voit malheureuse, avec le sentiment de sa vilénie vis à vis de ses tuteurs. Au chapitre 5, il envisage toutes les possibilités : s’enfuir ? le mariage ? « avec des idées noires et le cœur en miettes ». Ce sera la menace et l’avortement… avec la honte ressentie, mais pour Den. Ensuite va commencer une autre période de sa vie à Bangkok, sa vie d’étudiant.

 

II. Chapitres 6 à 9 : la recherche de soi.

Le temps de la faculté à Bangkok : temps des amours, des amis, de la culture… temps de la formation et de la contestation ….

 

Bangkok, la fac, la formation, un style de vie et de pensée, les rencontres (l’ami, le modèle Nât Itsarâ, la mort de Nâtaya et la liaison amoureuse avec Daret) 

 

  • Bangkok, la fac : le nouveau milieu, découverte de la culture, des façons de vivre, l’anticonformisme…
  • La rencontre du « héros », de l’ami Nât Itsarâ, séduction et répulsion
  • Son rapport aux femmes. La mort de Nâtaya. La liaison avec Dârét (il a 19 ans. il raconte 9 ans après), leur vie commune », le refus du père qui envoie ses hommes de main deux fois. Poignardé.(Ch. 7et ch. 8)
  • Revient sur l’ami, Nât Itsarâ, rapport ambigu et contradictoire, rapport à la culture, la politique (Ch. 9)

 

III. Chapitre 10 : Le principe de réalité. Son meilleur ami « héros » se case.

 

  • Ses ballades avec Nât Itsarâ, la découverte de la Thaïlande.
  •  La trahison des idéaux. LE changement. Nât Itsarâ se case, nouveau look (cheveux courts), un travail régulier avec ‘l’ennemi » japonais, rêve petit bourgeois (un métier, argent sûr, achat voiture,  confort, maison/terrain) » (« Qu’est-ce qui ta pris de faire une chose pareille ? »)

 

 

IV. Chapitres 11 à 14 :

  • Les pensées diverses du fond de sa retraite.
  • Son seul véritable amour Kangsadâne (il me semblait que j’étais heureux) (7 ans qu’il la connait) évocation de sa vie, de leurs ballades, mais il l’a abandonnée.
  • L’évocation du drame de celle qu’il a aimé. Kangsadâne  et son professeur de musique (alcoolique et génial), les  leçons de violon, les rapports avec sa fille laissée à elle-même, et   LE VIOL !
  • La descente aux enfers du prof de musique (alcoolique, perd son job, sa jeune  femme volage, le jeu, l’alcool, tue sa femme, sa fille, se suicide en prison)
  • Et la fin (2 pages). Enfin lucide ?  adulte ? fatigué ? :

 

« je t’ai quitté une fois que je t’ai réduite en bouillie. Je n’avais jamais pris le temps de réfléchir. Je n’avais pas assez grandi. Je n’avais pas eu le temps de passer en revue mes actes en tout genre. (…) A cet âge-là, j’étais un barbare romantique, une bête immonde (…) Consciemment ou non, j’ai passé ma vie à faire de ma vie un désert (…) Mon Sahara (…) Ma solitude (…) Adieu, Kagsadâne Sakâwarate.

 

Avec cette dernière phrase, cette dernière provocation :

 

« Que périssent les femmes bien, et que tous les hommes de mauvaise volonté s’unissent ! »

 

Evidemment, il y aurait beaucoup à dire sur le comportement du narrateur vis-à-vis des femmes, de ses amis, sur sa « morale », sur sa vision du monde, de son monde

*******

"Ô hommes aveugles, vous seriez mieux avisés de placer votre organe de vie dans un four brûlant que dans le yoni de la femelle, vous seriez mieux avisés de glisser votre organe de vie dans la bouche d'un serpent venimeux que dans le yoni de la femelle". C'est ainsi que le Bouddha s'est adressé à des moines mendiant surpris en congrès sexuel. Je ne sais pas grand-chose sur la religion bouddhiste, mais le Bouddha est super. Je sais bien qu'il est super. Je l'admire en tant qu'homme sublime. Mais je n'aime pas tellement les bonzes. Peut-être que je les aimerais un peu plus s'ils produisaient quelque chose de leur propres mains. Gandhi respectait scrupuleusement le vœu de célibat des brahamanes. Gandhi est un autre homme sublime que j’admire et il est vraiment super, autant que le bouddha (…) J'ai fait l'expérience du bonheur sous bien des formes et bien des fois, mais quand j'essaie de mesurer la taille et le volume et la qualité de ces expériences, il se trouve que celles qui m'ont donné le plus de bonheur c'était lorsque je couchais avec une femme, non pas lorsque je suivais les préceptes ou tâtais de l'opium de la marie-jeanne de l'héroïne de la philosophie des arts de la musique et de la littérature à la con. Avant de prendre l'habit, avec combien de femmes le Bouddha a-t-il couché? Essaie d'en faire le compte. Et il n'a jamais mis de femme enceinte - tu en es sûre? - mise à part Yasodhra, son épouse. En tant que prince, il lui revenait de procréer plusieurs autres petites princesses. Rahul n'était sans doute pas la seule chair de sa chair. Et sa progéniture née de ses nombreuses concubines a des descendants, aujourd'hui encore, dans le nord de l'Inde ou au Népal, tout comme la progéniture de Confucius, qui existe encore aujourd'hui. Ne vas pas croire que c'est une question historique, une question qui relève des sciences humaines. Passons. En tout cas, le sexe est quelque chose de merveilleux et qui vaut la peine qu'on s'y adonne. Mais le Bouddha l'a rejeté alors qu'il était encore dans la force de l'âge. Il n'était plus performant? C'est là un soupçon d'individu au coeur vil. Il a rejeté le monde des jouissances en tout genre car il savait qu'il est des choses plus sublimes, plus délicates, plus subtiles, plus profondes et c'est vers ces choses qu'il s'est tourné et il lui était indispensable de rejeter le mode de vie ancien. Parfois je me surprends à penser à lui, surtout quand je lis le Tripitaka en essayant de voir à travers le brouillard de l'illusion. Je sais. Il est vraiment super. J'essaie seulement de le voir de façon réaliste. Je ne suis pas du tout présomptueux. (pp. 357-358)

 ********Bangkok et la « beauté triste de la vie ».

 p. 317 Ce qui voulait dire que s'en était fini des dérives dans les nuits fébriles de Bangkok, de toutes ces fois où je rentrais saoûl pendu à ton cou, vacillant titubant parmi les lumières de couleur qui font de tout homme un immortel provisoire, de ces nuits où je commençais à m'habituer aux poses provocantes des voyous protecteurs de bars; aux obscénités con-cul-pissantes des filles de bars à gogo, les filles les moins vêtues au monde, qui se contorsionnent lascives au rythme de la musique et qui, parfois, quand elles ôtent sournoisement leur dernière frusque, lèvent haut la jambe pour frapper du pied un mobile fait de coquillages accroché au plafond bas; à la solitude des filles au coeur brisé, qui vernissent de gaieté feinte leur esseulement d'oiseau loin du nid; aux débits de boissons aux serveuses aux seins nus et aux débits de boissons qui ont un miroir pour plancher et des serveuses en minijupe sans sous-vêtement et aux bordels en tout genre qui pullulent, autant d'endroits où la morale est raide morte, mais c'est dans ces putains d'établissements qu'on voyait une barquette d'offrande aux bonzes dont l'arbuste artificiel était fleuri de billets de banque de dénominations diverses que les papillons de la nuit iraient offrir à quelque monastère, celui de leur village natal probablement. Telle était la beauté triste de la vie. Peut-être avait-elle toutes sortes d'autres beautés cachées, mais toutes tristes. ( p. 317)

  

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 04:01

2La Légende de Suriyothai de Chatrichalerm Yukol (2001). Ou comment utiliser le cinéma pour « inventer » l’Histoire du Siam.


Il ne s’agit pas ici de « raconter » le film  ou d’en traiter l’esthétisme (par ailleurs excellent), ni de le « juger » dans l’histoire du cinéma thaïlandais,  mais de présenter sa fonction  idéologique, à savoir, comment il a participé et participe au nationalisme thaï et à la Thaïness, que nous avons par ailleurs déjà étudié. (Cf. en note les liens **)


1/ La Légende de Suriyothai est un film thailandais réalisé par Chatrichalerm Yukol*  en 2001,


Chatrichalerm Yukol

 

racontant l'histoire de la reine Suriyothai, participant à côté de son royal époux à une bataille en 1548 contre les envahisseurs birmans, et se sacrifiant pour sauver la vie de son roi Chakkraphat Maha  (1548-1569) et de son royaume.


C’est aussi le film qui en Thaïlande a droit à tous les superlatifs :

  • « Ce film, le plus ambitieux du cinéma thaï jusqu'ici a exigé pas moins de cinq ans de recherches archéologiques et historiques ».
  • Suriyothai est également le plus grand succès de l'histoire du cinéma en Thaïlande, où il a détrôné Titanic.
  • Le film le plus cher jamais réalisé en Thaïlande.
  • La première fois que le cinéma thaïlandais transgressait le tabou de représenter au cinéma la vie d'un souverain « réel ».
  • Le film initié et soutenu par la reine de Thaïlande.
  • Un film produit pour la version américaine par Francis Ford Coppola !

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Avec un objectif bien précis :

  • Le réalisateur, le Prince  Chatrichalerm Yukol, a précisé que la reine Sirikit était à l’origine du film, et qu’elle voulait que par ce film, le peuple thaïlandais ait une meilleure compréhension et soit fier  de son Histoire, et qu’il éveille à l’étranger, une belle réputation  pour l’esthétique et l’Histoire de la Thaïlande.

2/ Ce film était donc plus  qu’un film.

Il avait aussi la fonction idéologique de raconter « officiellement »  l’Histoire d’une période  du Siam (cautionnée par le soutien et l’aide de la reine), à travers l’ « héroïsation » d’une de ses reines, en rappelant au passage une victoire en 1548, sur « l’ennemi héréditaire », les Birmans  …   (qui raseront et anéantiront le royaume d’Ayutthaya en 1767).

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Tout à chacun pouvait donc noter  ce qu’il apprenait sur cette période du Siam et vérifier ensuite la « véracité » de l’Histoire racontée.


3/ Une Histoire inventée ?


Il nous fallait 15 mn de recherche pour, en partant de l’information officielle donnée par le « making of » du film :

  • Apprendre que le film avait été « écrit » à partir de « documents « envoyés  par Domingos de Seixas, un mercenaire portugais au service du Royaume d'Ayutthaya (1524 à 1549) au roi Jean III du Portugal (1521-1557).
  •  
  • seixas
  • Trouver qu’il n’y avait, dans ces documents,  aucune ligne concernant la princesse Suriyothai.
  • Qu’un auteur portugais sérieux, comme Pinto Fernão Mendes (1514?-1583), in Voyages et aventures d'un Portugais, ne disait aussi  aucun mot sur cette reine.
  • Etre étonné qu’on pouvait trouver 3 lignes sur cette histoire, mais dans une chronique dont personne ne donnait la référence.

 

  • Découvrir, avec surprise, que nous avions donc une histoire inventée. 

Ensuite nous avons voulu en savoir un peu plus sur ce Domingos de Seixas et son témoignage, que le making of du film présentait comme l'un des documents les plus importants sur l'histoire thaïlandaise de cette période (et dont  le rapport au roi Johan III du Portugal était enregistré par le Comité portugais des historiens) (sic).

 

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Or, nous n’avons trouvé aucune trace de  l’existence de ce mercenaire, ni de référence pour ces fameux  « documents », outre ceux reprenant « l’information officielle » du film.

On s’est demandé alors s’il était crédible  qu’un simple mercenaire de base comme Seixas puisse adresser une « correspondance » au Roi du Portugal ? (comme si par exemple un marin français de l’ambassade de 1685 se serait permis d 'écrire au Roi Louis XIV ?)


On pouvait, pour le moins, s’étonner qu’un film qui avait pour ambition de donner une « belle image » de l’Histoire du pays puisse s’écrire à partir d’un texte étranger (un mercenaire ?) que personne ne pouvait lire.

 

Nota. Depuis la pubication de cet article nous avons reçu de deux aimables correspondants portugais, l'assurance que ce mercenaire a existé et que ses témoignages existent bien à la Bibliothèque Nationale portugaise, notamment chez Domingos de Seixas et Fernao Mendes Pinto. Malheureusement ces "documents" ne sont pas numérisés et donc nous ne pouvons pas les consulter.


Cf. notre réponse à ces deux commentaires dans notre blog.

 



4/ Le cinéma au service de la Thaïness.


Nous avons alors immédiatement pensé  au nationalisme et à la Thainess !

Nous l’avions déjà étudié, et nous avions la chance de pouvoir lire un article écrit par la jeune « docteur » Amporn JIRATTIKORN

 

amphorn

 

(Note***),  Suriyothai: hybridizing Thai national identity through film, qui allait le confirmer et montrer, comment en 2001, ce film participait en fait, au combat idéologique de la construction de l’Identité thaie.

 

Une nouvelle forme de la Thaïness ?


4.1 Jiratticorn rappelle le contexte international.

La volonté affichée par les Autorités (et par notre réalisateur) après la grande crise de 1997 de revenir à la culture « authentique » thaïe et de faire face au modèle étranger et de se défendre contre « l’invasion » de la culture étrangère.

Ainsi le discours du Roi du 5 décembre 1997 prônant « la théorie de l’autosuffisance », relayée par les vulgarisateurs du Ministère de l’Agriculture (Cf. aussi p.372 Roland Poupon, in Thaïlande contemporaine, 2011) , le gouvernement encourageant «  les Thais à aider les Thais et à acheter thai », le retour à une musique plus authentique avec  le succès du lukthung (country thaie).


Le réalisateur Chatrichalerm Yukol était explicite :

« J’espère que le film Suriyothai va défendre notre culture et ouvrir la voie aux autres. Nous sommes colonisés par le cinéma d’Hollywood et le cinéma chinois. Nous avons perdu notre identité culturelle » (1999) ;

et Jiratticorn de citer une des dames de compagnie de la reine affirmant que le making of du film a été initié par la reine, qui l’a  aussi financé et joué un rôle fondamental dans la réalisation ( ne serait-ce que par la collaboration de nombreux militaires de l'Armée Royale  et de la Marine Royale thailandaises dans les scènes de bataille et l’autorisation accordée de tourner  dans certains lieux, qui aurait été difficile, voire impossible pour tout autre ).


4.2 Les sources historiques pour la reine Suriyothai ?


Jiratticorn donne 3 sources principales (nous en proposons une autre en note ****) :

  • la première de  Ferna’o Mendès Pinto, ‘the Travels of Mendes Pinto’, 1614. Il évoque la bataille du 19 juin 1548, mais il ne mentionne pas la reine Suriyothai d’Ayutthaya.

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  • la deuxième où le nom de la reine ‘Suriyothai’ est mentionnée, a été écrite dans une chronique, 247 ans après la bataille par Pan Jantanumas.
  • la troisième a été écrite par Laung Prasert, 114 ans après l’événement.

 

  • A ces 3 sources Jiratticorn évoque le règne le règne de Rama IV (1851-1868) où, face au colonialisme, on a « construit » un glorieux passé en choisissant pour la période d’Ayuttaya plusieurs héros et une seule héroine, Suriyothai. (Sunait 1994) (avec une chronologie d’Ayutthaya, reconnue ensuite par de nombreux historiens qu’elle ne cite pas).

(Cf. notre article 9** sur le nationalisme thaï où nous montrons aussi  le rôle de Rama V (1868-1910) dans le processus d’unification de la nation thaïlandaiseet, en parallèle, la modernisation du royaume sur le modèle occidental et comment son successeur le roi Rama VI (1910-1925) donna au nationalisme thaïlandais une dimension culturelle et mis en avant le principe de « Thaï-ness » (modèle culturel issu des caractéristiques communes aux ethnies thaïes censées constituer le nationalisme).)


4.3 On avait bien là un renouveau du nationalisme thai pour faire face, entre autre,  à la grave crise financière et économique de 1997.


Et dans  une période où le cinéma thai, dit Jiratticorn, a eu un certain succès à l’international et en Thaïlande avec Nang Nak, Bang Rajan, Fa Talai Jone, Kang Lang Phap (Behind the Painting), The Moonhunter Jan Dara, et bien sûr  l’histoire de 3 femmes dans l’Histoire thaie Suriyothai. Suphankalaya,  et Anna et le roi.


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Le discours du Roi de 1997  proclamait bien solennellement la nécessité d’un retour aux valeurs locales, à l’autosuffisance économique.


La Légende de Suriyothai s’inscrivait ainsi comme un acte de résistance face à une invasion étrangère et  un autre exemple « royal » pour préserver la souveraineté nationale.


Elle donnait chair aux histoires des héros nationaux racontées dans les manuels scolaires (par contre, Jiratticorn avoue ne pas savoir quand exactement Suriyothai est arrivé dans les livres scolaires.). En effet, tous les jeunes enfants thais ont appris à admirer leur princesse Suryothai, son héroïsme, son courage face à l’ennemi, son sacrifice pour son pays et son  royal époux. 


Certes chaque nation a besoin de raconter son Histoire en présentant son « glorieux passé », en privilégiant ses victoires et ses héros, mais encore faut-il qu’ils aient existé.


Pour le grand historien thaï Thongchai Winichakul,


thongchai winichakul 512x288

 

qu’elle cite, l’ histoire  a été écrite il a 100 ans, non sur la base d’ une histoire réelle , mais sur les conventions d’un genre et d’ un idéal féminin, (correspondant à l’idéologie patriarcale) : une femme dévouée à son mari et qui se sacrifie pour sauver son pays.


Un rôle à la mesure de la reine (qui voyait un certain parallèle avec son « sacrifice » au service du pays), qui, nous l’avons dit, a soutenu, aidé, contribué au succès du film, consciente de son rôle idéologique.


Une héroïne digne de ce nom, loin de la récupération étrangère hollywoodienne  plutôt néo-colonialiste d’Anna et le roi, et du nouveau culte populaire non contrôlable de la princesse Suphankalaya, sœur du grand roi Naresuan, qui avait aussi libéré Ayutthaya en 1569 (mais cela est une autre histoire que nous raconterons). On trouvait son effigie sur tous les supports (peintures, statues, posters, médaillons) et  accrochée aussi bien dans les supermarchés, que dans les gogos et les taxis. Un moine  respecté, Lunag Poo Ngone Soraya, avait même déclaré avoir rencontré son esprit lors d’une de ses méditations. Beaucoup attestaient que leurs offrandes avaient été couronnées de succès.

                                               ________________________

 

La conclusion de Jiratticorn est sans appel.

 

Le film « La légende de Suroyothai » est une  réponse de la Thainess à la grave crise économique et culturelle de 1997. La reconstruction d’un passé glorieux  a toujours été une nécessité pour répondre aux besoins du présent. La création de héros et de légendes a souvent servi à unifier le pays et répondre aux besoins fondamentaux  du Pays.

 

Everything about Suriyothai can be bought, sold and understood as ‘Thai-ness’, dit-elle.

 

C’est clair, non ?

 

 

__________________________________________________________________________

*Voir notre article présentant le cinéma thailandais et le réalisateur  Chatrichalerm Yukol  : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-44-le-cinema-thailandais-84843680.html

 

** 4 de nos articles présentant le nationalisme et la Thaïness :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-pour-comprendre-la-crise-actuelle-la-thainess-63516349.html 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-9-vous-avez-dit-nationalisme-thai-66849137.html 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-13-le-nationalisme-et-l-ecole-68396825.html 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-notre-isan-13-le-nationalisme-thai-73254948.html 

***Amporn JIRATTIKORN, Suriyothai: hybridizing Thai national identity through film, Inter-Asia Cultural Studies, Publication details, including instructions for authors and subscription, information: http://www.tandfonline.com/loi/riac20

Amporn JIRATTIKORN, Ph.D. en anthropologie de l'Université du Texas à Austin, 2008. Centres d'intérêt : les flux des médias en Asie, la piraterie, l'immigration, le nationalisme et le transnationalisme entre ​​la Birmanie et la Thaïlande…


**** Cf.le prince Damrong Rajanubhab, Nos guerres avec les Birmans: thaïe-birmane .Conflit 1539-1767, ISBN 974-7534-58-4

Il est dit que ce livre publié en 1917 a été très populaire, et que  le prince Damrong Rajanubhab, en racontant cette page de l’Histoire nationale, a rendu célèbre l'héroïsme de la Reine Suriyothai, le duel des éléphants à Nong Sarai, le Roi Naresuan et sa «déclaration d'indépendance », la résistance exemplaire de Bang Rachan, et le drame de la chute d'Ayutthaya

 

***** Trouvé dans un forum :

 

http://w2.webreseau.com/fr/services/forums/message.asp?id=307534&msgid=1589049&poster=0&ok=0

 

 

Bernard Suisse
France

Posté le: 
20/4/2002 16:47

Sujet du message: 
Suriyothai - Les sources historiques

 



Email: 
memoires-de-siam@noos.fr

 



En ce qui concerne la reine Suriyothai, de quels documents dispose-t-on ? J’aurais envie de dire d’aucun, son nom n’est pas même mentionné dans les Chroniques royales où elle apparaît simplement sous le nom de « la Reine ». Quant au Phra Racha Phongsawadan de Luang Praset, qui paraît-il a servi de source principale au film, il consacre à peine quelques lignes à la souveraine. D’où vient-elle, qui est-elle ? C’est une évidence, historiquement nous n’en savons rien, et seule sa mort est connue avec quelque certitude. C’était une gageure de faire un film de trois heures avec si peu d’éléments, mais l’obscurité même de l’histoire a servi les scénaristes. Tous les évènements politiques ou militaires racontés dans le film sont réels, et sur cette trame historiquement correcte, le destin de la reine Suriyothai vient se superposer d’une façon harmonieuse et plausible. Rien ne nous garantit la véracité des faits racontés, il y a très peu de chance que les choses se soient bien passés ainsi, mais rien ne peut nous prouver qu’ils sont faux. 
Le prince Chatrichalerm l’avoue bien volontiers : « En tant que réalisateur, je suis autorisé à me servir de mon imagination davantage que les historiens. C’est un film historique, mais c’est assurément mon interprétation de l’histoire. » Etant donné les très infimes éléments dont il disposait, il valait mieux effectivement, avoir beaucoup d’imagination. 

Bien amicalement
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Bernard Suisse

 

 Sans titre-1 copie

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