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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 22:20

Nous avons le plaisir d’accueillir dans nos colonnes deux invités de talent, Philippe de Lustrac et Sylvie Dancre. Nous connaissions Philippe de Lustrac, historien « free-lance » de la danse et de la musique pour sa très belle biographie du compositeur franco-siamo-italien, Eugène Grassi « The Siamese Composer Eugène Cinda Grassi – Bangkok 1881 – Paris 1941 » publiée en 2010 dans le « Journal or urban culture research » de l’Université Chulalongkorn.

Sylvie Dancre est spécialiste de danse classique, qu’elle a pratiquée professionnellement et enseigne aujourd’hui à Paris (elle a aussi enseigné en 2008 au Bangkok City Ballet de Madame Hirata Masako)

Cet article consacré au collège des arts dramatiques de Bangkok a été publié dans le numéro 264 (avril 2007) de la revue mensuelle « Danser ». Fondée en 1983 cette revue fut pendant 30 ans l’unique référence française dédiée à l'ensemble des danses et chorégraphies. Dotée d’une petite dizaine de millier de lecteurs fidèles, elle a disparu en 2013 sous cette forme dans le cadre d’une procédure de liquidation consécutive au redressement judiciaire de son propriétaire Desclée De Brouwer. Nous publions l’intégralité de leur article consacré aux « apprentis danseurs à Bangkok », article remarquable dans la forme et passionnant sur le fond. Nous remercions bien chaleureusement ses auteurs de leur amicale autorisation

 

 

A côté du Théâtre national, le Collège des Arts dramatiques de Bangkok accueille plus de 1.500 élèves, qui après une première formation spécialisée durant leurs études primaires, vont étudier pendant dix ans, avec l'aide de 140 professeurs, danse et musique siamoises, et même quelques notions occidentales.

 

Texte et photos : Sylvie Dancre et Philippe de Lustrac

Apprentis danseurs à Bangkok

 

 

Parmi plus de Ia centaine de formes de danse  existant en Thaïlande, les plus prestigieuses  étaient celles données a Ia cour du roi et des princes par des troupes de ballerines et  de danseurs qui leur appartenaient, mais depuis une révolution au début des années  trente ces troupes (coûteuses) sont passées sous le contrôle du ministère de Ia Culture nouvellement créé, et l'enseignement est dispensé en particulier dans !'École nationale de danse et de musique fondée en 1934.

 

Tôt le matin, dans Ia chaleur déjà moite,  des élèves rieurs en uniforme impeccable  (panung rouge, chemise blanche et badge  avec leur nom), déjeunent ou révisent leurs  leçons dans les allées parfumées par les fleurs des frangipaniers- et surtout baignées dans Ia vibrante cacophonie qui s'échappe de toutes les portes ouvertes :  sonorité moelleuse des gamelans de bambou, fracas étincelant des gongs de métal, flûtes  stridentes, piano même, ou encore les  sons aigrelets que sous Ia direction d'une maîtresse digne et vénérable, une classe de jeunes filles assises sur le parquet de bois sombre, leurs doigts minces courant comme des araignées a longues pattes sur Ia corde  unique de leur instrument, tirent de leur violon traditionnel compose d'une demi-noix de coco ...

Dans une cour, au pied d'un temple à l'habituelle décoration ciselée, vestige du palais ancien sur l'emplacement duquel l'école a été édifiée, de jeunes garçons frappent  énergiquement et inlassablement lesol de ciment, au rythme sec des bâtons de  bambou frappés par le professeur, levant alternativement les jambes très haut sur le côté tout en effectuant des gestes un peu ridicules avec les mains: ce sont les Singes du théâtre masqué, le khon. Dans tous les  bâtiments, les élèves répètent ou travaillent  par petits groupes sous l'œil attentif des professeurs et des maîtresses de ballet. Cependant dans Ia plus grande salle, vaste  comme un hangar et ouverte sur plusieurs cotes, vient de commencer Ia classe de lakorn, Ia danse féminine lente et gracieuse, particulièrement représentative de Ia danse siamoise: sous les néons et le tournoiement  des ventilateurs, une centaine d’élèves, peut-être davantage, entament comme tous les  jours une sorte de lente « barre du milieu », récapitulation des quelque soixante-dix  figures de base, dont beaucoup dérivent des karanas indiens, mais dont elles offrent une sorte de version profondément épurée, minimaliste  et sereine, qu'elles déroulent dans  un ensemble parfait tout en psalmodiant les noms; une fois terminé cet exercice, les  ballerines s'assiéront sur le sol, et toujours  exactement ensemble et au rythme d'une sorte de litanie plaintive, vont exécuter lentement les exercices d'assouplissement des mains et des doigts.

 

 

Un miracle basé sur une confusion

 

Mais qu'est au juste Ia danse siamoise ? En 1906, lors d'une soirée organisée par le ministère des Colonies, Rodin découvrait avec extase les petites danseuses cambodgiennes du roi Sisowath, et le spécialiste de I'Asie, Louis Laloy, était « dépassé, ébloui, abasourdi par le miracle de cette danse qui  donne à une femme des souplesses de liane, des épanouissements de fleur, des palpitations de feuillage, de légers essors d'oiseau, ou des glissements de poissons dans l'eau  transparente ». En 1922, c'est avec un éblouissement comparable que le critique  de ballet André Levinson voit les danseuses cambodgiennes invitées sur Ia scène de I ‘Opéra par le directeur, Jacques Rouche. Or, à ces spectateurs émerveillés de jadis  tout comme à leurs successeurs actuels on  se gardera bien d'avouer que Ia danse cambodgienne ne provenait nullement du Cambodge, où Ia tradition en aurait été « miraculeusement préservée pendant neuf  siècles depuis l'époque d'Angkor », comme il est fallacieusement affirmé - mais du  Siam voisin (aujourd'hui Ia  Thaïlande).

 

En effet, après Ia prise d'Angkor en 1431 par les Thaïs, une part essentielle du butin consista dans les troupes de danseuses des  rois khmers que les vainqueurs ramenèrent dans leur capitale d'Ayuthia. Et tandis que Ia tradition de Ia danse royale khmère allait disparaître totalement du Cambodge même, c'est à Ia cour des rois du Siam qu'elle allait être préservée, pour après une évolution de presque cinq siècles, enrichie de bien d'autres  apports, indiens, javanais, etc. (Un musicologue du début du siècle était par exemple persuadé de reconnaître dans Ia danse siamoise certaines formes du menuet, qu'auraient rapportées selon lui les ambassadeurs siamois venus à Versailles en 1686) - et, bien entendu, siamois- devenir une tradition purement siamoise, avec les lourds et étincelants  costumes pailletés élaborés au XIXe siècle au Siam, avec des sujets, des livrets souvent écrits par les rois du Siam eux- mêmes.

 

Et finalement, au XIXe siècle, les rois d'un Cambodge singulièrement diminué voulant reconstituer leur patrimoine  chorégraphique disparu, c'est par centaines que leur sont envoyées de Ia cour de Bangkok,   maîtresses de ballet et danseuses: ce prétendu legs « touchant à l'identité même du  Cambodge » est donc en réalité une tradition  chorégraphique siamoise, avec des textes composés en siamois, chantés a Pnom Penh en siamois jusqu'à Ia Deuxième Guerre mondiale par des interprètes qui n'y comprenaient  pas grand-chose.

 

La danse siamoise est relativement peu connue - tout d'abord pour des raisons historiques : ayant échappé à Ia colonisation, Ia Thaïlande est demeurée de ce fait toujours un peu mystérieuse. Mais surtout parce que sa tradition chorégraphique, sans nul  doute l'une des plus riches de toutes les traditions théâtrales d'Asie, est basée sur une conception du geste exactement à l'opposé de celle du ballet occidental, et que cette  altérite radicale constitue un obstacle  presque insurmontable : on n'imaginera guère  en effet un danseur européen tentant l'apprentissage des gestes et des attitudes du khon et du lakorn, inscrits en profondeur depuis l'enfance dans le corps des danseurs   siamois par une pratique rigoureuse et, en  particulier, par d'extraordinaires exercices d'assouplissement- alors qu'il n'est pas rare  de voir des danseuses occidentales ayant  largement passé l'adolescence s'initier avec succès au bharata natyam.

 

 

Un registre de gestes extraordinaires

 

Pourtant, quoi qu'elle ne soit guère directement  assimilable par le corps occidental, Ia danse siamoise est susceptible de beaucoup apprendre au danseur ou au chorégraphe, en lui révélant un répertoire de possibilités scéniques ou dramatiques, mais surtout un registre de gestes extraordinaires dont il ne soupçonne même pas Ia possibilité de ces mouvements « inconnus ! jamais vus ! » qui avaient autrefois stupéfié Rodin.  Tels, par exemple, ces « micromouvements »  qui constituent d'ailleurs Ia base de l'apprentissage par Ia contraction d'un muscle immobile, n’entraînant pas de mouvement véritable mais seulement des sortes de sursauts presque imperceptibles, d'accents prodigieusement expressifs ...  Ou encore en découvrant que l’extrême souplesse des bras et des mains ne s'accompagne pas du relâchement de leurs articulations, mais qu'au contraire celles-ci sont raidies par une contraction intense, et qu'une tension sourde parcourt bras et phalanges qui vibrent parfois comme tétanisés ... Quant à Ia question du rôle de Ia pantomime, dont on oppose régulièrement dans le ballet le caractère mimétique et expressif a l'abstraction du mouvement pur dans une dialectique que l'on croit fondamentale et irréductible, on s'aviserait immédiatement en voyant du lakorn (et plus encore une scène de khon,  puisque les visages y sont masqués) , qu'en réalité des mouvements peuvent à Ia fois être totalement stylisés et totalement expressifs, totalement abstraits et totalement concrets, comme l'on pouvait s'en  rendre compte en regardant le danseur de khon, Pichet Klunchun dans Ia pièce récente  de Jérôme Bel, Pichet Klunchun and myself.

 

 

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24 décembre 2018 1 24 /12 /décembre /2018 22:58

 

Nous avons pu lire à diverses reprises l’affirmation péremptoire que « les Jatakas ont directement inspiré certaines fables d’Ésope et celles de La Fontaine » ? Certitude (« directement inspiré ») dans l’incertitude (« certaines », mais lesquelles ?). Nous nous y sommes penchés avec curiosité.

 

 

Nous avons rencontré quelques-uns de ces Jatakas à l’occasion de la lecture de l’un d’entre eux qui fut largement commenté par feu le roi Rama IX dans un texte qui a véritablement valeur de testament politique (1). Nous avons consacré un article à trois autres dont il est probable qu’ils ont migré vers le catholicisme (2).

 

 

Les Jatakas (ชาดก)...

 

 

...ne constituent qu’une faible partie des livres sacrés du bouddhisme...

 

 

.. . qui comportent trois immenses collections réunies sous le nom de Tripitaka (พระไตรปิฎก), les « Trois corbeilles ».

 

 

La première de ces corbeilles est le Vinayapitaka (พระวินัยปิฎก),

 

 

la seconde est le Sutrapitaka (พระสูตรปิฎก)

 

 

...et la troisième est Abhidharmapitaka (พระอภิธรรมปิฎก).

 

 

La seconde corbeille compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.

 

 

Les Jatakas forment le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant il n'est pas n'importe quel conte : Il est le récit de l'une des 500 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

 

On connaît 547 Jatakas considérés comme canoniques, du premier, Katakana au dernier, Vessantara-jataka qui conte la dernière existence du Bouddha comme prince Vessantara.

 

 

Les uns comme le Vessantara, le Mahasudha (le 537e)

 

 

ou le Mahajanaka (539e)

 

 

sont de véritables livres et d’autres ne comportent que quelques lignes, une fable avec son prologue, son récit et sa morale dont Bouddha est presque toujours le héros. L’orientaliste anglais Robert-Spence Hardy a fait le relevé des formes sous lesquelles apparaissait le Bouddha soit sous forme humaine ou surhumaine soit sous forme animale  (3).

 

 

On y trouverait « un certain nombre de sujets qu'Ésope a mis en fables », que La Fontaine  lui a empruntés et que l’on retrouve dans bien d’autres recueils hindous venus de la nuit des temps, persans, arabes et hébreux. Ce sont évidemment les 104 fois où le Bouddha apparaît sous forme animale car ces contes se situent en des temps très anciens et chacun sait qu’en ces temps reculés, les animaux n’avaient pas perdu l’usage de la parole. Autrefois en effet, les bêtes parlaient mais le  renard ayant eu l'audace de se plaindre de la tyrannie de Zeus, la parole leur fut retirée et leur part fut donnée en supplément aux hommes, ainsi du moins nous dit la mythologie des Grecs.

 

 

Il est une question qui reste encore sans réponse et que nous avons abordée dans notre précédent article (2) : Ces sujets viennent-ils des livres bouddhistes ou bien ces livres sont-ils la source où les adaptateurs anciens ont puisé ? Ces récits appartiennent-ils à un fonds commun de l'humanité, antérieurs à Bouddha, recueillis par les bouddhistes longtemps après Bouddha et mis à son crédit ? Si Bouddha en est l’auteur ou tout au moins ses disciples immédiats, c'est dans les livres sacrés du bouddhisme qu’auraient puisé directement Ésope et indirectement La Fontaine ?

 

 

Nous ignorons pratiquement tout du poète grec sinon qu’il écrivit probablement au VIIe siècle avant J.C. à l’époque ou Bouddha prêchait (4).

 

 

A-t-il eu connaissance des Jatakas du maître lorsque celui-ci les contait ? Ces récits courraient-ils le monde bouddhiste et furent-ils rédigés après la mort du maître et dans ce cas, les récits que nous avons sont, ou la collection des récits qui couraient le monde bouddhiste et qu'on a définitivement rédigés quelques mois après la mort du Bouddha lors du premier concile. Ou devons-nous puiser bien avant le VIIe siècle avant notre ère, Bouddha étant né en 623 et mort en 543 avant Jésus-Christ, et nous avons alors fonds commun de l'humanité et maximes universelles de la sagesse des nations ?

 

 

Nous savons que ces Jatakas sont aujourd'hui bien connus des orientalistes par la traduction anglaise que M. Fausboll a commencée et la publication entre 1895 et 1907 de la monumentale édition en 6 volumes des 547Jatakas considérés comme canoniques sous la direction du professeur E.B. Coowell (2). Leur numérotation que nous utilisons fait toujours autorité comme d’ailleurs celle de l’helléniste Émile Chambry pour les 358 fables d’Ésope. Il n’y a évidemment pas de difficultés avec les 247 fables du bon La Fontaine.

 

 

ÉSOPE A-T-IL INSPIRÉ LA FONTAINE ?

 

Jean de La Fontaine n’a jamais caché où il puisait son inspiration, et désignait les fables d’Ésope et les fables de Phèdre, le latin directement inspiré du précédent et d’autres encore. 

 

 

Le sujet a été abordé avec surabondance. Il cite aussi, car il cite ses sources, et nous voilà en liaison directe avec l’Asie, le Panchatantra, un recueil de fables animalières indiennes probablement antérieures à Bouddha, d’un auteur légendaire, un sage indien nommé Pilpaï qui aurait lui-même inspiré Ésope  (5). L’ouvrage aurait été commandé par un Rajah pour servir de guide de gouvernement à l’usage des princes. Nous sommes éloignés des préoccupations des Jatakas (6), pour être alors un ouvrage de sciences politiques. Dans toutes ces hypothèses, la perfection de la forme de l’écriture du fabuliste supplée à l’invention.

 

 

 

LES JATAKAS ONT-ILS INSPIRÉ ÉSOPE ?

 

Nous avons dans un précédent article (2) analysés trois Jatakas dont un seul sous forme animalière, qui sont d’une façon ou d’une autre des textes de spiritualité bouddhiste probablement passés chez les chrétiens (7). Dans aucun de ces trois contes nous n’avons trouvé aucun rapport direct ou indirect avec l’une ou l’autre des 247 fables de La Fontaine. Le Jataka préféré de feu le roi Rama IX  (1) qui en fit une traduction dans une édition somptueuse est une leçon sur l’art et la manière de bien gérer son royaume (8). Ce ne sont pas les préoccupations majeures de La Fontaine. 

 

 

Ne généralisons pas hâtivement, ce n’est pas dire que les Jatakas n’ont pas inspiré Ésope lui-même inspirateur de La Fontaine, alors que  nous n’en avons lu que quatre, parmi 547 réunis dans 6 épais volumes de plus de 350 pages chacun dans la recension de 1895 – 1907. Mais cette traduction est en anglais ce qui ne facilite pas forcément les choses pour un esprit curieux même s’il n’y a que 104 Jatakas animaliers.

 

 

Nous avons certes d’autres Jatakas traduits en français. Nous les devons à Adhémard Leclère, ancien résident général au Cambodge (9). Il  traduisit le « Satra de Tévattat », Tévattat est à Bouddha ce que Judas était au Christ.

 

 

Nous lui devons la traduction de trois autres Jatakas, tous sont religieux sinon mystiques, aucun n’est animalier, rien qui puisse se rattacher à Ésope. Adhémard Leclère s’intéresse au sacré et non au profane.

 

 

 

Nous n’en déduirons pas pour autant péremptoirement et ex abrupto qu’Ésope n’a pas puisé dans les Jatakas. Pourra-t-on  trouver une réponse ?

 

Il y a donc 104 Jatakas animaliers. A quatre ou cinq exceptions près, les 358 fables d’Ésope sont animalières. Il en est de même pour les 247 fables de La Fontaine. Une édition synoptique et comparative en trois colonnes nous apporterait probablement une réponse en dégageant des parallèles significatifs ou en n’en dégageant aucun. C’est une tâche non pas de bénédictin mais digne d’un couvent entier de bénédictins ce qui excède nos modestes compétences.

 

 

 

VERS UNE RÉPONSE ?

 

Il nous semble toutefois que le lien entre les Jatakas, textes religieux, souvent mystiques, les fables d’Ésope, purement profanes et celles de La Fontaine qui le sont plus encore soit complément évanescent ? La Fontaine a mené une vie de libertin épicurien et ne s’est converti que lors des derniers mois de sa vie. La pauvreté religieuse des deux auteurs est constante alors même que le monde des animaux peut être à bien des égards proche du divin.

 

 

La morale des deux fabulistes se situe sur un terrain exclusivement humain pour exprimer des vérités pratiques. Ce sont deux morales totalement areligieuses. Sagesse et religion sont de nature fondamentalement différente. Ésope était probablement agnostique et La Fontaine comme on pouvait l’être siècle de Louis XIV sans risquer les galères. Sagesse d’une part, mysticisme d’autre part.

 

 

En définitive, le seul lien qui unisse jusqu’à preuve du contraire le ou les auteurs des Jatakas et les deux fabulistes, c’est l’utilisation de la forme animalière, épisodique chez les premiers, systématique chez les deux poètes. Mais cette forme de littérature est aussi vieille que le monde, certainement antérieure aux Jatakas et toujours vivante. (11)

 

 

Il est d'ailleurs un argument qui nous paraît significatif :

 

Les « fables d'Ésope » font l'objet de multiples traductions en thaï (นิทาน อีสป nithan isop) dans des éditions populaires à l'usage essentiellement des enfants.

 

 

Ces petits fascicules parlent en quelques paragraphes d'introduction de la vie d'Ésope présentée comme un poète grec (esclave et bossu comme le veut la légende) vivant il y a environ 2500 ans auteur de fables à l'usage des plus jeunes et destinées à leur inculquer des leçons de morale. Nous en avons feuilletés quelques exemplaires, pas un ne fait la moindre référence à une origine provenant des livres sacrés du bouddhisme.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article «  : LE « TESTAMENT POLITIQUE » DE FEU LE ROI RAMA IX ? «  L’HISTOIRE DU ROI MAHAJANAKA

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/l-histoire-du-roi-mahajanaka-ecrite-par-feu-le-roi-rama-ix-un-testament-politique.html

 

(2) Voir notre article A 276 – « LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

 

(3) R.Spence Hardy « A manual of buddhism In its Modern Development », New Delhi, 1853. Son relevé est le suivant :

Le Bouddha apparaît sous forme humaine ou divine : ascète, 83 fois -  monarque, 58 fois -  génie d'un arbre, 43 fois - professeur religieux, 26 fois - courtisan, 24 fois - brahmane chapelain, 24 fois – prince, 24 fois - gentilhomme, 23 fois - savant homme, 22 fois - Indra, 20 fois ; singe, 18 fois; marchand, 13 fois -  homme riche, 12 fois - esclave, 5 fois - Mahâ-Brahma, 4 fois - potier, 3 fois - hors-caste, 3 fois – kindura,  chasseur, guérisseur des morsures de serpents, joueur, maçon, forgeron, danseur, écolier, ciseleur, charpentier, chacun 1 fois.

Le Bouddha apparaît sous forme animale : singe, 18 fois -  cerf, 10 fois - lion, 10 fois - cygne, 8 fois -  bécasse,  6 fois - éléphant, 6 fois - oiseau de basse-cour, 5 fois -  aigle doré, 5 fois ; cheval, 4 fois -  taureau, 4 fois - paon, 4 fois  -  serpent, 4 fois - iguane, 3 fois -  poisson,  éléphant, rat, chacal, corbeau, pic, voleur, pourceau, chien, oiseau d'eau, grenouille, lièvre, coq, milan, oiseau des jungles, chacun 1 fois.

 

(4) L’édition qui passe pour être la meilleure des 358 fables attribuées avec plus ou moins de certitude à Ésope est celle d’Émile Chambry publiée par la société d’édition « Les Belles lettres » en 1927.

 

 

(5) Sur cette ouvrage, voir « Pantchatantra, ou les cinq  livres : recueil d'apologues et  de contes » traduit du sanskrit par Édouard Lancereau, Paris, 1871. L’ouvrage a été transcrit puis traduit en persan, en arabe, en grec, en latin et connu de tous les salons érudits fréquentés par La Fontaine. Il s’agit d’un recueil de 75 contes divisé en 5 livres.

 

(6) Une version persane fut traduite en français par Gilbert Gaulmin sous un pseudonyme, en 1644, sous le titre « Le Livre des lumières ou la Conduite des Rois, composée par le sage Pilpay Indien, traduite en français par David Sahid, d’Ispahan, ville capitale de Perse ». Il fut réédité au moins deux fois, en 1694 et 1698 sous le titre «  Les fables de Pilpay, philosophe indien, ou La conduite des rois ». L’utilisation de la forme animalière permet au traducteur de se livrer à moindre risque des critiques sur le gouvernement royal en évitant la censure qui n’était pas tendre surtout sur la fin du règne de Louis XIV.

 

(7)  Nigrodhamiga - Jataka (n° 12), l’histoire du roi des cerfs qui sacrifie sa vie par compassion

 

 

-  Silanisamsa – Jataka (n° 190), l’histoire de la marche sur les eaux

 

 

et Mahasutasoma – Jataka (n° 537) à l’origine de la légende de Saint Christophe.

 

 

(8) Il s’agit du  Mahajanaka – Jataka (n° 539).

 

 

(9) « Les livres sacrés du Cambodge », 1906.

(10)  Voir à ce sujet l’article de Jacques Dumont « La religion d’Ésope » in : Pallas, 35/1989 qui débute comme suit : « Les fables d'Ésope sont d'une pauvreté religieuse véritablement anormale pour un texte antique, la métaphysique est réduite  au don du langage par Zeus ou Hermès. La morale traduit un scepticisme prudent envers les devins, les oracles et la prière… » 

 

(11) Citons, au hasard, le « Romand de Renard »,

 

 

les « Contes de Perrault »,

 

 

« Alice au pays des merveilles »,

 

 

« La ferme des animaux »  (de George Orwell)

 

 

et pourquoi pas  puisque la bande dessinée a sa place dans la littérature, « Félix le chat »,

 

 

« Maya l’abeille »

 

 

et naturellement « Mickey » toujours vivant depuis sa naissance en 1928.

 

 

 

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9 décembre 2018 7 09 /12 /décembre /2018 22:03

 

Dans un précédent article (1) nous avons accompagné le roi Chualongkorn dans la visite qu’il fit, lors de son voyage privé en Europe en 1907, au Salon des artistes français qui, depuis 1881 se tient tous les ans au Grand Palais. Il y fit l’acquisition singulière de deux toiles, l’une d’Henri-Léon Jacquet et l’autre de Lucien-Hector Jonas qui révèlent sinon un goût du moins un choix singulier dans le réalisme, une manifestation de mineurs chantant l’Internationale drapeaux rouges en tête

 

 

et une procession pieuse d’enfants de Marie chantant probablement Je suis Chrétien. Nous avions faire cette découverte singulière à la lecture de l’un des volumes de l’ouvrage d’Émile Langlade « Artistes de mon temps, » vaste recueil de biographies artistiques d’autant plus précieux qu'il évoque nombre de peintres dits « secondaires » ou oubliés dont l'œuvre, pour une part notable d’entre eux, demeure en partie à découvrir.

 

 

Dans le premier volume de cette anthologie, il nous fit découvrir une artiste peintre tout autant oubliée du grand public et du monde de l’art que les deux précédents, Suzanne-Raphaëlle Lagneau dont le talent retint, 15 ans plus tard, l’attention du roi Vajiravudh et de son demi-frère, le prince Mahidol, grand-père de l’actuel souverain. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à lui rendre un bref hommage bien que les renseignements sur elle soient squelettiques en dehors de ce que nous a appris Langlade.Elle est née à Paris (en 1890 ?) d’une mère appartenant à l'Opéra-Comique, elle-même fille d’un compositeur de musique. Nous ignorons tout d’eux. Son père était sculpteur et n’est pas tombé dans un total oubli. Il apparaît comme sculpteur dans le Catalogue illustré du Salon de la société des artistes français pour l’année 1890 où il expose un buste en plâtre de Madame J.N. qui n’y est malheureusement pas reproduit. Nous l’avons toutefois retrouvé dans le nouveau monde puisqu’une galerie d’art canadienne a mis en vente en 2018 une pendulette comportant une statuette en bronze baptisée « surprise » sur socle en marbre évaluée à 900 dollars canadiens (i.e. environ 600 euros 2018)

 

 

et qu’une statuette en bronze représentant une vierge à l’enfant de 25 cm de haut a été déclarée volée par une galerie de New-York en 2018 qui en a diffusé « à toutes fins » la reproduction sur Internet. La facture en est évidemment très classique, le Salon n’admettant pas les fantaisies modernistes.

 

 

 

«  Ainsi, l'Art tenait allumées plusieurs étoiles dans le ciel de son berceau » nous dit joliment Langlade.

 

 

Son enfance se déroule dans la très verdoyante petite commune de Verrières-le-Buisson au sud de Paris toujours connu pour son arboretum.

 

C’est Langlande qui va nous dérouler son curriculum  vitae. 

                   

Comme à l'école elle montrait déjà des dispositions pour le dessin, son père décida de la pousser vers le professorat. Elle a suivi cette voie dès 1915, mais les succès, dus à son talent, lui firent dépasser ces ambitions premières. Elle entre à l'Ecole des Beaux-Arts, où, naturellement, on l'avait envoyée chez le « Père Humbert », comme on appelait ce professeur. Son atelier était le seul dans lequel on admettait, à cette époque, les élèves femmes (2).

 

 

Elle commence une carrière semble-t-il très classique que nous décrit Langlade (3).

 

 

La découverte de l’orientalisme

 

Elle découvrit, nous ne savons comment, des sujets tirés des grands poèmes de l'Inde, essentiellement le Ramayana et la Baghavata Purana. Elle étudie et illustre ces légendes : « Dans la magnificence de décors luxuriants et d'une coloration somptueuse, elle a traité, avec une richesse d'imagination et une perfection de dessin inouïe, maintes scènes qui ont forcé l'attention, et, dès 1914, elle exposait un panneau décoratif, où figurait une Déesse hindoue » (Langlade). En 1922, elle envoya au Salon une illustration du Ramayana qui le fit alors connaître du grand public et l'incita à persévérer dans la voie orientale. Nous connaissons d’elle une toile exposée à l'Exposition coloniale des Artistes français la Naissance de Lakmi (Lakshmi déesse de la Beauté et de l'Abondance, ou le Baratement de la Mer de Lait d'où elle sort, comme Vénus sortait de l'onde.

 

 

C’est probablement cette réputation de distinguée orientaliste qui attira l’attention du roi Rama VI par l’intermédiaire de la légation siamoise et celle du Prince Mahidol en visite en France.

 

 

Les visites royale et princière

 

Elle effectua au début de l’année 1923 un voyage en Tunisie. De retour de ce voyage, elle eut un jour, à son atelier, la visite du Ministre de Siam à Paris venant faire l'achat de plusieurs tableaux pour le compte du Roi son maître. Langlade nous décrit la visite « Mlle Lagneau eut la surprise de voir entrer ce Ministre, portant à la main avec dignité, un superbe cornet de cuivre, comme si c'était là l'insigne de sa fonction ou de son grade. Mais ce cornet bien astiqué et tout miroitant n'était, tout simplement, qu'un cornet acoustique, car le Ministre était extraordinairement sourd » (4).

 

 

Si l’acquisition par Rama V de la Scène de grève à Anzin ou de la Procession de matelottes au Courgain avait de quoi surprendre, l’achat d’œuvre représentant les  légendes millénaires de l’Asie séculaires fut une consécration pour l'artiste qui les a interprétées et l'affirmation que ces compositions étaient bien conçues dans l'esprit qui convenait. Nous ignorons malheureusement quelles toiles acquit le souverain siamois. Quelques temps plus tard son demi-frère, le Prince Mahidol, lui acheta également six tableaux, dont deux scènes du Ramayana et quatre illustrations des Contes des Mille et une Nuits. La présence du prince Mahidol à Paris nous permet de situer cet épisode à l’automne 1923 (5).

 

 

Mademoiselle Lagneau va continuer cette carrière d’illustratrice d’ouvrages orientalistes, contes arabes, contes indiens, Flaubert,

 

Kipling

 

 

Henry Bordeaux

 

 

et aussi Tartarin de Tarascon   et les fables de Lafontaine  tout en continuant d’exposer dans de  nombreux salons où elle recueille mentions et médailles.

 

 

Elle mena en parallèle une carrière de professeur dans les École de la ville de Paris jusqu’en 1945. Elle publié en 1924 à destination de ses élèves un ouvrage technique et didactique « Adaptation du décor à la forme » (6). La date de sa mort est incertaine (1950 ?).

 

 

Elle n’est pas inconnue sinon du grand public du moins du monde restreint des bibliophiles : les ouvrages qu’elle a illustrés, tous dans des éditions de luxe à tirage limité se retrouvent souvent dans les ventes publiques spécialisées.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 281 « HENRI-LÉON JACQUET ET LUCIEN-HECTOR JONAS, DEUX PEINTRES FRANÇAIS DISTINGUÉS PAR LE ROI CHULALONGKORN AU SALON DES ARTISTES FRANÇAIS Á PARIS EN 1907 »

 

(2) Ferdinand Humbert tout en enseignant à l’école des Beaux-arts appartint aux peintres officiels de la troisième république, il réalisa de nombreuses peintures murales au Panthéon et fut le portraitiste à la mode.

 

(3) En 1911 elle parut pour la première fois au Salon des Artistes français, dans la Section des Arts décoratifs, avec un panneau représentant une Ondine; et, l'année suivante, avec un écran gravé au feu : l'Automne. Mlle Lagneau se cherchait encore. Cependant, elle exposa, en 1913, quatre petits panneaux, d'une composition heureuse et originale et d'un dessin parfait, qui lui valurent une Mention honorable. Ces panneaux représentaient les Saisons ; c'était un vieux sujet, que de fois évoqué par les peintres et chanté par les poètes. Elle avait su le renouveler, en le présentant sous les titres de la Sève, la Joie estivale, les Fils de la Vierge et le Sommeil de la Nature. Déjà son talent s'affirmait, et elle dégageait sa personnalité…

 

(4) Nous n’avons pu déterminer quel était de diplomate. L’ambassadeur en titre était le prince Charoon que nous n’avons jamais vu avec un cornet acoustique à l’oreille notamment dans les nombreuses photographies du Congrès de Versailles.

 

(5) La chronique des mondanités (Le Figaro du 20 octobre 1923) nous apprend que le prince et son épouse ont quitté Marseille le 19 octobre 1923 sur le paquebot Chambord.

 

(6)  «  Cet ouvrage, orné de très nombreuses planches, s'oppose à une tendance fâcheuse de la génération  artistique actuelle qui semble considérer comme secondaire la recherche consciencieuse de la composition décorative et des exigences variées du cadre. Comme si quelque chose de grand et d'utile pouvait être créé sans une base géométrique bien déterminée. La confusion des genres est le signe certain des époques de décadence. Ouvrage d'un indiscutable intérêt d'art ».  (Analyse  critique dans « L’art et les artistes »  n° 50, octobre 1924).

 

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 22:34

 

 

2 - POLITIQUE (Suite et fin).

 

Poursuivons notre lecture des deux dernières « idées reçues » politiques abordées par Mademoiselle Eugénie Mérieau, à savoir : « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », et « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

                                         

2 - IV - « EN THAÏLANDE, LES ÉLECTIONS N'ONT AUCUNE VALEUR A CAUSE DE L'ACHAT DES VOIX. » (pp. 69-72)

 

L'épigraphe choisie par Mademoiselle Eugénie Mérieau pour cet article, que nous ne connaissions pas, vaut son pesant d'or, surtout venant de la Cour constitutionnelle de Thaïlande (Décision 3-4/2550, 30 mai 2007). Jugez plutôt :

« La prise de pouvoir par des élections dont le déroulement viole les dispositions de la constitution constitue une prise pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. [En revanche], la prise de pouvoir par la voie du coup d’État n'est pas une prise de pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. »

 

Il faut reconnaître qu'en 4 pages, Mademoiselle Eugénie Mérieau nous livre avec clarté les principaux éléments du problème en rappelant que le phénomène de l'achat des voix a été étudié par de nombreux universitaires (Anek Lanthamatas et Pasuk Phongpaichit sont cités). Mais surtout elle indique que de nombreux articles sur le sujet avaient pour fonction de condamner « l'électoral rural, trop mal éduqué pour bien voter » et de lutter contre « les députés de ces régions jugés comme incompétents au Parlement ». Il sera également utilisé comme argument contre Thaksin (en  2005-2006), et par les militaires pour justifier les coups d’État. 

 

Elle nous rappelle que cette pratique d'achat de voix existe depuis longtemps, mais qu'il faut savoir interpréter la réalité. Deux personnes sur trois, dit-elle, et cela atteint 85,5% dans le Nord-Est (Isan) ne se sentent pas obligés de voter pour le candidat qui leur a offert un cadeau ou de l'argent. Cette affirmation dont elle ne donne pas les sources nous paraît lancée avec une certaine légèreté. Comment savoir si 85,5% des électeurs de l’Isan (pourquoi pas 82,99 % ou 23,33 % ?) ne vont pas se sentir liés par l’enveloppe reçue ? Si on les interroge, ils peuvent répondre tout et n’importe quoi sans qu’il y ait la moindre possibilité de vérification puisque, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de surveillance vidéo dans les isoloirs. 

 

Un bureau de vote en zone rurale (2008) :

 

 

Nous avions dans l'un de nos articles raconté que dans notre village d'Isan, lors d'une élection, les candidats étaient passés de maison en maison et avaient remercié  la promesse de vote  en donnant qui 200 baths, qui 300, qui même 1.000 baths parfois. Sauf que les roués paysans avaient promis leur vote à tous les candidats. Et si vous leur demandiez quel était l’intérêt retiré par le futur « député », ils vous répondaient : « dans 4 ans, il sera riche ».

 

 

S’il n’y a plus depuis quelques années et apparemment jusqu’en 2019, d’élections politiques à l’échelon national, il en reste (chefs de villages) à l’échelon local et les visites « protocolaires » des candidats dans les villages restent la règle.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine d'ailleurs son article ainsi : « L'achat de voix est bien une pratique courante au moment des élections, et constitue « une attente légitime » de la part des votants, mais pour autant, le secret du scrutin étant parfaitement respecté, ces derniers votent en leur âme et conscience pour le parti le mieux à même de répondre à leurs aspirations ! »

 

On pourrait rajouter la nécessité de comprendre ce qu'on entend par « parti » en Thaïlande (Cf. « l’originalité » de ce système politique résidant dans les klum, qui représentent, nous dit Baffie, « la véritable unité de base de la politique thaïlandaise »). (1) De même que si corruption « politique » il y a, elle n’est qu’une composante d’une corruption généralisée à tous les niveaux de l’Administration. Mais cela sont deux  autres sujets.

 

 

2  - V - « LA LOI DE LÈSE-MAJESTÉ FAIT PARTIE INTEGRANTE DE LA CULTURE THAÏLANDAISE. » (PP. 73-78)

 

 

 

La loi de lèse-majesté en Thaïlande a fait l'objet de nombreuses études, rapports, articles de journaux (Surtout à l'étranger), livres, etc. Ils visaient surtout à s'interroger sur le statut de demi-dieu du roi et sur l'article 112 du Code pénal qui déclare que quiconque « diffame, insulte ou menace le roi, la reine, son héritier ou le régent est passible de trois à quinze ans de prison », mais  qui permet surtout de réprimer  et/ou d'emprisonner les opposants politiques, de limiter la liberté d'expression, d'exercer une censure dans les médias,  le web et de  fermer des sites internet qui ont diffusé des propos jugés insultants contre le roi et la famille royale par les gouvernements en place (2).

 

Si des « observateurs » ont pu écrire que la junte militaire qui a renversé le régime démocratique de Yingluck Shinawatra en mai 2014, a augmenté  les accusations de lèse-majesté contre les opposants à la junte (Selon Human Rights Watch, le nombre de cas serait passé de 33 en 2005, à 164 en 2009 et plus de 400 en 2010, pour retomber  à 122 entre janvier et octobre 2011, soit un chiffre similaire à 2009, selon l'expert David Streckfuss), il ne faut pas oublier que Reporters Sans Frontières avait estimé que depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la première ministre Yingluck Shinawatra s’était montré pire que son prédécesseur en termes de censure de l’Internet. « Si la Thaïlande continue d’emprisonner des internautes au nom de la lèse-majesté, elle  rejoindra le clan des pays les plus liberticides envers le Web » (Cité dans le Petit Journal du vendredi 16 mars 2012).

 

Mais le propos de Mademoiselle Eugénie Mérieau est de savoir si « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

Après avoir rappelé que la loi de lèse-majesté punit de 3 à 15 ans de prison toute calomnie, injure ou menace à l'égard du roi, de la reine, du prince héritier, et du régent,   Mademoiselle Eugénie Mérieau nous dit que beaucoup la considèrent comme « un trait culturel thaïlandais », ce qu'ont confirmé toutes les Constitutions en déclarant que « la personne du roi est sacrée et inviolable ». Ensuite elle va surtout citer le livre de Bowornsak Uwanno, en précisant qu'il est « un juriste faisant autorité en Thaïlande » : « Lèse-majesté, Une caractéristique particulière de la démocratie thaïlandaise au sein du Mouvement Démocratique Global » (sic), pour indiquer que « Le lien entre la royauté thaïlandaise et le peuple thaïlandais est unique [... ] spécial », comme l'effet de la culture thaïlandaise et de l'éthique. La page suivante, Mademoiselle Eugénie Mérieau reste sur les explications de Bowornsak Uwanno, sans aucun esprit critique, laissant à penser qu'elle les partage.

 

 

Or, elles nous apparaissent plutôt  curieuses. Il réfute que le roi soit considéré  comme un « demi dieu » pour affirmer qu'il s'agit d'un Père, le père de la nation,  qu'il faut donc voir la loi de lèse-majesté comme un blasphème, dont il faudrait comprendre la sévérité en  sachant que (Elle le cite encore) « dans la société thaïlandaise, le parricide est, sur la base de normes éthiques et religieuses, un péché impardonnable et l'acte le plus grave d'ingratitude ». Péché ? Ingratitude ?

 

Bowornsak Uwanno est effectivement un éminent juriste mais il n’est pas le seul. Juriste attitré du gouvernement militaire avec quelques autres, il donne à l’action du gouvernement « autoritaire » issu d’un coup d’état – même sans effusion de sang – un fondement juridique. Pourquoi pas ? Nous avons écrit dans notre article précédent que les coups d’Etat « ne sont pas des incidents de l’histoire, ils sont tout simplement devenus un élément concret, coutumier et  non écrit  de la constitution du pays ». Mais il existe en Thaïlande des juristes qui pensent exactement le contraire. N’eut-il pas été judicieux de les citer ne serait-ce qu’en quelques mots ?

 

Et Mademoiselle Eugénie Mérieau reste encore à la page suivante avec Bowornsak Uwanno pour rapporter des propos quelque peu « étonnants ». Ainsi « l'élaboration de la lèse-majesté en tant que telle participa à la construction d'une monarchie absolue sur le modèle européen » Cette allégation est tellement fantaisiste que nous n'avons pas envie de la réfuter.

 

 

Qu’est-ce donc qu’une « monarchie absolue sur le modèle européen » ? Les derniers feux de la monarchie absolue en France ont brûlé en 1789. Les régimes successifs, Bonaparte, Bourbon puis Bonaparte, ne furent pas formellement absolus puisque tempérés par des assemblées électives plus ou moins représentatives. Si c’est faire référence à la Russie, l’exemple est mal choisi puisque l’Empire russe appartient pour l’essentiel et à 75 % à l’Asie. La dilection manifestée par Rama V pour le Tsar Nicolas et réciproquement l’explique. Rama V a envoyé son fils préféré Chakrabongsee et alors héritier présomptif étudier à Moscou, pays autocratique, et non pas dans une quelconque démocratie parlementaire, monarchie ou république, européenne.

 

 

La suite n'est pas de meilleur aloi. Ainsi « la force qu'elle connaît aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'elle a pu être dans le passé : elle était moins sévère sous la monarchie absolue, et elle disparut quasiment aux lendemains de la révolution de 1932  ». (Mais le code pénal de 1908 est bel et bien resté en vigueur.)

 

 

Vous avez bien lu : la lèse-majesté était moins sévère au temps de la monarchie absolue ! Les bras nous en tombent.

 

Il n’était évidemment pas question de quelque délit ou crime de lèse-majesté que ce soit puisqu’il n’y eut pas, au moins avant 1900, de texte pour le définir, le roi étant tout simplement le maître de la vie de ses sujets ce qui ne valait pas qu’au sens figuré.

 

On se demande pourquoi Mademoiselle Eugénie Mérieau rapporte de telles fariboles, et ceci d'autant plus qu'au paragraphe suivant, après un « certes », elle  va nous dire exactement le contraire, enfin ce que tout le monde sait : « les préceptes hindouistes érigeaient le roi en figure à la fois vertueuse et divine (dhamaraja et devaraja). Le roi et la famille royale étaient intouchables  - le simple fait de lever les yeux sur le roi était passible de la peine de mort ». (Cf. Notre article (3))  Eugénie Mérieau cite ensuite le Code des Trois Sceaux « qui [prévoyait] des peines importantes pour les crimes contre le roi ».

 

 

Ensuite, Mademoiselle  Eugénie Mérieau nous rappelle  que l'ancêtre direct de l'article 112 peut être le décret sur la diffamation par la presse écrite promulgué en 1900 par Rama V qui prévoyait un emprisonnement de trois ans maximum ou une amende de 1500 THB ou les deux. Le Code pénal de 1908 fit passer la peine maximale de trois à sept ans et en 1976, à 15 ans. Ce n'est qu'au début des années 2000 que le nombre d'affaires explosa, mais on vit également s'exprimer des contestations de cette loi. Une pétition avec plus de 40.000 signatures fut remise au parlement, dit-elle, et le groupe Nitirat, un groupe de juristes s'opposera à la loi de lèse-majesté.

 

 

 

(Nous avons, dans deux articles, critiqué ce groupe de sept juristes, en rappelant néanmoins leurs actions et le soutien qu'ils avaient obtenus auprès de journalistes, artistes,  intellectuels, et  de la presse anglophone présente en Thaïlande (The Nation et Bangkok Post). Toutefois, ils avaient eu le mérite et le courage de dénoncer l'instrumentalisation du droit à des fins politiques. Cf. (4))

 

 

Elle constate que la loi de lèse-majesté n'est plus considérée par tous, comme « un trait culturel thaïlandais ». Surtout, pourrait-on rajouter, quand elle est utilisée par une junte militaire qui s'attribue le pouvoir de décider ce qu'est la liberté d'expression et les atteintes à l'ordre social.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine son article en citant longuement un extrait d'un rapport de février 2016 de la junte justifiant la lèse-majesté, qui ne manque pas d'humour, enfin d'humour noir en prétendant que « La Thaïlande respecte pleinement la liberté d'opinion et d'expression et la liberté de réunion... cependant ... ».

 

 

Mais, comme nous l'avons déjà dit, la loi de lèse-majesté procède avant tout de l'Histoire. Depuis l'origine, les rois siamois ont toujours légitimé leur pouvoir absolu en incarnant le roi Asoka et Bouddha mais aussi les divinités du brahmanisme et de l’hindouisme, qui leur donnaient le pouvoir absolu, le  droit de vie et de mort sur leurs sujets. (Cf. (3))

 

 

Certes ce pouvoir absolu variera selon les règnes mais surtout au XIXe siècle (Influence des modèles Européens, puissances coloniales aux frontières, réformes du roi Chulalongkorn, conseillers européens au Siam, éducation des Princes en Europe, etc.). Une société traditionnelle qui va évoluer avec le développement d’une économie monétaire et l'avènement d’une classe de fonctionnaires et de militaires, d'une monarchie constitutionnelle après le coup d’Etat de 1932 (Rappelons-nous que les principaux acteurs du Coup d'Etat proviennent  du  Parti du Peuple (le Ratsadon Khana),  fondé  le 17 février 1927, dans un hôtel parisien, par sept étudiants siamois dont Phibun et Pridi), etc. On verra même  Phibun, lors de sa dictature  (1948-1957), faire remplacer la photo du roi par la sienne. Il faudra attendre le maréchal Sarit (1959-1963) pour que de nouveau le roi retrouve son prestige et que soit réactivée la lèse-majesté. (Cf. Pierre Fistié (5))

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peupl e : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale », in Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011. 

A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html 

 

(2) Article 14 : Internet ! Vous avez dit censure?

    http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-14-internet-vous-avez-dit-censure-68700049.html

Cf. Rapport d'Amnesty International 2017/2018, sur la Thaïlande.

https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/thailand/report-thailand/

 

« Les autorités ont continué d’engager des poursuites vigoureuses au titre de l’article 112 du Code pénal (portant sur le crime de lèse-majesté), qui sanctionne les critiques envers la monarchie. Au cours de l’année (2017), plusieurs personnes ont ainsi été inculpées ou poursuivies en vertu de l’article 112, certaines d’entre elles étant accusées d’avoir insulté d’anciens monarques. Les procès en lèse-majesté se sont tenus à huis clos. En juin, le tribunal militaire de Bangkok a condamné un homme à une peine record de 35 ans de prison pour une série de publications sur Facebook qui auraient concerné la monarchie. Cet homme risquait 70 années d’emprisonnement, mais la peine a été réduite car il a plaidé coupable. En août, le militant étudiant et défenseur des droits humains Jatupat « Pai » Boonpattararaksa a été condamné à deux ans et demi d’emprisonnement après avoir été reconnu coupable dans une affaire concernant son partage sur Facebook d’un article de la BBC à propos du roi de Thaïlande. Les autorités ont engagé des poursuites pour lèse-majesté contre un universitaire de renom en raison de ses commentaires portant sur une bataille menée par un roi thaïlandais au 16e  siècle.

 

Les autorités ont exercé des pressions sur Facebook, Google et YouTube pour que certaines publications en ligne, notamment des contenus considérés comme critiques à l’égard de la monarchie, soient supprimées. Elles ont également menacé d’engager des poursuites contre les fournisseurs d’accès à internet qui ne supprimaient pas certaines informations et contre les personnes qui communiquaient avec des opposants au gouvernement exilés ou partageaient leurs publications sur internet. Six personnes ont par la suite été arrêtées pour avoir partagé des publications sur Facebook relatives au retrait d’une plaque commémorant les événements de 1932, qui avaient mis fin à la monarchie absolue. À la fin de l’année, ces personnes se trouvaient toujours en prison et faisaient l’objet de plusieurs inculpations au titre de l’article 112. »

 

(3) Notre article 93. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-92-le-processus-de-legitimation-du-pouvoir-du-roi-narai-in-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-119264251.html

 

Avec les deux références : Alain Forest, « Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravada », Journal des anthropologues [En ligne], 104-105 | 2006, mis en ligne le 17 novembre 2010, consulté le 23 juin 2013. URL : http://jda.revues.org/496 et L. Gabaude, « Religion et politique en Thaïlande, Dépendance et responsabilité », In « Revue d’études comparatives Est-Ouest », Vol. 32, n°1 (mars 2001), pp.141-173.

 

(4)  A69.  Vous connaissez le groupe Nitirat de Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a69-vous-connaissez-le-groupe-nitirat-de-thailande-107595409.html

Notre critique de ce groupe in A70.

 

(5)  Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967. Et Nos articles 182.1et 2.  La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

 

 

 

 

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29 novembre 2018 4 29 /11 /novembre /2018 22:12


2 - POLITIQUE.

 

Poursuivons notre lecture pour aborder 5 autres « idées reçues » dans le domaine politique, à savoir : « La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. », « Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft », « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais », « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

2 – I - « LA THAÏLANDE EST UNE MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE. »

 

 

Mademoiselle Mérieau a effectivement raison d'émettre des doutes sur la réalité de cette assertion que l’on retrouve effectivement partout.

 

Parler de « Monarchie constitutionnelle » revient d’abord à en définir au moins sommairement les deux éléments.

 

Une monarchie tout d’abord est un régime politique qui reconnaît comme chef d’état un monarque (du grec  μόναρχος « un seul dirigeant »). Il peut être héréditaire comme c’est le cas en Thaïlande ou au Cambodge voisin ou élu par un collège restreint comme c’est encore le cas en Malaisie ou ce le fut dans le Saint-Empire romain germanique (1).

 

 

Une constitution est un texte qui définit et souvent, mais pas toujours, limite les pouvoirs du monarque.

 

 

Elle peut dès lors être non écrite, fruit de la tradition et de la coutume ce qui était le cas de la France sous l’ancien régime (2). C’est le cas du régime anglais actuel dont la constitution est coutumière ou ce fut celui de l’Arabie saoudite jusqu’en 1992 (3).

 

 

Le régime monarchique en Thaïlande est donc assuré depuis toujours mais conforté par la Loi du Palais du 10 novembre 1924 voulue par le roi Vajiravudh un an avant sa mort et assurant sans heurts le trône à la descendance mâle successible de Rama V.

 

 

Elle fut appliquée sans difficultés au bénéfice de son frère Prajadhipok en 1925,

 

sans difficultés au moins apparente lors de son abdication en 1935 au profit d’Ananda, aîné de la lignée Mahidol

 

 

 

instantanément à sa mort au profit de son frère cadet Bhumibol

 

et à sa mort le 13 octobre 2016  à son fils Vajiralongkorn. Si elle ne fut pas la première constitution, elle fut en tout cas la première loi constitutionnelle et référence y fut faite dans les constitutions successives en ce qui concerne la succession au trône.

 

 

LES CONSTITUTIONS

 

L’histoire constitutionnelle de la Thaïlande en a connu à ce jour (nous écrivons en 2018) 20 dont 17 d’entre elles ont été promulguées au cours des 70 ans de règne du roi Rama IX (4).

 

S’interroger sur le point de savoir si « la Thaïlande est une monarchie constitutionnelle » revient en réalité à se poser la question sur le règne de Rama IX puisque nous ne savons pas de quoi demain sera fait.

 

Ces constitutions furent traditionnellement des instruments temporaires, promulgués à la suite de coups d’État militaires en dehors peut-être de celle du Maréchal et néanmoins dictateur Sarit Thanarat qui perdura de 1959 à 1968.

 

 

PLUSIEURS OBSERVATIONS :

 

La nature des institutions constitutionnelles

 

Nous allons trouver au fil des années plusieurs types de mécanismes constitutionnels que nous pouvons schématiser de façon peut-être simpliste en trois groupes, un régime comportant des organes législatifs élus, un régime comportant des organes législatifs nommés et un régime de pouvoir exécutif absolu (5).

 

 

La permanence des coups d’état.

 

Ils sont institutionnalisé depuis le premier de 1932 ayant conduit la Siam à un régime « démocratique ». Sous le seul règne de Rama IX qui nous intéresse, nous en avons décompté 15, coups d’état stricto sensu, militaires ou silencieux, sanglants ou pacifiques (6). Ils ne sont pas des incidents de l’histoire, ils sont tout simplement devenus un élément concret,  coutumier et  non écrit  de la constitution du pays.

 

 

Les pouvoirs du souverain.

 

Ils ont constitutionnellement évolué au fil des constitutions successives comme le fait judicieusement remarquer Mademoiselle Mérieau notamment après la prise du pouvoir par le Maréchal Sarit Thanarat. Il faut bien sûr faire référence au pouvoir charismatique du souverain qui transcende ses pouvoirs constitutionnels, qu’ils proviennent de la tradition multiséculaire brahmaniste et hindouiste (à laquelle Mademoiselle Mérieau ne croit guère) ou tout autant des qualités propres à la personne de Rama IX et de son épouse.

 

 

Les constitutionnalistes thaïs admettent sans difficultés que lorsque le pays est en crise, le souverain peut agir par-delà les textes.

 

 

 

CONCLUSION.

 

Mademoiselle Mérieau conclut « Une monarchie constitutionnelle qui s’appuie autant sur l’armée et se passe entièrement à la fois d’élections et de parlement peut difficilement répondre à la définition d’une démocratie – terme que l’on associe dans le langage courant à la « monarchie constitutionnelle ». Dont acte !

 

Elle conclut toutefois par un paragraphe intitulé « la démocratie n’est pas compatible avec la culture thaïlandaise » ce qui nous conduit à nos propres conclusions :

 

 

Reste à savoir ce qu’est-ce qu’on appelle « démocratie », n’entrons pas dans ce débat. Il est toutefois essentiel de relever que lorsque les « révolutionnaires » de 1932 ont imposé une constitution au roi, ils sont allés chercher leur modèle en Occident, tous éduqués dans des Universités françaises ou anglaises sans qu’il n’y ait jamais eu véritablement de texte spécifiquement thaï (7).

 

Il n’est pas de notre propos (ni d’ailleurs dans nos compétences) de définir quelle serait la Constitution idéale faisant cohabiter harmonieusement comme dans la société idéale d’Aristote la liberté et l’égalité, l’harmonie et le progrès. Nous n’irions toutefois pas chercher notre modèle en Occident (8).

 

 

Concluons sur une seule question, ces régimes constitutionnels successifs furent-ils des instruments du peuple pour contrôler le gouvernement ou des instruments du gouvernement pour contrôler le peuple ?

 

Ne cherchons donc pas donner une définition de ce régime  qui n'est assurément pas une « monarchie constitutionnelle » au sens que le « langage courant » donne à ce mot, contentons-nous de la porte de sortie favorite des juristes lorsqu'ils buttent sur une institution difficile à définir selon nos concepts : c'est un régime monarchique sui generis.

 

 

2 - II - « LE RÉGIME MILITAIRE THAÏLANDAIS EST UNE DICTATURE SOFT » (PP. 57-62)

 

 

L'idée reçue ici annoncée aurait nécessité d'indiquer une période. Toutes les dictatures qu'a connues la Thaïlande n'ont pas revêtu les mêmes formes, et ne se sont pas exercées dans  le même contexte historique.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau commence son article en rappelant  « Le fait que la majorité de ses huit décennies furent des dictatures militaires ne semble pas remettre en question le mythe officiel de la démocratie thaïlandaise »,  sous la haute protection du roi et de l'Armée, mais précise-t-elle, « une démocratie à la thaïe » avec 13 coups d' Etat réussis.

 

 

Nous avions montré dans notre article 214 (3), que la Thaïlande avait connu une vie politique plus mouvementée que ces 13 (14?) coups d'Etat réussis si on ajoutait les révoltes, les rébellions, les coups d'Etat « silencieux » (Prem, Abhisit 2010), les nombreuses tentatives de coup d'Etat, les soulèvements populaires  (1973, 1976, 1992), les coups d’Etat « judiciaires » (2008, 2009, 2014) Il y eut même une dictature « civile » comme celle de Thanin après le le coup d’Etat de 1976. Du premier janvier 1901 au 14 janvier 2016 nous en avions identifiés 42, en reconnaissant que la liste n'était pas exhaustive, soit une moyenne approximative d’un « coup » tous les 1.000 jours.

 

 

Nous avions également exposé « Les limites de la démocratie des années 1980 » (Cf. Notre article 234. (4)), qui montrait par exemple que le gouvernement  « démocratique » de Prem, du 3 mars 1980 au 4 août 1988  se déroula au fil des cinq gouvernements, et de trois élections générales, qu’il dut subir deux tentatives de coups d’Etat, quatre tentatives d’assassinats, mettre un terme à l’insurrection communiste thaïlandaise sur son sol, faire face aux menaces communistes laotiennes et vietnamiennes aux frontières, et cela sous le contrôle et l'encadrement des différentes factions militaires.

 

 

Le livre d’Arnaud Dubus et de Nicolas Revise « Armée du Peuple, Armée du roi », « les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande »(5) nous avait déjà aidé à comprendre  comment l’Armée avait construit son empire économique en monopolisant le pouvoir depuis 1932 et en intervenant sur la scène politique régulièrement par des coups d’états, au nom du roi et de la « sécurité nationale ». (Cf. aussi La puissance de l'oligarchie militaire In Notre article 223 (6))

 

 

Donc, quand Mademoiselle Eugénie Mérieau nous dit  que la dictature serait perçue comme « soft » (pourquoi utiliser cet anglicisme ; le terme de « dictature douce » est tout aussi expressif.), elle oublie des décennies de dictatures sanglantes, pour ne citer que les coups d'Etat de 2006 et 2014, qui auraient été « pacifiques », car vus comme une coutume habituelle, une dictature où  « La population ne résiste pas ; les contre-manifestations sont rares » et où « les militaires ont été « remerciés » par la population : on leur a offert fleurs et parfois même bises ».

 

 

Et pourtant à  la page suivante, Mademoiselle Eugénie Mérieau rappelle d'autres périodes de l'Histoire qui furent moins « festives », comme  la dictature du général Sarit qui réprima durement les communistes et « utilisa ses pleins pouvoirs pour emprisonner sommairement ses opposants et les exécuter. »  (Et la dictature de Phibun qui dura 9 ans (1948-1957) ?) ; la répression des années 1960 et 1970 (peu précis) ; le massacre d'octobre 1976 à l'Université de Thammasat

 

 

(Oubliant les événements de 1973) ; la répression féroces des « chemises  rouges » en 2010 au centre de Bangkok qui fit 90 morts.

 

Son dernier paragraphe signale que la communauté internationale n'a pas beaucoup réagi  contrairement à ce qui se passe en Birmanie et au Cambodge. Et elle ajoute : « La répression est en effet plus douce en Thaïlande, plus efficace peut-être, que ses voisins immédiats » et de citer Phrayut Chan-Ocha arrivé au pouvoir par coup d'Etat militaire le 22 mai 2014, qui « n'aurait » emprisonné pour lèse-majesté ou sédition qu'une centaine de personnes. Terminant sur « La répression n'a pas besoin d'être sanglante, quand elle est judiciaire. »

 

 

 

Eugénie Mérieau termine son chapitre avec un encadré d'une page intitulé « Les Chemises rouges sont des terroristes antiroyalistes » ; Une antiphrase  pour nous rappeler quelques données sur les  « Chemises rouges ». Un sujet qu'elle connaît bien ; Cf. Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013

 

 

Mais on peut remarquer que la communauté internationale ne réagit pas beaucoup non plus sur les dictatures « asiatiques » et africaines et on peut juger cocasse la raison ici invoquée pour la Thaïlande qui aurait la spécificité d'avoir des dictatures « douces » . Un nouveau concept ? Les différents régimes militaires qui se sont succédés  ont tous eu des caractéristiques spécifiques, et si Mademoiselle Eugénie Mérieau n'attribue le « soft » qu'au régime de l'ex-général Phrayut Chan-Ocha, encore aurait-il fallu le préciser.

 

Mais on peut remarquer que le « soft » signifie – ici - plus de liberté civile, plus le droit de se réunir, d'exprimer une opinion politique, médias et réseaux sociaux sous surveillance, mesures d'intimidation par des arrestations et interrogatoires en camp militaire, etc.

 

Maintenant on peut se consoler en sachant que la Thaïlande est considérée comme un régime hybride et se situe en 2017 à la 107e place sur 167 pays, si on en juge d'après l'indice de démocratie créé par le groupe de presse britannique « The Economist Group »  fondé sur 60 critères et qui  classifie les pays  selon quatre régimes : démocratique, démocratique imparfait, hybride ou autoritaire,  Les régimes considérés comme autoritaires commencent à la 116e place.

 

 

2 – III -  « THAKSIN FUT LE BERLUSCONI THAÏLANDAIS (pp. 63-67)

 

 

Tout en évoquant les principaux éléments de la carrière politique de Thaksin, Mademoiselle Eugénie Mérieau nous livre quelques exemples de comparaison qui ont pu faire dire à certains que « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais ». « Thaksin fut décrit comme un « populiste » et en raison de son ascension fulgurante, sa richesse et son empire dans le domaine des la télécommunications, comparé à Silvio Berlusconi, une image dégradante. »Mais précise-telle, « le populisme de Thaksin est bien différent de celui de Silvio Berlusconi ». Si le style est comparable dit-elle, les programmes politiques et le mode de mobilisation sont différents. Toutefois restant sur « le populisme », elle considère qu'il fut tardif et qu'il mobilisa ses partisans à l'occasion « du procès qui lui était intenté devant la Cour Constitutionnelle pour fausse déclaration de capital ».

 

 

Pourquoi « tardif ? ». Thaksin a été poursuivi par la Cour Constitutionnelle avant son écrasante victoire aux élections générales du 6 janvier 2001. Et  il fut très actif durant la campagne  annonçant un  moratoire sur les dettes, un prêt d’un million de bahts pour chacun des 77.000 villages de Thaïlande et un accès aux soins hospitaliers pour les plus pauvres moyennant un forfait de 30 bahts. Ces trois engagements seront tenus s 2001 et n'ont rien de « populiste »  (Cf. Revise et nos deux articles sur Thaksin (7))

 

Ensuite, à juste titre, Mademoiselle Eugénie Mérieau voit une autre ressemblance avec Berlusconi dans le fait que tous deux ont considéré qu'un pays se gouvernait comme une grande entreprise. Thaksin, ajoute-elle, « voulut faire des gouverneurs des « PDGs locaux » qui devaient gouverner »et « marketer » leur province comme des businessmen ».

 

 

(Nous avions dans notre article sur Thaksin relever cette volonté :« Il est bien décidé à diriger le pays comme il a dirigé jusque-là ses entreprises. Il déclarera d’ailleurs que le juste rôle d’un premier ministre est de gérer la plus grande entreprise nationale : la Thailand Company. « La politique n’est que l’enveloppe que l’on voit. La gestion est la clé pour arriver à faire avancer la Thaïlande en tant qu’organisation.»(245 (7))

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau poursuit la comparaison en leur attribuant des « mauvaises manières » et – curieusement - en ajoutant Trump ! Outre l'anachronisme, on ne voit pas vraiment pas ce que Trump vient faire ici. Passons.

 

 

Si en effet Berlusconi est connu pour ses multiples dérapages fascistes et misogynes, Thaksin ne joue pas du tout dans la même catégorie. Mademoiselle Eugénie Mérieau le dit elle-même d'ailleurs en disant que Thaksin « dans un style proche du peuple », « dans une langue simple et directe » a critiqué publiquement «  les élites et « l'establishment », le « réseau monarchique », « les bureaucrates, les généraux, les universitaires (…) les ONGs, les journalistes. ».

 

Mais il ne s'agit pas ici de « mauvaises manières ». Il s'agit ici, comme nous le dit Nicolas Revise (Cf. (8)) d'une politique autoritaire, volontariste et interventionniste visant une ambition de « s’emparer de l’Etat pour assurer une croissance économique favorable aux milieux d’affaires et au marché domestique » ; sans oublier … ses propres affaires, et une certaine conception de la démocratie qu’il explicite » , qui va se traduire par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative).  »

 

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine son article en rappelant les mesures sociales concrètes prises par Thaksin en faveur des masses rurales et des pauvres, qui lui valent encore aujourd'hui sa popularité en 2018 et  « la préoccupation première des militaires au pouvoir » de « déthaksiniser ».

 

Ensuite, Mademoiselle Eugénie Mérieau aborde deux autres « idées reçues »en politique  En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. ». Ce sera l'objet de notre futur article.

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

 

POUR NOS REMARQUES SUR « LA THAÏLANDE EST UNE MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE »  (2  -I)

   

(1) Le roi de Malaisie dont le rôle qui n’est que symbolique est l’un des neuf chefs héréditaires de neuf États de la péninsule. Il est élu pour 5 ans en présidence tournante par ses pairs, les quatre gouverneurs des États non dirigés par des sultans et le premier ministre.

 

 

Le Saint-Empire romain germanique qui perdura depuis le Xe siècle jusqu' en 1806 voyait un empereur qui régnait sur une poussière d’états, grands, petits ou minuscules, de villes libres et d’évêchés (plus de 350) élu par une quinzaine d’électeurs ecclésiastique ou séculiers.

 

 

(2) Les « Lois fondamentales du royaume » dégagées de façon prétorienne dès la mort d’Hugues Capet en 996, complétées par l’affirmation de la « loi salique » à la mort de Louis X en 1316 perdurèrent sans heurt majeur jusqu’en 1791.

 

(3) Jusque-là, le Coran et la Sunna (Tradition du prophète) constituaient sa constitution. Il est d’ailleurs difficile de qualifier le texte de 1992 qui se contente en réalité de faire référence à la charia, de « constitution ».

 

 

Le plus bel exemple historique fut celui de l’Espagne sans  constitution de 1936 à 1978.

 

 

(4) Sous le règne de Rama VII,  la première charte temporaire de 1932 et la constitution de 1932.

Sour le règne de Rama VIII la constitution du 9 mai 1946. Il ne la connut qu’un mois.

Sous la règne de Rama IX la constitution intérimaire de 1947, celle de 1949, celle de 1952,   celle de 1959, celle de 1968, celle de 1972, celle de 1974, celle de 1976, celle de 1977,  celle de 1978, celle de 1991, celle de 1997, celle de 2006, celle de 2007, celle de 2014, celle de 2015 et celle de 2017.

 

(5)

Organes législatifs élus :

 

En 1946, la chambre des députés est élue et élit elle-même les membres du Sénat. En  1997, Chambre et Sénat sont élus.

 

Des organes législatifs nommés :

 

Ils sont partiellement élus et partiellement nommés par l’exécutif, les membres nommés ayant suffisamment de poids pour faire barrage aux élus. Le Premier ministre est soit un chef militaire, soit une figure de proue de l'armée ou du palais. Cela vaut dans le cadre de la constitution de 1932 après 1937,  la Constitution de 1947, celle de 1949, celle de 1952, celle de 1968, celle de 1974, celle de 1978, celle de 1991, celle de 2007 et celle de 2016.

 

Le pouvoir exécutif absolu

 

L’exécutif dispose d'un pouvoir absolu ou quasi absolu, sans législature ni assemblée législative entièrement désignée. Le Premier ministre est généralement un chef militaire ou une figure de proue de l'armée ou du palais. Nous le trouvons dans la Charte de 1932, la Constitution de 1932 avant 1937, la constitution de 1959, celle de 1972, celle de 1976, celle de 1991, celle de de 2006 et la Constitution provisoire de 2014.

 

(6) Voir notre article 214 « COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/214-combien-de-coups-d-etat-de-rebellions-de-revoltes-et-de-souevements-en-thailande-depuis-le-debut-du-siecle-dernier.html

 

Sur un total inventorié de 42 au sens large depuis le début du siècle dernier, et pour nous en tenir aux seules tentatives réussie pour changer le gouvernement en dehors de toute procédure démocratique, 15 d’entre eux se sont déroulé sous le 9e règne : Coup d’état silencieux du 1er avril 1933 - Coup d’état  du 20 juin - Coup d’état du 1er juillet 1944 – Coup d’état du 8 novembre 1947 - Coup d’état  du 9 novembre 1948  - Coup d’état dit « Radio coup » du 29 novembre 1951 - Coup d’état  du 16 septembre 1957 - Coup d’état du 20 octobre 1958 - Coup d’état silencieux  de 1976 - Coup d’état : Le massacre du 6 octobre 1976 - Coup d’état du 20 Octobre 1977 - Coup d’état silencieux  de 1980 - Coup d’état du 23 février 1991 - Coup d’état du 19 septembre 2006 - Coup d’état  du 20 mai 2014.

 

(7) Les deux états voisins décolonisés sont allé chercher leurs modèles en Angleterre pour les Birmans, en France pour les Khmers. Le parallèle est saisissant, la conseillère d’État de la Birmanie Aung San Suu Kyi, qui dirige de facto le gouvernement, et qui bénéficie d’un incontestable charisme personnel tant dans son pays qu’à l’étranger a changé le régime mais l’armée conserve la réalité du pouvoir.

 

 

Le roi du Cambodge bénéficie du charisme hérité de la monarchie khmère. La réalité du pouvoir appartient au premier ministre et à une police toute puissante.

 

 

(8) L’Occident qui prétend être le lieu géographique de la naissance de la civilisation moderne a exporté ses idées sur la terre entière, culte de la nation et recherche de la société idéale en particulier, dans ses propres cadres juridiques avec des résultats dont il est difficile de dire qu’ils ont été, en Afrique ou dans le Proche-Orient en particulier, bénéfiques

 

 

                                                 

NOTES POUR « LE REGIME MILITAIRE THAÏLANDAIS EST UNE DICTATURE SOFT » (2 - II) ET « THAKSIN FUT LE BERLUSCONI THAÏLANDAIS » (2  - III)

 

 

(1) Le Cavalier bleu Éditions, collection « Idées reçues », 2018, 147 pages.

 

(2) Rappel.

Sommaire du livre :

 

Introduction (pp.11-13), Histoire. ( pp. 17-44) « La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise »

 

 

« Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. »« La Thaïlande n'a jamais été colonisée. » « Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi. » « La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale . »

 

 

Politique (pp. 49-78). « La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. » « Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft. » « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais ». « En Thaïlande , les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. »« La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

Société (pp. 81- 110) « Le bouddhisme est la religion officielle du royaume. » « Les populations du Nord-Est sont arriérées. » « La Thaïlande est le paradis des lesbiennes, gays et transgenres. » « La femme en Thaïlande jouit d'un statut privilégié. »« L'industrie de la prostitution est principalement dédiée aux touristes et expatriés. »

 

 

Économie (113-138) « L'économie thaïlandaise repose sur le dynamisme de  ses Chinois d'Outre-mer. » « L'économie thaïlandaise dépend principalement du tourisme. »  « Au sein du Triangle d'or, la Thaïlande est producteur majeur d'opium et d'héroïne. »

« La corruption en Thaïlande est culturelle. » « La Thaïlande s'est sortie de la crise de 1997 grâce au modèle économique du roi Rama IX. »

 

Conclusion (pp.139-141) Annexe (pp.145-147) : 19 Références, dont 17 livres, un documentaire et un film.

 

(3) 214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/214-combien-de-coups-d-etat-de-rebellions-de-revoltes-et-de-souevements-en-thailande-depuis-le-debut-du-siecle-dernier.html

 

(4) 234. LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE DES ANNÉES 1980 EN THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/234-les-limites-de-la-democratie-des-annees-1980-en-thailande.html

(5) Notre lecture de  « Armée du Peuple, Armée du roi », « les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande », de Arnaud Dubus et Nicolas Revise    l’Harmattan,

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26 novembre 2018 1 26 /11 /novembre /2018 03:01

 

Lors de notre article sur le voyage privé du Roi Chulalongkorn en Europe en 1907, nous avons parlé de sa visite au Salon des artistes français qui, depuis 1881 se tient tous les ans au Grand Palais (1). Il y rencontra deux artistes, Henri-Léon Jacquet et Lucien-Hector Jonas qui étaient déjà présent pour le premier aux salons de 1903, 1904, 1905 et 1906 et l’autre aux salons de 1905 et 1906. Un catalogue illustré révèle un véritable monde  (2)

 

 

En 1903, au milieu de 1786 participants Jacquet expose le « portrait de Mademoiselle R.S. », toile reproduite au catalogue.

 

En 1904, il y eut 1863 exposants. Jacquet y expose « deux intransigeants », toile reproduite au catalogue.

 

En 1905, il y eut 1954 exposants uniquement pour les peintres, nous ne parlons pas des sculpteurs. Jacquet y est admis avec le portrait intitulé « Au soleil »

 

et Jonas avec une toile intitulée « consolation », tous deux sont également reproduits dans le catalogue, ce qui est une espèce de consécration. Jonas reçoit une troisième médaille après avoir obtenu un second prix de Rome.

 

 

En 1906, il y eut 1734 exposants. Jacquet expose « Le parrain à la chandelle : baptême dans le Boulonnais »

 

 

et Jonas un triptyque intitulé « les mineurs ».

 

 

En 1907, c’est la visite du Roi Chulalongkorn. Il y a 1659 exposants pour la peinture et 102 pour la sculpture. Jacquet expose « procession des matelottes du Courgain »

 

et Jonas « Les rouffions, scène de grève (Anzin) », deux toiles qui retinrent l’attention du monarque.

 

 

Avant de dire quelques mots de ces artistes, dans ce monde de l’art qui n’est pas notre spécialité, il faut se poser la question de savoir comment un amateur peut s’y retrouver ? Nous bénéficions de l’œuvre d’un éminent critique d’art de l’époque. Véritable polygraphe, Émile Langlade s'est lancé en 1929 dans la rédaction des « Artistes de mon temps, » vaste recueil de biographies artistiques d’autant plus précieux qu'il évoque nombre de peintres dits « secondaires » ou oubliés dont l'œuvre, pour une part notable d’entre eux demeure en partie à découvrir. Nous y avons puisé de précieux renseignements (3).

 

 

Au milieu de ces milliers d’artistes exposants dont la plupart sont tombés dans un éternel oubli peut-être immérité, Langlade en dégage quelques dizaines, dont Jonas (mais pas Jacquet ) qu’il ne fait que citer. Tous n’ont pas exposé au Salon, soit qu’ils n’étaient pas été admis soit qu’ils n’avaient pas concouru.

 

Se pose enfin la question de savoir quelle est la différence réelle entre ce qu’il est convenu d’appeler un « grand maître » le plus souvent par les galeristes d’avant- garde et les « petits maitres » dont les œuvres méritent d’être ramenées à la lumière ? Il s’agit le plus souvent de deux ou trois zéros de plus dans les adjudications publiques dont l’artiste profite rarement puisqu’elles se déroulent après sa mort. Van Gogh a vendu un seul tableau de son vivant et a fini dans la misère. N’épiloguons pas.

 

 

Quelles sont les deux toiles qui ont retenu l’attention du roi Chulalongkorn ?

 

Lucien-Hector Jonas

 

 

Jonas était un homme du nord, né à Anzin en 1880. Quoique d’une famille aisée – son père est distillateur – il n’a pas oublié le noir pays des mines et deviendra le peintre de la mine. Sa toile intitulée « les Rouffions » lui valut sa 2e médaille, une bourse de voyage pour Bangkok et fut acheté par le Roi de Siam. Cette œuvre, brossée avec énergie, est le premier de ses tableaux qui a conquis le grand public. Il reçoit également les éloges de la critique artistique. Nous vous donnons quelques extraits car nous avons cherché à comprendre ce qui pouvait avoir retenu l’attention du roi (4).

 

Jusqu’à sa mort en 1947, il vola de succès en succès (5).

 

 

Henri-Léon Jacquet

 

Quoiqu’admis plusieurs années de suite au Salon, c’est Émile Langlade qui nous apprend incidemment que « la Procession de matelottes au Courgain », avec sa Vierge dorée, ses bannières  et ses petites filles couronnées de roses artificielles, aurait également été achetée par le Roi de Siam. C’est un sujet que Jacquet semble avoir traité à plusieurs reprises ? Elle a en tous cas fait l’objet d’une diffusion par carte postale  même si Jacquet n’a pas connu le succès de Jonas. Nous savons peu de choses sur lui. Né en 1856, il reste néanmoins la « mémoire » de Courgain, un quartier de Calais proche du port.Quoiqu’admis plusieurs années de suite au Salon, c’est Émile Langlade qui nous apprend incidemment que « la Procession de matelottes au Courgain », avec sa Vierge dorée, ses bannières  et ses petites filles couronnées de roses artificielles, aurait également été achetée par le Roi de Siam. C’est un sujet que Jacquet semble avoir traité à plusieurs reprises ? Elle a en tous cas fait l’objet d’une diffusion par carte postale  même si Jacquet n’a pas connu le succès de Jonas. Nous savons peu de choses sur lui. Né en 1856, il reste néanmoins la « mémoire » de Courgain, un quartier de Calais proche du port.

 

 

Nous pensions avoir eu avions eu un aperçu des goûts du souverain en matière d’art ? Il s’était adressé au peintre provençal Marius Fouque pour lui commander une copie du tableau de G.L. Gérôme représentant la réception de l’Ambassade siamoise à Fontainebleau en 1861 (6). Lors de sa visite de 1907, il avait posé chez le très classique Carolus Duran, portraitiste de toutes les notabilités de la IIIe république qui ne donnait pas dans la fantaisie. Les peintres italiens qui participèrent à l’embellissement de sa ville et de ses palais ne donnaient pas non plus dans l’avant-garde  (7).

 

 

Or, voilà deux sujets choisis, l’un représentant une manifestation sous drapeaux rouges au son de l’Internationale 

 

 

et l’autre une procession religieuse sous la protection de la Vierge au son de cantiques très catholiques qui paraissent bien étrangers à un monarque oriental.

 

 

Il n’y a selon nous une explication et une seule. Voulant faire connaître à ses proches ses impressions sur son voyage en France, il était deux événements qu’il ne pouvait aller photographier malgré sa dilection pour cet art, une manifestation de « rouges » et une manifestation religieuse. Ce sont en quelque sorte les diapositives des souvenirs de vacances avant la lettre. Ce ne sont donc pas des « achats de fantaisie » comme le pense Langlade. Il en est d’ailleurs une forte présomption : le catalogue de l’exposition donne quelques centaines de reproductions des toiles exposées, essentiellement des portraits, des paysages ou des nus très académiques. Ce sont les deux seules toiles réalistes représentant des scènes du quotidien, de véritables photographies de reportage.

 

 

Par ailleurs, quelles que soient leurs qualités, rigueur et équilibre dans la construction, nuances délicates, trait précis et détails soignés, on imagine mal un amateur en décorant son salon alors qu’elles convenaient parfaitement à la décoration d’une Bourse du travail ou d’une salle du catéchisme.

 

Nous ignorons totalement ce qu’elles sont devenues et si elles se trouvent toujours dans quelque coin retirés du Palais royal ?

 

 

Nos deux artistes ne sont pas inconnus des salles de vente : Jonas dont la production fut abondante, de quelques centaines d’euros (affiches ou lithogravures) à quelques milliers pour les toiles,

 

« Rue de Dinan » 3.000 euros  :

 

 

les toiles de Jacquet qui fut moins productif et aurait terminé sa carrière comme professeur, également. Ce sont des prix de toiles de « petits maîtres ».

« Odalisque » 2.600 euros :

 

 

NOTES

 

 

(1)  Voir notre article 151. « Introduction aux lettres du Roi Chulalongkorn envoyées d'Europe en 1907 In « Klaï Ban (Loin Du Foyer) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-151-introduction-aux-lettres-du-roi-chulalongkorn-envoyees-d-europe-en-1907-in-klai-ban-loin-du-f-124500150.html

 

(2) « Catalogue illustré du salon – société des artistes français » pour les années 1903, 1904, 1905, 1906 et 1907 publié sous la direction de Ludovic Baschet, lui-même éditeur d’art et propriétaire du très célèbre magasine « L’illustration ».

(3) « Artistes de mon  temps » fut publié à Arras en quatre volumes.

(4) « La revue intellectuelle des faits et des œuvres – revue des rationalistes  » 1906- 1907, pp 632-633 : 

 

« Les Rouffions de Jonas présentent de belles qualités de composition et d'exécution picturale mais un peu crue. Les Rouffions sont les renégats de la grève que poursuivent les mineurs d'Anzin. L'homme à la face d'épouvante, et la femme à l'air de bête résignée, sont meurtris, sanglants, les habits en lambeaux arrachés par des mains vengeresses, les torses sont nus, de chair laborieuse. La foule clame l’internationale. Une femme au premier plan, un gamin sur les bras, deux mômes à ses trousses, brandit un drapeau rouge. C'est le choc de basses mentalités ; mais, celle de la foule a plus d'excuses qu'on ne croie, car, le rouffion est généralement, un être vil, par ignorance ou bas égoïsme, quelque peu Judas. Allez, il y a du plomb dans les deux plateaux de la balance. Ce n'est pas le, drame du bien et du mal, qui se déroule sur ce champ de grève, c'est l'épopée de l'ignorance commune. Des deux côtés, en rentrant à la maison, les enfants crieront qu'ils ont faim. Le rouffion répondra : « Quand il n'y aura plus de grève » ; le gréviste, dira : « quand il n'y aura plus de rouffions. » Mais tous les ouvriers ne sont pas nécessairement des justiciers féroces ou des mouchards et dans la toile de Jonas même, regardez bien, il y a, à l'insu de l'artiste peut-être, autre chose que de la vengeance ».

 

« Le petit journal  - supplément illustré » du 15 septembre 1907 :

« Les « Roufions »  ?... Qu'est-ce que les Roufions ? « Roufion » est un vieux mot que le patois de nos régions septentrionales a dû garder du temps de l’occupation espagnole. Vous savez ce qu'est un « ruffian » dans la Péninsule ?... C’est un paresseux, un parasite, un homme qui vit aux dépens d’autrui. C'est le sens même du mot « roufion » dans le patois du Nord. « Roufion » est synonyme de « fainéant », et, comme il est constant que les grévistes appellent « fainéant » - par antiphrase, sans doute - l’ouvrier qui continue à travailler, voilà comment s'explique le titre de ce tableau.  C'est une scène de grève de mineurs, malheureusement trop fréquente dans les milieux houillers où quelque conflit a éclaté entre le capital et le travail. Un ouvrier est descendu à la mine, malgré l’ordre du syndicat ; sa femme est allée l'attendre à la sortie du puits. Une bande de grévistes chantant l'Internationale, drapeau rouge en tête, les surprennent et les coups pleuvent sur les « roufions », sur les « fainéants », sur les « faux frères » qui ont commis le crime de vouloir gagner quand même le pain de leur famille...Cette toile qui fit sensation au dernier Salon des Artistes français, non seulement pour sa conception hardie, mais pour le réalisme vigoureux de son exécution, est d' un jeune peintre du plus bel avenir. M.  Lucien Jonas, qui est originaire d' Anzin, le pays des houillères, n'a que vingt-sept ans. Elle valut à son auteur une seconde médaille et une bourse de voyage. Ajoutons qu’elle fut achetée par S. M. Chulalongkorn, roi de Siam, pour son palais de Bangkok ».

 

(5) Il devint le peintre de la guerre de 14 dessinant inlassablement pour la revue « L’illustration » dont les lithographies en couleur tout au long de la guerre, scènes de guerre, portraits de nos héros, ornaient les murs de toutes les maisons françaises ainsi que de nombreuses affiches de propagandes.

 

 

Il dessina encore des billets de banque ce qui lui valut après la légion d’honneur l’ordre de la francisque pendant la deuxième guerre mondiale pour le billet de 100 francs représentant Descartes.

 

 

Resté « peintre de la mine », il dessine encore le billet de 10 francs après la guerre représentant un mineur.

 

 

Son tableau primé a été reproduit sur carte postale surabondamment diffusée dans le monde de la mine. Un de ses tableaux représentant un mineur agenouillé portant une barrette et une lampe, a été choisi pour illustrer le timbre commémoratif intitulé Hommage aux mineurs - Courrières 1906-2006,

 

 

pour le centenaire de la catastrophe minière de Courrières.

 

 

(6) Voir notre article A 158 « Marius Fouque, Un Arlésien "peintre officiel" du Roi Rama V » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a158-marius-fouque-un-arlesien-peintre-officiel-du-roi-rama-v-124191766.html

 

(7) Voir notre article A 245 « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

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21 novembre 2018 3 21 /11 /novembre /2018 22:26

1. HISTOIRE. (1)

 

Nous connaissons déjà Eugénie Mérieau pour son étude de 2013 sur Les Chemises rouges de Thaïlande. Nous lui avions consacré deux articles, tant elle nous aidait vraiment à comprendre cette période politique mouvementée qui débouchera sur le régime militaire actuel (2). Elle manifestait déjà d'une bonne connaissance des événements politiques de la Thaïlande, alors qu'elle poursuivait l'écriture de sa thèse de doctorat « Le constitutionnalisme thaïlandais à la lumière de ses emprunts étrangers : une étude de la fonction royale. » qu'elle soutiendra avec succès le 3 mars 2017 (3). Aussi nous étions convaincus en ouvrant son nouveau livre sur les « Idées reçues sur la Thaïlande » paru en 2018, que nous aurions là un point de vue intéressant sur 20 sujets portant sur l'Histoire, la politique, la société, l'économie, qu'elle jugeait suffisamment sérieux pour proposer une mise au point. (Cf. Le sommaire en (4))

 

Nous étions d'autant plus curieux que nous avions déjà abordé tous les sujets en question, parfois même sur plusieurs articles. Notre article « La Thaïlande n'a jamais été colonisée » par exemple, est même le plus populaire de notre blog. (La page a été ouverte plus de 10.000 fois à ce jour) (5) Mais le nombre et la diversité des « idées reçues » ici présentées ne pouvaient pas, dans le cadre d'un article de blog, permettre une confrontation de nos approches respectives, mais cela n'empêchait pas de proposer quelques remarques.

 

 

La première remarque porte sur la notion même d' « idées reçues. »

 

Nous n'allons pas ici faire l'historique de cette notion située entre le stéréotype, le cliché, et le lieu commun, qui semblent s'imposer dans leur évidence pour qui ne les a pas étudiées, mais dont nombre d'entre elles ont été démontrées fausses par des sources fiables. Les synonymes sont multiples : « Qui est communément admis, établi, poncif, cliché, automatisme de la pensée, préjugé, etc. ; une opinion qui est admise par le plus grand nombre sans avoir été pensée. (Cf. L'article d' Anne Herschberg Pierrot « Histoires d'idées reçues »)(6)

 

Eugénie Mérieau, dans « son introduction » ne nous donne pas de définition, mais nous signale, à juste titre, que « La Thaïlande a, contrairement à ses voisins, été très peu étudiée », et nous confie son intention de rendre « accessible la Thaïlande à tous en réfutant les nombreuses idées reçues nourries à son endroit », qu'elle estime procéder de deux ordres  »: « L'orientalisme » ou « le contre-orientalisme » des chercheurs, et « les idées reçues provenant des « récits de voyageurs » (Entendez pour elle « les touristes  blancs occidentaux et/ou français»).

L'orientalisme donc, « qui mystifie et rend « autre » tous les phénomènes thaïlandais », et qui interdirait toute étude extérieure surtout venant de « l'homme blanc occidental » ou à l'inverse le contre-orientalisme « qui reprend à son compte la propagande d'Etat et abandonne toute distance critique » qui aboutit à dire par exemple, que « la démocratie n'est pas compatible avec la culture thaïlandaise ».

 

 

Les idées reçues proviendraient donc des « récits de voyageurs  en Thaïlande - « des hommes blancs occidentaux» -  certes. Mais curieusement Eugénie Mérieau ne cite en exemple que quatre romans français - la lacune est tout de même singulière - dont « Plateforme » de Michel Houellebecq

 

et « La Mauvaise vie » de Frédéric Mitterrand qui ont « pour point commun le tourisme sexuel en Thaïlande. ». Et d'ajouter : «  Mais la prostitution si elle constitue en effet un aspect de la culture thaïlandaise n'épuise en rien la complexité de cette société fascinante à bien des égards. »

 

 

Mais on pourrait rétorquer que les romans suscités ne visaient nullement à rendre compte de la complexité thaïlandaise, surtout si on pense au roman de Frédéric Mitterrand « La Mauvaise vie » qui nous fait entrer dans les clubs homosexuels de Bangkok et de Djakarta à l'avant-dernier chapitre intitulé « Bird ». Et elle poursuit son introduction en voyant un paradoxe entre le fait que « les Français connaissent « touristiquement » si bien » le pays, mais reste pour eux « académiquement » (sic) méconnu. Paradoxe qu'elle va tenter de lever « en faisant justice à la complexité thaïlandaise ».

 

Outre la phrase quelque peu alambiquée, l'affirmation que les touristes français connaîtraient bien les lieux et les monuments à visiter est démentie par les faits et les témoignages circulant dans les réseaux sociaux et les forums. De plus, en ajoutant qu'elle va rendre « justice à la complexité thaïlandaise », elle ne dit rien sur ce que représente pour elle « les idées reçues », ni les raisons qui ont procéder à ses choix.

 

Elle retiendra donc 20 « idées reçues » portant sur l'Histoire, la politique, la société, l'économie. (Cf. (4) Le sommaire). Nous aborderons dans cet article les 5 « idées reçues » relatifs à « l'Histoire », à savoir : « La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise »,

 

 

« Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. »,

 

 

« La Thaïlande n'a jamais été colonisée. »,

 

 

« Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi »,

 

 

« La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale. »

 

 

Nous allons voir que nombre de ces articles n'ont rien à voir avec ce qu'on peut appeler une « idée reçue». Ainsi son 1er article consacré à« La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise»  s'apparente à une controverse ; ce qu'elle dit elle-même.

 

Elle va d'ailleurs présenter les éléments de la controverse :

 

La découverte de la stèle par le roi Mongkut, son contenu ; son utilisation par des scientifiques thaïlandais à des fins nationalistes ; Différentes questions : l’origine de l'alphabet siamois ? Est-elle la première constitution siamoise ? Avec le point de vue de Seni Pramot. Est-elle une contrefaçon réalisée sur ordre de Mongkut pour montrer « l'ancienneté et le développement de la civilisation siamoise dès le XIIe siècle » aux puissances coloniales  et pour légitimer le pouvoir royal. Eugénie Mérieau termine son article en signalant que la controverse a disparu du débat public après les années 1990-2000. (Cf. Nos articles sur ce sujet. (7)).

 

 

Le 2e article : « Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. » (8)

 

Le concept de despote oriental existe depuis la Grèce antique et a pris bien des acceptions jusqu'au siècle des Lumières. Montesquieu dans sa distinction des trois gouvernements voyait dans le despotisme, un seul gouvernant, sans loi et sans règle entraînant tout par sa volonté et ses caprices. D'autres rajouteront sa tyrannie, l'arbitraire de ses décisions, son pouvoir absolu sur ses sujets ...

 

Eugénie Mérieau, après avoir cité Mgr Pallegoix qui voyait en Mongkut « un despotisme dans toute la force du terme », ajoute certaines caractéristiques que l'on attribue généralement à tout despote oriental (La personne sacrée que l'on ne peut regarder, l'arbitraire, la violence dans la succession, le harem).

 

Mais une question se pose : « Pourquoi seul le roi Mongkut incarnerait cette figure du despote oriental au Siam ? Et pourquoi « oriental » ?

 

On pense aux premiers monarques de la présente dynastie, dont le pouvoir « despotique » était plus proche de la notion de « despote éclairé » comme l'a connu le XVIIIe siècle.

 

 

Ils nous semblent que la notion de « despote oriental » ne soit pas adaptée à l'histoire des rois du Siam, même si, Eugénie Mérieau nous rappelle les deux écrits de la gouvernante Anna Leonowens, qui a enseigné 6 ans au palais royal et qui a dressé un portrait du roi Mongkut le présentant « en despote oriental barbare ». D'ailleurs Eugénie Mérieau ne dit-elle pas que ces écrits ont provoqué en Thaïlande de vives controverses, comme la comédie musicale « The king and I », et le film avec Jodie Foster « Anna et le roi », interdits en Thaïlande. Il ne faut pas avoir peur d’affirmer que Madame Leonowens n’est pas une source fiable mais tout simplement un imposteur dont les souvenirs ne sont qu’une encyclopédie de contre-vérités. (Cf. Notre article « Anna et le roi ou l'histoire d'une imposture » (8)

 

 

Si on veut qualifier le roi Mongkut, les « Chroniques royales d'Ayutthaya » nous apprennent que lors de leur intronisation les rois étaient considérés comme : « le Maître des Dieux », « le seigneur des dieux sur terre », « le seigneur de la création », « le Dirigeant des Rois », « l’ Incarnation de L'Omniscient et Originel Bouddha », « le Rama du Royaume », « le Suprême Shiva, Conquérant du Monde », « le Maître des Trois Mondes »,  « le Génial et Brillant Agni », en lui donnant « la Puissance de Brahma » etc. (Cf. Notre article « 93. Les légitimations du pouvoir du roi Naraï, in « Les chroniques royales d’Ayutthaya ». »)

 

De plus, « Le roi à Ayutthaya, est en sa qualité de devarâcha, le dieu-roi hérité de la tradition khmère, le « Seigneur de la Vie » (Chao Chiwit), et commande en principe à tous les êtres, humains et autres, du royaume. Il est aussi Chao Phendin, « le Maître de la Terre ». Autrement dit, la terre du royaume appartient au souverain, et ses sujets qui l’exploitent n’en ont que l’usufruit. Le souverain dispose donc en maître absolu des biens fonciers, de son droit d’octroyer ou de confisquer les terres, de son droit de percevoir l’impôt sur toutes les terres. Il incarne l’État. » (Cf. L'article 46 de « Notre Histoire »)

 

 

Eugénie Mérieau avait là de quoi rebondir à partir de l'histoire du Siam. Elle n'oubliera pas néanmoins de rappeler que le roi Mongkut était un érudit et le « premier grand roi réformateur, modernisateur et moderne », pour conclure : « Le roi Mongkut fut donc le « plus occidentalisé » des despotes orientaux du Siam ». Décidément, Eugénie Mérieau tient à ce concept de « l'orientalisme », pourtant peu pertinent ici.

 

 

Le 3e article « La Thaïlande n'a jamais été colonisée. » exprime une véritable idée reçue dont les Thaïlandais sont fiers de l’être ou plus probablement le feignent, une idée que l’on trouve surtout répandue dans les introductions pseudo-historiques de certains guides touristiques ou de fascicules de vulgarisation. En 4 pages et demie, Eugénie Mérieau en fait une bonne synthèse, rappelant que si les troupes anglaises et françaises n'ont pas occupé le Siam, préférant conserver une zone tampon entre leurs colonies birmane et indochinoise, il n'en a pas moins signé 13 traités d'extraterritorialités dont le premier fut signé en 1855 avec les Britanniques, en 1856 avec la France et les États-Unis, etc, qui permettaient à leurs ressortissants d'échapper à la loi siamoise. Eugénie Mérieau retrace ensuite comment les différents pays occidentaux ont contraint le Siam à se réformer et furent amenés après la 1e guerre mondiale à signer les traités abolissant les régimes d'extraterritorialité (Les États-Unis en 1920, le Japon et l'Allemagne en 1923, la France en 1924, etc.)

 

 

Le 4e article « Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi ».

 

Le problème ici est qu'Eugénie Mérieau s'appuie sur une « histoire officielle » qui aurait donc décrété que « Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi ». Ce dont chacun, ayant quelque peu lu des études historiques sur cette période de l'Histoire, mesure la fausseté. Si idée reçue il y a, elle n'est partagée que par peu de monde.

 

Et il ne sera pas difficile à Eugénie Mérieau de montrer que le roi fut victime d'une révolution menée par un certain « Comité du peuple » - qui n’avait soit dit en passant de populaire que le nom - mené par Pridi qui l'obligea sous la contrainte et la menace d'établir une république, à approuver le 27 juin 1932 une Constitution provisoire et dut négocier âprement pour conserver certaines de ses prérogatives « droit de grâce, veto royal) avant de signer la Constitution le 10 décembre 1932. Le roi encouragea même une contre-révolution en 1933, qui échoua ; Il abdiqua d'ailleurs en 1935, devant le constat qu'il n'avait plus désormais qu'un pouvoir très limité. Il se présentera dans sa lettre d'abdication comme un roi soucieux de son peuple, qui ne pouvait accepter un gouvernement usurpateur et autoritaire.

 

(Nous avons consacré deux articles au coup d'Etat du 24 juin 1932 et deux autres à l'analyse de la Constitution du 10 décembre 1932.(9))

 

 

La 5e « idée reçue » : « La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale. »

 

Nous ferons au préalable la même remarque que pour le sujet précédent à savoir que nous ne connaissons aucun historien, digne de ce nom, qui ait pu énoncer une telle énormité avec une généralité ainsi présentée. Il n'y a donc là aucune « idée reçue » à réfuter.

 

Le titre est d'autant plus surprenant qu' Eugénie Mérieau nous propose un exposé en cinq pages qui indique bien le rôle et l'idéologie du 1er ministre Phibun, admirateur de Mussolini, menant une politique de 1939 à 1942 aux caractéristiques « fascistes » (campagne discriminatoire contre les Chinois,« les juifs de l'Orient », culte de la personnalité, etc.), et d'occidentalisation nationaliste avec la promulgation de 12 lois (Changement de nom du pays, hymne national, préférence nationale et valeur travail, lutte contre certaines pratiques siamoises jugées « arriérées »). L'exposé indique bien la popularité acquise par Phibun attaquant la France pour reconquérir  les territoires cambodgiens et laotiens que le Siam lui avait cédés à la fin du XIXe siècle qui débouchera sur un traité en mars 1941, qui lui accordera d'importants territoires laotiens et la province cambodgienne de Battambang, avec l'appui des Japonais.

 

Manifestation anti-française à Bangkok en 1941 : 

 

 

Il ne faut pas oublier que le retour à la Thaïlande des territoires perdus sous la contrainte de traités manifestement inégaux fut alors considéré par la population avec le même enthousiasme que celui des Français lors du retour de l’Alsace-Lorraine à la mère patrie.

 

 

Elle nous signale les principales étapes de la guerre : la neutralité affichée jusqu' à ce que le Japon envahisse la Thaïlande en décembre 1941, pour s'emparer de la péninsule malaise et de la Birmanie. La faible résistance thaïlandaise à Prachuap Kirikhan, et la décision rapide du gouvernement Phibun de coopérer et de participer à la guerre aux côtés des Japonais, en déclarant la guerre en janvier 1942 aux Américains et aux Britanniques.

 

Une déclaration de guerre qui aura comme conséquence, dit-elle, la formation de mouvements de résistance dont les deux principaux seront les « Seri Thai » (Les Thaïs libres) de Seni Pramot, alors ambassadeur de Thaïlande aux États-Unis, qui refusera de délivrer la déclaration de guerre et celui clandestin de Pridi, alors Régent.

 

En fait, « la résistance thaïlandaise s’est manifestée en quatre mouvements et en des pays différents (USA, Angleterre, Chine, et à l’intérieur de la Thaïlande), avec –évidemment- des acteurs différents. ». Mais encore faut-il préciser, ce que Eugénie Mérieau ne dit pas, c'est que les Free Hais de l'extérieur n'étaient qu’une centaine, dont une cinquantaine organisée au sein du FSM (Free Siamese Movement) en Grande Bretagne et au niveau intérieur, que si Pridi en août 1942, avait informé les Britanniques qu’il avait formé un groupe secret anti-japonais « X O Group » ; Un des membres, Sawat Trachu, révéla dans un mémoire qu’ils n’étaient que 10 ! Bien sûr le mouvement se renforça par la suite, bien que très divisé … et il faudra attendre janvier/février 1944 pour qu’une base OSS Free Thais s’organise à Ssumao (Chine) avec le 1er essai d’infiltration et novembre 1944 pour que les opérations en Thaïlande commencent, avec ARISTOC (Chiangmai) de l’OSS et COUPLING (entre Khon Kaen et Loei) de la SOE, et 1945 pour que de nombreuses opérations larguent en différents points de la Thaïlande, des officiers Free Thais, opérateurs radios, et armes, aidés par des formateurs OSS et SOE pour établir des bases de résistance. Le 6 août 1945 une bombe nucléaire rasait Hiroshima, et le 9 août Nagasaki. Le 15 août l’empereur Hiro Hito annonçait à la radio la reddition du Japon. Reynolds dans son livre « Thailand’s Secret War, OSS, SOE, and the Free Thai Underground, during World War II », n’avait signalé aucun acte de sabotage, ni de faits d’armes contre les Japonais. (Cf. Notre article 202 (10) )

 

 

Le seul acte de résistance active contre la présence japonaise fut purement ponctuel dans le village de Banpong dans la province de Rachaburi (Voir notre article A 198 - note 11).

 

Les Thaïs de la province de Sakonnakhon célèbrent toujours la mémoire de Tiang Sirikang « le résistant de la forêt de Phupan » réputé avoir organisé la résistance armée dans la région et avoir connu une triste fin assassiné par les sbires de Phibun en 1952. Il semblerait pourtant que ce singulier résistant qui avait reçu 34 tonnes de parachutage de matériel d’armement par les Anglais qui n’avaient manifestement pas été utilisé contre les Japonais. Nous nous étions posé la question de savoir ce qu’était devenu cet arsenal ? Nous en avions trouvé une réponse dans le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 par le Président Obama : Nous y trouvions une information capitale apparemment jamais exploitée par aucun historien : Dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) la C.I.A nous dit l’avoir retrouvé  à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste), un gouvernement en exil  sponsorisé par le Vietminh (12).

 

 

Mais Eugénie Mérieau à la fin de son article, reconnaîtra que le gouvernement Churchill considérera que « la Thaïlande avait joué un rôle majeur dans l'expansion japonaise en Asie du Sud-Est » et ne la considérait donc pas comme un allié, et ceci malgré le fait que le gouvernement du 1er ministre Khuang Aphaiwong du 1er août 1944 au 31 août 1945 avait tout fait pour se faire reconnaître comme l'« allié » des puissances anglaises et américaines. Certes elle ajoutera que les États-Unis en 1946 eurent une attitude plus conciliante, et inaugureront une  coopération politique et militaire durable, pour devenir même son allié central en Asie du Sud-Est dans sa lutte contre le communisme. Ce qui ne veut pas dire qu'ils croyaient que « La Thaïlande s'était] angée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale . »

 

D'ailleurs Phibun qui fut arrêté à la fin de la guerre par les Alliés, fut finalement acquitté sous la pression populaire, une majorité de Thaïlandais considérant qu'il n'avait fait que servir les intérêts du pays et son indépendance.

 

 

Le prochain article abordera 5 autres « idées reçues » dans le domaine politique : « La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. », « Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft », « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais », « En Thaïlande, les élections n'ont aucun valeur à cause de l'achat des voix. », « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

Notes et références.

 

(1) Le Cavalier bleu Éditions, collection « Idées reçues », 2018, 147 pages.

 

(2) L’étude d’Eugénie Mérieau, récemment parue en juillet 2013, sous l’égide de l’IRASEC, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande,  « retrace dit-elle, les différents événements fondateurs du mouvement dit des Chemises rouges, depuis leur création embryonnaire à la veille du coup d’Etat du 19 septembre 2006, jusqu’à leur écrasante victoire électorale du 3 juillet 2011. Offrant un examen détaillé des actions et des motivations des différentes organisations et groupuscules qui composent les Chemises rouges ». » (In A 124.) Nous lui avons consacré deux articles :

A 124 - http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-les-chemises-rouges-de-thailande-1-119487000.html

A 125 - http://www.alainbernardenthailande.com/article-a125-les-chemises-rouges-de-thailande-2-119590962.html

 

En page de garde, nous apprenons, qu'Eugénie Mérieau est docteure de l' INALCO en sciences politiques et enseigne à « Sciences Po » Paris, qu'elle a écrit : « Les Chemises rouges de Thaïlande », IRASEC, 2013. (dir) « The politics of (no) Elections in Thailand », White Lotus pres, 2016, et « Les Thaïlandais », Henri Dougier, 2018. Parfaitement thaïophone, elle anime de concert avec une autre Française lao d’origine, Thatsanavanh Banchong une émission en langue thaïe sur une chaîne de télévision thaïlandaise, « Voice TV » (channel 21).

(3) Thèse de doctorat, soutenue le 3 mars 2017 : « Le constitutionnalisme thaïlandais à la lumière de ses emprunts étrangers : une étude de la fonction royale. »
Résumé :

C’est sous cette forme quelque peu alambiquée qu'Eugénie Mérieau présente sa thèse :

« Cette thèse dégage, à partir de l'étude des mutations du droit constitutionnel thaïlandais et des doctrines qui le sous-tendent depuis ses plus lointaines origines, le point cardinal de l'ordre politique thaïlandais, identifié comme étant la souveraineté du roi. La construction de la souveraineté monarchique s'est appuyée sur des emprunts étrangers formant, par sédimentations successives, une doctrine proprement thaïlandaise du pouvoir royal l'érigeant en constituant suprême, seul interprète du dharma et de la coutume, auxquels le droit positif serait par nature inféodé. Si, en Europe, le « constitutionnalisme médiéval » a soustrait au roi le pouvoir de modification des lois fondamentales du royaume, le constitutionnalisme moderne a eu tendance à le dépouiller de sa « majesté », et enfin, le néo constitutionnalisme a transféré son rôle de gardien de la constitution au pouvoir judiciaire ou à un organe spécialisé de contrôle de la constitutionnalité des lois, au Siam puis en Thaïlande, la royauté a su utiliser les innovations constitutionnelles occidentales pour s'institutionnaliser et se transformer tout en maintenant l'affirmation doctrinale de sa souveraineté et son exercice effectif. L'instabilité constitutionnelle chronique qui en résulte a pour effet de neutraliser le développement du parlementarisme nécessaire à la convergence du régime politique thaïlandais vers son modèle britannique. Sont ainsi posés les jalons d'une réflexion sur l'impossibilité du transfert des conventions de la constitution, règles non-écrites qui forment le cœur du droit parlementaire britannique, en tant que cristallisation de contraintes juridiques propres à une histoire constitutionnelle spécifique ».

Soutenue à l’Université « Sorbonne Paris Cité », sous la direction de Marie-Sybille de Vienne -qui n’est pas une juriste- devant un jury qui en comportait deux, Michel Troper, professeur de droit constitutionnel et Jean-Louis Halpérin, professeur d’histoire du droit outre Vishnu Varunyou, vice-président de la Cour administrative suprême de Thaïlande. Cette thèse est le fruit d’un considérable travail de recherche même si sa construction manque de la rigueur que l’on attendrait d’une thèse de droit public … mais c’est une thèse de sciences politiques.

Elle étudie de façon approfondie l’évidente dichotomie qui existe entre les pouvoirs que les constitutions successives attribuent au roi et les pouvoirs charismatiques qu’il tient de la cérémonie du couronnement qui transcendent ceux qu’il tient de la constitution, recevant en particulier l’onction des Brahmanes, du clergé bouddhiste, des membres de la famille royale et de la haute noblesse lors des cérémonies du couronnement décrites très longuement et plus encore par Quaritch Wales en 1931.

 

(4) Sommaire du livre :

Introduction (pp.11-13)

Histoire. ( pp. 17-44)

5 Articles :

« La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise »

« Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. »

« La Thaïlande n'a jamais été colonisée. »

« Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi ».

« La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale . »

Politique (pp. 49-78)

5 articles :

« La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. »

« Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft. »

« Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais ».

« En Thaïlande , les élections n'ont aucun valeur à cause de l'achat des voix. »

« La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

Société (pp. 81- 110)

5 articles :

« Le bouddhisme est la religion officielle du royaume. »

« Les populations du Nord-Est sont arriérées. »

« La Thaïlande est le paradis des lesbiennes, gays et transgenres. »

« La femme en Thaïlande jouit d'un statut privilégié. »

« L'industrie de la prostitution est principalement dédiée aux touristes et expatriés. »

Économie (113-138)

5 articles :

« L'économie thaïlandaise repose sur le dynamisme de ses Chinois d'Outre-mer. »

« L'économie thaïlandaise dépend principalement du tourisme. »

« Au sein du Triangle d'or, la Thaïlande est producteur majeur d'opium et d'héroïne. »

« La corruption en Thaïlande est culturelle. »

« La Thaïlande s'est sortie de la crise de 1997 grâce au modèle économique du roi Rama IX. »

Conclusion (pp.139-141)

Annexe (pp.145-147) : 19 Références, dont 17 livres, un documentaire et un film.


 

(5) http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/a-218-la-thailande-n-a-jamais-ete-colonisee-suite.html


 

(6) https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1994_num_24_86_5990

 

(7) Le problème a d’ailleurs été en général posé de façon vicieuse : comme dans tout procès il appartient à l’accusateur de prouver ses dires et non à l’accusé de prouver son innocence. En l’état actuel de la science épigraphique rien ne permet d’affirmer avec certitude que la stèle fut l’œuvre de Rama IV. Des présomptions contraires ne constituent nullement des preuves. L’évolution de la science permettra probablement un jour de répondre à cette question.

Nos trois articles sur la stèle de Ramkhamhaeng. (Ou « La stèle de Ramkhamhaeng ou Ramkhamhaeng)

19 - Notre Histoire : « La stèle de Ramkhamhaeng (fin du XIIème ou début du XIIIe ?) » http://www.alainbernardenthailande.com/article-19-notre-histoire-la-stele-de-ramakhamheng-101595328.html

 

20 - Notre Histoire : « Le roi de Sukhotai Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292. » http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-notre-histoire-le-roi-de-sukkhotai-ramkhamhaeng-selon-la-stele-de-1292-101594410.html

RH 10 - Le roi de Sukhotai Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/03/rh-10-le-roi-de-sukhotai-ramkhamhaeng-selon-la-stele-de-1292.html

Avec une traduction de la stèle faite par Schmitt, « Les deux Inscriptions de la pagode Phra-kéo à Bangkok, 2e partie », pp. 169-188, in Cochinchine Française, « Excursions et reconnaissances », VIII, n° 19, septembre, octobre 1884.

(8) Les deux sous-titres sont explicites sur ce que nous pensons de lui : « 1 « major rex siamensium », « le plus grand des rois du Siam  » (?) ; 2. Le règne d’un monarque « éclairé ».

 

A 220 - « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/03/a-220-anna-et-le-roi-ou-l-histoire-d-une-imposture.html

126 - Le roi Mongkut. (Rama IV). (1851-1868)

1ère partie. « major rex siamensium », « le plus grand des rois du Siam  » (?) :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-126-le-roi-mongkut-rama-iv-1851-1868-123224741.html

127 - Le roi Mongkut ( Rama IV). (1851-1868)

  1. Le règne d’un monarque « éclairé ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-127-le-roi-mongkut-rama-iv-1851-1868-123269822.html

(9) 187 - Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/06/187-le-coup-d-etat-du-24-juin-1932-au-siam.html88.

188. Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Il s’agit ici de republier une version remaniée de l’article intitulé alors « A.68 Il y a 80 ans en Thaïlande, le 24 juin 1932, coup d’Etat ou complot ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/04/188-un-autre-recit-du-coup-d-etat-du-24-juin-1932-au-siam.html

 

189. 1 La constitution du 10 décembre 1932.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/06/189-1-la-constitution-du-10-decembre-1932.html

 

(10) 202. LA RESISTANCE DES THAILANDAIS, et DES FREE THAIS, PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/202-la-resistance-des-thailandais-et-des-free-thais-pendant-la-seconde-guerre-mondiale.html

 

Article basé sur la lecture du le d’E. Bruce Reynolds de 462 pages « Thailand’s Secret War, OSS, SOE, and the Free Thai Underground, during World War II », paru en 2004.

 

(11) A 198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942 :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a198-la-revolte-des-travailleurs-thais-du-chemin-de-fer-de-la-mort-dans-le-village-de-ban-pong-en-1942.html

 

(12) 203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/203-tiang-sirikhan-le-guerrier-de-phupan.html

 

(13 ) Quaritch Wales « SIAMESE STATE CEREMONIES - THEIR HISTORY AND FUNCTION », Londres, 1931.

 

 

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 12:35

 

La Thaïlande est un pays de contrastes contradictoires et singuliers sur le sexe. Alors que ne pèse sur la culture bouddhiste aucun des interdits proférés par la loi mosaïque sur l’acte charnel, la littérature à ce sujet y est pourtant le plus souvent la culture du silence (1). 

 

 

Parler de littérature thaïe, c’est encore savoir de quelle littérature nous parlons. Il est difficile de connaître la littérature en dehors des traductions qui en ont été faites. Dans un texte très récent (décembre 2017) Gérard Fouquet, un pionnier de la traduction aux côté de Marcel Barang en particulier a dressé une liste des œuvres traduites en français. Elles sont peu nombreuses ce qui tient à la complexité de la langue et aux difficultés auxquelles se heurtent les traducteurs. Aucune des œuvres dont nous allons parler n’y figure (2).

 

Un article daté de 2005 d’une lectrice à la faculté des sciences sociales de l’Université de Khonkaen, Madame Orathai Panya (อรทัย ปญญา) nous a ouvert une porte sur un aspect à ce jour totalement méconnu de la littérature thaïe, la littérature érotique (3). Elle l’a en quelque sorte complété par un article de 2013 qui ne dénote pas une dilection particulière pour la « masculinité » bien au contraire (4).

 

Nous avions lu un premier mais très partiel aperçu de cette littérature érotique dans un article déjà ancien que Madame Jacqueline de Fels que les spécialistes de la critique littéraire ne lisent qu'avec condescendance sinon mépris, mais que lit la Thaïlande « d’en bas » (5).

 

Parler de littérature érotique nécessite qu’en soit donnée une définition précise.

 

Dans son article, Madame Orathai Panya – n’oublions pas qu’elle écrit en anglais – nous rappelle que le mot anglais « erotic »  vient du français « érotique » lequel vient directement du grec « eros ». Il y a en réalité, ce qu’elle ne dit pas, trois « eros » en grec, ερος (eros)  qui est « passion, amour », un autre ερως (erôs) qui est « désir des sens », sans oublier Ερος (Eros), le dieu de l’amour devenu Cupidon chez les latins. ερωτικος (eroticos) est un adjectif : « qui concerne l'amour ». De là au passage en français, « érotisme, érotique » devient selon Larousse et Littré tout simplement « qui concerne l’amour ».

 

 

La différence doit évidemment être faite entre l’érotisme et la pornographie même si elle est parfois tenue. Chez les Grecs, πορνος (pornos) a un sens très précis : « qui se prostitue » et πορνογραφος (pornographos) est un « auteur d'écrits sur la prostitution » qui prend en français le sens d’ « obscénités » Restons-en là  (6).

 

 

Il n’est pas sans intérêt de savoir qu’en thaï, l’érotisme c’est kam ou  kama (กาม). Kam est le dieu hindou de l’amour, il est aux anciens indiens ce qu’était Eros aux Grecs. La différence est évidemment marquée avec  la pornographie (lamok ลามก)  (7).

 

 

Lilitpralo

 

 

Madame Orathai Panya, citant des spécialistes thaïs qui ne nous sont pas accessibles, fait remonter la première œuvre érotique à un  poème de la littérature classique appelée lilitpralo  (le poème du prince Phralo  -  ลิลิตพระลอ). On ignore quel en est l’auteur et la date de son écrit, probablement un homme de milieu du XVe siècle ? D’autres font de l’auteur une femme, allez savoir. C’est en tout cas l'histoire de deux princesses Phra Phuen et Phra Phaeng (พระเพื่อน - พระแพง) qui ont entendu parler de la beauté du jeune prince marié et qui tombent amoureuses de lui sans le voir. Elles tentent de se l’attacher par la magie. De son côté, le prince a entendu parler de la beauté des deux princesses  et en tombe follement amoureux sans les voir. Il demande alors à sa mère et à sa femme la permission d'aller à leur rencontre. Celles-ci refusent car ces princesses sont filles d'un roi qui règne sur un pays ennemi. Cependant, le prince passe outre et parcourt un long chemin pour les retrouver.

 

 

Quand ils se rencontrent, leur amour est décrit de manière très détaillée, ce qui constitue la partie érotique de l’histoire nous apprend Madame Orathai Panya. Il n’y aura pas d’heureuse fin, les princesses et le prince sont tous assassinés sur ordres de la grand-mère des princesses et les deux royaumes en guerre deviennent enfin des alliés.

 

 

Madame Orathai Panya nous cite une scène qui constitue la partie érotique du poème. Elle est en vers thaïs dans une langue archaïque que nous sommes incapables de traduire. Contentons-nous donc de traduire la traduction anglaise que nous donne notre auteur, mais que vaut traduction sur traduction ? Le poète y utilise un beau langage pour décrire cette scène d’amour à trois plutôt qu’un langage direct :

 

 

« Le prince et les deux princesses s'embrassent et s’enlacent. Ils se nourrissent les uns les autres avec leurs lèvres. Cela a le goût du paradis. Leurs bras sont les uns autour des autres, chair contre chair. Les visages jeunes et lumineux sont côte à côte. Les seins sont contre les seins. Les amoureux profitent du nouveau goût de la luxure et se perdent dans leurs envies. La fleur ouvre ses pétales. L'abeille charpentière se blottit en son milieu ».

 

Cet ouvrage a fait l’objet d’une multitude d’éditions populaires que l’on présume expurgées.

 

 

Le royaume des deux princesses se serait situé dans le district de Song (อำเภอสอง) le plus septentrional de la province de Phrae (จังหวัดแพร่). La statue des trois héros se dresse ...

 

 

...dans le parc Lilipralo (อุทยานลิลิตพระลอ)

 

 

dans le sous district de Ban Klang (ตำบลบ้านกลาง). Leurs cendres se trouveraient à proximité dans un chédi du temple Phrathatphralo (วัดพระธาตุพระลอ)

 

 

Chaophraya praklang (hon)

 

 

Nous retrouvons l’utilisation de ce langage métaphorique chez cet auteur pour décrire ces scènes de joutes amoureuses dans un poème de la même époque Bot atsachan (บทอัศจรรย์).

 

 

Nous le trouverons aussi dans un classique, Kaki (กากี) œuvre de chaophraya praklang (hon) (เจ้าพระยาพระคลัง (หน)) (8). L’auteur vivait sous le premier règne de la dynastie et l’œuvre serait datée de 1805. Kaki la très belle épouse du roi Prommathat  (Thao Phromathat  - ท้าวพรหมทัต). Elle a été enlevée par Khrut (ครุฑ  - le Garuda),  créature céleste mi- oiseau et mi- homme. Voici quelques lignes traduites de vers thaïs en anglais par Madame Orathai Panya et par nous d’anglais en français : « Cesse donc de pleurer  et vient profiter du sexe avec moi dit Khrut en étreignant Kaki. Il l'a stimula ensuite sur toutes les parties de son corps…L'abeille charpentier magique s'empressa de se plonger dans  chaque centimètre de son corps. Les deux amoureux étaient euphoriques. Kaki oublia le roi et  son visage. Khrut oublia de jouer ».

 

 

Là encore Bot atsachan et Kaki font l’objet d’une multitude d’éditions populaires.

 

 

Ce sont là des exemples parmi d’autre d’une littérature érotique masculine, nous apprend Madame Orathai Panya où nous retrouvons le plaisant symbole de l’abeille charpentière qui va butiner la fleur.

Khun Suwan

 

Il existe aussi, apprenons-nous, une littérature érotique féminine mais différente de celle écrite par des hommes, contenant des thèmes à connotation sexuelle mais moins détaillés, les femmes écrivains étant trop timides ou craignant d'être condamnées par la société. La première connue Khun Suwan (คุณสุวรรณ), morte en 1875, écrivit sous le règne de Rama IV (1851 – 1868). Nous lui devons mompetsawan (หม่อมเป็ดสวรรค์).

 

 

C’est une ballade en vers et l’histoire d’un couple de lesbiennes, suivantes à la cour, qui s’embrassent pendant que la princesse leur maitresse est endormie. Le couple s'amusait aux pieds de la princesse. Elles pensaient que nul ne pouvait les voir et agissaient selon leur cœur. Il faisait noir et il n'y avait pas de lumière. « Elles chuchotaient et étaient activement engagés dans une intimité scandaleuse sous la couverture ».

 

 

Ces joutes saphiques entre les deux tribades sont décrites avec plus de pudeur par la poétesse, comparées aux scènes de relations amoureuses écrites par les poètes masculins. L’intérêt toutefois (relatif) est que l’auteur nous laisse à penser que la pratique lesbienne n’était pas rejetée à cette époque, au moins à la cour où elle a vécu.

 

 

Khun Suwan s’est rendue également rendue célèbre par Phramahenthethai (Le Prince Mahenthethai - พระมะเหลเถไถ). Il s’agit, nous dit Madame Orathai Panya d’un fantasme féminin en vue d’une aventure sexuelle avec l'intervention du dieu Indra. La scène d’amour de l’héroïne est décrite avec beaucoup de pudeur : « C’est grande chance que le Dieu vous ait amené à moi, dit le prince en s’approchant d’elle. S'il vous plaît ne soyez pas timide. La princesse était embarrassée et tenta de l'empêcher de la toucher. Tous deux étaient engagés dans les sens et prirent ensuite du plaisir ensemble ».

 

 

Khun Suwan fait également l’objet de nombreuses éditions populaires.

 

 

Sidaorueang

 

Autre auteur féminin du siècle dernier, Sidaorueang (ศรีดาวเรือง) à laquelle nous devons « un rêve de Sairung » (Fanrrakkhongsairung - ฝันรักของสายรุ้ง). Sairung est une femme mariée attirée par son voisin et qui rêve d’être sa maîtresse. L'histoire se termine lorsqu'il lui envoie une invitation à son mariage qui lui brise le cœur. Néanmoins cette histoire est exempte de scènes d'amour physique explicites.

 

 

Thida Bunnak


 

 

Une autre femme écrivain, Thida Bunnak (ธิดา บุนนาค) fut bannie du beau monde littéraire dans les années 50, sévèrement critiquée pour avoir décrit de simples baisers et des scènes érotiques en utilisant des mots crus. C’était il y a soixante-dix ans. À cette époque parler de sexe était considéré comme extrêmement vulgaire : La littérature siamoise est traditionnellement marquée par un certain érotisme, le fan waan (ฝันหวาน  « doux rêve », l’équivalent de notre « eau de rose ») dans lequel les symboles ne sont pas remplacés par des descriptions réalistes voire pornographiques qui envahissent la littérature populaire. Tous les ouvrages cités par Madame de Fels naviguent entre la mièvrerie des romans à l’eau de rose (comme chacun sait, les bergères épousent des princes et les palefreniers du château épousent la fille du châtelain !) et la pornographie pure et simple (5).

 

 

Suchinda Khantayalongkot (สุจินดา  ขันตยาลงกด)

 

Madame Suchinda Khantayalongkot fut la première à oser se qualifier d’ « écrivain érotique » dans les années 90 et de qualifier son œuvre de « fiction érotique » ce qui n’est pas allé sans lui valoir de lourdes critiques eu égard à son attitude vis à vis du sexe. C’est, nous dit Madame Orathai Panya, la première fois que des personnages féminins décrivent explicitement les rapports sexuels, le plaisir solitaire et la sexualité de groupe en utilisant des mots crus. C’est évidemment un phénomène nouveau dans les traditions littéraires thaïes de l'érotisme. Sa vie est celle d’une fille de famille bourgeoise de Bangkok. Elle est née et a grandi à Bangkok. Elle est diplômée de l’Université Chulalongkorn et a obtenu un baccalauréat en enseignement. Alors qu’elle se spécialisait dans les beaux-arts, elle travailla quelque temps comme enseignante en art. Elle travailla ensuite avec des magazines et devint rédactrice en chef. Mariée une première fois en 1983, divorcée d’un mari volage qui la bafouait, ce qui explique probablement qu’elle n’a pas un amour immodéré pour la « masculinité », puis remariée avec un anglais, elle mène une vie paisible en Angleterre. 

 

Son premier livre  Chaiduangpliao (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) en 1992 l’a immédiatement rendue célèbre dans la jeune génération et bannie du milieu universitaire. Il lui fut reproché l’utilisation de mots crus qui n’appartiendraient pas à l’érotisme mais à la pornographie. Bannie par la camarilla érudite certes, mais son roman atteignit des tirages auxquels ne purent jamais prétendre les auteurs romanciers contemporains (2). Il a été réédité au moins sept fois à 2.000 exemplaires, un chiffre qu’atteignent difficilement  les romanciers à succès bénéficiant du soutien médiatique. 

 

 

 

Chaiduangpliao est un recueil de dix nouvelles dont neuf contiennent des scènes de relations amoureuses explicites. Une seule intitulée Mae (แม่ - Mère) ne parle pas de relations sexuelles mais est probablement dédiée à la mère de l’auteur. Les neuf histoires parlent soit d'une femme dont le mariage a échoué, soit d'une femme qui rencontre un homme séduisant et veut avoir des relations sexuelles avec lui. Ces femmes parlent donc ouvertement de sexe mais sont considérée académiquement comme ne présentant pas les caractéristiques de la femme thaïe idéale (9).

 

Le succès de Suchinda servit de modèle à une jeune génération d’écrivains qui ne craignirent plus de se lancer dans la littérature érotique sinon pornographique. La raison n’en est d’ailleurs pas forcément désintéressée puisque les tirages – générateurs de bénéfices – atteignent des chiffres auxquels ne peuvent prétendre les auteurs admis dans le cénacle de ceux qui décident de ce qui doit être lu et de ce qui ne doit pas l’être. Toutefois, curieux paradoxe, cette littérature devenue populaire et à fort tirages reste controversée.

 

Il y a évidemment eu un changement d'attitude face à l'érotisme  littéraire. Est-il dû à l’influence croissante de la culture occidentale y compris la littérature populaire. Cette opinion n’est toutefois pas partagée par un éminent universitaire, Nithi  iaosiwong (นิธิ เอียวศรีวงศ์). Selon lui cette évolution n’est pas due à l’influence occidentale laquelle par contre aurait introduit des interdits « victoriens » sur la sexualité qui sont aux antipodes des traditions bouddhistes.

 

 

N’entrons pas dans cette discussion et contentons-nous de rappeler que dans les villes tout au moins et à Bangkok en particulier, les jeunes singent les styles occidentaux, vêtements, musiques et sont facilement en contact avec notre monde occidental tant par Internet que par la télévision.

 

À la fin des années 1990, les étagères des principales librairies thaïlandaises étaient inondées de livres érotiques écrits principalement par des femmes écrivains « nouvelle figure »  (namai หน้าใหม่).

 

Les personnages féminins dans les œuvres de Suchinda et de ses successeurs n’appréhendent plus d’avoir des relations sexuelles. Or, traditionnellement une femme qui a perdu sa virginité ou qui se livre à plusieurs aventures sexuelles est une mauvaise femme et sera une mauvaise épouse. La rupture initiée par Suchinda à partir de 1990 fut évidemment considérée comme un défi aux traditions littéraires et culturelles. C’est l’élément « moderne » de l’œuvre (than samaiทันสมัย). Ce défi aux valeurs traditionnelles thaïes à l'égard de la sexualité féminine est considéré comme une décadence de la société par la critique qui considère le plus souvent que le déclin moral de la société thaïe en matière de libération sexuelle serait dû aux influences occidentales et au fait que les Thaïs considèrent les femmes occidentales comme des libertines après la « révolution sexuelle » des années 60. Les œuvres de Suchinda illustraient donc l’influence occidentale à travers le comportement sexuel des femmes et leur attitude à l’égard du sexe nous confirme Orathai Panya.

 

Citons Madame Orathai Panya qui nous dote d’une traduction de partie de l’une des œuvres de Suchinda :

 

 

Chaiduangpliao  (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) : L’une des épisodes concerne  Prayong (ประยงค์). C’est une fille de la ville en vacances en bord de mer avec son petit ami. Ils logent chez un couple de pêcheurs qui ne sont pas mariés et plus jeunes qu’eux. Prayong est attiré par le pêcheur et rêve de lui faire l'amour. Elle se réveille et trouve son propre partenaire à côté d'elle au lieu du pêcheur. Le matin elle  demande au pêcheur de l'embrasser pendant que leurs partenaires respectifs sont absents. Le pêcheur non seulement ne l’embrasse pas mais la regarde étrangement. Le pêcheur ne s’intéresse pas à elle alors que Prayong rêve de lui faire l’amour. Suchinda décrit longuement avec des mots crus le rêve d’amour.

 

Pour Orathai Panya,  nous lui laissons évidemment la responsabilité de ses propos, l’aspect le plus remarquable de l’analyse de la sexualité féminine dans l’œuvre de Suchinda est que chaque femme commence à parler de sa propre sexualité, la masturbation serait l’un des problèmes les plus importants pour aider les femmes à explorer leur corps et leur sexualité. Ainsi dans  Daet nao (แดดหนาว le soleil froid -1994), l’un des épisodes de Chaiduangpliao, l’héroïne nous livre en termes crus sa découverte du plaisir solitaire.

 

 

Plus tard, dans Korani Songphua publié en 1994 (กรณีสองผัว -  l’épisode des deux maris), Orathai Panya nous livre la traduction d’un passionnant dialogue entre deux « femmes libérées » qui discutent de la fréquence à laquelle elles se livrent au plaisir solitaire, l’une d’entre elle le préférant aux rapports  sexuels

 

 

A 279 - QUAND MADAME ORATHAI PANYA NOUS PARLE  DE LA LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE LA THAÏLANDE.

Que devons-nous en conclure ?

 

Il est bien sûr que ne disposant d’aucune traduction de Suchinda ni en anglais ni à fortiori en français, autre que les extraits de notre universitaire, nous devons essayer de ne pas parler dans le vide. Selon Orathai Panya ses personnages féminins sont empreints de liberté, influencés par les idées de révolution sexuelle ce que démontreraient les scènes d'amour, de fantasme féminin et de masturbation. Elles seraient en outre le lot de consolation des épouses qui souffrent des relations extra conjugales de leurs maris.


Doit-on vraiment faire comme Orathai Panya  le parallèle entre Suchinda et l’écrivain anglais David Herbert Lawrence, auteur du très célèbre ouvrage « l’amant de Lady Chatterly » (« Lady Chatterley’s Lover ») publié sous le manteau en Italie en 1928. Il ne put être diffusé au Royaume-Uni qu'en 1960, bien après la mort de l’auteur (1930). Il avait provoqué un scandale en raison des scènes explicites de relations sexuelles, de son vocabulaire considéré comme grossier et du fait que les amants étaient un homme de la classe ouvrière et une aristocrate. On y trouve en particulier le fréquent et systématique usage du verbe fuck (en françaisbaiser) et de ses dérivés. Le procès qui en autorisa la publication en Angleterre en 1960, était basé sur la nouvelle loi sur les publications obscènes (Obscene Publications Act) de 1959 qui permettait aux éditeurs de textes obscènes d’échapper à la condamnation s’ils pouvaient démontrer que l’œuvre en question avait une valeur littéraire.

 

 

Publié en France par la NRF en 1930 avec une préface d’André Malraux, il fit couler l'encre par torrent, certains comme Malraux y voient  un traité de « psychologisme éthique  ( ?) », d’autres un traité d'érotisme ou l’expression d’idées « avancées ». Le seul point sur lequel tout le monde fut d'accord c'est que l'auteur n'avait pas daigné employer de périphrases. Monument de bassesse et de pornographie ? Nécessité proclamée de regarder l'érotisme, avec lucidité, avec franchise ? Roman sur la vieille société anglaise moribonde ? Réaction provocatrice d’un érudit esthète contre la pudibonderie victorienne ses préjugés moraux et ses préjugés sexuels ? (10). Ne tranchons pas entre les thuriféraires dithyrambiques et les détracteurs les plus virulents.

 

 

Notre propos est simplement de savoir si l’œuvre de Suchinda mérite d’être regardée dans le présent et dans l’avenir comme une œuvre littéraire révolutionnaire défiant les conservatismes ou s’il s’agit tout simplement de ce que la princesse  Siamoise, Marsi Paribatra dans sa très belle thèse sur le « Romantisme contemporain » appelle « L’évasion dans la perversité » ? (11)

 

 

Faute de n’avoir pu la lire ni dans le texte ni dans une traduction nous répondrons indirectement en deux étapes :

 

1) Le fait que le tirage des œuvres de Suchinda soit flatteur, son importance, suffiront-ils à lui permettra d’atteindre la gloire littéraire dans les siècles à venir ? Il est bien évident que non (12). Ne citons qu’un exemple historique : Lors d’une rencontre dans un salon littéraire, Crébillon fils, auteur de romans licencieux et souvent obscènes que laissait passer le laxisme de la censure sous Louis XV se vantait auprès de Jean-Jacques Rousseau d’avoir vendu quatre éditions de l’une de ses œuvres alors que celui-là peinait à épuiser la seule édition de la « Nouvelle Héloïse ». « Il est certain » aurait répondu Rousseau «  qu'on mâche chaque année un million de fois de plus de glands que d'ananas. Mais qui est-ce qui mâche les glands, mon cher Crébillon ? »

 

 

2) Nous sommes encore au XVIIIe siècle, celui de la « périphrase érotique » Pour Albert Thibaudet « c’est Rousseau qui attache le grelot. Selon lui, la langue française est la plus obscène de toutes les langues, parce que c’est elle qui a le plus de moyens d’éviter le mot cru, de gazer avec des périphrases, d’en faire entendre d’autant plus qu’elle peut en dire moins » (13). Il est certain que la richesse de la langue thaïe que ne connaissaient ni Thibaud ni Rousseau permet les mêmes finesses. Il en est probablement de même avec l’anglais qui n’est qu’un patois du français (14).

 

 

Existe-t-il vraiment un « pouvoir libérateur » de la pornographie  ou de l’utilisation d’un langage cru et plus encore dans les scènes érotiques ?  Il est permis de n’y voir que de la « subversion en chambre » 

 

NOTES

 

(1) Ces interdits semblent ne se retrouver que dans les religions « révélées », celle judaïque de Moïse transmise au christianisme et celle mazdéenne de Zoroastre chez les iraniens. Partout ailleurs dans l’antiquité, on a toujours considéré que l’acte charnel était permis à la seule condition de ne pas blesser autrui.

 

 

(2) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS ». Le classement est effectué en quatre catégories : 1. Contes et légendes ; 2. Littérature classique ; 3. Littéraire contemporaine (œuvre originale en thaï) ; 4. Littérature contemporaine (œuvre originale en anglais) : https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/2017/files/2018/03/%C5%92uvres-litt%C3%A9raires-tha%C3%AFes-traduites-en-fran%C3%A7ais-v3.1.pdf

 

(3) « Traditions of Eroticism in Thai Literature and the Contribution of Sujindaa Khantayaalongkot » in Journal of the Mekong societies, 2005 vol. 3

 

 

(4) « Strength dominance and sexuality. The presentation of  masculinities in thai erotic literature », in International Journal of Social Science and Humanity, Vol. 3, No. 3, May 2013.

 

(5) « POPULAR LITERATURE IN THAILAND » in Journal de la Siam Society,  volume 63-II de 1975.

 

(6) Notre référence est évidemment l’incontournable dictionnaire grec français de Bailly de 1895 toujours réédité et jamais égalé.

   

                                                                                                  

(7) Note le kamasoutra (กามสูตร) ce sont les enseignements du Dieu Kama, un manuel de théologie et de philosophie hindouiste. Sa première traduction en français date de 1891, deux épais volumes de 350 pages chacun, à une époque où la censure ne plaisantait pas avec la pornographie et les obscénités littéraire ce en quoi l’ouvrage a été transformé par des traductions délibérément simplistes et tronquées.

(8) Kaki est une créature légendaire de la mythologie traditionnelle, mi femme mi oiseau rendue tristement célèbre par ses adultères.

 

 

(9) Suchinda a édité ensuite neuf autres livres, romans ou récits de voyage : Mueanrabamdoknum  (เหมือนระบำดอกนุ่ม comme la danse des fleurs de cotonnier – 1993) - Daetnao (แดดหนาว le soleil froid -1994) - Daetsikhao (แดดสีขาวle soleil blanc - 1995) -  –- Pati (ปาร์ตี้ party - 1996) - .Rueasankhatthing (เรื่อสั้นคัดทิ้ง indésirables histoires courtes - 1997) -  Phaprangmeuanching (ภาพร่างเหมือนจริง histoires réalistes - 1997) Italy (อีตาลี - 1997) - Iyip (อียิปต์  - Egypte - 1997)  Maikangkhenkapduangdaao (ไม้กางเขนกับดวงดาว la croix et la star - 1999).

 

(10) Il a longtemps couru en France une plaisanterie de corps de garde sous forme de devinette : « Combien de fois dans sa vie un Lord anglais fait-il l’amour avec sa Lady ? » - « C’est simple, il suffit de compter combien elle lui a donné d’héritiers ».

 

 

(11) La thèse de la princesse « Le romantisme contemporain » porte en sous-titre « Essai sur l’inquiétude et l’évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950 ». Nous lui avons consacré une page : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a-188-autour-de-la-these-de-s-a-s-la-princesse-marsi-paribatra-le-romantisme-contemporain-1954.html

 

 

(12) Dans le monde fétide de l’édition, un auteur français débutant, qu’il est du talent ou non, ne sera jamais tiré qu’à 3.000 exemplaires au maximum dont 60 % subissent un retour des librairies et le pilon. Le phénoménal succès de librairie des romans « à l’eau de rose » de Delly ou de Max Duvézit, celui des romans de Gérard de Villiers qui naviguent entre l’espionnage, la pornographie et l’obscénité ne signifie pas que nous les retrouverons un jour dans les anthologies de la littérature française du XXe siècle.

 

(13) Albert THIBAUDET : « Langage, Littérature et Sensualité » in La Nouvelle revue française, 1er avril 1932. pp. 716-726.

 

(14) Nous en avons un très significatif exemple – il y en a d’autres -  dans « Les liaisons dangereuses » publiés après la mort de Rousseau. La victoire du pervers Vicomte de Valmont sur la très prude Madame de Tourvel qui le conduit d’abord à passer pour un rêve et au deuxième assaut au plaisir partagé : La description de Laclos répond en tous points à l’analyse de Rousseau.

 

 

(15) C’est un sujet sur  lequel s’attarde longuement le philosophe Michel Onfray dans son essai de 2014 « La passion de la méchanceté – sur un prétendu divin marquis » à l’attention des thuriféraires du Marquis de Sade prétendument divin mais surtout démoniaque, notamment ceux qui ont cru devoir le « pléiadiser ».

 

 

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7 novembre 2018 3 07 /11 /novembre /2018 22:06

 

La littérature érudite sur l’architecture de l’Isan (Nord-est) est abondante. Nous lui avons consacré plusieurs rubriques, concernant l'architecture religieuse, l'architecture khmère ou les vestiges de la civilisation perdue du Dvaravati. Mais l’architecture populaire est oubliée, née et développée avec un type d'économie et de civilisation qui disparaît à chaque instant, à travers le monde. De nouvelles formes d'économie ont imposé un autre type d'habitat et de villages. Les vieilles maisons traditionnelles sont abandonnées. Leurs matériaux, pauvres et périssables souvent, ont facilité leur rapide disparition. Or, si l’histoire de nos manuels et aussi celle de notre blog est toujours une chronique des grands événements, l'histoire racontée par cette architecture populaire est une histoire mineure certes mais essentielle pour comprendre l'évolution culturelle des populations de notre région.

 

 

Sur un plan général l’architecture populaire n’a pas attiré grande attention des chroniqueurs. Il faut toutefois noter un renouveau récent depuis le début de ce siècle mais manifeste des habitants de l’Isan pour leur passé, leurs ethnies et leurs culture en voie de perdition. Le site Isangate créé en 1998 pour préserver les trésors de l’Isan a consacré une très belle monographie (en thaï) aux maisons traditionnelles superbement illustrée (1).

 

 

LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS

 

La Loubère ne néglige toutefois pas le sujet, il écrit en 1695 « Si les Siamois font simples dans leurs habits, ils ne le sont pas moins dans leurs logements, dans leurs meubles et dans leur nourriture parce qu'ils savent se contenter de peu de chose ». La suite est plus précise (2).

 

Monseigneur Pallegoix écrit un siècle et demi plus tard, rien n’a changé ni dans la simplicité de la construction ni celle du mobilier en ce qui concerne les « habitations des pauvres » c’est-à-dire l’immense majorité de la population (3).

 

Lorsque le Capitaine de Malglaive écrit en 1902 dans le cadre de la Mission Pavie, dans un village de l’ethnie Phuthai sur les bords du Mékong sa description de l’habitat est brève mais il nous donne une belle gravure des constructions d’un village Phuthaï (4). Rappelons les quelques lignes que nous avons consacré aux habitations de l’ethnie Phuthai en ajoutant : « L’architecture, maisons en bois sur pilotis, ne diffère guère de celles des ethnies voisines. Elle reste encore (pour combien de temps) telle que Malglaive l’a photographiée » (5).

 

 

EN 1950, QU’Y AVAIT-IL DE CHANGÉ ?

 

 

Nous bénéficions maintenant d’une étude effectuée sur le terrain pendant deux ans (1948-1949) presqu’un siècle après Monseigneur Pallegoix et il n’y a guère plus de 60 ans, par un anthropologue américain, John De Young, de l’Université de Berkeley (6). Concernant au moins pour partie le nord-est, l’auteur consacre un chapitre à l’architecture vernaculaire. Il y a décrit méticuleusement ce qu’étaient alors les constructions traditionnelles dont par ailleurs la disparition lui semblait inéluctable, dans des unités villageoises compactes, établies de longue date, pratiquant une économie rizicole autonome et dépendant de cultures secondaires et d’autres sources pour équilibrer leurs faibles revenus.

 

 

L’ISAN EN 1950

 

Lors de ses recherches sur le terrain, il bénéficiait du dernier recensement de 1947 évaluant la population du pays à 17.343.714 habitants mais compte tenu de son augmentation annuelle de 1,9%, il l’évalue lorsqu’il écrit à 20.000.000 dont environ 80 % de paysans. Les 15 provinces du nord-est (7) comportent alors 5.850.010 habitants que nous pouvons dans les mêmes conditions arrondir à 6 millions. C’est la plus grande des quatre régions de la Thaïlande, d’une superficie de 167.000 km2, un tiers de la superficie totale du pays. Ce sont 6 millions d’habitants soit 35% de la population du pays qui y gagne difficilement leur vie.

 

 

La donne est aujourd’hui en 2018 complètement différente puisque la population du pays est de plus de 69 millions d’habitants, celle de l’Isan d’environ 25 millions et il n’y a plus de 48 % de paysans.

 

Divers paramètres ont de toute évidence joué un rôle essentiels dans l’architecture vernaculaire, celle des « pauvres » comme le dit Mgr Pallegoix sans connotation négative.

 

La topographie du nord-est affecte considérablement la température pendant la saison fraîche : bien que les journées soient chaudes, les températures nocturnes peuvent descendre jusqu’à 10 degrés Celsius, parfois moins dans la province de Loei, à la limite du gel. Pendant la saison chaude, entre mars et mai, les températures peuvent atteindre une température supérieure à 38 degrés Celsius. La saison des pluies tombe principalement entre mai et novembre, diminuant à fin septembre. La région reçoit moins de précipitations que le reste du pays car les montagnes situées au sud-ouest et à l'ouest agissent en partie comme une barrière anti-pluie mais les inondations y sont fréquentes.

 

Carte De Young :

 

 

L’EAU A DÉTERMINÉ L’EMPLACEMENT DES VILLAGES

 

Les villages (banบ้าน en isan) sont composés de maisons (huan เฮือน en isan) regroupées, il n’y a pas d’habitat dispersé dans nos 20 provinces comme il peut y en avoir dans la Thaïlande centrale, au centre de vastes propriétés dans les régions de culture intensive du riz. Le choix de l’emplacement répond à un impératif d’évidence, tellement que nul n’en parle, la présence de l’eau tout simplement. Sur les 20 provinces, seules celles de Loei (pour partie), Nongkhai, Bungkan, Nakonphanom, Mukdahan et Ubonrachathani sont riveraines du Mékong. Les villages s’y alignent tout en longueur sur la rive droite. Dans l’intérieur, soumis aux aléas climatiques dont le pire est la sécheresse, De Young note plusieurs types de regroupement : un groupe de maisons le long d'une voie navigable ou d'une route, ou un groupe de maisons parmi des arbres fruitiers, des cocotiers et des rizières ou le long d'une large rivière, des maisons construites sur une seule rive, le long d'une rivière étroite, d'un canal ou d'une route, des maisons peuvent être situées des deux côtés; le village peut s’étendre sur un ou plusieurs kilomètres.

 

Dessins De Young :

 

 

Rien n’a d’ailleurs changé à ce jour. L'observateur occasionnel ne peut souvent pas dire où un village s'arrête et où commence le suivant bien qu’il y ait une démarcation administrative entre les limites. Leur taille varie avec en général un minimum de cinquante foyers, le plus souvent une centaine et parfois deux cents. Le village moyen comprend une centaine de foyers et 450 à 500 habitants.

 

 

Toute la vie tourne autour de l’eau. Il est permis de penser que cette implantation autour d’un point d’eau suffisait aux besoins quotidiens puisque l’absence de gouttières destinées à recevoir les eaux de pluie de la toiture est alors constante. Leur apparition sur les toitures en matériaux modernes destinées à alimenter les énormes cuves en ciment constituant de précieuses réserves d’eau avant l’apparition de l’eau au robinet doit donc dater de la seconde moitié du XXe siècle ?

 

 

De Young relève encore les difficultés de circulation pendant la saison des pluies malgré une expansion constante du réseau routier. En saison des pluies, une grande partie du transport se fait toujours par voie d’eau.

 

 

Nous voyons deux éléments ponctuels qui justifient cette importance de l’eau dans une région qui subit durement la sécheresse :

 

- Lorsque les hasards de la climatologie ou de la géologie font surgir une source, elle devient volontiers immédiatement « Bonam Saksit » (บ่อน้ำศักด์สิทธิ์) en quelque sorte, traduction libre, « source miraculeuse » et se trouve aussi vite placée sous la protection des moines.

 

 

- Plus généralement sur le plan de l’onomastique, quatre de nos vingt provinces font référence à l’eau : Kalasin (กาฬสินธุ์) « les eaux noires », Buengkan (บึงกาฬ) « l’étang noir », Nongbualamphu (หนองบัวลำภู) « le lac des lotus » et Nongkhai (หนองคาย) « le lac qui crache » (?). Nous le retrouvons dans tout le pays, puisque sur les 7.500 districts de la Thaïlande, 652 portent le nom de huay (ห้วย) « le ruisseau », 33 celui de bo (บ่อ) « la source », 70 celui de nam (น้ำ) « l’eau », 42 celui de bueng (บึง) « l’étang », 501 celui de nong (หนอง) « le lac » et 145 celui de klong (คลอง) « le canal » (8).

 

Il y a aujourd’hui environ 75.000 villages en Thaïlande, 49.832 lorsqu’écrivait De Young,. Nous ne bénéficions pas (à notre connaissance) de l’équivalent français du « dictionnaire des communes » !

 

En dehors des besoins domestiques et de ceux de l’irrigation, c’est l’eau qui fournit également partie de la nourriture, les poissons et les grenouilles au premier chef, et diverses espèces végétales de nos jours en voie de presque disparition en Isan du fait de la pollution des cours d’eau. Nous avons parlé des algues d’eau douce, une gourmandise appréciée (9).

 

Photographies J.M. Strobino :

 

La forêt était proche partout et omniprésente. En dehors de compléments alimentaires appréciés, champignons, fruits sauvages et bien sur le gibier, elle était la source principale des matériaux servant à la construction.

 

La construction du barrage de Lampaodam sur la province de Kalasin terminée en 1968 a créé un plan d’eau qui ferait avec toutes ses ramifications et en pleines eaux près de 7.000 kilomètres carrés, plus vaste que la plupart des départements français et probablement la plus grande pièce d’eau artificielle du pays. Il est d’ailleurs oublié dans le palmarès des plus grands lacs artificiels du monde.

 

 

La construction du barrage d’Ubonrat dans la province de Khonkaen en 1964 a créé un lac artificiel dont les riverains sont très fiers de dire qu’il est plus grand que le lac Léman (ou de Genève si vous préférez), la belle affaire ! Il n’est par rapport au précédent qu’une mare à crapauds de 580 kilomètres carrés.

 

Si ces superficies ne sont pas parlantes, le total de la superficie de ces deux lacs représente 758.000 hectares soit pour parler thaï 4.737.500 raïs.

 

Il ne s’agit -bien évidemment- pas de nier de quelque façon que ce soit l’utilité de ces travaux pharaoniques qui ont permis tout à la fois de procurer l’électricité à une région qui en était dépourvue (Ubonrat) et de réguler les caprices des eaux en faveur des paysans.

 

Mais l’immersion de 7 milliards 580 millions de mètres carrés essentiellement de surfaces boisées a coupé l’accès à une immense source d’approvisionnement en matériaux essentiels pour la construction de la maison traditionnelle, le bois dur qui est le premier composant de l’architecture traditionnelle. Nous ne parlons évidemment pas du bambou qui pousse partout comme et aussi vite que du chiendent

 

 

LES CONSTRUCTIONS

 

Il y avait en réalité plusieurs styles de construction des maisons (huanเฮือน) en Isan en fonction de leur utilisation : les constructions temporaires, en réalité des abris (chuakhrao - ชั่วคราว), les constructions semi – permanentes (kuengthawonกึ่งถาวร) et les constructions permanentes (thawon กึ่งถาวร).

 

Les constructions temporaires

 

C’étaient et ce sont d’ailleurs toujours des constructions sommaires que les Isans appellent rueanyao (เรือนเหย้า) ou  hueanyao (เฮือนย้าว). Elles peuvent aussi constituer la construction de départ d’un jeune ménage  pauvre avant d’en faire par améliorations successives leur foyer permanent. La construction en est sommaire. Elles sont le plus souvent édifiées pour des besoins temporaires ou saisonniers comme le « thiangna » (เถียงนา) ou le « thianghai » (เถียงไฮ่) des mots spécifiquement isan que l’on peut traduire par « travail des champs » Elle utilise du bois de récupération ou des matériaux abondant, le bambou essentiellement (maipai - ไม้ไผ่), des piliers (sao - เสา) en bambou, une plate-forme en lattes de bambou et parfois des parois en lattes de bambou tressées. La toiture est en herbe. Facilement démontable, les matériaux peuvent être réutilisés pour une plus grande construction.

 

On en voit encore souvent au milieu de champs un peu éloignés du village servant à la fois de lieu de repos - il y en général un hamac suspendu - et d’entreposage du petit matériel agricole.

 

 

Elles ne résistent pas plus de deux ou trois ans aux outrages des éléments. Elles ont actuellement une utilisation fréquente puisque implantés dans les jardins de nombreux restaurants locaux ou comme lieu de repos dans les cours des grandes maisons, devenues « sala » (ศาลา).

 

 

Les constructions semi-permanentes

 

Ce n’est guère qu’une amélioration du modèle précédent. Un peu mieux ancrée au sol, elles peuvent servir de construction de début de vie ou souvent d’annexe à une maison principale pour le stockage du riz en particulier et elles sont cloisonnées.

 

 

Les constructions permanentes

 

Nous avons une longue description de De Young, en 1950, rien de bien différent des descriptions de La Loubère et Monseigneur Pallegoix. Leur construction ne fait intervenir que du bois, la brique ou la pierre sont réservées aux temples.

 

Elles sont construites en tenant compte des contraintes climatiques (chaud et froid) accompagnée souvent du grenier à riz à proximité. Elles sont élevées sur des poteaux de bois situés à cinq ou six pieds du sol, éventuellement plus hauts dans les zones inondables. Deux des piliers ont une signification religieuse essentiellement animiste : La construction de la maison commence toujours par leur pose, le premier c’est le saomongkhon (เสามงคล) que l’on peut traduire par « pilier de bonne augure » appelé aussi saoék (เสาเอก ou เสาแฮก), « le premier pilier ». Le second est le saonang (เสานาง) que l’on peut traduire par « le pilier féminin ». Le premier abrite l’esprit qui protège les mâles de la famille et le second celui qui protège les femmes. Lors de la construction le propriétaire choisit impérativement une paire de poteaux neufs, exempts de taches et ne provenant ni d'un cimetière ni de récupération dans une maison abandonné. Le plus grand des deux abritera l’esprit mâle et l’autre l’esprit femelle.

 

 

La construction sur pilotis est en particulier une protection contre les animaux. Il parait que les serpents ne montent pas les escaliers ? L’accès se fait parfois par une échelle amovible rentrée la nuit dans la maison et souvent par des escaliers fixes. En générale, elle comprend trois pièces oblongues séparées le long de trois côtés d'une plate-forme centrale en bambou ou en teck. De Young nous donne une intéressante précision : Les chambres devaient être en nombre impair, un nombre pair étant considéré comme maléfique. Normalement, la maison était donc divisée en trois parties ou pièces : la véranda ouverte, les chambres à coucher et la cuisine. Même le modeste abri en bambou devait suivre cette règle et à défaut de cloison, c’est un chiffon qui faisait marque ! De même encore le nombre de marches de l’escalier ou de l’échelle devait être impair ainsi que le nombre des portes et des fenêtres. Celles-ci ont une taille réduite au maximum pour éviter l’entrée du soleil brûlant en saison chaude et du vent pénétrant en saison froide. L’intérieur est souvent sombre mais on vit sur la terrasse. Cette véranda est une véritable pièce à vivre, elle longe les trois côtés de la plate-forme centrale. Pour des raisons cérémonielles, le sol des pièces donnant sur la véranda est légèrement plus élevé que la véranda elle-même.

 

Maison semi permanente en bambou et maison permanente en teck photographiés par De Young :

 

Beaucoup de vieilles maisons en bois de teck qui subsistaient encore du temps de De Young étaient de ce type. Il a également constaté des constructions selon d’autres schémas (10).

 

Cependant, il y avait toujours un coin de la véranda sous auvent servant à y faire la cuisine sur un foyer en terre cuite. Il est essentiel qu’elle soit éloignée des pièces à vivre ne serait-ce que pour éviter l’odeur pénétrante des épices et des assaisonnements fétides (même pour les Thaïs !) comme la pâte de crevettes pourries ou la sauce de poisson fermenté et tout aussi pourri. Elle doit donc être ouverte et aérée. Sa situation extérieure élimine en outre les risques d’incendie comme le signalait déjà La Loubère (2)

 

 

Les maisons de village reflétaient dans une large mesure le statut économique et social du propriétaire. Le teck lorsqu’il était abondant et peu coûteux était utilisé massivement pour les piliers, les poutres et les planchers. La toiture était couverte de tuiles en bois de teck ou de tuiles en argile. Si elle était en feuillage ou en chaume, elle ne résiste pas plus de 3 ans mais la réfection du toit ne coûtait quasiment rien. Les pièces étaient séparées par des cloisons en bambou tressé.

 

 Toiture en tuiles de teck (maison de Jim Thomson) :

 

 

La maison était située en général au milieu d’une enceinte clôturée où l’on trouvait un potager et quelques arbres fruitiers, cocotier, bananier, papayer, palmier à bétel ainsi que le grenier à riz. Il s’y trouvait également un petit lieu de baignade sans toiture mais avec une enceinte en bambou tressé atteignant la hauteur des épaules.

 

La volaille (poulets et canards) caquète et roucoule en jouissant des bienfaits de la vie au grand air en cherchant sa nourriture au hasard des épluchures accumulées par le balais des ménagères et ne regagnent leur abri dans l’enclos que le soir tombé.   

 

 

Si le village était éloigné d’une voie d’eau ou d’un étang, ils se trouvaient des puits à utilisation collective le plus souvent dans l’enceinte du temple. C’était cependant toujours là que l’on allait chercher à dos d’homme (ou de femme) l’eau à boire et pour la cuisine (11).

 

Dans les régions mieux desservies en eau, une cour de ferme contenait souvent un petit étang servant à la fois d'approvisionnement en eau pour irriguer le potager et de vivier à poissons pour la nourriture et les canards.

 

 

On trouvait parfois mais rarement des latrines en terre, probablement ce que nous appelons des feuillées, nous apprend De Young. Si l’on sait que Rama V s’est escrimé tout au long de son règne à organiser une politique de défécation à Bangkok, il est permis de se demandent ce qu’il en était dans nos campagnes… Un coin du champ un peu éloigné de la maison. Nous savons en effet que les habitants de Bangkok pissaient et déféquaient partout, y compris aux portes du palais ou des temples, y compris dans les canaux de la ville où ils se baignaient et se lavaient. Nous en avons une description illustrée assez saisissante (12).

 

Peinture murale du temple de Suthat à Bangok représentant les Thaîs déféquant dans les klongs (souce 12) 

 

 

La zone ouverte sous la maison était utilisée de plusieurs façons, emplacement du moulin à riz, métier à tisser, stockage du matériel agricole, séchage des récoltes, terrain de jeu pour les enfants en cas de pluie, ils y avaient leur balançoire, ou lieu de détente sur un hamac aux côtés de l’enclos où on élevait le cochon.

 

 Moulin à riz (photo De Young) :

 

 

 N’ayons garde d’oublier la « maison des esprits » présente dans tous les enclos et l’autel domestique à l’intérieur de la maison sur une étagère placée en façade nord.

  

Maison des esprits typique du nord-est (photo De Young) :

 

C’est sur la véranda que sont pris les repas ou reçus les invités.

LA CONSTRUCTION

 

Traditionnellement, la construction des logements était affaire de coopération villageoise, la vie sociale y était intense : Amis et voisins, ceux qui aidaient également aux plantations et aux récoltes, se réunissaient à la famille pour couper les bambous ou les arbres de teck (maisak - ไม้สัก) dans la forêt ou pour tisser les nattes et les cloisons. Toutes ces constructions sont faites par emboîtage et chevillage sans utilisation de clous. Ceci explique la présence d’un important outillage constaté déjà par Monseigneur Pallegoix (3). Elles sont en outre parfaitement démontables, transportables et reconstructibles. De nombreuses maisons de bois dans la région ont été démontées et vendues vers d’autres régions, ainsi le propriétaire se donnait les moyens de construire une nouvelle maison « moderne » :

 

 Mais lorsque De Young écrit, cette pratique était en voie de disparition et l’intervention d’artisans professionnels commençait à se généraliser. Les autorités locales se battaient alors pour interdire les coupes sauvages de bois dans les forêts. La première loi destinée à lutter contre la déforestation et les abattages sauvages date de 1941 (13). Il ne restait plus guère que la possibilité de construire une simple maison en bambou au toit de chaume ce qui ne prenait jamais plus de deux jours, les matériaux étant abondants et sinon gratuits du moins peu onéreux.

 


 Il nous donne un chiffre assez significatif : en 1949, un chef de village qui est l’un des hommes les plus riches construisit une nouvelle maison dans laquelle il incorpora la moitié du bois de teck de son ancienne maison. Le travail et les nouveaux matériaux lui coûtèrent 9.000 baths, le coût aurait été bien supérieur si tous les matériaux avaient été neufs. Si l’on considère mais sous toutes réserves un taux d’inflation approximatif de 2000 % donc un facteur multiplicateur de 20, cela représenterait aujourd’hui une somme de 180.000 baths 2018 ?

 

  

Notons, encore une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut : des constructeurs proposent toujours la construction de maisons en teck livrées « clefs en mains », la plus petite, 30 m2, un cabanon, à un million de bahts. 

http://thailannahome.com/pricesF.html

 

 

 

Dans la catégorie des vraies maisons, 3 pièces et 83 m2 dont 20 de terrasse, nous sommes à trois et dix pour une maison de 5 pièces sur deux niveaux et 250 m2.

 

 

La consultation de plusieurs sites Internet nous amène à des résultats similaires mais il s’agit de teck qui est devenu une denrée précieuse. Le prix du teck (maisak) sous forme de grumes est difficile à connaître d’autant que sa provenance n’est pas toujours bien régulière serait de l’ordre de 90.000 baths le mètre cube pour le teck de forêt, beaucoup moins pour celui de culture utilisé pour le mobilier et qui ne serait pas apprécié des puristes ? Il faut évidemment rajouter le prix du traitement et de la coupe. Nous pouvons rencontrer quelques fois de ces superbes et spectaculaires constructions traditionnelles au hasard de nos pérégrinations dans le nord-est.

 

 

LE MOBILIER

 

Il y avait peu de meubles même dans les ménages aisés. L’ameublement ordinaire comprenait des matelas ou des nattes pour dormir, roulés ou pliés pendant la journée, des nattes pour s’asseoir, des plateaux-repas, quelques oreillers, des boîtes à bétel et des crachoirs. Un ménage agricole aisé pouvait avoir un placard ou deux et une machine à coudre pour les femmes. Habituellement, les seules tables et chaises du village se trouvaient dans le dortoir du temple et dans la maison du chef.

 

 

Même les familles les plus pauvres avaient un miroir et les familles riches de plus grands bien en évidence, les plus grands là où il y avait des filles célibataires. On trouvait aussi des lithographies colorées bon marché représentant des scènes bouddhistes avec l’animal représentant l’année de naissance de l’individu. On trouvait alors souvent une lithographie en couleur du jeune roi Ananda, décédé dans des circonstances mystérieuses en 1946, ainsi qu’une photographie de Phibun, le premier ministre de l’époque.

 

 

Ces images furent imprimées en grand nombre et vendues à bas prix ou distribuées dans les campagnes. On trouvait parfois en décoration des bois de cerfs ou une tête de cerf moulée en plâtre. Souvent aussi étaient collés au mur les billets de loterie nationale conservés en souvenirs. On coupait également souvent les images des magazines pour les coller au mur. Il n’y avait ni placard ni armoires, un clou sert à suspendre les vêtements qui sont par ailleurs conservés dans des coffres en bois.

 

 

L’électrification en 1950 est inexistante dans nos campagnes. Le premier plan d’électrification dans le nord-est date des années 1977-1980, des efforts énormes d’investissements ayant été effectués par PEA (Provincial electricity authority kanfaifasuanphumiphak การไฟฟ้าส่วนภูมิภาค). Actuellement (2018), 99,98 % des villages en bénéficient. Elle n’a atteint nos deux villages respectifs qu’aux environs de 1980. On s’éclairait à la lanterne à pétrole (takiang –  ตะเกียง

 

 

. ..  ce qui n’est pas dramatique puisque l’on vivait essentiellement dehors, dans les champs ou sur la véranda mais les jours tombent vite en Isan, on se couche avec le soleil et on se lève avec lui. Avec l’arrivée de l’électricité (9) va suivre celle de l’eau courante avec l’édification des châteaux d’eau. Les premiers châteaux d’eau sont le plus souvent édifiés dans l’enceinte du temple où se situait le puits collectif.

A 278  - LES MAISONS TRADITIONNELLES DU NORD-EST DE LA THAILANDE– UN ASPECT DE LA VIE DANS NOS VILLAGES EN 1950. (บ้านแบบดั้งเดิมของอีสาน   - ปี 2493)

Selon le site de PEA en 1972, seulement 10 % des villages bénéficiaient de l’électricité, 21 % en 1976, 73 % en 1986 et 95 % en 1996. Il y en a actuellement 99,98 %. L’électrification systématique du nord-est a commencé en 1977. Les 148 villages qui ne sont pas électrifiés (sur un total de 73.348) se situent probablement dans des zones inaccessibles.

 

Relevons simplement que jusque dans les années 80, il n’y avait dans la plupart de nos villages ni électricité ni eau courante. Dans les villages respectifs de nos épouses dans leurs villages de la province de Kalasin, l’électricité fut installée dans les années 80 et l’eau « au robinet » a rapidement suivi.

 

 

Pour avoir un bon aperçu de cette architecture traditionnelle, une visite au Musée de la maison isan dans l’enceinte de l’Université de Mahasarakham est instructive. (Ban isan museum พิพิธภัณฑ์บ้านอีสาน). Les constructions d’un hameau proviennent de récupération de belles maisons en teck démontées et remontrées sur le site. L’entretien laisse toutefois sérieusement à désirer.

 

 

 

 

De belles maisons traditionnelles sont plus soigneusement entretenues dans un petit musée de la ville de Renunakhon dans la province de Nakonphanom.

 

 

Le musée national de Khonkaen abrite dans une salle consacrée à la culture traditionnelle de l’Isan la reconstitution d’une modeste maison paysanne.

 

 

Le petit musée consacré à l’ethnie So dans le petit village de Kusuman (กุสุมาลย์) dans la province de Sakonnakhon nous offre la reconstitution effectuée par un artisan local d’une petite maison semi permanente en bambou

 

 

... et à l’intérieur des maquettes réalisées par les enfants du village.

 

 

Aujourd’hui, le coût excessif du bois et aussi la nécessité d’un entretien méticuleux entraîne l’utilisation systématique de matériaux classiques : piliers en béton ferraillé, parpaings ou briques, charpentes métalliques et tuiles industrielles mais nous retrouvons quelques constantes :

- De nombreuses constructions sont en quelque sorte semi-traditionnelles puisque le rez-de-chaussée est en  maçonnerie et l’étage supérieur en bois qui n’est évidemment plus en teck. L’état dans lequel se trouvent souvent les parois de bois établit l’impérieuse nécessité de cet entretien méticuleux, ce qui ne semble pas être la règle.

 

 

- La construction commence toujours par la pose des piliers au cours de cérémonies purement et simplement animistes. Les murs viennent ensuite mais ne sont pas porteurs.

 

 

- Si elle est édifiée en étage sur piliers, le niveau du sol a toujours son utilité pour garer les véhicules et souvent abriter le métier à tisser le coton ou les nattes en paille.

- Pour autant que les Thaïs ne veuillent pas toujours singer le schéma des constructions européennes, le plan général est orienté sur la vie à l’extérieur, vaste terrasse couverte, coin cuisine et buanderie également à l’’extérieur sous auvent abrité.

- Le mobilier intérieur reste toujours aussi modeste et pour la décoration, c’est le portrait du roi actuel qui remplace celui du roi Ananda mais la maison des ancêtres et les autels domestiques restent omniprésents.

 

 

Que penser de la construction fréquente dans nos campagnes de spectaculaires maisons répondant plus ou moins aux standards occidentaux ? Tout simplement qu’une maison de Pompéi est charmante sous le ciel de Naples et pour des gens qui vivaient il y a deux mille ans, ce n'est pas une raison pour qu'elle convienne à notre temps et à notre climat.

 

 

NOTES

 

(1) Le site : www.isangate.com et la page consacrée aux maisons traditionnelles : http://www.isangate.com/new/32-art-culture/knowledge/538-huan-tiang-na.html

 

 

(2) La Loubère « Du royaume de Siam » tome I, p.107s : Leurs maisons font petites, mais accompagnées d'assez grands espaces. Des claies de bambou fendu souvent peu serrées en sont les planchers, les murs et les combles. Les piliers, fur lesquels elles sont élevées pour éviter l'inondation, sont des bambous plus gros que la jambe et d'environ treize pieds de haut sur parce que les eaux montent quelquefois autant que cela. Il n'y en a jamais que quatre ou six, sur lesquels ils mettent en travers d'autres bambous au lieu de poutres. L'escalier est une vraie échelle aussi de bambou, qui pend en dehors comme l’échelle d'un moulin à vent. Et parce que les étables font aussi en l'air, elles ont des rampes faites de claies par où les animaux y montent. Si donc chaque maison est isolée c’est plutôt pour le secret du domestique, qui serait trahi par des murs si minces, que par aucune crainte du feu : car outre qu'ils font leur petit feu dans les cours et non pas dans les maisons, il ne leur saurait en tout cas consumer grand-chose. Trois cent maisons brûlèrent à Siam de notre temps, qui furent rebâties en deux jours. Leur foyer est une corbeille pleine de terre et appuyée sur trois bâtons comme un trépied…. La plupart n’ont d’autre lit qu’une natte de jonc. Leur table est un plateau sans pied, ils n’ont ni nappes ni serviettes ni cuillères ni fourchettes ni couteaux, Ils n’ont point de sièges que des nattes de jonc… »

 

(3) Monseigneur Pallegoix « Description du royaume thaï ou Siam » 1854 tome I p. 208s. : « Les habitations des Siamois sont très-propres, très-saines et bien appropriées au climat, parce qu'elles donnent passager un air rafraîchissant. Celles des pauvres sont extrêmement simples; elles sont de plain-pied, les colonnes sont en bambous ainsi que les parois, et le toit est composé de feuilles de palmier nain entrelacées et liées à une charpente également de bambou. Dans la chambre à coucher il y a toujours un plancher à la hauteur d'un mètre environ la plupart du temps, ces maisonnettes ont un étage, auquel on monte par une échelle de bambou, qui est divisé en trois petites chambres, séparées par des cloisons de feuilles ou de lattes entrelacées. Le dessous sert d'entrepôt pour le riz, l'eau et les ustensiles de ménage… Les meubles qu'on rencontre dans les maisons des Thai sont des nattes de jonc ou de rotin plus ou moins fines et délicates, selon la condition ensuite une estrade en planches, qui ordinairement sert de lit. Ajoutez à cela quelques bancs, des corbeilles, des paniers, quelques bassins et vases en cuivre , un arc, des couteaux de différentes formes, des coussins, une moustiquaire, des cruches de terre et quelques vases de porcelaine grossière, voilà tout ce qui compose l'ameublement des gens du peuple. Comme les Siamois font eux-mêmes leurs maisons et emploient leurs esclaves à toute sorte d'ouvrages, ils ont besoin de divers instruments ainsi, dans presque toutes les maisons, vous trouverez de gros marteaux, des couperets, une scie, des ciseaux, un rabot, un vilebrequin, une pioche, une bêche, une hache, etc. »

 

(4) Voir notre article : « INSOLITE 20 - LES PHUTAÏ, UNE ETHNIE DESCENDUE DU CIEL ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/insolite-20-les-phutai-une-ethnie-descendue-du-ciel.html

 

(5) MISSION PAVIE, INDO-CHINE, 1879-1895, GÉOGRAPHIE ET VOYAGES – IV - VOYAGES AU CENTRE DE L'ANNAM ET DU LAOS ET DANS LES RÉGIONS SAUVAGES DE L'EST DE L'INDOCHINE » par le capitaine de Malglaive, 1902. : « Les habitants sont des Thaï Lao purs et leurs maisons affectent la forme classique des cases du Mékong : toit à deux pans aigus, formant auvent d'un côté. Elles sont fermées, en bout à deux petits pans coupés surmontés d'une paillote triangulaire en bambous. Les cases ont souvent accolées deux à deux et réunies ».


 

(6) John E. De Young : «Village life in modern Thailand », Institute of East Asiatic Studies - University of California, publiée tardivement en 1955.

 

(7) Le province de Mukdahan était alors amphore dans celle de Monophosphate, celle de Yasothon dans celle d’Ubonrachathani, celle de Nongbualamphu dans celle d’Udonthani, celle de Amnatcharoen dans celle d’Ubonrachathani et enfin celle de Buengkan la dernière créée dans celle de Nongkhai.

 

(8) Source : https://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อตำบลในประเทศไทย

 

(9) Voir notre article INSOLITE 8 – « KHAÏ PHAEN : SPÉCIALITÉ GASTRONOMIQUE DE LUANG-PRABANG ET DÉLICE SUR LES DEUX RIVES DU MÉKONG » : http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-8.khai-phaen-specialite-gastronomique-de-luang-prabang-et-delice-sur-les-deux-rives-du-mekong.html

Ces kaipaen (ไคแผ่น) ne coûtent que la peine de les ramasser dans les cours d’eau et de les préparer mais elles ne prospèrent que dans des eaux claires et aérées et que tel n’est – hélas ! – plus le cas des rivières de l’Isan intérieur. On la trouve encore difficilement sur les marchés locaux.

 

(10) Des constructions de forme à peu près oblongue avec une véranda ouverte sur toute la largeur de la maison à l'avant. En ouvrant sur cette véranda se trouvaient deux ou trois pièces légèrement surélevées. Les maisons les plus pauvres étaient exclusivement en bambou avec une toiture en herbes ou en feuilles de palmier et ne comporter qu’une véranda, une chambre à coucher avec des intervalles séparés par des moustiquaires et à l’arrière de la maison une pièce partiellement ouverte servant de cuisine.

 

(11) L’eau de la ville (namprapa - น้ำประปา – « l’eau publique » ou namkok -  น้ำก๊อก - « l’eau du robinet ») existait dans les villes dès le début du XXe siècle, elle ne s’est répandu dans nos campagnes que dans le dernier quart du siècle dernier consécutive à celle de l’électricité. Le château d’eau (honam - หอน้ำ) se situe souvent dans l’enceinte du temple à l’emplacement de l’ancien puits.

 

(12) Voir l’article de M. L. Chittawadi Chitrabongs « The Politics of Defecation in Bangkok of the Fifth Reign » in Journal de la Siam Society, volume 99 de 2011.

 

(13) La loi a été promulguée le 14 octobre 1941.

 

 

 

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 08:32

 

Nous avons parlé dans un précédent article de ce phénomène qui a pris une récente ampleur et avait fait l’objet d’un très bel article d’une universitaire anthropologue et sociologue thaïe, professeur à l’Université de Khonkaen (Isan) qui plus est (elle est née à Nakhonphanom), Madamoiselle Patcharin Lapanun (นางสาว พัชรินทร์ ลาภานันท์), résumant une volumineuse thèse de doctorat (1). Elle vient de nous doter d’un article qui  est en quelque sorte la suite, écrit de concert avec  Eric C. Thompson, lui-même sociologue à l’Université de Singapour, intitulé « Masculinity, Matrilineality and Transnational Marriage » (Masculinité, Matrilinéarité et Mariage Transnational) publié dans le dernier numéro de la revue Journal of Mekong societies (2).

 

 

On parle le plus souvent des femmes (thaïes) et des hommes (farangs) engagés dans ces relations, mais l’on ignore ceux qui sont impliqués sans être directement concernés, comme ne participant pas, les hommes thaïs et leurs réactions face à ses mariages souvent légitimés, nous disait-elle en citant des récits féminins selon lesquels les locaux étaient « totalement irresponsables face aux responsabilités familiales ».

 

 

Nous avions dans notre précédent article donné quelques chiffres : il y aurait eu entre 11.000 et 15.000 occidentaux vivant dans les 20 provinces du nord-est dont la plupart – évidemment - sont en couples avec des autochtones  mais sur des sources de 2004. Madamoiselle Patcharin Lapanun nous dote de chiffres plus précis à l’unité provenant du National Economic and Social Development Board (Conseil national pour le développement économique et social)

 

 

mais malheureusement probablement obsolètes puisque datés de 2004 également : 19.594 femmes en Isan étaient mariées à des étrangers dont 87 % d’occidentaux, les 13 % étant probablement essentiellement des asiatiques, Japonais et Singapouriens. Le phénomène s’est évidemment amplifié depuis 15 ans et n’est pas propre à la Thaïlande, mariage de  femmes de pays moins développés avec des hommes de pays plus riches dans la hiérarchie économique mondiale parallèlement à la mobilité et à la circulation massives à travers les frontières nationales à l'ère de la mondialisation.

 

 

Madamoiselle Patcharin Lapanun  nous livre de doctes considérations sur « la masculinité hégémonique » assorties de surabondantes références sociologiques et ethnologiques, mais ce n’est pas notre propos direct. Ce fut ou ç’aurait été toutefois le rôle de « soutien de famille » qui explique le comportement des migrants chinois des premières  générations, installés au Siam épousant souvent des Siamoises en se différenciant des Siamois considérés comme moins « responsables » de leur famille.

 

 

L’intérêt de l’étude de Madamoiselle est qu’elle repose – en dehors de sources d’information très érudites sur les concepts de masculinité en relation avec le mariage transnational mais dépassant le cadre de l’Isan – sur un travail de terrain. Ainsi fit-elle dans son précédent travail (1). Elle fit donc ce travail dans un village dont elle ne donne pas le nom réel mais qu’elle baptise ce qui n’est probablement pas innocent Na Charoen (que nous transcrivons น่าเจริญ ce qui signifie à peu près avec une pointe d’humour « digne de bonheur »).

 

 

Son étude est le résultat d’enquêtes pendant deux ans en 2016 et 2017 dans ce village situé dans la province de Khonkaen à 77 kilomètres au nord-ouest de la capitale. Elle a donc interrogé 25 informateurs locaux, dont 13 hommes âgés de 24 à 63 ans et 12 femmes âgées de 23 à 57 ans. Trois informateurs âgés de plus de 55 ans sont deux chefs de village, un instituteur à la retraite. Les hommes y travaillent dans l’agriculture ou sont salariés dans des usines ou des magasins. Certains sont sans travail. Tous sont aux femmes impliquées dans le mariage transnational d’une manière ou d’une autre en tant que fils, ex-maris, parents ou voisins.  Comme par ailleurs la masculinité est un concept relationnel de virilité et de féminité, l’enquête a également porté sur des femmes. Cinq d’entre elles sont en couple avec des farangs, l’une est institutrice de village et tout comme les hommes, elles participent à diverses activités génératrices de revenus.

 

Le village comme il nous est décrit ressemble à tous les villages de la région.

 

 

 

Il inclut dans le système administratif local deux muban (หมู่บ้าน) mitoyens. La plupart des habitants ont des liens de parenté entre eux, ont participé à des activités communautaires économiques, culturelles et religieuses. Il comporte 298 foyers pour  une population de 1.378 personnes; le ratio homme-femme y est presque égal (49/51). Na Charoen est un village relativement bien développé comme le sont tous les villages Isan, avec de bonnes infrastructures. Certaines des maisons sont construites dans un style « plus représentatif de l’architecture urbaine » plutôt que dans un style plus traditionnel ce qui correspond peut-être aux goûts farangs mais ne signifie pas un « progrès ». La plupart de ces maisons appartiennent à des femmes mariées à un farang. On s’en serait douté ! L’activité essentielle des habitants, comme partout en Isan est agricole (riz et canne à sucre). Les autres sources de revenus sont des emplois dans les usines,  les ateliers artisanaux ou les commerce, les ateliers mécaniques (réparation des voitures, des motocyclettes et autres véhicules), les magasins d’ordinateurs et de téléphones et les stations-service. Certains villageois vont travailler à Khonkaen ou dans d'autres grandes villes à zones industrielles ou vers les destinations touristiques, Bangkok, Chonburi, Rayong (Moyen discret pour Madamoiselle Patcharin Lapanun de ne pas parler de Pattaya), Koh Samui et Phuket. Environ 5% de la population dont deux tiers de femmes ont suivi des études supérieures.

 

 

La migration à la recherche du travail a commencé dans les années 1980. Le résultat positif a incité les jeunes générations à suivre cette voie.  Des femmes sont parties dans les zones touristiques et quelle qu’ait été la nature de leur « travail » elles ont finalement épousé des farangs. Certaines ont quitté le village pour se réinstaller avec leurs maris à l'étranger ou ailleurs en Thaïlande, mais ont toujours maintenu des liens avec leurs parents et leurs proches. D'autres enfin sont retournées s'installer dans le village avec leur mari farang. Certaines femmes restaient au village pendant que leur mari ou leur compagnon farang vivait ou travaillait dans d'autres régions mais ont réussi à venir vivre avec eux au village.

 

 

L'amélioration du niveau de vie des familles mixtes a incité d'autres femmes du village à suivre cette voie. La nécessité d'un moyen de contacter les occidentaux a incité une femme du village avec son mari allemand à organiser  un service entre les deux villes qui a permis de faciliter des mariages mixtes non seulement dans le village mais aux alentours. Actuellement et aux dires du Conseil national pour le développement économique et social près de la moitié des femmes de l’Isan mariées à des étrangers viendraient de trois provinces, Khonkaen, Udonthani et Nakhon Ratchasima.

 

 

Les opinions masculines ?

 

Elles varient bien évidemment en fonction des antécédents de la personne interrogée et de ses relations avec les femmes mariées à des farangs. Nous savons que les motivations qui poussent les villageoises à épouser un occidental sont diverses entre les soucis matériels, modernité signifiant une vie meilleure et l’aspect romantique (1).

 

 

L’entourage masculin de ces femmes – opinion largement dominante – considère ces mariages  comme un moyen d’améliorer la situation économique des femmes et de leurs familles.

 

 

Un ancien chef de village explique :

 

 

« De nos jours, le mode de vie des habitants du village a changé. Tout le monde se bouscule pour gagner de l'argent et pour améliorer son sort…. L'argent peut tout apporter : une grande maison, un terrain, une voiture, etc. Pour gagner de l'argent, les villageois ont migré pour travailler dans les villes et les lieux touristiques. Ma femme et moi avons fait cela aussi quand nous étions jeunes. Nous sommes allés à Bangkok et avons vécu là pendant 10 ans avant de revenir nous installer dans le village en 1978. J'étais un homme prudent. Ma femme vendait de la nourriture à emporter… Beaucoup de villageoises ont épousé des farangs ce qui leur a permis  d’améliorer leur situation matérielle pour soutenir leurs parents et les enfants nés d'un père local ».

 

 

L'idée masculine selon laquelle les motivations économiques sont la principale raison qui incite les femmes à opter pour un mariage mixte est prédominante et partagée par la partie masculine de la population locale.

 

 

Big (pseudonyme) a une vingtaine d'années et son épouse l'a quitté pour épouser un Japonais. Il avait des revenus modestes et les problèmes d’argent étaient fréquents.

 

 

« J’étais désolé de ne pas pouvoir gagner suffisamment pour  satisfaire ma femme et soutenir notre enfant… Il est bon que ma fille soit prise en charge par sa mère; elle peut avoir une bonne éducation et une bonne vie. C’est bien pour ma femme aussi. Elle peut avoir ce qu'elle veut, des bijoux, de beaux vêtements, une maison et une voiture… Je ne lui en veux pas »

 

 

Selon lui, sa femme a pris cette décision pour son avenir et celui de leur fille même si elle a toujours de l’affection pour lui. Pour la majorité, ces mariages ne signifient pas que, par nature, les femmes thaïlandaises ressentent moins de passion pour les Thaïs que pour les occidentaux.  Ils considèrent que ces relations sont déterminées par une logique matérielle plus qu’affective. Nous savons en effet (1) que les femmes mariées à des occidentaux admettent que l’aspect matériel n’est pas étranger à leur décision.

 

 

Mais beaucoup admettent qu’il existe d’autres facteurs, en particulier le manque de responsabilité de leur sexe dans la prise en charge de leur famille et en général le comportement des Thaïs dans les relations familiales tout autant que le facteur économique et le facteur émotionnel qui poussent les femmes à rechercher un mariage mixte.

 

 

Certains manifestent, il fallait s’en douter, une certaine acrimonie mais d’autres beaucoup moins, convaincus qu’à la fin, ces femmes retourneront dans les bras des Thaïs.

 

 

C’est plausible mais ce point-là mérite d’être explicité, ce que ne fait malheureusement pas Mademoiselle Patcharin Lapanun faute probablement du moindre élément statistique. Nous constatons tous les jours que dans les couples mixtes, il y a le plus souvent une certaine et parfois grande sinon très grande différence d’âge. Les femmes ont donc toutes chances de se retrouver veuves. Que font-elles alors ? Nous connaissons quelques exemples très ponctuels de veuves remariées à un compatriote mais n’ayons garde de généraliser.

 

 

Nos villageois indiquent en effet avoir eu connaissance de femmes ayant eu au cours de leur mariage mixte des relations extra conjugales discrètes car unanimement considérées comme immorales avec un Thaï. Il s’agissait alors pour eux de bénéficier d'un soutien matériel sans avoir le souci d’accomplir les fonctions d’un chef de famille.

 

 

Or, le rôle de « soutien de famille » est un aspect clé de ce que Mademoiselle Patcharin Lapanun  appelle la « masculinité hégémonique ». Et ce rôle est assez fluide au village, et est en général mieux assumé par les plus âgés.

 

 

Les récits des hommes entre la cinquantaine et la soixantaine nous révèlent qu’ils ont travaillé dans l'agriculture le plus souvent pour subvenir aux besoins de leur famille et ce avant même le mariage pour prouver leur qualité de partenaire de mariage potentiel. Un homme de 63 ans a déclaré avoir travaillé dur pendant trois ans avant de se marier pour prouver à sa femme et à  ses parents qu'il était qualifié pour être un partenaire capable de prendre soin de sa famille. Il en fut de même pour un autre du même âge : Il a quitté le village pour travailler à Bangkok pendant près de 10 ans après son mariage, mais n’a pu économiser suffisamment. Après avoir eu leur deuxième enfant, ils sont revenus au village. Ils vendaient des glaces en itinérant et ses gains lui ont permis d'ouvrir une échoppe où sa femme vend des plats cuisinés, ensuite transformée en épicerie toujours en activité aux mains de leur héritier.

 

 

 

Conflit des générations ? Ils considèrent tous deux avoir été de bons maris et de bons pères alors que les garçons de la génération présente préfèrent être assistés par leurs parents et sortir avec leurs amis…même si certains ont leurs propres moyens pour « obtenir  de l’argent » … mais c’est là un sujet sur lequel il ne vaut mieux  pas s’attarder.

 

 

 

 

Il y a bien sûr des exceptions : un garçon de 29 ans, Dan  (pseudonyme), prend ses responsabilités conjugales au sérieux. Né dans une famille relativement aisée, après le mariage, il a vendu sa voiture et sa moto pour investir dans un magasin de jeux et de produits d’épicerie. Il reconnaît avoir rompu avec sa vie oisive d’adolescent passant on temps à boire avec ses amis. Les jeunes gens du village déclare-t-il préfèrent les sensations fortes, sortir, boire, jouer ;  Comportement qu’ils considèrent comme faisant partie de la culture de leur masculinité.

 

 

Les plus âgés soulignent que la façon dont les gens gagnaient leur vie a changé. À l’époque où ils étaient jeunes et avaient fondé leur propre famille, les gens se concentraient moins sur l’argent et étaient moins matérialistes qu’ils ne le sont devenus.

 

 

Ils n’apprécient pas le comportement de la « culture masculine » de la jeune génération, qui s’est répandue sur la scène villageoise, alors que les jeunes en parlent comme moyen de faire face aux difficultés économiques.

 

 

Notre enquêtrice a souvent vu dans le village un groupe de jeunes hommes entre 20 et 30 ans sans emplois réguliers réunis l’après-midi devant l’atelier de Dan pour bavarder, boire et « aller en ville ».

 

 

L’un d’entre eux déclare : « Je ne gagne pas beaucoup Je ne suis pas en mesure de joindre les deux bouts. Il est difficile d’obtenir un emploi bien rémunéré… Je sors tous les jours avec des amis. Nous nous retrouvons ici devant la boutique de Dan régulièrement le soir. Parfois nous allons aussi en ville. C’est bien de se rencontrer et de parler avec des amis qui se trouvent dans une situation similaire, pas d’emploi  ou faible revenu. Il n’y a pas de travail dans le village, même en ville à Khonkaen, il est difficile de trouver un travail… Nous (lui et un autre jeune homme qui se joint à la conversation) avons tous deux une petite amie (แฟน - faen). Pour se marier, il faudrait avoir un emploi sûr et gagner suffisamment pour subvenir aux besoins de sa femme et de sa famille … »

 

 

 

 Un autre de la même tranche d’âge, Tom  (pseudonyme) ainsi que d’autres jeunes du village, invoquent le manque d’opportunités économiques comme l’origine de leur incapacité à gagner suffisamment pour joindre les deux bouts et embrasser la « masculinité de soutien de famille », limitant ainsi leurs possibilités de mariage. Ils constatent que les farang sont mieux placés sur le plan économique, ce qui leur permet de jouer un rôle de « fournisseur » dans une famille mixte.

 

 

Fait intéressant, les parents d’un certain âge parlent souvent des problèmes de consommation excessive d'alcool et de passion du jeu dans le choix d’un partenaire pour leur fille, indépendamment des considérations économiques. Des critères similaires ont également impliqué les femmes elles-mêmes. Nang mariée à un Français déclare : « J'ai toujours cherché un homme, thaï ou farang, qui ne soit  pas paresseux, qui prendrait bien soin de moi et serait responsable de notre famille… Je ne peux pas accepter les fainéants et les « chao chu »  (เจ้าชู้) ce que sont souvent les hommes thaïs » (3). 

 

 

 

Mademoiselle Patcharin Lapanun ne parle malheureusement pas d’une institution qui est toujours en usage dans nos campagnes et peut-être encore au moins de façon symbolique dans les grandes villes, celle de la dot du fiancé, le sinsot (สินสอด), que beaucoup d’occidentaux regardent avec appréhension car ils considèrent que les Thaïs vendent leur fille. Nous ne sommes pourtant pas chez les Bédouins ! Le régime n’a pas non plus le moindre rapport avec le régime dotal de notre code Napoléon (4).

 

 

 

 

Ce système reste profondément enraciné dans la culture thaïe. Il est d’abord une manière d’honorer les parents de l’épouse pour avoir bien élevé leur fille. C'est aussi et surtout une façon de montrer que le futur est financièrement capable de prendre soin de sa femme tout au long la vie de couple, partant du principe que la sécurité financière est l’une des bases du mariage. Il doit être précédé, c’est le strict équivalent de nos bagues de fiançailles,  du don des bijoux en or à 24 carats, le thongman (ทองมั่น)  cet or dont nous savons que les Thaïs sont friands. La cérémonie de la remise de la dot se fait en présence des invités devant lesquels les billets sont soigneusement comptés et recomptés, sachant que les Thaïs sont sensibles au « paraître » (5).

 

 

 

Dans le village les hommes interrogés sont parfaitement conscient des possibilités qu’offre aux femmes le choix d'épouser un farang. Le niveau élevé et le style de vie moderne des femmes mariées à des farangs sont pour eux évidents (même si des situations contradictoires leur échappent totalement !). Ils sont tous conscients du nécessaire rôle masculin de « soutien de famille » tel le rôle de Dan même s’ils naviguent tous dans une direction strictement contraire.

 

 

 

Pour Dan, ce qui est crucial dans un mariage et la vie de famille est d’être responsable et le rôle du mari est un rôle clé dans la vie de famille. D'autres jeunes hommes semblent prendre cet idéal beaucoup moins au sérieux ignorant l’aspect de cet idéal de « soutien de famille », persuadés que les femmes ayant épousé des farangs reviendront un jour ou l’autre aux locaux. Il semblerait d’ailleurs qu’il y en ait eu quelques exemples ponctuels au village ?

 

 

Ces jeunes, qu’ils soient en définitive ou non capables de soutenir les idéaux de « soutien de famille », estiment plus ou moins que les femmes retourneront un jour chez les locaux. Dans l’immédiat le mariage est là en tous cas pour justifier mixte leur impossibilité ou leur incompétence à exercer leur rôle de véritable chef de famille.

 

 

Ce thème du retour futur des femmes à une union avec un local est récurrent, ce qui est singulier car il semble ne reposer sur aucune expérience concrète, sauf ponctuel.

 

 

Cette situation explique-t-elle un aspect toujours omniprésent dans les villages de l’Isan d’un système « matrilinéaire » ? Traditionnellement, il était de coutume pour un couple nouvellement marié de résider dans la maison des parents de l’épouse, les gendres apportant leur main-d’œuvre à la ferme des parents beaux-parents tandis que l’héritage était partagé entre les filles. N’oublions pas que la législation thaïe ignore totalement le système dont nous avons hérité du droit romain des « héritiers réservataires » en sorte qu’une personne peut parfaitement disposer de son patrimoine au profit de qui elle l'entend (6).

 

Si ce système matrilinéaire est devenu plus flexible à partir des années 1970, lorsque les migrations sont devenues partie intégrante des moyens de subsistance en Isan, ses règles sont toujours  présentes dans nos villages. Il est toujours fréquent que la résidence des jeunes époux après le mariage et au moins pendant les premières années sont fixée au domicile des parents de l’épouse, une aide économique et aussi affective.

 

 

 

Ces pratiques coutumières sont sources de pouvoir social féminin dans nos sociétés villageoises. Elles permettent à l'épouse d'exercer un contrôle considérable sur les ressources et le budget des ménages. En outre, même si les hommes apportent le fruit de leur travail au foyer, ils dépendent de leur belle famille et de l’autorité des parents de leur femme. Dans ce contexte, même ceux qui sont capables de jouer leur rôle de « soutien de famille », peuvent ne pas être en mesure d’exercer un pouvoir au sein de la famille ou être considérés comme chef de famille, à moins de réinstaller leur propre ménage séparément. C’est en, réalité le mariage avec la belle-famille sous l’autorité des beaux-parents. Le comportement masculin peut apparaître alors comme une réaction à cette pression et expliquer les limites à leur capacité d’assumer leur rôle de soutien de famille.

 

 

Madamoiselle Patcharin Lapanun fait un parallèle intéressant appuyé sur de nombreuses références avec les migrants chinois de la première et deuxième génération où la contribution économique des femmes dans le ménage y a toujours été considérée comme  complémentaire alors que les hommes étaient en priorité les soutiens de famille. En cela ils se différenciaient des Thaïs. 

 

 

 

Mademoiselle Patcharin Lapanun constate enfin l’existence de l'inquiétude des hommes du village face à l’évolution inéluctable de la société moderne en  Isan, un défi  à  leur identité masculine  pour les identités masculines et les subjectivités, ainsi que pour et à leur incapacité d’assumer le rôle de soutien de famille ce que les plus âgés réussissent relativement mieux.

 

 

Mademoiselle Patcharin Lapanun fait-elle preuve de misandrie à leur égard ? Ce n’est ni une pétroleuse ni une suffragette ; c’est une scientifique. Elle a donc recueilli l’avis des hommes thaïs. Il s’est avéré que les hommes de l’Isan sont tous conscients de la mauvaise image qu’ils donnent d'eux-mêmes. Mais ils considèrent ces comportements masculins comme des réactions aux pressions créées par les conditions de leur vie professionnelle, échecs de la production agricole et autres contraintes, sans parler de l’obligation de vivre loin du village pour trouver du travail, en particulier ceux qui trouvent un emploi à l'étranger. Par ailleurs, leur comportement, jeu, alcool, adultère, est pour eux chose normale (ruang thammada – เรือง ธามาดา) et ne constitue nullement des signes d’irresponsabilité à l’égard de leur famille.

 

 

La lecture de cet article qui appréhende la question d’une façon différente nous permet de reprendre dans leur intégralité partie des propos que nous avons antérieurement tenus,

 

Nous conclurons par deux observations sous forme de questions qui ne contredisent pas l’intérêt que nous avons porté à cette étude mais qui la complètent :

 

 

Y –t-il vraiment dichotomie entre les propos tenus par les anciens et l’opinion des nouvelles générations ?  Les premiers  nous rappellent singulièrement ce que disait un philosophe grec : « lorsque j’entends des vieillards dire « de notre temps, les pèches étaient bien plus grosses », je me demande quelle était donc leur taille lorsque nos Dieux ont créé l’univers ? ».

 

 

Nous jeunes gaillards ont-ils vraiment de la peine à trouver un travail  qui leur permettrait au premier chef d’assumer leurs obligations de prétendant et fiancé et ensuite celles de chef de famille ? Il n’est point une boutique, une échoppe ou un atelier qui ne porte un panneau « รับสมัคร » (rapsamak) ce qui signifie tout simplement « nous recherchons du personnell ». N’oublions pas que le taux de chômage dans le pays est l’un des plus bas du monde, moins de 1%, ce qui nous laisse à penser que, plus facilement qu’en France, il doit être possible de trouver du travail en traversant la rue. Est-ce l’effet d’une certaine indolence constatée en permanence par les premiers visiteurs du pays plus d’ailleurs chez les hommes que chez les femmes ? (7).

 

NOTES

 

1) Voir notre article ISAN 43 « LES MARIAGES MIXTES DES FEMMES DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/isan-43-les-mariages-mixtes-des-femmes-du-nord-est-de-la-thailande.html

L’article de Madamoiselle Patcharin Lapanun dans le Journal of Mekong societies  Vol. 8 N°. 3 (Sep.-Dec. 2012 )  : « It’s Not Just About Money: Transnational Marriages of Isan Women » est numérisé  sur le site :

 

https://www.tci-thaijo.org/index.php/mekongjournal/article/view/6032/5292


 

(2) Volume 14  n° 2 de mai-août 2018 également numérisé :

https://mekongjournal.kku.ac.th/Vol14/Issue02/01.pdf

 

(3) Ce mot est difficile à traduire sinon intraduisible recouvrant plusieurs concepts, le flambeur, le frimeur, le séducteur, le playboy, l’homme volage, le papillon.

 

 

(4) Très schématiquement, le  père versait une dot au futur époux pour qu’il épouse sa fille (parfois pour qu’il l’en débarrasse). Jusqu’aux débuts du siècle dernier, cette coutume était répandue jusque dans les familles paysannes même modestes, le chef de famille ne voulant pas passer pour un gueux.

 

(5) L’usage persiste de façon systématique dans les campagnes lors de la cérémonie du mariage traditionnel. Dans les villes et les milieux aisés, il est respecté (toujours les apparences) mais le père restitue en général le sinsot à son gendre hors la vue du public.

 

(6) Article 1608 du « code civil et commercial » : « Le de cujus peut déshériter l'un de ses héritiers légaux par une déclaration d'intention expresse ».

 

(7) Au temps des colonies qui n’est pas si lointain, il courrait un dicton chez les coloniaux « Les Laos écoutent pousser le riz, les Siamois le regardent pousser, les Vietnamiens le cultivent mais les Chinois le mangent ». Mais il ne s’agit évidemment que d’un poncif.

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