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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 15:56

 

Nous avons parlé des résistances opiniâtres des populations du Nord-est, dans ce que les Français appelaient alors le Laos siamois c’est en dire – en gros – les 20 provinces de l’actuelle région de l’Isan, menées par des personnages probablement charismatiques, les phumibun (1).  Cette résistance se retrouva aussi sur l’autre rive du Mékong, côté français, dans l’actuel Laos alors en cours de colonisation d’où il est probable qu’elle surgit avant de se répandre sur la rive droite.

 

 

Le contexte de cette rébellion s’explique par la situation du bas Mékong à la fin du XIXe siècle : Le territoire du Siam était divisé en trois catégories administratives. Les provinces intérieures d’abord, elles-mêmes divisées en quatre classes en fonction de leur distance de Bangkok ou de l'importance de leurs maisons dirigeantes locales. Venaient ensuite les provinces extérieures, situées entre les provinces intérieures et les États tributaires plus éloignés. Nous trouvions enfin les États tributaires qui se trouvaient à la périphérie du contrôle des Siamois. Les provinces intérieures étaient administrées depuis Bangkok; tandis que les provinces périphériques et les États tributaires étaient relativement indépendants dans leurs affaires intérieures. Leurs obligations étaient telles que les provinces périphériques envoyaient chaque année des tributs à Bangkok tandis que les États tributaires envoyaient des arbres d'or et d'argent tous les trois ans. Les deux devaient toutefois apporter une assistance militaire à Bangkok en temps de guerre.

 

 

Dans le Nord-est, les provinces intérieures siamoises atteignaient Nakhon Ratchasima, qui avait été fondée par le roi Narai au XVIIe siècle. Au-delà se trouvaient les provinces extérieures, y compris la région de Roi-et du Nord-est du Siam qui passa sous contrôle siamois dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les plus éloignés étaient Vientiane et Bassac, qui devinrent des États tributaires après l'avancée des armées siamoises en 1778  et passèrent sous un contrôle siamois croissant après la destruction de Vientiane en 1827.  Depuis lors, leur régime administratif n’avait jamais été modifié, jusqu'aux empiétements progressifs des Français à la fin des années 1880 et au début des années 1890. Le pouvoir siamois s'étendait alors sur toute la région du Bas Mékong. Dans les années 1880, des dignitaires siamois étaient installés à Attopeu, Bassac, Stung Treng et Ubon. Saravane était administrée par un Chao Muang  (เจ้าเมือง) sous contrôle siamois. Le roi Chulalongkorn revendiquait toute la région du Bas-Mékong jusqu'à l'escarpement montagneux sur le bord Est des hauts plateaux de Kontum au Viet-nam.

 

 

Les relations politiques, économiques et sociales entre les Siamois, les peuples Lao et Kha (ข้า) étaient complexes et marquées par l'instabilité politique. Dans la région des  provinces extérieures, c'est-à-dire la majeure partie du plateau de Khorat (Isan), les Siamois gouvernaient par l'intermédiaire des nobles maisons lao et de leurs structures politiques héréditaires.

 

 

La place des tribus Kha dans ces structures était à la fois importante et complexe.  Le terme de « Kha » était le terme utilisé souvent de façon péjorative pour désigner les populations tribales austro-asiatiques du Nord-est du Siam, du Laos et du Viet-nam. Utilisons-le, faute de mieux. La région de Bassac à l'est du Mékong, c'est-à-dire le plateau des Bolovens, Saravane, Attopeu, et le plateau de Kontum, était en grande partie peuplée de tribus Kha, dont les Sedang que nous avons rencontrés à l’occasion des vaines tentatives d’un aventurier français, Marie-David de Mayrena de devenir leur roi (2).

 

 

Ces peuples tribaux avaient été plus ou moins colonisés  par quelques familles lao de la noblesse au pouvoir. Ils étaient tenus de payer une taxe en or ainsi qu’offrir des cadeaux aux mandarins mineurs - tous collectés par les miliciens lao. Bassac était un centre économique important, c'était le débouché pour le commerce de la rive est du Mékong. Á Bassac était centralisé le commerce de la cardamome, du latex, de la cire, de la résine, des peaux de cerfs, des cornes d’ivoire  et surtout des esclaves, qui comme toutes ces denrées étaient conduits vers Ubon, Khorat et Bangkok. L’une des activités la plus importantes était la traite à laquelle le roi Chulalongorn chez lui et les Français, lorsque la rive gauche du Mékong devint française et avant par le canal des missionnaires, entendirent y mettre fin.

 

 

C’est alors qu’intervint ce que l’on qualifie du côté occidental d’ « insurrections des Khas » (3). Les Anglophones parlent plus volontiers de « Rébellion des Saints » (« THE 1901-1902 « HOLY MAN'S » REBELLION »)  (4). Pour les Thaïs et les Lao, il s’agit de la révolte  des Phibun (Prakotkan Phibun - ปรากฏการณ์ผีบุญ) ou encore de rébellion des Phumibun (Kabot Phumibun – กบฏผู้มีบุญ) ou encore de rébellion des Phuwiset (Kabot Phuwiset – กบฏผู้วิเศษ).

 

 

 

Ce fut le défi populaire le plus sérieux à l'autorité de la couronne au cours du siècle dernier, surgi dans le Nord-est du Siam à partir de 1902. Ses origines remontent à la fin du siècle précédent lorsqu'une grande partie de la population lao de la région ainsi que la population du centre et du sud du Laos ont découvert brutalement que les réformes se heurtaient à leurs croyances traditionnelles.

 

 

Une partie de la population lao tombait sous la domination française avec la perspective d’une encore plus grande expansion. L'autorité de leurs seigneurs traditionnels de type féodal se réduisait à mesure que les fonctionnaires siamois commençaient à s'impliquer plus directement dans l'administration locale. Ils virent leurs activités économiques traditionnelles - en particulier le commerce des esclaves si importants pour le nord-est – contrariées en raison de l'imposition par les fonctionnaires siamois des nouvelles réglementations fiscales en particulier.

 

 

Notre propos n’est pas de refaire l’histoire de ce mouvement qui enflamma les deux rives du Mékong au début du siècle dernier dans le Nord-est du Siam et à partir de l’arrivée des Français au Laos où d’ailleurs il perdura jusqu’à ce que se transformer jusque dans les années 30 en combat contre la colonisation. Il ne s’agissait pas d’un mouvement révolutionnaire, bien au contraire (5). La domination siamoise sur ces peuplades  réfractaires à toute autorité n'y avait jamais été plus effective que celle, purement nominale, des anciens rois de Vientiane.

 

 

L’abolition de l'esclavage par le roi Chulalongkorn et l'interdiction de se livrer à ce trafic prononcée par nos premiers administrateurs furent probablement la source la plus importante de cette fureur mystique. Elle souleva des populations privées de fructueuses tractations dans des régions arides, sans voies de transport, sous une administration qui n’avait rien de rigoureux. Ce fut une révolte contre le pouvoir centralisateur du roi Chulalongkorn et celui encore plus jacobin et centralisateur de la colonisation française.  Il faut encore ajouter à ce contexte, de mauvaises récoltes au cours des dernières années du dix-neuvième siècle et des deux premières années du vingtième. Dans ce monde profondément bouleversé, les paysans recherchèrent alors un nouvel ordre en s'attachant à des hommes qui prétendaient être phumibun.

 

 

Leur émergence s’étendit alors dans le Nord-est du Siam, dans le centre et le sud du Laos. L’importance du mouvement au sein de la population reste encore à déterminer. Les phumibun leur affirmaient que le gravier et le sable deviendraient de l'or et de l'argent tandis que l'or et l'argent deviendraient du gravier, que les courges et les citrouilles deviendraient des éléphants et des chevaux, tandis que les buffles et les cochons deviendraient des démons mangeurs d'hommes, que les vers à soie deviendraient des serpents, tandis qu'une racine trouvée le long des rives du Mékong deviendrait de la soie. Ils leur affirmèrent que les fonctionnaires siamois seraient mangés par les démons ou emportés par un vent puissant auquel eux-mêmes avaient échappé car ils savaient effectuer les rituels protecteurs. Se répandit la légende que l’un d’entre eux devait être la réincarnation du Seigneur Thammikarat (Dhammikaraja - ธรรมิกราช), un ancien roi d'Ayutthaya et du Laos qui viendrait dans sa droiture conduire ses disciples à la victoire sur les Siamois et les Français.

 

 

Une fois les guerres gagnées, de nouveaux royaumes lao avec des phumibun comme dirigeants seraient établis avec leur capitale centrale à Vientiane et localement à That Phanom, Ubon et Ayutthaya. Ces textes prophétiques circulaient sur des manuscrits en feuille de latanier que les habitants appelèrent Laithaeng (ลายแทง) annonçant que dans la sixième année du bœuf (1901) se produiraient ces événements merveilleux, ajoutant que les Phumibun étaient invulnérables.

 

 

Ce mouvement eut trois raisons majeures sans qu’il soit possible de leur donner un ordre prioritaire. La première était économique dans ces terres du Nord-est dont il ne faut pas oublier qu’elles sont arides et où les populations y vivaient dans une économie de subsistance, sans éducation, sans moyens de transport. Politiquement, ils se retrouvèrent brutalement soumis à la centralisation de Bangkok et à ses agents de l’administration fiscale qui vinrent les soumettre à l’impôt. Il ne faut pas non plus négliger enfin le mépris dans lequel les agents de Bangkok tenaient ces populations qu’ils considéraient comme des sauvages primitifs. Les documents officiels concernant le soulèvement font référence constante à la stupidité et à la sauvagerie des populations locales incapables d’apprécier les nouvelles réformes que leur présentaient les fonctionnaires siamois. Nous étions en présence de l’affrontement de deux mondes culturels séparés par un fossé.

 

 

Lorsque le mouvement, initialement pacifique, se fut armé, il ne résista pas aux canons de l’armée du roi et la révolte fut écrasée dans le sang. Les Phumibun furent décapités publiquement pour servir d’exemples et démonter qu’ils n’étaient pas invulnérables. Il échoua, tout comme la plupart des soulèvements millénaristes, après les manifestations de force des Siamois qui massacrèrent plus de 300 rebelles et en capturèrent 400 autres. L’utilisation des armes démontra leur faiblesse aux rebelles. La démonstration fut établie que les phumibun étaient incapables de provoquer la création du nouvel ordre promis puisque leurs méthodes surnaturelles utilisées pour balayer l'autorité siamoise ne se matérialisèrent pas, qu’ils n’étaient pas invulnérables et que les graviers restèrent des graviers.

 

 

Nous avons  cherché à savoir qui étaient ces Phibun, Phumibun ou Phuwiset, termes qu’il nous est bien difficile à traduire ! Les textes cirés en référence (5),  celui du professeur Sommart Pholkerd ne fait qu’incidemment référence à l’espace religieux et mystique du mouvement. Il en est de même pour l’article du site Isaan record par ailleurs très politisé qui en fait essentiellement un épisode de la lutte contre le pouvoir central.

 

Paul Le Boulanger parle incidemment de « Phou-Mi-Boun » et nous dit en parlant des Kha ce sont des « gens foncièrement superstitieux, enflammés par leurs sorciers « Phou-Mi-Boun », sortes de messies dans les dons surnaturels desquels ils avaient une foi inébranlable ».

 

 

Ce furent assurément des meneurs qui partirent en guerre contre l'ordre que l’on chercha à leur imposer.

 

Nous savons ce que sont les Phi au milieu desquels nous vivons (6). Ils étaient bien plus ou autres que des Phi.

 

 

Le terme que nous retrouvons le plus souvent en thaï est celui de phumibun – littéralement « personne ayant du mérite (ou des mérites). Comment la notion purement bouddhiste  d’«avoir du mérite » pouvait-elle conférer à une personne le pouvoir d’atteindre des objectifs manifestement laïques. Nous sommes au cœur du problème plus général de la relation entre la croyance bouddhiste et le pouvoir séculier. Nous sommes aussi au cœur d’un bouddhisme populaire dans un secteur rural aux antipodes du bouddhisme purement théologique, canonique et exégétique, dont les membres utilisent des idées qui dérivent de ce qu'ils considèrent comme des croyances bouddhistes. La croyance en des puissances ou des forces surnaturelles est omniprésente au moins dans le Nord-est.

 

 

 

Si nous devions nous contenter de supposer que la recherche du Nibbana (Nirvaṇa - นิพพาน) est l’essence du bouddhisme, il est évident que le bouddhisme ne saurait être utilisé pour atteindre des fins terrestres.

 

 

Cependant, pour la grande majorité des bouddhistes theravada pratiquants, la préoccupation religieuse prédominante n'est pas l'élimination totale de la souffrance - la réalisation du Nibbana - mais la réduction de la souffrance. La seule quête du Nibbana n’est le but que d’un très petit nombre d’éminents religieux, ascètes ou ermites en méditation. Pour la grande majorité des bouddhistes, y compris de nombreux moines (bhikkhus – ภิกขุ),

 

 

... le système religieux qui donne un sens à la vie quotidienne est la théorie du karma (กรรม). Comme dans toute religion, elle explique à la fois la société telle qu'elle est vécue par les hommes et fournit des guides pour l'action morale au quotidien. Il s'ensuit alors que le concept de phumibun qui en dérive sert également à la fois d'explication de certaines expériences et de source ou de légitimation à certains types d'action sociale.

 

 

Les conceptions du mérite (bun – บุญ) dans le bouddhisme populaire.

 

 

Les actions accomplies dans nos existences précédentes, si elles sont morales, ont produit des mérites et si elles sont immorales ou mauvaises, des « démérites » (บาป -  bap).

 

 

Nous savons que tuer un homme est un péché mais que tuer un communiste, au moins pour certains bouddhistes, n’en est pas un (7).  Si le mot est le plus souvent traduit par « péché » ; il ne correspond pas à la vision judéo-chrétienne du péché et ne peut être traduit que par « démérite ». C’est l’accumulation des « mérites » et des « démérites » dans nos vies antérieures qui détermine notre héritage karmique (มรดกกรรม moradok kam). C'est en référence à cet héritage que les bouddhistes qui ont la foi du  charbonnier  c’est-à-dire une foi inébranlable, et probablement pour beaucoup d’autres, qui expliquent les inégalités physiques ou sociales entre les hommes. Homme ou une femme, entier ou infirme, en bonne santé ou malade, aristocrate ou paysan, riche ou pauvre, ils le sont en raison de leur héritage karmique (8).

 

 

Aucun mortel ordinaire ne jouit d'un héritage karmique composé de seuls mérites mais subit les conséquences à la fois des mérites et des démérites engendrés dans ses existences antérieures. Pour un bouddhiste donc, on ne peut savoir ce que l'avenir nous réserve parce que nous ne savons pas quels furent nos péchés passés et nos bonnes actions antérieures. Tout peut arriver : des changements soudains ou des altérations de fortune car notre existence actuelle est déterminée par ce karma passé dont nous ne savons rien : Pauvre aujourd'hui, demain prince, aujourd'hui en parfaite santé, mais demain soudainement frappé par une maladie mortelle.

 

 

Compte tenu de cette incertitude, l'homme n'est pas condamné à une vie de résignation face à son destin actuel. Il lui importe de traverser son existence et d’acquérir des mérites pour s'assurer d'un meilleur état dans sa prochaine vie. Ne pouvant savoir s’il tombe dans l’une ou l’autre des catégories des « saints » ou des « pécheurs », le bouddhiste s’efforce d’acquérir les signes extérieurs et visibles d’une grâce intérieure et spirituelle. Par exemple, l'homme qui passe toute une vie sinon plusieurs années comme bhikkhu est évidemment une personne qui a acquis des mérites et donc un bon héritage karmique en ayant trouvé la force intérieure de se soumettre à la discipline du sangha. Ainsi encore celui qui consacre une partie importante de sa richesse à la construction d'édifices religieux accumule non seulement des mérites qui amélioreront son futur état karmique, mais démontre aussi que sa richesse a été acquise grâce aux mérites acquis dans le passé. Nul ne peut échapper aux considérations primordiales du karma. Le mérite n’est donc pas seulement un héritage des vies antérieures, c’est aussi la récompense des actions morales entreprise dans la vie présente. Dans le bouddhisme populaire, on pense que le mérite acquis par l'accomplissement d'actes moraux profite non seulement au créateur du mérite, mais aussi à toute autre personne avec laquelle le créateur du mérite souhaite partager le produit de son action. En d'autres termes, on pense que les résultats bénéfiques du mérite peuvent bénéficier à d'autres que ceux qui ont produit ce mérite.

 

 

Certes, la capacité de partager ou de transférer les bénéfices du mérite à une autre personne est limitée à certains contextes. Par exemple, les cérémonies des mérites  (งานบุญ - ngan bun  ou พิธีทำบุญ phithi thambun)

 

 

...se terminent par un versement d’eau » (song namสรงน้ำ) par lequel le créateur du mérite transfère le mérite acquis en tout ou en partie à tous les êtres sensibles ou à des personnes spécifiquement nommées, généralement récemment décédées.

 

 

La recherche des mérites au bénéfice des morts est ainsi entreprise dans le rituel du kinkuaisalak (ก๋ินก๋วยสลาก) spécifique au Nord. Le transfert du mérite au bénéfice des personnes vivantes est un élément majeur de l'ordination des moines  dans tout le pays. Le mérite de celui qui est ordonné est partagé avec les organisateurs de la cérémonie qui sont le plus souvent ses parents.

 

 

La croyance de ce bouddhisme selon laquelle les mérites hérités d'une existence antérieure peuvent être partagés avec d'autres sont à la base du culte pour les phumibun. Ceux qui sont reconnus comme phumibun ont un héritage exceptionnel de mérites acquis dans des existences précédentes dont le bénéfice peut être partagé avec ceux qui deviennent leurs disciples. Cette capacité exceptionnelle des phumibun  ne peut être réalisée que s'ils sont reconnus (ou autoproclamés ???) comme tels Ils  doivent donc présenter certaines caractéristiques qui les distinguent des hommes ordinaires.

 

 

Les pouvoirs de ceux qui ont les mérites

 

Alors que chaque homme ordinaire a un héritage karmique et s'efforce de joindre aux conséquences des mérites passés le bénéfice des actions qui produiront plus de mérite, seuls des hommes exceptionnels ont des mérites (mibun) et il n’existe que des hommes exceptionnels qui sont capables d'utiliser le réservoir des mérites accumulés dans leurs vies passées pour améliorer les conditions de ceux qui leur sont liés dans le monde présent.

 

 

Cette conception du phumibun est évidemment étroitement liée à l'idée du  Bodhisattva (พระโพธิสัตว์), celui qui, bien qu'ayant atteint l'illumination, a choisi dans sa grande compassion de reporter son entrée dans le Nibbana afin d'alléger la souffrance des autres hommes.

 

 

Cette croyance ne résulte probablement pas de sources textuelles concernant le Bodhisattva mais plus probablement et sociologiquement d’une croyance des bouddhistes des deux rives du Mékong et peut-être encore de beaucoup de bouddhistes thaïs.

 

 

Ainsi dans le Siam traditionnel, la royauté était conçue comme le rang suprême devant être rempli par la personne ayant acquis les plus grands mérites dans le passé. Les signes extérieurs de l'homme méritant sont ceux de la royauté : accession au trône, cérémonie du couronnement, port des regalia ou insignes royaux, exécution de rituels auxquels seul le monarque pouvait officier.

 

 

Non seulement le droit d'un homme à occuper le trône repose sur l'idée que seule une personne ayant un héritage karmique pouvait occuper le trône, mais repose aussi sur la croyance que le règne de cet homme repose  sur le degré auquel il avait acquis des mérites qui pouvaient être partagé avec ses sujets. Le bien-être du royaume était lié aux mérites du roi. Des événements tels qu’une l’épidémie de choléra ou d’autres phénomènes naturels pouvait être considérés comme des signes indiquant que la force méritoire du roi s’était affaiblie. Pour remédier à ces désastres, un bon roi devait faire valoir ses mérites et devait se comporter selon les normes bouddhistes, accumulant continuellement des mérites afin d'assurer la prospérité de son royaume. C’est en quelque sorte un mandat du  ciel qui légitimait ses pouvoirs. Peut-on alors se hasarder à considérer que ces rébellions furent le résultat du manque de mérites  du monarque régnant.

 

 

Mais dans notre contexte purement local,  comment reconnaître ces phumibun ? Ils avaient en général été ordonnés, connaissait des incantations magiques et aspergeaient d’eau lustrale sur ceux qui les respectaient. Ils leur distribuaient des amulettes devant les rendre invulnérables. Il suivait les préceptes bouddhistes, pratiquait la méditation et portait des vêtements blancs. Partout où ils allaient, ils annonçaient des événements calamiteux mais prêchaient les prophéties dont nous venons de parler.

 

 

Mais au vu de ce que nous savons des personnes méritantes, que savons-nous de ceux qui provoquèrent  ces mouvements qui suscitèrent l’inquiétude du gouvernement central et le conduisit à une répression féroce.

 

 

QUI ÉTAIENT-ILS ?

 

Nous avons que le bouddhisme dans nos régions du Nord-est se mélange à de vieux reste d’animisme et de chamanisme venus des époques antérieures à l’émergence du bouddhisme (9).

 

 

Le bouddhisme orthodoxe est réfractaire à l’existence des prophéties et à l’accomplissement de miracles par Bouddha et ses disciples : La question  de la réalité des prophéties de Bouddha résultant de textes composés au Cambodge au XIX siècle, reste aléatoire et plus encore (10) et tout autant celle des miracles attribués à Bouddha et à ses disciples.

 

 

La référence à la légende de la réincarnation du mythique roi d'Ayutthaya Thammikarat, fils du Dieu Phrachao Sainamphueng (พระเจ้าสายน้ำผึ้ง) qui reviendra rétablir le royaume ancien et aux miracles qui les Phumibun pourrons réaliser nous conduit immanquablement à faire référence à d’autres croyances millénaristes dans d’autres religions, en particulier chez les chrétiens et les mahométans.

 

 

Les chrétiens croit en la Parousie, la seconde vue du Christ sur terre,

 

 

... qui ressort de nombreux passages de la bible, des évangiles et est l’objet principal de l’Apocalypse de Saint-Jean. Immanquablement sont intervenu de « faux Christ et de faux prophètes ». Doit-on y assimiler les Phumibun ? (11).

 

 

Les musulmans attendent la venue future du Mahdi dont le personnage « al-Mahdi » a toujours occupé une place prépondérante dans la pensée apocalyptique musulmane. Sans entrer dans les détails,  la nature du Mahdi ne résulte pas du Coran mais dans les  hadiths, les écrits sacrés postérieurs : il apparaîtra durant les derniers jours de l'existence du monde et serait un signe majeur de la fin des temps. Sa venue précéderait la seconde venue de Jésus sur terre qui est aussi pour les musulmans le Messie. L’histoire a connu de nombreux Mahdi. Ici aussi, doit-on y assimiler les Phumibun ? (12). 

 

 

Escrocs ou imposteurs ? Certainement pas, car il n’y a aucun exemple d’une manifestation de cupidité et tous y laissèrent leur vie, décapités devant les populations pour servie d’exemples.

 

 

Personnages religieux ayant suscité le respect des populations par leur vie méritante, c’est une certitude mais de là à croire que cette vie de sainteté leur procurait des pouvoirs surnaturels, il y a évidemment un gouffre, mais dans cette région, on croit aux miracles. Ils étaient animés d’un talent charismatique susceptible d’entraîner les foules, c’est aussi une évidence.

 

 

Le reste demeure un mystère faute d’études scientifiques, probablement impossibles à ce jour, sur ce que furent ces personnages. Il y a au moins une certitude ; en faire les précurseurs des militants du Nord-est revendiquant depuis le début du siècle justice sociale et démocratie est une farce ! La revendication par les Phumibun du maintien des « anciennes coutumes », esclavage compris ne va pas dans ce sens et s’ils promettent la lune à leurs électeurs, ils n’ont pas à notre connaissance promis que le gravier se changerait en or et ne distribuent pas des amulettes d’invulnérabilité !

 

Du côté des Français, la révolte des Bolovens a suscité une abondante littérature (13).

 

 

Commencée formellement en 1901, elle ne fut vaincue qu’en 1907 mais l’ordre ne fut complètement rétabli qu’en 1910. Le chef de l’insurrection, Kommadan, lui aussi  Phumibun n’en conserva pas moins des fidèles jusqu’en 1936, au point de justifier, à cette  époque, de nouvelles opérations de pacification au cours desquelles ils furent exterminés. L’histoire officielle de la république démocratique du Laos fait de ces messies aux dons surnaturels annonçant le retour du grand roi sur terre, les lointains ancêtres de la lutte anti coloniale et du Pathet Lao communiste, de quoi faire retourner Lénine dans son mausolée ! (14).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du roi Chulalongkorn. La révolte des « Saints ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Voir nos articles

A 321 - ANDRÉ MALRAUX FASCINÉ PAR DAVID DE MAYRENA, « MARIE 1er » ROI DES SÉDANGS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/07/a-321-andre-malraux-fascine-par-david-de-mayrena-marie-1er-roi-des-sedangs.html

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

A 247 - LA COURONNE DU ROI DES SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/12/a-247-la-couronne-du-roi-des-sedangs-cherche-une-tete-sur-laquelle-se-poser.html

(3) Paul Le Boulanger leur consacre un chapitre qui fait toujours autorité dans son « Histoire du Laos français - Essai d'une étude chronologique des principautés laotiennes », 1930. Le titre est un peu réducteur puisque cette histoire concerne celle de ce qui fut le « Grand Laos » ce qui inclut le Nord-est actuel de la Thaïlande.

 

(4) Voir le très bel article de John B. Murdoch sous ce titre dans le Journal de la Siam Society, 1974-1. Il fait de constantes références à l’ouvrage précédent.

 

(5) Voir en ce sens l’article (en thaï) du professeur Sommart Pholkerd, Professeur agrégé de la Faculté des sciences humaines et sociales de l'Université Buriram Rajabhat : « Rébellion des Phibun : un miroir à l'image de la société thaïlandaise » in Journal académique de l’Université Buriram Rajabhat, numéro 21 (กบฏผีบุญ : กระจกสะท้อนสังคมไทย - รศ.ดร.สมมาตร์ ผลเกิด วารสารวิชาการ มหาวิทยาลัยราชภัฏบุรีรัมย์  – 21) numérisé sur le site de l’Université

(https://so02.tci-thaijo.org/index.php/bruj/index). Il donne une très longue description du mouvement. Ou encore sur le site Isan Record : « Rébellion des Phibun et séparatisme »  (กบฏผีบุญและการแบ่งแยกดินแดน) toujours en thaï, numérisé :

https://theisaanrecord.co/2017/07/23/op-ed-phiboon-chan-sirichantho/

 

(6) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHI"

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

(7) Voir notre article A 418 - ฆ่าคอมมิวนิสต์ ไม่บาป.- UNE FRANGE DU BOUDDHISME EN THAÏLANDE JUSTIFIE LA VIOLENCE EXTRÊME : « TUER UN COMMUNISTE N'EST PAS UN PÉCHÉ ».

 

(8) La notion est difficile à admettre dans notre héritage judéo-chrétien. Notre seul héritage est celui du péché originel transmis par les premiers hommes qui ne nous ont par contre pas transmis le bénéfice de leurs bonnes actions.

 

 

(9) Voir en particulier nos articles :

INSOLITE 4. THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

A 331- LE CHAMANISME TOUJOURS PRÉSENT DANS LE BOUDDHISME DE L’ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-331-le-chamanisme-toujours-present-dans-le-bouddhime-de-l-isan.html

 

(10) Voir Olivier de Bernon « La Prédiction du Bouddha » In: Aséanie 1, 1998. pp. 43-66.

 

(11) On peut la résumer en cette phrase du Credo de Nicée qui date de 325 : « Et iterum venturus est cum gloria iudicare vivos et mortuos, cuius regni non erit finis » (Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts et son règne n'aura pas de fin). Ce retour interviendra après la destruction de l’antéchrist. L’existence de faux Christ et de faux prophètes se retrouve à la fois dans la Bible et les Évangiles.  Ne citons que Saint Mathieu « … Car il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, s'il était possible, même les élus ». Les faux Christ ont sévi depuis Mani qui vivait au Proche-Orient au III siècle, successeur du Christ et fondateur du manichéisme qui semble avoir encore des adeptes.

 

 

Imposteur ou illuminé ? Il surgit régulièrement de faux Christ en particulier dans des régions ou les populations passent pour être plus  crédules, l’Afrique ou les États-Unis. Ne citons qu’un exemple bien français, celui de Georges Roux comme sous le nom de « Christ de Montfavet ». Initialement guérisseur, doué d’un certain charisme,  il devint guide religieux et fondateur de l’Église Chrétienne Universelle. Il avait annoncé pour le 1er janvier 1980 d’épouvantables cataclysmes si d’ici cette date, les hommes ne reconnaissaient pas la vérité qu’il proclamait. En 1980, au jour prévu, ce qu’avait cru la plupart des nombreux adeptes ne se réalisant pas comme ils l’avaient imaginé, il perdit toute crédibilité.

 

(12)  Le plus connu est celui qui fur à l’origine de la sanglante guerre du Soudan. Dans les années 1870, un religieux appelé Muhammad Ahmad promit le renouveau de l'Islam et la libération du Soudan. Il se proclama le mahdi, rédempteur de l'islam. La guerre sanglante qui en résulta aboutit d’abord à des succès significatifs, lui permettant de soulever de nombreuses tribus pour le suivre dans son jihad. Ses troupes furent néanmoins anéanties par les mitrailleuses britanniques de Kitchener en 1898.

 

 

Il y avait eu bien d’autres Mahdi avant, il y en eut aussi après, notamment le djihadiste Juhayman al-Otaibi qui s'était proclamé Mahdi dans l'enceinte sacrée de la Kaaba à La Mecque durant le grand pèlerinage du hadj. Auteur d’une sanglante prise d’otages, il fut capturé et exécuté par les autorités saoudiennes sur la voie publique à La Mecque le 9 janvier 1980.

 

 

 

(13) Voir dans « Histoire de l'Asie du Sud-Est: Révoltes, Réformes, Révolutions », ouvrage collectif, l’article de François Moppert « la révolte des Bolovens » pp. 47-62

 

(14) Voir l’article de Charles F. Keyes « THE POWER OF MERIT » publié en 1973 dans le bulletin annuel de The Buddhist Association of Thailand.

Voir l’article du Dr. Siriporn Dabphet « THE BELIEF OF HOLY MAN AND ITS INFLUENCE IN THAT SOCIETY: PAST AND THE PRESENT » in The 2018 International Academic Research Conference in Vienna.

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 08:28

 

 

Nous savons que la Thaïlande est intervenue officiellement dans la guerre du Vietnam aux côtés des Etats-Unis. Nous savons aussi qu’elle est intervenue au Laos dans des opérations secrètes qui ne l’étaient qu’à moitié et que le déclassement au moins partiel des archives de la CIA par le Président Obama a permis de mieux connaître. Nous leur avons consacré deux articles (en sus de celui relatif à l’intervention officielle) (1).

 

Exemple fréquent de déclassification des documents internes à la CIA :

 

 

 

Ces articles repris dans la revue Philao, l’organe de nos amis de l’Association des collectionneurs de timbres-poste du Laos (A.I.C.T.P.L) présidée par  Philippe Drillien ont fait l’objet du commentaire d’un français coopérant alors sur place, Jean-Louis Archet, intéressant car si les Français présents au Laos étaient relativement nombreux ils ne nous ont pas pour la plupart dotés de leurs souvenirs (2). Nous bénéficions de celui de Jean-Louis Archet dont le récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien. Nous avons par ailleurs eu le plaisir de recevoir les souvenirs d’un autre coopérant, Gabriel Merlet accompagné de photographies que nous vous livrons à la suite avec son accord.

 

 

Le témoignage de Jean-Louis Archet

 

Voici ce qu’écrit  Jean-Louis Archet, son récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien, nous les remercions tous deux :

Le témoignage de Jean-Louis Archet

 

Voici ce qu’écrit  Jean-Louis Archet, son récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien, nous les remercions tous deux :

J'ai apprécié  l'étude « Un épisode inédit de la guerre secrète au Laos (1965-1974). Les volontaires thaï dirigent et coordonnent les bombardements ».

 

 

 

 

J'étais coopérant à Paksane de 1970 à 1972 et je voudrais faire quelques remarques (3).

 

 

 

 

Les américains étaient peut-être peu nombreux (n'oublions pas que beaucoup regagnaient chaque soir leurs bases en Thaïlande) mais à Vientiane ils étaient très voyants (tenue, coupe de cheveux, allure de baroudeurs…) ils ont fait faire de prospères affaires à des établissements comme le Bar du Mékong, l'Hôtel Constellation, l

 

 

 

 

le White Rose,

 

 

 

 

 

sans parler de la célèbre Mère Loulou(4).

 

 

On entend souvent parler de la « base secrète » de Long Cheng… Tout le monde connaissait son existence (même la presse locale en parlait en particulier lors des combats qui se sont déroulés dans le secteur), c'était simplement un endroit où l'on ne pouvait pas se rendre et d'ailleurs cela aurait été difficile vu l'insécurité, l'état des pistes (baptisées « routes »).

 

 

 

A Paksane il y avait en permanence un seul américain, M. Schepffer (nous habitions le même quartier), et dans son équipe il avait de nombreux thaïlandais, tout le monde savait que son rôle n'était pas seulement humanitaire.

 

 

Je me souviens, en 1971 sur la Route 13, lors d'un trajet entre Paksane et Vientiane, être tombé à environ 50 km de Paksane sur une troupe de militaires thaïlandais qui venaient de traverser le Mékong et se dirigeaient vers le nord, nous n'avons pas traîné !

 

 

 

 

Du côté Vientiane on niait officiellement la présence des Thaïlandais comme les Pathet niaient la présence des Vietnamiens… Mais les gens en parlaient librement, plusieurs officiers originaires de Paksane, en poste à Long Cheng, venaient régulièrement voir leur famille, en utilisant des hélicoptères, j'en ai rencontré certains dont j'avais les enfants comme élèves, ils parlaient sans problème des Thaïlandais qui servaient surtout dans l'artillerie.

 

 

 

Remercions Jean-Louis Archet de ce témoignage. Il nous confirme que l’intervention thaïe qui reste toujours officiellement niée était un secret de Polichinelle.

 

 

 

Philippe Drillen nous donne d’intéressantes précisions sur  le nombre des français alors présents au Laos ou il résida de 1969 à 1976 (courrier du 30 mars 2020) :

 

 

« ... la Mission de coopération culturelle (M.C.C) comprenait environ 160 membres; les enseignants exerçaient surtout à Vientiane (école primaire, lycée, Ecole Royale de Médecine, Ecole supérieure de pédagogie de Dong Dok..), mais aussi à Luang Prabang, Savannakhet et Paksé; quelques autres, instituteurs, travaillaient également dans des petits villages. D'autre part, il y avait également une Mission d'Aide Economique et technique (M.A.E.T) de quelques dizaines de personnes. Il s'agissait de techniciens, experts et de quelques enseignants à L'Ecole Royale de Médecine ou à l'IRDA (Institut Royal de Droit et d'Administration). Quant à la Mission Militaire d'Instruction près le Gouvernement Royale Lao (MMFIGRL), elle employait une soixantaine de militaires à Vientiane, Luang Prabang et Paksé. Il ne faut pas oublier les services de l'Ambassade et du consulat. Si l'on compte les familles, cela représente près de 1000 personnes.

 

 

Il faut ajouter des restaurateurs, garagistes, quelques commerçants (souvent mariés avec des asiatiques), de nombreux Pondicheriens (vendeurs de tissu et de vêtements, tenant de petits commerces ou gardiens de nuit... sans oublier d'anciens soldats du corps expéditionnaire, restés sur place après les accords de Genève. Les missionnaires et religieuses étaient également nombreux.

 

 

Quelques ethnologues... J'oublie certainement d'autres personnes.

 

Il est vrai que peu d'entre eux nous ont laissé leurs souvenirs. Je signale cependant un petit livre, sans prétention, mais très intéressant pour ceux qui, comme moi, étaient au Laos à cette époque: « un jeune Breton au Laos » écrit par François Trividic, membre de l'AICTPL. Un autre adhérent, Pierre Dupont-Gonin publie régulièrement ses mémoires dans PHILAO. Ce ne sont certes pas des historiens, mais leurs mémoires méritent cependant d'être lus... ».

 

 

Jean-Louis Archet précise dans son courrier : 

 

« Pour les étrangers au Laos, parmi les missionnaires catholiques, des français mais aussi des italiens, des belges et deux américains les pères Menger et Bouchard. Une dernière remarque: nous étions trois coopérants à Paksane envoyés par la délégation catholique à la coopération dans le cadre du service militaire mais, bien qu'ayant les mêmes titres universitaires, pas payés par la France mais par la mission catholique, salaire équivalent à celui de nos collègues laotiens ce qui nous rendait très proches d'eux. Par contre nous avons bénéficié de l'hospitalité des pères et de leurs connaissances dans nos déplacements (pour ma part, en plus de Houei Saï, Vientiane assez souvent bien entendu, mais aussi Luang Prabang, le Phou Khao Khouay, Thakhek, Savannakhet, Paksé…). »

 

 

 

Certes mais si ces souvenirs sont rares et ponctuels – certains alors présents sont peut-être liés par une obligation de réserve, au moins pour les services diplomatiques et consulaires et pour les membres de la mission militaire -  ils n’en sont pas moins intéressants pour comprendre la situation chaotique du Laos à cette époque. S‘ils ne sont pas l’histoire, ils s’imbriquent dans l’histoire.

 

L’un de nos amis Bernard Ribet. présent en 1974 avant la prise du pouvoir par les communistes en 1975 résidait non loin de Ban Houey Xay (Ban Houei Saï du temps des Français, un chef-lieu administratif important du haut Mékong dépendant administrativement de Luang Prabang) sur les rives du Mékong en amont de Vientiane à environ 150 kilomètres de Luang Prabang. Il était voisin d’un américain acteur actif de la coopération culturelle de l’USAID dont le but était de répandre la pax americana  ...  façon CIA.

 

 

 

Chez ce membre de la mission culturelle, nous dit-il (courrier du 2 avril 2020) il ne vit pas un livre, pas de cahiers d’écoliers mais des postes de radio de bonnes tailles, un groupe électrogène et une vue directe sur la piste d’atterrissage alors en terre battue.

 

 

 

Jean-Louis Archet  confirme dans son courrier :

 

« En 1971, pendant les congés de printemps je suis allé à Houei Sai avec un copain pour aller découvrir le village Hmong de Ban Nam Nyao, remontée du Mékong en bateau

 

 

...puis marche au milieu de la fumée des brûlis jusqu'au village où nous avions été merveilleusement reçu par le père oblat italien, Mario Lombardi, qui en était le curé après un accueil un peu surprenant : à notre arrivée il était en train d'écouter en direct à la radio un match de foot du championnat italien et nous avait fait signe de nous asseoir et silence jusqu'à la fin de la partie entrecoupé par quelques exclamations de ce supporter attentif, ensuite accueil plus que chaleureux d'autant qu'il fallait fêter la victoire du club qu'il soutenait. Il avait fait aménager des terrains de foot, pas très plats car dans une zone montagneuse, dans tous les villages dont il s'occupait et en plus d'annoncer la « bonne parole » de l'évangile, initiait ses paroissiens au ballon rond… A Houei Saï la grande surprise avait été de découvrir le terrain d'aviation, en pente (on atterrissait dans le sens de la montée et on repartait dans le sens de la descente), lors du tour d'approche on découvrait quelques carcasses d'avions sur les bords de la « piste ».

 

 

Le témoignage de Gabriel Merlet

 

La Thaïlande dans la guerre secrète

 

C'est l'association de quelques mots-clés sur le Laos, « googlés » sur le Net,  qui m'a fait apparaître votre blog. Votre recherche sur la participation des forces armées thaïlandaises dans la guerre souvent dite « secrète » du Laos  a suscité mon intérêt, intérêt renforcé par l'apparition du nom de Jean-Louis Archet, coopérant auprès de la mission catholique de Paksane, au Laos. Je m'appelle Gabriel Merlet et je suis un septuagénaire retraité de l'enseignement, vivant dans une petite ville du nord-est de la Vendée. Jean-Louis Archet ne me connaît pas mais son nom m'est familier car je faisais partie des trois coopérants ayant remplacé sa propre équipe fin 1972, chez les pères catholiques de Paksane. Le nom de Louis Gabaude, autre intervenant émérite sur votre site, ne m'était pas inconnu non plus car je l'avais brièvement rencontré au Centre Kmu du Père Subra à Vientiane à l'époque où, je crois, il approfondissait sa connaissance des langues thaï et lao. Le hasard voulut que sa belle-sœur obtienne un poste  d'enseignante dans le même lycée que moi, en Vendée.l

 

Pour revenir au sujet de l'implication de la Thaïlande dans le conflit se déroulant au Laos, je n'ai aucune information précise datant de cette époque, si ce n'est une de mes photos de deux soldats maniant un équipement radio et occupant un petit poste de garde sur la rive laotienne du Mékong au nord de Louang Prabang. Je crois que c'est le batelier de notre bateau qui m'avait informé qu'ils étaient thaïlandais.

 

 

Par contre, là où je vis en Vendée, la communauté laotienne est inhabituelement importante, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici. La première génération est arrivée à la fin des années 70, fuyant le régime communiste ayant pris le contrôle du Laos en 1975. L'un de ces réfugiés, bientôt septuagénaire, est depuis devenu mon ami et me raconte parfois son existence dans un commando au sein, ou en marge, de l'armée royale laotienne. Parachutiste, encadré par 2 ou 3 américains, ayant effectué par deux fois des stages d'entraînement intensif de quelques mois du côté de Chiang Maï en Thaïlande, son commando et lui ont effectué des raids fort risqués du côté de la piste Ho Chi Minh, y compris en territoire Nord-Vietnamien. Il a fait de nombreux passages à Long Tieng et s'est battu au nord comme au sud du Laos. Bien que son commando ne fût composé que d'éléments laotiens il confirme sans hésiter la présence de bataillons thaïs aux côtés des forces royales laotiennes.

 

 

Il raconte comment, au cours d'une bataille aux environs de Paksong, en 1971 je crois, un bataillon thaï a combattu aux côtés de son régiment contre des forces nord-vietnamiennes en grand nombre. La confrontation fut meurtrière des deux côtés et il y perdit de nombreux copains. Catholique, il  attribue sa survie à ses prières continuelles!! Il décrit les thaïs comme d'excellents combattants, avis que partageaient visiblement les nord-vietnamiens qui leur destinaient en priorité et avec précision le bombardement incessant de leurs obus tirés des hauteurs. Les pertes thaïes furent de ce fait très lourdes. Il décrit aussi comment les thaïs étaient mieux équipés. Lorsqu'il fallut décrocher, ces derniers disposaient de camions alors que les laotiens n'avaient que leurs pieds pour rejoindre Paksé. Là où les laotiens n'avaient que leurs tranchées à opposer aux obus vietnamiens, ils enviaient les « bunkers » des thaïs constitués d'un treillis de bois, soutenant un mur de terre, le tout doublé d'une couche de sacs de sable qui rendaient les obus viets nettement moins efficaces. ….

 

 

Si la suite du courrier ne concerne plus directement l’implication de la Thaïlande, elle est significative du rôle majeur des nord-vietnamiens.

 

Je terminerai par une anecdote me concernant qui, si elle ne confirme pas l'intervention thaï au Laos, confirme l'omniprésence des nord-vietnamiens, auxquels j'ai eu personnellement à faire.

 

Comme pour Jean-Louis Archet,  ma coopération au collège catholique de Paksane me permettait de solder mon devoir militaire aux mêmes conditions que Jean-Louis. Pour le « fun », au cours de mon année de terminale, j'avais effectué un stage de préparation militaire parachutiste qui me réservait une place toute chaude dans un régiment de paras dans le sud-ouest de la France. Mais, sursitaire, après 3 ans de fac et un an d'assistanat en Angleterre pour parfaire ma licence d'anglais, mon enthousiasme pour les roulés boulés s'était fortement émoussé. Une coopération me permettait d'échapper à cette perspective tout en me permettant de mettre en pratique l'enseignement de la langue anglaise pour lequel j'avais été formé. Ignorant tout du Laos, et surtout des évènements guerriers qui s'y déroulaient, j'acceptai sans plus de questions le poste de prof d'anglais à Paksane que m'offrait la Direction de la Coopération Catholique pour deux années courant de septembre 1972 à juin 1974.

 

En attente du départ

 

 

Je crois savoir que le QG de la Croix-Rouge Internationale à Vientiane sollicitait parfois les coopérants de Paksane pour des missions de soutien à ses équipes, pendant leurs vacances d'été. Peut-être fut-ce le cas pour Jean-Louis Archet? En tout cas, c'est ce qui nous arriva à Jean-Patrick, mon collègue de maths, et moi-même.

 

Pendant deux mois, en juillet et août 1973, la Croix-Rouge m'embauchait comme factotum pour installer deux de ses équipes à Paksane, une française et une britannique, et participer à leurs consultations dans des villages de jungle souvent fort reculés. Passionnant, avec un parfum d'aventure d'autant plus corsé que certains de ces villages changeaient de couleur politique la nuit, m'avait-on expliqué. Lorsque les deux équipes consultaient côte à côte je jouais aussi le rôle d'interprète anglais-français et même lao car, très tôt, j'avais pris plaisir à ingurgiter le lao du quotidien qui, bien que basique, m'ouvrait de nombreuses portes à Paksane. Je devins donc rapidement indispensable pour les 2 toubibs et 2 infirmières avec mes « Tiep saï? », « Tiao kin mak pet laï bo ? » et « Anchaï heng heng » !

 

Administrativement, pour la Croix-Rouge Internationale, j'étais rattaché au team français constitué de P.G. le docteur, Berthe l'infirmière et moi-même, le factotum. P.G. était une vieille tige de l'humanitaire d'urgence. Ancien du Biafra aux côtés de Kouchner et Brauman il avait roulé sa bosse et son stéthoscope dans tous les points chauds du monde, comme il l'a raconté plus tard dans un livre intitulé « Toute une vie d'humanitaire », que j'ai réussi à me procurer en 2013 ou 2014. Aquarelliste, il avait pour originalité de crayonner les centaines de scènes par lui vécues et dont beaucoup ont illustré  le bouquin précédemment cité. P.G. est maintenant décédé.

 

 

Au cours de nos temps de repos il me parlait souvent d'un projet qu'il mûrissait avec ses anciens collègues, docteurs au Biafra, à savoir mettre sur pied  une organisation médicale capable d'intervenir en urgence sur tous les lieux de conflits armés,  quelle que soit la couleur politique des combattants. Lui-même était d'abord et avant tout membre de la Croix Rouge, mais il m'informa bientôt qu'avec l'accord de W.B., chef de la Croix Rouge Internationale à Vientiane, il allait tenter l'aventure de consultations "à l'improviste" en territoire communiste dans des zones tenues par les rebelles Pathet-Lao, chose qu'aucune équipe occidentale n'avait jamais pu faire auparavant dans des zones sous contrôle communiste. Il me demanda si j'en étais et, encore un peu post-ado  romantique et inconscient je répondis « Bé oui. Pourquoi pas? »

 

Vous l'avez compris, P.G. était porteur, avec 6 autres membres fondateurs, du projet du futur « Médecins sans Frontières ». Ce nom n'avait  pas encore  été attribué et je crois me souvenir que le projet n'en était à l'époque qu'à ses balbutiements. J'ai découvert récemment sur le site de la Croix Rouge Internationale l'ordre de mission nous concernant à l'époque et mentionnant l'éventualité d'un contact avec le Pathet Lao. De nos discussions je crois me souvenir que c'était une condition posée par P.G. pour accepter sa mission humanitaire au Laos, dont le but premier était de déterminer les besoins médicaux et sanitaire de la région de Paksane. On peut aussi penser que le rêve de ces médecins de l'urgence de pouvoir être les premiers à soigner en zone communiste faisait du Laos l'endroit le plus indiqué pour une telle tentative. La guérilla pathet-lao pouvait sembler nettement plus « approchable »  que leurs frères du Nord-Vietnam, du Cambodge ou tout autre point du monde où capitalisme et marxisme-léninisme s'affrontaient par les armes.

 

Première consultation

 

 

D'emblée l'équipe anglaise fut écartée de la mission car ses membres auraient immanquablement été pris pour des Américains.

 

Il me faut conclure en disant que les choses ont mal tourné pour nous puisque nous avons été retenus 2 semaines dans un village au bord du Mékong et au Nord de la Hin Boun (ban Boun Kouang je crois), D'abord reçus plutôt benoîtement par une petite troupe de très jeunes soldats pathet-lao, les choses prirent une tournure nettement plus inquiétante pour nous avec l'arrivée de soldats Nord-Vietnamiens qui décrétèrent notre détention sous leur garde dans la maison du chef de village. Les quinze jours qui s'ensuivirent nécessiteraient de nombreuses pages que je n'ai, pour l'instant, pas le temps de rédiger. L'aventure fut contée par le docteur P.G. dans le livre cité plus haut mais j'y apporterais volontiers mon point de vue, parfois différent du sien. Je répondrai volontiers à vos questions si ce petit récit a éveillé votre intérêt.

 

Je joins quelques photos illustrant mon propos et notre aventure.

 

Merci Gabriel

NOTES

 

(1)

article 226  « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE OUVERTE AU VIETNAM AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1965 – 1970) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/226-la-thailande-entre-en-guerre-ouverte-au-vietnam-aux-c-tes-des-etats-unis-1965-1970.html

227 - LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE SECRÈTE AU LAOS AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1964 – 1975)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/227-la-thailande-entre-en-guerre-secrete-au-laos-aux-c-tes-des-etats-unis-1964-1975.html

 

H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-27-un-episode-inedit-de-la-guerre-secrete-au-laos-1965-1974-les-volontaires-thais-dirigent-et-coordonnent-les-bombardements.html

 

(2) Notons que dans une décision du 16 octobre 1970 (N° 72409) concernant un couple de coopérants, le Conseil d’Etat a considéré que leur présence dans une zone de guerre à laquelle la France était étrangère, leur faisait courir « un risque exceptionnel ». Il s’agit évidemment d’un « cas d’espèce » comme disent les juristes, il ne faut donc pas extrapoler.

 

 

(3) Paksane est une petite ville située sur la rives du Mékong face à Buen Kan côté thaï à 153 kilomètres par la route en aval de Vientiane.

 

 

Ia ville était le chef-lieu du Khoueng Borikhane à cette époque et devint.Borikhamxaï après le changement de régime (amputé lors d'une partie de son territoire à l'ouest, auparavant il s'étendait jusqu'à la Nam Ngum, mais il a gagné beaucoup plus vers l'est, jusqu'à la frontière du Vietnam…).

 

 

(4) L’hôtel Constellation a été fondé en 1958 par  Maurice Cavalerie, un personnage hors du commun. Né en Chine en 1923, installé ensuite en Indochine, chassé par le communisme, il s’installe au Laos ou il crée le célèbre hôtel Constellation, réputé pour sa cuisine et sa cave. Il devint le rendez-vous des journalistes, des pilotes d'Air America, du personnel des ambassades et des espions de toutes les agences de la ville - y compris Russes et chinois. Ruiné à la prise du pouvoir par les communistes en 1975, il se réfugie en Australie oú il mourut en 2010. L’hôtel était situé rue Samsentai et semble avoir disparu. Nous n’en avons pas trouvé de photographies.

Source : « The last of the Great Indochinese Hoteliers » 

 

 

 

Courrier de Jean-Louis Archet : L'hôtel Constellation appartenait il y a encore quelques années à la famille Bilavarn, visitant le colonel Vikone Bilavarn (premier Saint cyrien lao) dans sa maison familiale quartier du That Luang nous en avions parlé au cours du repas ainsi qu'avec son frère ancien colonel dans le génie (tous deux rescapés d'un long séjour en camp de rééducation, mais décédés aujourd'hui). Je ne sais si l'exploitant de l'époque en était propriétaire à ce moment ou locataire, c'était le QG des journalistes. Il était encore debout il y a quelques années encerclé par des constructions nouvelles qui ont peut-être fini par l'engloutir...

 

http://madtomsalmanac.blogspot.com/2010/04/last-of-great-indochinese-hoteliers.html

Le White Rose passe pour avoir été le plus glauque des bordels de Vientiane Source : « Bad Boys’ Guide to Vientiane ». Ce site décrit un certain nombre d’autres lieux de divertissement que la morale réprouve :

 

Courrier de Jean-Louis  Archet : A Vientiane le titre officiel de « chez Lulu » comme disaient les américains était si je me souviens bien (n'ayant pas fréquenté directement cette institution) « Au Rendez-vous des amis », quartier du stade et du That Dam; un ami Suisse responsable dans l'humanitaire, avec qui nous étions en relation régulièrement pour l'aide aux réfugiés nombreux dans le secteur de Paksane en disait le plus grand bien et y avait ses habitudes avec une « méote » comme il disait.

 

Philipe Drillien nous a adressé une carte postale du Vieng Ratri, situé boulevard Khoun Bourom, près du marché du matin, établissement également très fréquenté par les Américains.

 
 

Courrier de Jean-Louis  « Il me semble (cela fait 50 ans et la mémoire n'est pas toujours assurée) que le bar du Mékong où j'ai siroté quelques bières les rares fois où je me rendais à Vientiane était tenu par un corse, on y trouvait régulièrement le fameux pilote « Babal » ancien pilote du corps expéditionnaire français qui passait pour connaître parfaitement toutes les pistes du Laos et volait sans navigation, une bouteille à côté du manche à balai… ses aventures et mésaventures sont innombrables. La mère Loulou après une carrière dans le réconfort du corps expéditionnaire au Vietnam avait gagné le Laos après 1954 où, devenue tenancière, elle perpétuait la tradition des « établissements » à la française en donnant une formation experte à ses pensionnaires.

 

 

 
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28 janvier 2021 4 28 /01 /janvier /2021 22:08

 

Nous avons rencontré à diverses reprises le roi Vajiravudh (Rama VI) intervenant par des discours, des essais, des articles de journaux, des poèmes, des pièces de théâtre, traducteur de nombreuses œuvres littéraires en thaï,

 

 

...sur la scène politique littéraire, artistique et sociale de son royaume pour défendre sa politique nationaliste, le bouddhisme et le passé glorieux du Siam. Il n’était pas destiné à régner. 29e fils du roi Chulalongkorn, il fut envoyé vivre et étudier en Angleterre dès son plus jeune âge. Il fut élevé au rang de prince héritier au brusque décès prématuré de son frère Maha Vajirunhis. Il lui fallut neuf ans avant de revenir d'Angleterre au Siam en 1902 et hériter ensuite du fardeau de la fonction royale à la mort de son père en 1910. Écrivain par vocation et roi par hasard, il dut passer de ses études artistiques aux matières militaires et à l'administration publique. Tout au long de son règne, sous le pseudonyme de « Asvabhahu », il publiera de nombreux articles sur les sujets les plus divers dans le journal «  Siam Observateur », le premier quotidien du pays (1).

 

 

 Sa conception du monde résumée dans le slogan «  la nation, la religion, le roi »  (le roi étant au niveau supérieur) dont il fut le créateur se retrouve dans sa conception des œuvres artistiques dont il a inspiré ou dirigé l’édification.

 

 

Nous bénéficions sur ce sujet d’une très fine analyse du professeur Nuaon Khrouthongkhieo qui enseigne l’histoire de l’art à la faculté  des sciences humaines et sociales à l’Université Suan Dusit de Bangkok (2). 

 

 

Il a sélectionné les œuvres d'art créées selon les souhaits et à l'initiative royale du roi Vajiravudh pour en tirer la conclusion que ses modèles artistiques préférés comprenaient l'art traditionnel thaïlandais, l'art occidental et la combinaison des deux.   Ses intentions étaient à travers la création de monuments ou d'œuvres d’art, de diriger le nationalisme et de préserver, diriger et créer l’identité thaïlandaise. Le choix de l’adaptation de styles occidentaux contemporains représente la prospérité du Siam et son entrée dans la modernité.

 

 

Nuaon Khrouthongkhieo cite l’un de ses articles écrit en anglais dans le Siam Observer du 13 mai 1914: « ...When “Young Siam” became obsessed with the idea of “Civilization-at-any-price! It was but natural for them to think that in order to become effectively civilized, they would have to turn back upon everything that belonged to the old order of things. It appeared that the most effective way to become civilized was to start with a clean slate… ». Ne traduisons que les deux derniers mots « table rase ».

 

N’oublions toutefois pas que ce mouvement vers un art moderne avait connu une  préparation précoce sous les règnes précédents du roi Mongkut et du roi Chulalongkorn, son grand-père et son père.

 

 

Certes,  l’introduction de la culture occidentale dans la société siamoise était censée être un outil de modernisation du Siam mais elle  affectait aussi la tradition artistique thaïe. Ainsi de nombreux artistes traditionnels thaïs furent négligés car ne pouvant pas s'adapter à ce nouveau style de goût moderne occidental.

 

 

C’est néanmoins au roi que l’on doit la création du Département des Beaux-arts visant à préserver les arts et l'artisanat thaïs et à rassembler des divisions mineures s'occupant des arts, dont certaines relevaient du Ministère des travaux publics et du Département des musées du Ministère de l'éducation. Le Département des Beaux-Arts nouvellement créé relevait du ministère des Palais, de sorte que le roi lui-même avait sur lui un contrôle direct.

 

 

 

 

Il créa également l'École académique des beaux-arts, plus tard intitulée Académie des arts de Pohchang. Il commença également à favoriser l’organisation d’expositions annuelles d'art et d'artisanat comme événements pour promouvoir la préservation des arts et de l'artisanat thaïlandais.

 

 

Lui-même a dirigé la conception par ses architectes occidentaux, de divers palais, planifié et dessiné lui-même la salle du trône de Phimanchakri dans le palais de Phayathai

 

 

ainsi que la construction de la salle du trône du Palais Sanamchan dans le style traditionnel thaï. Il avait sans conteste des compétences artistiques exceptionnelles dans de nombreuses branches. Mais ce faisant, il contribua aussi  par l’art à forger l’identité thaïe. C’est en quelque sorte un message caché que Nuaon Khrouthongkhieo met à son crédit

 

 

Quelles sont donc les œuvres qu’il situe dans cette perspective ?

 

Elles concernent à la fois des œuvres architecturales proprement dites, palais et temple, établissements d'enseignement, une série de ponts, des sculptures et des peintures, Bouddha ou déités traditionnelles, peintures murales ou fresques ainsi – et ce qui n’est guère connu, ses propres peintures ou dessins.

 

 

Nous y retrouverons à la fois l'architecture traditionnelle, l'architecture d'influence occidentale,  mélange des deux notamment dans le choix des techniques et des matériaux.

.

Son long séjour dans un pays étranger l'avait éloigné de ses parents plus âgés et du monde des courtisans. Dès après le couronnement, il sentit que son statut royal de monarque absolu était contesté par différents groupes, en particulier le groupe de militaires qui conspira pour faire le coup d'État manqué de 1912, tous jeunes militaires censés être fidèles à leur roi. Le contexte mondial fait encore que les esprits progressistes de la société s’éloignent de la monarchie absolue.

 

 

Il doit encore faire face aux troubles persistants causés par les immigrants chinois (3).

 

 

Il doit aussi faire face aux occidentaux, toujours colonisateurs virtuels. La situation dans la société siamoise est partiellement alors fondée sur le manque de solidarité du peuple. À travers ses écrits dans divers médias, il s'est accroché à l'idéologie bouddhiste et a utilisé des analogies bouddhistes pour élever son statut à celui de roi vertueux tout en niant fermement l'idéologie occidentale comme le socialisme et la démocratie. Bouddhiste aussi, il partageait également les croyances brahmanes et hindoues.

 

 

 

L’ARCHITECTURE CIVILE – LES PALAIS.

 

LE PALAIS DE SANAMCHANDRA  (พระราชวัง สนาม จันทร์).

 

 

Le palais de Sanamchandra  (พระราชวัง สนาม จันทร์), le « palais du jardin de la lune » est un complexe de palais construit dans la province de Nakhon Pathom, à 56 km à l'ouest de Bangkok et à environ un kilomètre du sanctuaire du Phra Pathommachedi.

 

 

Il comporte cinq bâtiments

 

 

et un sanctuaire au dieu Ganesh (พระพิฆเนศ) 

 

 

Avant sa montée  sur le trône, le prince héritier Vajiravudh venait dans cette ville pour rendre hommage au Phra Pathommachedi. Il souhaita y construire un palais pour lui servir de résidence lors de ses pèlerinages. Il en dessina les plans. Il considérait la région comme sacrée. En 1907, il a acheté environ 135 hectares de terre à la population locale autour de Noen Prasart Hill (เนิน ปราสาท) probablement sur le site d’un ancien palais disparu. 

 

 

Il fit ensuite concevoir et superviser la construction du palais par un architecte de Bangkok. La construction fut achevée en 1911. Son nom choisi par le roi vient du fait que l’ensemble inclut une pièce d’eau naturelle appelée « Sanam Chand » (สระน้ำ จันทร์).

 

 

Le roi aurait également destiné ce palais à lui servir de place forte en période de crise. Il y tenait régulièrement les réunions de ses « tigres sauvages ».

 

 

Devenu ensuite après sa mort  et selon ses  volontés le site de l'académie militaire, il devint ensuite en 1965, une annexe de l'Université de Silpakorn, spécialisée dans les études archéologiques, artistiques et architecturales, qui avait un besoin urgent d'une grande surface. L’expansion se fit d’autant plus volontiers que le palais avait appartenu à un monarque artiste lui-même. Le sceau de l’Université représente d’ailleurs Ganesh, dieu de l'art.

Ce choix fut d’autant plus approprié que Nakhon Pathom est un site archéologique important du Dvaravati. En 1981, le Département des Beaux-Arts a inscrit le Palais Sanam Chandra comme site historique et en entreprit la restauration sous la direction de la princesse Bejaratana Rajasuda, la fille unique de Vajiravudh (เพชรรัตนราชสุดา) morte en 2011.

 

 

On trouve dans ce gigantesque ensemble (actuellement fermé au public) plusieurs catégories de style, style thaï traditionnel avec des décorations représentant des œuvres d'art de l’époque Sukhothai et d’Ayutthaya et d’autres aux influences khmères.

 

 

D’autres constructions sont de style occidental, leur but est utilitaire plutôt que de glorifier le statut royal.  La décoration des salles varie en fonction de leur destination, soit des cérémonies rituelles souvent de style chinois, soit plus « décontracté » en fonction des nécessités de la vie quotidienne.

 

 

LE PALAIS PHAYATHAI (วังพญาไท) 

 

 

Ce palais est situé au cœur de Bangkok non loin du monument de la victoire.

 

 

Il ne reste aujourd'hui qu'un seul bâtiment du palais d'origine construit par le roi Chulalongkorn. La reine mère Saovabha l’occupa jusqu’à sa mort. Le roi Vajiravudh fit démolir la plupart des bâtiments du palais et construire de nouvelles structures dont il fit sa résidence préférée. Il est caractéristique des goûts du monarque. L’extérieur est comparable à une gentilhommière de campagne en Europe. La construction utilise des poutres de béton armé  ce qui réduit l’épaisseur des murs et procure un environnement plus spacieux. La décoration intérieure est de goût moderne, fleurs et motifs géométriques.

 

 

Le design intérieur se distingue par des couleurs vives, une décoration de style art nouveau de plantes et des motifs géométriques. L’agencement privilégie le confort.

 

 

LE PALAIS MRIGADAYAVAN  (พระราชนิเวศน์มฤคทายวัน).

 

 

Le mot « Mrigadayavan » est celui du parc aux cerfs en Inde où Bouddha a prononcé son premier sermon.

 

 

Il est situé à Chaam à environ 175 kilomètres au sud de Bangkok sur les rives du golfe de Thaïlande. Le roi n’y fait que de brefs séjours, au cours de l'été 1924 où il resta trois mois et deux mois à l'été 1925, après quoi il mourut. Le roi souhaitait en faire un lieu de vacances. Il dessina lui-même les plans   des seize bâtiments en teck élevés sur des piliers en béton et reliés entre eux par une série de passerelles. La construction a eu lieu entre 1923 et 1924, sous la direction de l'architecte italien Ercole Manfredi (4).

 

 

Il est une exceptionnelle combinaison des styles thaï et occidental.  La disposition du palais ressemble à celle d’un temple thaï traditionnel, un bâtiment central entouré d'une galerie sur quatre côtés. Le style occidental est visible dans la structure modulaire, les balcons et les ouvertures en toiture particulièrement adaptés au climat tropical.

 

 

En dehors de ses constructions nouvelles conformes à ses goûts, le roi Vajiravudh entreprit la restauration de certains bâtiments construits à l'époque de son père dans de nouveaux styles occidentaux. Les choix de styles occidentaux étaient variés, comme la salle du trône Ananta Samakhom (ห้องบัลลังก์อนันตสมาคม) dans le style de la renaissance néo-italienne

 

 

et Phra Ram Ratchaniwet (พระรามราชนิเวศน์) dans le style du baroque allemand.

PHRA RAM RATCHANIWET (พระรามราชนิเวศน์)

 

 

Il est également connu sous le nom de palais de Ban Puen (พระราชวัง บ้าน ปืน), est situé dans la province de Phetchaburi. Il fut commandé en 1910  par le roi Chulalongkorn qui mourut avant son achèvement. Son fils le fit achever en 1916. Il est l’œuvre de l'architecte allemand Karl Döhring.

 

 

Ces bâtiments alliant l’art traditionnel à celui des occidentaux place le roi entre la tradition et la modernité vers laquelle marche son pays. L’utilisation de technologies de constructions difficiles montrent à quel point les Siamois s'adaptèrent au monde occidental moderne mais la majesté n’en est pas absente non plus.

 

 

Ces constructions tendent moins vers le faste que le fonctionnel et la simple convivialité. Elles démontrent ou sont censées démontrer  l’attachement du peuple à son roi 

 

 

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE

 

LE  WAT PHRA PATHOM CHEDI  (วัดพระปฐมเจดีย์ราชวรมหาวิหาร) est un ancien monastère restauré depuis les règnes de Rama IV jusqu'à Rama VI.

 

 

Il avait été construit en même temps que le Phrapathom Chedi (พระปฐมเจดีย์).

 

 

La reconstruction de Phra Pathom Chedi et le développement d’une ville nouvelle à l’ouest du site ancien a été accompagné de creusage de canaux, création d’une ligne de voie ferrée, l'aménagement du palais de Sanam Chan (พระราชวังสนามจันทร์) pour le roi Rama VI à partir de 1907 dont il dessina lui-même les plans (transformé aujourd’hui en centre administratif), le développement du réseau de communication et l’urbanisation qui interdisent d’avoir une vision de ce qu’était la ville primitive, citée majeure du Dvaravati.

 

Mais nous ne savons que peu de choses sur l’état du monument lorsque fut décidé sa réhabilitation.

 

 

Ce site est la preuve  de l’existence d’un passé long et glorieux du Siam. De nombreux artefacts découverts autour du site, plaques et inscriptions en pierre, ainsi que des amulettes imprimées à l'image de Bouddha.

 

 

Le roi Chulalongkorn pour sa part les rattachait à l’époque des envoyés du roi Asoka venus évangéliser le pays,  porteurs de reliques de Bouddha et ayant construit le stupa pour les y abriter. La restauration de Phra Pathom Chedi s'avérerait donc essentielle  pour prouver l'antique civilisation du Siam.

 

 

L’ARCHITECTURE CIVILE

 

 L’ÉCOLE ROYALE DES PAGES (โรงเรียนมหาดเล็ก)

 

 

Elle est devenue le collège Vajiravudh College (วชิราวุธวิทยาลัย) dépendant de l’Université Chulalongkorn, dont la construction a commencé sous Rama V et s’est poursuivie après sa mort. Le roi souhaitait en faire le phare de l’éducation moderne pour le bien être de la nation. Il préféra manifestement construire des bâtiments éducatifs, plutôt que des monastères, comme sous les règnes précédents.

 

 

La disposition a été conçue pour placer des bâtiments à chaque extrémité des quatre coins; ces bâtiments renfermaient alors l'auditorium central qui servait à rassembler les étudiants dans les rituels de prière. Le roi Vajiravudh avait l'intention de créer une atmosphère semblable à un monastère afin que les quatre bâtiments de chaque côté soient comme des cellules de moines, adaptées pour être des logements pour les enseignants, et l'auditorium était la salle de sermon d'un monastère. L'auditorium a été conçu par l'architecte anglais Edward Healey, combinant le style d’une église chrétienne et d’un temple siamois. Le tracé est celui d’une croix romaine. Les portes et les fenêtres étaient  en forme d’arc gothique, les décorations dans la tradition siamoise et les frontons ornés de symboles royaux.

 

 

Le grand bâtiment de la Faculté des arts (คณะ อักษรศาสตร์) fut construit pour préserver l’architecture traditionnelle à l’intention des générations futures. Le bâtiment, également conçu par Edward Healey, est un bâtiment sur deux étages utilisant du béton armé. Il est sous la forme de la lettre E, entouré de balcons communicants. Son toit triangulaire pointu comporte les décorations architecturales siamoises  traditionnelles ainsi que des figures mythiques de Vishnu chevauchant un Garuda, considéré comme un symbole royal et national.

 

 

LES MONUMENTS

 

LE MONUMENT DES VOLONTAIRES DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (อนุสาวรีย์ทหารอาสาสงครามโลกครั้งที่ ๑) fut édifié  à la mémoire des 19 soldats siamois morts des suites de la Première Guerre mondiale (5).

 

 

Sa forme est celle des stupas de Sukhothai, son importance n'est pas dans son aspect traditionnel mais dans le message qu'il véhicule. Dans la tradition siamoise,  construire un stupa est un acte vertueux pour se souvenir des ancêtres ou des événements spéciaux. En général, les stupas sont construits dans des temples ou des espaces sacrés, celui-ci l’a été dans un espace public ainsi accessible à tous.

 

 

LE MONUMENT DE DON CHEDI (พระบรมราชานุสรณ์ดอนเจดีย์est situé à Donchedi dans la province de Suphan Buri et relève du même concept.

 

Le projet d'origine non réalisé extrait de l'article du  professeur Nuaon Khrouthongkhieo

 

 

L’idée en est venue au roi à la lecture des chroniques siamoises sur la bataille d’éléphants entre le roi Naresuan et le grand vice-roi de Birmanie. Il a demandé alors au gouverneur de Suphan Buri de retrouver le site de cette bataille. On trouva les ruines d’un stupa  qui fit penser au roi que c'était le lieu de la victoire, là  où le roi Naresuan avait regagné l'indépendance de la nation.

 

La découverte de cet  ancien stupa en 1913 fut considérée comme un signe du ciel. Le roi ordonna la construction d'un nouveau stupa pour couvrir l'ancien sous forme de bourgeon de lotus dans le style de Sukhothai et le projet ne vit pas le jour faute de financement. La découverte eut lieu peu après la rébellion militaire de 1912. Le but du monument fut alors de renforcer l'unité et la solidarité au sein de  la nation,

 

 

LES PONTS

 

Le roi Vajiravudh commanda six ponts dont les noms commencent par « Charoen - เจริญ » c’est-à-dire « prospère ». Il y en eut cinq à Bangkok : Charoen Rat 31  (สะพานเจริญรัช ๓๑),

 

 

Charoen Rat 32 (สะพานเจริญราษฎร์ ๓๒),

 

 

Charoen Phat 33 (สะพานเจริญพาศน์ ๓๓),

 

 

Charoen Sri 34 (สะพานเจริญศรี ๓๔)

 

 

et Charoen Sawat 36 (สะพานเจริญสวัสดิ์ ๓๖),

 

 

un pont à Nakhonpathom, Charoen Sattra  (สะพานเจริญศรัทธา).

 

 

Il ordonna enfin la construction d'un autre pont appelé Pont Rama VI (สะพานพระราม ๖).  

 

 

Les ponts « Charoen » sont tous constitués d'une structure en béton ferraillé avec une belle décoration,   initiales ou symboles du roi Vajiravudh  comme Charoen Rat 31 qui  porte les initiales royales au centre du pont.

 

 

Cette plaque est placée contre le bouclier d'un tigre portant une épée,  symbole des tigres sauvages. Nous trouvons les nagas sur Charoen Rat 32.

 

 

Le pont Rama VI utilisa la technologie la plus récente, une construction en porte-à-faux de poutres en acier. La construction dû s'arrêter à mi-chemin pendant la Première Guerre mondiale, puis s'est poursuivie jusqu'à son achèvement sous Rama VII.

 

 

Tout  comme son père, Rama VI continua à construire des ponts dans Bangkok et dans le pays. À partir de 1895, Rama V, son père, construisit chaque année de nouveaux ponts tant dans l’intérêt évident du public que pour orner la ville. La construction de ces ponts était considérée comme un bienfait majeur et acte de bienveillance émanant d'une personne vertueuse.

 

 

SCULPTURE

 

LES STATUES DE BOUDDHA

 

Comme ses prédécesseurs, le roi Vajiravudh  continua à faire sculpter ou fondre des représentations de Bouddha en particulier à chacun de ses anniversaires.

 

 Relevons en particulier le Phra Nirokantrai  (พระพุทธนิรโรคันตรายชัยวัฒน์

 

 
ou Phra Ruang Rojnarit (พระร่วงโรจนฤทธิ์) au temple de Phrapathomchedin ramené de Si Satchanalai (ศรีสัชนาลัย_ en triste état puis restaurée. Les intentions religieuses sont évidentes mais le roi s’intéressa aux techniques modernes de moulage des sculptures anciennes. 

 

 

LES DÉITÉS

 

Le roi Vajiravudh  quoique fervent bouddhiste , comme la plupart des Thaïs avait des  croyances multiculturelles. Il a commandé une statue de la divinité hindoue Ganesh, combinaison d’un style idéaliste hindoue et des figures humaines réalistes occidentales. Cette statue est comme protectrice et son sanctuaire au palais de Sanamchandra.

 

 

Thao Hirunphanasun était une divinité qu’il pensait être son propre protecteur. Elle a une histoire singulière : Quelques années après la répression de la rébellion Shan par l’armée du Siam en 1902, le jeune prince héritier du royaume, Vajiravudh a effectué en 1905 une visite officielle dans le nord où la rébellion avait eu lieu. Le voyage dura trois mois avec des grandes difficultés. Il passait ses nuits dans la jungle où la rébellion avait eu lieu, la région n'était pas entièrement pacifiée et il put plusieurs fois craindre pour sa vie,

 

 

Il était protégé par Thao Hirunphanasun (Le gardien d'argent - Démon de la Jungle). Peu de temps après son retour, il ordonna qu’une statue du démon gardien soit érigée dans le palais Phayathai de Bangkok (6).

 

 

C'est l’un des aspects ambigu du bouddhisme thaï. Le prince qui avait passé neuf ans à faire ses études en Grande-Bretagne et avait voyagé à travers l'Europe, agit d'une manière quelque peu contradictoire à la forme moderne du bouddhisme qu'il défendrait en tant que futur roi du Siam !

 

Cette statue a été installée  au palais Phyathai en tant que protecteur régional, dans le même but que l'image de Ganesh au palais de Sanamchandra.

 

Une autre statue remarquable fut fondue sous son règne. Elle se situe au sanam luang (สนามหลวง). C’est celle de la déesse de l’eau, Nang Thorani  (พระแม่ธรณี) à laquelle notre ami Philippe Drillien a consacré un très bel article (7). Cette construction n’est pas innocente : La reine mère s’intéressait à la distribution d’eau potable à la population. Le roi engagea d’énormes travaux à cette fin avec pour symbole la déesse se tordant la chevelure.

]

 

La statue a été dessinée par le Prince Narit dans un style thaï traditionnel. Mélange de croyances et de réalisation de travaux publics, elle symbolise une pensée du roi selon laquelle il n’y a pas de beauté sans fonction.    

 

 

PEINTURES

 

LA SALLE DU TRÔNE  (พระที่นั่งอนันตสมาคม  - Ananta Samakhom)

 

 

Le roi Vajiravudh a lui-même décidé du contenu et la structure des peintures. Il voulut représenter les principales fonctions des rois de la dynastie Chakri sous le dôme du plafond.

 

 

 

Les peintures combinent des techniques occidentales, notamment des perspectives et des figures humaines réalistes, ainsi que des ornements d'art traditionnel comme les créatures mythiques, un garuda, le grand naga et Erawan l'éléphant, véhicule du dieu hindou Indra. Ces peintures symbolisent la stabilité et la prospérité du royaume de Siam sous la monarchie absolue.

 

 

Elles sont l'oeuvre de l'italien Galileo Andrea Maria Chini (8).

 

 

LE VIHAN DU  WAT PHRA PATHOM CHEDI

 

Le roi Vajiravudh engagea la rénovation du Vihan principal, en supprimant le mur de séparation et en pénétrant le mur au fond de la pièce pour faire une plus grande ouverture de sorte que la vue de Phrapathomchedi soit dégagée.

 

 

Son peintre en chef supervisa d’autres dessins d’anges en position de salut tirés de sculptures trouvées autour de Phrapathom chedi.

 

 

Ces peintures n'imitaient pas directement les anciennes mais étaient plutôt une combinaison de styles thaïlandais occidental et traditionnel. On y retrouve des techniques occidentales telles que la variation des tons de la lumière à l'ombre et  des traits du visage et d’anatomie réalistes, mais on y trouve aussi l'art traditionnel, anges et créatures mythiques telles que garuda et naga. Un autre détail distinctif du Vihan principal est que l'image de Bouddha n'a pas été placée à l'arrière du temple comme elle devrait l'être dans une disposition thaïlandaise traditionnelle. Au lieu de cela, la représentation de Bouddha est placée au bout de la salle avec vue sur le Phra Pathom Chedi à l'arrière. Sur le côté opposé du mur, nous trouvons une peinture représentant la restauration de Phra Pathom Chedi du passé à l'époque contemporaine.

 

 

LES PROPRES DESSINS DU ROI

 

C’est un aspect du roi que nous fait découvrir le professeur Nuaon Khrouthongkhieo ; Le roi écrivain, traducteur, concepteur, architecte et maître d’ouvrage.  Non seulement il dessinait les esquisses de ses constructions ou le plan des fresques mais dessinait lui-même. Ses premiers dessins datent de peu de temps après la déclaration de guerre à l’Allemagne et à l’Autriche en 1917. Il s’agit essentiellement de caricatures exposées dans des expositions auxquelles il participait. Certaines ont été publiées dans le Dusit Smith Journal et d’autres vendues aux enchères ce qui lui permit d’acheter un navire de combat et des armes pour ses tigres sauvages.

 

La plupart des dessins du roi Vajiravudh étaient des caricatures de ses proches courtisans et étaient célèbres pour leurs ressemblances, de sorte qu'il était facile de reconnaître qui était le modèle. Par exemple, le dessin de l’un de ses proches, nous dit Nuaon Khrouthongkhieo était particulièrement ressemblant. Nous le croyons sur parole. C’est en réalité un rébus dont la solution nous échappa évidemment. Tous ces dessins se trouvent aux Archives Royales auxquelles Nuaon Khrouthongkhieo a eu accès et ne semblent pas avoir été diffusés.

 

 

Le message laissé par le roi est triple :

 

1) La construction de plusieurs bâtiments véhiculent des symboles de la monarchie : Palais de Sanamchandra, principaux bâtiments du Vajiravudh College et de la Faculté des arts de l'Université Chulalongkorn, tous construits pour célébrer le roi Chulalongkorn et lui-même.

 

 

Le Monument des Volontaires de la Première Guerre mondiale a été construit à l’occasion de l’entrée du Siam aux côtés des alliés dans la Première Guerre mondiale. La série de ponts « Charoen » a été construite sur plusieurs années consécutives à l’occasion de son anniversaire. Ils sont décorés de plusieurs symboles qui lui sont propres. La représentation de la mission des rois Chakri est mise en évidence dans le dôme de la salle du trône d'Ananta Samakhom. Toutes ces œuvres constituent des souvenirs communautaires pour le peuple thaï et marquent l’importance de la nation et la nécessité de manifester sa gratitude envers la monarchie.

 

 

2) Le roi Vajiravudh soutient le nationalisme par ses choix, ce qui est manifeste dans la comparaison des styles architecturaux entre l’époque de son père et la sienne. Il était clair qu’il préférait adapter les caractéristiques traditionnelles thaïes dans les bâtiments plutôt que d'adopter tout le style occidental. Son intérêt pour les arts traditionnels siamois s'est développé parallèlement à son étude de l'archéologie et de l'histoire des royaumes siamois, en particulier du royaume de Sukhothai. En raison de son idéal nationaliste et de sa fierté de la longue histoire du royaume siamois, sans adopter directement l'ancien style traditionnel, il a essayé ce style pour qu'il soit compatible avec un usage moderne.

 

 

Peu de temps après sa montée sur le trône, le royaume connut des problèmes sociaux et politiques, notamment les difficultés économiques et la rébellion militaire en 1912 marquant le ressentiment de la classe moyenne envers l’autoritarisme du régime monarchique absolu. Il a tenté de les résoudre en revendiquant la légitimité de son pouvoir et en mettant l’accent sur le nationalisme pour soutenir son statut de chef de file du pays et pour susciter la fierté nationale au vu d’une longue histoire et de la prospérité du Siam. La préservation des arts anciens est destinée à maintenir le sentiment national et la fierté de la nation.

 

 

3) Les choix artistiques du roi vont dans le sens du maintien sinon de la création de l'identité thaïlandaise alliés à la sauvegarde d’ouvrages d’art anciens, alors que la préférence des élites étaient pour les styles occidentaux. Ils négligeaient les arts traditionnels populaires donc peu populaires. Son intention fut  d'encourager les Siamois à prendre conscience de la valeur esthétique des arts de leur pays qu’ils soient tangibles ou immatériels comme les spectacles, représentation de l'identité nationale qui devait durer avec le temps. Or  il fut confronté à un manque de solidarité dans la population et ainsi utilisa les arts pour encourager le sentiment national en créant une histoire nationale et des souvenirs communautaires à travers des sites commémoratifs et des monuments avec lui-même au centre.

 

Sa culture occidentale lui avait appris que le mont « Monument » est tiré d'un mot latin « monumentum » qui vient de « monere » signifiant « avertir ou rappeler ». Les monuments fonctionnent comme un pont pour transférer les souvenirs sociaux et leurs héritages du passé au présent.

 

 

Il mourut trop jeune, à 44 ans, pour résoudre cette question purement métaphysique de la possibilité de cumuler la tradition et la modernité en conciliant les différents paramètres qui la composent. Le caractère pusillanime de son frère  qui lui succéda conduisit le pays à une ouverture à la démocratie en 1932, laquelle repose toujours depuis 89 ans sur des bases chancelantes (9).

 

 

NOTES

 

(1)  Voir notre article 173. Rama VI, Écrivain, Traducteur, Journaliste, Promoteur De La Littérature Au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/173-rama-vi-ecrivain-traducteur-journaliste-promoteur-de-la-litterature-au-siam.html

 

(2) THE ROYAL INTENTION TO PRODUCE WORKS OF ART IN KING VAJIRAVUDH’S REIGN par Nuaon Khrouthongkhieo in

 Humanities, Arts and Social Sciences Studies Vol.20(1): 90-118, 2020,  publication de l’Université Silipakorn 

 

(3) Voir notre article  167. La Grève Générale Des Chinois De 1910 Au Siam. Quelques mois avant la mort du roi Chulalongkorn (Rama V), se déroule à Bangkok en juin 1910,

http://www.alainbernardenthailande.com/article-167-la-greve-generale-des-chinois-de-1910-au-siam-125257905.html

 

(4) Sur cet architecte capable d’incroyables prouesses techniques notamment dans la salle du trône, voir notre article :

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

 

(5) Voir notre article A 176 - พวกเขาถึงตายทำไม ? LE MEMORIAL DE BANGKOK A LA MEMOIRE DES 19 MILITAIRES SIAMOIS MORTS AU COURS DE LA GRANDE GUERRE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/le-memorial-de-bangkok-a-la-memoire-des-19-militaires-siamois-morts-au-cours-de-la-grande-guerre.html

 

(6) Sur ce singulier épisode, voir l’article de  Preedee Hongsaton (ปรีดี หงส์สต้นin The Thammasat Jiournal of History , 2019.

 

(7) Voir l’article de Philippe Drillien : 

A 361- LE BOUDDHISME DE PART ET D’AUTRE DU MÉKONG. 4- LES LÉGENDES LIÉES AU BOUDDHISME LAO, LA LÉGENDE DE NANG THORANI (Philippe Drillien)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-361-le-bouddhisme-de-part-et-d-autre-du-mekong.4-les-legendes-liees-au-bouddhisme-lao-la-legende-de-nang-thorani-philippe-drillien

 

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 03:09

 

Jean-Baptiste Pallegoix, prêtre des Missions étrangères, est arrivé au Siam vers le milieu de l’année 1830.

 

 

Le 3 juin 1836, il fut désigné comme évêque coadjuteur de Monseigneur Jean-Paul Courvezy, vicaire apostolique depuis 1834 et sacré officiellement par lui évêque de Mallos le 3 juin 1838 à Bangkok. Il en devint vicaire apostolique en 1841, Monseigneur Jean-Paul Courvezy étant affecté à Singapour.

 

 

 

Le roi Mongkut n’avait guère plus de 20 ans lorsque mourut son père en 1824. Le trône lui revenait en qualité de fils aîné d’une reine mais l’un de ses frères plus âgé et fils d’une concubine s’empara du pouvoir en lui disant « tu es encore trop jeune, laisse-moi régner quelques années et plus tard je te remettrai la couronne ».

 

 

Ce ne fut que l’un des multiples coups d’état qui émaillent l’histoire de ce pays.

 

Une fois sur le trône, l’usurpateur trouvé la place bonne et oublia sa promesse, Le prince craignant pour sa vie se réfugia dans un temple, se fit talapoin et s’adonna avec patience à l’étude du sanscrit, du pali, de l’histoire, de la géographie, de la physique, de l’astronomie, des mathématiques et de la langue anglaise. Il se pencha sur l’étude de la religion chrétienne et lut avec intérêt tous les livres sortis de l’imprimerie du Collège de l’Assomption.

 

 

Au début de l’année 1851, le roi malade proposa à ses féaux l’un de ses fils pour successeur ce à quoi ils lui répondirent que le royaume avait déjà un maître. Il mourut le 3 avril 1851 et en dépit de divers complots, le moine quitta la robe safran et devint roi sous le nom de Maha Mongkut. Le prélat lui adressa ses félicitations et en cadeau un portrait de l’empereur Napoléon III. Le roi lui répondit en lui adressant des monnaies d’or et d’argent et des fleurs également d’or et d’argent et, ce qui fut pour le prélat le plus beau des cadeaux, le rappel des missionnaires exilés à Singapour depuis deux ans et qui revirent à Bangkok le 29 juillet 1851. Un incident en effet survenu en 1849 avait valu à huit de nos missionnaires d’être exilés du Siam, la fine connaissance qu’avait Monseigneur Pallegoix du pays lui avait permis d’échapper à cette mesure répressive (1).

 

 

Nous savons que le nouveau monarque s’était lié d’amitié avec le prélat qui lui rendait de fréquentes visites dans son monastère dont il était devenu l’abbé, le Wat Bowonniwet (วัดบวรนิเวศวิหารราชวรวิหาร), lui enseignant en particulier le latin et l’astronomie, le roi pour sa part lui enseignant le pali et l’aidant à améliorer sa connaissance de la langue thaïe. Les conversations érudites se déroulaient en pali, en thaï et en latin.

 

 

En dehors de son apostolat, nous connaissons son œuvre écrite  qui est immense (2), il publia de nombreux articles sur le Siam – en dehors des bulletins ou annales de sa congrégation – dans des revues érudites comme le Bulletin de la société de géographe ou la Revue de l’Orient (3). Il donna plusieurs articles à cette revue (4). L’un en particulier quoique purement anecdotique nous éclaire sur quelques aspects de la personnalité du futur roi Mongkut. Il fut publié sous le titre :

 

 

« VISITE D'UN ÉVÊQUE  CATHOLIQUE  À UN PRINCE TALAPOIN »

 

 

Je viens de faire une visite au prince talapoin frère du roi de Siam, qui avait demandé à me voir. J'étais en costume épiscopal, suivi de huit rameurs, les reins ceints d'écharpes de soie. Après que j'eus traversé un jardin planté d'arbres exotiques, un courrier alla m'annoncer, et j'entrai au monastère royal, peuplé de 200 talapoins, distribués dans autant de cellules parfaitement symétriques, toutes séparées de distance en distance par de petits étangs ou viviers carrés. Le château du prince est en avant des autres édifices son palais de nuit, à fenêtres dorées et à quatre étages, est surmonté d'un paratonnerre de sa façon.

 

 

Je monte à la salle d'audience. Bientôt le prince, en longue robe de soie jaune, s'avance, me prend la main en souriant, m'invite à m'asseoir sur un fauteuil recouvert d'hermine, et la conversation s'engage tout en buvant du thé et fumant le calumet, en présence d'une foule d'esclaves prosternés ventre à terre.

 

 

Les livres de religion que vous m'avez donnés, me dit le prince, je les ai lus d'un bout à l'autre; ils étaient dans cette armoire vitrée, où les fournis blanches les ont tous dévorés malgré nos soins; il ne m'en reste que les pensées chrétiennes – Prince, si vous avez parcouru tous ces livres, vous devez maintenant connaître notre religion: admettez-vous, du moins, les principaux fondements du christianisme? La création, par exemple? Croyez-vous encore à la métempsycose? Je veux bien reconnaître un Dieu créateur; tenez, écoutez. Alors, il se mit à faire un discours de huit à dix minutes, traçant en termes pleins d'élégance un tableau de la création; puis il ajouta avec un sourire, et en se tournant du côté des esclaves qui formaient sa cour : Voyez-vous, moi aussi je puis prêcher comme les prêtres chrétiens.

 

 

Il me dit ensuite Pourquoi tuez-vous les animaux ? Je veux bien croire que les âmes des hommes ne passent pas dans les corps des bêtes, mais enfin les bêtes ont la vie si on les bat, elles pleurent, elles crient, elles souffrent; à plus forte raison si on les tue: n'est-ce pas une cruauté d'en agir ainsi? Prince, distinguons : les animaux ont été créés pour l'homme; s'il les maltraite par colère ou par caprice, certainement c'est aller contre la volonté de Dieu, il peut y avoir péché plus ou moins grave; mais les faire souffrir ou les tuer pour ses besoins, et selon l'intention du Seigneur, ne saurait être un mal, parce Dieu étant le souverain maître des créatures, peut livrer, s'il le veut, leur vie même à l'homme.

 

 

Au milieu de notre conversation, le tambour vint à battre et la cloche à sonner. Il était  onze heures et demie, heure du second repas des talapoins. Aussitôt je me levai, en disant: Prince, je désirerais voir votre imprimerie et il me fit conduire par ses gens dans une grande salle, où j'examinai en détail des casses de caractères siamois et balis, et une autre espèce de types de son invention, que lui-même a fait fondre (5). Dans une salle voisine était un atelier de graveurs, et plus loin un atelier de fondeurs. Je puis assurer que les quarante ouvriers qu'emploie le prince imitent fort bien les poinçons, moules, matrices et autres ustensiles d'imprimerie d'Europe mais quelle nonchalance ! Quelle incurie ! Tout est jeté, amoncelé pêle-mêle. La chèvre chérie et le mouton favori, qui suivent tous les jours le prince jusque dans le palais du roi, entrent dans la salle, éparpillent les tas de caractères avec leurs pattes, sans que personne n’ose les chasser. On m'avait servi du café, des fruits et des gâteaux de huit à dix espèces.

 

 

Pendant que j'étais à prendre une tasse de café, le prince rentra, accompagné de sept ou huit Talapoins. Voyez-vous, me dit-il, en me montrant une grosse carafe de lait, le maitre de la vie (le roi) m'en envoie une  tous les matins; buvez-en, c'est du lait royal. On s'assied de nouveau, et tandis qu'on se remet à causer, le prince me fait apporter des paquets de livres, balis, écrits sur des feuilles de palmier, le tout bien doré et enveloppé dans des étoffes de prix. Il se mit à en lire, et j'en lis moi-même avec lui quelques passages. Remarquez- me dit-il, comme tel mot, tel autre mot a du rapport avec le latin (il sait un peu cette langue). Prince, demandai-je, où tenez-vous les livres de la pagode? Il me dit de regarder par la fenêtre. Voyez-vous ce grand édifice à fenêtres dorées, il y a là vingt armoires dorées, et chacune d'elles peut contenir plusieurs centaines de volumes. C'est la collection de leurs livres sacrés, elle est immense. Hormis quelques ouvrages qui traitent de la constitution de leurs trois univers, le ciel, la terre et l'enfer, tout le reste n'est qu'un recueil de sermons de Sommonokhodom ou la relation détaillée de ses cinq cent cinquante vies, toutes pleines de fables et de puérilités extravagantes. Après une longue conversation dans laquelle, entre autres incidents, le prince manifesta plusieurs fois du mépris pour les ministres américains qui viennent inonder le pays de brochures, pamphlets, extraits tronqués de la Bible (6), je lui exprimai le désir de voir sa pagode : il se leva à l'instant; deux de ses pages me précédaient; il venait lui-même après moi, escorté d'une foule de Talapoins et de courtisans. Nous traversâmes un pont pittoresque, jeté sur un joli canal tiré au cordeau, et nous pénétrâmes dans l'enceinte d'une pagode majestueuse, resplendissante de dorures. Ce temple a la forme de croix; aussi le prince me disait-il en riant : C'est comme une église chrétienne. Je fus bien surpris de trouver la statue de Napoléon à l'entrée en face de l'idole;

 

 

mais mon étonnement redoubla quand je vis, attachés à chaque colonne, de beaux cadres dorés représentant les mystères de Notre Seigneur (7).

 

 

Prince, m'écriai-je, pourquoi mettez-vous des images de notre Dieu au milieu des peintures d'idoles ? C'est que je te respecte aussi. Alors il me montra la grande Divinité placée au fond du sanctuaire, haute de 30 pieds, assise les jambes croisées, semblable à une masse d'or imposante (elle est de cuivre doré). Cette idole, me dit-il, a été fondue il y a près de neuf cents ans; elle fut amenée d'une ville du nord de Siam, sur des radeaux, et il est écrit dans nos annales que peu avant la destruction de l'ancienne cité du nord, l'idole versa des larmes de sang.

 

 

Je me mis à rire, et je dis au prince combien je regrettais qu'on prodiguât tant de richesses sans aucune utilité. C'est l'or du roi, reprit-il, et à l'instant il fit appeler et questionna un secrétaire sur la quantité d'or dépensé à l'embellissement de la pagode. Celui-ci répondit qu'on y avait déjà employé environ 500.000 feuilles d'or, et qu'il en faudrait en tout à peu près 1.000.000.

 

Rien de plus somptueux que les pagodes royales à Siam tout y est marbre, recouvert de nattes d'argent. Une pierre précieuse de couleur d'émeraude et de plus d'une coudée de hauteur, dont on a façonné une statue de Sommonokhodom, a été estimée par des Anglais 500,000 piastres (8). Le roi et les grands mettent tout leur orgueil, font consister tout leur mérite à construire et à décorer ces sanctuaires.

 

 

Après avoir tout examiné, je pris congé du prince, qui me dit en latin: Vale, Joannes episcope (9)

J.-B. PALLEGOIX

 

 

Ce reportage en trois pages n’est malheureusement pas illustré. Nous en retirons quelques observations qui complètent utilement la connaissance que nous avons du roi Mongkut et de ses vingt ans de vie monastique.

 

- Moine il fut, certes mais dans des conditions fastueuses : s’il respecte la règle du dernier repas de la journée du talapoin qui doit être consommé avant midi, il ne vit pas dans une cellule monastique mais dans un palais entouré d’esclaves qui se prosternent devant lui. Ses aliments lui sont envoyés par le Palais et non recueillis par la quête du petit matin,  gageons que ce ne sont pas ceux des talapoins de son temple.

 

 

- En ce qui concerne sa nourriture, il est permis de penser en fonction des propos qu’il tient au prélat qu’il est strictement végétarien.

 

-Ses observations concernant la parenté entre le pali-sanscrit et le latin dénotent une connaissance profonde à la fois de la langue sacrée du bouddhisme et le latin qui n’est plus celle des catholiques. Les exemples de racines latines venues du sanscrit-pali sont nombreuses, le sept latin est septo, il est sapta en pali-sanscrit (สัปดะ), et si le sept est devenu chet en thaï (เจ็ด) nous retrouvons la racine sanscrit-pali dans le mot sapda, (la semaine de 7 jours สัปดาห์). Il en est de même pour la structure grammaticale (10).

 

- Sa connaissance des mystères de l’Eglise catholique qu’il utilise comme élément de décoration de son palais nous laisse à penser que les explications de Monseigneur Pallegoix lui furent utiles quelque complexe que soit la compréhension de ces points de dogme (7).

 

 

- Nous avons parlé de la question des missions protestantes américaines (6). Leur apport au développement de la médecine au Siam fut incontestable et leur prestige au regard des nouvelles technologies incontestable.  Leurs résultats au regard de l’évangélisation tutoya le néant. Il semble, au vu de l’ouvrage que nous citions, diffusé encore en 2020, les traductions en thaï soient effectivement fantaisistes ?

 

- En ce qui concerne l’admiration du futur monarque pour Napoléon, elle est de sa responsabilité !

 

***

Le prélat  mourut le 18 juin 1862 à Bangkok. Il avait un peu moins de 57 ans, usé pas sa tâche à la fois d’apôtre et de savant. Le roi Mongkut exprima le désir qu'il eût des funérailles très solennelles ; lui-même se plaça sur le parcours du cortège, et fit saluer de son drapeau le corps du prélat. Au moment où le cercueil descendait dans le caveau de l'église de l'Immaculée-Conception, quinze coups de canon annoncèrent à la ville les honneurs que le souverain avait voulu jusqu'à la fin rendre à l'évêque, son ami.

 


Après les obsèques, les missionnaires lui adressèrent une lettre pour lui témoigner leur gratitude ; ils lui offrirent en même temps l'anneau pastoral de Monseigneur Pallegoix. Le roi fut très sensible à cette double expression de reconnaissance et de respect ; il remercia par une lettre toute empreinte de son affection pour le défunt


 

NOTES

 


(1)  Cet incident fut consécutif à l’épidémie de choléra qui frappa le monde en 1849 et le Siam à partir du mois d’avril. Elle fit 40.000 morts à Bangkok, à son apogée 1.500 par jour. Il en est des versions pas totalement convergentes. Dans le deuxième volume de son « Histoire du royaume thaï ou Siam » publié en 1854, Monseigneur Pallegoix écrit « Le 15 juin 1849, le choléra fit sa terrible apparition à Siam, dans la capitale surtout la population fut presque décimée. A peine le fléau s'était- il ralenti, que le roi, par un caprice bizarre, fit chasser huit des missionnaires français qui restèrent deux ans à Syngapore et à Poulo Pinang en attendant patiemment que la porte de la mission leur fut ouverte de nouveau. Enfin le roi étant mort, son successeur se hâta de rappeler les missionnaires, qui revinrent à Siam le 29 juillet 1851 ». Il ne nous dit pas les raisons de ce « caprice bizarre » !

 

Adrien Launay en 1896 écrit dans « Siam et les missionnaires français » : « …en 1849 huit d’entre eux (les missionnaires) furent chassés à la suite d’un incident assez futile. Le choléra ayant décimé la population de Bangkok, le roi ordonna à tous ses sujets de faire des offrandes qui, dans plusieurs paroisses firent jugées superstitieuses et défendues aux chrétiens. Irrité de cette résistance, le roi chassa alors huit missionnaires qui restèrent à Singapour et à Pinang en attendant que la porte du vicariat leur fût à nouveau ouverte… »

 

Le site Institut de recherches France-Asie créé par les Missions étrangères donne la version suivante dans la page consacrée à Monseigneur Pallegoix, nous supposons qu’elle a été établie sur des documents ou correspondances internes, notamment une note adressés le 10 novembre 1849 à tous ses confrères de la congrégation : « Pendant cette dernière année, le choléra décima la population de Bangkok ; c'est alors qu'eut lieu un fait qui troubla assez profondément la mission. En voici le résumé : au mois de juillet, le roi envoya demander à l'évêque des animaux, non pas, affirma-t-il, pour les mettre à la pagode, ni pour faire aucune superstition, mais pour les nourrir. Les missionnaires consultés par le vicaire apostolique jugèrent que le roi, cédant à l'idée siamoise, voulait nourrir ces animaux pour se conserver à lui-même la vie, par conséquent, que les lui donner était coopérer à un acte entaché de superstition, et qu'il fallait refuser. L'évêque s'appuyant sur l'affirmation du prince, était d'un avis contraire; mais il accepta pratiquement l'opinion de ses collaborateurs, dont il fit transmettre le refus au roi. Celui-ci, fort irrité qu'on eût mis sa parole en doute, ordonna de détruire tous les édifices catholiques.

 

Monseigneur Pallegoix résolut alors toutefois de suivre son sentiment personnel ; il fit présenter au roi un paon, deux chèvres, deux oies. Les prêtres indigènes offrirent des présents analogues ; le roi retira ses ordres les plus sévères, mais expulsa les missionnaires opposants, qui étaient au nombre de huit ….Les exilés se retirèrent à Singapore, à Pinang, à Hong-kong. L’affaire alla jusqu’à Rome qui donna raison à Monseigneur Pallegoix ».

 

 

(2) Ne citons que l’essentiel : Une grammaire de la langue thaïe (en latin : Grammatica linguæ thai) publiée en 1850  - Sa « Description du royaume Thai ou Siam » publiée en 2  volumes en 1854 et bien sur son dictionnaire publié la même année, thaï – français – latin – anglais (Dictionarium linguæ thai sive siamensis interpretatione latina, gallica et anglica illustratum) qui continue à faire loi et n’a pas encore été surpassé. Le site de l’Institut de recherches France-Asie susvisé  en donne une liste exhaustive.

 

 

(3) La revue est publiée par la Société Orientale qui n’a rien de religieux. Fondée en 1841, elle s’intéresse à l’Orient tout entier. Membre de la société le prélat y  côtoie le général Bugeaud, Victor Hugo et son frère Abel, Lamartine, et Ferdinand de Lesseps.

 

 

(4)  En dehors de l’article qui nous intéresse aujourd’hui, publié en 1844, nous y trouvons un article sur le catholicisme au Siam en juillet 1853, assez lucide sur les difficultés de conversion des Siamois au catholicisme et un article de généralités sur le Siam fort bien ficelé en juillet 1854.

 

(5) Nous savons qu’il avait créé un alphabet spécifique destiné aux écritures sacrées et non à la langue vulgaire : Voir notre article

A 352 - อักษรอริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIYAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI.

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-352-le-roi-rama-iv-cree-l-alphabet-ariaka-l-alphabet-des-aryens-pour-transcrire-les-textes-sacres-du-pali.html

 

 

(6) Nous en avons parlé, à l’occasion de notre article sur le missionnaire évangéliste Dan Beach Bradley, créateur du premier journal au Siam (Voir notre article  A 406  - « THE BANGKOK RECORDER », LE PREMIER JOURNAL IMPRIMÉ AU SIAM (1845-1867)). Il fit faire d’incontestables progrès à la médecine en introduisant en particulier la vaccination contre la variole. Son évangélisation n’eut par contre aucun succès concret, il n’aurait réussi à réaliser qu’une seule conversion. Dans un autre de ses ouvrages (Mémoire sur la mission de Siam publié en 1853), Monseigneur Pallegoix souligne leur activité considérable en matière médicale tout autant que les dépenses considérables qu’ils font en diffusant des éditions tronquées ou expurgées des Ecritures. Il leur donne acte en 27 ans d’activité missionnaire d’avoir réussi à effectuer 27 conversions et essentiellement de leurs domestiques. Il signale,  ce que nous fîmes (6) que les Siamois ne les appellent pas des phra (prêtres) mais mo (médecin), les mots ont un sens dans la langue thaïe. Le prélat donne par ailleurs des raisons de l’échec incontestable de l’évangélisation protestante. Toutes deux semblent bonnes : Tout d’abord les Siamois ne conçoivent pas que l’on puisse être prêtre et marié en même temps. Or, l'American Board of Commissioners for Foreign Mission (ABCFM) qui chapeautait l’envoi des missionnaires n’autorisait pas qu’ils fussent mariés, elle l’exigeait. L’autre est également plausible : Ces familles de missionnaires se divisent en chapelles différentes (évangélistes, pentecôtistes, épiscopaliens etc…) ce qui n’est pas fait pour inspirer confiance.

 

En ce qui concerne la débauche d’imprimés, il faut bien constater qu’elle est toujours d’actualité au XXIe siècle. Dans de nombreux hôtels d’une certaine classe, vous trouverez systématiquement dans votre table de nuit un exemplaire bilingue du nouveau testament, thaï et anglais. C’est l’association des Gédéons qui sévit en affirmant avoir distribué près de 500 millions d’exemplaires des écritures à ce jour, sans autre commentaire.

 

 

(7) Les mystères de l’église catholique sont le dogme de la trinité,

 

 

celui de l’incarnation

 

 

et celui de la rédemption.

 

 

Leur connaissance échappe à  l’intelligence créée et ne sont connus que par la grâce de la révélation. Le premier est celui d’un seul Dieu en trois personnes, l’incarnation est celui de Dieu fait homme et incarné en Jésus Christ et le troisième le salut du genre humain et le rachat du péché originel par la mort du Christ.

 

(8) Il s’agit évidemment du Bouddha d’émeraude : voir notre article H 5 – A PROPOS DU BOUDHA D’ÉMERAUDE DU WAT PHRA KEO.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/h-5-a-propos-du-boudha-d-emeraude-du-wat-phra-keo.html

 

(9) Vale, impératif du verbe valeo est une formule traditionnelle du latin classique que l’on peut traduite par « porte-toi bien », un Au revoir tout simplement.

 

(10) Nous trouvons en pali comme en latin des déclinaisons, une différenciation des genres et des nombres et de multiples correspondances grammaticales. Il y a peu d’études à ce sujet, signalons  ภาษาบาลลีและภาษาละติน (phasa bali lae phasa latin), une étude universitaire de Mademoiselle Louise Moris datée de 1994. Nous n’en avons trouvé aucune a

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 22:21

 

La fin du XIXe siècle a vu le royaume échapper à la colonisation directe au prix de gigantesques sacrifices territoriaux, d’abandons partiels de souveraineté et de contraintes diplomatiques pour adopter des institutions gouvernementales occidentalisée.

 

L’état-nation va être le fruit de cette histoire et l’identité nationale va avoir des liens étroits avec la religion. Ainsi allons-nous découvrir quatre temples au cœur du développement du nationalisme dont ils sont le bastion sacré (1).

 

 

Une fois en effet soumis à ces empiétements territoriaux et à ses atteintes à sa souveraineté, l'État siamois a rapidement étendu son influence jusqu'aux frontières afin de consolider son pouvoir et de bloquer toute nouvelle intrusion coloniale. A la mort du roi Chulalongkorn et après ses réformes administratives et centralisatrices, l’état-nation va se mettre en place. Immédiatement après sa mort, son fils Vajiravudh devenu monarque va chercher à nourrir ce « nationalisme officiel ». Il copie le dicton britannique « Dieu, le roi, la nation » mais ses efforts ne vont jusqu’alors porter que sur les élites, sans guère de prise sur les masses populaires. Lors de sa mort en 1925, son frère cadet hérite surtout des difficultés économiques et d’une opposition croissante à l’autorité monarchique. Il ne put s'accrocher au pouvoir absolu que pendant sept ans.

 

 

En 1932, un groupe d'officiers militaires et de civils formés en Europe organisa un coup d'État, renversant la monarchie absolue et développant un gouvernement constitutionnel. Au cours des six années suivantes, le groupe putschiste se déchira le long de lignes idéologiques entre civils et militaires dirigés par Phibun. En 1938, la faction Phibun prit le contrôle du gouvernement et  devint Premier ministre.

 

 

Phibun avait l’intention de créer ou de développer le sentiment d’identité nationale unifiée afin à la fois de légitimer son propre pouvoir et de moderniser l’État thaïlandais, remodeler la loyauté traditionnelle envers la monarchie en un engagement envers la nation grâce à de multiples efforts pour développer le sentiment national. Le changement du nom du pays en Thaïlande en 1939 est destiné à mieux refléter le groupe ethnique thaïlandais qui était encapsulé dans ses frontières. Parallèlement aux stratégies se joint la détermination de développer le bouddhisme comme l’une des composantes les plus importantes de l’identité « thaïe ».

 

 

Les institutions bouddhistes au cours des premières années de la modernisation du pays étaient mieux développées que les institutions laïques. Les dizaines de milliers de temples disséminés dans tout le pays servaient traditionnellement de pôles communautaires, fournissant de nombreux services que le gouvernement n'était pas encore en mesure de fournir. Les monastères étaient un centre communautaire, un lieu de rencontre où s'échangeaient nouvelles et potins, un centre de loisirs, un hôpital en période de difficulté, une école de formation religieuse ainsi que de formation laïque, un lieu de dépôt (banque), un entrepôt communautaire pour la location d'équipement, une maison pour les psychotiques et les personnes âgées, une agence d'embauche, une agence de protection sociale; l'horloge du village, un hôtel gratuit, une auberge gratuite pour les étudiants, un centre d'information, une agence de presse, une aire de jeux pour enfants, un centre sportif, un réservoir d'eau potable (2), un centre de conseil.

 

 

Les temples étaient mieux équipés pour fournir des services publics que le gouvernement à presque tous les égards, en particulier dans les zones rurales où vivait la majorité de la population. Ils étaient après la famille l’institution la plus importante de la vie rurale. Le bouddhisme servait aussi de facteur de légitimation pour les élites et la monarchie par la croyance que leur état privilégié était la conséquence des mérites accumulés lors des incarnations précédentes, le roi étant au centre de ce monde spirituel. En renversant la monarchie traditionnelle les auteurs du coup d’état dont Phibun avaient bouleversé ces conceptions hiérarchiques. Celui-ci chercha à insérer le bouddhisme dans la rhétorique nationale. L’un des efforts les plus importants pour ce recentrage du bouddhisme fut l'adaptation des temples dans l’espace de l’identité nationale. L’une de ces méthodes consistait à construire ou à restaurer un monument religieux tombé en ruine ne laissant rien à l’initiative individuelle. Pendant le deuxième gouvernement de Phibun, l'État a dépensé 693 millions de bahts pour la restauration de plus de 5.500 temples à travers le pays.

 

 

Quatre temples furent plus spécialement choisis dans cette optique, représentant les quatre régions du pays, le Nord, le Nord-est, Bangkok et le Sud. Trois d’entre eux existaient avant le développement du sentiment national thaï, déjà considérés comme les sites les plus sacrés dans leurs régions respectives. Le quatrième temple, fut construit par Phibun à Bangkok dans la capitale.

 

 

Le Wat Phra Sri Mahathat à Bangkok  (วัดพระศรีมหาธาตุวรมหาวิหาร)

 

Le temple le plus important pour Phibun  fut celui qu'il fit construire pour commémorer la fin de la monarchie absolue. Au cours d'une réunion du cabinet le 19 septembre 1940, il présenta un plan pour construire un temple qui, dans son esprit, servirait de modèle à tous les monastères bouddhistes et de modèle pour les futurs temples. Il l’avait initialement baptisé « temple de la démocratie » (Wat Prachathipatai - วัดประชาธิปไตย).

 

Il est situé non loin du lieu de la défaite du prince Boworadet peu après le renversement de la monarchie absolue dans le  sous district de Kub  Daeng (ตำบลกูบแดง) dans le district de Bang Khen (อำเภอบางเขน) (3). Phibun avait lors émergé en tant que commandant victorieux de la rébellion et ce temple devait servir à promouvoir sa personne, tout en commémorant la victoire.

 

La Thaïlande est un pays bouddhiste, certes mais aussi un pays démocratique  et le bouddhisme est l'un des fondements du régime démocratique. Le temple fut achevé très rapidement et sa consécration eut lieu le jour de la fête de la Nation, le 24 juin 1942, le dixième anniversaire de la chute de la monarchie absolue. L'édifice prendrait bientôt une importance encore plus symbolique. Lors de la planification et de la construction du temple, une délégation spéciale s'est rendue en Inde. Elle était présidée par le Ministre de la Justice Thawan Thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์). Elle eut pour mandat de développer de meilleures relations avec la puissance coloniale britannique et le gouvernement indien, mais aussi d'effectuer un pèlerinage national et récupérer des icônes sacrées du berceau du bouddhisme dans les cinq lieux sacrés mentionnés dans les écritures bouddhistes et des branches de l'arbre de la Bodhi à l’ombre duquel Bouddha s'était reposé. Le gouvernement indien autorisa la délégation à obtenir les articles demandés; cinq branches de l’arbre de lq Bodhi (ต้นโพธิ์) 

 

 

... et d'autres reliques qui furent bientôt en route vers Bangkok.  Après un court séjour au Musée national, et non dans un temple bouddhiste, les reliques furent placées dans le Wat Prachathipatai, qui fut rebaptisé Wat Phra Sri Mahathat  (« le saint et grand reliquaire ») pour refléter sa nouvelle nature sacrée. Les reliques bouddhistes venues des Indes ne furent pas les seuls objets sacrés sortis pour renforcer le temple nationaliste. Une image bouddhiste de l'ère Sukhothaï fut retirée du Musée national pour relier l'édifice religieux au passé historique. Il s’agit d’une représentation de Bouddha dans la position de soumission de Mara construit située dans la chapelle principale.

 

 

Le temple fut également destiné à servir de panthéon  pour recevoir 112 urnes destinées à recevoir les restes de ceux qui avaient contribué à la construction de la Thaïlande démocratique. Les branches de l’arbre sont le fruit des immenses mérites accomplis par ceux-ci au profit de la nation.

 

 

Deux restèrent au temple de Bangkok où elles furent plantées ; les trois autres furent envoyés, un dans chaque région, pour être plantés dans les temples considérés comme stratégiques. Le cœur spirituel est à Bangkok mais il rayonne par les arbres de la Bodhi dans les régions du pays. Il est devenu temple royal de première classe en 1942 (4).  La hiérarchisation des temples dits royaux c’est-à-dire en gros construits ou financés par le roi ou la famille royale date de Rama VI en 1915. Ils sont divisés en trois classes selon des critères bien précis.Sa construction fut, pour la plus grande partie financée par une souscription nationale. Il abrite des moines du Mahanikaya (มหานิกาย) et du Dhammayutikanikaya (ธรรมยุติกนิกาย).

 

 

Le Wat Phra That Phanom  (วัดพระธาตุพนม) dans le Nord-Est fut le premier destinataire. Nous le connaissons, situé à environ 50 kilomètres au sud de la ville de Nakhorn Phanom. Ne revenons pas sur son histoire légendaire, nous lui avons consacré deux articles (5). Phibun et son gouvernement estimèrent que le sanctuaire était le monument bouddhiste le plus important du Nord-Est. Pendant près de quarante ans, le temple et le chedi avaient été laissés à l'abandon. L'entretien était effectué plus ou moins bien  par des notables ou des moines locaux, en tant que mémorial contenant une relique de Bouddha. Phibun le considéra comme un élément essentiel pour développer en Isan le sentiment national compte tenu de son importance dans la tradition religieuse du Nord-Est.

 

 

Il en délégua  la restauration au département national des Beaux-Arts qui rapidement commença non seulement la restauration, mais aussi l’agrandissement. Il abandonna les matériaux traditionnels et utilisa une nouvelle technologie, le béton armé. La hauteur du chedi fut augmentée de dix mètres jusqu’à 57 mètres. L'arbre, en provenance de Bangkok fut planté sur le terrain du temple.

 

Au cours des années suivantes, le temple continua à tisser des liens symboliques avec l'identité religieuse et nationale thaïe centrale. En 1950, il obtint le statut « temple royal de première classe ». Quatre ans plus tard, le temple a également reçu un parapluie doré pesant 110 kilogrammes du gouvernement pour commémorer son importance pour l'identité nationale. Le monument n’est plus seulement important pour les bouddhistes locaux, il est devenu l’un des temples identifiant efficacement le monument religieux avec l'identité nationale.

 

 

Le  Wat Phra Mahathat Woromha Wihan (วัดพระมหาธาตุวรมหาวิหาร) est niché de la capitale provinciale du Sud, Nakhorn Sri Thammarat. Il est le site le plus important du Sud. Cette région fut intégrée au Siam bien avant le Nord-Est ou le Nord (Lanna). Le temple était tout désigné pour rejoindre la volonté nationaliste de participer à l’identité religieuse et nationale unifiée mais ce d’ailleurs bien avant la prise de pouvoir par Phibun. Il avait été érigé en temple royal de première classe par le roi Vajiravudh, lors d'une visite dans la région. Le reliquaire contient une dent de Bouddha arrivée des Indes dans des circonstances miraculeuses. Après la chute de la monarchie absolue, le gouvernement décida de consacrer une partie du temple pour devenir une succursale du Musée national en 1937. L'une de ses structures fut adaptée à cet objectif et a commencé à exposer des objets d’art thaïs symboliques de l’unité nationale.

 

 

Après l’arrivée de Phibun au pouvoir, les efforts du gouvernement pour « nationaliser » le temple continuèrent. L'arbre de la Bodhi arriva avec une escorte gouvernementale le 19 mai 1943.Il était accompagné de Somdej Mahaveerawonge, le chef ecclésiastique de la Sangha de Bangkok, qui  présida à la cérémonie de plantation et des célébrations. Il devint alors le symbole du lien mystique du Sud du pays avec Bangkok.

 

 

Le Wat Phra That Doi Suthep (วัดพระธาตุดอยสุเทพ) est situé dans le Nord, le Lanna, et fut plus difficile à s’intégrer dans le mouvement pour deux raisons ; Le Nord avait été gouverné par une cour royale distincte de celle de Bangkok, et il était difficile de couper complètement ses pouvoirs. Certains membres de la famille royale du Nord conservèrent leurs titres jusque dans les années 1940. 

 

 

Par ailleurs, la religion observée était une variante du bouddhisme Theravada, mais sa pratique était distincte de celle du Sangha de Bangkok. Nous en avons dit quelques mots (6).

 

Le gouvernement considérait la région comme l'un des problèmes potentiels pour l’idée nationale si elle ne pouvait être intégrée dans le schéma « identité religieuse et identité nationale ». Phibun chercha alors à utiliser le symbolisme religieux pour développer l’identité religion-nationale dans la région. C’est alors que le choix du Wat Phra That Doi Suthep - temple sacré au sommet d'une montagne surplombant la plus grande ville de la région fut effectué avec ses implications symboliques.

 

 

L'après-midi du 2 juillet 1943, une foule immense était rassemblée autour de la gare de Chiang Mai.

 

 

Le rassemblement était destiné à recevoir le jeune arbre de la Bodhi générateur de mérites, récupéré par le gouvernement national en Inde. Lorsque l’arbre fut arrivé avec son entourage en provenance de Bangkok, il a été promené dans les rues de la ville puis exposé dans l’un des temples de la ville pendant sept jours de célébrations et de culte. À la fin de septième jour, l'arbre a été transporté sur la montagne surplombant la ville jusqu'à son lieu de repos dans l'un des temples les plus sacrés de la région, Wat Phra That Doi Suthep. Phibun avait gracieusement accordé aux habitants du Nord l'occasion d'élever l'arbre, ce qui liait leur tradition religieuse à Bangkok et aux autres régions du pays.

 

 

Après la plantation de l'arbre sacré, d'autres gestes symboliques confirmèrent ce lien sacré : Le temple fut élevé au rang de temple royal de première classe en 1951. Son chedi fut recouvert d’une nouvelle couche d'or au prix de plus de 540.000 bahts payée par le gouvernement central. Il devint dès lors le symbole de l'identité religieuse nationale thaïe pour la région.

 

Pour favoriser le désenclavement de la région, Phibun fit construire dans les années 1942-1943 des centaines de kilomètres de routes pour rejoindre le Nord.

 

Chacun de ces temples avait une signification symbolique et spirituelle particulière dans le cadre du développement de l’identité religieuse nationale.

 

Chacun d’entre eux contenait également des reliques sacrées du Bouddha, et pouvait servir de substituts aux pèlerinages vers des lieux sacrés du bouddhisme éloignées, en dehors du pays.

 

Ils firent en quelque sorte de la Thaïlande la patrie sacrée du bouddhisme.

 

Ce n'est évidemment pas un hasard si le gouvernement Phibun a promu un temple majeur dans chaque région comme facteur unificateur de l’identité nationale.

 

Ces efforts furent l’un des produits les plus durables de l'ère Phibun. Les dirigeants qui suivirent Phibun, même ceux qui ne l'aimaient pas, se sont retrouvés à rendre hommage aux monuments religio-nationaux qu'il avait adaptés à l'identité nationale à l'exception notable de Wat Phra Sri Mahathat, dont nous parlerons. Ils prirent une importance croissante en raison du soutien gouvernemental continu et grâce aux efforts de feu le roi Rama IX.

 

Après la chute du deuxième gouvernement de Phibun, ses successeurs continuèrent à développer l’identité religieuse et nationale du pays.

 

Le Premier ministre Sarit, reconnut l'importance d'utiliser des symboles religieux pour promouvoir le nationalisme, mais contrairement à Phibun, il choisit de promouvoir le palais en tant que défenseur du bouddhisme et de la nation.

 

Sous Phibun, la monarchie avait été constamment écartée, mais après son éviction, le palais a pu retrouver une grande partie de son ancienne influence.

 

Grâce à l'aide de dirigeants politiques amis du monarque, le roi Bhumibol a pu se confondre avec l'identité religieuse et nationale. Le roi personnifiait l'image nationale et fit des pèlerinages à chacun des temples périphériques mentionnés.

 

Au Wat Phra That Doi Suthep, il participa à la coulée d'une image de Bouddha en or restée au temple, rappel spirituel toujours présent que ce temple sert d’avant-postes à l’identité religieuse nationale.

 

 

Après la tempête qui causa l'effondrement du Wat Phra That Phanom chedi en 1975, le gouvernement national fit rapidement reconstruire le sanctuaire. Le roi Bhumibol présida la cérémonie de la nouvelle consécration.

 

 

Il visita le temple du Sud en pèlerinage officiel.

 

Le seul temple parmi ces quatre qui n’a pas réussi à atteindre cette envergure nationale est le Wat Phra Sri Mahathat, la création de Phibun. Il est relégué à une position secondaire sur les sites Web consacrés au tourisme à Bangkok et ignoré dans la liste suggérée par l’autorité du tourisme de Thaïlande (T.A.T : Tourism Authority of Thailand) des sites religieux importants de Bangkok. Les pages Internet qui lui sont consacrées sont rares et pour l’essentiel en thaï (7).

 

Cet échec peut être attribué à de nombreuses causes, les premières sont pratiques : la surabondance de temples à Bangkok, ils seraient environ 400, et son éloignement du centre de la ville. Il est situé sur  Phaholyothin Road (ถนนพหลโยธิน). Le facteur le plus important est peut-être son incapacité à obtenir le soutien de la monarchie. Le roi Bhumibol et Phibun ne s’aimaient pas, ce qui a incité le roi à choisir plus tard à éviter le « temple de Phibun ».

 

En 1952, le roi et ses proches ont ouvertement boudé la cérémonie de présentation des nouvelles  aux moines dans les temples royaux de première classe. Son emplacement près du monument commémorant la défaite de la rébellion royaliste a probablement ajouté au désir du roi de s’en tenir à distance.

 

Il faut toutefois préciser que le « Phra Phutthasihing » (พระพุทธสิหิงค์) de l'ère Sukhothaï et provenant du Musée national est l’une des représentations de Bouddha les plus célèbres et les plus reproduites en Thaïlande après le Bouddha d'Émeraude (พระแก้วมรกต)

 

et le Phra Buddha Chinnarat (พระพุทธชินราช) de Phitsanulok.

 

 

Son architecture est au demeurant atypique. Le chedi est construit à deux étages, la couche extérieure est un grand chedi de 38 mètres de haut, la couche intérieure est constituée d'un petit chedi situé au milieu, contenant les reliques. Il y a une zone accessible entre les deux, large d’environ deux mètres permettant l’accès aux fidèles. On y trouve l’emplacement des 112 niches destinées à recevoir les cendres des héros mais nous n’avons pas pu savoir qui s’y trouve. L’architecte, Phra Phrom Phichit (พระพรหมพิจิตร) a voulu créer un nouveau style d’architecture thaïe en essayant de privilégier la simplicité des formes géométriques, privilégiant une architecture « démocratique » dont la sobriété tranche avec les ors des constructions habituelles même les plus modestes dont on peut penser qu’elles manquent parfois de sobriété (8).

 

 

Par contre, des dizaines de milliers de personnes affluent aux célébrations annuelles organisées par le gouvernement au Wat Phra That Phanom et au Wat Phra That Doi Suthep. Le Wat Phra Mahathat est plus ou moins boudé au profit du Temple du Bouddha d’Émeraude. La région de Chiang Mai enregistre plusieurs millions de visiteurs dans l’année, le Wat Phra That Doi Suthep est l'un des principaux attraits touristiques de la région. Un dicton local dit « aller à Chiang Mai sans rendre hommage au Phra That Doi Suthep, c’est comme ne jamais aller à Chiang Mai ».

 

Quels sentiments animent ces pèlerins ? Piété ? Sentiment national ? Ou les deux ?

 

 

NOTES

 

(1) Nous retrouvons avec curiosité ce lien entre la nation et la religion dans une déclaration du Président Sukarno en prélude à la construction de la grande mosquée de Jakarta, en 1966 : « C'est mon souhait, ainsi que celui de la communauté de mon pays d'ériger une mosquée du vendredi qui sera plus grande que la mosquée Mohammad Ali au Caire.  Plus grande ! Et pourquoi ? Parce que nous sommes une grande nation! Mon souhait est de construire avec toute la population, une nation indonésienne qui proclame la religion islamique ».

 

 

(2) Les actuels châteaux d’eau construits lors de la lente électrification du pays (les années 80 en Isan) l’ont été sur les puits des temples où les habitants allaient chercher l’eau potable à dos d’homme.

 

(3) Voir nos articles

A 382 - L'ARMÉE THAÏLANDAISE SERAIT-ELLE TENTÉE DE RÉÉCRIRE UNE NOUVELLE VERSION DE SON HISTOIRE, EN CE MOIS DE JUIN 2020...SELON L'AGENCE REUTERS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-382-l-armee-thailandaise-serait-elle-tentee-de-reecrire-une-nouvelle-version-de-son-histoire-en-ce-mois-de-juin-2020.selon-l-agenc

A 383 - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON CONTEXTE GÉOPOLITIQUE EUROPÉEN ET SIAMOIS

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-383-h-57-la-rebellion-du-prince-boworadet-d-octobre-1933-dans-son-contexte-geopolitique-europeen-et-siamois.html

 

(4) Selon la liste officielle du Sangha, il y a 41.205 temples bouddhistes dans le pays dont 33.902 en activité c’est-à-dire occupés par des moines. En dehors du temple du Bouddha d’émeraude (วัดพระแก้ว) qui est hors classe, il y a seulement 25 temples de première classe :

Voir https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Buddhist_temples_in_Thailand

 

(5) Voir nos articles :

A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.ht

 

A 307- ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-307-la-legende-de-phra-that-panom-le-temple-du-respect-symbole-de-l-identite-du-nord-est-de-la-thailande-isan-et-du-laos.html

 

(6) Voir notre article A 400- LES SANCTUAIRES BOUDDHISTES DU NORD DE LA THAÏLANDE LIÉS AU CYCLE ZODIACAL DUODÉNAIRE.

Pendant les réformes administratives créatrices de l'État siamois, des milliers de moines de la région avaient refusé d'obéir aux ordres du gouvernement de s'aligner sur le sangha. Nous savons que Lorsque le Nord et le Nord-Est furent définitivement inclus dans l'État-nation au début du siècle dernier, les us et coutumes bouddhistes furent soumises aux nouvelles règles centralisatrices de la réforme «  protestante » initiée par le roi Mongkut et les réformes du Sangha mis en œuvre par le prince Wachirayan (วชิรญาณวโรรส), 47e enfant du roi Mongkut, prince patriarche suprême de 1910 à 1921. Les porte-étendards culturels de la tradition du Nord de la Thaïlande, dirigés par Khru Ba Siwichai (ครูบาศรีวิชัย) en conflit systématique avec le sangha et les autorités centrales, ce qui le conduisit à de longues années de prison, menèrent un combat d’arrière-garde d’un conservatisme qui ne subsiste probablement plus guère que dans l’esprit de moines-vieillards dans les zones les plus retirées.

 

(7) Voir par exemple : https://www.silpa-mag.com/history/article_41235

 

(8) N’oublions tout de même pas la proclamation royale du 15 mai 1942, œuvre évidemment de Phibun qui proclame l’abolition des titres de noblesse de Chao Phraya (เจ้าพระยา), Phraya (พระยา), Phra (พระ), Luang (หลวง), Khun (ขุน)  à compter de ce jour. Toutefois les personnes qui en étaient titulaires et qui souhaitaient les conserver pour des raisons personnelles devaient obtenir l’autorisation royale qui serait accordée si elle était jugée appropriée. Les membres de leur famille pouvaient les utiliser mais comme prénoms ou nom de famille avec l’autorisation du Ministre de l’intérieur : ประกาศ เรื่อง การยกเลิกบรรดาศักดิ์ ลงวันที่ ๑๕ พฤษภาคม ๒๔๘๕

 

 

En sus de ce souci d’ordre « démocratique », Phibun prit d’autres mesures pour apprendre au monde que son pays était « civilisé : Il interdit en particulier la répugnante mastication de la noix de bétel, ce contre quoi même sa mère aurait protesté et ne fut pas appréciée par beaucoup de Thaïs. Néanmoins, les gouverneurs de province reçurent pour instruction de détruire tous les stocks sauf justification d’un un usage industriel.

D’autres mesures allèrent dans le même sens, traduisant aussi un souci nataliste : Tous les enfants nés le 1er janvier 1943 furent désignés «  enfants de la Grande Asie », avec droit à une éducation gratuite toute leur vie.

Il favorisa les mariages de groupe ont été introduits pour encourager l'habitude du mariage en réduisant le coût et en imposant une taxe punitive aux célibataires.

Il lança d'une campagne officielle pour encourager les maris à respecter leurs femmes : celles-ci ne devaient plus être traitées, selon un dicton usuel comme les pattes arrière d'un éléphant : Le mari est le train avant de l’éléphant, sou épouse, le train arrière (Samipenchangthaonachut, Phanyapenchangthaolang สามีเป็นช้างเท้าหน้า...ภรรยาเป็นช้างเท้าหลัง). Les épouses ne devaient plus être battues ou traitées comme des esclaves. Les maris devaient leur permettre de diriger la maison et les embrasser sur la joue avant de partir travailler.

 

SOURCES

 

En dehors de celles que nous citons en notes ci-dessus :

L’ouvrage de Thongchai Winichakul, professeur à l’Université Thammasat, daté de 1994 « Siam Mapped: A History of the Geo-Body of the Nation »

L’article daté de 2007 de Jacob I. Ricks de l’Université Emery d’Atlanta « National Identity and the Geo-Soul:Spiritually Mapping Siam » contient de nombreuses références

Tous les temples cités ont un sinon plusieurs sites Internet officiels

 

ANNEXES

 

Les principes directeurs énoncés par Phibun  pour le peuple thaï nous donnent de lui une vision que ne reflètent pas toujours les études historiques à son sujet :

Les Thaïlandais aiment la Nation au-dessus de la vie elle-même,

Ils sont d'éminents guerriers,

Ils sont diligents dans l’exercice  de l'agriculture, de l'industrie et du commerce,

Ils aiment bien vivre,

Ils aiment bien s'habiller,

Ils sont un peuple dont la parole correspond aux pensées.

Ils aiment la paix,

Ils respectent le bouddhisme plus que leur vie,

Ils honorent les enfants, les femmes et les personnes âgées,

Ils sont solidaires entre eux et suivent leurs dirigeants,

Ils cultivent des denrées pour leur propre consommation,

Ils sont bons pour leurs amis et terribles pour leurs ennemis,

Ils  sont fidèles et reconnaissants,

Ils accumulent des richesses pour leurs descendants.

 

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 22:09

 

Nous connaissons le rôle important que jouent les nagas (นาค), ces serpents  infernaux dans la religion des peuples bouddhistes. Ils habitent un monde souterrain, gardent les trésors de la nature, sont attachés à l'eau et apportent la prospérité. Le naga a sa forme féminine, ce sont les nakhis (นาคี), le génie des eaux, représentés comme un serpent à tête humaine. Ils peuvent aussi prendre forme humaine, voyager sous terre, nager dans l'eau et voler dans les airs. On leur doit la fertilité du sol et la fécondité des femmes.

 

 

Plusieurs fois, les femmes de cette race, prenant forme humaine, contractèrent des unions avec les fils des hommes. L’un de ces nagas devint même, selon la légende roi du Siam et  voici à quelle occasion. L’histoire est un classique dans le folklore thaï. Elle nous est contée par Monseigneur Pallegoix en particulier (1). Il l’a puisée des Annales des royaumes du nord  (pongsavada mueang nuaพงศาวดาร เมือง เหนือ). Elles sont un abrégé de l’histoire avant la fondation d’Ayutthaya. « Cette première partie est pleine de fables, et présente peu de faits historiques » nous dit-il mais il se complet manifestement à nous narrer ces fables.

 

 

Nous retrouvons l’histoire chez d’autres érudits, Charles Lemire (2) ou l’explorateur Raoul Postel qui en donne une version cambodgienne plus ou moins similaire (3). Cette légende a connu  de nombreuses adaptations modernes, l'une des plus connues est une pièce de théâtre de 1917 du roi Vajiravudh (Rama VI) dont nous connaissons les goûts et les talents littéraires.

 

 

Elle est l’histoire de Phra Ruang (พระร่วง), figure légendaire de l'histoire thaïe et fondateur du premier royaume thaï qui a libéré le peuple du joug de l'ancien empire khmer et ce bien avant que ne commence l’histoire officielle qui débute avec Si Inthrathit (ศรีอินทราทิตย์) qui régna sur le royaume de Sukhothai entre 1238 et 1270,

 

 

fondateur de la dynastie qui porte le nom de Phra Ruang au sein de laquelle nous trouvons en troisième position Rama Khamhaeng (รามคำแหง), inventeur de l’écriture thaïe.  Cette légende est considérée avec une condescendance par les érudits (4). C’est pourtant lui qui a donné son nom à la dynastie (ราชวงศ์พระร่วง - ratchawong Phra Ruang

 

 

La légende commence à l’époque de Bouddha. Il était à prendre son repas, près du village sur l’emplacement duquel fut construite plus tard, la ville de Haripunchai (หริภุญชัย) l’actuelle Lamphun (ลำพูน). 

 

 

Cependant, le saint homme ne pouvait trouver d’eau pour faire ses ablutions et se désaltérer, un naga vint lui en apporter. D’autres sources affirment que sur l’ordre de ce reptile, l’eau jaillit aux pieds de Bouddha. C'est pourquoi il lui prédit, qu'en récompense de cette charitable action, au bout de mille ans, il établirait un empire qui embrasserait toute la contrée arrosée par la rivière qu'il venait de faire jaillir, et que les rois des pays voisins lui rendraient hommage, et que jamais l’eau ne manquerait dans les limites de son royaume. Il le posséderait comme prince indépendant, ne reconnaissant la suprématie de personne. Le feu et l’eau constituent une aumône aussi efficace que les autres, lorsqu’ils sont donnés avec cette grâce qui découle des services rendus. Au nombre des avantages promis par Bouddha, au reptile charitable se trouvait celui de recevoir les hommages de tous les princes des régions transgangétiques.

 

 

Environ neuf siècles et demi plus tard, régnait à Haripunchai dans le pays de Sayam ou Siam, un roi d’une grande piété nommé Phraya-Aphayakha-Munirat ou plus simplement Aphayakha-Muni. Fidèle observateur de tous les préceptes de la religion bouddhiste, il se retirait de temps à autre, sur une montagne très élevée pour y faire ses méditations et mener la vie d’un anachorète. Une reine des nagas, Nang, avait l’habitude de se rendre au même endroit pour s’y divertir ou pour y accomplir des actes de dévotion. Attirée par la renommée du prince siamois, elle passa trois jours et trois nuits en sa compagnie et eut commerce avec lui.

 

 

Avant de reprendre le chemin de ses états et de se séparer de son amante, Aphayakha-Muni donna à cette dernière son manteau royal richement orné et un anneau précieux. Cependant la princesse des nagas se retrouva enceinte dans son royaume souterrain. Elle pensa bien que son fils ne naîtrait point d’un œuf, ainsi que cela a lieu d’ordinaire chez les nagas, mais qu’elle allait donner le jour à un être vivant. Un sentiment de pudeur lui fit craindre que son aventure ne se trouvât divulguée parmi ses sujets, et elle se rendit de nouveau sur la montagne. L’enfant vint au jour dans l’ermitage même où elle avait rencontré le monarque siamois. La mère le revêtit du riche costume laissé par celui-ci, plaça l’anneau à son doigt, puis regagna son palais sous terre. Un chasseur qui passait non loin de là, entendit les cris poussés par le nourrisson.

 

 

Il l’emporta chez lui, ainsi que les objets destinés à le faire  reconnaître, puis, il le confia à sa femme, lui recommandant de le nourrir comme son propre fils. Le jeune prince fut élevé dans la pratique de toutes les vertus commandées par la loi. Quelque temps après, il arriva que le roi Aphayakha fit expédier à ses ministres et à sa noblesse, l’ordre de lui élever un palais. Par toute l’étendue du royaume, le peuple siamois se trouva mis en réquisition. Chaque maison fut conviée à fournir son contingent de travailleurs corvéables. Le chasseur, lui aussi, se trouva appelé. Il prit son fils adoptif avec lui, et comme il faisait une chaleur accablante, le jeune homme fut placé à l’ombre, dans l’intérieur même du palais. Cependant l’édifice se mit à trembler, le dôme s’inclina comme pour rendre hommage au fils de la nakhi et l’ombre du palais, elle-même, paraissait voltiger. Le palais semblait avoir reconnu son futur maître légitime. Informé de ce prodige, le roi demanda au chasseur, quel était le père de l’enfant trouvé au milieu de la forêt qu’il avait élevé comme son fils. Puis, sur la demande du monarque, il lui remit les objets déposés auprès du jeune enfant. Le roi, éclairé sur sa question de paternité, retint l’enfant après avoir fait donner une récompense au chasseur. Le fils de la naga reçut alors le nom de Arunnarat et Aphayakha le fit élever avec un autre de ses enfants.

 

 

 

Ce jeune prince si miraculeusement reconnu avait vu le jour en l’an 950 de l’ère Bouddhiste,  soit au quatrième siècle de notre ère. Il n’était autre qu’une incarnation du serpent charitable dont Bouddha avait prophétisé la gloire future.  Son père qui l’aimait beaucoup lui donna pour épouse la reine de Satchanalai (ศรีสัชนาลัย). Elle était  la dernière de sa lignée et son mari devint ainsi gouverneur ou plutôt prince feudataire du pays en question. C’est alors que son père lui donné le nom de Phra Ruang ou Phraya-Luang dont Monseigneur Pallegoix nous donne deux traductions possibles, il s’agit de thaï archaïque « l’auguste prince » mais aussi « le moine serpent » L’histoire même du personnage prouve à quel point cette dénomination lui convenait.

 

 

On lui attribue la fondation d’un grand nombre de pagodes et de temples. On lui doit notamment un édifice religieux construit à Satchanalai, en un endroit où jadis avaient été déposées des reliques de Bouddha.

 

 

En ce temps-là, l’état de Sayam (ce qui signifierait « peuples bruns ») se trouvait sous la domination du roi du Cambodge et lui payait tribut. Phra Ruang alla en personne, présenter ses hommages et porter des présents au monarque cambodgien. Les cadeaux étaient splendides : Boîtes, corbeilles, plateaux en or  massif  aux délicates sculptures, ceintures, bijoux enrichis de pierreries, langouti de soie, vêtements richement brodés soulevèrent l’admiration de tous. L'offre de deux éléphants blancs accrut encore l'enthousiasme général. Mais ce qui attira principalement les regards du roi cambodgien et des mandarins de sa cour fut un panier rempli d'eau lustrale, laquelle ne coulait point par les fentes. Les Siamois devaient en effet fournir de l'eau à la capitale khmère à titre de taxe, une eau sacrée puisée dans un lac non loin de Lopburi. En effet, les cérémonies khmères exigeaient l'emploi d'eaux sacrées provenant de toutes les parties de l'empire. Phra Ruang avait utilisé ses pouvoirs pour rendre les paniers en bambou imperméables afin qu'ils puissent être utilisés pour transporter l'eau au lieu de lourds pots en argile. Tous les trois ans en effet le tribut d'eau, contenu dans de grandes jarres en terre cuite, était acheminé par chariots tirés par des bœufs. Bien évidemment des jarres se brisaient en cours de route ce qui obligeait les tributaires à faire un second voire un troisième voyage pour honorer les demandes du souverain.


Surpris de ce prodige extraordinaire, le roi consulta du regard ses prêtres mais ceux-ci tinrent leurs yeux obstinément baissés, n'ayant trouvé aucune explication d'une telle merveille.

 

Le soir, la reine dit à son époux : « Sire, avez-vous donc oublié que l'aïeul de Phra-Ruang fit à votre aïeul don d'une épée à poignée d'ivoire et d'or, ce glaive étincelant indiquait aux rois khmers qu'ils eussent à se garder des princes Siamois. Aujourd'hui, votre vassal relève la tête ; ses présents ne sont qu'un prétexte. Il veut étudier par lui-même les dispositions de vos sujets et les ressources de vos états, Par bonheur, le Ciel a daigné vous avertir par un nouveau prodige : il vous fait entendre que, si vous laissez vivre cet homme, il ne tardera pas à vous surpasser en mérite et en vertu ». 

 

Au point du jour, les soldats du roi  entourèrent traîtreusement le monarque siamois, mirent à mort son escorte, puis, l'ayant chargé de chaînes, le traînèrent au palais ou le roi ordonna qu'on lui  tranchât la tête.

 

Mais, au moment où les gardes allaient exécuter cet ordre, Phra Ruang, qui appartenait par sa mère à la race des nagas, disparut tout à coup dans les entrailles de la terre qui s'entrouvrît. Et une voix terrible retentit dans la salle : « O roi, parce que tu as été avide, parce que tu n'as pas redouté le mensonge,  parce que ton âme s'est montrée aveugle pour le crime et que tu as insulté au vœu sacré de tes ancêtres, le Roi des Anges te condamne ! Les chiens et les vautours dévoreront implacablement tes chairs ! ».

 

 

A partir de cette heure fatale, l'étoile du Cambodge s'obscurcit. Quelques jours après, Phra Ruang, de retour dans sa capitale, déclara la guerre au roi cambodgien. Depuis lors, non  seulement le Siam ne paya plus de tribut, mais encore il contraignit le Cambodge à reconnaître son indépendance et à lui payer tribut.

 

C'est alors en effet que le Siam s'affranchit de la domination cambodgienne et se constitua en pays libre. Les Siamois victorieux commencèrent à prendre le titre de Thaïs, c’est-à-dire « libres ». Phra Ruang inventa ensuite l’alphabet thaï pour ne plus avoir à utiliser les caractères cambodgiens qu’il modifia dans la forme, ou l’antique écriture tham (ธรรม) des livres bouddhistes qui ne fut plus utilisée que pour les ouvrages religieux. Il aurait donc précédé Rama Khamhaeng de plusieurs siècles !

 

 

Il est de cette libération une version différente : Grâce à sa connaissance approfondie des textes sacrés  Phra Ruang avait rendu son corps invulnérable et acquis le pouvoir de donner la vie ou la mort par de simples paroles, en sorte que ce qu’il commandait devait nécessairement avoir lieu. Le roi Cambodgien le considérant comme un rebelle qui refusait le tribut d’une certaine quantité d’eau qui lui était due. Il envoya alors contre son vassal insoumis l’un des seigneurs de sa cour qui creusa une galerie souterraine allant du Cambodge qui jusqu’au Siam, débouchant dans le couvent oú Phra Ruang s’était retiré après avoir été ordonné moine pour y placer une sorte de poudre explosive. A peine l’émissaire sortant de sa cachette se fut-il présenté aux regards du prince Siamois que celui-ci, d’un seul mot, le changea en pierre ainsi que les troupes qui l’accompagnaient, que l’on reconnaît dans les « pierres levées » de Sukhothai ! C’est l’explication qui a le mérite du pittoresque de l’origine qui reste mystérieuse  des bornes sacrées que l’on retrouve essentiellement dans la Lanna (nord-ouest) et l’Isan (nord-est) dont on ne sait si elles sont des mégalithes pré-bouddhistes. Nous leur avons consacré un article ignorant alors cette interprétation probablement fantaisiste (5). Restons-en là !

 

 

 

 

LA MIGRATION DU MYTHE CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

 

Cette légende par contre a été analysée par des érudits, le premier fut l’abbé Brasseur de Bourbourg en 1857 (6) 

 

 

et par le comte Hyacinthe de Charencey en 1871, ethnologue et linguiste   qui connaissait à peu près toutes les langues de la création (7).

 

 

L’abbé pour sa part connaissait parfaitement (ignorants que nous sommes !) le quiché, le cackchiquèle, le tzendalc, le maya, le nahualt et avait vécu pendant plus de 15 ans en Amérique centrale. Il put y découvrir, déchiffrer et traduire des manuscrits qui avaient échappé à la rage destructrice des Espagnols.

 

 

L’histoire primitive de l’Amérique centrale avant la découverte de Christophe Colomb est attachée au personnage légendaire de Votan (autre nom de Quetzalcoatl) sur lequel nous devons une étude à cet autre érudit que fut Léon de Rosny (8). Votan était le dieu-serpent des Aztèques. Personnage évidemment mythique et fils d’une serpente, il arriva en Amérique centrale venant on ne sait d’où, on ne sait quand (9).

 

Ne nous penchons par sur le mythe de Votan qui excède le cadre de ce blog. Nos érudits trouvent la trace du mythe de Phra Ruang en terre de Nouvelle Espagne par des coïncidences certes troublantes mais sans  en déterminer la filiation.

 

 

Il est au moins actuellement une certitude, c’est que ces civilisations amérindiennes  n’étaient pas d’origine autochtone mais incontestablement d’origine asiatique. Il suffit de regarder les portraits de ces amérindiens pour se convaincre que ce ne sont ni des Bantous ni des Caucasiens !

 

 

Venus d’Asie quand ? Nul ne le sait. Comment ? Probablement par voie de terre via le détroit de Béring (10).  Ce qui est devenu une certitude avec les analyses ADN effectuées par des généticiens américains au début de ce siècle n’était à l’époque de l’abbé Brasseur de Bourbourg et du comte Hyacinthe de Charencey qu’une hypothèse hardie mais séduisante. Elle valut au premier quelques sarcasmes (11).

 

Nous savons en tous cas que les Chinois avaient ou auraient découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb mais mille ans après l’existence de Phra Ruang , ce ne sont donc pas eux qui ont importé de mythe (12).

 

 

Y-a-t-il une communauté d’origine du mythe ? Votan et Phra Ruang sont tous deux considérés comme des sortes de demi-dieux bienfaisants, de véritables civilisateurs et des réformateurs. Tous deux sont donnés comme appartenant à la race des serpents et ce qui est plus significatif encore, c’est en cette qualité qu’ils peuvent pénétrer dans les entrailles de la terre même si nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles Votan se rattache à la race des reptiles. Ce culte du serpent n’a probablement pas été de toutes pièces, enseigné aux Américains par des colons d’origine Asiatique. Il faut évidemment faire sa part aux tendances naturelles de l’esprit humain.

 

Doit-on s’étonner de retrouver ainsi une légende égarée au fond du Siam ancien jusqu’en Amérique ?  Les découvertes utiles ont parfois bien de la peine à faire leur chemin, elles rencontrent souvent sur leur route d’insurmontables obstacles, mais rien en revanche n’est plus contagieux qu’un conte de nourrice qui finit toujours par se répandre au loin, en dépit des différences de langue, de race, de climat. Les symboles et les mythes voyagent plus vite que les inventions

 

Notons enfin que ce mythe du serpent, en dehors de son interprétation  freudienne se retrouve en d’autres lieux : pour ne parler que de l’Europe, le serpent souterrain des Celtes et des Gaulois

 

 

ou la Vouivre, selon les régions tantôt femme-serpent tantôt femme dragon.

 

 

NOTES

 

(1) « Histoire du royaume thaï ou Siam », volume 2, pages 58 s.

(2) « Exposé chronologique des relations du Cambodge avec le Siam, l’Annam et la France », 1879.

(3) « Sur les bords du Mékong », 1884.

(4) « THE ORIGINS OF THE SUKHODAYA DYNASTY » par Georges Coédès dans un article du Journal de la Siam Society de 1921, volume 14-1.

(5)  A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

(6) « Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale,, durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes  - Tome premier, comprenant les temps héroïques et l'histoire de l'empire des Toltèques ». L’ouvrage a été réédité en 2010

(7) « LE MYTHE DE VOTAN - ÉTUDE SUR LES ORIGINES ASIATIQUES DE LÀ CIVILISATION AMÉRICAINE ». L’ouvrage a été réédité en 2014.

(8)  « Le Mythe de Quetzalcoatl » 1888.

(9) Voir l’article de l’abbé Domenech (« L’Amérique avant sa découverte » dans la Revue de Léon de Rosny « Revue orientale et américaine » en 1860.

(10) En mars 2006, Karl Bushby et l'aventurier français Dimitri Kieffer ont franchi le détroit à pied. Ils ont traversé une section gelée de 90 kilomètres de long en 15 jours. Pendant la dernière ère glaciaire, le niveau de la mer était suffisamment bas pour permettre le passage à pied entre l'Asie et l'Amérique du Nord à l'emplacement de l'actuel détroit. Cette voie aurait été empruntée par les premiers hommes ayant peuplé  le continent américain. Il y a entre 12 000 et 30 000 ans ?

 

 

(11) Voir l’article de l’historien, géographe et ethnologue Ernest Desjardins  dans la « Revue de l'instruction publique en France et dans les pays étrangers » du 11 février 1858.

(12) L'hypothèse de la circumnavigation chinoise fut soutenue en 2002 par un auteur britannique Gavin Menzies, marin de formation mais non historien. Selon lui, en 1421 sous le règne de l'empereur chinois Ming Yongle, la flotte de l'amiral Zheng He, un eunuque musulman, aurait contourné le sud du continent africain pour remonter l'Atlantique jusqu'aux Antilles. Une autre partie de l'expédition aurait franchi le détroit de Magellan pour explorer la côte ouest de l'Amérique et une troisième aurait navigué dans les eaux froides de l'Antarctique. Son ouvrage « Who discovered America » a été traduit en français en 2007 sous le titre « 1421, l'année où la Chine a découvert l'Amérique ». Il fit l’objet de critiques virulentes. S’il ne semble pas y avoir de traces concrètes de cette découverte, il ne faut pas oublier – et c’est une certitude – que bien  avant lui les Vikings avaient mis les pieds en Amérique

 

 

 

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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 22:44

 

Le projet du « canal de Kra » tire son nom de l'isthme de Kra, (คอกคอดกระ) la partie la plus étroite de la péninsule malaise. La largeur est en effet de 60 km environ depuis Langsuan (ลังสวน) sur les rives du golfe de Siam jusqu’à Ranong (ระนอง) face à l’extrême sud de la Birmanie d’aujourd’hui. De tous temps, ce fut un point de passage pour les marchandises venues des Indes allant vers la Chine : les navires trouvaient un abri idéal et toujours aujourd’hui à l’embouchure de la rivière kraburi (กระบุรี) qui fait frontière entre la Birmanie et la Thaïlande (1).

 

Les marchandises suivaient alors la voie terrestre en empruntant probablement une route qui correspond partiellement à l’actuelle 4006 ...

 

 

 

 

 

.. pour rejoindre le site de Khaosamkaeo (เขาสามแก้ว) qui se trouve à proximité immédiate de Chumpon (ชุมพร),

 

 

 

 

....aujourd’hui à l’intérieur des terres, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Langsuan, où les fouilles conduites sous la direction de Mlle Bellina ont démontré la présence d’un important trafic commercial avec les Indes (2).

 

 

 

La baie de Chumpon est en effet beaucoup plus apte à abriter les navires que les rives sableuses de Langsuan.

 

Il est probable que les navires repartaient de là pour rejoindre le port d’Oc-éo.

 

 

 

 

C’est en effet le nom donné par l'archéologue français Louis Malleret à une ville découverte dans les années 1940 au sud de la province vietnamienne d’An Giang, située un peu au sud du delta du Mékong . Elle aurait été la ville portuaire la plus importante du royaume du Fou-nan et aurait existé entre le 1er et le VIIe siècle. 

 

 

 

Le passage des Romains y est attesté par la découverte de nombreuses monnaies, notamment une médaille d'Antonin-le-pieux qui mourut en 161 après J.C. Nous leur avons consacré un article (3).

 

 

 

L’isthme est étroit, certes, mais il constitue une barrière contre la navigation.  Il se révélerait le site le plus approprié pour creuser un canal reliant le golfe de Thaïlande à l'océan Indien pour contourner le détroit de Malacca ; ce projet raccourcirait la route maritime entre l’Inde et l’océan pacifique de 700 miles nautiques (i.e. environ 1.300 km) en évitant le passage par le détroit de Malacca qui est à l’heure actuelle l'un des points d'étranglement stratégiques les plus importants au monde pour la navigation.

 

 

 

Plus de 200 navires marchands y transitent chaque jour, dont les pétroliers qui répondent à la demande croissante de la Chine en pétrole importé et les gigantesques porte- containers. Le plus gros pétrolier au monde mesure 380 mètres de long sur 58 de large. Les plus grands porte–containeurs en font 400 sur 60 de large.

 

 

 

 

Les embouteillages y sont fréquents, ce sont ces difficultés similaires qui ont conduit l’Egypte à engager en 2015 des travaux pharaoniques pour élargir, approfondir et partiellement dédoubler son canal puisque jusque-là la navigation selon la taille de l’embarcation devait se faire à sens unique !

 

 

 

 

Le canal de Panama pour sa part a également été dédoublé et élargi après neuf ans de travaux terminés en 2016.

 

 

 

Si le creusement d’un canal pose toute une série de problèmes, techniques, notamment, sans parler des problèmes financiers, son histoire ou plutôt l’histoire de ce rêve, est ancienne (4).

 

 

 

 

Les premiers projets

 

Sous le règne de Naraï

 

Tous s'accordent à en attribuer l’idée au Roi Naraï qui en aurait demandé en 1677 l’étude à un ingénieur français, M. De La Mar. Celui-ci aurait trouvé la possibilité de creuser le canal à travers l'isthme de  Kra  depuis  Songkla  au sud du pays jusqu’à Tavoy (aujourd’hui Dawei) en Birmanie.

 

 

 

Idée singulière, puisque ce trajet ahurissant aurait traversé la péninsule du sud au nord jusqu’à Tavoy qui est à environ 400 km au nord de Ranong au lieu de la faire d’est en ouest ; mais on peut penser qu'il s'agit de toute évidence d'une erreur de plume. Ce projet partait de Songkhla (สงขลา) ou plus probablement encore de la rive ouest du grand lac de Songkhla (ทะเลสาบสงขลา) parfaitement navigable pour rejoindre la côte ouest en un endroit indéterminé, probablement le plus proche c’est-à-dire l’estuaire de Thungwa (ทุ่งว้า) qui sert toujours de port de pêche et d'abri pour les bateaux qui partent vers les îles. Il n’y a sur cette côte aucun lieu dont le nom se rapproche de près ou de loin à Tavoy. (5).

 

 

Il y a 100 km à vol d'oiseau de Songkla à Thungwa mais de la rive du lac de Songkla à l’entrée de l’estuaire de Thungwa  il n’y en a  que 70 avec peut-être un peu moins d’obstacles montagneux que dans les projets de la partie nord de l'isthme. Il est à noter que c'est  ce trajet que privilégient les projets modernes.

 

 

 

 

La France y aurait évidemment trouvé des avantages incontestables en faisant échapper son commerce aux contrôles des pays qui dominaient le détroit de Malacca.

 

La rupture des relations franco-siamoises après la mort de Naraï fit avorter le projet pour autant qu’il ait réellement existé. Les relations du Siam avec non seulement la France mais l’Occident seront rompues pendant un siècle.

 

 

Sous le règne de Rama Ier

 

En 1793, toujours selon nos différents auteurs, sous le règne du Roi Rama Ier, l’idée fut reprise par un frère du Roi qui y voyait un moyen rapide d'envoyer des troupes depuis Bangkok pour défendre les rives de la mer d'Andaman contre les Birmans .  C’était en tous cas la première fois qu’un argument de défense nationale était invoqué en faveur du projet (6). Mais la menace birmane devint moins présente après l’invasion du pays par la Chine en 1766. Le projet fut donc oublié jusque sous le règne de Rama IV.

 

 

Sous le règne de Rama IV

 

Les Anglais auraient obtenu de lui l’autorisation de creuser un canal depuis Ranong jusqu’à Chumpon considéré comme « le plus court chemin » par deux experts anglais, les capitaines A. Fraser et J.G Furlong dont les investigations se déroulèrent en 1863. Ce ne sont ni des géomètres ni des géographes mais des militaires, et le trajet qu’ils proposent est loin d’être le plus court,  depuis Chumpon  (à 60 kilomètres au nord de Langsuan) jusqu’à Ranong au sud-ouest, il y a 85 kilomètres à vol d’oiseau.

 

Les fouilles initiales auraient commencé mais auraient cessé lorsque les ingénieurs anglais s’aperçurent -un peu tard- qu’il existe à cette hauteur une chaine montagneuse dont les sommets culminent entre 800 et 1.500 mètres (7). Le colonel Anglais Bagges qui effectuait des investigations similaires en 1868 constata d’ailleurs que les deux capitaines s’étaient grossièrement trompés en attribuant à la chaine montagneuse une altitude totalement fantaisiste.

 

D’autres projets anglais (l’ingénieur Tremenheere, l’ingénieur Schomberg) ne pouvaient être raisonnablement retenus pour de simples raisons de bon sens, puisqu’ils se proposaient tout simplement, de percer la chaine montagneuse. Il y en a eu d’autres dont nous vous faisons grâce, querelles d’experts, le suivant dénigrant le précédant et étant dénigré par le suivant à son tour.

 

 

 

 

Les autorités anglaises étaient d’autant moins enclines à se lancer dans des travaux gigantesques qu’elles étaient devenues à cette heure totalement maitresse du détroit de Malacca.

 

 

 

En 1866, C’était au tour de la France de demander au Roi Rama IV l’autorisation de procéder aux travaux. Immense avantage pour elle évidemment pour rejoindre ses colonies d’Indochine ! Celui-ci refuse, le projet aurait porté une atteinte grave aux intérêts britanniques alors qu’il jouait de ses relations avec les Britanniques pour s’opposer aux ambitions françaises.

 

Sous le règne de Rama V

 

La donne va changer sous le règne de Rama V, monté sur le trône en 1868. A cette date, Ferdinand de Lesseps, fort du soutien de l’épargne publique, de celui de Napoléon III, malgré les obstacles techniques et la malveillance des autorités turques, égyptiennes et anglaises a réussi et terminé ce qui fut probablement le plus grand chantier du XIXème siècle, le Canal de Suez, inauguré en 1869.

 

 

 

 

La gloire des ingénieurs français est à son apogée. Le roi ne peut l’ignorer. La France reprend alors son projet, et aurait envoyé en 1881 Ferdinand de Lesseps, fort de son prestige, auprès du Roi Rama V . Après visite attentive des lieux, Lesseps aurait trouvé le projet parfaitement faisable mais il a alors d’autres soucis avec son canal de Panama dont les travaux ont commencé l’année précédente.

 

 

Le projet était-il techniquement réalisable ?

 

Il semble bien que oui. Le canal du midi fut creusé, 

 

 

 

 

le canal de Suez aussi

 

 

 

 

ainsi que celui de Corinthe

 

 

 

et celui de Panama et malgré les difficultés techniques que l’on sait, ils finirent par voir le jour.

 

 

 

Deux ingénieurs français paraissent avoir proposé des projets techniquement réalisables; toutefois leurs conclusions, différentes mais non contradictoires, dépassent largement nos compétences. Ils auraient utilisé en tous cas tous deux, autant que faire se peut, les cours d’eau déjà existant des deux côtés de l’Isthme et par quelques contours, auraient ainsi évité d’avoir à percer les montagnes. Les navires peuvent en effet remonter l'estuaire de la rivière kraburi (กระบุรี) sur une bonne quinzaine de kilomètres.

 

Léon Dru a de nombreuses références techniques, en France, en Algérie et en Russie (8). Le trajet qu’il préconise sur 109 kilomètres (Suez en a 165, Panama 73) est chiffré entre 80 et 100 millions de francs, beaucoup moins que Suez, 225 millions de francs. Si nous pouvons estimer un franc de 1860 à 3 euros de 2014, nous arriverions à un résultat de 300 millions d’euros mais cette comparaison est hasardeuse.

 

 

Et Charles Deloncle, qui aurait accompagné Lesseps lors de son voyage de 1881, avait un projet qui fut assorti de commentaires extrêmement flatteurs dans le « Bulletin de la société royale Belge de géographie » (9).

 

Mais à les en croire tous deux, et nous les croyons aveuglément, ces travaux auraient été une bagatelle par rapport à ceux réalisés par le titan de Suez !

 

 

 

Le projet était-il rentable ?

 

Voilà bien une question à laquelle il est difficile de répondre  sauf à raisonner par analogie, ce qui n’est pas forcément la meilleure forme de raisonnement. Le Canal de Suez qui a coûté 225 millions de francs a fait les délices des actionnaires d’origine (10).

 

 

 

 

Depuis sa nationalisation en 1956,  en 2014, avant les travaux, celui-ci rapportait 5 milliards de dollars par an. Après les travaux, le gouvernement égyptien annoncé qu’il attendait un profit annuel de 13,2 milliards de dollars en 2023  après qu’il en rapporte en moyenne 5,5 milliards. 

 

Le coût du péage varie de 500 dollars pour un voilier de plaisance à 70.000 dollars pour un cargo de taille moyenne et 500.000 dollars pour un énorme porte-container, lesquels transportent en général une cargaison « pesant » un bon milliard de dollars. Le passage du porte-avion Clémenceau a été facturé 200.000 dollars (11).

 

 

 

 

A Panama, largement amorti bien que ce fut un énorme gouffre financier, un voilier de plaisance paye 600 dollars, un bateau de marchandises moyen paye 30.000 dollars et le passage du Queen Mary II  fut taxé à 220.000 dollars. Même les fantaisistes qui le suivent à la nage sont taxés à leur poids, quelques dizaines de dollars.

 

 

 

 

Il ne faut toutefois pas perdre de vue l’aspect financier et les surprises qu’il réserve : Pour le canal du midi, le budget initial passa de 7 à  18 millions de livres. Il en fut de même pour le Canal de Corinthe qui pourtant mesure moins de 7 kilomètres. Pour la rénovation du Canal de Suez, les prévisions de 4 milliards de dollars montèrent jusqu’à 8. Pour le nouveau Canal de Panama, de 3,1 milliers de dollars, on atteint 6. Il y a là de quoi faire réfléchir les investisseurs potentiels et par ailleurs s’interroger sur les compétences des ingénieurs.

 

 

Il est bien évident qu’à plus ou moins long terme un tel projet aurait donc  pu être rentabilisé... s’il n’y avait actuellement un énorme problème du à la construction de navires de haute mer de plus en plus gigantesques. C’est un calcul économique effectué par les armateurs : payer 500.000 dollars pour le passage à Suez ou en payer la moitié moins en choisissant la route du Cap de Bonne-Espérance. Que valent ces chiffres ?

 

En tous cas il est certain que l’on a assisté ces toutes dernières années à d’incontestables bouderies du canal par les armateurs européens. Mais ce ne sont pas ces questions de profit qui ont motivé le refus royal.

 

 

 

Le refus royal.

 

Rama V ne raisonnait pas en termes de rentabilité, descendant d’une dynastie de bâtisseurs et bâtisseur lui-même,  et il n’était probablement pas hostile au principe du projet mais encore faudrait-il pouvoir vérifier sur des sources siamoises. Il a surtout à cette date de bien plus graves soucis : le danger le plus pressant pour son pays, ce sont les Français. Ils sont maîtres de la Cochinchine, du Laos et du Cambodge et au « parti colonial », on considère que la carte de l’Indochine française serait fort belle si le Siam s’y trouvait inclus.

 

 

 

 

Pourquoi Rama V l’a-t-il refusé ?

 

Il y a une raison primordiale et d’évidence : Il doit respecter ses accords secrets passés avec l’Angleterre !

 

Le percement du canal aurait de toute évidence anéanti la prééminence maritime de Singapour, colonie anglaise, alors que le Roi a besoin des Anglais pour faire face aux tentatives hégémoniques de la France. Les Anglais ont donc pris leurs précautions et ont tout fait pour que le canal ne soit construit, s’il devait l’être, par aucune autre puissance que l’Angleterre. Ces dispositions résultent des accords secrets passés avec les Britanniques : L’article Ier du traité anglo-siamois du 31 mai 1896 réitéré le 6 avril 1897 précise « Le roi de Siam s’engage à ne céder ou aliéner à aucune autre puissance aucune de ses droits sur quelque partie que ce soit de ses territoires ou îles situés au sud du Muong Bang Tapan » (en réalité Ban Sapan, à 150 km au nord de Langsuan). « Le roi de Siam s’engage à ne pas concéder, céder ou affermer de privilège ni d’avantage spécial, dans les limites susmentionnées, au gouvernement ou aux sujets d’une tierce puissance sans le consentement préalable écrit du gouvernement britannique ».

 

Ces dispositions formelles ne sont toutefois que la concrétisation de nombreuses correspondances échangées entre les Siamois et les Britanniques depuis 1893.

 

Elles seront réitérées dans le traité du 10 mars 1909 par lequel le Siam cédait à la Grande-Bretagne les états malais de Kelantan, Kedah, Trengganu et Perak. Le Siam n’avait donc aucune autre porte de sortie que de procéder lui-même au percement de l’Isthme ce dont il n’avait probablement pas les moyens financiers.

 

Elles le furent encore à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors du traité de paix anglo–siamois signé à Singapour le er janvier 1946 : « Le Siam s’engage à ne pas percer l’isthme de Kra sans l’accord de la Grande-Bretagne ». Cette disposition ne fut révoquée qu’en 1954 (13).

 

 

Il y a une autre raison d’évidence qui n’a probablement fait que conforter la décision royale : l’existence du canal reviendrait tout simplement à couper le pays en deux. La construction du canal de Panama a entraîné directement ou non la constitution de la république de Panama, création américaine qui n’avait aucune justification historique, au détriment de la Colombie. C’est à partir des environs de Chumpon que l’on voit dans les villages de moins en moins de Chedis et de plus en plus de minaret, avant même de rejoindre les provinces du sud majoritairement mahométanes. C’est là que commence le sud musulman que le canal isolerait physiquement… Une barrière liquide de 58 mètres de large et 8 mètres de profondeur selon le seul projet de Dru.

 

 

 

La nouvelle donne

 

N’épiloguons pas sur la suite, de nombreuses tentatives ont été menés notamment dans les années 1970-1990 contre lesquelles on évoque le plus souvent la crainte de voir isoler physiquement tous les districts à majorité musulmane, et ce d'autant que les projets les plus récents reprennent le trajet du plein sud (celui de Del Mar) mais sur une largeur d'emprise de 400 mètres.

 

La situation politique de la Thaïlande à ce jour ne paraît pas favorable à la réalisation de ce projet ! Bien au contraire, ses experts examineraient des alternatives de transport terrestre contre un canal projeté de 97 km de long traversant l'isthme de Kra, anéantissant les espoirs de la Chine qui souhaitait une alternative stratégique et économique au détroit de Malacca. Serait envisagé en effet la construction de deux ports en eau profonde, un de chaque côté de l'isthme, reliés par route et par rail.

 

C’est la solution qui existait du temps d’Antonin le Pieux !

 

 

 

 

Ce choix pourrait réduire d'environ deux à trois jours le trajet en mer du voyage entre l'Asie de l'Est et le golfe du Bengale, il ne fournirait pas de raccourci pour les navires militaires ou les pétroliers et porte-containeurs géants mais à tout le moins désengorgerait Malacca. « Utiliser une route alternative à travers la Thaïlande réduirait le temps d'expédition de plus de deux jours, ce qui est très précieux pour les entreprises » a déclaré le ministre des Transports Saksiam Chidchob dans une interview accordée à Bloomberg (14).

 

 

 

 

Sans précisions chiffrées disponibles, les travaux se limiteraient donc à l’aménagement  du port de Ranong sur la côte ouest

 

 

 

 

.....et de celui de Chumphon sur la côte est,

 

 

 

 

à un élargissement du réseau routier déjà existant, à la construction d’une voie ferrée et éventuellement d’un oléoduc traversant la péninsule.

 

Cette solution s’oppose à la vulnérabilité stratégique d’un canal qui couperait en deux une Thaïlande en isolant les provinces du sud en proie à une agitation séparatiste qui mijote depuis des dizaines d’années. Le Roi Rama IX y a toujours été hostile. Par ailleurs une participation étroite de la Chine au financement constituerait une intervention étrangère dans les affaires intérieures du pays. Si le Colonel Nasser a pu se débarrasser non sans mal et au prix d’une guerre même perdue mais gagnée diplomatiquement du poids anglo-français en nationalisant brutalement le Canal, comment la Thaïlande résisterait-elle au poids du pays le plus puissant économiquement et militairement de la région ? Le financement de l’extension du Canal de Panama s’est fait au vu d’un référendum et a été effectué essentiellement par l’épargne de sa population hors intervention américaine, On peut penser que l’appel à l’épargne des Thaïs ne recevrait pas un accueil favorable quand l’on voit les réactions hostiles suscitées par le projet  abandonné d’achat pour 724 millions de dollars de deux sous-marins à la Chine à une époque où l’économie du pays est durement touchée par les conséquences de la pandémie mondiale.

 

On peut donc encore reprendre le mot de Mimpi Yang Tidak Kesampaina : Quatre siècles plus tard, le rêve est toujours insaisissable (the elusive dream) (4).

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir « Échanges préhistoriques et métissage culturel entre l’est de l’océan indien et la mer de Chine » Bérénice Bellina, 4ème Congrès du Réseau Asie & Pacifique à 14-16 sept. 2011, Paris.

 

(2) « Le port protohistorique de Khao Sam Kaeo en Thaïlande péninsulaire » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient ». Tome 89, 2002. pp. 329-343. Voir le site du musée national de Chumpon :

http://www.nationalmuseums.finearts.go.th/thaimuseum_

eng/chumphon/history.htm

Le site a été largement dégagé par le typhon «  Gay » (sic) de novembre 1989 qui a ravagé la région en tuant malheureusement plus de 800 personnes. Un événement que passent soigneusement sous silence les guides qui vantent les charmes touristiques  de Chumpon !

 

 

(3) Voir Louis Malleret « Les fouilles d'Oc-èo (1944). Rapport préliminaire » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » Tome 45 N°1, 1951. pp. 75-88. « La glyptique d'Oc-èo » In «  Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres » 93e année, N. 1, 1949. pp. 82-85. «  Aperçu de la glyptique d'Oc-èo » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » Tome 44 N°1, 1951. pp. 189-200.

 

Paul Lévy « Fouilles d'époque romaine faites aux Indes françaises et en Indochine à Virapatnam et à Oc-Eo » In  « Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres », 90e année, N. 2, 1946. pp. 227-229.

 

Notre article A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a189-des-commercants-romains-sont-ils-venus-au-siam-au-debut-de-notre-ere.html

 

(4) Voir en particulier : 

« The Kra Canal and thai security » par Amonthep Thongsin, (Lieutenant de la marine royale thaïe), Thèse publiée sous l’égide de la «  NAVAL POSTGRADUATE SCHOOL » Monterey, California (Université dépendant de l’US NAVY)

ou encore  « Kra canal – 1804 – 1910, the elusive dream » par Mimpi Yang Tidak Kesampaina, in « Akademika » 2012 qui donne une liste probablement exhaustive des multiples projets

ou encore « La péninsule malaise au seuil du XIIIéme siècle » par Michel Jacq Hergoualc’h in « Aséanie » tome 14, 2004

ou encore « Les nouvelles conquêtes de la Science – Isthmes et canaux » par Louis Figuier, 1884

 

 

 

ou enfin « Les projets de percement de l’Isthme de Kra et leur histoire » par I.O. Lévine in « Affaires étrangères, revue mensuelle de documentation internationale et diplomatique », février 1937.

 

(5) Bien que le nom de cet ingénieur, orthographié de façon différente (Delamarrede Lamar, etc..) se retrouve souvent, nous n’en avons trouvé aucune trace dans aucun des mémoires des contemporains, ce qui est tout de même singulier. Les références que cite le Lieutenant Thongsin en particulier nous ont semblé légères à tout le moins, mais il fait œuvre de stratège et ne prétend pas faire œuvre d’historien. Ceci dit, les ingénieurs français étaient parfaitement capables de réaliser cette prouesse technique : Dix ans auparavant avaient commencé les travaux de percement du « Canal du Midi » certainement le plus énorme chantier de tout le XVIIème siècle : 240 kilomètres pour 18 millions de livres de l’époque (équivalent probable mais certainement approximatif, 9 milliards d’euros 2014) et d’inimaginables prouesses techniques (64 écluses !).

 

(6) Cet argument stratégique est repris avec passion par le Lieutenant Amonthep Thongsin mais celui-ci, soucieux de la sécurité de son pays, l’est moins de ses finances.

 

(7) On peut s’interroger sur les compétences de ces ingénieurs anglais ? La route qui relie la côte ouest depuis Ranong jusqu’à Langsuan est vieille comme le monde, connue peut-être depuis Ptolémée (c’est l’actuelle 4006) et point n’est besoin d’être géomètre pour constater qu’elle franchit une chaine montagneuse ! Leurs conclusions se bornèrent à dire que construire une voie de chemin de fer sur ce trajet serait moins coûteux que de creuser un canal.

 

(8) « Projet de percement de l’isthme de Krau » présenté à la « société des ingénieurs civils » et à la « société académique indochinoise », publié dans le bulletin de cette dernière en 1883.

 

(9) « Le percement de l’isthme de Kra » in « La nouvelle revue » 1882 et « Bulletin de la société royale Belge de géographie » livraison de 1885.  

 

(10) Un peu moins de 200 km, 10 ans de travaux pour un coût qui aurait été de 225 millions de francs totalement financés par les épargnants français. 1.500.000 égyptiens y ont travaillé mais le coût en vie humaines aurait été énorme : 125.000 fellahs y auraient trouvé la mort (chiffre lancé par le Colonel Nasser lors de la nationalisation de 1956, mais probablement exagéré.)

 

 

 

 

(11) Tarifs disponibles sur de nombreux sites de marins amateurs ou pas, par exemple :

http://www.meretmarine.com/fr/content/les-tarifs-du-canal-de-suez-augmentent-en-moyenne-de-28

 

(12) Même « Eurotunnel » y est arrivé en 2013.

 

(13) « The anglo-siamese secret convention of 1897 » par Thamsook Nunmonda in « Journal of the Siam society »  volume 53 de 1965 et l’article de Philippe Mullender « L’évolution récente de la Thaïlande » in « Politique étrangère », n° 2, 1950.

 

(14) Voir à ce sujet :

 https://forum.thaivisa.com/topic/1181431-thailand-takes-a-step-back-from-kra-canal-proposal/

 

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23 septembre 2020 3 23 /09 /septembre /2020 22:16

 

Le roman de Jane de la Vaudère dont nous avons parlé dans un précédent article  évoque l'existence des amazones à la cour  du roi Taksin  (1767-1782), mais c’est un roman ! (1) Aussi on peut se demander si un corps des amazones attachées à la personne du roi, vierges et lui devant le service armé jusqu’à 25 ans  a vraiment existé ?

 

 

Leur existence est relevée en 1829 sous le règne de Rama III : Monseigneur Barthélémy Bruguière en effet  dans sa description du Siam datée de 1829 écrit  

 

« ... Le palais que le prince occupe est composé de plusieurs bâtiments particuliers qui n'ont guère plus d'apparence qu'une maison bourgeoise. L'architecture en est très simple. Ce palais est enfermé dans trois enceintes de murailles. Les enceintes extérieures et les portes qu'on y a construites sont confiées à des hommes. L'enceinte intérieure est confiée à la garde des femmes. Elles sont au nombre d'environ 4000, et font un corps d'armée qui a son commandant et ses officiers. Celles qui n'ont que le rang de simple soldat montent la garde à la porte principale, armées d'un bâton en forme de mousquet. Ces femmes ne sont pas comptées parmi les épouses du roi, elles reçoivent leur solde et leur étape comme les militaires en Europe. Dans la troisième enceinte, qui est confiée à la garde de ces femmes, on trouve un jardin curieux... » (2).

 

 

Nous les retrouvons toujours sous le règne du roi Mongkut avec certitude : Le 24 juillet 1856, Charles de Montigny, plénipotentiaire français, fut, en compagnie de sa famille, reçu dans le palais du roi Mongkut. Nous voyons apparaître ces amazones  lors de l’audience solennelle : « ....Il y avait là des soldats siamois, laotiens, cambodgiens, malais, birmans, annamites, aux vêtements et aux armes plus bizarres les unes que les autres. Çà et là, au milieu des troupes, apparaissaient magnifiquement harnachés et avec leurs cornacs sur la tête, les éléphants de guerre du roi, dont quelques -uns atteignaient près de quinze pieds de hauteur, tous peints et bariolés avec de l'ocre de couleurs diverses, et qui semblaient, par leurs cris sauvages, saluer le passage du plénipotentiaire et de son escorte. Puis, venaient des parcs d'artillerie de tous les âges, les troupes du harem, femmes armées de fusils à baïonnette et de sabres de cavalerie anglaise, appelées les amazones du roi... » ... «  ... A trois  heures, Mme de Montigny et sa famille se retirèrent, toujours accompagnées du même guide, la dame d'honneur, suivie elle -même de ses amazones » (3).

 

 

Nous avons dans notre article consacré à Jane de la Vaudère cité deux témoignages de poids et en dehors d’épisodes burlesques ou romanesques, celui du comte Ludovic de Beauvoir qui les a rencontrées à la  cour du roi Rama IV et nous en donne une belle gravure d’après une photographie : « Shako rouge sur l’oreille, un court yatagan en sautoir, le fusil à baïonnette au port d’armes. J’allais dire le petit doigt sur la couture de la culotte, mais non, c’est un langouti bouffant, demi jupon demi caleçon de bain descendant jusqu’à mi cuisses.... manœuvrant à merveille leurs longs fusils, affichant des postures martiales, ce corps militaire... de ballets, nous faire rire de bon cœur... » (4).

 

 

Ces amazones existaient si bien qu’elles n’avaient pas échappé à l’œil observateur d’Henri Mouhot quelques années auparavant « Quant aux sentinelles qui veillent le plus fréquemment autour du palais, elles appartiennent au bataillon des amazones qu’à l’exemple de ses collègues, le Nizam d’Hyderabad et le roi du Dahomey, Phra Somdetch Mongkut a recruté parmi les plus belles filles de son royaume. Les femmes-hommes comme on les appelle ici forment incontestablement le corps militaire le mieux tenu de l’armée siamoise mais à les voir évoluer fièrement avec leur béret écossais, leur jupe de tartan, le sabre au côté, le pistolet à la ceinture, arc et carquois sur l’épaule, on les prendrait volontiers pour des échappées du corps des ballets de l’Académie impériale de musique ! ».

 

 

Il nous en donne également une gravure d’après photographie en précisant que « ces portraits ont été exécutés sous les yeux du roi quand ils ne l’ont pas été de sa propre main : car sa majesté qui ne doit rien ignorer, prétend que l’art de Niépce et de Daguerre n’a point de secret pour lui » (5).

 

 

 

Horace Geoffrey Quaritch Wales qui fut conseiller de Rama VI et de Rama  VII en parle longuement dans la partie de son ouvrage consacrée à Rama IV mais sans avoir l’humour de nos deux prédécesseurs (6)

 

 

Ces amazones existaient donc très probablement sous le règne de Rama III et celui de Rama IV. Nous n’en trouvons pas trace dans les narrations des ambassades au temps de Louis XIV. Peut-être n’avaient elle pas été créées à cette époque ? Peut-être aussi que ces témoins étaient les adeptes de l’ordre moral chrétien et répugnaient à aborder certains sujets, comme ce fut le cas de Monseigneur Pallegoix qui était pourtant très proche du monarque.

 

Rappelons ce qu’écrivait l’Abbé Chevillard en 1889 « Par respect pour le lecteur, nous devons omettre une foule de détails sur la polygamie et les harems ... »  (7).

 

Ce sont des pudeurs que n’avait évidemment pas Jane de la  Vaudère.

 

Ce que d’ailleurs  l’Abbé Chevillard se refusait à décrire, c’est tout simplement ce qui se passe dans un sérail ou un harem interdit aux hommes, c’est une loi de la nature (8).

 

 

Leur disparition ?

 

Elles sont de toute évidence la conséquence des réformes entreprises par Rama IV d’abord et ensuite son successeur. Peut-être Rama V « le grand » eut-il conscience que l’existence de ce « corps de ballet » pouvait prêter à sourire plutôt qu’à frémir.

 

 

 

Le roi Rama IV a régné de 1851 à 1868 après avoir passé 27 ans sous l’habit de moine. S’il dut sous la pression de l'expansionnisme occidental  adopter les innovations occidentales et entamer la modernisation de son pays, ce fut essentiellement dans le domaine de la technologie et de la culture. Les réformes fondamentales de l’organisation militaire furent l’œuvre de son successeur au tout début du XXe siècle à l’aide de conseillers recrutés en dehors des puissances coloniales, France et Angleterre. Dans le domaine militaire, après avoir aboli le système des Phrai qui devaient des corvées et composaient l’essentiel de l’armée en temps de guerre, il créa l’autre partie de cette armée composée de régiments d’élite en principe organisés sur une base ethnique, canonniers vietnamiens ou portugais, marins vietnamiens ou malais et détachements de reconnaissance môns…Rama IV s’était contenté d’engager des instructeurs européens. Ce n’est qu’en 1894 que fut véritablement créée une administration du type ministère de la Défense et le modèle de conscription à l’européenne fut même institué. En 1911 le système des grades fut institué sur le modèle des armées européennes. La marine siamoise fit un recours important à l’expertise européenne, les conseillers étant essentiellement danois ou anglais.

 

 

 

On peut noter que ces amazones existèrent depuis l’antiquité dans les sociétés essentiellement matriarcales d’Asie. Hérodote leur consacre des pages, Alexandre le grand aurait rencontré leur reine ?

 

 

Elles ne furent donc pas un mythe comme l’ont prétendu de nombreux historiens dès l’antiquité. Les Espagnols rencontrèrent des peuplades de farouches guerrières en Amérique. On les rencontra ensuite en Afrique, au Dahomey et au Sénégal.

 

 

On relève même leur présence dans les symboles de notre république.

 

Qui s’en aperçoit alors qu’elle est aussi quotidienne que pesante ! Regardez donc la couverture de votre passeport.

 

 

 

 

Elle porte le pelta, le bouclier des amazones recouvrant le faisceau du licteur. Il est l’un des éléments décoratifs que l’on retrouve le plus fréquemment au sein des palais de justice. Il est tout simplement le symbole de la protection que garantit au peuple le maintien de l’ordre social. Le faisceau du licteur qui lui est souvent associé est celui de la république une et indivisible ajouté tantôt à d’autres symboles toujours pour rappeler que l’institution judiciaire doit protéger les faibles et les innocents.

 

 

 

NOTES

 

(1) « L’AMAZONE DU ROI DE SIAM » : UN ROMAN DE JANE DE LA VAUDÈRE »

 

(2) Voir « DESCRIPTION OF SIAM IN 1829 - Barthélemy Bruguière » Translated and edited by Kennon Breazeale and Michael Smithies in Journal de la Siam society volume 96 de 2008. Datée du 19 mai 1829, la description du royaume et de son peuple fut achevée après deux ans passés au Siam par Mgr Bruguière et a été envoyée sous forme d’une très longue lettre au vicaire général du diocèse de sa région d’origine depuis Bangkok. Nous utilisons évidemment le texte original en français publié sous le titre « LETTRE  SUR LE ROYAUME DE SIAM » PAR M. BRUGUERES, ÉVÊQUE DE CAPSE » dans les « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1831, tome 5 puis republiée dans les « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1835, tome 34 et 35. Elle le fut également quoiqu’en  version abrégée en 1832-1833 dans la très érudite revue « Nouvelles annales des voyages, de la géographie et de l'histoire : ou Recueil des relations originales inédite 

 

 

Ce chiffre est peut-être exagéré ? Un article du Otago Witness 24 février 1888 parle de ce régiment d'amazones : « composé de 400 femmes choisies parmi les plus belles et les plus robustes du pays. Elles reçoivent une excellente paie, et sont parfaitement disciplinées. Elles sont admises dès l'âge de 13 ans, et versées dans l'armée de réserve à 25 ans, âge à partir de partir elles ne sont plus au service de la personne du roi, mais sont employées pour garder les palais royaux et les propriétés de la Couronne. En entrant dans le régiment, les amazones font un vœu de chasteté qui ne peut souffrir aucune exception, à moins que l'une d'entre elles n'attire l'attention du roi et soit admise parmi ses femmes. Le choix du roi tombe rarement sur la plus belle, mais plus souvent sur la plus habile dans les exercices militaires ».

Nous avons consacré un article à ce prélat : A 319 - LES SOUVENIRS DE MONSEIGNEUR BRUGUIÈRE, MISSIONNAIRE FRANÇAIS AU SIAM EN 1829 :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/a-319-les-souvenirs-de-monseigneur-bruguiere-missionnaire-francais-au-siam-en-1829.html

 

(3) Voir de Charles Meyniard : « Le second empire en Indochine (Siam –Cambodge-Annam) » publié en 1891.

 

 

(4) Comte Ludovic de Beauvoir « Voyage autour du monde » publié en 1873, pp.515-516

 

(5)  «Voyages dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos » (entre 1858 et 1861) récit publié post mortem dans « Le tour du monde » en 1868, page 238.

 

(6) « SIAMESE STATE CEREMONIES THEIR HISTORY AND FUNCTION » par H. G. QUARITCH WALES, 1931, pp. 47 et 109.

 

(7) Abbé Chevillard « Siam et les Siamois » publié en 1889. Page 154.

 

(8) Dans son ouvrage purement technique « Mœurs laotiennes » qui date de 1913, Georges Maupetit qui fut médecin colonial donne quelques détails sur les pratiques féminines de saphisme et de « manualisation ». L’ouvrage n’est pas limité au seul Laos mais concerne aussi les populations thaïes.

 

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 22:19

 

 

Il faut au  préalable peser le choix des mots  et ne pas confondre un « régime démocratique » avec un « régime républicain ». Cette confusion est pourtant systématique bien que les deux mots et les deux concepts soient différents (1).

 

 

 

 

 

Nous en avons un exemple significatif dans une conférence tenue à Sydney  en 2004 par un éminent Universitaire américain, le professeur Patrick Jory (2).

 

 

Le titre de son article fort circonstancié « Republicanism in Thai History » est immédiatement suivi du sous-titre  « Démocratie:… un gouvernement dominé par les citoyens; le nom d'un gouvernement dirigé par un président; l'opposé de la monarchie, où le gouvernement est dirigé par un roi ».
 

 

 

 

La confusion entre les deux concepts s’explique fort aisément par le fait qu’en bon américain, il considère que le régime de son pays – une république effectivement et démocratique (plus ou moins)  – est le meilleur au monde, ce qui est depuis toujours l’opinion de ses dirigeants successifs qui s’efforcent de l’exporter sinon de l’imposer au monde entier (3).

 

 

 

 

Il nous dit lui-même que le terme thaï Prachathippatai (ประชาธิปไตย) est souvent traduit en anglais par « republic » alors que les Thaïs ont un mot spécifique pour décrire une république : Satharanarat (สาธารณรัฐ)

 

 

 

 

N’entrons pas dans de longues discussions linguistiques et contentons-nous de considérer la monarchie comme un régime dans lequel le pouvoir appartient à un monarque, du grec monarchos  (μόναρχος) « le pouvoir d’un seul »

 

 

 

 

et la démocratie, du grec dēmokratía   (δημοκρατία) « le pouvoir du peuple ».

 

 

 

Mais n’oublions pas :

 

1) qu’une « république » peut être aux antipodes de la démocratie tel par exemple  le régime qui résulte de la constitution française de l’an XII :

Article premier : Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d'Empereur des Français.

Article second : Napoléon Bonaparte, premier consul actuel de la République, est empereur des Français.

 

 

 

 

2) qu’une « monarchie » peut parfaitement être démocratique comme nous le verrons

 

 

.

Peut-on trouver dans l’histoire de l’Asie du sud-est sinon au Siam une tradition républicaine ? (4) 

 

 

La réponse est positive : I ’Inde aurait eu longtemps une tradition « républicaine » dont elle se flatte, entre 1500 et 500 av. J.-C. Le clan Sakya dont était issu Bouddha aurait été était une communauté politique non monarchique.

 

 

 

 

Il est certain en tous cas qu’à l’époque de Bouddha, existaient dans le  nord de l’Inde un grand nombre d’États qui n’étaient pas gouvernés par des rois. Appelons les « républiques » pour satisfaire les irrédentistes indous ! Leur plus grande expansion se situe entre le quatrième et le sixième siècle avant notre ère. Elles étaient donc contemporaines de Sparte, Athènes, Thèbes et Rome. Et leur extinction ultime intervint par l'établissement de l'Empire Maurya en 323 av. J.-C.

 

 

 

 

... à la même époque que l'anéantissement des cités grecques par Philippe de Macédoine à la bataille de Chéronèse en 338 av. J.-C. 

 

 

 

 

Quant à savoir si ces républiques étaient gouvernées de façon démocratique, il est permis d’en douter, probablement plutôt un régime oligarchique ou aristocratique ou théocratique. La question est largement controversée  bien que le débat ait été relancé par un érudit indien 20 ans après la création de l’Union indienne (4).

 

 

 

Il ne semble toutefois pas qu’aucun érudit thaï se soit lancé dans des tentatives pour relier une  dilection pour un régime démocratique aux écrits sacrés du bouddhisme en en faisant l‘exégèse. Pourquoi pas ?  Notre tradition française fait référence aux précédents de la Grèce, de la Rome antique, des cités-États italiennes de la fin du Moyen Âge : La tradition historique et la pensée bouddhiste qui ont contribué à façonner la pensée politique thaïlandaise semblent avoir peu à offrir. Pour autant s'il y eut des « républiques bouddhistes », elles n’étaient certainement pas démocratiques, ne serait- ce que par leur indifférence au système des castes.

 

 

 

 

Ce que nous connaissons de l’histoire du Siam est donc celle de l’histoire d’un pays dirigé de façon autocratique par un souverain maître de la vie et des terres, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi le père de ses sujets.

 

 

 

La véritable origine de la pensée non pas républicaine mais démocratique remonte à la fin du  XIXe siècle et coïncide avec - ou a été stimulée par - d'une part, la menace imminente posée par les puissances coloniales européennes à l'indépendance du royaume et d'autre part la centralisation du pouvoir par la monarchie siamoise sous le roi Chulalongkorn

 

 

Elle se fera d’ailleurs sur un modèle étranger : La première expression officielle du désir de limiter les pouvoirs de la monarchie thaïlandaise apparaît dans une pétition présentée par un groupe de princes et de fonctionnaires royaux attachés aux ambassades du Siam à Londres et à Paris en 1885 conduite par le prince Prisdang (พระองค์เจ้าปฤษฎางค์)

 

 

 

 

Il règne alors sur le continent une crise aiguë : La Grande-Bretagne était en passe de vaincre les Birmans, dans la troisième guerre anglo-iranienne, qui aboutirait à l'annexion des régions restantes de la Birmanie non encore sous administration britannique et à l'abolition de la monarchie birmane. Dans le même temps, après deux décennies d'expansion de l'influence française, le Vietnam a perdu les derniers vestiges de sa souveraineté après la défaite de son seigneur tributaire, la Chine, dans la guerre sino-française de 1884-5.

 

 

 

 

C’est le roi lui-même qui avait demandé avis et conseils pour faire face à une situation internationale extrêmement difficile. Si le prince alors à Paris avait des opinions bien arrêtées, il fut hésitant avant de les donner et de transmettre directement ses propositions au roi. Il se déroba d’abord avec prudence en arguant du fait que son opinion pourrait lui disconvenir. Celui-ci insista alors pour l’inviter à lui écrire en toute franchise (6).

 

 

Il eut la sagesse de chercher – et de trouver – l’appui de trois princes alors en Angleterre, le  Prince Naresvararit, le Prince Svastisobhon et le prince Sonabandit.

La proposition soumise au roi est datée du 9 Janvier 1885 ce qui signifiait que le roi doit avoir écrit au prince un certain temps avant cette date, et bien avant la capitulation de la haute-Birmanie, qui a eu lieu en novembre 1885.

 

 

 

 

Les signataires notent la situation périlleuse du Siam dans la situation mondiale actuelle et exposent que la seule chance du pays pour sauver son indépendance était de changer son système de gouvernement. Les concessions et les compromis ne satisferaient pas longtemps les grandes puissances, comme le Japon l'avait découvert. Le Siam n'était pas en mesure de rivaliser militairement avec les Européens.

 

 

Accorder aux Européens des avantages commerciaux ne les satisferait pas longtemps. Les traités avec les puissances européennes ne sont pas une garantie de protection, comme l'avait appris la Chine. L'amélioration des moyens de  communications signifiait que l'engagement avec les Européens ne ferait qu'augmenter à l'avenir. Et le Siam ne pouvait pas espérer justice en vertu du droit international, car il n’avait été établi qu’au profit des puissances européennes et refusé aux pays asiatiques, comme le Japon en avait fait l’amère expérience.  En dehors de ces menaces extérieures, la pétition reconnaissait explicitement la faiblesse et le retard d’un système de gouvernement archaïque et le danger de la concentration du pouvoir entre les mains du roi et des membres de la famille royale. Le danger serait présent au cas où un roi médiocre monterait sur le trône (5).

 

 

 

 

 

Les pétitionnaires préconisèrent donc l’adoption d’une constitution de style européen comportant   un ensemble de sept demandes :

 

 

(1) que le système de gouvernement du royaume soit transformé d'une « monarchie absolue » en une « monarchie constitutionnelle », comme en Europe ou au Japon.

(2) qu'un gouvernement ministériel instauré, que l'administration du pays soit entre les mains de hauts fonctionnaires nommés par le roi  et que des règles claires de succession royale devraient être mises en place

(3) que la corruption officielle cesse en accordant aux fonctionnaires un salaire décent.

(4) que la population soit traitée de manière égale devant  la loi;

(5) que les coutumes ou lois critiquées par les Européens qui font obstacle au progrès du pays soient abolies;

(6) que la liberté de pensée et d'expression et celle de la presse soient autorisées; et

(7) qu'un système au mérite de fonctionnaires du gouvernement royal soit établi.

 

 

Il s’agissait d’une attaque frontale contre le système alors en place, mais certainement pas la revendication même déguisée – d’un système républicain.

 

 

Nous connaissons la suite défavorable que devait donner le monarque et la disgrâce du prince son cousin qui mourut dans la pauvreté.

 

 

 

Peut-être le roi mourut-il trop jeune, en 1910 à 57 ans, car il n’était pas par principe hostile à  l’instauration d’un système parlementaire dans son pays mais considérait en 1885 que c’était prématuré  (6) ?

 

 

 

 

Ce que nous avons toutefois de la critique de l'absolutisme ne s’étendait guère  en dehors de l'élite formée pour l’essentiel à l’étranger, mais aussi d‘un nouveau groupe social appelé Phraikraduphue (ไพร่กระฎุมภึ) que l’on ne peut traduire que par « roturiers », tous bouddhistes, tous ayant reçu une solide éducation à l’étranger, le plus souvent en Angleterre.

 

 

 

 

Le plus célèbre d'entre eux fut Thianwan, roturier prétendant être issu d'une famille noble d'Ayutthaya (7). Il était en tous cas apparenté au patriarche suprême, Sa (8). Adolescent, il avait travaillé sur un navire faisant du commerce avec les villes de la côte chinoise. Après avoir été ordonné moine, il étudia au Wat Bowonniwet où les fils de la famille royale étaient  habituellement éduqués. Après avoir quitté le monastère, il retourna au commerce et effectua des séjours à l'étranger. À son retour, il commença à travailler comme avocat. Profondément impressionné de culture occidentale, il en adopta les vêtements et affectait les manières du gentleman occidental.

 

 

C'est à travers sa pratique juridique qu'il a rencontré ses premiers problèmes qui ont finalement conduit à son emprisonnement pour une peine de dix-sept ans pour outrage.

 

 

 

Dans sa prison,  il a commencé à écrire et à proposer des réformes du royaume et c’est de là qu’il aurait proposé la mise en place d'un système constitutionnel au Siam. Libéré en 1898 il commença à publier un journal, Tunlawiphak photchanakit, avec un tirage d'environ 1000 exemplaires (9). Il y critiquait ce qu'il considérait comme les maux de son temps, la corruption, la mauvaise éducation, les jeux de hasard et autres vices, l'esclavage, la polygamie, le manque de liberté d'expression et de la liberté de la presse. Il a régulièrement dénoncé la rapacité des fonctionnaires du gouvernement et la corruption au sein du système judiciaire. Le plus significatif est son plaidoyer en faveur d’un système parlementaire, les États-Unis et le Japon étant selon lui les modèles les plus appropriés. La question de la forme monarchique du gouvernement n’est pas abordée : république ou monarchie ? Les États-Unis sont une république et le Japon une monarchie.

 

 

 

L'influence réelle de ses écrits est difficile à évaluer mais le prince héritier Vajiravudh dont nous connaissons les goûts pour la littérature en fit une parodie sarcastique illustrant le chaos qui arriverait au Siam si un système parlementaire était adopté.

 

 

 

 

En dehors de cette revue au tirage confidentiel et plus encore, il faut faire référence à la presse de langue thaïe appartenant aux occidentaux.  L'une des premières de ces publications fut le magazine Sayamsamai The Siam Times ») dirigé par un missionnaire américain, le Dr Smith, entre 1881 et 1885 dans le but de diffuser le message chrétien. Dirigée par un Occidental, car en vertu des lois sur l'extraterritorialité, ses rédacteurs ne pouvaient pas faire l’objet de poursuites par les tribunaux thaïlandais. Quel fut son impact ?  Il constituait en tous cas l'un des rares débouchés ouverts à la critique publique du gouvernement royal, les Siamois, élites et roturiers, pouvant y écrire de manière anonyme en profitant du statut juridique spécial de  l'extraterritorialité. Quoique consacré à l'évangélisation chrétienne, le magazine s’élevait contre les nombreux problèmes qui polluaient la société siamoise, notamment l'esclavage, l'exploitation des paysans, la fiscalité excessive et la corruption. Quelle que soit la nature du gouvernement - monarchie ou république – celui-ci avait besoin du consentement du peuple. Le magazine offrait des exemples de systèmes alternatifs, son préféré étant celui de la France qui s'était transformée d'une monarchie absolue en un système parlementaire.

 

 

 

La montée d’un sentiment républicain ?

 

 

Les germes d’une pensée républicaine étaient donc présents au Siam à la fin du XIXe siècle, bien que son étendue se soit limitée à une élite éduquée à l’étranger et principalement basée à Bangkok. Les événements internationaux de la première décennie du XXe siècle devaient fournir un engrais à ces semences. La victoire du Japon sur la Russie en 1905 et la révolution qui a éclata  en Russie cette année-là conduisirent à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle.

 

 

 

 

Des révolutions constitutionnelles mirent également  fin aux régimes absolutistes : en Perse en 1906 et  l'Empire ottoman en 1908. Au Portugal, la plus ancienne puissance coloniale d'Asie du Sud-Est, une révolution renversa la monarchie en 1910 et transforma le pays en république.

 

 

 

 

Mais l’événement le plus significatif pour le Siam fut la révolution chinoise de 1911 et la fin de la monarchie impériale chinoise vieille de deux millénaires. La pensée révolutionnaire chinoise était déjà influente au sein de la grande communauté chinoise du Siam, en croissance rapide, qui  avec les Sino-Thaïs et assimilés, représentait peut-être la moitié de la population de Bangkok.

 

 

 

 

En 1907, Sun Yat Sen avait envoyé un ami, Wang Ching-wei, au Siam pour y créer une branche de l'Alliance révolutionnaire chinoise, agissant sous l’égide de l'Association Chung-hua.

 

 

 

 

Sun lui-même s’était rendu à Bangkok en 1908.

 

 

 

 

Des journaux en langue chinoise épousant les idées révolutionnaires furent fondés à cette époque. Une édition en langue thaïe d’un journal chinois, le Jino Sayam Worasap,  fut même publiée pour les Chinois les mieux assimilés qui avaient été éduqués en thaï et ne savaient plus lire le chinois. En 1908, la Chino-Siam Bank fut créée, alimentée par les dépôts des marchands chinois locaux, qui aida à financer les activités révolutionnaires. La doctrine de Sun Yat Sen des « Trois principes du peuple » (nationalisme, démocratie et bien-être du peuple) énoncée pour la première fois en 1905 fut traduite en thaï et circulait au Siam. Les idées y sont ouvertement républicaines.

 

 

 

La tentative de coup d’état républicain de 1912.

 

 

Le point culminant de cette démarche vers la démocratie fut l'échec du coup d'État antimonarchique de 1912 au cours de laquelle le mot de république fut pour la première fois prononcé. Il est connu sous le nom de kabot ro. so. 130 (กบฏ ร.ศ. 130)  ce qui signifie la rébellion de l’année 130. On compte alors les années non pas suivant le système occidental mais à partir de la fondation de la dynastie en 1782, elle intervint 130 ans après. Ses causes et son déroulement restent encore sujet à débat, et il ne semble pas qu’une étude circonstanciée autre qu’en thaï en ait à ce jour été effectuée (10).

 

 

 

Le mouvement a eu pour origine un incident survenu en 1909 au cours duquel, à la suite d’altercations entre des soldats du 2e régiment d'infanterie et les pages du prince héritier Vajiravudh qui demanda à son père de les faire fouetter, ce à quoi ce dernier acquiesça. Par ailleurs les officiers subalternes, les sous-officiers et les soldats, tous issus de rangs modestes, avaient été malmenés financièrement par la crise budgétaire de 1908, entraînant des coupes sombres dans le recrutement et les promotions ce qui touchait fort peu les officiers supérieurs tous issus de l’aristocratie et proches du trône.

 

 

 

 

Les conspirateurs réunis la première fois le 13 janvier 1912 avaient projeté de déclencher le mouvement le 1er avril, jour de fête royale. Au cours de diverses réunions, un vote a eu lieu parmi les principaux conspirateurs pour déterminer ce qu’ils feraient de la monarchie, une minorité était favorable à une monarchie constitutionnelle sous l’égide d’un prince de sang royal à choisir et la majorité souhaitant l’instauration d’une république. Il aurait été procédé à un tirage au sort pour décider lequel d’entre eux tuerait le roi ! Le vainqueur prit alors peur et dénonça le complot au Prince Chakrabongse.

 

 

 

 

Les comploteurs furent arrêtés au nombre de 300, le 27 février 1912. Il y eut cent six condamnations à mort dont trois seulement furent exécutées (11) et vingt-trois des condamnations à de longues peines d'emprisonnement (20, 15 et 10 ans). Tous bénéficièrent de la grâce royale en 1924 pour l’anniversaire du couronnement. Le monarque, occupé à ses traductions de Shakespeare n’était pas un sanguinaire.  Cette grâce fut confirmée par une amnistie générale les concernant après le coup d’État réussi de 1932.

 

 

 

 

Le complot avorté attira l’attention internationale : Le 6 mars, le New York Herald titrait « Le Siam est touché par la fièvre républicaine » et The Sun «  Want Republic in Siam »

 

 

 

 

Le mouvement aurait en réalité touché tout au plus 3000 personnes et aurait été caractérisé par l’amateurisme de son organisation et une conscience politique limitée de ses membres. Fut-il une simple aventure téméraire de quelques officiers mécontents soucieux de leurs intérêts personnels ou le signe d’une intrigue plus profonde ? Il démontra en tous cas une popularité – au moins relative – des idées républicaines chez des individus issus du peuple, éduqués et entrés dans la bureaucratie royale par la vertu des grandes réformes administratives du Roi Chulalongkorn, et qui trouvaient leur carrière bloquée par des membres de l'aristocratie qui détenaient le monopole des hautes fonctions par droit de naissance.

 

 

La révolte de 1912 entra dans l'histoire comme le premier mouvement ouvertement républicain organisé contre l'absolutisme au Siam. Fut-il le dernier ?

 

 

La déclaration du Parti du Peuple en 1932, rédigée  par Pridi, déclarait brutalement : « Le roi ne gouverne pas le pays pour le peuple, comme dans d'autres pays. Le roi traite le peuple en esclaves ... ». Nous sommes en termes de démocratie.

 

 

Sur la question du chef de l’État « le Parti populaire ne souhaite pas s'emparer du trône. Il invitera ce roi à continuer ses fonctions de roi, mais il doit être placé sous la loi de la constitution régissant le pays. Il ne pourra pas agir de son propre gré sans avoir reçu l'approbation de la Chambre des représentants ». Nous ne sommes pas là en république mais en monarchie constitutionnelle.

 

 

Au sein du Parti populaire lui-même, il y eut des dissensions sur la question de savoir ce qui se passerait si le roi refusait de se soumettre au projet de  constitution. La question fut vite réglée sans républicanisme, un nouveau roi serait choisi parmi les autres princes. Finalement, le roi accepta leurs demandes et sa signature de la constitution provisoire du 27 juin transforma formellement le Siam en monarchie constitutionnelle.

 

 

 

 

Il faut toutefois reconnaître qu’à la suite de l’abdication du Roi en 1935 et la désignation d’un enfant physiquement absent comme roi, la Thaïlande fut proche d'une véritable république. Il est probable que certains des membres du Parti du Peuple avaient envisagé de sauter le pas.

 

 

 

Vers un nouveau sentiment républicain chez les communistes     

 

 

À la fin des années 40, le seul groupe politique important portant la bannière du républicanisme était le parti communiste dont les origines remontaient à la fin des années 1920 parmi les ethnies chinoises et vietnamiennes jusu'à sa  fondation officielle en 1942. Le marxisme émergeait comme la critique dominante de la société thaïe. La courte période d'ouverture politique entre 1973 et 1976 vit l'influence croissante du marxisme parmi les étudiants, les travailleurs et la population rurale : Les idées républicaines devinrent de plus en plus associées à une opposition à la sakdina, ou « féodalisme »,

 

 

 

 

Notre propos n’est pas d’écrire l’histoire du parti communiste en Thaïlande mais de rappeler que le véritable coup porté au républicanisme thaï généralement communiste est venu avec l'effondrement du parti au début des années 1980 et la fin de l'insurrection basée dans la jungle à laquelle nous avons consacré deux articles (12).  Cette défaite d’une part et l’application de la législation sur le crime de lèse-majesté rend au demeurant la revendication d’un régime républicain. 

Par ailleurs, le système éducatif et les médias donnent à la monarchie une position d'hégémonie idéologique auquel contribua incontestablement le charisme du roi Rama IX et de son épouse au cours de ses 70 ans de règne. 

 

 

Somsak Chiamthirasakul, professeur d’Histoire à Thammasat a parlé de «monarchie institutionnelle de masse » (สถาบันกษัตริย์แบบมวลชน) (13).

 

 

 

 

Qu’il y ait incontestablement, après le mouvement des chemises rouges, des manifestations en faveur d’une véritable démocratie et la disparition des féodalités ne signifie pas qu’il y ait incompatibilité entre un régime monarchique et une société démocratique. L'indice de démocratie du groupe de presse britannique The Economist Group démontre que sur les 20 pays les mieux notés dans la hiérarchie, 10 sont des monarchies et les bons derniers des républiques même si cette classification et les critères retenus peuvent être sujette à critiques (14).

 

 

NOTES

 

 

 

(1) Voir les deux articles d’Hélène Desbrousses-Peloille «  Représentations de « république » et « démocratie » (première partie) ». In: Revue française de science politique, 34ᵉ année, n°3, 1984. pp. 467-490; 34ᵉ année, n°6, 1984. pp. 1211-1235; L’auteure est une spécialiste reconnue de la « Science-politique ».

 

(2) « Republicanism in Thai History », conférence du Dr Patrick Jory, de l’Université du Queensland tenue à la 12e conférence sur les études conférence Internationale sur les études thai tenue à Sydney du 22 au  24 avril 2004. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la géopolitique de la région.

 

(3) Celle qui s’autoproclame « la plus belle démocratie au monde » est née de la déclaration d’indépendance de 1776 mais le pays resta esclavagiste jusqu’en 1865.

 

 

 

 

 

(4) Les études sont anciennes, un ouvrage relativement récent les a relancées « REPUBLICS IN ANCIENT INDIA C. 1500 B.C-500 B.C. » par  J. P. SHARMA.

 

 

(5) Le danger est réel. Les princes faisaient-il allusion au successeur potentiel de Rama V qui avait des qualités mais certainement pas les qualités exceptionnelles de son père. Ne murmure-t-on pas à Londres que si, en cette année 2020 la Reine s’accroche à son trône c’est qu’elle a des sérieuses craintes sur les qualités de son successeur ?

 

(6) Voir notre article A - 194 : LE PREMIER PROJET DE CONSTITUTION DE 1885

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/le-premier-projet-de-constitution-de-1885.html

 

(7) Nous retrouvons cette affirmation amusante de nombreux siamois issus de classes modeste tels Pridi, l’ « homme qui a ouvert le Siam à la démocratie » qui se donnait des ascendances aussi prestigieuses que fantaisistes :

Voir notre article 211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI … VUE PAR PRIDI  

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/211-la-vie-cachee-de-pridi-vue-par-pridi.html

 

 

 

 

(8) Il fut patriarche suprême en 1893–1899.

 

(9) Voir l’article de Prirasri Povatong dans Manusya – Journal of humanities – 6-1  de 2003 « Transformation of Bangkok in the press during the reign of Rama V (1968-1910) »

 

 

 

(10) Notons la publication en 2012 pour son centième anniversaire de la très longue etude de Bannathikan Doisuthachaiyimpraso et Thipphaphon  Tantisunthon (บรรณาธิการโดย สุธาชัย ยิ้มประเสริฐ et ทิพย์พาพร ตันติสุนทร): จาก 100 ปี ร.ศ.130 -  ถึง 80 ปี ประชาธิปไตย  :100 ans depuis la rébellion de 1930 – 80 ans depuis la démocratie.

ร.ศ. est l’abréviation de Rattanakosin thornsok  (รัตนโกสินุ-ทรศก) année Rattanakosin.

 

(11) Le Capitaine Leng Sichan (ร.อ.เหล็ง ศรีจันทร์) le lieutenant Charun  Nabangchang  (ร.ท.จรูญ ณ บางช้าง)  et le sous-lieutenant Chuea  Sila-At (ร.ต.เจือ ศิลาอาสน์).

 

(12) Voir : 

H 28- LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

 

H 29 - LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(13)  สมศักดิ์ เจียมธีรสกุล : « เมื่อในหลวงประชวร ปี 2525 และข้อเสนอว่าด้วย สถาบันกษัตริย์แบบมวลชน » :

http://somsakwork.blogspot.com.

 

(14) L'indice de démocratie est un indice créé en 2006 par le groupe de presse britannique The Economist Group qui permet selon ses critères d'évaluer le niveau de démocratie dans 167 pays dont 166 sont des États souverains et 165 sont membres de l'O.N.U. Cette étude fut publiée pour la première fois en 2006 puis actualisée annuellement jusqu’en 2019, dernier état connu. Le calcul est fondé sur 60 critères regroupés en cinq catégories : le processus électoral et le pluralisme, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique et la culture politique. La notation se fait selon une échelle allant de 0 à 10 et à partir de cette note les pays sont classifiés selon quatre régimes : démocratie, démocratie imparfaite, hybride et  autoritaire. Il faut évidemment le consulter avec un certain recul car il n’est pas certain que vivre dans la plus parfaite des démocraties soit le paradis terrestres et vivre dans la pire des dictatures y donne une vision de l’enfer.  Il y a ainsi 22 démocraties parfaites, incluant au demeurant la France au vingtième rang (de 1 à 22), 53 démocraties imparfaites (de 23 à 76) incluant au 25e rang les États-Unis et au 28e Israël, deux pays qui prétendant donner des leçons de démocratie au monde entier, 36 régimes hybrides (de 77 à 113) et (de 114 à 167) 53 régimes autoritaires. La Thaïlande est au 68e rang dans les démocraties imparfaites.

 


Que dire de nos voisins ? La Malaisie qui est régie par un système monarchique complexe est meilleure que la Thaïlande quoique également démocratie imparfaite, elle est au 43e rang. Le royaume du Cambodge est au 124e rang dans les régimes autoritaires. Il est à peine meilleur que les deux républiques communistes : le Vietnam (136e rang) et le Laos (155e rang). La Birmanie dont la dirigeante est chère au cœur de la bonne conscience démocratique universelle est au 122e rang battant tout de même le Cambodge de deux rangs ! Les deux derniers sont la république dite démocratique du Congo (ex Congo belge et ex Zaïre)

 

 

 

....et la Corée du nord.

 

 

 

 

Quant à Singapour, cette « Suisse de l’Asie », au 75e rang dans les démocraties imparfaites, elle est loin de notre voisine européenne qui est au 10e rang ! Le chef d’état de la Nouvelle Zélande (4e rang) est la Reine Elizabeth. Elle l’est également du Canada (7e rang), de l’Australie (9e rang). L’Angleterre est elle-même au 14e rang. Pourquoi ces détails ? Tout simplement pour souligner que sur les 20 régimes considérés comme les plus démocratiques au monde, Norvège (1ère), Suède (3e), Nouvelle Zélande, Danemark (7e), Canada, Australie, Pays-Bas (11e rang), Luxembourg (12e rang), Royaume-Uni, Espagne (16e rang), 10 sont des monarchies constitutionnelles quel que soit le rôle qu’y joue le monarque, aussi mince soit-il, notamment celui de la Reine Elizabeth dans les anciennes colonies  

 

 

Parmi les pires, en dehors des potentats mahométans du Maroc, du golfe ou du Proche-Orient qui ne sont que des gérants de SARL, on ne trouve que des républiques dont la plupart se disent « démocratiques » et ne sont que bananières. Cette classification vaut  ce qu’elle vaut mais elle a le mérite d’exister, critiquable et critiquée car elle l’est. Ne citons - sans parti pris - qu’un exemple : Cuba au 143e rang y est fort malmené. Or, le gouvernement de Fidel Castro en place depuis 1959 a eu une double priorité, le système de santé et le système éducatif. Le système de santé est unique, gratuit et accessible à l’ensemble de la population.

 

 

 

On vient en 2020 des États-Unis se faire soigner à Cuba. Le second souci de Fidel était l’éradication de l’analphabétisme. La campagne engagée en 1961 a pratiquement éradiqué l’analphabétisme 

 

 

 

 .. . mais tout cela eut un prix, l’éradication complète des libertés publiques.

 

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 22:24


 

 

LES DEUX « MENEURS »

 

Le Prince Boworadet, né en 1877, était l'un des petits-fils du roi Mongkut, fils du prince Naret. Militaire de carrière, après des études en Angleterre, il servit come attaché militaire à l’ambassade à Paris et revint prendre du service actif au Siam en 1928 après que son cousin fut monté sur le trône. Il n’appartenait pas au plus prestigieux des princes de la famille royale mais en 1929, le roi lui rendit hommage en l’élevant du rang de momchao à celui de phraongchao le faisant monter d’un cran dans la hiérarchie princière. Après l’échec de son coup d’état, sa tête avait été mise à prix, aussi prit-il la fuite en avions jusqu’au Vietnam et ensuite se réfugia au Cambodge où il vécut jusqu'en 1948. Il retourna ensuite en Thaïlande après une amnistie et mourut en 1953 à l'âge de 76 ans sans avoir laissé de souvenirs écrits.

 

 

 

 

Phraya Si Sitthisongkhram qui fut son bras droit lors de leur tentative, né en 1891, avait étudié en Allemagne à l’Académie militaire de Postdam en même temps que Phibun. Il devint chef d'état-major de la première armée sous la monarchie absolue et sous la monarchie constitutionnelle de l'après-1932, commandant adjoint des troupes de Bangkok. Il trouva la mort dans la rébellion.

 

 

 

Revenons brièvement sur l’histoire du coup d’état de juin 1932 que nous avons écrite (1). Les membres du parti du peuple qui tient le pouvoir se déchirent entre deux factions rivales, schématiquement les conservateurs représentés par les militaires et les progressistes représentés par Pridi.

 

 

La situation n’est pas à la sérénité puisqu’avant que n’éclate la rébellion Boworadet, le Siam eut à subir deux autres coups d’état réussis, le coup d’état dit « silencieux »  du 1er  avril 1933 et le coup d’état du 20 juin 1933  (2).

 

 

On ne peut parler de la rébellion du Prince Boworadet d'octobre 1933 en faisant abstraction du contexte géopolitique de l’époque.

A 383  - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON   CONTEXTE GÉOPOLITIQUE  EUROPÉEN  ET  SIAMOIS

1/ Le contexte géopolitique en Europe.

 

Il est un singulier paradoxe : Un parti du peuple qui n’avait rien de populaire animé par deux éléments moteurs, Pridi et Phibun, réalisa un coup d’état en 1932 pour doter leur pays d’une constitution écrite limitant les pouvoirs jusqu’alors absolu du souverain. Établie peu ou prou sur le modèle des constitutions parlementaires européennes, monarchie ou républiques, elle le fut à une date où les démocraties occidentales qui servirent de modèle étaient en pleine déliquescence et tremblaient sur leurs bases si elles ne s’étaient pas déjà écroulées.

 

 

Nul alors n’aurait parié un kopek sur leur avenir. Nombre de spécialistes de la science politique parlaient de crépuscule des démocraties. Le roi, la plupart des princes et les auteurs du coup d’État avaient été formés en Europe, Russie, Angleterre, Allemagne ou France et ne pouvaient l’ignorer ayant assisté.au cours du premier tiers du siècle dernier aux prémices de ces écroulements.

 

 

L’ÉCROULEMENT DES RÉGIMES PARLEMENTAIRES, ENTRE COMMUNISME ET FASCISME.

 

Il faut, bien sûr, faire mention au premier chef de l’Empire russe eu égard aux liens d’amitié entretenus par le Tsar avec la monarchie siamoise et la triste fin que connut la famille impériale, ce qui a évidemment marqué le roi Rama VII. Nous sommes en 1917(1). Ce fut dans ce siècle le premier régime (plus ou moins) parlementaire à s’effondrer comme le « colosse aux pieds d’argile » qu’était l’empire russe. Mais la terreur inspirée par le régime bolchevik et ses sanglantes épurations tout au long de son histoire va faire basculer plusieurs pays européens non pas vers la révolution prolétarienne mais vers ce que l’on appelle du terme générique de régimes fascistes même si chacun avait son particularisme et si plusieurs se haïssaient entre eux.

 

 

A l’instauration du totalitarisme communiste à l’est de l’Europe, la première réponse fut fasciste : I’Italie se jeta en 1923 dans les bras de Mussolini.

 

 

Il servit d’inspirateur et peut-être de soutien actif, financier ou militaire à tous ceux qui suivirent. Le symbole du salut romain fut d’ailleurs adopté par tous !

 

 

Ce fut ensuite le Portugal républicain qui se jeta dans les bras d’un homme providentiel : António de Oliveira Salazar  et sa Dictature nationale qui ne s’effondra qu’en 1968.

 

 

La Pologne, de nouveau indépendante depuis 1919, vit sous la dictature du Maréchal Pilsudski après son coup d’état de 1926.

 

 

N’oublions pas la Hongrie qui avait connu la « République des conseils » du communiste Bela Kun qui imposa une « terreur rouge » en 1919,

 

 

puis une réaction monarchiste l’emporta grâce à une armée dont le commandement avait été confiée à l’amiral Horthy qui fit à son tour régner la terreur blanche. 

 

 

En Allemagne ce ne fut plus une dérive du régime parlementaire mais une perversion dont on pouvait ressentir déjà les prémices en 1932 avant même l’accession d’Hitler au poste de Chancelier le 30 janvier 1933.

 

 

En Autriche, le chancelier Dollfuss en 1933 instaure l’« Austro-fascisme ».

 

 

L’Espagne était une monarchie parlementaire. Après la dictature du général Primo de Rivera....

 

 

puis  le départ du  roi Alphonse XIII 

 

 

le pays est au bord de la guerre civile et le général Franco va partir à la reconquête du pays sous la bannière du Christ Roi à partir du Maroc, le 18 juillet 1936. Il en resta le « Caudillo » jusqu’en 1975. 

 

 

La Grèce depuis le 4 août 1936 est également dotée d’un régime ouvertement fasciste, celui du Général Metaxas.

 

 

Beaux exemples pour un pays qui veut singer la démocratie parlementaire !

 

Qu’en fut-il des pays qui n’ont pas succombé à la pandémie ? Le seul pays européen où la démocratie parlementaire fonctionne de façon satisfaisante était l’Angleterre à laquelle apparemment nul ne songea en dehors des vrais partisans de la démocratie parlementaire !

 

 

 

LA TENTATION FASCISTE

 

Dans les pays qui n’ont pas été atteints par la peste, qu’elle soit rouge ou brune, les tentations sont fortes de sombrer vers « le fascisme immense et rouge » (3).

 

En France le système parlementaire se ridiculise et les ligues font trembler les bases de la république parlementaire, souvent financées par l’Italie .

 

 

En Belgique, le mouvement Rex de Léon Degrelle, fondé en 1936 et ouvertement soutenu par l’Allemagne nationale-socialiste, ne réussira pas à ébranler le parlementarisme belge,  trop ouvertement lié aux nationaux socialistes allemands

 

 

 

En Roumanie, la garde de fer de Codreanu, mouvement paramilitaire fondé en 1920, ne réussira pas non plus à saper les bases de la monarchie.

 

 

En Angleterre même, le roi Edouard VIII monté sur le trône en 1936, affiche ouvertement sa dilection pour le régime de Mussolini puis pour le national-socialiste jusqu’à son abdication forcée.


 

 

Edouard VIII apprenant à sa nièce, pas encore Reine dAngleterre à saluer correctement - La publication de cette photographie amusa beaucoup de monde

 

2/ Le contexte politique au Siam.

 

Quelles pouvaient être les intentions profondes du Prince Boworadet et aussi celles du roi Rama VII que l’on a accusé à tort ou à raison de soutenir le mouvement au regard de la situation siamoise et aux exemples que donnait l’Europe ?

 

 

Il est tout d’abord permis de penser que le roi eut peur pour sa vie et celle de sa famille. En dehors du triste exemple de l’assassinat de Nicolas II,

 


il y en eut beaucoup d’autres dans l’histoire du Siam. L’avenir démontrera que cette crainte n’était pas vaine puisque son successeur et neveu, après avoir été victime d’une tentative d’assassinat en 1938 fut bel et bien assassiné en 1946 (4).

 

 

Il ne faut tout de même pas oublier que si beaucoup de Français ont quitté la  France à partir de 1789, cela leur a pour la plupart évité de se faire couper la tête.

 

Les exemples ci-dessus confortés à ceux qui suivirent son abdication démontrent que ces dérives ne pouvaient pas leur avoir échappé.

 

Si le péril rouge était difficile à envisager, les accusations de communisme contre Pridi étaient probablement fortement exagérées.

 

 

Y avait-il risque d’abolition pure et simple de la monarchie et d’instauration d’une république ? Ce n’est évidemment pas à exclure : Ni Phibun à l’école de guerre en France ni Pridi dans nos facultés de droit n’y ont appris les vertus d’un régime monarchique. Si ce dernier avait reçu une initiation maçonnique, ce qui est une possibilité sinon une certitude, il n’a pas plus qu’à la faculté de droit appris non plus dans sa loge les vertus de la monarchie (5). Peut-être l’un et l’autre y pensèrent-ils mais très certainement pas à court terme

 

 

 

La crainte d’une  dérive mussolinienne n’était pas vaine et l’avenir le démontra.

 

  Phibun n’a jamais caché sa dilection pour le Duce.

 

Le choix du petit roi Ananda comme successeur par l’assemblée parlementaire et le conseil de régence est significatif : Nous avons vu que la loi successorale de 1924 dite « Loi du Palais » organisait la succession royale de manière très formelle dans la mesure où le roi n’avait pas désigné formellement son successeur ce qui fut le cas (6). Il y avait plusieurs candidats possibles en présence : La légitimité appartient par primogéniture mâle aux descendants de Rama V et de l’un de ses épouses : Entre la lignée du prince  Chakrabongse Bhuvanath, celle du prince  Mahidol Adulyadej et celle du prince Paribatra Sukhumbhand  qui bénéficiait incontestablement du droit d‘aînesse,  il appartint au Cabinet de décider puisque le royaume était muni d’une constitution. Ce fut Pridi Phanomyong qui imposa le choix du prince Ananda Mahidol  qui devint donc roi et fut investi en tant que tel par l’Assemblée nationale dès le 2 mars 1935 sans la moindre difficulté.

 

Il semble surtout qu’il était bien commode pour le gouvernement d’avoir un monarque de neuf ans poursuivant ses études en Suisse.

 


 

Si Mussolini avait dans sa manche un monarque soliveau qui ne brillait ni par la force de son caractère ni par la force de ses décisions, les premiers ministres successifs eurent dans la leur, un monarque enfant physiquement absent, Phraya Manopakon, après lui Phot Phahonyothin puis Phibun, puis Khuang Aphaiwong  puis Thawi Bunyaket  puis Seni Pramot puis à nouveau Khuang Aphaiwong puis un bref intermède de Pridi Banomyong puis encore Thawan Thamrongnawasawat puis encore Khuang Aphaiwong puis encore Phibun de 1948 à 1957.

 

C’est au nom du petit roi que fut déclarée la guerre aux États-Unis et à l’Angleterre, en fut-il seulement informé ?

 

 

 

3/ La rébellion du Prince Boworadet d'octobre 1933.

 

La vision habituellement retenue pour la rébellion du Prince Boworadet en 1933 est est celle d'un mouvement destiné à rétablir la monarchie absolue, un mouvement royaliste réactionnaire en quelque sorte. C’est en tous cas celle qui fut développée lors des procès faits aux rebelles et qui continue à l’être dans l’histoire plus ou moins officielle.

 

Mais peut-être aussi cette vision est-elle la suite du musellement des vaincus ?

 

 

Des Universitaires contemporains considèrent – ce qui est une évidence – que les gouvernements ayant suivi le coup d’État furent des dictatures pures et simples. 

 

Mais ils considèrent aussi que bien au contraire le mouvement du prince Boworadet fut un véritable mouvement démocratique : La rébellion n’avait-elle pas proclamé que sa lutte armée contre le gouvernement visait à instaurer une véritable démocratie dans le pays ? (7).

 

Le prince Boworadet dont la tête avait été mise à prix après son échec, put fuir au Vietnam et obtint l'asile au Cambodge, où il vécut jusqu'en 1948. Il retourna ensuite en Thaïlande après une rapide amnistie et mourut en 1953 à l'âge de 76 ans sans avoir écrit ses mémoires. Le roi lui-même réfugié en Angleterre y mourut en 1941 et pu constater ce que furent en Europe les effets pervers de tous ces régimes autoritaires issus des régimes parlementaires.

 

 

 

Rappelons brièvement comment la démocratie ne fut pas installée au Siam par le Parti populaire.

 

Après avoir pris le contrôle de la capitale, le Parti populaire fit lire une proclamation selon laquelle il avait pris le pouvoir pour mettre fin à la monarchie absolue et avait l'intention de créer une assemblée nationale représentative. Le roi, ayant longtemps séjourné en Angleterre, parfaitement sinon trop anglophile, était très réceptif à l'idée d'une monarchie constitutionnelle et refusa de lancer une contre-attaque armée. Pridi le juriste de la bande, fut chargé de rédiger la constitution qui incarnerait les concepts de souveraineté populaire. Le 28 juin, la première assemblée nationale « représentative » ouvre ses portes, 70 membres tous nommés par la direction militaire. 33 étaient membres du Parti du peuple et les autres des hauts fonctionnaires liés au Parti du peuple. Les dirigeants du  coup d’État confient le pouvoir à cette assemblée qui désigne comme premier ministre Manopakon. Il suscite un espoir de démocratie mais un espoir seulement.

 

 

C’est un juriste formé en Angleterre où il a acquis le titre d’avocat et n’est pas membre du Parti du peuple mais a sa confiance autant que celle du roi. 10 des 15 membres du cabinet sont du parti. Parallèlement à son emprise sur les forces armées, le parti intègre dans la constitution une période transitoire en trois étapes vers la « démocratisation » future tout en garantissant soigneusement son emprise sur l'Assemblée nationale et le Cabinet. C’est l’œuvre de Pridi, « grand démocrate » qui résulte clairement de la constitution provisoire et de la définitive du 10 décembre 1932.  Elle s'étend  sur une durée de 10  ans  jusqu’au  27 juin 1942.

 

 

La première étape jusqu'à la tenue des premières élections générales : Tous les membres de l’Assemblée sont nommés par le parti.

Deuxième étape  jusqu'en 1942 : l'Assemblée devait être composée de membres de la première catégorie qui devaient être élus par le peuple et d'un nombre égal de membres de deuxième catégorie à nommer par le roi mais sur une liste fournie par le parti.

Troisième et dernière étape  une Assemblée nationale entièrement composée de membres élus au suffrage universel.

 

Ces dispositions sont largement critiquées dans la presse mais le parti se présente – pas moins – comme garant du système démocratique. 

 

La question se pose dès lors de permettre aux partis politiques de s'organiser. Le parti y est hostile, Phibun en particulier.

 

 

Mais quid de la concurrence ? La position officielle du parti précisait que si la constitution siamoise n'interdisait pas la formation de partis politiques, il était préférable d'attendre la fin des dispositions provisoires de la constitution avant que les membres de l'Assemblée nationale ne réglementent l'organisation de partis politiques. Ce n’est donc pas renvoyé aux calendres grecques mais à 10 ans !

 

L’un des promoteurs du multipartisme était Luang Wichit qui critiquait ouvertement la mainmise du parti sur tous les rouages du pouvoir dans un système clanique et lança son intention de former un parti national par une campagne de presse rappelant que le roi était favorable au multipartisme. Ce n’était pas un militaire. Après des études à l’école des Sciences politiques de Paris où il avait connu Pridi et Phibun, il débute une carrière diplomatique et ne participa pas au coup d’état de juin 1932.  Luang Wichit demanda l’enregistrement de son parti comme une association puisque la constitution autorisait en principe  la liberté d’association.

 

 

Il fut l’objet d’une campagne de presse virulente des journaux qui soutenaient le parti du peuple. Un argument répété à suffisance consistait à citer l’exemple de l’Espagne dans laquelle le système des parties conduisit au chaos et à la guerre civile. Ce n’était peut-être pas l’exemple rêvé ?

 

Cependant, au cours des treize années de 1932 à 1945 où le Parti populaire détint le pouvoir, il n’a jamais reconnu cet élément principal de la démocratie « à l’européenne », à savoir le multipartisme.

 

Le Prince Boworadet, en désaccord avec le gouvernement qui n’a organisé que le chaos, se révolte alors en octobre 1933, mais propose aux dirigeants d'accepter six recommandations, afin qu'il puisse retirer ses troupes, pour maintenir la paix et parvenir à  un gouvernement véritablement démocratique, à savoir : 

 

1) Un engagement ferme en faveur de l'instauration d'une monarchie constitutionnelle.

2) La garantie que le gouvernement sera fondé sur le principe constitutionnel de la règle de la majorité et non sur le recours à la force militaire ...

3) L’interdiction aux fonctionnaires civils et militaires ordinaires de participer à la vie politique...

4) La nomination des fonctionnaires devait se faire sur la base des capacités et non sur des relations politiques.

5) La nomination des membres de la deuxième catégorie devait être la véritable prérogative du roi, et

6) L'armée ne devait pas concentrer ses forces en un seul endroit, mais les disperser en provinces.

 

Ces six revendications appelaient à un gouvernement majoritaire, à la liberté d'organiser des partis politiques et à la non-ingérence des militaires dans la politique.

 

Le gouvernement pour réprimer l’insurrection accusa alors Boworadet de vouloir revenir à l'ancienne monarchie absolue.

 

On croit rêver !

 

Tout compromis était impossible, la rébellion fut écrasée fin octobre et le gouvernement et ses successeurs ressuscitèrent une législation de 1927 réprimant « le crime de parole et d'actions causant la haine du gouvernement ».

 

Le multipartisme n’était plus pour longtemps  à l’ordre du jour !

 

Le roi quitta le pays au motif de rechercher un traitement pour une maladie oculaire chromique.

 

Lorsque il annonça sa décision d’abdiquer, le gouvernement envoya une délégation pour tenter de trouver une entente mutuelle. Le roi lui remit ses neuf demandes qui, si elles étaient acceptées, pourraient, selon lui, jeter les bases d'une relation de travail.

 

Dans la première de ses demandes, le roi soulignait que lorsque le Parti du peuple avait mené son coup d'État et exigé une constitution, il avait compris qu’il voulait mettre en place une forme de démocratie similaire à celle de l’Angleterre et non imposer sa domination sur le Siam pendant 10 ans !

 

Le gouvernement les rejeta et  l'abdication du roi était scellée. Le 2 mars 1935, le roi Prajadhipok remit sa lettre d'abdication aux représentants du gouvernement et dit: «Je n'ai jamais eu d'objection à céder à tout le peuple le pouvoir souverain que j'ai détenu. Mais je n'ai jamais eu l'intention de céder cette souveraineté à un individu ou à un parti qui n'a pas écouté la vraie voix du peuple et qui a tenté d'exercer un pouvoir absolu. »

 

Les gouvernements successifs profitèrent en tous cas de cette victoire pour   renforcer davantage leur emprise sur le pouvoir ce qui éloigna de plus fort le Siam du régime démocratique que les auteurs du coup d’état de 1932 avaient prétendu instaurer d’abord puis ensuite  sauvé en écrasant la rébellion !

 

 

Le roi lui-même réfugié en Angleterre où il mourut en 1941 put constater ce que furent en Europe les effets pervers de tous ces régimes autoritaires issus des régimes parlementaires.

 

Il est permis de se demander si le monument de la démocratie à la décoration très mussolinienne mérite bien son nom ? (8)

A 383  - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON   CONTEXTE GÉOPOLITIQUE  EUROPÉEN  ET  SIAMOIS

NOTES

 

(1) Voir notre article 187  « Le coup d’état du 24 juin 1932 au Siam » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/06/187-le-coup-d-etat-du-24-juin-1932-au-siam.html

 

(2) Voir notre article 214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/214-combien-de-coups-d-etat-de-rebellions-de-revoltes-et-de-souevements-en-thailande-depuis-le-debut-du-siecle-dernier.html :

 

(3) L’expression est de Robert Brasillach et lui valut son exécution.

 

(4) Voir notre article H 25 - UN ATTENTAT MANQUÉ CONTRE LE ROI ANANDA EN ESCALE À COLOMBO EN NOVEMBRE 1938 FUT-IL LE PRÉLUDE À SON ASSASSINAT LE 9 JUIN 1946 ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/h-25-un-attentat-manque-contre-le-roi-ananda-en-escale-a-colombo-en-novembre-1938-fut-il-le-prelude-a-son-assassinat-le-9-juin-1946

 

(5) Voir notre article 211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI … VUE PAR PRIDI :  http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/211-la-vie-cachee-de-pridi-vue-par-pridi.html

 

(6) Voir notre article 175. La « Loi du palais » pour la succession royale en 1924 : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/175-la-loi-du-palais-pour-la-succession-royale-en-1924.html.

 

(7) L’article de l’universitaire Nattapoll Chaiching « THE BOWORADET REBELLION, 1933 » est de 2018 et donne plusieurs références en ce sens Il ne s’agit pas d’un article polémique puisque l’auteur est professeur à la faculté des sciences humaines de l’Université Suan Sunandha Rajabha. Il a été publié dans « International Journal of Management and Applied Science » Volume-4, Issue-4, Avril 2018.

Voir aussi « Revolution versus Counter-Revolution: The People’s Party and the Royalist(s) in Visual Dialogue » par Thanavi Chotpradit, thèse pour un doctorat de philosophie soutenue à Londres au collège Birkbeck en février 2016.

Voir enfin un article plus ancien « Democracy and the Development of Political  parties in Thailand - 1932-1945 » par un universitaire japonais, Eiji Murashima, publié à Tokyo en 1991.

 

(8) Voir notre article A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE MAL NOMMÉ : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-205-le-monument-de-la-democratie-le-mal-nomme.html .

 


 

 

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