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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 22:04


Fernão Mendez-Pinto fut tout à la fois marin, un peu corsaire, naufragé, esclave, trafiquant, mercenaire, un peu picaro, presque jésuite, diplomate puis écrivain sur la fin de sa vie. Il a consigné ses mémoires dans son « pèlerinage » (Peregrinacam de Fernam Mendez Pinto) publié post mortem en 1614, traduit en français en 1645 sous le titre « Les voyages adventureux de Fernand Mendez-Pinto »

 

 

Bien que la partie siamoise de ses aventures ne concerne que 9 des 229 chapitres de cet ouvrage (2) un bref rappel de ses pérégrinations s’impose.

 

De sa naissance, la date en est incertaine, vers 1509 à sa mort le 8 juillet 1583 à Almada, près de Lisbonne nous savons qu’il était issu d’une famille pauvre de souche rurale probablement d’origine juive venue d’Espagne après les persécutions d’Isabelle la Catholique en 1492 ce qui ne facilitait pas l’ascension sociale.
 

Il écrit en tête de ses mémoires « Toutes les fois que je me suis représenté les grands et continuels travaux qui m’ont accompagné depuis ma naissance, et parmi lesquels j’ai passé mes premières années, je trouve que j’ai beaucoup de raisons de me plaindre de la fortune ..

 

Statue de Mendez-Pinto à Almada :

 

 

Nous le trouvons à 12 ans engagé comme domestique dans une famille noble de Lisbonne puis embauché comme mousse. Le navire est attaqué par des corsaires français, il se retrouve abandonné sur la plage. Il entre alors au service d’un chevalier de Santiago puis part à l’aventure  le 11 mars 1537

 

 

Les Indes portugaises via le Mozambique puis l’Éthiopie, esclave des turcs, il devient gouverneur de la forteresse d’Hormuz. Esclave d’un musulman grec puis d’un juif qui le conduit à Hormuz, retour à Goa, passage à Malacca, Patani et Ligor, capturé en mer par des Chinois, libéré par des Tatars, il part au Japon. Compagnon de Saint François Xavier,  il devient temporairement jésuite. Retour à Malacca puis à Martaban, passage au Siam et retour au Japon avant le retour définitif au Portugal. Nous vous donnons un récit plus détaillé de ces aventures en note (3).

 

 

Parti de chez lui à peine adolescent, Il n’a reçu aucune formation classique et littéraire. Son style est souvent emphatique, le texte probablement plein d’exagérations et donne des informations souvent de seconde main. Il est généralement boudé par les historiens qui considèrent que le livre ne mérite pas d’être compté comme source historique. En 1926 un article de W.A.R. Wood concernant les informations sur le Siam souligne de nombreuses exagérations, des noms de lieux non identifiables, et certaines incohérences lorsqu'il compare l'histoire de ces aventures au Siam avec la plus ancienne chronique siamoise connue à cette époque (4). Effectivement, ne parlons pas des souvenirs de Chine ou de Tartarie, Pinto donne pour les noms propres des transcriptions fantaisistes, par exemple Ayutthaya devient Odiaa, Ligor devient Lugor et Patani devient Patane, la belle affaire dans la mesure oú nous trouvons systématiquement des transcriptions à l’oreille, par exemple Ayutthaya qui devient Judia et que la transcription pourtant officielle du thaï adoptée par l’Académie royale n’est en réalité respectée par presque personne.

 

Plan  de "Judia " du début du XVIIe siècle :

 

 

Pinto ne mérite pas ce regard condescendant.

Il ne faut tout de même pas oublier qu’il fut le seul auteur européen du XVIe siècle écrivant sur le Siam à avoir passé quelque temps dans la capitale, Ayutthaya, sous le règne du roi Chairacha à la fin des années 1540 et peut-être jusqu’en 1549.

 

 

 

Par ailleurs et depuis l’article de Wood, d’autres sources ont été diffusées notamment les écrits de Van Vliet.

 

 

Il ne faut pas non plus oublier que les récits de voyage du seizième siècle doivent être compris dans leur contexte contemporain, leur style étant en grande partie déterminé par les modèles existants de l’époque. Quand, par exemple, Pinto dit que la capitale siamoise, Ayutthaya, compte 400.000 ménages, que 100.000 étrangers y résident et que l’on y rencontre 10 000 jonques, il est assez facile de contester ces chiffres fautes de statistiques fiables. Il semble plus logique de les interpréter en utilisant des mots comme « nombreux » et « beaucoup », la population d’Ayutthaya était donc importante, un grand nombre d’étrangers y résidaient et un commerce animé utilisant de nombreux navires était présent.

 

S’il est vrai enfin que Pinto ne ventile pas entre ses constatations personnelles et le ouï-dire ce n’est pas une raison pour le discréditer. Il appartient plutôt à l'historien de tamiser. Il écrivait à la manière d’un voyageur de la fin du Moyen Âge dont le lecteur s’attache plus à l’exotisme qu’à un récit scientifique et rationaliste. Ce n’est pas une œuvre de Descartes et il ne faut pas le mesurer avec une équerre à 90°.

 

 

Si nous négligeons ses fanfaronnades et ses embellissements, nous tombons dans le concret par exemple dans la manière dont il décrit la vie à bord d'un voilier à une époque où ceux-ci faisaient naufrage un voyage sur trois. Quand il nous donne des degrés de latitude, il sait ce qu'ils signifient et ne se trompe pas.

 

 

Pour ne nous en tenir qu’au Siam, sa version a fait l’objet d’une analyse assez serrée de Terwiel en 1997 (5) qui réconcilie peu ou prou Mendez-Pinto avec la vérité historique.

 

Terwiel analyse ainsi quelques épisodes de l’histoire du Siam vue par Mendez-Pinto.

 

Si Sudachan, la reine adultère.

 

Cet épisode intervient après une description de la campagne victorieuse menée à Chiangmai par le roi aidé des Portugais, le premier chapitre de ses aventures au Siam.

 

Mendez-Pinto narre avec complaisance comment la principale concubine du roi siamois avait pris un amant et comment elle était tombée enceinte pendant une absence de son mari. Dans ces circonstances difficiles elle empoisonna le roi et plus tard le fils du roi, aidant ainsi son amant à usurper le trône. Peu de temps après, elle et son amant ont été assassinés. Cette infernale mégère est évidemment Si Sudachan. Selon les Chroniques siamoises, le roi Chairacha mourut d’une « maladie soudaine ». Si Sudachan devint régente en 1547 alors que le fils aîné du roi, Yotfa, n’avait alors que onze ans. Les Chroniques confirment que la régente éleva son amant à un rang élevé puis réussit à le faire monter jusqu’au trône. Peu de temps après, des nobles siamois s'emparèrent de l'usurpateur et le tuèrent ainsi que Si Sudachan et un proche parent du roi Chairacha fut désigné comme nouveau roi. Il y a divergence entre les Chroniques et Pinto puisque les premières décrivent le mort du roi comme naturelle alors que la version de Pinto reflète probablement les ragots qui circulaient probablement à l’époque mais où se situe la vérité ? Van Vliet s’associe à la version officielle des Chroniques, mentionnant une mort naturelle de Chairacha, l’usurpation du trône par Si Sudachan et sa mort subséquente (6).

 

« ... Au retour du Roy elle se trouva enceinte de 4 mois, la crainte qu'elle eut que cela ne se découvrit, fit que pour se sauver du danger qui la menaçait, elle se résolut d'empoisonner le Roy son mari. Comme en effet sans différer davantage sa pernicieuse intention, elle lui donna du poison dans un vase de porcelaine tout plein de lait, dont l'effet fut tel qu'il en mourut dans cinq jours, durant lequel temps il donna ordre par son testament aux plus importantes affaires de son Royaume, et s'acquitta de ce qu'i devait aux étrangers qui l'avoient servi en cette guerre de Chiammay, d'où il n'y avait que vingt jours qu'il était venu. En ce testament comme il vint à faire mention de tous nous autres Portugais, il voulut que cette clause y fut ajoutée : C'est mon intention que les six vingt Portugais qui ont toujours veillé fidèlement à la garde de ma personne, reçoivent pour récompense de leurs bons services demie année du tribut que me donne la Reine de Tybem, et qu'en mes douanes leurs marchandises ne » payent aucun tribut par l'espace de trois années ».

 

 

Les cérémonies funéraires du monarque défunt font l’objet d’une description détaillée qui est naturellement faite pour impressionner les lecteurs européens, il n’y a rien qui nous ait choqué et il est plausible que Mendez-Pinto y ait assisté.

 

Si Mendez-Pinto se complaît dans les ragots, ses informations d’ordre militaire nous ont intéressés puisque l’implication des Portugais au Siam à cette époque fut pour l’essentiel militaire : Conseillers techniques, mercenaires, constructeur de forteresse, fondeurs de canon et de mousquets. Mendez-Pinto Pinto a probablement été le témoin direct des événements qu’il décrit en 8 chapitres, le dernier étant consacré à la description du Siam (2)

 

 

La campagne de 1547.

 

Bien que beaucoup de noms de lieux soient déformés, le récit de Pinto est parallèle à ce qui a été décrit dans les Chroniques comme la conquête de Lamphun. Pinto attribue un rôle de premier plan aux étrangers : Lors de la préparation des combats, trois commandants généraux étaient un Portugais et deux « Turcs ». Il mentionne en outre un groupe de 1.200 « Turcs » dans l'armée birmane, parmi lesquels des « Abessyniens » et des « Janizaries ». Parlait-il de Persans, d'Indiens ou de Janissaires ? Le Roi ordonna la mobilisation générale. Une fois mobilisés, les Siamois se dirigent rapidement vers le nord en direction de la région où « Quitiruan » ( ?) est assiégé en utilisant une multitude de bateaux. Arrivé là, il faut encore une semaine aux éléphants pour arriver. Pendant ce temps, des informations sont recueillies sur l'ennemi et sur la taille de son armée.

 

Le jour où les Siamois décident d'attaquer, avant le lever du soleil, l'armée est mise en ordre de bataille mais survient un assaut surprise de la cavalerie ennemie susceptible de provoquer une panique générale. Le roi Chairacha décide de changer son plan d’action, et sauva ainsi son armée d’une déroute coûteuse et ignominieuse mais lorsque l'ennemi se retira dans sa forteresse, le roi ne tira pas parti de son avantage.

 

La description de la campagne par Mendez-Pinto contient des éléments qui sonnent juste. C'est ainsi que l'armée d’Ayutthaya tenta d'abord d'intimider l'ennemi en se déplaçant lentement et en montrant ses forces. La description de la bataille donnée met également en lumière le rôle des chevaux et des éléphants dans les guerres continentales en Asie du Sud-Est. Selon Mendez-Pinto, l'armée de Chiangmai possédait une importante cavalerie, mais aucun éléphant de combat alors que l'armée d'Ayutthaya en avait un grand nombre. Dans la description de la bataille, il confirme que les éléphants de guerre furent le facteur décisif... masse invincible de centaines d’animaux se déplaçant en bloc.

 

Cette supériorité pourrait bien avoir été un facteur clé pour conserver l'avantage militaire d'Ayutthaya sur tous ses vassaux.

 

 

 

Le premier siège birman d'Ayutthaya.

 

La campagne conduisant au siège de 1548 est largement relatée dans les annales birmanes. Les Birmans se sont mis en route avec quatre divisions, totalisant 480 éléphants, 16.800 chevaux et 120.000 fantassins. Pour la première fois l'armée birmane pénétra jusqu’à Ayutthaya le cœur même du pays. Ils ont trouvé la capitale, difficile à attaquer et fortement défendue avec des canons servis par des étrangers. Après environ un mois, ils décidèrent de se retirer.

 

La description de l’investissement de la ville par les Birmans, tranchées et palissades correspond parfaitement à ce que l’on sait de la guerre de siège et de l’investissement d’une place depuis Jules César !

 

Investissement d'une place (Dessin de Viollet Le Duc) :

 

Dans la version thaïe classique les Birmans s’étaient beaucoup trop avancés en s’aventurant aussi profondément sur le territoire siamois.

 

Pour les chroniques birmanes la campagne réussit à soumettre le Siam à la vassalité, tandis alors que les chroniques siamoises affirment que le pays fut satisfait d’échapper de ce sort qui devait d’ailleurs arriver plus tard.

 

Le récit du siège par Mendez-Pinto.

 

Mendez-Pinto dit qu'il fut l'un des étrangers qui ont contribué à la défense d'Ayutthaya. Vrai ou pas, sa version est digne d’intérêt. Lorsqu’ils pénétrèrent en territoire siamois, les Birmans tombèrent sur la forteresse de « Tapurau » ( ?) solidement défendue. Trois fois, les Birmans montèrent à l’assaut. Diego Suarez, conseiller militaire en chef du roi de Birmanie, fit ouvrir une brèche dans la muraille de ses quarante canons et tous les habitants ont été massacrés.

 

Canons du XVIe siècle au Musée de l'artillerie de Lisbonne :

 

 

Les Birmans attaquèrent ensuite avec leur troupes d’éléphants « Oyaa Passilico » (le seigneur de Phitsanulok) qui lui-même se précipita à leur rencontre avec 15.000 hommes, principalement des « Luzons » (Philippines), des « Borneos » et des « Champaas » (Chams) et quelques « Menancabos » (des Minangkabau de Sumatra).

 

 

Arrivés à Ayutthaya, les Birmans purent ouvrir une brèche dans les murailles mais furent repoussés par le roi siamois conduisant 30.000 hommes.

 

Les Birmans tentèrent de nouveaux assauts, jusqu’à six au cours d'une même journée, en utilisant de stratégies différentes, conseillés par un groupe d’ingénieurs grecs.

 

Au bout de dix-sept jours, ils construisirent des tours d’assaut en solides madriers chacune reposant sur 26 roues en fer, chaque tour avait 50 pieds de large, 65 de long, 25 de haut, renforcées par des doubles poutres et couvertes de feuilles de plomb. Les défenseurs réussirent à incendier celles qui s’étaient approchés des murailles. Après une bataille nocturne de quatre heures, le roi Birman mit fin à l'assaut à la demande des mercenaires étrangers. Par la suite, ceux-ci construisirent une tour d’assaut plus haute que les murs du haut de laquelle ils pouvaient tirer au canon sur la ville. Mais quand la tour fut terminée, les Birmans reçurent la nouvelle d'une rébellion en Birmanie et levèrent le camp.

 

Tour de siège du XVIe (Dessin de Viollet Le Duc) :

 

 

La question est évidemment posée de savoir si Mendez-Pinto a assisté réellement au siège ou s’il nous donne des renseignements recueillis auprès de témoins, en tous cas à chaud. Les chiffres des combattants sont probablement fantaisistes, les Chroniques nous y ont d’ailleurs depuis longtemps habitués.

 

Les historiens qui considèrent Mendez-Pinto comme un fantaisiste affirment que la machinerie de guerre, échelles, tours d’assaut montées sur routes est pure invention, affirmant que tous ceux qui ont déjà vu d'anciennes cartes d'Ayutthaya savent que toute la ville était pratiquement imprenable, car elle était entièrement entourée de rivières. Il aurait été impossible de transporter des machines de cette taille sur l'eau à la vue des défenseurs.

 

On croit réver ! Tout la machinerie de guerre ainsi décrite était déjà connue au temps de l’architecte Vitruve qui lui consacre tout un chapitre de son ouvrage, il vivait au premuier siècle de notre ère. Nul n’a oublié le siège d’Alésia par Jules César

 

 

..... ni celui de Constantinople beaucoup plus tard par les Turcs. La présence d’un fleuve qui ne fait guère que quelques dizaines de mètres de large n’est pas un obstacle aux ponts mobiles que connaissaient tous les spécialistes de la guerre de siège.

 

Pont mobile (Dessin de Viollet Le Duc):

 

 

La ville quoiqu’imprenable fut tout de même prise !

 

Nul par ailleurs n’a décrit la ville d’Ayutthaya à cette époque et les gravures que nous en connaissons datent d’un siècle plus tard. Or, Van Vliet nous le rappelle, c’est Thammaracha qui régna de 1560 à 1590 qui fit agrandir la ville en lui donnant la forme d’aujourd’hui et fit értiger un mur de pierre autour d’elle.

 

Les fortifications d’Ayutthaya ont donc été construites ou reconstruites dans la seconde motié du XVIe siècle. L’image de cette attaque est parfaitement plausible , comme il est plausible qu’au milieu du XVIe siècle, la ville ait présenté une apparence beaucoup moins sophistiquée et une structure de défense beaucoup plus simple qu’on ne le supposait jusqu’à présent. Si les tours de siège birmanes avaient 25 pieds de haut, environ 7 métres, il est permis de penser que la muraille était moins élevée mais nous n’en savons pas plus.

 

 Le plan de La Loubère :

 

 

La description du pays.

 

Voilà un aspect dont Terwiel ne nous parle pas; ce qui est dommage car cette descripotion sonne incontestablement vrai. Mendez-Pinto n’était pas un ethnologue ni un anthropologue ni géographe ni un explorateur, ni un missionnaire ni un scientifique. Il est parti à la recherche de l’aventure qu’il a trouvée et de la richesse qu’il a également trouvée. Il consacre néamoins un chapiitre de ses souvenirs à la description de ce pays, il y a tout de même passé probablement 8 ans, intitulé « De la grande fertilité du Royaume de Siam, et de plusieurs autres particularitez touchant ce pays » (2).

 

« Ayant traité ci-devant du succès qu'eut ce voyage du Roy Brama au Royaume de Siam, et de la mutinerie du Royaume de Pegu, il me semble qu'il ne sera point hors de propos de parler ici succinctement de la situation, étendue, abondance, richesse et fertilité que Je vis en ce Royaume de Siam, et en cet Empire de Sornau, pour montrer que la conquète nous en eut été beaucoup plus utile que ne sont aujourd’huy tous les états que nous avons dans l'Inde, joint que nous la pouvions faire avec beaucoup moins de frais. Ce Royaume, comme l'on peut voir dans la carte (il ne nous dit pas laquelle il utilise.), a par son élévation près de sept cent lieues de côté, et cent soixante de largeur, en traversant le pays. La plupart consiste en grandes plaines, où l'on voit quantité de labourages et de rivières d'eau douce, à cause de quoi le pays est grandement fertile, et pourvu en abondance de bétail et de vivres. Aux contrées les plus éminentes il y a d'épaisses forêts de bois d'angelin dont se peuvent faire à milliers des navires de toutes sortes, il y a plusieurs mines d'argent, de fer, d'acier, de plomb, d'étain, de salpêtre, et de souffre, comme aussi de la soie, de l'aloès, du benjoin, du nacre, de l'indigo, du coton, des rubis, des saphirs, de l'ivoire, de l'or, et le tout en grande abondance. Il se trouve aussi dans le bois quantité de bois de brésil et de bois d'ébène, dont l'on charge tous les ans plus de cent Iuncos ( jonques) pour en transporter à la Chine, à Hainan, aux Lequios (au Japon) à Camboya (Cambodge), et à Champaa, sans y comprendre la cire, le miel, et le sucre qu'on y recueille en divers endroits. Le Roy reçoit ordinairement de ses droits chaque année douze millions d'or, outre les présents que lui font les Seigneurs du pays, qui sont en grande abondance. En la juridiction de ses terres il a deux mille six cent Peuplades, qu'ils appellent prodon ( ?), comme parmi nous les villes et les citez, laissant à part les petits hameaux et les villages dont je ne fais point d'état. La plupart de ces peuples n'ont point d'autres fortifications ou murailles en leurs bourgs que des palissades de bois, tellement qu'il serait facile à quiconque les attaquerait de s'en faire maître. D'ailleurs avec ce que les habitants de ces villes sont naturellement efféminés, ils n'ont pas accoutumés d'avoir des armes défensives. La cote de ce Royaume joint les deux mers du Nord et du Sud; celle de l'Inde par Juncalo (Phuket) et Tanauçarim (Tenasserim), et celle de la Chine par Monpolocata (?), Guy ( ?), Lugor (Ligor), Chuintante (Chanta bun), et Berdio ( ?). La capitale de tout cet Empire c'est la ville d'Odiaa (Ayutthaya), dont j‘ai parlé ci-devant; elle est fortifiée de murailles de brique et de mortier, et peuplée, selon quelques-uns, de quatre cent mille feux, dont il y en a cent mille d'étrangers de diverses contrées du monde: car comme ce Royaume est fort riche de soie, et d'un grand trafic, il ne se passe point d'année que de toutes les Provinces et île de laoa ( ?), Baie ( ?), Madoura ( ?), Angenio ( ?), Bornéo et Solor ( ?), il n'y navigue pour le moins dix mille Iuncos (jonques), sans y comprendre les autres petits vaisseaux, dont toutes les rivières et tous les ports sont toujours pleins. Le Roy de son naturel n'est nullement porté à la tyrannie. Les douanes de tous les Royaumes sont destinées charitablement pour l'entretien de certains Pagodes, où l’on a fort bon marché des droits qui s'y payent : Car comme il est défendu aux Religieux de faire trafic d'argent. Ils ne prennent des marchands que cela seulement qu'ils leur veulent donner d'aumône. Il y a dans le pays douze sectes de Gentils (Bouddhistes ?), comme au Royaume de Pegu, et le Roy par un souverain titre se fait appeler Prechau (Phrachao) Saleu ( ?) qui en notre langue signifie « saint membre de Dieu ». Il ne se fait voir au peuple que deux fois l'année tant seulement, mais c'est avec autant de richesse et de majesté, qu'il témoigne avoir de grandeur, et de puissance; et néanmoins avec tout ce que je dis, il ne laisse pas de se dire vassal, et se rendre tributaire au Roy de la Chine, afin que par ce moyen les Iuncos (jonques) de ses sujets puissent aborder au port de Combay ( ?), où ils font ordinairement leur commerce. Il y a encore en ce Royaume une grande quantité de poivre, de gingembre, de cannelle, de camphre, d'alun, de casse, de tamarin, de cardamome; de manière qu'on peut affirmer sans mentir, ce que j’ai souvent ouï dire en ces contrées, à savoir que ce Royaume est un des meilleurs pays qui soient au monde, et plus facile à prendre que toute autre Province pour petite qu'elle puisse être. Je pourrais rapporter ici bien plus de particularités des choses que j’ai vues dans la ville d’Odiaa seulement, que je n'en ai raconté de tout le Royaume: mais je ne suis pas d'avis d'en faire mention, pour ne causer à ceux-là qui liront ceci la même douleur que j’ai de la perte que nous en avons faite pour nos péchés et du gain que nous pouvions faire en conquérant ce Royaume.

 

 

 

La lecture de ce texte est significative des préoccupations de Mendez-Pinto. Nous y voyons un aventurier que la religion du pays n’intéresse pas sinon pour avoir décrit un rituel funéraire royal tout à fait inconnu de ses lecteurs européens et signaler que le commerce y est interdit au clergé. Elle démontre qu’il connaissait parfaitement le pays tout au moins en ce qui étaient ses préoccupations. Il est riche, facile à conquérir puisque la population en est pacifique et efféminée. Était-ce un appel au roi à partir à la conquète du Siam ? (7).

 

Cette description ne contredit en rien celles que ferons nos visiteurs français un siècle et demi plus tard avec un esprit plus scientifique même si leurs préoccupations étaient d’un tout autre ordre.

 

 

Il a été fait grief à Mendez-Pinto d’avoir prétendu être le premier européen à avoir mis les pieds au Japon ? Lorsqu’en tous cas il débarqua sur l’île de Kyushu, il put le penser même s’il avait été précédé par d’autres.

 

 

Il lui a également fait grief d’avoir prétendu faire découvrir l’arquebuserie au Japon ? Elle était certes alors connue depuis peu sur l’île principale, mais peut-être pas sur cette île et il a pu penser l’y avoir introduite ?

 

Arquebuses du XVI au Musée de l'artillerie de Lisbonne :

 

 

Ce sont là des querelles d’Allemands.

 

Il faut évidemment le lire avec prudence mais pour ce qui est du Siam, il est difficile de lui reprocher quoi que ce soit. Il n’est pas question de le discréditer mais tout au plus de tamiser.

 

Compte tenu de la diffusion européenne de son ouvrage, il est permis de penser qu’il fut connu de nos premiers visiteurs du siècle de Louis XIV.

 

 

 

Le Portugal enfin le considère comme l’un de ses héros.

 

Le lycée d’Almeda a été baptisé de son nom en 1965.

 

 

En 1976, l’Union astronomique Internationale a baptisé de son nom un cratère de la planète Mercure de 214 kilomètres de diamètre.

 

 

En 2011, pour le 500e anniversaire présumé de sa naissance, le Portugal a frappé une pièce de deux euros.

 

 

 

En 2014, il a été honoré par la philatélie pour le 400e anniversaire de la publication de ses mémoires.

 

 

Les navigations portugaises du XVIe siècle constituent l'une des pages les plus prodigieuses de l'histoire de l'expansion européenne. D’un petit pays, probablement un million d’habitants à cette époque, les Lusitaniens ont ouvert le monde oriental de façon définitive à l'homme occidental. Les relations établies par les Musulmans,

 

 

les voyages de Marco Polo,

 

 

ceux d'Odoric de Pornenone

 

 

et de tant d'autres avaient été sans lendemain et laissé aucuns liens permanents. Ceux que les Portugais tissèrent entre les deux extrémités du monde seront, eux, indestructibles. Affrontant des connaissances nouvelles difficiles à intégrer, il faut comprendre dans leurs récits les aspects mythiques et même les erreurs. L'immensité du monde par rapport à leur Portugal natal, les forces hostiles fleuves, montagnes, désert, naufrages, esclavage outre les maladies, ne les découragea cependant pas.

 

 

Mendez-Pinto fut en raison d’évidentes exagérations traité d’affabulateur et reçut le surnom de Fernão « Mentez-Minto » (Vous mentez ? Je mens), mais du moins du moins en ce qui concerne le Siam, une réhabilitation s’imposait.

 

NOTES

 

(1) « Les voyages advantureux de Fernand Mendez Pinto, fidellement traduits de portugais en françois par le sieur Bernard Figuier, gentilhomme portugais » à Paris 1645. Une version en trois volumes en français un peu modernisé a été publiée en 1830

 

(2) Nous donnons les titres de la version de 1645 :

Chapitre 181 : « Comme de ce port de Zunda ( ?) , je passay a Siam, d'où je m’en allay à la guerre de Chyarnmay (Chiangmai) en la compagnie des Portugais ».

Chapitre 182 : « Continuation de ce que fit le Roy de Siam jusques à ce qu'il soit de retour en son Royaume où la Reyne sa femme l’empoisonna ».

Chapitre 183 : « De la triste mort de ce Roy de Siam, & de quelques choses illustres et mémorables par luy faites durant sa vie ». 

Chapitre 184 : « Comme le corps de de Roy fut brûlé & les cendres portées à une Pagode, ensemble de quelques autres nouveautés qui arrivèrent en ce Royaume ».

Chapitre 185 : « De l'entreprise que fit le Roy de Brama sur le Royaume de Siam, et des choses qui se passèrent à son arrivée en la ville d’ Odiaa ».

Chapitre 186 : « Du premier assaut que le Roi de Brama donna à la ville d’Odiaa & quel en fut le succès ».

Chapitre 187 : « Du dernier assaut donné à la ville d'Odiaa & quel en fut le succès ».

Chapitre 188 : « Comment le Roy de Brama fut contraint de lever le siege de devant la uille d'Odiaa pour les nouuelles qui luy vinrent d'une mutinerie qui s’était faite au Royaume de Pegu & de ce qui arriva là-dessus ».

Chapitre 189 : « De la grande fertilité du Royaume de Siam & de plusieurs autres  particularitez touchant ce pais ».

(3) Voici un très bref résumé de ses pérégrinations qui occupent les 229 chapitres de ses souvenirs : Il naquit, la date est incertaine, vers 1509, dans une famille pauvre de Montemor-o-Velho, près de Coïmbre  au Portugal.

 

 

L’un de ses frères, Alvaro, était enregistré à Malacca en 1551. Un autre y serait mort martyr en 1557. Il décrit son enfance comme difficile. En 1521 (à 12 ans), il devint domestique dans une famille noble de Lisbonne. Il s’enfuit. Sur les quais, il fut embauché comme mousse sur un cargo en partance pour Setúbal. Le navire est capturé par des pirates français qui jettent les passagers sur le rivage à Alentejo. Il rejoint Setúbal et entre au service de Francisco de Faria, chevalier de Santiago. Il y resta quatre ans et rejoignit ensuite le service de Jorge de Lencastre, maître de l'ordre de Santiago et fils illégitime du roi Jean II du Portugal.

 

 

Il y resta plusieurs années mais pris par le goût de l’aventure et à vingt-huit ans il va rejoindre les Armadas pour l'Inde portugaise le 11 mars 1537 via le Mozambique. Le 5 septembre, il arriva à Diu, une île fortifiée au nord-ouest de Bombay et portugaise depuis 1535.


 

 

De là, il rejoint une mission de reconnaissance portugaise en mer Rouge via l’Éthiopie dont la mission était de délivrer un message aux soldats portugais protégeant une forteresse de montagne. Après avoir quitté Massawa « la perle de la mer rouge »,

 

 

la troupe rencontre trois galères turques de combat. Les Portugais sont été défaits et emmenés à Mocha pour être vendus comme esclaves. Pinto fut vendu à un musulman grec cruel. Celui-ci le vend à un marchand juif pour une trentaine de dattes. Il accompagne son nouveau maître sur la route des caravanes pour se rendre à Hormuz dans le golfe Persique. Là, Pinto a été libéré moyennant le paiement de trois cents ducats de la couronne portugaise provenant probablement des mercenaires portugais. Il fut alors nommé capitaine de la forteresse d'Hormuz et magistrat spécial du roi portugais pour les affaires indiennes.

 

I

l ne le reste que peu de temps. Il s’embarque sur un vaisseau portugais à destination de Goa mais en cours de route, le navire change de destination pour se retrouver à Karachi. Après un combat naval contre des ottomans, Pinto finit par atteindre Goa.

 

 

Nous allons le retrouver en 1539 à Malacca sous la direction de Pedro de Faria, le nouveau gouverneur qui l’envoie établir des contacts diplomatiques, en particulier avec de petits royaumes alliés des Portugais contre les musulmans du nord de Sumatra.

 

 

Il est ensuite envoyé à Patani, sur la côte est de la péninsule malaise en mission commerciale. En compagnie d’Antonio de Faria, un aventurier de son espèce, il poursuit des opérations commerciales en mer de Chine méridionale et dans le golfe du Tonkin. Sur la mer jaune il fait naufrage. Capturé par des Chinois pour avoir pillé la tombe d’un empereur, il est condamné à avoir les pouces coupés et à un an de travaux forcés sur la Grande Muraille.

 

Toutefois, avant de purger sa peine, il est fait prisonnier par des envahisseurs tatars. Il devient leur agent et voyage avec eux jusqu'en Cochinchine. En compagnie de deux compagnons portugais, ils font naufrage sur l'île japonaise de Tanegashima, au sud de Kyushu ce qui le conduira plus tard à prétendre à avoir le premier occidental à entrer au Japon. Il y est en tous cas en 1543 et prétend y avoir introduit l’arquebuse. Après un nouveau naufrage, nous le retrouvons en compagnie de Saint Francis Xavier.

 

 

En 1554 il rejoignit la Compagnie de Jésus et donna une partie importante de sa fortune commerciale. Il devint ensuite ambassadeur du Portugal auprès du daimyo de Bungo, sur l'île de Kyushu. Puis il quitte les jésuites en 1557. Il revient ensuite à Malacca et est envoyé à Martaban.

 

 

Il y arrive au milieu d'un siège, se réfugie dans un camp portugais de mercenaires qui avaient trahi le vice-roi. Lui-même trahi par un mercenaire il est capturé par les Birmans, réussit à s’enfuir et se retrouve à Goa. Faria l'envoie alors à Java pour aller acheter du poivre en Chine. A la suite d’un nouveau naufrage, il se trouve à nouveau esclave acheté par un marchand des Célèbes.

 

 

Après d’autres péripéties et avec de l'argent emprunté, il achète un passage pour le Siam où il a rencontré le roi en guerre. Les écrits de Pinto contribuent au compte rendu historique de la guerre. Après son séjour au Siam, il retourne au Japon et le 22 septembre 1558, rentre au Portugal 37 ans après l’avoir quitté. Sa renommée l’y avait précédé grâce à l'une de ses lettres publiée par la Compagnie de Jésus en 1555. Il s’évertue de 1562-1566 à réclamer une récompense ou une compensation pour ses années passées au service à la Couronne mais, de ses aventures, il a ramené une fortune considérable. Marié et père de famille, il achète une propriété en 1562 et y décède le 8 juillet 1583 à Almada, près de Lisbonne. Il avait commencé la rédaction de ses souvenirs de 1569 jusqu’en 1578, onze ans après son retour. Ils ne furent publiés qu’en 1614 en portugais archaïque et une première fois en français en 1645.

 

 

(4) « FERNAO. MENDEZ PINTO'S ACCOUNT OF EVENTS IN SIAM » in Journal de la Siam society, volume 20-I de 1926-27.

 

(5) « Mendez Pinto and Thai History » (update of a paper, first presented at the 107th meeting of the American Oriental Society, Miami, March 23-26, 1997) sur :

https://www.academia.edu/9999360/Mendez_Pinto_and_Thai_History_update_of_a_paper_first_presented_at_the_107th_meeting_of_the_American_Oriental_Society_Miami_March_23-26_1997_

 

(6) voir notre article RH 26 « La période de 1529 à 1548 du royaume d’Ayutthaya »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/rh-26.la-periode-de-1529-a-1548-du-royaume-d-ayutthaya.html

 

(7) Si tel était le cas, il tombait à un très mauvais moment. Lors de la publication du livre en 1614, le roi du Portugal était Philippe III d’Espagne et de Portugal, les deux monarchies avaient été réunies en 1580. Il était le fils du grand Philippe II d'Espagne qui aurait déclaré que Dieu ne lui avait pas donné un fils capable de régir ses vastes domaines. L'empire Portugais allait alors des Indes au Brésil. À la mort de Philippe II, le 13 septembre 1598  son fils fut effectivement incapable de régner, ne s’intéressant qu’à la chasse.

 

 

Il laissa l’intégralité du pouvoir entre les mains du Duc de Lerme son favori qui gouvernait à sa place et qui n’était qu’une avide et vénale crapule se contentant de vendre les titres et les privilèges sans se soucier le moins du monde de la gestion de l’immense empire de son maître. Ayant réussi à se faire nommer cardinal par le Pape Paul V la pourpre  lui évita la corde  auquel le destinait Philippe IV.

 

 

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9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 22:05
Monument du souvenir à Nong Sarai

Monument du souvenir à Nong Sarai

Le duel à dos d’éléphants (สงครามยุทธหัตถี - Songkram Yuddhahatthi) qui s’est déroulé à Nong Sarai dans le district de Donchedi (อำเภอดอนเจดีย์) et la province de Suphanburi  (จังหวัดสุพรรณบุ) en 1592 ou 1593 entre Naresuan alors âgé d’un peu moins de quarante ans et le prince héritier birman (อุปราชา- Uparat) ,  est l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire thaïe. Nous en avons parlé dans le cadre de l'un des nombreux articles que nous avons consacré à Naresuan (1).

 

 

Il n'est d'ailleurs pas spécifique à cette guerre puisqu'il s'agit d'une forme de combat connue de tous temps en Asie : Alexandre le grand dut déjà affronter des éléphants de guerre.

 

 

Cette tradition était venue des Indes. Ce duel était réservé aux rois ou aux grands de ce monde. De tous les épisodes de l'histoire du Siam, celui de ce duel est assurément le plus connu. Il se trouve pourtant qu'il en est diverses versions différant quelque peu de la version « officielle », différentes évidemment selon les sources, qu'elles soient siamoises, birmanes, perses ou européennes. On s'en serait évidemment douté ! Barend Jan Terwiel en a fait l'inventaire dans un article publié en 2013 dans le Journal de la Siam society (2).

Le sceau de la provi nce de Suphan buri

Le sceau de la provi nce de Suphan buri

Nous connaissons les difficultés des historiens à se procurer des sources fiables  dans l'histoire ancienne du Siam au moins avant le XVIe siècle marqué par l'arrivée des Perses, des Portugais, des Français, des Hollandais, des Anglais et des Espagnols. Ils laissèrent souvent des souvenirs de leur passage au Siam, qu'ils aient été diplomates, aventuriers, mercenaires, commerçants, missionnaires ou marins. Certains ont rédigé leurs écrits une fois de retour au pays, d'autres ne nous ont transmis que des impressions éphémères, de la simple note sur le  prix du riz aux spéculations plus raffinées. Ils n'étaient pas tous des observateurs scrupuleux.

 

 

Terwiel fait remarquer à fort juste titre qu'il faut se pencher sur les intentions de leurs auteurs. Les préoccupations d'un missionnaire catholique ou celles d'un marchand batave luthérien sont aux antipodes. Écrivait-on pour informer, divertir, flagorner ou distraire ? Terwiel cite un exemple qui reste d'ailleurs d'actualité : Quand certains (ce fut le cas du beau Forbin) constatèrent le laxisme sexuel des siamoises qu'ils considéraient comme faciles, était-ce le fruit de la réalité ou tout simplement parce qu'ils baignaient dans la prostitution qui a existé de tous temps sur toutes les routes maritimes.

 

 

 

Ces à priori ne concernent pas seulement les étrangers, mais  également les sources locales qui sont plus proches de préoccupations hagiographiques que de soucis de la vérité historique, comme c'est le cas des   Chroniques écrites et récrites dans un but précis : glorifier le pouvoir central ce qui explique – nous l'avons constaté à de multiples reprises - que des actes cérémoniels ou religieux qui ne présentent aujourd'hui guère d'intérêt sont racontés à longueur de pages et que d'autres événements moins glorieux sont passés sous silence.

 

 

Tel est le cas de cette fameuse bataille dont à vrai dire on ignore même la date exacte si l'on connait à peu près sa localisation.

 

L’événement est en tous cas célébré chaque année le 18 janvier en tant que Journée des forces armées thaïes (Wan Kongthapthai - วันกองทัพไทย). Pour d'autres ce serait une semaine plus tard (3).

 

 

 

 

Tout au plus saurons-nous avec certitude qu'en 1593 probablement une bataille décisive permit au Siam vassal de recouvrer son indépendance par rapport à l'occupant birman (4).

 

Les manuels scolaires locaux relatent l’histoire de la libération, tous inspirés des Chroniques royales d’Ayutthaya. Résumons rapidement : Le roi birman  avait envoyé une armée pour réprimer la rébellion des Siamois. Les armées se rencontrèrent non loin de la capitale,  des centaines de milliers d'hommes se préparaient à s'affronter lorsque  Naresuan, chef des rebelles siamois et monté sur son éléphant de guerre, a lancé noblement un grand défi aux Birmans tel que rapporté dans les Chroniques (5) « Qu'est-ce que notre royal frère fait debout à l'ombre d'un arbre? Viens et allons-nous battre dans un duel d'éléphants pour l'honneur de nos royaumes ! ». Le Birman, Uparat ne pouvait reculer devant ce défi.

 

 

Le combat s’engagea, Naresuan échappa à ses coups,  il frappa et blessa le Birman de son épée puis le tua de sa lance avant que son éléphant ne soit tué d'un coup de feu birman.  Ce duel fut doublé ou l'aurait été d'un autre duel également en éléphant entre son frère -le futur roi Ekathotsarot- et le général birman Mangcacharo demi-frère de l’Uparat. Le Siamois triompha aussi. L'armée siamoise chargea alors les Birmans qui se replièrent, poursuivis et massacrés jusqu'à ce qu’ils quittent le territoire siamois.

 

 

Cette version est reprise mot pour mot par Wood  dans son  « a history of Siam » publiée tardivement en 1924. Il est permis de penser qu’il tenait cette version du Prince Damrong dont il était proche et que celui-ci connaissant parfaitement les Chroniques non encore traduites en anglais..

 

Cette version pose toutefois quelques questions. La première, purement technique a échappé à Terwiel qui se complaît pourtant à trouver des incohérences dans le récit des Chromiques : Il y avait incontestablement des mercenaires portugais dans l’armée birmane mais une escopette portugaise du XVIe avait-elle la puissance nécessaire pour tuer un éléphant de combat ?

 

 

La seconde concerne  la nature même de ce duel au sommet. Terwiel fait remarquer que ce duel était issu d'une très longue tradition, remplacer un combat meurtrier par un simple duel des chefs de haut rang à dos d'éléphant, les chefs entourés de quelques gardes du corps en sus du cornac qui guide et excite sa bête . Appelé yutthahatthi (ยุทธหัตถี)  nous trouvons dans l’histoire un duel mené par le Dieu Indra,

 

 

un autre par Ramkhamhaeng le grand

 

 

et un autre avec Suriyothai en 1548 (6).

 

 

Ces combats de chefs auraient été régis par une sorte  de déontologie dont nous n’avons toutefois trouvé trace nulle part : Il aurait été convenu qu’il réglait une fois pour toutes le sort de la bataille en évitant des combats meurtriers. Or, une fois la défaite des Birmans consacrée et malgré ce, les Siamois ont continué la poursuite en l'achevant par un massacre massif. Mais faut-il vraiment s’en étonner comme le fait Terwiel  pour autant que cette tradition ancienne ait vraiment existé. Les Siamois étaient certainement ivres de vengeance après les humiliations et exactions commises par les occupants Birmans depuis quelques dizaines d’années.

 

 

Nous avons toutefois un récit étranger, celui écrit en 1640 par Van Vliet, 47 ou 48 ans après la bataille. Il fait effectivement référence à un duel de chefs entre l'héritier birman monté sur le plus fort des deux éléphants contre Naresuan qui se précipita néanmoins contre le Birman et le tua. Les gardes du corps montés derrière Naresuan massacrèrent à leur tour les Portugais montés sur l'éléphant Birman. L'armée Birmane dépourvue de chef, désemparée, se retira poursuivie par les Siamois qui en firent grand massacre. Ce récit ne fait pas référence au défi originel  ni à un second duel.  Il est toutefois permis de penser que cette conception singulière de la guerre était totalement étrangère à un commerçant hollandais qui n'en a retenu que l'essentiel.

 

 

Terwiel cite également une source thaïe à laquelle nous n'avons pas eu accès, la Chronique de Luang Prasert, un document écrit en 1690 par un astrologue de haut rang de la cour et traduit en anglais en 1963 (7). L’objectif de l’auteur aurait été de conserver une trace précise d’événements exceptionnels. Ce récit rejoint peu ou prou celui de Van Vliet. Il débute par un présage qui donna confiance à Naresuan, le Birman avait perdu son casque. Il y eut effectivement défi et le Birman aurait alors dit « je n'ai qu'un sepli avec moi mais je ne l'utiliserai pas ». Le combat se termina par la mort du Birman et le retour de son armée  à Hanthawaddy.  Pour Terwiel, ce « sepli » serait une arme non conventionnelle dans ce genre de duel, probablement une arme à feu, fusil ou pistolet.

 

 

 

Terwiel cite ensuite les annales birmanes d'U Kala qui seraient fiables mais leur version va évidemment diverger avec celle des Siamois. Les armées birmanes avaient atteint les environs d'Ayutthaya en février 1593. Les éléphants jouèrent dans la bataille un rôle décisif. L'un des généraux birmans montait un éléphant de guerre ; Il faut préciser que les éléphants avaient les yeux bandés pour ne pas voir leurs congénères de l'autre camp et étaient guidés et excités par le seul aiguillon du cornac. Naresuan s'apercevant que l'éléphant birman était immobilisé s'en approcha et tua le prince héritier d'un coup de feu. Les annales birmanes ne font pas référence à un duel d'honneur et accusent la lâcheté de Naresuan qui aurait utilisé une arme à feu. C'est un grief bien singulier car on ne faisait pas à cette époque la guerre en dentelle et si les combattants utilisaient des armes à feu, ce n'était pas pour tirer les bécasses. Par contre ces Annales ne portent pas trace de massacre de leur armée par les Siamois, leurs généraux auraient tout simplement pris la décision de rebrousser chemin et de rentrer chez eux.

 

 

 

Terwiel cite encore Jacques de Coutre, un négociant et diamantaire flamand qui a visité Ayutthaya en 1595. Il est un témoin très ancien dont le récit des voyages ont été publiés pour la première fois en 1640 par son fils Estebàn et récemment traduits en anglais. 

 

 

 

Pour lui comme pour Van Vliet, Naresuan était un personnage cruel – mais quel monarque ne l'était pas à l'époque? Monseigneur Pallegoix ne parle pas du duel mais lui prête la réputation d'être allé se laver les pieds dans le sang des Cambodgiens. Il est ici permis de se demander si nous ne sommes pas dans la fiction  pure et simple ? Naresuan aurait fait frire (vivant!) l'un de ses frères et fait brûler vifs huit cents hommes sur un feu de joie parce qu’ils n’étaient pas venus à la rescousse à l’époque où il était en guerre avec Pegu.

 

 

Avant lui Turpin qui écrit en 1771 son « Histoire civile et naturelle du royaume de Siam », dans son tome 2  ne parle pas du défi  mais  d’un combat singulier entre le « prince noir » et le prince Birman. Au milieu du combat, ils se cherchèrent et le Birman expira au cours du duel.

 

 

En 1603, Pedro Sevil de Guarga, un espagnol signala dans un mémorial à son roi comme l'un des nombreux crimes horribles commis par le roi de Siam d'avoir ordonné que vingt Portugais soient frits dans de l'huile de noix de coco. Nous ignorons totalement d’où il tenait cette horrible histoire de friture.

 

 

 

L'indignation d'un Espagnol pour l'utilisation de cette torture prête à sourire quand l'on sait que ses compatriotes la pratiquèrent à grande échelle lors de la conquète de l'Amérique !

 

 

 

 

En 1595 en tous cas, Jacques  de Coutre assista en témoin direct à la cérémonie funèbre du très glorieux  éléphant qui sauva le Siam à Nong Sarai : le roi siamois le cœur brisé avait  organisée des funérailles d'État.

 

 

Terwiel se pose toutefois la question de savoir si cet auteur n'avait pas pour seul but de choquer ses lecteurs tant en parlant de la friture de Portugais que d'un rituel funéraire essentiellement païen probablement choquant pour le roi d’Espagne.

Les funérailles de l’éléphant établissement au moins avec certitude que Naresuan avait  le sentiment qu'il lui devait non seulement sa vie mais la défaite des Birmans en 1593. Il est en tous cas le seul animal de l’histoire siamoise à avoir jamais reçu le rang de Chaophraya.

 

Passons à une source anglaise. Dans le récit de ses voyages publiés en 1613, Samuel Purchase, vingt ans à peine après l'événement, mentionne la bataille au cours de laquelle les Siamois se sont affranchis de la tutelle birman et au cours de laquelle l'uparat birman aurait été tué par arme à feu.

 

 

 

 

Terwiel cite encore un  voyageur portugais  Antonio Bocarro, qui se rendit à Goa en 1615. En 1631, il devint chroniqueur et conservateur des archives de Goa.  Il est le rédacteur en 1615 des « Decada 13 da Historia da India », qui couvre principalement les années 1613 à 1617, mais qui mentionne les événements marquants survenus à la fin du XVIe siècle comme la bataille de Nong Sarai.  Il cite un message de Naresuan au prince birman, lui suggérant d'organiser un duel d'éléphants afin d'empêcher un massacre. Celui-ci eut la sottise, sans consulter ses généraux, d'accepter le défi.  En se battant vaillamment, le prince birman blessa son adversaire avec une hache. Mais lorsque le  « prince noir » (Naresuan) était en passe d’avoir le dessous, il fit appel à deux Portugais qui se trouvaient dans son voisinage pour qu’ils tirent de leurs armes à feu et tuent le Birman. Le Prince Noir jeta ensuite son armée contre les soldats birmans, qui ayant perdu leur chef, étaient désemparés.

 

 

 

Terwiel cite enfin une source persane importante, nous en avons longuement parlé, elle est connue sous le titre anglais de «  The ship of Sulaiman » (Le navire de Sulaiman) (8). Il est le récit d’une mission diplomatique perse à Ayutthaya sous le règne du roi Narai en 1657-1658. Il fut écrit par le secrétaire de l’ambassade, Ibn Muhammad Ibrahim. L'ambassade s'est rendue à Ayutthaya en réponse à une lettre que le roi Narai avait envoyée à la cour de Shah Sulaiman Isfahan  à l’époque du point culminant de l’influence perse au Siam.  L’ouvrage a été traduit en anglais pour la première fois en 1972 par John O'Kane. Deux ans plus tard, il a été porté à l'attention du monde savant par la publication d’un article de David Wyatt publié en 1974 dans le Journal of the Siam Society intitulé « Une mission perse au Siam sous le règne du roi Narai » (9). Pour Wyatt ce manuscrit est l’une des sources principales de l’histoire du Siam sous le règne du roi Narai. SI nous n’avons pas accès à  la traduction de John O'Kane, en dehors de l’analyse circonstanciée de Wyatt nous bénéficions de celle de Peter Hourdequin, un universitaire américain d’Hawaï, datée de 2007 (10). Les informateurs siamois du persan lui ont parlé d'événements  qui s’étaient produites plus de 90 ans auparavant : Naresuan, craignant la force de son adversaire, aurait lié une arme à feu sous sa lance et tua d'un coup de feu le birman qui ne s'était aperçu de rien.

 

 

 

Toutes ses sources proviennent – faut-il le préciser – de récits transmis par ouï-dire.

 

De ces versions plus ou moins contradictoires, il faut déduire qu'en 1593 les Siamois ont réussi à se débarrasser du joug  birman.

 

Y a-t-il eu un duel officiel ? Terwiel en doute mais ses arguments n'emportent pas notre conviction. Que les Annales birmanes n'en parlent pas ne nous étonnent guère, elles arrangent la vérité tout autant que les siamoises. D'après lui pour l'héritier birman, accepter le défi aurait été reconnaître que Naresuan était son égal ce qui n'étais pas admissible. Conception bien occidentale du duel codifié autour du point d'honneur :

 

 

 

 

Il est dans notre tradition française de reconnaître au provoqué le droit de refuser le cartel pour cause d'infériorité sociale, Voltaire l'a payé de coups de bâtons, mais nous ne sommes pas dans la France du XVIIIe siècle !

 

Pour Terwiel, le récit de Bocarro ne serait qu'une invention poétique ? Pourquoi cette suspicion ?

 

Il reste certain que le moment crucial fut une confrontation physique entre le prince héritier birman et Naresuan, chacun monté sur un éléphant de guerre et que le comportement des éléphants a joué un rôle déterminant. L’éléphant du prince héritier birman était plus imposant, plus grand et apparemment plus fort que celui de Naresuan. L'éléphant de Naresuan a pourtant joué un rôle majeur, ce qui explique son chagrin à sa mort.

 

La mort de l’héritier birman a brisé l’esprit des envahisseurs et les a poussés à abandonner la campagne. Il n'y a pas d'accord sur le déroulement de la retraite. Les Birmans affirment qu'ils sont partis de leur plein gré, les Siamois sont divisés, mais qu'ils aient harcelé les Birmans  ou les aient laissé se retirer en paix ne change rien à la certitude de l'existence d'un duel et de la défaite des envahisseurs.

 

En tout état de cause, personne n’était présent pour enregistrer les conversations ou photographier le déroulement du combat. Il n'en fut qu'un qui assista aux cérémonies funéraires du prince-éléphant.

 

 

 

 

NOTES

 

(1) voir notre article 65 « Naresuan 2. La première victoire contre les Birmans (1591-1593) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-65-naresuan-2-la-premiere-victoire-contre-les-biramans-1591-1593-115118551.html

 

(2) Barend Jan Terwiel « What Happened at Nong Sarai ? Comparing Indigenous and European Sources for Late 16th Century Siam ». Journal de la Siam; society – volume 101 de 2013.

 

(3)  https://th.wikipedia.org/wiki/วันกองทัพไทย

 

(4) ... ou 1592 selon Wikipédia en thaï : https://th.wikipedia.org/wiki/สงครามยุทธหัตถี

 

(5)  Traduction de Cushman, édition de la Siam society, 2000, pages 130-131. 

 

(6)  Voir  https://th.wikipedia.org/wiki/ยุทธหัตถี

(7) « Phraratchaphongsawadan Krungsi’ayutthaya chabap Luang Prasoet » (พระราชพงศาวดารกรุงเก่า ฉบับหลวงประเสริฐ).  Bangkok : Khurusapha, 1963.

(8) Voir notre article H 45 «  UNE TENTATIVE D'ISLAMISATION DU SIAM DU 15 AOÛT AU 24 SEPTEMBRE 1686 ÉRADIQUÉE » :

(9) David K. Wiatt « A PERSIAN MISSION TO SIAM IN THE REIGN. OF KING NARAI », volume 62-1 de 1974.

(10) Peter Hourdequin « Muslim Influences in Seventeenth Century Ayutthaya: A Review Essay »  in  EXPLORATIONS a graduate student journal of southeast asian studies, Volume 7, Issue 2, Spring 2007.

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2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 22:04

Nous avons consacré il y a peu un article aux deux rois qui régnèrent à Ayutthaya de 1610 à 1628, le roi Si Saowaphak et le roi Song Tham (1), rappelant que B.J. Terwiel dans une simple note d’un ouvrage de 2011 (2)

 

 

 

 

nous apprenait que de « nombreux historiens » remettaient en cause l'existence même de Saowaphak : Le court règne de Saowaphak est clairement décrit dans les « Chroniques royales » et a donné lieu à un débat animé entre historiens. La plupart ont décidé que, faute de récits de témoins oculaires étrangers, Saowaphak devait être un roi fictif (Wyatt l'appelle un fantôme). Cependant, personne n'a été en mesure d'expliquer pourquoi les « Chroniques royales » inventeraient un personnage. Le fait que des étrangers ont ignoré les détails sur la façon dont Songtham est arrivé sur le trône n'a guère de poids, compte tenu du fait que les étrangers connaissaient relativement peu ce qui s'était passé à la cour d'Ayutthaya en 1610 ».

 

 

Ajoutons que Saowaphak a régné trop peu de temps pour avoir pu marquer l’histoire.

 

 

UN ROI FANTME ?

 

 

B.J. Terwiel s’était toutefois déjà penché sur cette singulière histoire d’un « roi fantôme » à l’occasion d’une conférence tenue à Hambourg le 8 mai 2010 et ensuite dans un article en publié l’année suivante (3). Ses conclusions sont d’un vif intérêt car elles sont une leçon sur la manière dont nous devons comprendre l’histoire de ce pays et une leçon sur la manière de l'écrire.

 

 

Rappelons ce que disait Monseigneur Pallegoix, nous l’avons souvent cité, dans le second volume de son ouvrage fondamental  (4) : « L'abrégé de l'histoire de Siam, qui fait la matière de ce chapitre, est tiré des annales de ce pays. Ces annales se divisent en deux parties; la première partie, composée de trois volumes seulement, ou histoire du royaume du Nord, donne l'origine des Thai, et un abrégé de leur histoire jusqu'à la fondation de Juthia. Cette première partie est pleine de fables, et présente peu de faits historiques. La seconde partie, qui commence à la fondation de Juthia, forme quarante volumes, et donne l'histoire bien suivie de la nation thai jusqu'à nos jours ».s.

 

 

Bien qu’il ne cite pas ses sources, il est permis de penser que sa profonde amitié avec le roi Rama IV et sa parfaite connaissance de la langue thaïe et du pali font que les propos qu’il tient sur ce « fantôme » qui ne l'était pas pour lui ne sont pas sorti de son imagination dans le chapitre qu’il consacre à la chronologie des rois d’Ayutthaya : « Eka Thotsarot étant mort après un règne paisible de six ans seulement, son fils Chao-Fa, le Borgne, lui succéda; mais, l'année suivante, il périt victime d'une conjuration ourdie contre lui. Son oncle Phra-Si-Sin fut élu roi sous le nom de Phra  Chao Songthtam ». Cette qualité (si l’on peut dire) de « roi borgne »  va nous conforter,  nous le verrons plus loin, dans la croyance en son existence.

 

 

 

Mais le prélat ne fut pas le premier à déplorer le peu d’intérêt que les Siamois portaient à leur histoire et leur totale absence de curiosité historique chez les lettrés. Jeremias van Vliet qui fut le chef du comptoir hollandais à Ayutthaya de 1636 à 1641 ne fut pas le premier européen à avoir visité le Siam mais le premier à s’être consacré à la description scrupuleuse du pays et le premier à s’être intéressé à son histoire  bien avant l’arrivée des Français un demi-siècle plus tard.

 

Jeremias van Vliet vu par les Thaïs : 

 

 

Dans le texte de sa description du royaume, souvenirs de son passage au Siam entre 1633 et 1642, publiés pour la première fois en 1647, il écrit :

 

 

« Si de nombreuses chroniques anciennes et des histoires sérieuses du passé sont les témoins de leur époque et contiennent des conseils pour le présent et des repères pour l’avenir, les Siamois en ont peu de connaissance. Leur position géographique, leur gouvernement, le pouvoir, la religion, les mœurs et leurs coutumes et de biens d’autres éléments remarquables des nationalités étrangères ne leur sont pas inconnus, mais ils n'ont pas la curiosité d'enquêter sur eux ni  sur les antiquités de leur pays,  ni sur les dates du début des guerre et de la conclusion de la paix, de la perte d’une région ou d’une ville, des victoires ou des défaites, de leurs héros célèbres ou de leurs personnalités exceptionnelles en vertu et en savoir, etc.. Ils ne font peu de descriptions, de sorte que leurs descriptions principales consistent en  leurs lois, les fondements de leur religion, les vies, les actes et les louanges de certains rois morts dont la renommée était moins fondée sur le respect royal que sur le service rendu aux dieux, aux temples et aux prêtres. Ces descriptions étaient principalement confiées aux soins des prêtres, par lesquels sont également décrits leurs cérémonies, les punitions, les exhortations, les consolations et les instructions religieuses. Ainsi, pour la noblesse, la population riche ou la population ordinaire, il existe peu de chroniques ou de témoignages historiques connus, à l'exception de ceux qui sont rapportés verbalement ou qui sont rapportés dans des discours »  (5).  

 

 

 

L’expression de « roi fantôme » (Phantom-King)  est tirée de la plume (inspirée ?) de David K.Wyatt (6). Que faut-il en penser ?

 

 

 

 

LA « DÉFANTMISATION » DE SI SAOWAPHAK

 

 

Terwiel nous fait remarquer à très juste titre que la conception locale de l’histoire siamoise pour la période antérieure au XIXe siècle, diffère essentiellement de celle des historiens occidentaux. Il n’existe que peu de documents anciens en dehors de quelques documents légaux, aucun recensement des populations, aucune généalogie des personnages des hautes sphères de la société, aucun registre des naissances, des mariages ou des décès, aucun registre foncier, et pour les archives des particuliers, aucun testament, aucun contrat, aucun journal, nul n’y écrit son « livre de raison ».

 

 

Avant 1800, il n’existe que peu d’écrits en thaï. En dehors des Chroniques royales et de peut-être une centaine d’inscriptions épigraphiques, les historiens disposent seulement de quelques textes anciens au contenu religieux ou magique, de quelques fragments de textes légaux.

 

Bien sûr les Chroniques royales doivent être lues avec circonspection. Les exploits martiaux y sont le plus souvent exagérés, les liens de famille et les dates mentionnées sont presque tous fantaisistes sinon inexacts même si la publication  en 2000 de Richard Cushman a ouvert de nouvelles perspectives aux historiens traitant de l'histoire thaïe (7). Il faut donc pour la période antérieure à 1800 s’appuyer sur des sources étrangères, les plus importantes étant chinoises, japonaises, birmanes, portugaises, néerlandaises, françaises et anglaises, chacune de ces sources devant  doit être lue et comprise dans son propre contexte.

 

 

 

Qu’en est-il donc de cette période de 1610 à 1612 ? Il s’agit d’un roi, Si Saowaphak, dont l'existence est mentionnée dans les Chroniques royales mais dont le règne fait l'objet de controverses depuis le début de l'écriture de l'histoire thaïe. Deux points de vue diamétralement opposés s’affrontent, Terwiel nous cite tous les historiens qui considèrent Si Saowaphak comme une invention ou qui se contentent de l’ignorer. D'autres, tout aussi nombreux, acceptent ce règne tel qu'il a été rapporté dans les Chroniques royales et sont également unanimes à dire que ce malheureux roi a été déposé par son demi-frère Songtham. Maintenant, laquelle de ces histoires peut-on croire ? 

 

 

Terwiel pose la bonne question :   Comment pouvons-nous arriver à un jugement ?

 

Il est donc nécessaire de déterminer quelles sources les historiens ont utilisées pour tirer leurs conclusions.

 

Les Annales chinoises (Mina Shi Lu) ne mentionnent pas le Siam dans la période 1610-1612.

 

 

Il y avait beaucoup de Japonais à l'époque  à Ayutthaya. Cependant, mis à part une lettre de Shogun Leyasu qui remercie le roi Ekathotsarot en 1610 pour une lettre des Phrakhlangs et l'arrivée d'un navire de commerce en 1612 sous le règne du roi Songtham, Terwiel nous dit n’avoir trouvé aucune autre information  (8). Les Annales de Phattalung, Pattani, Nakhon Si Thammarat, Chiangmai, Nan  n’évoquent que très rarement le début du 17e siècle et ne mentionnent pas plus Ayutthaya que Si Saowaphak. 

 

 

 

 

Les Anglais sont arrivés trop tard à Ayutthaya pour avoir été des témoins oculaires des événements politiques à cette époque: Terwiel cite l’arrivée du navire « Le Globe » à Pattani le 23 juin 1612 et par la suite la rencontre de  cinq Anglais dans la capitale avec le roi Songtham le 17 septembre 1612.

 

 

Jérémias Van Vliet enfin est l’auteur de la première chronologie royale écrite en 1647 dans laquelle il ignore Si Saowaphak mais nous y trouvons confirmation au moins indirecte de son existence : Il mentionne qu'après la mort du roi Songtham en 1628, l'usurpateur, le roi Prasatthong a ordonné l'exécution de la progéniture de Songtham et qu'il ne restait que « le fils de l'aveugle ou du demi roi aveugle » (9).  Il précise par ailleurs que le roi pendant la courte période oú il régna, tomba malade et fut délibérément tenu à l’écart par Siworrawong pour l'isoler de tous : « Oya Siworrawongh faisait si bien garder toutes les avenues du palais pendant la maladie du roi que personne n'en pouvait approcher sans sa permission, et il n'y eut pas un mandarin qui, pendant ce temps-là, pût voir Sa Majesté ». 

 

 

 

Si Saowaphak est par contre présent dans les Chroniques royales en presque toutes leurs versions.  Ne revenons pas sur son histoire (1).

 

Terwiel note que de nombreux historiens qui pensent que Si Saowaphak n’a jamais été roi mais ne donnent aucune information sur les raisons de leur choix, et aucun ne semble s'être demandé pourquoi un roi fantôme et borgne aurait été inventé par les auteurs des Chroniques et, après l'avoir inventé, pourquoi un personnage aussi singulier puisqu’il était borgne. Or, si les chroniques siamoises ont tendance à omettre, embellir ou exagérer, nul n’y a jamais relevé d’inventions pures et simples. Si Saowaphak, dont la présence dans l’histoire d’Ayutthaya fut fugace, est signalé dans cinq d’entre elles. Il est impossible de penser que les rédacteurs de ces textes dont la rédaction s’étend sur deux cent ans à partir de 1680 aient pu se concerter pour inventer et faire perdurer la légende du roi borgne. 

 

La manière dont on écrit l'histoire peut être ravageuse. N'en citons qu'un exemple tiré de notre propre histoire et de la manière dont on nous enseignait à l'école primaire quand on y enseignait encore l'histoire, pour démontrer le symbole de la courtoisie française et le panache de nos militaires au temps de Louis XV à la bataille de Fontenoy : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers » aurait dit le Duc de Biron qui commandait nos troupes. Il aurait en réalité dit « Messieurs, les Anglais, tirez les premiers ». Cette première salve fit tomber les premiers rangs des ennemis anglo-hollandais comme des mouches. La vérité historique tient à l'emplacement  d 'une virgule.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir notre article RH 42  « LES ROIS SI SAOWAPAK (1610) ET SONG THAM (1610-1628) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/rh-42-les-rois-si-saowapak-1610-et-song-tham-1610-1628.html

 

(2) « Thailand's Political History, from the 13th century to recent times »  

 

(3) « Si Saowaphak: The ‘Phantom King’ in Thailand’s History » in, Indian Journal of Tai Studies, Vol. 11, 2011, pp. 131-6.

 

 

 

(4) « Description du royaume Thaï ou Siam », 1854, tome II, pp. 86.s

 

 

 

(5) Nous avons traduit de l’anglais au français (bien ou mal ?) le texte de Van Vliet (Beschryving van het Koningryk Siam  - description du royaume de siam) dans une première traduction en anglais : «  TRANSLATON of Jeremias van Vliet's DESCRIPTION OF THE KINGDOM OF SIAM » par L. F. Van Ravenswaay effectuée à la demande du Prince Damrong et publiée en 1910 dans le journal de la Siam Society (volume 7).

 

 

Le texte original en néerlandais archaïque a été traduit dans une version de 1692  par François Lagirarde d’une façon qui n’en est pas contradictoire dans laquelle il souligne l'absence de curiosité historique chez les lettrés siamois: « Bien que les chroniques anciennes et les histoires dignes de foi soient les annonciateurs du passé, les témoins des siècles, les conseillers du présent et les présages de l'avenir, les Siamois n'en ont que peu de connaissance. La situation, le gouvernement, le pouvoir, la religion, les coutumes, le commerce et les autres aspects remarquables des nations étrangères leur sont totalement inconnus et ils n'en ont aucune curiosité. Aussi ont-ils peu de descriptions des antiquités de leur pays, comme les causes des guerres, les traités de paix, les conquêtes ou les pertes de provinces et de villes, la victoire ou les défaites, les batailles, les héros intrépides, les personnages qui ont excellé par leurs exploits ou par leur science, etc. Il se trouve peu de gens parmi la noblesse ou les riches bourgeois qui ont d'autres connaissances des chroniques ou de l'histoire relatée que ce qui se transmet oralement  » : Voir  François Lagirarde « Temps et lieux d'histoires bouddhiques. À propos de quelques « chroniques » inédites du Lanna »  In Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 94, 2007. pp. 59-94. Lagirarde utilise la version néerlandaise publiée en 1692.

 

(6) In « Van Vliet's Siam »  de Chris Baker, Dhivarat Na Pombejra, Alfons van der Kraan et David K.Wyatt  qui, un siècle plus tard se sont contentés de reproduire la traduction de 1910 sans en proposer une nouvelle soit du texte anglais soit de l’original hollandais. 

 

 

(7) Terwiel est par ailleurs l’auteur d’un très intéressant article de 2002 : « TESTING THE VERACITY OF THAI ANNALS » :

https://www.academia.edu/12556035/Testing_the_Veracity_of_Thai_Annals

Il distingue plusieurs périodes, celle antérieure à 1351 qui n’est que légendes, une autre de mélanges d’histoires et de légendes et enfin une autre plus narrative. Dans ces deux dernières, il existe une histoire européenne corroborant peu ou prou la partie narrative des annales avec certitude des événements qui ont eu lieu. Dans un article précédent « Richard D. Cushman, The Royal Chronicles of Ayutthaya edited by David K. Wyatt » In : Aséanie 7, 2001. pp. 220-221, il souligne que diverses traductions seraient à revoir et que l’index final des noms cités en fin d'ouvrage  comporte de nombreuses insuffisances. Si Saowaphak en est d’ailleurs absent. Pour la traduction, il est permis de penser que l’anglais d’Amérique n’est pas l’anglais d’Oxford ?

 

(8)  Cette correspondance est citée dans un article de  Yoneo Ishii  « Seventeenth Century Japanese Documents about Siam », Journal of the Siam Society, Vol 59 -2 de juillet 1971.

 

(9) Van Vliet est l’auteur d’un autre document, une correspondance de 1647 qui relate l’usurpation de Prasat Thong. Ce manuscrit, après on ne sait quelles péripéties fut traduit en français par le diplomate Néerlandais Abraham de Wicquefort et publié à Paris par Jean du Puis en 1663. Cette traduction française fut  ensuite traduite en anglais par W. H. Mundie, à la demande du prince Damrong et publiée en 1938 dans le Journal of the Siam Society  (volume 30-2). La traduction de 1663 porte le titre bien almabiqué de « Relation historique de la maladie et de la mort de Pra-Inter-Va-Tsia-Thiant-Siang Pheeugk, ou du grand et juste roi de l'éléphant blanc, et des révolutions arrivées au royaume de Siam jusqu'à l'avènement à la Couronne de Pra Ongly, qui y règne aujourd'hui, et qui prend la qualité de Pra Tiauw, Prasat Hough, Pra Tiauw Tsangh, Pra Tiavw Isiangh Ihon Dengh – Pra Thiangh Choboa, c'est-à-dire Roi du trône d'or, comme aussi du rouge et blanc éléphant à la queue entortillée Ecrit en l'an 1647  par Jérémie van Vliet et dédié à Antoine van Diemen, Gouverneur général de l'État des Provinces Unies des Pays-Bas dans les Indes orientales ».

 

 

Il existe toutefois un autre manuscrit daté de 1640 découvert en 1934 aux Archives Royales de La Haye par Seiichi Iwao, un chercheur japonais, Alfons van der Kraan a récemment réalisé une nouvelle traduction anglaise, publiée aux éditions Silkworm Books en 4, 2005.

La version française de 1633 écrite en français contemporain avec de judicieux commentaires, est disponible sur le site

http://memoires-de-siam.net/relations/vanvliet/vanvliet_presentation.html

 

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26 août 2019 1 26 /08 /août /2019 22:06

 

Lorsque nous quittâmes le chevalier de Forbin après sa sanglante victoire sur les Macassars- Malais (1) et relisant ses mémoires dans lesquelles il s’étonnait de cette résistance farouche, nous pûmes lire : « J'étais si frappé de tout ce que j'avais vu faire à ces hommes qui me paraissaient si différents de tous les autres, que je souhaitai d'apprendre d'où pouvait venir à ces peuples tant de courage, ou pour mieux dire tant de férocité. Des Portugais qui demeuraient dans les Indes depuis l'enfance et que je questionnai sur ce point me dirent ces peuples étaient habitants de l'île de Calebos, ou Macassar, qu'ils étaient mahométans schismatiques et très superstitieux ; que leurs prêtres leur donnaient des lettres écrites en caractères magiques qu'ils leur attachaient eux-mêmes au bras, en les assurant que tant qu'ils les porteraient sur eux, ils seraient invulnérables; qu'un point particulier de leur créance ne contribuait pas peu à les rendre cruels et intrépides. Ce point consiste à être fortement persuadé que tous ceux qu'ils pourront tuer sur la terre, hors les mahométans, seront tout autant d'esclaves qui les serviront dans l'autre monde. Enfin, ils ajoutèrent qu'on leur imprimait si fortement dès l'enfance ce qu'on appelle le point d'honneur, qui se réduit parmi eux à ne se rendre jamais, qu'il était encore hors d'exemple qu'un seul y eût contrevenu ».

 

 

Nous sommes évidemment loin de la brève et négative description que donne Dumont d’Urville  (2) !

 

 

 

Nous avons lu avec un certain amusement une description toute aussi singulière de ces Malais dans un article de 1845 de la Revue de l’Orient sur Sumatra sous la plume du Capitaine de Corvette Leconte : « Je n'ai jamais vu de peuple aussi craintif, et je dirai même aussi poltron, que m'a paru t'être celui de Sumatra. Pendant le temps que j'ai passé parmi ces Malais, je les ai trouvés les mêmes sur tous les points de la côte. On les dit fourbes et dissimulés ... » (3).

 

Cet article suscita une réponse :

 

« Nous avons reçu de Bordeaux la lettre suivante : « Monsieur le Rédacteur, je lis avec beaucoup d'intérêt la Revue de l'Orient, et j'y ai remarqué avec chagrin le jugement que M. le capitaine de corvette Leconte a cru devoir porter sur le caractère des Matais (tome VII, « page 252). Je n'ai jamais vu écrit cet officier, de peuple aussi craintif, je dirai même aussi poltron que celui de Sumatra. C'est la première fois que je vois mes compatriotes taxés de poltronnerie. Permettez-moi, en qualité de fils d'Européen et de Malaise, de faire appel de ce jugement mal fondé, et de vous envoyer, à l'appui de ma réclamation, un extrait des « mémoires peu connues qu'a laissé un des plus illustres marins du siècle de  Louis XIV. Vous ne pouvez ignorer que le comte de Forbin avait été envoyé « dans sa jeunesse auprès du roi de Siam, et qu'il fut chargé, en 1685 et a 1686, d'organiser à l'européenne la flotte et l'armée siamoise; le récit suivant de la lutte qu'il eut à soutenir contre une poignée de Malais de l'île de Célèbes, sujets du royaume de Macassar, aujourd'hui détruit, prouve « que, quelle que soit la fatalité qui ait pesé depuis sur la race malaise, ce « n'est ni par la hardiesse ni par le courage que les Malais ont failli. Je suis, monsieur le Rédacteur, etc. Adrien Van Sinkel » (4).

 

Notre lecteur cite alors le récit intégral de la campagne de Forbin contre les Macassars tel que celui-ci l’a narrée dans ses mémoires.

 

 

En écrivant ses souvenirs en 1851, le capitaine Leconte ne reprendra d’ailleurs pas ses propos désobligeants dans le chapitre qu’il consacre à Sumatra (5).

 

 

Nous intéressant à notre tour aux Célèbes, nous retrouvons Christian Pelras, ethnologue ayant consacré sa vie à la péninsule indonésienne. Nous l’avons cité dans notre précédent article (6).

 

 

 

Il était l’auteur d’un autre article qui concerne plus directement notre intérêt pour le Siam, les Célèbes tout d’abord et surtout le sort des deux jeunes princes Macassars envoyés en France pour y servir le roi de France ! (7).

 

 

LE ROYAUME DES MACAÇAR

 

La première description des Célèbes est celle deChristian Pelrasparue en 1688 après qu’il eut passé quatre ans comme missionnaire au Siam et qui connut de nombreuses rééditions ultérieures. Nous en faisions un jésuite (1), faisons amende honorable et donnons sa biographie de prêtre des Missions étrangères de Paris (8). Il nous intéresse car il y est signé comme celui qui avait accompagné en France les deux fils du roi des Macassars, épisode sur lequel nous reviendrons (9).

 

 

 

Nicolas Gervaise cite un certain Daeng Ma-allé qui aurait été frère du sultan régnant à Macassar et qui aurait pris une part active à la lutte contre les Hollandais, opposé à la paix signée avec eux en 1660, victime de leurs machinations et contraint de s'exiler, d'abord à Java, où il aurait épousé une princesse javanaise. Poursuivi par la vindicte des Hollandais, il aurait été contraint en 1664 à s'exiler à nouveau, avec 200 des siens, cette fois pour le Siam dont le souverain, le roi Narai, le reçut fort bien, lui accordant à lui et à ses compagnons le droit de s'installer dans un faubourg de sa capitale Ayuthia, ainsi que des terres et de l'outillage agricole (10). Gervaise précise Néanmoins, ces Makassar participèrent en 1686 à un soulèvement armé contre le roi et furent tous exterminés, à l'exception de ses deux fils, qui se trouvent maintenant en France et sont élèves au collège de Clermont.

 

 

 

Ce collège des Jésuites, devenu par la suite collège puis lycée Louis-le-Grand, à Paris était celui ou étaient élevés tous les princes des diverses branches de la famille royale et ceux de la haute noblesse française et souvent étrangère.

 

La question de savoir si Nicolas Gervaise a été le témoin direct de tous les renseignements dont son ouvrage fourmille est soulevée par Christian Pelras. Elle excède le cadre de notre blog.

 

Le royaume n’est toutefois pas totalement inconnu des érudits de l’époque.

 

Le père Alexandre de Rhodes ...

 

 

 

...a séjourné cinq mois aux Célèbes probablement dans les années 1650. Le royaume avait déjà basculé dans l’Islam. Notre jésuite nous dit « Je rencontrais à mon arrivée le grand gouverneur que je trouvais fort sage et fort raisonnable à la réserve de sa mauvaise religion ». C’était certainement avant l’exode du prince Macassar avec sa famille et ses féaux vers le Siam (11).

 

 

Le Grand dictionnaire historique de Moreri dit de Gervaise, sans parler de l’épisode des deux jeunes princes, « Le jeune abbé Gervaise ne fut pas spectateur oisif de tout ce qu'il eut occasion de voir dans son voyage dans le royaume de Siam, où il fit un séjour de quatre ans. Il apprit exactement la langue de ce peuple; il lut les livres écrits en cette langue ; il conversa souvent avec les plus habiles du pays ; il se mit au fait, autant qu’il fut en lui de tout ce qui concerne ce royaume... » (12).

 

 

 

 

La monumentale Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours de Hoeffer (13) nous relate cet épisode comme suit : « ... Il se destina à l'état ecclésiastique, et avant l'âge de vingt ans fut attaché à la mission de Siam. Il resta quatre ans dans ce royaume, y apprit parfaitement la langue des indigènes, s'instruisit dans leur religion, leurs mœurs, leur littérature, leur législation et leur histoire. A son retour, il publia le résultat de ses observations. Il avait amené en France deux fils du roi de Macassar, et, après les avoir présenté à la Cour il leur donna autant qu’il fut possible, une éducation française ».

 

 

La question de savoir quelles furent les sources de Gervaise a été finement analysée par Christian Pelras. ( N’y revenons pas ce qui nous conduirait hors les limites géographiques de notre blog). Ce ne fut de toute évidence pas au contact des musulmans macassars ou malais alors présents à Ayutthaya, nous connaissons ce qu’il en a écrit : « On voudrait bien encore aujourd'huy les exterminer tous et en purger le royaume ;

 

Mais ils se sont rendus si redoutables par leur nombre, par leur férocité et par leur magie à laquelle ils sont adonnés que l'on n'ose plus l'entreprendre ».

 

 

 

 

 

 

LES DEUX PRINCES MACASSAR

 

Les sources vont être plus nombreuses.

 

Nicolas Gervaise lui-même dans la dédicace de son livre au Père de la Chaise nous y apprend que ces deux princes, dénommés Daéng Rouruu (Ruru) et Daéng Toulolo (Tulolo) étaient les fils de ce « Daéng Ma-allé » mort les armes à la main pour n'avoir pas voulu faire soumission au roi de Siam. Assiégés dans leur camp le 20 septembre 1686 les Macassar se défendirent âprement mais succombèrent devant le nombre et l’armement. Ceux qui ne furent pas tués au combat furent tous exécutés, à l'exception des femmes et des enfants survivants et des deux jeunes princes, bien que l'aîné ait combattu aux côtés de son père. Le père Tachard était présent lors de ces événements, raconte leur capture :

 

« Un des fils du Prince âgé de douze ans ou environ se vint rendre de lui-même, on lui fit voir le corps de son Père qu'il reconnût, il dit qu'il était cause de la perte de sa nation, mais qu'il était pourtant bien fâché de le voir en cet état, blâmant fort ceux qui l'avoient tué, Monsieur Constance ordonna à un chrétien de Constantinople, qui est au service du Roy de Siam de s'en charger » (14).

 

 

 

 

 

Le chef du comptoir français, Verret dans son mémoire écrit le 5 novembre 1686 à destination de ses directeurs de la Compagnie des Indes, conservé aux archives nationales et consulté par Christian Pelras (7) : « Mr Constance envois en France les deux fils du Prince de Macasar c'est une histoire qui serait trop longue et même inutile parce que Mr Constance vous envois, Messieurs une relation de ce qui leur est arrivé ».

 

Dans un courrier de Phaulkon du 26 novembre 1686 et découvert par Christian Pelras, adressé à François Martin, responsable de la Compagnie des Indes à Pondichéry, annonçant l’envoi de ses deux fils en France il ajoute : « ... les deux fils du Prince des Macassars que j'envoie en France à sa majesté très Chrétienne pour en disposer comme il plaira à sa Majesté » (15). C’est en effet probablement Verret qui fut à l’origine de cet envoi.

 

 

 

Nous avons également de François Martin un courrier de janvier 1687 qui nous dit «  Nous reçûmes des lettres de M. Constance ; elles étaient remplies de plaintes sur la conduite de M. le chevalier de Forbin ; il envoyait des copies des lettres que ce gentilhomme lui avait écrites ainsi que des réponses qu’il y avait faites par où il prétendait le condamner, il paraissait extrêmement outré contre lui. M. Constance envoyait des marchandises sur le « Coche » pour son compte ; il en faisait espérer davantage qui devaient être apportées à Pondichéry sur un navire que l’on chargeait à Mergui au départ du Coche, et par la même voie d’autres lettres où il nous informerait de ses intentions. Les deux fils du prince de Macassar qui avait été tué à Siam au soulèvement que j’ai marqué étaient sur le navire « le Coche ». M. Constance écrivait de les faire passer en France ; on appréhendait, les laissant à Siam, qu’ils ne se fissent avec le temps chefs de parti pour venger la mort de leur père » (16).

 

 

 

On se demande quels ont été les motifs qui ont conduit Phaulkon et Forbin à épargner les enfants du monarque défunt . De toute évidence la solution choisie par Forbin, tuer tout ce qui était musulman même ceux qui s’étaient rendus, aurait éradiqué leur désir éventuel d’une vengeance future. Avaient-ils l’un et l’autre quelques scrupules tardifs de bons chrétiens ? Fut-ce une initiative de Verret ? Forbin eut-il un respect inné pour un homme de sa caste face à des personnes de sang royal.

 

 

 

La presse française de l’époque était tenue au courant des événements de Siam.

 

« On a envoyée de Siam à Paris un détail de la conspiration qu’un Prince Macassar a faite .... Je vous dirai seulement que ce Prince était frère ou proche parent du Roy qui gouvernait le Macassar lorsque les Hollandais s'en rendirent maitres et qu'il vint chercher asile à Siam, ou je l'ai vu et où il vivait en personne privée... ».

 

 

Nous n’apprenons rien de nouveau dans cet article sinon que le roi fut tué d’un coup de mousquet provenant d’un Français, probablement Verret qui sauva ainsi la vie à Phaulkon (17).

 

Son auteur continu « Mr du Hautmesnil emmène avec lui les deux fils de ce Prince Macassar. On les envoie au Roy. Je croie que ce sont les Pères jésuites qui font chargés de les présenter ».

 

 

Embarqués fin novembre 1686 sur le navire Le Coche dont le capitaine était ce Monsieur du Hautmesnil (dont nous ignorons tout), ils touchèrent donc Brest le 5 août 1687, oú ils ont probablement été confiés à Nicolas Gervaise mais ne débarquèrent que le 31 août à Port-Louis et arrivèrent à Paris le 10 septembre (18).

 

 

Nous allons avoir des nouvelles fraîches en mars 1688 toujours dans la presse (19) :

 

« Je vous ai appris il y a quelques mois l'arrivée des deux Princes de Macassar en France et je vous fis un détail de ce qui avait obligé le roi de Siam chez qui ils étaient à les envoyer à cette Cour. L'aîné qui est âgé de quinze ans s'appelle Daen Bourou et l'autre qui n'en a que treize s'appelle Daen Troulolo. Ils sont Mahométans et fils de Daen Maalle, frère du feu Roy de Macassar ».

 

Suit la longue histoire des mésaventures du Prince des Macassar et son arrivée au Siam.

 

La cérémonie de leur baptême après leur passage au Collège de Clermont devenu Collège Louis le Grand » et aujourd’hui Lycée Louis le grand, collège de l’élite, fut digne de membres d’une famille royale.

 

«  Daen Bourou et Daen Troulolo étant arrivés en France, sa majesté qui connaissait le talent et le zèle qu'ont les Jésuites pour l'instruction de la jeunesse tant pour ce qui regarde le culte de Dieu que pour les lettres, les mit pensionnaires chez eux, afin qu'ils eussent soin de leur éducation et ils y ont si bien réussi surtout à l'égard de la Religion catholique, que leur en ayant enseigné les vérités, ils les ont mis en état de recevoir le Baptême. La cérémonie s'en fit le 7 de ce mois dans l’Église de leur Maison Professe, par M. l’Évêque du Mans Premier Aumônier de Monsieur, en présence du sieur Hameau Curé de S. Paul qui était en surplis et en étole. Un fort grand nombre de jeunes gens de la première qualité dont le Collège de Louis le Grand est rempli et qui y sont en pension les accompagnèrent. Le Roy fut parrain de l’aîné de ces deux Frères et madame la Dauphine la Marraine. Il fut nommé Louis, par le Marquis de la Sale, pour le Roy et par Madame la Marquise de Belfons, pour Madame la Dauphine, et le cadet fut nommé Louis-Dauphin par le Comte de Matignon, au nom de Monseigneur le Dauphin et par Madame la Comtesse de Mare, au nom de Madame ».

 

 

 

Que devinrent-ils ?

 

Le dictionnaire de Moreri que nous avons déjà cité (V° Macaçar) en fait des mousquetaires dans le régiment d'infanterie de sa Majesté.

 

Selon des propos attribués indirectement à Forbin « ...Aussi ne sauva-t-on la vie qu’à deux jeunes fils du prince qui furent amenés à Louvo. On les a vus depuis en France servir dans la marine ayant été amenés dans le royaume par le père Tachard » (20).

 

 

 

Les recherches méticuleuses entreprises par Christian Pelras auprès des Archives de la marine aux archives nationales confirment la version du chevalier de Forbin. Un document intitulé Liste générale alphabétique des officiers militaires de la marine morts ou retirés, 1250-1750, que les historiens de la marine appellent Alphabet Lafilard nous donne la carrière de l’aîné Daeng Ruru ;

 

Macassart (Louis Pierre de), Indien

Nouveau Garde-Marine : Brest 1er mai 1690

 

Enseigne de vaisseau : 1er janvier 1691

 

Lieutenant de vaisseau : 1er janvier 1692

 

 

S'est tué lui-même à La Havane : 19 mai 1708

 

 

 

 

Après un passage au très prestigieux Collège Louis le Grand, nous le trouvons dans le non moins prestigieux corps des Gardes-marine de Brest, ancêtre de l’École navale, pépinière d’officiers de marine triés sur le volet. Il faut pour y être admis être de bonne noblesse et avoir 18 ans. La considération de Louis XIV pour ces princes fut donc grande. La réputation des officiers passés dans ce corps en fait des marins imbus de leur noblesse ce qui convenait probablement parfaitement à ce prince venu de l’Insulinde.

 

Les recherches de Christian Pelras aux Archives nationales et aux Archives de Brest nous apprennent peu de chose sur son service sinon qu’il finit par être embarqué à bord du navire Grand, destiné à faire partie de l'escadre de l'Amiral Ducasse. Celle-ci fit voile en octobre en direction de La Havane pour aider les Espagnols contre les Anglais. Le 19 mai 1708, au large de La Havane, Daeng Ruru se donna la mort dans des circonstances qui ne sont pas éclaircies. Tout ce que nous savons, nous apprend Christian Pelras, est qu’il était perclus de dettes bien que bénéficiant d’une pension royale. Suicidé, il ne reçut évidemment pas de sépulture chrétienne.

 

 

 

Le sort du cadet fut différent. Le Dictionnaire de Moreri déjà cité nous dit : «  L'un d’eux fut tué au service du roi; celui qui restait ayant appris la mort de son cousin partit de France pour aller prendre possession du trône de ses pères et le roi le fit conduire sur ses vaisseaux. Il avait paru fort zélé pour la religion catholique et même avant de partir de Paris, il fit faire un tableau, où il semblait s'offrir à la Ste Vierge, et institua un ordre dit « de l’Étoile » dont les chevaliers devaient porter un cordon blanc, qu'il mit sous la protection de Notre Dame. Ce tableau fut placé dans la cathédrale, mais quelques années après on le fit ôter, ayant appris que ce prince avait embrassé la religion de ses pères, poussé à cela par le dogme de la pluralité des femmes ».

 

Or cette version est battue en brèche par les recherches de Christian Pelras dans le fameux Alphabet Lafilard qui nous indiquent que sa carrière dans la marine fut moins fulgurante que celle de son frère :

 

Macassart, Indien

Nouveau Garde-Marine Brest : 18 mai 1699

Contrôlé : 23 juin 1699

Enseigne de Vaisseau : 25 novembre 1712

Mort à Brest : 30 novembre 1736

 

Il attendit 13 ans avant d'être nommé, à l'âge approximatif de 38 ans, Garde-Marine puisque nous le supposons né en 1674 ? Fit-il une tentative infructueuse pour retourner dans son pays ? Au moment de sa mort (à plus de 60 ans) Daéng Tulolo était affecté à bord du vaisseau L'Indien. Il est mort à Brest : Christian Pelras a retrouvé son acte de décès aux Archives Municipales qui conservent encore les « registres de catholicité » :

 

« Le trentième novembre mil sept cent trente-six Louis prince de mascassa âgé d’environ soixante ans, enseigne des vaisseaux du Roy mort le jour précèdent a été transporté dans l’église des carmes de cette ville pour y être inhumé en présence de plusieurs officiers de la marine. Signé : J.G. Perrot curé de Brest ».

 

L’église où il fut inhumé ...

 

 

...fut détruite par les bombardements anglo-américains.

 

 

Nous n’en saurons malheureusement pas plus sur nos deux princes. Passons la parole à Christian Pelras : « On peut s'étonner que ces deux Princes, dont l'arrivée en France fut loin de passer inaperçue, n'y aient pas laissé plus de traces de leur existence. Assimilés à la noblesse française au point d'être admis dans deux des institutions les plus réputées et les plus « sélectes » du royaume - le Collège de Clermont et la Compagnie des Gardes-Marine - pourvus d'un commandement, dotés d'une pension royale, ils pouvaient être considérés comme de bons partis ; pourtant, je n'ai trouvé aucune mention d'un éventuel mariage, aucune trace d'une éventuelle descendance. Même si, lorsqu'ils étaient à Paris, on aurait pu espérer que l'un des grands Mémorialistes de cette époque eût écrit quelques lignes sur eux, on peut cependant comprendre que dans cette ville où, déjà, un événement chassait l'autre, l'intérêt qu'ils avaient suscité se soit émoussé après la sensation que provoqua leur arrivée.  A Brest, en revanche, on aurait pu s'attendre à ce que leur présence fût davantage remarquée ; or je n'y ai trouvé nulle mention à leur sujet dans aucun écrit contemporain. Et une note que j'ai publiée à ce sujet dans les Cahiers de l'Iroise n'a suscité aucune réaction. Un lecteur du présent article pourra-t-il contribuer à éclairer les zones d'ombre de la vie de ces deux personnages, remarquables non seulement par leur destinée extraordinaire, mais en tant que coauteurs probables de l'une des monographies ethnographiques parmi les plus anciennes, et remarquable à plus d'un titre? Je ne manquerai pas de tenir le public d’Archipel informé d'éventuels nouveaux éclaircissements à leur sujet. Il n’y aura pas de réponse et Christian Pelras mourut en 2014.

 

 

Mais la question avait déjà était posée en vain quelques dizaines d’années  auparavant, en 1927, dans la très érudite revue « Intermédiaire des chercheurs et des curieux » :

«Prince de Macassar – Que peut bien être ce personnage lieutenant de vaisseau de la marine royale désigné en 1697 pour service au Port-Louis dont dépendait alors la ville alors naissante de Lorient. Macassar, villes des Indes hollandaises aurait-elle fourni un de ses potentats à notre marine ? On ne connaissait Macassar que par une huile jadis fameuse dans la parfumerie et que célébra un poète (peut-être Musset ?) dans un ver dont voici la fin. « ... ton huile, ô Macassar » ... ».

 

 

 

La question ne reçut non plus jamais de réponse (21).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article H 45 « UNE TENTATIVE D'ISLAMISATION DU SIAM DU 15 AOÛT AU 24 SEPTEMBRE 1686 ÉRADIQUÉE. L'AIDE MAJEURE D'UN NOBLE PROVENÇAL, LE CHEVALIER DE FORBIN ».

 

(2) Article ci-dessus, note 8.

 

(3) Revue de l’Orient - Bulletin de la société orientale, tome 7 de 1843 p. 252.

 

(4) Revue de l’Orient - Bulletin de la société orientale, tome 8 de 1845 p. 333.

 

(5) Ce François Leconte, officier de marine est l'auteur d'un seul ouvrage, Mémoires pittoresques d'un officier de marine, publié à Brest en 2 tomes.

 

(6) Christian Pelras « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux - Témoignages européens et asiatiques » In : Archipel, volume 56, 1998.

 

(7) Christian Pelras « La première description de Célèbes-sud en français et la destinée remarquable de deux jeunes princes makassar dans la France de Louis XIV  - Destins croisés entre l'Insulinde et la France » In : Archipel, volume 54, 1997. Il nous indique que son article a été publié en juin 1982 dans une revue indonésienne sous le titre « Beberapa penjelasan mengenai dua anak bangsawan Makassar yang pernah ke Perancis pada abad ke  XVI » (Quelques explications sur deux nobles enfants Makassar venus en France au XVIe siècle).

 

(8) Voir le site des missions étrangères

https://archives.mepasie.org/fr/fiches-individuelles/gervaise

« Nicolas GERVAISE, né vers 1662 ou 1663 à Paris, était le fils du médecin de Fouquet, surintendant des finances. Lié de bonne heure avec Laurent de Brisacier et Louis Tiberge, (deux prêtres des Missions étrangères) il exprima le désir de se consacrer aux missions, et partit fort jeune encore pour le Siam, le 19 janvier 1681. Il étudia la théologie au Collège général et apprit en même temps la langue siamoise. Une de ses lettres, datée du 20 novembre 1684, demande l'envoi de son titre clérical pour être ordonné prêtre. Nous croyons cependant qu'il ne reçut pas le sacerdoce au Siam. En 1685, il quitta la Société des M.-E. et revint en France avec deux fils du roi de Macassar ».

 

(9) Description historique du royaume de Macaçar » dont la première édition fut publié en 1688.

 

(10) Pour Christian Pelras, il devait en réalité s'appeler Daéng Mangallé et il n'était probablement pas un frère mais un cousin du souverain.

 

(11) Alexandre de Rhodes « Divers voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes en la Chine et autres royaumes de l'Orient, avec son retour en Europe par la Perse et l'Arménie.... 1653 » : Troisième partie, chapitre 8 «  Comment nous allâmes au royaume des Macassars et le séjour que nous y fîmes » et 9 « Du grand gouverneur du royaume de Macassar et des discours que j’eus avec lui ».

 

(12) Le Grand Dictionnaire historique, ou Le mélange curieux de l'histoire sacrée et profane de Louis Moreri fut le premier grand dictionnaire français des noms propres. La dernière édition de 1759 de 10 volumes est celle que nous utilisons ; Tome 5 (V° Gervaise) et 7 de la même édition (V° Macaçar).

 

 

 

(13) Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours de Hoeffer : Les 46 volumes ont été écrits entre 1852 et 1866 sous la direction de Jean-Chrétien-Ferdinand Hœfer, et édités par Ambroise Firmin-Didot. C’est un « incontournable ».

 

 

 

(14) Père Guy Tachard « Second voyage du P. Tachard et des Jésuites envoyés par le Roi au Royaume

de Siam », Paris, 1689, p. 124 s.

 

(15) Lettre du 26 novembre 1686 de Phaulkon à François Martin, Directeur Général de la Compagnie des Indes à Pondichéry, Archives Nationales, Cl 23, 114 à 115.31. Archives des Missions-Étrangères, Séminaires, 10, 1686/87, p. 516.

 

(16) François Martin «  Mémoires de François Martin, fondateur de Pondichéry » publiés par A. Martineau ; avec une introduction de Henri Froidevaux ; imprimé avec le concours du gouvernement de l'Inde française. 1931-1934.

 

(17) C’est la version de l’ « Histoire abrégée de l’Europe pour le mois de juillet 1687 ». La revue n’était pas française comme le Mercure galant mais hollandaise.

 

(18) Mercure galant, livraison d’octobre 1687. Le Mercure galant est l’ancêtre du Mercure de France.

 

(19) Mercure galant, livraison de mars 1688.

 

(20) Claude de Forbin, « Voyage du Comte à Siam, suivi de quelques détails extraits des Mémoires de l'abbé de Choisy (1665-1688) », Paris, 1853, p. 100.

 

(21) « Intermédiaire des chercheurs et des curieux », 1927, 716.

Cette huile fut un cosmétique célèbre tout au long du 19e et le début du 20e siècle, censé être celui qu’utilisaient les femmes macassar pour embellir leur chevelure. Elle était tirée d’un fruit exotique, le kosum (Schleichera trijuga).

 

Eextrait du bulletin économique de l'Indochine de janvier 1922 :

 

 

Elle semble revenir à la mode.

 

 

L’annexion de la Hollande par Napoléon pour punir son frère Louis qui en était le roi fit brièvement des possessions hollandaises en Indonésie des colonies françaises. L’occupation française fut effective jusqu’en 1811. C’est évidemment de là que vint le nom au parfum exotique de cette huile. Voir Joël. Eymeret « L'administration napoléonienne en Indonésie » In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 60, n.218, 1er trimestre 1973, pp. 27-44. Le vers est de Byron « Rien ne pouvait sur la terre te surpasser en vertus excepté ton huile, ô Macassar »

 

Il ne semble pas que la  présence coloniale française en Insulinde y  ait laissé un bon souvenir ?

 

 

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21 août 2019 3 21 /08 /août /2019 22:10
H 43 - ASPECTS DE L'HISTOIRE DU SIAM AUX  XVIIe-XVIIIe SIÈCLES. 2.

 

De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya. (1688-1767) 

 

 

In la 2e partie du livre 1 d'Alain Forest,  « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles ». (pp.81-164).  (1)

 

 

Nous poursuivons notre lecture  de la 2e partie du livre 1 d'Alain Forest, en abordant cette fois-ci le chapitre d'une trentaine de pages (pp. 105-134), intitulé « De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya (1688-1767) » qui  se présente sous  la forme de 4 sous-chapitres : En 1er,  il présente les règnes des rois Petracha (1688-1703), Sorasak, le « roi-tigre » (1703-1709) et Phra Chao Thai Sa (1709-1733),  Borommakot (1733-1758), le roi lépreux (Ekkatat) et le prince talapoin (Uthumpon) (1758-1767), pour ensuite exposer quelques aspects  de cette période vue comme un Siam en  crise et de repli, mais où les souverains vont essayer de revitaliser le bouddhisme, de reprendre en main  les moines, ce qui ne se fera pas  sans purges, conflits, rivalités ; Et en 3, de proposer une description de la chute d'Ayutthaya en 1767, qui se fera en deux temps avec la première attaque des Birmans en 1760, puis une seconde de 1765 à 1767 ; pour terminer sur un aperçu d'après Ayutthaya en deux pages et demie. (Cf. Les sous-chapitres (2))

 

 

 

Il faut préciser que notre lecture suppose un pacte. Elle n'est pas un résumé et reprend souvent les mots d'A. Forest, sans que nous le précisions, sauf quand il s'agit de phrases entières. Elle n'est pas non plus une lecture critique, même si parfois elle s'accompagne de commentaires, que nous avons mis en italiques. Elle invite à prolonger votre lecture en vous proposant en notes nos propres articles sur cette période que nous avons traitée en une dizaine d'articles dans « Notre Histoire de la Thaïlande », incluant notre lecture des 213 pages des « Chroniques royales d'Ayutthaya », traduites par Cushman . (3)

 

 

 

A. Forest commence donc avec le règne de Petracha (1688-1703), en précisant que si le règne du roi Narai a bénéficié de nombreuses études, il n'en fut pas de même pour les règnes suivants. Son livre étant sur les missionnaires, il ne peut qu'évoquer le désenchantement des missionnaires qui après la «révolution» de 1688 sont placés dans l'incapacité de convertir les Siamois et en 1730 dans l'interdiction de prosélytisme, ce  qui les mènera à se désintéresser des affaires du royaume.

 

 

 

 

D'ailleurs, estime-t-il, seuls les successions royales sont matières à relation. Toute succession est le « moment de tous les dangers » où s'affrontent les prétendants « dans un combat qui s'annonce à mort ». (Il va consacrer 2 pages sur 3 et demie à cette question. Cf. Nos deux articles sur ce sujet (4)))

 

 

Il n'y a de fait pas de règle de succession qui s'impose dans le bouddhisme theravada, mais une croyance qui donne le trône en vertu du karma, des mérites accumulés dans les renaissances antérieures auxquels s'ajoute, selon le peuple, des puissances particulières (individuelles, clientèle, magiques).

 

 

 

 

(Cf. Son étude in « Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravada » , cité dans notre article 92. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ». (5) 

 

 

 

 

En principe, dit-il, (jusqu'à la loi successorale de 1924 (4)), le roi désigne son frère comme son successeur (l'uparat), mais si le règne durait les préférences du roi pouvait se fixer sur un autre prétendant, soutenu par une puissante faction, au milieu des intrigues, qui se traduisaient par des luttes, qui dans leur phase finale se concrétisaient en des combats brefs et sanglants.

 

 

(Petracha fera exécuter, entre autres,  les deux frères du roi Narai, comme celui-ci  avait pris la couronne, après avoir aidé son oncle Phra Si Sutham Racha (frère de Phrasat Thong) à prendre le pouvoir en exécutant le roi Chao Fa Nai, et en l’exécutant deux mois et vingt jours plus tard.)

 

 

Toutefois  un héritier possible qui se sent en danger a la possibilité de prendre l'habit de moine et d'intégrer un monastère, se mettant ainsi  à  l'abri du vainqueur et pouvant éventuellement devenir un recours. (Il y reviendra en évoquant l'accession sanglante au trône de Borommakot (1733-1758) pendant laquelle la vie du fils aîné de Phra Chao Thai Sa fut épargné en prenant l'habit de moine.)

 

 

 

 

Les changements de règne  sont souvent accompagnés de révoltes. (Soit par des mueang  qui veulent rompre leur vassalité, soit par d'autres prétendants qui se déclarent)

 

 

Ainsi A. Forest signale que Phra Petracha est confronté à ne série de révoltes fin 1688-début 1689 initiées par « un moine qui se présente comme l'un des deux frères du défunt souverain -frère que Petracha a fait exécuter juste avant la la mort de Narai-  qui ont lieu dans les provinces de Ligor et Tenasserim. Révoltes qui seront mâtées avec la capture et l'exécution du moine.  Phra Petracha pourra alors le 19 février 1690 procéder aux funérailles solennelles de son prédécesseur.

 

 

Ensuite, A. Forest évoque un événement marquant du règne de Petracha: la révolte de Korat en 1699. (Cf. Notre article 100 sur Petrâcha.(3) )

 

 

 

Nous la connaissons,  par la relation qu’en fait le père Braud alors au Siam. Il faut savoir que Korat était à l’époque une place stratégique, la « frontière » avec le Cambodge et le Laos.

 

 

 

 

Le révolté (Laotien pour certains, frère du roi Naraï pour d’autres) était parvenu à convaincre le gouverneur de Korat d’entrer en dissidence et de s’armer en vue d’attaquer Ayutthaya. Mais il fut assiégé par les troupes royales pendant 10 mois. Il put s’enfuir et sévir encore dans la région avant d’être capturé après juin 1700.

 

 

Petracha croit à la trahison et opère  une terrible épuration. « Six mois après le début du siège, les mandarins qui opèrent devant Korat sont rappelés à la cour où ils se dénoncent les uns les autres et sont atrocement exécutés. Quelques-unes des plus hautes personnalités du royaume, quelques « grands Malais », « deux premiers chefs des Japonais, se voient ainsi appliqués « les cruautés de l’enfer telles que  se les représentent les gens du pays » ». Leurs femmes et leurs enfants sont réduits en esclavage.

 

 

 

 

 

 

Deux mois auparavant, le fameux Kosapan, l’ancien premier ambassadeur thai en France en 1686-1687, et qui était devenu le phra klang de Petracha disparait. Braud, nous dit Forest, relate les circonstances de sa mort, comment il fut suspecté par le roi, vu ses biens confisqués et conduit à se suicider ou fut empoisonné. Il nous apprend également que c’est son successeur au poste, le Chinois Oya Sombat Thiban, qui « serait rentré dans la faveur de Petracha en interceptant des lettres adressées par les révoltés de Korat à de « grands talapoins ». Curieux, non ?

 

 

 

Surtout qu’à la mort de Petracha, ce phra klang sera soupçonné par Sorasak de soutenir l’aîné des fils -le petit-fils de Naraï- et le fera exécuter et le remplacera par un Malais.

 

 

 

 

Les courriers des missionnaires des années 1702-1703, nous dit Forest, nous apprennent que le roi sera touché par la sénilité. Il occupait, par exemple « ses mandarins à vider et à nettoyer l’étang du palais, en leur faisant donner de la « rote » le cas échéant, pour y organiser des régates de jeunes gens, garçons et filles ; leur apprenant à ramer et se faisant gloire de tenir lui-même le gouvernail ; ou encore, à l’instar de son fils Sorasak, il ordonne qu’on lui cherche des filles qui sachent danser et chanter … ».


 

 

 

(Les « Chroniques royales d'Ayutthaya » décrivent en 11 pages  la rébellion et la prise de Nakhon Ratchasima (Korat), qui se poursuit avec la  rébellion et la prise de  Nakhon Si Thammarat (Ligor). (pp. 344- 354). )

 

 

Sorasak, le « roi-tigre » (1703-1709)

 

 

(pp. 108-110) Phetracha meurt le 5 février 1703. On va retrouver le schéma d'une nouvelle succession sanglante, suivie de révoltes.

 

 

 

 

 

 

Sorasak, le fils de Petracha, laisse courir la rumeur pendant un mois qu'il va se contenter d'être le tuteur des petits-fils de Phra Narai, afin que ses concurrents se dévoilent. Il fera exécuter l'aîné de ces princes -et, peut-être le second- et leurs partisans (le phra klang et une vingtaine de mandarins).  Un autre prince survivra en prenant l'habit de moine jusqu'à sa mort (Pas de noms donnés). Sorasak reprend pour épouse en tant que « reine de gauche » la fille de Phra Narai. Son pouvoir sera contesté par les gouverneurs du Sud et le gouverneur de Ligor refusera de le reconnaître, et se révoltera  jusqu'en juin 1704. Nous n'en saurons pas plus sur les événements de son règne.

 

 

 

 

 

 

A.  Forest expliquera néanmoins  que son surnom de « roi-tigre »  est dû à la crainte qu'il inspire, sa brutalité, ses exigences en jeunes filles et garçons qu'il fait enlever, ses incessantes réquisitions  de main-d’œuvre. (A. Forest est ici un peu court, car  les Chroniques le critiquent durement en 10 pages, comme  « « D’esprit vulgaire et incivil, égoïste et tyrannique, sauvage et cruel, il n’avait jamais le moindre geste charitable contrairement à la tradition royale. Il était coutumier de l’abus d’alcool », voire comme  un  assassin et un pédophile, elles consacrent également 20 pages à son courage. (Cf. Notre article 101 de « Notre Histoire ». (6))

 

 

Et il terminera en mettant en doute  le fait qu'il soit le fils inavoué de Phra Narai et d'une princesse de Chiangmai que Petracha aurait adopté. Interprétation, dit-il, qui a été créé pour établir une continuité  dynastique.

 

 

(Cette mission manichéenne de ce « roi tigre », si elle est celle des Chroniques, est sérieusement mise en doute par les Thaïs eux-mêmes sur la foi de sources qui proviennent probablement des Annales régionales, celles de Phichit en particulier, oú  il est censé être né.  Ces Annales locales ont été imprimées à l’initiative du Prince Damrong à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, mais jamais traduites.

 

 

 

 

Incontestablement « père de la boxe thaïe » dont il a normalisé les règles. Le Ministère de la culture a défini la date du 6 février, le jour de sa naissance, comme « le jour de la boxe thaïe » ("วันมวยไทย").

 

 

 

 

Sa férocité valait largement celle de ses prédécesseurs et de ses successeurs, les écarts de sa vie privée avait certes de quoi choquer Monseigneur Pallegoix  mais cependant pas ses contemporains. Roi tigre pour sa férocité  ou roi tigre pour son courage ? Mérite-il d’être réhabilité ? Dans l’article que nous lui avons consacré nous avons tenté de donner quelques éléments de réponse que nous résumons en fin de note.) (6).

 

 

 

Phra Thai Sa (1709-1733)

 

 

 

 

 

 

Sorasak meurt en février 1709. Son fils Phra Thai Sa lui succède, cette fois-ci, sans problème. A. Forest lui consacrera 17 lignes. (Pour un règne de 24 ans!) Il est vrai que les sources missionnaires sont très laconiques sur son règne. Il signale les inévitables troubles dans le Sud en 1712, avec Mergui attaqué par la ville de Tavoy. Son règne fut marqué « à la fin des années 1710 et au début des années 20 » par son implication dans la lutte des prétendants au royaume du Cambodge (Là encore aucun nom n'est donné). Les uns  soutenu par Ayutthaya et les autres par les Annamites, les seigneurs Nguyen. A. Forest ne dit même pas que le roi  Phra Chao  Thai  Sa envoya en 1717 au Cambodge, une puissante armée. (Les Chroniques nous disent une armée de terre de  50 000 hommes sous les ordres du Phraya Chakri et une  flotte sous les ordres d’un amiral chinois nommé Phra Khosathibodi à la tête de 20.000 combattants). Les Annamites furent vainqueurs sur mer, mais finalement vaincus sur terre et durent quitter le pays. Le nouveau roi reconnut alors sa vassalité. (Est-ce Satha II ? (1722-1729 )).

 

 

 

 

 

Les courriers des missionnaires lui attribuent un caractère doux et paisible. A la fin du règne, son frère Phra Pon - le futur roi Borommakot - est  nommé comme son successeur (uparat). Mais de fait il se comporte comme un second roi, avec sa cour, édictant des ordres, et à partir de 1730, il aurait dirigé les affaires du royaume.  Phra Chao  Thai  Sa décède au début de janvier 1733.

 

 

 

 

Borommakot (1733-1758)

 

 

De nouveau, nous avons une succession mouvementée et sanglante.

 

 

 

 

Deux versions. La 1ère nous apprend que le fils aîné de  Phra Chao  Thai  Sa est épargné, car il a pris l'habit de moine, mais le cadet et le phra klang sont éliminés. Les sources missionnaires divergent. M. Lemaire écrit que les partisans de Borommakot étaient moins nombreux (4 000) que ceux d'Aphai et du phra klang (20 à 30 000), mais la mort de celui-ci dû à un cancer renversa le rapport de force. Mgr Tessier confirme que les  forces d'Aphai étaient plus nombreuses (40 000 contre 5 000), et de plus, soutenues  par quatre grands ministres, mais qui  ensuite se sont ralliés à Boromakot. Le phra khlang se serait réfugié dans un monastère et aurait été sauvé pat les Malais. (Les Chroniques quant-à-elles ne nous épargnent pas les détails sanglants d'une guerre civile, pendant laquelle les vaincus furent massacrés.) (8)

 

 

Le trait suivant révèle que le roi ne s'installera pas dans le palais royal croyant à la prédiction qu'il mourrait aussitôt qu'il y entrerait. Et même en novembre 1744 quand son palais brûlera, il préférera se réfugier dans un monastère avec sa cour installée sous des tentes. (Ceci dit, tous les Siamois croyaient (Et croient encore) aux présages et prédictions

 

 

 

 

Il régnera 25 ans laissant un souvenir de grandeur dans les mémoires siamoises, avec un règne marqué par « une apogée de l'influence bouddhique sur le gouvernement du royaume. »  (Forest fera un sous-chapitre (pp. 119-124) plus loin sur  « les souverains bouddhiques.) Un seul événement marquant durant ce règne fut la révolte des Chinois en 1735 (?). Forest ne nous dit rien sur cette révolte. [Les annales de même,  nous en disent peu, si ce n'est que  300 chinois voulurent s’emparer du palais royal, qu’ils furent dispersés, et les meneurs exécutés.) Il meurt le 24 avril 1758.

 

 

Entre roi lépreux et prince talapoin (1758-1767)

 

 

La succession sera de nouveau confuse et sanglante.

 

 

 

 

Thammathibet, le fils ainé, avait été désigné uparât en 1741 par son père, mais en 1757 il est accusé par des demi-frères d'avoir couché avec une des premières concubines dur roi, ce qui lui valut  la mort et d'être enterré sans cérémonies. Uthumpon, -un fils « légitime »- qui a toujours été élevé dans les pagodes, sort de son monastére et s'impose face à son frère aîné Ekathat, qu'on dit être lépreux. Après avoir fait exécuter les trois demi-frères responsables de l'élimination de Thammathiket, et procédé à des « épurations », il reprend l'habit de moine le 1er juin 1758, en cédant son trône à  son frère aîné Ekathat. Celui-ci fin 1759 fait châtier tous les grands officiers du royaume qui avaient tenté de rétablir le « moine ». Mais curieusement, rajoute-t-il, le moine  Uthumpon revint sur le trône du 24 mars au 17 juillet 1760 (Quelle précision!) pour céder le pouvoir de nouveau à son frère et regagner son monastère, une fois les Birmans repartis. (9) (En fait  le roi est dépassé par l'attaque des Birmans et cède aux pressions. Uthumphon est rappelé pour reprendre les rênes du pouvoir, mais il était trop tard pour faire quoi que ce soit sinon des préparatifs hâtifs pour préparer la ville à un siège.)

 

 

 

 

 

De fait le règne d'Ekathat fut surtout marqué par les attaques birmanes de 1760 et de 1765-1567. (Qu' il abordera ensuite en 5 pages dans le sous-chapitre, « III-  LA CHUTE D'AYUTTHAYA  (1767).  (pp. 125-133))(Cf. Infra

 

 

 

 II- LA CRISE, LE REPLI ET LE RESSOURCEMENT.

 

 

(Aspects de la crise et les souverains bouddhiques)

A. Forest, souligne le point de vue différent voire opposé des Siamois et des courriers des missionnaires sur la période de 1688 jusqu'à la chute d'Ayuutthaya en 1767, la présentant comme une période sans grandeur, vivotante au jour le jour.  Les Siamois ont gardé quant-à eux de bons souvenirs du roi Borommakot qui a su exalter le bouddhisme et mettre à l'honneur la littérature, fixant ainsi « certains traits de l'identité culturelle siamoise ». Mais un dynamisme culturel et religieux n'exclut pas, dit-il,  une crise économique, qu'il va présenter dans le sous-chapitre suivant.

 

 

 

 

« Aspects de la crise ».

 

 

Pour les missionnaires, le principal indicateur de la crise est le fait que les navires occidentaux et particulièrement français ne viennent plus au Siam. A. Forest rappelle alors le contexte en un paragraphe, renvoyant à son  chapitre précédent (Traité dans notre article H 42-  Du carrefour à l’écart (1660-1688)) Pourtant, dit-il, le roi Sorasak fit des efforts pour relancer le commerce mais en vain, et « Seule la Compagnie hollandaise maintiendra un établissement à Ayutthaya jusqu'en 1765 », tout en cédant en grande partie dès 1740 la ligne Batavia-Siam aux Chinois.

 

 

 

 

Les Anglais se contenteront de passer à Mergui et les Français jusque dans les années 1750 n'enverront qu'un bateau annuel surtout d'ailleurs pour approvisionner la mission. Dèjà, dès la fin du règne du roi Narai, on observe que la présence accrue des Anglais et des Français en Inde entraine une restriction du commerce entre le monde indo-persan et le Siam pour se faire désormais avec la Malaisie, même si celui-ci est souvent conflictuel (Avec les principautés vassales malaises). Les « Malais » d'ailleurs occupent toujours une place importante dans le dispositif militaire siamois et certains ont des charges officielles, remplaçant les Indo-Persans, ainsi un  phra khlang sous Sorasak et dans  les gouvernements  de Mergui et de Tenasserim en alternance avec une famille chinoise. (Aucun nom n'est donné) Mais à l'influence  indo-persane du XVIIe siècle succède surtout au XVIIIe siècle la présence et l'influence chinoise au niveau politique et économique. Pourtant dans les années 1690-1710, le commerce entre Chine et Siam plonge dans le marasme avec une piraterie chinoise importante sur les côtes du Cambodge, entre bouches du Mékong et Chantabun. Le Siam connait la disette à la fin du XVIIe siècle, avec des troubles intérieurs comme ceux de Korat  qui n'arrangent rien. Ainsi en juin 1700, 3 ou 4 sommes chinoises sont arrivés au Siam et ont peine à vendre leurs produits. En juin 1702, aucun navire chinois n'est encore venu, seule l'unique somme du roi de Siam va partir pour Canton.

 

 

 

 

 

Toutefois la situation va s'améliorer quand le « maître des pirates» (Mac Cuu?) va pouvoir créé sa compagnie de commerce dans l'île de Ha-tiên (Au Cambodge). Quand exactement? On sait que  ce fut après un « accord » obtenu avec  la Cour Nguyêne de Phu-xuân dans les années 1710 et vers 1706-1707, quand le « maître des pirates » fut envoyé par le roi du Cambodge à Ayutthaya pour négocier et que  celui-ci fut d'abord emprisonné puis relâché par des protections chinoises à la cour, repartant, on suppose, avec une garantie du roi.

 

 

Le parti chinois est en effet puissant à la cour. En 1690, le ministre de la justice qui  administre également la capitale est chinois ; Après les événements de Korat en 1699-1700, un phra klang chinois est nommé ; Des sources indiquent un autre phra klang chinois sous Phra Chao Thai Sa, et plus tard des Chinois deviendront gouverneurs de Mergui ou de Tenasserim (Quand?). Mgr de Circé constate que les Chinois font tout le commerce du royaume. D'ailleurs, à cette époque, le commerce entre le sud de la Chine et le Siam semble se rétablir peu à peu. Et dans les années 1740, les Chinois contrôlent les principales voies d'échanges entre l'extérieur et le Siam. Leur implantation dans le royaume est croissante ; On estime leur nombre à 20 000 lors de la révolte chinoise de 1735. Le missionnaire Corre leur attribue l'essor d'Ayutthaya après la chute d'Ayutthaya en 1767, dû en partie au pillage systématique des monastères et des chédis. (Cf. Notre article sur ce sujet (10))

 

 

 

Mais les crises du commerce extérieur ne doit pas faire oublier la situation concrète du peuple. Malheureusement, nous dit A. Forest, les sources sont presque inexistantes sur ce sujet. Ce n'est qu'incidemment, qu'on apprend par exemple, l'existence de la petite vérole en 1681 ; De La Loubère en signalera les ravages effroyables. En 1696, elle fera plus de 40 000 morts rien qu'entre janvier et mai. Les courriers missionnaires  évoquent des catastrophes comme la sécheresse de 1695-1696 qui se prolonge jusqu'en 1713, les réquisitions royales, la famine de 1707 ; une autre épidémie en 1712. Ils constatent en ces années le triste état du royaume. En 1759, on signale encore une grande sécheresse à la veille de l'attaque birmane de 1760. Bref, du début du siècle à la chute d'Ayutthaya en 1767, on a l'impression que « le Siam est entré dans une situation d'endémie- où la petite vérole opère régulièrement ses ponctions en hommes-, favorisée par disette et famine  chroniques », ce qui entraîne une sévère chute démographique.

On peut voir un autre facteur d'affaiblissement d'Ayutthaya en faveur de Bangkok et sa région, qui va bénéficier de nouveaux projets agricoles royaux s'ouvrant à une intensive riziculture avec des creusements de canaux et d'endiguement, et donc d'une main-d’œuvre corvéable, et d'une forte installation de commerçants chinois. Le choix de Bangkok comme nouvelle capitale après 1767 « suggère » (Le mot est de Forest) une telle évolution.

 

 

 

Les souverains bouddhiques. (sic)

 

 

Des années 1720 à la chute d'Ayutthaya, les Siamois se replient sur les affaires intérieures. Dès l'avènement de Petracha en 1688, les rois siamois ne sont plus fascinés par le modèle des rois étrangers pour affirmer un retour énergique au bouddhisme. Ce qui ne veut pas dire, nous dit A. Forest que le roi Narai ait été un mauvais souverain bouddhiste, si l'on en juge par « les importants examens et épurations de clergé, avec renvoi de plusieurs milliers de moines à la vie laïque, en 1675 et 1687 ». « En 1687, l'examinateur des moines, qui en fait sortir 3 ou 4 000 des monastères, est d'ailleurs Sorasak, le fils de Petracha », qui affichera un bouddhisme militant en obligeant les moines à approfondir l'étude des textes sacrés et d'avoir une attitude exemplaire. Il multiplie les dons, les tambons, fait visiter les malades par ses médecins.  A l'occasion des terribles sécheresses et épidémies de 1695-1696, les missionnaires vont louer le soin paternel et la bonté avec lesquels il vient en aide à son peuple. Une ferveur nouvelle arrive sous le règne du roi Phra Chao Thai Sa (1709-1733) qui se consacre à édifier et restaurer des monastères. Une ferveur qui va se prolonger  sous le règne de Borommakot (1733-1758) qui veut apparaître comme un nouveau Bouddha. Ce qui leur vaudra de  garder un certain prestige auprès des Siamois. Ce rayonnement du bouddhisme siamois se manifestera par exemple par « les  demandes du roi Kirti Sri Rajasimha (1747-1782) de Kandy à Ceylan, patrie du bouddhisme theravada, pour que des moines du Siam soient envoyés dans son royaume afin d'y régénérer la religion bouddhique ». (Il y aurait eu au moins  4 missions).

 

 

 

 

A cette identité religieuse affirmée se manifestera aussi une identité culturelle marquée par une forte activité de création littéraire, poursuivant en cela les goûts de la cour et du roi Narai lui-même pour la poésie en particulier. (Et de signaler  l'œuvre de Sri Prat, poète majeur de l'histoire littéraire siamoise)) La poésie sera toujours à l'honneur à la cour. Borommakot et le prince héritier Thammathithet s'y essayeront, ainsi que ses filles Kunthon et Mongkut qui composeront deux célèbres pièces de théâtre. Le thème du voyage et de la séparation avec les êtres aimés, inspiré par le Ramayana, avec les récits des vies antérieures de Bouddha  fourniront l'essentiel des trames des  récits produits. (Il faut reconnaître que cette page « littéraire » d'A. Forest est trop laconique pour être informative )

 

 

 

III-  LA CHUTE D'AYUTTHAYA (1767).

 

 

(La première attaque (1760). La deuxième attaque d'Ayutthaya (1765-1767).  La fin d'Ayutthaya) (pp. 125-130)   (Cf. Nos articles sur ces événements (11))

 

 

 La première attaque (1760).

 

 

En 1754, le chef birman Alaungpraya chasse d'Ava les Môns du Pégou qui avaient investi le royaume birman d'Ava et occupé la capitale en 1752.

 

 

 

 

Il va poursuivre sa conquête au Sud, prendre ville après ville, pour détruire Pégou en mai 1757. Il peut désormais contourner la principauté thaïe de Chiengmai. En 1760, il s'empare au sud de la petite prinicpauté de Tavoy, et détruit ensuite  Mergui et Tenanasserim et se dirige vers le golfe du Siam, pendant qu'une partie de l'armée birmane attaque au nord, du côté de Tak et Kamphaeng mettant en déroute une armée siamoise de 15 000 hommes. Fin mars, le troupes birmanes sont à Ayutthaya, c'est la panique. On cherche des responsables., la consternation règne alors. On rappelle le prêtre-roi, Uthumphon depuis son temple pour reprendre les rênes du pouvoir. L'attaque birmane est déclenchée le 8 avril 1760. « Les 14-16 avril, les Birmans « battent à coups de canons » les fortifications qui défendaient l'île centrale. Mais ils lèvent brusquement le siège, le 16 avril 1760, non sans brûler derrière eux nombre des villages des alentours. ». Le roi birman est malade et la saison des pluies approche. Ils laissent une garnison dans la ville de Kamphaeng qui contrôle la route de Pégou. Sur le retour vers Ava, le roi birman meurt. Le roi Ekhatat retrouve son trône le 17 juillet et  Uthumphon retourne à son monastère.

 

 

On aurait pu s'attendre à une autre attaque birmane l'année d'après, mais les Birmans doivent faire face à de sérieux problèmes intérieurs depuis la mort d' Alaungpraya. Ekhatat quant-à-lui, doit faire face  à une révolte des réfugiés pégouans vers février 1761, et régler le retour de son demi-frère Tep Pipit qui avait été exilé à Ceylan en 1759. Il  a débarqué à Mergui et a demandé au roi la permission de rentrer à la capitale. Le cour s'y oppose. Le gouverneur de Phetchaburi, qui aurait pris le parti de Tep Pipit, se révolte. (A. Forest ne dit pas comment et quand elle fut mâtée. Pour les détails, Cf. Nos articles (11))

 

 

 

 

 

La deuxième attaque d'Ayutthaya (1765-1767).

 

 

(Naungdawgyi, après des conflits succède à Alaungpaya, mais il meurt à 29 ans en novembre 1763 après avoir difficilement repris le contrôle de son royaume à l’exception de Tavoy resté en dissidence. Son frère cadet Hsinbyushin lui succéde, bien décidé à reprendre les velléités conquérantes de son père. )

 

 

Hsinbyushin fin 1764 a planifié de prendre le royaume d'Ayutthaya et procède aux préparatifs en tirant les leçons de l'attaque de 1760. (Déjà cette même année, il avait lançé une première expédition à l'est, au cours de laquelle il pilla Chiengmai et Vientiane et s'empara de Luang Prabang. » In Notre article 115.) Les Birmans investissent Mergui et Tenasserim les 10-11 janvier 1765 ; les populations sont déportées vers le Pégou. Les réactions à Ayutthaya sont confuses,  où un petit clan de favoris dirigent le pays. On publie même un édit dans lequel on écrit que les Siamois n'ont rien à craindre des Birmans et on renvoie même les milices.

 

 

 

 

Pendant ce temps les Birmans, durant la saison des pluies s'implantent solidement au Sud, renforcent leurs fortifications à Tenasserim et édifient une « ville » garnison  à Chactret (Près de Kanchanaburi). En avril-mai 1765, des troupes birmanes font quelques apparitions dans les environs immédiats d'Ayutthaya , mais surtout sur le sud et sur la région de Bangkok obligeant la population à se réfugier à Ayutthaya. Les Hollandais -quant-à eux- quittent Ayutthaya le 1er novembre 1765, malgré l'interdiction. En décembre 1765, les Birmans s'emparent de Bangkok. En 1766, de Kuiburi à Chantabun toutes les provinces côtières sont investies. Au cours du 3e trimestre 1766, les Birmans coupent les digues afin d'inonder le pays. Ils resserrent leur étau et s'installent à proximité d'Ayutthaya en transformant trois monastères en forts.

 

 

Ils lancent leur attaque finale en mars 1767. Une résistance va s'organiser dans certains quartiers. Il leur faudra 18 jours pour réduire les 2 000 Chinois et Malais, pour obtenir la reddition du quartier portugais le 21 mars et prendre, piller, incendier le 23 mars 1767, le quartier du séminaire.

 

 

 

La fin d'Ayutthaya.

 

 

« Ayutthaya est prise et incendiée les 7-8 avril 1767. La plupart des habitants faits prisonniers à Ayutthaya, dont l'évêque, les missionnaires et leurs chrétiens, sont emmenés vers Pégou et la Birmanie. » « Les rois Uthumphon et Ekatat disparaissent dans la tourmente », nous dit A. Forest. (Les Chroniques royales sont plus précises . Cf. 12) Leur repli est précipité, «sans doute motivé par des menaces chinoises sur Ava.». Mais ils s'installent solidement à Mergui et Tenasserim et confient à des auxiliaires siamois la garde de quelques  places fortes. Certaines n'hésiteront pas à se rebelller comme celle de Ban Xang (Kanchanaburi?) en octobre 1767.

 

 

 

 

« Si les incendies allumés par les Birmans ont ravagé Ayutthaya », A. Forest tient  à préciser qu'ils ne furent pas les seuls à la piller. Les habitants restants et les Chinois vont fouiller les palais, monastères, chédis, statues de Bouddha, jardins, tous les lieux où de l'argent et de l'or étaient susceptibles d'être présents. A. Forest terminera avec « Du malheur peut sortir un bien. M. Corre attribue aux richesses retirées de ce pillage, le rapide relèvement des affaires des Chinois (et) la reprise du commerce. »

 (Cf. Notre article « Qui a  détruit Ayutthaya en 1767, les Birmans mais pas qu'eux. (10))

 

 

Enfin A. Forest  termine sun survol  « De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya. (1688-1767) » par un  APERÇU SUR L'APRÈS-AYUTTHAYA.  (pp. 130-133)  Il consacre une petite page à Phya Tak (ou Taksin) qui va restaurer le royaume. Phya Tak, un général (Métis de père chinois et de mère siamoise) qui va avec quelques centaines hommes après la chute d'Ayutthaya se réfugier dans la province de Chantabun et remonter vers Chonburi, puis Bangkok (Actuelle Thonburi).

 

 

 

 

(Il faut reconnaître qu'A. Forest est un peu court sur cette reconquête, sur les batailles que Phya Tak a  dû mener, depuis  la prise de la citadelle siamoise de Chantabun, qui était la clé de la côte et son port le plus sûr, pour  se sentir suffisamment fort pour se proclamer roi fin mai 1767, en annonçant à ses  troupes son projet de former une immense armée,  et de reprendre la capitale, ; ce qu'il fera le 7 novembre 1767, après seulement 2 jours de combat. Cf. Nos 2 articles (13))

 

 

Si A. Forest dit peu sur la reconquête, il signale que Tak dût combattre pour instaurer son autorité sur tout le royaume. Il fera exécuter Tep Pipit, un  prétendant à la couronne qui s'était réfugié à Korat. Il en poursuivra un autre, le fils de l'uparât Thammathibet, intervenant à Ha -tiên  (fin1768 début 1769) et au Cambodge (mars 1769). Il dut réduire des révoltes : Phetchaburi, Ligor, et Jongselan (Phuket) qui ont fait sécession avec le soutien du sultan de Queddha. Vers Phitsalunok en 1770, où un moine bouddhique aux visions millénaristes a des velléités royales. 

 

 

 

 

 

Les expéditions guerrières répondaient aussi à la nécessité de repeupler le royaume par des transferts de prisonniers.  Ainsi en fut-il après la prise de  Ha -tiên en 1771 ; En 1775, contre les Birmans (Où ? Circonstances?) ; En 1778, contre le royaume de Vientiane qui permit de répartir 3 000 prisonniers dans la région de Bangkok . 6 lignes pour signaler que le général Phya Chakri, le vainqueur de Vientiane, en route de nouveau vers le Cambodge, retourne rapidement vers Bangkok où des troubles ont éclaté contre Tak, qu'il fera exécuter le 7 avril 1782, et montera sur le trône le 13 juin 1782. Une nouvelle dynastie était fondée, qui règne encore à ce jour.

 

 

 

 

Toutefois A. Forest reviendra et terminera sur Phya Tak « hanté par les questions religieuses ». S'il eut soin,  de rechercher et de faire recopier tous les écrits bouddhiques détruits lors du sac d'Ayutthaya, il eut le tort (A. Forest ajoute « semble-t-il ») de s'instaurer en chef absolu de la communauté des moines en n'hésitant pas en 1769, à emprisonner et remplacer le Patriarche ; puis plus tard, en exigeant que les moines s'inclinent devant lui. Une opposition se forma, le  Patriarche fut remplacé et  500 moines furent défroqués et réduits en esclavage.

 

 

Il est vrai que sa santé mentale s'altéra, au point qu'il se prit pour Bouddha, exigea qu'on l'appelle ainsi, prétendit qu'avec des exercices mystiques, il pouvait s'élever au-dessus de la terre et  voler dans les airs. A. Forest rapporte un extrait de lettre de Mgr Le Bon « C'est alors un homme qui n'est plus de ce monde ; malheur à tout profane qui vient se présenter devant lui dans ces moments mystérieux. ». (Il est vrai, qu'A. Forest s'appuie essentiellement sur les courriers des missionnaires, mais il aurait pu rajouter bien des crises de folie de Tak qui s'accompagnaient de  mesures extrêmes et de décapitations. Cf. Notre  article 115.2 (13)) A. Forest se contente de dire «que « les interventions de Tak  dans le domaine religieux ont été pour beaucoup dans sa chute », là où il aurait fallu donner des exemples de sa folie.

 

 

Il faut avouer que nous avons été déçus par ce chapitre d'A.Forest laissant de côté trop d'événements. Mais en voulant évoquer une période aussi grande qui va « De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya (1688-1767) », et les  règnes de  7 rois en une trentaine de pages, il s'aventurait dans une mission impossible. Nous aborderons dans le prochain article son chapitre 6, intitulé « Pouvoir et société ».

 

 

 

Notes et références.

 

(1) Alain Forest, « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles, Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec », préface de Georges Condominas, Livre I, Histoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, et  Livre III, Organiser une Église Convertir les infidèles »,  L’ Harmattan, 1998.

Annexe 1 du Livre 1-  Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps de Phra Narai. (pp. 325-428)

 

(2) Chap. 5 – De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya (1688-1767) (pp. 105-134)

 

I- LES RÈGNES DE PETRÂCHA  À   EKHATHAT

1.1 Petrâcha (1688-1703)

1.2 Suraçak, le « roi-tigre » (1703-1709) et Phra Chao Thai Sa (1709-1733)

1.3 Borommokot (1733-1758)

1.4 Entre roi lépreux et prince talapoin (1758-1767)

 

II- LA CRISE, LE REPLI ET LE RESSOURCEMENT   

2.1 Aspects de la crise

2.2 Les souverains bouddhiques

 

III-  LA CHUTE D'AYUTTHAYA  (1767).

3.1 La première attaque (1760)

3.2 La deuxième attaque d'Ayutthaya (1765-1767)

3.3 La fin d'Ayutthaya

 

IV- APERÇU SUR L'APRÈS-AYUTTHAYA

 

(3)  Table des matières :  des « Chroniques royales d'Ayutthaya » :

 

Ch. 8. Le roi Phetracha, 1688-1703, 59p., 75 s/sc, 15 ans

Ch. 9.  Luang Sorasak (le roi Süa) et le roi Thai Sa. Le roi Süa, « le roi tigre »1703-1709, et le roi Sa 1709- 1733, 35p., 53s/c, 30ans

Ch. 10 Le roi Borommakot, 1733-1758. 59p., 51s/c, 25 ans

Ch11. Les derniers rois d’Ayutthaya, 1758-1767. Le roi Uthumphon (13 avril-mai 1758), roi Suriyamarin (mai 1758- 7 avril 1767), 60p., 76s/c, 19 ans.

 

 

(3) 41. LA RÉFÉRENCE.  Les « Chroniques royales d’Ayutthaya » de Richard D. Cushman.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-41-la-reference-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-de-richard-cushman-107938358.html

 

Cf. par exemple  env. 30 pages pour le  Le roi Phetracha. (1688-1703)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-100-le-roi-phetracha-1688-1703-120558749.html

100. Suite.  Le règne de Phetracha. (1688-1703).

http://www.alainbernardenthailande.com/article-100-suite-le-regne-de-phetracha-1688-1703-120596112.html

 

(4) Cf. 175. La « loi du palais » pour la succession royale en 1924.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/175-la-loi-du-palais-pour-la-succession-royale-en-1924.html

Et

RH 44 - EN 1656, NARAI PREND LE POUVOIR APRÈS DEUX RÉGICIDES. http://www.alainbernardenthailande.com/2019/04/rh-44-en-1656-narai-prend-le-pouvoir-apres-deux-regicides.html

« Quid de ces successions sanglantes.

Nous avions dans notre article « 175. La « loi du palais » pour la succession royale en 1924. » indiqué qu'il avait fallu attendre le 10 novembre 1924, pour que le roi Rama VI  (Vajiravudh) promulgue la loi de succession du Palais applicable dès le lendemain.

Auparavant  aucun système clair n’existait  pour déterminer qui devait  être le successeur du roi défunt. Le nouveau roi pouvait être le fils du roi défunt né d'une reine principale ou consort, ou l’un de ses frères ou encore une personne qui n'était ni fils ni frère du roi défunt, si la situation ou les « circonstances » l'exigeaient, comme nous venons de le voir. Ainsi une dizaine de successions furent sanglantes lors des 34 successions du royaume d'Ayutthaya (1351-1767), qui n'ont manqué ni d'usurpations, ni  de coups d'État. »

 

(5) 92. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-92-le-processus-de-legitimation-du-pouvoir-du-roi-narai-in-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-119264251.html

 

Nous y citions déjà Alain Forest in Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravada :

« Dans le Siam des XVIIe-XVIIIe siècles, le moment de la succession est particulièrement périlleux et il n’est pas rare que les habitants, notamment les commerçants, quittent la capitale d’Ayutthaya au moment où s’annonce la mort du roi. Les combats ne durent généralement pas mais ils sont d’une terrible violence, se terminant fréquemment par l’élimination de tous ceux qui peuvent constituer un danger pour le vainqueur : autres princes et chefs (ministres notamment) de leur parti ».

 

Mais une fois la victoire acquise, le nouveau pouvoir doit légitimer son accession au trône en suivant un processus traditionnel qui ne peut se comprendre  que dans le cadre mythico-religieux du bouddhisme theravada, (avec les divinités indiennes Brahma, Vishnu, Shiva) avec la cérémonie d’intronisation du nouveau roi et les funérailles solennelles du roi précédent.

 

 

 

 

Ainsi les Chroniques royales vont commencer le récit du règne du roi  Naraï, en justifiant le  nouveau titre royal de Naraï,  par sa victoire acquise contre ses royaux adversaires et par les mérites acquis, et en donnant une date exacte pour le début de son règne, pour la cérémonie du couronnement. »

 

 

Alors que les successions sont souvent sanglantes (5 voire 6 rois exécutés de 1605 à 1656). Le roi Naraï lui-même disions-nous, avait pris la couronne, après avoir aidé son oncle Phra Si Sutham Racha (frère de Phrasat Thong) à prendre le pouvoir en exécutant le roi Chao Fa Nai, et en l’exécutant deux mois et vingt jours plus tard.

 

(6) 101. Le roi Luang Sorasak. (1703-1709)

 

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-101-le-roi-luang-sorasak-1703-1709-120614322.html

« Il se complaisait à avoir des rapports sexuels avec des enfants de sexe féminin impubères. Si l’une d’entre elle ne supportait pas ses assauts et se tordait de douleur, furieux, il la punissait en la piétinant jusqu’à la mort. Mais celles qui le satisfaisaient étaient comblées de riches présents. Il pratiquait également le péché contre nature. En outre, lorsqu’il voyageait sur des canaux, des rivières ou en mer, sur des eaux peuplées de poissons féroces, de requins, de poisson-scie ou d’autres créatures aquatiques, qu’il était sous le coup d’un excès de boisson, et qu’un passager quelconque de sa barge royale (concubine, dame, page, fonctionnaire) faisait un mouvement quelconque et l’irritait, furieux et sans la moindre pitié, il ordonnait qu’il – ou elle - soit liée à un crochet accroché par une corde à son embarcation, jetée dans l'eau pour servir de pâture aux requins, crocodiles, poissons scies ou autres créatures aquatiques féroces. Peu soucieux de respecter les cinq préceptes, il avait des relations sexuelles avec les femmes de ses fonctionnaires. Tous les jours des cercueils quittaient le palais royal en passant par ce que peuple appelait « la porte des fantômes ». C’est à partir de là qu’il fut surnommé « le roi tigre ».

 

 

Toutefois ses  exploits sont toujours exaltés et glorifiés dans une littérature populaire, des bandes dessinées à l’usage des enfants (et pas seulement) que l’on trouve dans les rayons de toutes les librairies. Son titre de « roi tigre » ne nous y semble pas alors utilisé de façon négative, bien au contraire. Il lui fallait une force certaine et non moins de courage pour attaquer le gibier avec les moyens de l’époque. Et n’oublions pas que la boxe thaïe alors  n’était pas un jeu d’enfant, elle était une technique de combat faite pour tuer.

 

 

 

 

Nous savons qu’il se déguisait en homme ordinaire pour se rendre dans les villages et s’inquiéter des besoins de son peuple. Il s’y rendait aussi pour participer de façon anonyme à des combats de boxe et affronter les champions locaux qu’il couvrait de richesses quand il ne pouvait les vaincre. Il est une histoire que connaissent tous les petits thaïs et qu'oublient les historiens : Vaincu par un modeste boxeur de village phanthai norasing (พันท้ายนรสิงห์) il en fit le pilote de sa barge royale.

 

 

 

 

Survint un jour un incident imprévu, un courant inhabituel et un écueil, les occupants de la barge tombent à l’eau. La Loi était cruelle, le pilote de la barge était  passible de la peine mort. Le roi, dans sa « grande compassion » lui fit grâce de la vie. Mais l’héroïque timonier préféra le respect de la loi et de la tradition à sa propre vie. Il supplia le roi de se conformer à cette tradition, faute de quoi, dans l’avenir, tous se permettraient de la transgresser.  Le roi dut céder à ses objurgations et le fit décapiter.

 

 

 

 
Mais il entreprit immédiatement des travaux pharaoniques pour améliorer la navigation sur le khlong et lui en donna s
ymboliquement le nom. C’est aujourd’hui le khlongmahachaï (คลองมหาชัย) qui relie l’embouchure de la rivière Tha Chin à la  Chaophraya. Il lui fit faire des funérailles royales, il couvrit d’or sa famille, et fit construire sur les lieux de son exécution un temple et un monument à sa gloire,

 

 

 

(7) 103. Les rois Borommakot (1733 – 1758) et Uthumphon. (13 avril 1758 – mai 1758)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-103-les-rois-borommakot-1733-1758-et-uthumphon-1758-120704153.html105. Le dernier roi d’Ayutthaya. Ekkathat (mai 1758-7 avril 1767)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-105-le-dernier-roi-d-ayutthaya-le-roi-ekkatat-mai-1758-avril-1767-120770682.html

 

(8) « Elle se termine par le triomphe de l’oncle, l’Uparat, héritier « légitime ». Celui-ci fait allégrement massacrer la famille de son jeune neveu mais si du sang a coulé, nous dit toujours Turpin « c’est moins dans les combats que sous le glaive des bourreaux ».  La poursuite fut longue avant que ses troupes ne les appréhendent, nous disent les annales. De rage, le roi voulut les faire périr par où ils avaient péché : amateurs de pêche à la ligne (tradition familiale ?), c’est-à-dire les accrocher par le menton avec un hameçon et les pendre à une branche jusqu’à ce que mort s’ensuive. Heureusement pour eux, les poursuivants se contentèrent de les massacrer de façon plus traditionnelle. » (In notre article 103 de « notre Histoire »)

 

(9)105. Le dernier roi d’Ayutthaya. Ekkathat (mai 1758-7 avril 1767)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-105-le-dernier-roi-d-ayutthaya-le-roi-ekkatat-mai-1758-avril-1767-120770682.html

 

(10) H 35- QUI A DÉTRUIT AYUTTHAYA  EN 1767 ? LES BIRMANS,    MAIS PAS QU'EUX ? http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/h-35-qui-a-detruit-ayutthaya-en-1767-les-birmans-mais-pas-qu-eux.html

 

(11) Cf. Notre récit sur ces événements in « 105. Le dernier roi d’Ayutthaya. Ekkathat (mai 1758-7 avril 1767) » http://www.alainbernardenthailande.com/article-105-le-dernier-roi-d-ayutthaya-le-roi-ekkatat-mai-1758-avril-1767-120770682.html

 

Et : 109. La chute d’Ayutthaya vue par Monseigneur Brigot et racontée par M. Turpin.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-109-la-chute-d-ayutthaya-de-1767-121330085.html

 

Et encore :Prince Damrong Rajanubhab, « Our Wars with the Burmese. Thai-Burmese Conflicts 1539-1767 », White Lotus, 2001.

Sa presentation: 107. “Le Prince Damrong explique les guerres entre les Siamois et les Birmans, entre 1539 et 1767.”

http://www.alainbernardenthailande.com/article-107-le-prince-damrong-explique-les-guerres-entre-les-siamois-et-les-birmans-entre-1539-et-1767-121187300.html

 

(12) In 105. Le roi réussit à s’échapper sur un petit bateau, mais, nous apprennent les annales, mourut de faim quelques jours plus tard, caché dans la forêt de Ban Chik (ป่าบ้านจิก), à côté du temple de Sangkhawat (วัด สังฆาวาส). Son cadavre y fut alors découvert par un moine et aurait été incinéré au sommet d’une colline appelée « Khok Phramen » (โคก พระเมรุ), face à un temple vénéré appelé «Phra Wihan Phra Mongkhonlabophit » (พระวิหาร พระมงคลบพิตร) dans les environs d’Ayutthaya. Une fin misérable pour le successeur même indigne de tant de grands rois.

 

De rage de n’avoir pu le capturer, le roi birman se vengea indignement : L'ex-roi Uthumphon fut arraché du refuge de l'abri de son temple et déporté en Birmanie, où il finit ses jours en captivité en 1796. Le Birman s’empara de tous les membres de la famille royale, de centaines de militaires, de fonctionnaires et de 20 ou 30.000 « gens du commun ». »

 

(13) 113. Le roi Taksin, « Taksin le Grand ». (1768-1782).

http://www.alainbernardenthailande.com/article-113-le-roi-taksin-taksin-le-grand-1768-1782-122163306.html

Et 114. Le roi Taksin , le chef d'Etat. (1768-1782)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-114-le-roi-taksin-le-chef-d-etat-1768-1782-122246092.html

 

115.1 et 115.2 : La représentation romanesque du règne du roi Taksin  (1768-1782).

Selon le roman « Le roi des rizières » de Claire Keefe-Fox.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-115-1-la-representation-romanesque-du-regne-du-roi-taksin-1768-1782-122246116.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-115-2-la-representation-romanesque-du-regne-du-roi-taksin-1768-1782-122246151.html

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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 22:34

 

 

 

L'AIDE MAJEURE D'UN NOBLE PROVENÇAL, LE CHEVALIER DE FORBIN.

 

 

 

LES PRÉMICES : LES PERSES CHIITES

 

Nous avons déjà longuement parlé de l’arrivée des Persans au Siam (1). Longtemps omniprésents à Ayutthaya avec une  communauté  composée de commerçants et de nombreux lettrés issus des classes aristocratiques de Perse, intellectuels, poètes,  philosophes, architectes et artisans consultés pour leur érudition et leur savoir-faire et omniprésents dans les rouages du pouvoir royal bien au-delà de leur poids numérique.

 

L’histoire contemporaine de l’Iran marquée par l’emprise d’un clergé rétrograde sur la société,  donne une triste image de ce qu’était réellement la Perse

 

 

 

 

... pays porteur d’une histoire glorieuse datant de plus de deux mille cinq cent ans

 

 

 

 

et d’une civilisation marquée par ses philosophes ...

 

 

 

 

...et ses poètes.

 

 

 

Musulmans certes mais ils n’ont retenu des Arabes que leur religion et leur alphabet actuel. D’origine Indo-européenne les Perses portent encore dans leur langage des souvenirs du sanskrit (1). Au IIIe siècle, sous la dynastie sassanide, apparut le mot Eran ou Eransahr, qui signifie « pays des Aryens », traduit aussi par « pays des Iraniens ».

 

 

 

Au VIIe siècle,  après la chute des Sassanides, le pays reprit le nom de « Perse », qui fut utilisé jusqu'en 1935, date à laquelle Reza Pahlavi  remplaça par décret le nom de « Perse » par « Iran ». Ce dernier Chah était dans ses titulatures qualifié de « Aryamehr » (« Lumière des Aryens »).

 

Chiite pour la plupart pour avoir choisi Ali, le gendre du prophète, Il ne semble pas pour autant que cette communauté se soit livrée à un prosélytisme, les conversions s’effectuant principalement par mariage.

 

 

 

Religion d’une communauté puissante et influente, l’islam ne s’adresse guère à la masse du peuple siamois et ne touche que les couches dirigeantes attirées par la profonde culture que véhicule la Perse. Leur influence à la Cour du roi Narai était telle que Nicolas Gervaise s’en est effrayé : « Depuis quelques années le dogme impie de  Mahomet  y a jeté de profondes racines, et on a beaucoup appréhendé qu'il ne devint la Religion dominante; au commencement le Roy  le favorisait extrêmement, et  souvent il a contribué aux dépenses nécessaires pour célébrer  honorablement les fêtes  des Mahométans » (2). 

 

 

 

 

Les constatations du Chevalier de La Loubère rejoignent les siennes en dehors de toute considération religieuse (3). Notons que lorsque Gervaise et La Loubère parlent de « Mores », il s’agit bien évidemment de nos persans chiites.

 

 

 

 

Compte tenu par ailleurs de la profonde imbrication de la Perse chiite avec le soufisme notamment dans ses élites, il est permis de penser  mais  rien ne nous permette de l’affirmer, que le communauté perse d’Ayutthaya ou son élite était composée de soufis. (4). Ceux-ci mettent toujours en exergue cette sourate de Mahomet écrite dans un probable éclair de lucidité au milieu d’appels multiples au meurtre : « nous n'avons envoyé de prophète qu'avec la langue de son peuple afin qu'il l'éclaire » dont l’interprétation est limpide, chacun doit trouver la vérité dans la forme religieuse que la providence lui a donnée (5). Cette forme de tolérance très proche du bouddhisme vaut aux quelques millions de soufis probablement encore survivant en Iran de faire l’objet de persécutions systématiques.

 

 

 

LES AUTRES RÉSAUX MAHOMÉTANS

 

 

Il est certain aussi que la colonie musulmane d’Ayutthaya comportait également des sectateurs du bédouin venus des sultanats musulmans du sud et du Champa. Des Malais semblent avoir été présents à Ayutthaya dès le milieu du XVe siècle du fait de l'intervention siamoise dans les affaires de la péninsule malaise : c'est en effet à cette époque qu'Ayutthaya établit sa suzeraineté sur les États malais de Patani, Kelantan et Kedah. Leur nombre ne fit que s'accroître par la suite, d'autant que sous le roi Narai cette suzeraineté avait été réaffirmée. 

 

 

 

 

Ces Malais ne sont pas absent des souvenirs de Nicolas Gervaise « Les Malais qui font une partie considérable de ses Sujets (du roi) font Mahométans, mais quoi qu’ils  soient circoncis comme les Mores, qu’ils admettent les mêmes principes, et qu’ils croient les mêmes mystères, ils n’ont pourtant aucune communication avec eux ; la cause de cette séparation vient de ce qu’ils ont été instruits par un autre disciple de Mahomet » (2). Sunnites et Chiites se haïssaient déjà.

 

 

 

L’opinion de Gervaise à leur sujet est tout particulièrement négative et plus encore,, elle est de l’ « islamophobie » bien avant la lettre  (6).      

 

 

 

  

 

Reste évidemment à savoir si, lorsqu’il parle de ces « Malais » qui n’ont aucun contact avec l’élite persane, Gervaise n’y inclut pas les Macassars, également musulmans venus non pas de Malaisie mais de la péninsule indonésienne.

 

 

 

 

LES MACASSARS

 

 

Il est nécessaire de parler de cette « minorité agissante » essentiellement car leur action néfaste fut à l’origine indirecte de l’éradication de l’influence musulmane à Ayutthaya sous le règne du roi Naraï.

 

 

Nicolas Gervaise a écrit leur histoire en 1700 (7). Il ne fait pas de la population des Célèbes, cet archipel des Moluques, une bien flatteuse description. Nous en avons une autre encore moins flatteuse, celle de Dumont d’Urville en 1846

 

 

 

 

«  Les habitants de Célèbes étaient autre fois anthropophages, idolâtres et pirates, et allaient tout nus, hormis les parties naturelles, qu'ils couvraient. Quand quelqu'un, aux Moluques, était condamné à la mort, le roi l'envoyait à Célèbes, afin que ces hommes sauvages le tuassent et le mangeassent » (8).

 

 

 

 

 

La présence d'une communauté macassar à Ayutthaya en 1686 n'a rien pour surprendre,  en dehors de ces considérations peu amènes, il s’agissait d’un peuple de marins et de marchands qui avait, depuis le début du XVIIe siècle étendu son activité commerciale sur toutes les côtes de l'Asie du Sud-Est.

 

 

Il est permis de penser qu’ils s’étaient civilisés et étaient déjà islamisés en arrivant à Ayutthaya vers 1664 formant une groupe d'environ 250 exilés avec femmes et enfants venus via Java sous la conduite d’un  prince nommé Daeng Mangalle en désaccord selon Gervaise avec le Sultan Hasanuddin sur sa politique à l'égard des Hollandais. Ils furent bien accueillis  et se livrèrent à des activités agricoles et commerciales (9).

 

 

 

 

 

LE RÔLE MAJEUR DES MUSULMANS DANS LA VIE POLITIQUE Á AYUTTHAYA AU XVIIe SIÈCLE

 

 

 

Pendant de nombreuses années au XVIIe siècle en effet, musulmans et bouddhistes ont travaillé côte à côte sous le même gouvernement et en parfaite harmonie dans la ville-État d’Ayutthaya. Les Chroniques royales ne sont pas une source fondamentale à ce sujet puisque les étrangers islamiques sont désignés non pas par leur ethnonyme ou lieu d'origine, mais par leurs titres gouvernementaux siamois simplement par le terme générique « kaek », terme qui aujourd’hui signifie « Invité » et qui sert à désigner les étrangers non farangs.

 

 

En dehors des considérations de Nicolas Gervaise et de Simon de la Loubère sur les activités musulmanes dans la capitale, il est une autre source essentielle, celle de Tome Pires, un explorateur  portugais qui a écrit un récit de ses voyages dans le sud-est asiatique au début du XVIe siècle et raconte l'histoire de musulmans d'origines diverses dans la capitale siamoise d'Ayutthaya (10).

 

 

 

 

Les écrits de Jeremias Van Vliet, chef du comptoir néerlandais d’Ayutthaya arrivé en 1638, publiés en traduction française en 1683,

 

 

 

 

et ceux de son successeur Joost Schouten, écrit en 1636 et traduits en français en 1725 font parfois référence aux musulmans qui détenaient un pouvoir considérable à Ayutthaya.

 

 

 

Il est enfin un récit essentiel, connu sous le titre anglais de «  The ship of Sulaiman » (Le navire de Sulaiman). Il est le récit d’une mission diplomatique perse à Ayutthaya sous le règne du roi Narai en 1657-1658. Il fut écrit par le secrétaire de l’ambassade, Ibn Muhammad Ibrahim. L'ambassade s'est rendue à Ayutthaya en réponse à une lettre que le roi Narai avait envoyée à la cour de Shah Sulaiman Isfahan  à l’époque du point culminant de l’influence perse au Siam. 

 

 

 

 

L’ouvrage a été traduit en anglais pour la première fois en 1972 par John O'Kane. Deux ans plus tard, il a été porté à l'attention du monde savant par la publication d’un article de David Wyatt publié en 1974 dans le Journal of the Siam Society intitulé « Une mission perse au Siam sous le règne du roi Narai » (11). Pour Wyatt ce manuscrit l’une des sources principales de l’histoire du Siam sous le règne du roi Narai. SI nous n’avons pas accès à  la traduction de John O'Kane, en dehors de l’analyse circonstanciée de Wyatt nous bénéficions de celle de Peter Hourdequin, un universitaire américain d’Hawai, datée de 2007 (12).

 

 

 

Au sein du royaume dans une population majoritairement bouddhiste, plusieurs groupes minoritaires musulmans vivaient  à Ayutthaya au XVIIe siècle : L’expansion du commerce avait déjà amené des négociants indiens musulmans dans la région, en particulier dans les villes portuaires, Mergui, Tennasserim et Ayutthaya. Il y avait aussi des musulmans influents venus d'Inde pour occuper de hautes fonctions dans l'administration siamoise du XVIIe siècle. Ces musulmans avaient amené avec eux des marchands du sud de l'Inde qui, au début des années 1600, avaient établi des magasins à Ayutthaya et sous le patronage royal, établi un baan kaek (บ้าน แขก - ville indienne), comprenant une mosquée et un cimetière. On y trouvait également des musulmans cham composé de réfugiés arrivés par le Cambodge, Malacca et Java, où ils s'étaient réfugiés en 1491 après la chute de l'empire du Champa et une autre minorité musulmane importante qu’il convient de mentionner est celle des Chinois Haw, du nord de la Thaïlande, négociants en transit de soieries chinoises et d'autres produits dans le sud du Yunnan, du nord de la Thaïlande et dans d'autres régions situées le long de la frontière entre le Yunnan et l'Asie du Sud-Est.

 

 

 

 

Malacca sous relation tributaire du Siam  n'est officiellement devenue un royaume musulman qu'au milieu du XVe siècle et certains de ses musulmans sont probablement venus s'établir à Ayutthaya lorsque les Portugais s'en emparèrent de Malacca en 1511 et imposèrent de sérieuses restrictions au commerce musulman. Patani aux XVIe et XVIIe siècles, était un partenaire commercial et un lien important entre les commerçants musulmans et Ayutthaya.

 

 

 

Mais, en dehors des activités commerciales, ce fut l’immense culture de l'empire perse safavide, présentant des analogies avec la renaissance italienne, qui exerça une influence considérable sur Ayutthaya, probablement à partir du règne de Prasat-Thong (1629-1636), et ensuite sous celui du roi Narai qui manifestait une dilection particulière pour la culture persane. Quand il était jeune homme, il  avait l'habitude de rendre régulièrement  visite aux Perses prenant plaisir à leur conversation et à leurs manières. Le récit du voyageur persan est confirmé par Jeremias Van Vliet.

 

 

 

De toute évidence, les relations de jeunesse de Narai avec la communauté musulmane persane l’incitèrent à la favoriser une fois devenu roi en 1656. Nous connaissons la grande culture du roi et sa curiosité à l’égard des civilisations étrangères. Pendant une grande partie de son règne, il céda à ses ministres musulmans le contrôle exclusif des échanges avec des États situés au sud et à l'ouest. Le plus influent de ceux-ci était Aqa Muhammad, appelé dans les registres thaïlandais Okphra Sinaowarat.

 

 

 

 

Tout ce que nous savons de lui provient du « navire de Sulaiman » qui lui consacre un paragraphe : marchand musulman prospère, il gravit  les échelons jusqu’à devenir un ministre de haut rang après avoir appris la langue et les coutumes locales et aurait fait des efforts soutenus auprès du roi pour le convertir à la religion du Bédouin.

 

 

 

 

« Le navire de Sulaiman »  détaille ensuite la profondeur de l’influence musulmane sur le Siam pendant la vie de Aqa Muhammad  et ensuite  son déclin rapide dans les années qui ont suivi sa mort à une date que nous ignorons.  Celui-ci avait constitué une garde d’honneur de 200 Persans principalement des hommes originaires d’Astararabad et de Mazandaran, sa région d’origine.  Nous savons qu’au début du dix-septième siècle, les guerriers japonais servirent plusieurs rois siamois en particulier pour leur défense contre l'invasion birmane (13).  Cependant, vers le milieu du dix-septième siècle, le Japon était entré dans sa phase de « Sakoku » (pays fermé) et son influence avait diminué à Ayutthaya. Ce vide politique fut apparemment occupé par les musulmans dont l’étoile montait.

 

 

 

Ils se trouvèrent en position de force dans le système des Entrepôts royaux qui permettait au monarque de tirer profit du commerce intérieur et extérieur.  Les ministres responsables tant pour les importations que pour les exportations furent traditionnellement musulmans.

 

 

Commencée sous la direction du roi Narai, la « ligne persane » a continué à exercer son influence pesante jusqu’au 19e siècle bien qu'avec le temps, les membres de ces familles favorisées se soient convertis au bouddhisme et oublié leurs racines musulmanes.

 

 

 

 

Cette communauté musulmane essentiellement persane eut donc un pouvoir politique essentiel à Ayutthaya au XVIIe siècle, plus que celui des Européens, des Chinois et des Japonais.  C’est d’ailleurs cet équilibre des influences étrangères au Siam qui permit au pays de s’épanouir au XVIIe siècle sans pénétration coloniale indue (14).

 

 

Au plus fort de l'influence musulmane à la cour d'Ayutthaya, le roi Narai avait également amené un Européen de talent - le Grec Constance Phaulkon - à une haute position de pouvoir ayant atteint le rang de Premier ministre. Quelles qu’aient été les défauts de ce Grec que nous avons rencontré à de nombreuses reprises, il est à l’origine première de la découverte du complot ourdi par la communauté mahométane, Macassars et Malais, mais probablement pas Persane, pour s’emparer du pouvoir. L’analyse de Gervaise est difficile à contredire, elle est le résumé de l’islamisation de tous les pays du monde musulman (2) : « Les Mores qui font aussi un assez grand commerce dans le Pays ne sont guère moins (s.e. que les Hollandais) à craindre car si Monsieur Constance Premier Ministre d’État n’eût point découvert leur conspiration, et s’il n’eût point eu l'adresse d’en empêcher l'exécution, c’était fait du Roi et du Royaume de Siam. Ces misérables s'en seraient rendus infailliblement les maîtres: et comme ils sont de tous les Mahométans ceux qui ont le plus de zèle pour leur religion, il est sur qu'ils n’en auraient point souffert d’autre dans toute l'étendue de ce Royaume ».

 

 

 

LA RÉVOLTE DES MACASSARS

 

 

Par son échec cuisant, elle marqua la fin des ambitions mahométanes de conversion  du Siam à la religion du bédouin. La version de Nicolas Gervaise que nous venons de citer est percutante mais n’est contredite en rien par des études historiques circonstanciées, ne citons que celle de Christian Pelras qui nous a paru la plus complète (15). Nous allons retrouver la trame des luttes pour le pouvoir qui marquèrent le règne de Narai comme elle avait marqué celui de plusieurs de ses prédécesseurs immédiats. L'histoire du Siam au XVIIe siècle. est en effet remplie d'intrigues. Depuis la mort du roi Songtham (1628) jusqu’à l'avènement de Narai (1657), sur cinq rois qui se sont succédé, quatre sont morts assassinés, Narai lui-même étant le fils de l'usurpateur, Prasat Thong. Dès sa prise de pouvoir en 1657, il se savait à la merci des intrigues de ses nombreux ennemis potentiels et s'appuyait-il sur la présence de diverses communautés étrangères, donnant des fonctions officielles, tantôt à l’un, tantôt à l’autre, un subtil jeu d’équilibre, Anglais, Hollandais, Français, Chinois, Japonais ... A l’époque qui nous concerne, le rôle éminent a été confié à Phaulkon qui accorda une  faveur grandissante aux Français. Il se heurta  à la crainte, sans doute illusoire, qu'entretenaient à la fois le clergé bouddhiste et les communautés musulmanes de voir le roi embrasser la foi catholique, une conjonction de mécontentements.

 

 

 

Du côté Siamois parmi les principaux figuraient en premier lieu Phetracha, frère adoptif de Narai et commandant en chef des éléphants royaux depuis toujours hostile aux Français, ainsi que du clergé bouddhiste qui craignait de perdre son statut privilégié.  En outre deux demi-frères du roi avaient des griefs personnels à faire valoir à son encontre, l'aîné, Chao Fa Aphai,  infirme, accusé de lui avoir manqué publiquement de respect, avait été par lui assigné à résidence et en avait reçu un traitement jugé humiliant. Le cadet  Chao Fa Noi avait eu « une affaire »  avec l'une des concubines de Narai, sœur de Phetracha. La concubine avait été suppliciée et lui-même avait été condamné à une flagellation au rotin qui l'avait laissé à moitié mort.

 

 

 

 

Les musulmans n’étaient pas en reste. Leur influence politique, autrefois dominants, avaient depuis le retrait en 1677 du ministre persan Astarabadi et la montée en grâce de Constance Phaulkon, connu un déclin inverse à l'importance grandissante prise par les Européens, et surtout par les Français catholiques. Ces derniers, pour leur part, se réjouissaient de ce que le ministre grec ait « établi sa fortune sur la ruine des mahométans, qu'il a convaincus de concussions, et à qui il a fait rendre de grandes sommes d'argent » (16).

 

 

 

 

Concrètement, Phaulkon avait enlevé aux musulmans le lucratif commerce avec la Perse, dont tout le bénéfice devait revenir exclusivement au  roi. Or, selon le père de Bèze « les Mores obligeaient le roy de Siam à leur donner les marchandises au prix qu'ils voulaient et y faisaient ensuite de gros gains en Perse (...); comme Phaulkon ne cherchait qu'à bien faire les affaires du roy  de Siam (...) le gain qu'il rapporta sur les marchandises dont on l'avait chargé se trouva au double de celui que les Mores donnaient  » (17). Phetracha sut exploiter à son avantage ce mécontentement des musulmans sans toutefois trop se compromettre avec eux, étant lui-même très lié au clergé bouddhiste.

 

 

 

 

Une première conspiration de Malais auxquels s’étaient probablement associé des Macassars avait été déjouée en 1682. Nicolas Gervaise ne mâché pas ses mots « On voudrait bien encore aujourd'huy les exterminer et en  purger le royaume ; mais ils se sont rendus si redoutables par leur nombre, par leur férocité et par leur magie à laquelle ils sont adonnés, qu'on n'ose plus l'entreprendre  »

 

 

 

 

La rébellion proprement dite se déroula à partir du 15 août 1686. Les sources la concernant sont multiples, françaises (Tachard, Gervaise, Turpin, Claude de Bèze), anglaises (18) et hollandaises. Les sources siamoises  contemporaines ont brûlé les archives royales lors du sac de la ville par les Birmans en 1767. Celui du chevalier Claude de Forbin qui fut au cœur des événements est évidemment capital (19). Ne parlons pas des relations de seconde main qui sont également nombreuses, Christian  Pelras  nous en donne un long inventaire (9). Si  ces sources peuvent être contradictoires, elles sont  en tout cas, toutes d’accord pour révéler une entente conclue entre les Makassar et les autres musulmans de la ville, Cham et Malais qui avaient programmé le soulèvement pour le jeudi 15 août 1686 à 11 heures du soir.  

 

 

 

 

Le complot cependant, fut éventé. On ne sait sur quels éléments, trahison probablement ?  Le  roi et Phaulkon furent informés de la date et de l'heure prévues. Phaulkon prit les mesures défensives qui s’imposaient en mettant sur pieds une troupe siamoise de 3000 hommes et une compagnie portugaise. Les Malais, les Cham et les Makassar avaient toutefois été prévenus par leurs espions. Un groupe de Malais fit défection suivi par la plupart de ses compatriotes. Phaulkon fit savoir aux conjurés qu'il leur donnait quatre jours pour venir faire soumission au roi, faute de quoi ils recevraient un châtiment rigoureux. Tous les Malais et les Cham allèrent donc demander leur pardon et la plupart le reçurent après que quelques-uns aient été décapités pour l’exemple. Seul Daéng Mangallé le chef makassar refusa avec une hauteur méprisante.  On fit encercler le quartier des Makassar par les troupes Siamoises.

 

 

 

 

Forbin avait reçu de Phaulkon des ordres très clairs, il fit construire une prison dans le fort de Bangkok. Les opérations militaires proprement dites sont longuement détaillées par lui.

 

 

 

L'écrasement des Makassar  (23-24 septembre)

 

 

L’armée siamoise conduite par Okpra Chula, composée de probablement un peu plus de 5000 hommes mais les chiffres divergent, Forbin parle de 20.000, lui-même à la tête de 40 Français de la « royale compagnie des Indes » se prépara à l’assaut final du camp retranché des Makassar dans la nuit du 23 au 24 septembre. Beaucoup d’entre eux se suicidèrent avec femme et enfants. Les combats furent sanglants. Il y avait 200 Makassars armés seulement de lances et de kriss contre quelques milliers de Siamois et surtout des Français armés de mousquets et surentraînés. Forbin fut blessé et Phaulkon échappa de peu à la mort. Le rôle du chevalier, probablement le seul à avoir par sa formation des connaissances stratégiques et tactiques sur l’art de conduire l’investissement d’une place, fut essentiel. Les survivants des Makassar furent massacrés, pas de quartier pour les prisonniers. Nous vous ferons grâce de la description des tortures qu’ils subirent avent d’être jetés aux tigres. Les rares femmes et les enfants qui survécurent furent vendus comme esclaves.

 

 

 

On peut se poser des questions sur l’absence dans la révolte des Persans implantés de longue date à Ayutthaya ? Il est fort probable que ceux-ci, aux antipodes du rigorisme sunnite, s’étaient « siamisés » depuis longtemps,  intégrés par les mariages mixtes et convertis au bouddhisme. Tel est le cas en particulier de la très puissante et très aristocratique famille persane des Bunnag issue du Sheik Ahmad venu de Perse au service de Narai en 1656, devenu Chao Praya Bavorn Rajanayok et dont les descendants mêlèrent leur sang à celui de princesses siamoises.

 

 

 

 

La famille joua et joue toujours un rôle important dans la vie politique et intellectuelle de la Thaïlande (20).

 

 

Tombe (présumée) du  Sheik à Ayutthaya :

 

 

 

 

Ils restèrent totalement étrangers à ce réseau malais probablement essentiellement sunnite visant à une politique d’islamisation forcée comme il le firent à Java, au Champa et dans toute l’Insulinde. Nous rejoignons sur ce point l’opinion de Gervaise.

 

 

Peras note fort justement qu’ « à cette occasion,  Français, Anglais et Portugais sauront mettre entre parenthèses leurs inimitiés politico-commerciales et leurs différences religieuses pour se retrouver ensemble à lutter contre une conspiration qui ne mettait pas seulement en cause le pouvoir du roi de Siam mais leur position au sein du royaume. On peut voir apparaître là, à Ayuthia comme ailleurs à cette époque, les indices de nouvelles tendances dans ce qu'on appellera plus tard l'« aventure coloniale » européenne ».

 

 

Si la Thaïlande n'est pas de nos jours un état sunnite, elle le doit au moins pour partie à un provençal devenu Comte de Forbin dont les ancêtres avaient donné la Provence à la France.

 

 

Palamède  de Forbin a donné  la Provence à la France

 

 

NOTES]

 

 

(1)   voir notre article 76  « Avant les Européens, les Perses »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-76-avant-les-europeens-les-perses-117277686.html)

 

 

(2) Missionaires jésuite, Nicolas Gervaise resta au Siam de 1681 à 1685. Nous lui devons, datée de 1690, une « Histoire naturelle et politique du Siam  » dans laquelle il continue (p. 270) « Leurs Mosquées font fort belles ; ils font la prédication et la prière aussi librement et  aussi régulièrement que dans les pays où ils font les maîtres : tous les ans ils vont en procession  dans la campagne & dans les villes, accompagnés  d'une grande multitude de peuple, que la pompe & la singularité de ce spectacle attire de tous côtés  et  véritablement cette cérémonie a beaucoup d’apparence, et  serait capable de gagner les Siamois , qui aiment le faste et  l’ostentation. Cependant à la réserve  de quelques misérables qui se sont laissés corrompre par argent, ou qui se font Vendus, il  y en a très peu qui aient pris parti avec les Mahométans ; les honnêtes gens ne veulent  pas feulement en entendre parler, à cause des maximes pernicieuses donc l’Alcoran est rempli.  Si de l'aversion naturelle qu'ils ont pour les Mores. Le Roy même n’a plus pour eux les mêmes égards qu’il avait autrefois désabusé par leur propre conduite , qui n’est pas moins déréglée que leur Loi est brutale et sensuelle, if a cessé de les assister, et présentement, il ne leur fait pont d’autre grâce que de les souffrir ». 

 

 

(3) La Loubère « Du royaume de Siam », 1691, tome I : « … Parmi ces diverse Nations celle des Mores a été la mieux établie sous  ce règne. Il a été un temps que le Barcalon était More, vraisemblablement parce que le Roy de Siam croyait mieux établir par son moyen son commerce; chez les plus puissants des Princes ses voisins, qui font tous profession du Mahométisme. Les principales  Charges de la Cour et des Provinces étaient alors entre les mains des Mores : le Roy de Siam leur fit bâtir plusieurs Moquées à ses dépens, et  encore aujourd'huy il fait les frais de leur principale fête  qu'ils célèbrent durant plusieurs jours de fuite à la mémoire de la mort d'Haly, ou de celle de ses enfants. Les Siamois qui embrassaient la religion des Mores avaient le privilège d'être exempts du service personnel : mais bientôt le Barcalon More éprouva l'inconstance des fortunes de Siam, il tomba en disgrâce, et le crédit de ceux de la Nation alla toujours  depuis en décadence. On leur ôta les Charges et les emplois considérables et  l'on fit payer en argent comptant aux Siamois, qui s'étaient faits Mahométans, les corvées, dont ils avoient été exemptés. Leurs Mosquées néanmoins leur sont demeurées, ainsi que la protection publique que le Roy de Siam donne à leur religion, comme à toutes les religions étrangères. Il y a donc encore trois ou quatre mille Mores à Siam …. »

 

(4) Le soufisme, forme mystique, ésotérique, intellectuelle et probablement initiatique de l’Islam, est né en Perse dès son islamisation venant probablement de traditions pré islamiques de l'ancien culte de Mithra et de la tradition zoroastrienne (première religion de l'Iran avant l'arrivée de l'Islam) en réaction contre le dogmatisme et le formalisme des successeurs de la tribu de Mahomet. Il est basé sur la « tariqa », la voie  intérieure

 

 

 

 

et non sur « sharia », la loi islamique.

 

 

 

 

(5)  Coran, sourate XIV -  4. Notre traduction est celle que diffuse la Mosquée de Paris que l’on suppose orthodoxe !

 

 

 

 

(6) « Les Malais s’y trouvent aussi établis en plus grand nombre qu’il ne serait à souhaiter, car  ils font Mahométans,  et  reconnus pour les plus  méchantes gens qui se puisent trouver dans  les Indes, aussi ne manque-t-on pas de leur imputer tous les crimes qui s'y commettent,  Si souvent ils s’en trouvent coupables, car ils font d’un naturel farouche et cruel : quand ils se croient en sûreté, ils ne font aucune difficulté de tuer un homme de sang froid et de lui  ouvrir le ventre pour en tirer le fiel, qu’ils vendent jusqu’à cinquante écus aux Mores qui s’en font un remède pour la guérison d’une  certaine maladie à laquelle ils font fort sujets. Tous les jours ils exciteraient des séditions dans l’État, s’ils n’étaient retenus dans leur devoir  par la crainte des châtiments ».

 

 

(7) « Description historique du royaume de Macaçar » publié en 1688.

 

 

 

 

(8) Dumont d’Urville : « Voyage au pôle sud et en Océanie » volume II de 1846.

 

 

(9) Voir Christian  Pelras  « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux - Témoignages européens et asiatiques ». In: Archipel, volume 56, 1998.

 

 

(10) Le manuscrit de Pirés conservé au British Museum a été traduit et publié pour la première fois en 1934 en deux volumes sous le titre « The suma oriental ot Tome Pires – an account of the east from the red sea to Japan, written in Malacca and India in 1512 – 1515 ».

 

 

 

 

(11) David K. Wiatt  « A PERSIAN MISSION TO SIAM IN THE REIGN. OF KING NARAI », volume 62-1 de 1974.

 

 

(12)  Peter Hourdequin « Muslim Influences in Seventeenth Century Ayutthaya: A Review Essay »  in  EXPLORATIONS a graduate student journal of southeast asian studies, Volume 7, Issue 2, Spring 2007.

 

 

(13) Voir notre article H 44 «  LES JAPONAIS AU SIAM, GRANDEUR (1600) ET DÉCADENCE (1635) ».

 

 

(14) Voir l’article de Muhammad Ismail Marcinkowski « Persian Religious and Cultural Influences in Siam/Thailand and Maritime Southeast Asia in Historical Perspective : A Plea for a Concerted Interdisciplinary Approach » in Journal of the Siam Society, n. 88 – I et II  de 2000.

Et ponctuellement celui de Julispong Chularatana  «  THE SHI’ITE MUSLIMS IN THAILAND FROM AYUTTHAYA PERIOD TO THE PRESENT » in MANUSYA: Journal of Humanities, Special Issue No.16, 2008

 

 

(15) Christian Pelras « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux - Témoignages européens et asiatiques »  In : Archipel, volume 56, 1998.

 

 

(16) Adrien Launay « Histoire de la mission de Siam (1662-1811) ». Paris, 1920.

 

 

 

 

(17)  Claude de Bèze «  Mémoire du P. de Bèze sur la vie de Constance Phaulkon, Premier Ministre du roi de Siam, Phra Narai, et sa triste fin ; suivi de lettres et de documents d'archives de Constance Phaulkon , reprint de l’édition de 1688  par les Presses Salésiennes, Tokyo, 1947.

 

 

(18) Voir de John Anderson « English intercourse with Siam in the seventeeth century » publié à Londres en 1888.

 

 

 

 

(19) « Mémoires du Comte de Forbin », tomes I et II publié en 1730.

 

 

 

 

(20) Voir le site généalogique

 http://www.soravij.com/aristocracy/Bunnag/bunnag.html

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14 août 2019 3 14 /08 /août /2019 22:05

 

 

Selon les  trois chapitres de la 2e partie du livre 1 d'Alain Forest, intitulé  « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles ». (pp.81-164).  (1) (2)

 

 

Cet article sera consacré au chapitre 4 : Du carrefour à l’écart (1660-1688). (pp. 83-104)

 

 

La préface de Georges Condominas ne pouvait que nous séduire :

 

 

 « L'ouvrage présenté ici reprend presque intégralement la thèse d'État ès-Lettres et Sciences humaines qu'Alain Forest a soutenu en 1997, sous le même intitulé. […] Le résultat est une œuvre de tout premier ordre qui deviendra très vite, à son tour, un ouvrage de référence pour les spécialistes de l'Asie du Sud-Est [...] l’énorme dépouillement des sources missionnaires » [lui a permis] « de tirer de celles-ci, d’interpréter et d’ordonner toutes les indications susceptibles d’aider à une meilleure connaissance des histoires (politique, administration, économie, société et, bien sûr, religion du Siam et du Tonkin […] Ainsi la contribution d’A. Forest à la compréhension des systèmes de pouvoir et de gouvernement, dans leur fonctionnement concret et dans leurs dysfonctionnements, s’avère-t-elle, désormais essentielle ».

 

 

 

Aussi, après avoir déjà traité dans un article (87) du « commerce du royaume du Siam au temps du roi Naraï (1656-1688). » (3), en présentant  une partie du chapitre 4 de A. Forest, il nous a paru intéressant cette-fois-ci  de vous proposer l'ensemble de la deuxième partie intitulée « ASPECTS DE L'HISTOIRE DU SIAM AUX XVIIème-XVIIIème SIÈCLES. » (Cf. Table des matières (4))

 

 

I - Un « État commercial » ? ( Nous reprendrons en partie  notre article 87) (3)

 

 

Le point d'interrogation semble indiquer qu'Alain Forest va nous emmener contre un certain nombre d'idées reçues sur l'importance de ce commerce, surtout que  l’énorme majorité des relations officielles et des témoignages européens  qui arrivent à Ayutthaya sont étonnés à la fois par «  l’accueil reçu par les autorités siamoises, de la tolérance, et de la curiosité dont elles font preuve envers les étrangers »,  et par la multiplicité et la diversité des nations qui y font commerce, avec souvent une liste hétéroclite de produits disponibles au Siam. Ils attestent tous que le Siam est un des carrefours importants de l’Asie entre 1660 et 1680.

 

 

 

 

Ils sont nombreux à saluer l’importance de ce commerce, dûe à la politique d’ouverture du roi Naraï qui s'inscrit dans une longue tradition des souverains siamois, qui ont su utiliser les compétences militaires, commerciales et administratives des « étrangers » et n’ont pas hésité à les intégrer aux différents niveaux du Pouvoir siamois. (Nous avons largement évoqué ces relations avec les Perses,  le « commerce musulman », et ensuite avec les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français.)  Ainsi Alain Forest nous apprend que le roi Naraï a été formé par des Perses et aidé par des Perses pendant la majeure partie de son règne. (Alors que les études françaises n’évoquent le plus souvent que le grec Phaulkon).

 

 

 

 

Quoi qu’il en soit, le roi  est le premier marchand du royaume.

 

 

Il est le maître de la terre  de Siam, dispose de milliers d’esclaves corvéables 6 mois par an, a ses propres plantations, s’arroge le monopole sur les produits « rentables », a le pouvoir de taxer les bateaux et les produits du Siam, et dispose de  toute une administration dirigée par le ministre, le phra klang, le barcalon, chargé entre autre, des magasins royaux, des ports et des étrangers … sans oublier les « étrangers »  qu’il a su intégrer dans la  bureaucratie royale. (Forest cite les phra klang persans comme Abdur Razzaq (1657), Aqua Muhammad Astarabali (1660-1679), le grec Phaulkon … d’autres sont nommés gouverneurs (les gouvernements de Tenasserim et de Mergui seront confiés pendant de nombreuses années à des « Mores », puis on se souvient de l’épisode anglais avec Barnaby et White (1683-1685), du Portugais de Coehlo, gouverneur en 1675 de Phitsalunok, d’un turc gouverneur de Bangkok dans les années 1680-1685), des Français nommés par Phaulkon comme René Charboneau, gouverneur de Thientong en 1683, de Phuket en 1684 (?) Jean Rival à Bangary (Phangna)….. bref, la liste est longue. )

 

 

 

 

Ainsi le roi a donc un important  revenu procuré par les taxes et par des prélèvements en nature sur des produits comme le paddy et l’arec par exemple. « Le roi vend tous les ans pour 70 000 écus de bétel, pour 100 000 écus d’arec vert et pour 50 000 écus d’arec sec » (Forest cite l’abbé de Choisy). Le roi a également « le monopole sur l’étain, le plomb, le salpêtre, les éléphants et leurs ivoires, l’arec, différentes sortes de bois appréciées  à l’étranger (aigle, sapan, calamba), et le cuivre que ses bateaux vont chercher au Japon ». Il bénéficie  également des taxes douanières, des loyers sur les magasins, sans compter les prises de guerre et de piratage.

 

 

 

Mais d’après Alain Forest, cela ne veut pas dire que le Siam puisse être considéré comme un « État commercial ».

 

 

En effet, les entreprises commerciales bénéficient essentiellement à l’entreprise royale, même  si certaines autorités siamoises en bénéficient à la marge par le truchement des étrangers qui en gèrent le quotidien ;  Les Siamois sont surtout impliqués dans les  tâches subalternes et manuelles comme les « chasseurs, récolteurs, agriculteurs, charretiers, piroguiers, gardiens et hommes de peine (…) esclaves pour dettes ».

 

 

« Les autorités  siamoises sont beaucoup plus portées vers l’investissement de leurs richesses en « capital religieux », en « mérites » pour les vies à venir, par  la construction de monastères, la dédicace de statues ou par le don aux moines, que vers le commerce ».

 

 

Ensuite, si Alain Forest nous propose une liste des produits importés et exportés du Siam (Cf. (La liste (5)), comme beaucoup avant lui, il constate que presque tous  les observateurs  ne nous disent rien sur les quantités importées et exportées, qui de plus varient selon les périodes.

 

 

 

 

Ainsi cite-t-il  Gervaise qui dans son  « Histoire politique et naturelle du Royaume de Siam », écrit que 15 à 20 jonques chinoises viennent tous les ans dans les années 1660-1680, « en presque aussi grand nombre que les Mores ». Ce qui, vous l’avouerez, fait bien peu pour un pays que l'on qualifie comme un carrefour commercial  important pour l’Asie.

 

 

 

D'ailleurs ce commerce sera  jugé trop concurrentiel par les Hollandais qui abandonneront leurs importations de tissus et de vêtements, ainsi que la plus grosse part de «  certaines exportations : benjoin, bois précieux, pharmacopées, ivoires, or et produits de Chine, cuivre ». Les Hollandais préféreront se concentrer « sur l’achat de peaux, dont le monopole leur a été renouvelé en 1664, pour les exporter au Japon ; ainsi que sur l’achat de bois de sapan et d’étain de la région de Ligor (Nakhon Si Thammarat), étain dont ils disposent depuis 1671 du droit d’acquisition, une fois prélevés le tribut et ce qui est nécessaire aux besoins du roi. Le bois de sapan et l’étain constituent alors les trois quarts de ce qu’ils exportent du Siam vers les Indes et l’Europe. ».

 

 

Forest, fort de sa lecture attentive des courriers missionnaires, tentera de  compter les passages des navires au Siam, et encore précisera-t-il honnêtement, que ce n’est que de « l’à-peu-près » :

 

 

« annuellement : trois ou quatre vaisseaux hollandais, un ou deux vaisseaux anglais, une vingtaine de jonques chinoises, peut-être autant de bateaux de Mores qui arrivent à Mergui, deux ou trois barques cochinchinoises dont certaines faites « sans clous ni cordes mais de vingt-cinq planches et deux perches pour servir de mât, et douze rotes […] de hauban avec une pierre  pour nacre », une dizaine de bateaux armés par le roi et des autorités marchandes du Siam. Occasionnellement : un vaisseau des Philippines ou de Macao, un vaisseau de la Compagnie ou de particuliers français, une barque tonkinoise … »

 

 

Et Forest de reconnaître : « Je ne sais s’il faut déduire de cette énumération à la Prévert, qui  ne signifie pas grand-chose en l’absence de toute indication de tonnage ou de valeur des marchandises transportées, que le Siam est une formidable place de commerce dans les années 1660-1680 ».

 

 

 

Forest suggère plusieurs pistes :

 

 

Le  grand nombre de petits bateaux privés mores ; La concentration de la population siamoise,  presque toute entière le long de la Menam Chao Phraya, se déplaçant  en pirogues et barques. De plus, « La saison de la venue des marchands est restreinte : elle dure cinq mois ; de février à juin. ». Cela est dû évidemment au climat, aux saisons, aux pluies, aux vents de mousson  (vents du sud-ouest de mai à octobre, vent du nord-est  de fin novembre à mars) , les contraintes de la route de Mergui … Ainsi les Mores « arrivent massivement en fin janvier et février à Ayutthaya » ; les Chinois à partir de mars, les Hollandais et les Malais vers mai ; 4-5 mois de fièvre « mais vents et pluies commandent : à la troisième semaine de juillet tout le monde est reparti. La capitale se vide ».

 

 

Même le roi du Siam n'envoyait  annuellement jusqu’à 1685, qu'un ou deux bateaux au Japon, « un ou deux vers la côte chinoise ou à Macao, peut-être deux ou trois font-ils la ligne  entre la côte de Coromandel et Mergui, et de même entre Ayutthaya et Batavia et plus épisodiquement , un bateau est envoyé aux Philippines ou ,à l’opposé jusque vers le golfe persique » (Forest citant le rapport  de G. White (1678), in John Anderson  ).  Même si Phaulkon, à partir de 1682, va donner une impulsion à ce commerce et fera « plus de négoce que tout le reste des marchands particuliers ensemble ».  En 1685, « au temps de sa plus grande splendeur, il ne dispose que de 5 à 6 vaisseaux qui lui appartiennent » (D'après de Choisy).

 

 

Le commerce avec le Siam était donc très limité au regard du commerce international de l’époque.

 

 

A la fin du XVIIe par exemple, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales  entretenait à la fin du XVIIe siècle 100 à 160 navires selon les estimations et 107 bateaux en 1680, 88 en 1689 au commerce d’Inde en Inde. (Wikipédia)

 

 

 

 

 

D’ailleurs, précise Forest, les responsables du comptoir anglais et de la Compagnie française estimaient qu’un comptoir à Ayutthaya n’était pas rentable, si on ne disposait pas comme les Hollandais d’un relais (Batavia  et Malacca) entre l’Inde et Ayutthaya, non seulement pour les raisons déjà évoquées, mais aussi à cause de la faiblesse du marché intérieur. On se souvient du chevalier de Forbin disant à Louis XIV : « Sire, le royaume de Siam ne produit rien, et ne consomme rien », et « Hors la Cour et quelques grands, la demande siamoise est plus que modeste ». (Forest)

 

 

 

 

D'ailleurs les Anglais ferment leur comptoir en 1682. En 1680, François Martin qui avait créé le comptoir français de Pondichery (1673) avait jugé sans intérêt la création d’un comptoir français à Mergui et Tenasserim.  Le responsable de la Cie française, Deslandes- Boureau, constatant qu’il n’y a aucun commerce à faire au Siam, quitte le pays au début de 1684.

 

 

 

Le golfe du Bengale et l’Inde deviennent le nouvel enjeu des Compagnies française et anglaise  et le golfe du Siam est marginalisé, avec de plus, une piraterie chinoise importante jusqu’aux années 1710. « A la fin de 1682, des pirates remontent même le Mékong saccageant Banam, Phnom Penh puis la capitale Oudong, dont ils brûlent le palais royal » (Forest citant M. Joret). Le commerce avec la Chine s’ouvre de nouveau.

 

 

 

 

De plus, la politique commerciale menée par Phaulkon à parti de 1682, avec la construction d’une petite flotte pour le roi et pour son propre compte, la nouvelle alliance avec les Français en 1685, va bouleverser les réseaux établis et va  entraîner le Siam vers sa mise à l’écart par rapport au monde extrême oriental et  le  repousser, « comme le reste de la péninsule Indochinoise, en marge des grands courants commerciaux du XVII ème siècle. »

 

 

La mort de Naraï, la « révolution » de 1688 et la prise du pouvoir par Petrâcha, sa décision de chasser les étrangers « européens », marqueront la fin d’une époque. Après le temps de l’ouverture viendra le temps du repliement.

 

 

 

 

II - Du carrefour à l’écart (1680-1700). (1/ Renversements de tendances. 2/ Fin d’époque.) (pp. 98-104)

 

 

Après 1680, le Siam va connaître un renversement de tendances qu'Alain Forest va tenter d'expliquer par une série d'événements internes et un contexte international qui va modifier un engouement qui ne sera que provisoire.

 

 

Si les marchands anglais tentent de redonner une impulsion en 1676-1679  à leur comptoir à Ayutthaya, ils vont vite préférer s'engager auprès des affaires du roi Naraï et de son phra klang Phaulkon, qui vont entreprendre  une nouvelle politique commerciale avec leurs propres flottes (Cf. Plus haut) , mais en multipliant les monopole royaux et en augmentant les taxes sur les bateaux et la plupart des productions du pays. Les Français qui installent un comptoir en 1680, se demandent très vite comment le rentabiliser, et les Anglais vont fermer le leur en 1682. Le responsable de la Compagnie française, quant-à lui, comme nous l'avons dit,  quittera le pays au début de 1684.

 

 

 

 

La nouvelle politique commerciale aura pour effet une raréfaction de l'offre et parallèlement de créer un engorgement de certains produits d'importation, comme par exemple les tissus de coton, que la demande  siamoise n'arrive plus à absorber.  De plus, les expéditions maritimes  menées par le roi et Phaulkon sont loin d'être rentables, surtout que Naraï se voulant l'égal des grands s'engage dans des travaux somptueux dans ses palais et dans sa résidence de Lopburi, et que Phaulkon s'endette à tout va. Les Hollandais supportent mal leurs concurrences, surtout quand ils contestent en 1686 leurs droits sur l'étain. Les Mores de même. Phaulkon va cristalliser sur lui tous les mécontentements.  (A. Forest n'évoque pas à ce stade le rôle des ambassades françaises et les manœuvres de Phaulkon, ni sa rivalité avec Petrâcha pour le Pouvoir)

 

 

 

Des événements extérieurs au Siam vont amplifier le recul du commerce siamois.

 

 

D'une part, la guerre franco-hollandais de 1672-1678 a ruiné le commerce français avec l'Inde et en 1682  les Hollandais prennent le contrôle de Banten et privent les compagnies anglaise et  française de leurs comptoirs dans la région des Détroits. Ce qui va les contraindre à changer de stratégie pour s'affronter dans le golfe du Bengale et l'Inde, marginalisant ainsi le golfe du Siam.

 

 

 

 

D'autre part, une mise à l'écart du Siam va s'opérer aussi avec le monde extrême oriental.

 

 

Dès le début des années 1680, une importante piraterie chinoise opère dans l'embouchure du Mékong. « A la fin de 1682, des pirates remontent même le Mékong saccageant Banam, Phnom Penh, puis la capitale du Cambodge, dont ils brûlent le palais royal. » (A. Forest ne donne pas l'ampleur de cette piraterie mais cite deux exemples en notes qui indique l'ampleur et la sauvagerie des attaques.)

 

 

« A cette piraterie qui affecte le commerce entre Siam et Chine, s'ajoute au même moment, avec la paix qui est revenue dans le sud de la Chine vers 1683, une relative réouverture de cette derniière région au commerce étranger. ».  Les bateaux des Anglais, des Français , des Danois, établis en Inde, pourront alors rejoindre directement Canton. A. Forest aurait pu ajouter qu' « en 1682, les Hollandais s'emparent du port britannique de Bantam sur l'île de Java et coupent la route indonésienne du thé aux Anglais. Ces derniers vont alors effectuer des voyages directs vers la Chine et y envoyer une quarantaine de navires marchands entre 1700 et 1715. Les Français s'engagent à leur tour dans ce nouveau trafic : une compagnie de Chine est même créée en 1698, qui ramène un premier chargement en 1700, en provenance de Canton. » (6)

 

 

 

 

On assiste bien à une fin d'époque. Mais A. Forest ne consacrera que deux pages pour évoquer  les relations entre les autorités siamoises et les Français et la fin du règne du roi Narai, en nous invitant  à lire son annexe 1 où il nous donne un « Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps du roi Naraï » en 103 pages  (pp.  325-428), que nous avons utilisé dans de nombreux articles. Il ne retient -ici-  que les relations diplomatiques entre le roi de France et Phra Narai qui ont été soutenus par les missionnaires notamment par Mgr Pallu l(27 mai 1673-26août 1674 et 4 juillet 1682-2 juillet 1683), relations qui étaient essentiellement de caractère religieux ; les missionnaires croyaient pouvoir convertir le roi du Siam (Le jésuite Tachard était le plus virulent).

 

 

 

 

Mais on constata un changement à partir de 1680 avec l'ascension et les ambitions de Phaulkon, et surtout en 1687 avec  l'envoi en 1687  d'un corps expéditionnaire français à Bangkok et à Mergui pour « protéger» le royaume d'une éventuelle agression hollandaise. L'installation de ce corps expéditionnaire provoqua des remous au sein des Français et des Siamois, surtout que cela eut lieu au milieu des manoœuvres successorales, dont A. Forest ne dit rien. Si ce n'est de façon laconique dans le paragraphe suivant  en évoquant la querelle de succession, que les  « relations » appelleront  la « révolution du Siam » mené par Phra Petrâcha -le chef du département des éléphants-  qui liquidera Phaulkon (mai-juin1688) pour devenir roi après la mort du roi Narai (13 juillet 1688) au début août 1688. Une lutte s'engagea qui aboutit au départ forcé du corps expéditionnaire français le 13 novembre 1688, accompagné de la plupart des Français. Seuls Mgr Laneau et quelques missionnaires et les élèves en partie vietnamien du Collège catholique restèrent. Ils furent jetés en prison pendant de longs mois.

 

 

Nota. Les « aspects » évoqués en trois paragraphes sont très laconiques, puisqu'ils n'évoquent même pas les deux ambassades françaises, ni la guerre de succession, ni la « guerre » qui aboutira au départ des Français. Mais A. Forest dans ce chapitre renvoie, nous l'avons dit- à son annexe de 103 pages sur un   « Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps du roi Naraï ».

 

 

 

 

A. Forest termine ce chapitre en indiquant que les courriers et relations françaises ont donné une image quelque peu trop flatteuse du régne du roi Narai, sur sa prospérité économique et sa grandeur. Seul de Forbin [dans ses « Mémoires »] avait signalé le contraste entre la magnificience extérieure, surtout autour du roi, et les existences miséreuses du peuple.(Cf. (7))

 

 

Pour A. Forest « la réalité » du royaume est « Un pays densément peuplé sur les rives du fleuve et autour des agglomérations ; le vide ailleurs. Partout, dans le pays peuplé, un peuple amphibie qui vit autour de l'eau et au-dessus des eaux que sur la terre et de ses produits. A Ayutthaya, hors deux trois rues vouées aux commerces, quelques bâtiments en dur tels le palais et les nombreux monastères dont la masse et la décoration tranchent sur l'entassement des cahutes de bambous et de feuilles, en bordure du fleuve toutefois, les maisons  en bois, recouvertes en tuiles, des personnages les plus  aisés, les comptoirs et les maisons des Européens, celles des grands mandarins.

 

 

Alors que la vie dans les campagnes semble être d'une frugale simplicité, il existe sans doute à Ayutthaya des poches d'assez grande pauvreté. Mais de manière générale, la ville se développe et profite du commerce dont elle est le centre jusque dans les années 1680. ».

 

 

 

Le chapitre suivant présente « De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya (1688-1767). Ce sera l'objet de notre prochain article.(pp. 105-134)

 

 

 

 

Notes et références.

 

 

 

(1) Alain Forest, « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles, Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec, préface de Georges Condominas, Livre I, Histoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, et  Livre III, Organiser une Église Convertir les infidèles »,  L’ Harmattan, 1998.

Les trois livres sont la reprise d’une thèse d’État.

 

Annexe 1 du Livre 1-  Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps de Phra Narai. (pp. 325-428)

 

(2) Cf. « Les relations franco-thaïes », articles 1, 2, 3, 5, 18, et 19.

Et 88. L’échec des missionnaires français au Siam (XVIIe – XVIIIe siècles).

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-l-echec-des-missionnaires-fran-ais-au-siam-xvii-et-xviii-emes-siecles-118521756.html

89. Le pouvoir siamois face aux missionnaires français aux XVII et XVIII èmes siècles.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-89-le-pouvoir-siamois-face-aux-missionnaires-fran-ais-aux-xvii-et-xviiiemes-siecles-118682905.html

 

 

(3) Nous avons déjà traité une partie du  chapitre 4  (Un État commercial ? ) in  : 87. Le commerce du royaume du Siam au temps du roi Naraï (1656-1688).

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-le-commerce-du-royaume-de-siam-au-temps-du-roi-narai-1656-1688-118237885.html

 

(4) Table des matières de la 2ème Partie - ASPECTS DE L'HISTOIRE DU SIAM AUX XVIIème-XVIII ème SIÈCLES. (pp.81-164)

 

Chap. 4 - Du carrefour à l’écart (1660-1688). (pp. 83-104)

- Un « État commercial » ?

- Du carrefour à l’écart (1680-1700).

 

Chap. 5 – De la révolution de Siam à la chute d'Ayutthaya (1688-1767) (pp. 105-134)

- Les régnes : de Petrâcha à Ekathat.

- La crise, le repli et le ressourcement.

- La Chute d'Ayutthaya (1767).

- Aperçu sur l'après-Ayutthaya.

 

Chap. 6 – Pouvoir et société au Siam. (pp.135-164)

- La bonne administration.

- De l'absolutisme et de la faiblesse du roi.

- De la troupe à la clientèle.

 

 

(5) Produits arrivant au Siam :

 

« - d’Inde et d’Orient, des tissus et habits divers dont « la mousseline jaune destinée à confectionner l’habit des moines » et qui forment le gros des livraisons ; des tapis, des pierres précieuses taillées, des aromates et produits pour la pharmacopée – dont l’opium qui est alors une médecine. Il y aussi régulière importation d’esclaves par cette voie ». (Une note signale un trafic régulier au XVIII ème siècle et donne un exemple d’un navire du prince de Siam pillé par des Anglais en 1696 qui contenait une centaine d’esclaves).

 

  • « Du Japon : l’argent, ainsi que les navires hollandais apportent jusqu’en 1668, date à laquelle son exportation est interdite par les autorités japonaises ; le cuivre que vont chercher des bateaux royaux et quelques particuliers ainsi que des produits d’artisanat, de luxe et semiluxe : sabres, porcelaines, boîtes laquées, paravents, articles d’argenterie … » 

 

  •  De Chine, des porcelaines, soieries et brocarts, tapis et un peu d’or, ainsi du papier, des « confitures » (fruits et légumes confits, des médecines et du thé, boisson dont, selon La Loubère, « l’usage » se répand à Ayutthaya dans les années 1680 ;

 

  •  De Batavia, des pièces d’argent hollandaises après 1668, ainsi que quelques produits des Indes ».

 

Alain Forest cite ensuite d’autres produits provenant du Laos, du Cambodge, de Cochinchine, du Tonkin et des Philippines.

 

« Les Chinois assurent bien sûr avec leurs « sommes » (jonques) l’essentiel des échanges avec les pays d’extrême Orient, notamment le Sud de la Chine et le Japon où ils sont les seuls admis avec les Hollandais » ; les Chinois, quant à eux, retirent du Siam essentiellement des produits de ravitaillement pour le sud troublé de la Chine (riz, salpêtre, sel, plomb, étain, ivoires, médecines) et quelques produits de luxe venus d’ailleurs du continent indien.

 

(6) https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-chine-japon-deux-empires-fermes-xviie-siecle-10914/

 

(7)  Les relations franco-thaïes : Les deux ambassades envoyées par Louis XIV à la Cour de Siam en 1685 et 1687, vues par le Comte de Forbin.  

http://www.alainbernardenthailande.com/article-6-les-relations-franco-thaies-les-deux-ambassades-de-louis-xiv-63639892.html

 

« La relation de voyage du Comte de Forbin publiée dans ses « Mémoires » nous apprend fort peu de choses sur le Siam, sur les objectifs de l » Ambassade mais beaucoup sur sa clairvoyance politique et sur son courage. Dès le début du livre, il tient à se démarquer de l’abbé de Choisy et du père Tachard « qui ont fait le même voyage, et qui ont vu les mêmes choses que moi, semblent s’être accordés pour donner au public, sur le royaume de Siam, des idées si brillantes et si peu conformes à la vérité ». Il confirme plus loin que même Céberet du Boulay de la 2e ambassade : « était si frappé de les avoir vu si pauvres, de la misère du royaume, qu’il ne comprenait pas comment, on avait eu la hardiesse d’en faire des relations  si magnifiques ». »

 

Pour la fin du règne et la « révolution » de 1688, Cf. :

99.  La fin du règne du roi Naraï et la « révolution » de 1688.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html

 

 

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12 août 2019 1 12 /08 /août /2019 22:25

 

Au cours des trente premières années du XVIIe siècle, le Japon connut un âge d'or dans ses relations avec le monde extérieur : il s'ouvrit à de nouveaux marchés, découvrit de nouveaux modes de pensée et envoya ses marchands et ses aventuriers à travers toute l'Asie du Sud-Est. C’est l’ère de l’émergence du commerce maritime japonais avec l’Asie du Sud-Est.

 

Nous faisons référence dans cet article à des « sources japonaises » que nous n’avons pu consulter. Elles proviennent d’un remarquable article de Vu Duc Liem, lecteur à l’Université de Hanoï : « JAPANESE MILITARY INVOLVEMENT IN AYUTTHAYA, 1600 – 1630 » (1).

 

 

 

 

 

LES ORIGINES

 

 

C'est l’époque des navires japonais porteurs du « sceau vermillon », les « bateaux à licence vermillon » qui est pour l’essentiel à l’origine, de relations commerciales d’abord, mais aussi d’une intervention de l’armée japonaise dans la vie politique siamoise (2).

 

 

 

 

Ce fut la conséquence inéluctable de la présence dès le début du XVIIe de l’implantation de la communauté japonaise à Ayutthaya, l’une des premières communautés étrangères établies dans la capitale : marchands, guerriers, fonctionnaires japonais venus avec leur argent, leurs cargaisons, leurs armes et leurs domestiques alors que les influences européennes sur le Siam se situaient à l’extérieur de ses frontières, les Japonais furent en grande faveur aux yeux des rois siamois plus que n’importe quels autres étrangers dans le royaume. De nombreux ports, Hoian (au Vietnam), Manille, Ayutthaya, Patani virent l’installation de colonies japonaises, centres d’échanges économiques, mais aussi d’interactions culturelles et politiques avec la population et l'administration locales (3).

 

 

Parmi ces colonies, l'une des plus anciennes et des plus importantes fut Ban Yiipun, (บ้านญี่ปุ่น) la colonie japonaise située dans la banlieue sud d’Ayutthaya. On estime qu'il y eut au début du XVIIe siècle environ 800 colons japonais à Ayutthaya et leur nombre aurait atteint à son apogée dans les années 1620, le point culminant de leur prospérité, avec 1.500 personnes (4).

 

 

 

 

Ceux-ci eurent un rôle pendant plus de trois décennies et leur présence fut aussi un facteur important de l’intervention leur branche militaire dans la vie politique.

 

Les échanges militaires en Asie du Sud-Est à cette époque concernaient surtout le négoce des armes et des interactions entre technologies militaires dès avant l’arrivée des écrasantes influences européennes. Ayutthaya était alors la « Cosmopole » stratégique du siècle, la « Venise de l’Est ». L'engagement militaire japonais va, entre 1600 et 1630, dès avant la direction du remarquable et ambitieux Yamada Nagamasa (5), considéré comme un héros dans les deux pays, être essentiel.

 

 

 

 

Dans ce contexte régional, le Siam devint progressivement l’un des carrefours commerciaux de l’Asie du Sud-Est, accueillant marchands, missionnaires, guerriers étrangers ont été accueillis. Ayutthaya y a une position géographique stratégique lui permettant de devenir un important port maritime international en Asie du Sud-Est. Sa population varie selon les estimations mais comportait plusieurs centaines de milliers d’habitants (4). Port important et grand centre économique, l'Est et l'Ouest pouvaient s’y rencontrer au milieu d’étrangers cherchant leurs propres rêves de prospérité et de richesse.

 

 

 

]

Or, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, Ayutthaya dut se défendre contre les attaques des Birmans dès 1549. En 1569, après une série de campagnes complexes, les Birmans réussirent à capturer et à piller la capitale siamoise avant de la quitter. En quelques décennies, les destructions furent réparées. Le pouvoir militaire d’Ayutthaya fut rétabli qui permit à la ville de retrouver son ancienne grandeur. Ce renouveau fut l’œuvre du roi Naresuan (1590-1605) qui vainquit les Birmans à l’aide d’un bataillon de japonais (6) et mit le Cambodge une nouvelle fois sous contrôle d’Ayutthaya.

 

 

 

 

Il reste l’une des rares figures de l’histoire siamoise qui, par son charisme, son courage personnel et son caractère incisif accomplit une tâche herculéenne. Contrôlant un vaste territoire et, rétablissant le commerce maritime d’Ayutthaya, le royaume retrouva pas à pas le chemin de la prospérité. Ekathosarot, qui lui succéda en 1605, avait profité du génie militaire de son frère et savait qu'un pays ne pourrait être fort qu’entouré de puissants amis. Ainsi, le nouveau roi non seulement cimenta les relations amicales avec les États étrangers, mais fit également tout ce qui était en son pouvoir pour promouvoir le commerce. Il accueillit avec bienveillance les commerçants étrangers, notamment japonais, portugais, néerlandais et anglais, en leur accordant des privilèges de résidence, de protection et de commerce.

 

 

 

A cette époque, les guerres civiles perpétuelles qui avaient ravagé le Japon touchaient à leur fin et de nombreux seigneurs (daimyo) commencèrent à se consacrer au commerce extérieur. Le développement de l'économie nationale et la croissance des villes donnèrent naissance à une classe de négociants aisés qui commencèrent à investir dans le commerce international.

 

 

 

 

Le premier shogun Tokugawa Ieyasu au tout début du XVIIe siècle, encouragea le commerce extérieur comme moyen de renforcer les finances de son shogunat. Les navires japonais portant son sceau vermillon commencèrent à naviguer en Asie du Sud-Est, accueillis favorablement par les dirigeants locaux parce qu’ils portaient des lettres personnelles et des cadeaux du shogun lui-même.

 

 

 

 

Entre 1600 et 1635, plus de 350 navires japonais partirent outre-mer porteur du sceau vermillon, leur « permis de naviguer ». On les trouve au Vietnam, au Cambodge, dans les îles de l'archipel malais-indonésien et l’île de Luzon aux Philippines. Une part importante de leur commerce était l’exportation d'argent. Entre 1615 et 1625, selon les estimations, 130.000 à 160.000 kilogrammes d'argent ont été vendus, ce qui représenterait 30 à 40% de la production mondiale de ce métal hors production japonaise. À la suite de ces navires porteurs du sceau vermillon, un afflux de colons japonais s’établit dans la région et en particulier à Ayutthaya en raison de sa position centrale à mi-chemin sur la route entre la Chine et l'Inde. De son côté, faisant régner la paix dans son pays Tokugawa persuada ses daimyo et autres chiens de guerre à se diriger vers le commerce. L’accueil des souverains siamois fut alors bienveillant aux marchands, aux aventuriers, aux guerriers et aux mercenaires étrangers, assurant ainsi tout à la fois les revenus de l'État et renforçant leurs forces armées et leur armement. Les historiens discutent de la date exacte de l’arrivée des Japonais à Ayutthaya. N’entrons pas dans ces spéculations. Notons toutefois qu’en 1570, lorsque les Espagnols prirent possession de Manille, vingt Japonais y vivaient et faisaient du commerce et d’autres étaient établis à Malacca au début des années 1580. Ils auraient été particulièrement bienvenus au Siam à cette époque, compte tenu du dépeuplement partiel du royaume d'Ayutthaya et du manque de main-d'œuvre après la conquête de 1569 par les Birmans et la déportation forcée d’une partie de ses habitants.

 

 

 

 

 

Les relations commerciales entre le Japon et le Siam auraient commencé entre 1600 et 1635, encouragées par l'administration Shogun. Il est probable qu'à la fin des années 1620, le commerce entre le Siam et le Japon était le plus important que celui avec les autres nations. Des sources japonaises indiquent qu'entre 1604 et 1635, cinquante-six navires japonais dotés du Sceau rouge parvinrent à Ayutthaya (7). Les récits de l’arrivée de ce Japonais partis en général du port d’Edo pour gagner le Siam sont malheureusement inexistants. Ce qui n’est ne sera pas le cas pour les sources néerlandaises, françaises et portugaises postérieures

 

 

 

 

Selon des sources japonaises, une première vague serait arrivée entre 1573 et 1591. Elle fit découvrir le Japon aux Siamois. Ce serait sous le règne du roi Maha Thammaracha entre 1569 et 1590 (?).

 

 

 

Elle fut suivie par plusieurs vagues de samouraïs ayant perdu leur statut et leur emploi après leurs défaites dans les batailles de Sekigahara (1590 ?)

 

 

 

et d'Osaka (1615),

 

 

 

 

cherchant l’aventure et la fortune dans des lieux aussi lointains que le Siam. Sous le règne du roi Ekathosarot (1605-1610), parmi les colons japonais, certains lui servaient de gardes du corps et appuyaient ses propres forces. Cette participation continua sous le règne du roi Songtham (1610-1628).

 

 

 

 

La nouvelle de la carrière glorieuse et réussie de Yamada Nagamasa entre 1614 et 1630 fit l’objet d’une large diffusion au Japon. Et n’a pas manqué de susciter une inflation de migrants en quête d’aventures (5).

 

 

 

À la différence des colonies néerlandaise, portugaise et anglaise d'Ayutthaya, dont on trouve facilement les traces matérielles de nos jours, il est difficile d'identifier exactement le lieu où la communauté japonaise s'était installée. Elle aurait été située dans des villages construits sur des terres attribuées par les rois siamois et situés à l'extérieur des remparts afin de réduire le risque de rébellion latente et de créer une zone tampon entre les envahisseurs potentiels et la ville. Nous n’avons d’autres sources que les cartes datées de 1686 et 1693 (4)

 

 

 

 

On y trouvait naturellement les entrepôts pour stocker et collecter les marchandises d'importation du Japon (essentiellement des produits de luxe, l’argent métal tout d’abord ainsi que des produits d’artisanat, de luxe et semi-luxe : sabres, porcelaines, boîtes laquées, paravents, articles d’argenterie) et d’exportation vers le Japon (soies venues de Chine, peaux de cerfs, de raies et de requins utilisées par les Japonais pour les poignées de leurs sabres).

 

 

 

 

Tout fut détruit lors de l’invasion birmane en 1767.

 

En 1633 le Japonais Tokugawa lança sa politique de « porte fermée » et les colons japonais perdirent le soutien du roi Prasat Thong (1629-1656).

 

 

 

Après des massacres perpétrés au sein de la colonie japonaise, il reprit une politique plus clémente à l’égard des Japonais pour les inciter au retour. En fait, 70 ou 80 personnes répondirent et furent autorisées à s’installer à Ayutthaya, recevant des terres et des privilèges notamment celui de nommer leurs propres chefs, dans un effort visant à promouvoir les échanges commerciaux et à encourager le retour des commerçants. Il envoya ainsi une ambassade au Japon en 1635 qui fut un échec cuisant puisque le Shogun refusa de la recevoir. Plus tard, le roi Fachai (1655-1656), et plus particulièrement le roi Narai (1656-1688), firent plusieurs tentatives qui échouèrent également. La communauté japonaise n'avait plus aucun rôle à jouer à nouveau comme au cours des dernières décennies.

 

Cette communauté comportait essentiellement deux catégories, les marchands et les guerriers.

 

 

 

MARCHANDS ET GUERRIERS

 

Pendant 29 ans avons-nous dit, de 1606 à 1635, 56 navires japonais se rendirent à Ayutthaya, soit en moyenne deux navires par an. Cela peut sembler peu de choses ? Que non pas ! Il ne faut pas oublier que ces voyages étaient soumis au régime des deux moussons, que ces embarcations étaient énormes, parfois plus de 100 mètres de long et capables de transporter des centaines de tonnes de marchandises essentiellement précieuses : Les jonques de haute mer passent pour avoir pu transporter 5 ou 600 tonnes de marchandises, peut-être plus.

 

 

 

Il était évidemment plus intéressant de transporter une cargaison de lingots d’argent qu’une cargaison de paille de riz. N’oubliez pas que les premières caravelles de l’époque Christophe Colomb, 20 ou 30mètres, semblaient auprès des jonques asiatiques à des canots de sauvetage. Il n’existe malheureusement pas la moindre trace de la nature et du montant des mouvements de marchandises, toutes archives ayant disparues lors du sac d’Ayutthaya par les Birmans. 130 à 160 tonnes d’argent parvenues au Siam ne sont qu’une estimation. Pour autant que cette comparaison valle ce qu’elle vaut, cela représenterait en 2019 au cours de l’argent fin une valeur d’environ 70 millions d’euros.

 

Lingot d'argent japonais de cette époque :

 

 

De même, bon nombre de jonques siamoises se rendirent au Japon. L’immigration vers le Siam fut en outre facilitée par les persécutions religieuses contre les chrétiens au Japon alors que les chrétiens japonais convertis jouissaient d'une grande liberté de religion à Ayutthaya. En 1627, un jésuite portugais d'Ayutthaya déclarait que sa communauté chrétienne comportait 400 fidèles. En 1628, il y aurait également eu 600 chrétiens tous soldats.

 

 

 

 

Les « Chroniques royales d’Ayutthaya » font état de la présence de 500 japonais en 1593 (8) pour la plupart aventuriers et mercenaires, gardes du corps du roi ou auxiliaires dans l’armée siamoise.

 

 

 

 

S’agissant essentiellement de rônins (samouraïs errants et sans maître),

 

 

 

 

il leur fallut bien émigrer pour retrouver ailleurs leur honneur perdu ou, peut-être de manière plus réaliste, pour gagner leur vie. Leurs exceptionnelles compétences guerrières en firent des recrues de choix pour aider Ayutthaya à remporter la victoire dans les guerres sans fin de la fin du XVIe au début du XVIIe siècle. Leur première implication significative dans l'armée siamoise est celle de la bataille de Nong Sarai en 1593, sous la direction du roi Naresuan et de son frère Ekathotsarot. Plusieurs centaines de Japonais avaient rejoint l'armée siamoise. Les Chroniques royales décrivent en détail comment une armée de 100.000 hommes prêts à affronter les Birmans comprenait Phra Sena Phimuk (titre siamois attribué au chef de l'armée japonaise) monté sur l'éléphant taureau Phop Trai et commandant un corps de cinq cent Japonais (6). Toutes les sources s’accordent à louer leur intrépidité, leur audace et la qualité de leurs armes blanches, semant la terreur chez leurs ennemis en poussant des hurlements. Même si la question de savoir s’ils ont joué un rôle clé dans ces combats, il est certain qu’il fut en tous cas important. Sans entrer dans les légendes des sources japonaises, il est en tous cas assuré qu'un groupe de guerriers japonais, composé d'environ 500 à 600 hommes a formé la troupe des gardes du corps du roi et joué un rôle important dans les événements qui suivirent la mort du roi Songtham en 1628. L’instabilité chronique à cette époque explique facilement le choix de troupes étrangères, unique d’ailleurs dans l’histoire des autres pays d’Asie qui considéraient les étrangers comme peu fiables. Il n’est pas inutile de rappeler qu’au début du XVIe siècle, par exemple, le roi Phra Ramathibodi II (Chettathirat I) avait été témoin de la supériorité de l’armement portugais en 1516, quelques années seulement après la prise de la ville de Malacca et avait avec eux signé un traité concernant les armes à feu. Le roi Chairacha, en 1534, embaucha cent vingt Portugais qui servirent de gardes du corps au palais. Au cours des décennies suivantes, les gardes du corps étrangers furent une constante au Siam. Après les Portugais, ce furent les Japonais : En plus des gardes du corps, l'armée d'Ayutthaya comprenait des escadrons de troupes auxiliaires formées de Japonais avec aussi de Portugais et de Hollandais.

 

 

 

 

Bien que leur tâche fût de protéger les rois, ils s’impliquèrent dans les conflits au sein du Palais royal, engagés dans les trois successions épineuses caractérisées par des coups d'État et la violence en 1612-1628-30 et 1648.

 

En dehors de leurs remarquables aptitudes au combat, le fait qu’ils soient immigrés sans le plus souvent espoir de retour dans leur pays d’origine ajouta à leur détermination. Les Européens présents au Siam au début du XVIIe siècle en furent les témoins et rapportèrent leurs exploits en particulier Van Vliet qui décrivit le soulagement des Siamois lorsque la plupart de ces hommes « audacieux et perfides quittèrent Ayutthaya. À mesure que l'influence des Japonais augmentait, leur fierté et leur impudence naturelles devinrent si grandes qu'ils ont finalement osé attaquer le palais et s'emparer du roi jusque dans sa chambre ».

 

 

 

 

L’amiral Hollandais, Cornelis Matelief de Jonge les considérait comme « une race très déterminée, capables de se suicider plutôt que de tomber vivants dans la main de leurs ennemis et être torturés à mort ». Dans le même style, le gouverneur général espagnol des Philippines, Don Pedro Bravo de Acuna, écrivit en 1605 à son roi que les Japonais «  étaient des hommes courageux qui craignent peu la mort et aiment aller à la guerre, leur caractère est cruel et féroce, ce sont par nature des bandits ». Nous trouvons des réflexions aussi peu amènes chez La Loubère.

 

 

 

 

LE COUP DE FORCE DE 1611

 

L'émeute au palais royal d'Ayutthaya en 1611 fut probablement le tout premier trouble militaire que les Japonais causèrent à Ayutthaya. Il en est deux versions dont vous ne serez pas étonnés qu’elles soient contradictoires, une hollandaise et une siamoise.

 

La première est celle d’un marchand néerlandais Peter Floris, employé de la Compagnie anglaise des Indes orientales arrivé à Ayutthaya en août 1612 dont le manuscrit qui dormait au British Museum a été transcrit et publié une première fois en 1934 (9). Selon lui, un groupe de 280 « esclaves » japonais aurait pris d'assaut le Palais royal pour se venger de quatre seigneurs siamois qui avaient tué leur maître. Après que les coupables présumés aient été massacrés sur place, les Japonais auraient obtenu une promesse d’immunité du « jeune roi » contraint de signer un document avec son sang. Une fois cette immunité certifiée, les Japonais commirent d’autres violences au hasard et repartirent du palais avec de grandes richesses.

 

 

Il existe également une source thaïe tardive qui semble avoir été répandue dans la vision populaire de l’histoire d’Ayutthaya (1). Dans ce récit, le roi Songtham est appelé «Tilokkanat ». Il est décrit comme un homme érudit et voué à l'étude du bouddhisme. À cette époque, un groupe de commerçants japonais arriva à Ayutthaya avec des marchandises à vendre. Un haut responsable (Ammat), qui était un homme malhonnête, avait prétendu à tort que le roi lui avait ordonné d'acheter diverses denrées. Lorsque l’affaire fut faite, il les paya avec de la monnaie de cuivre argenté qu’ils reçurent sans prendre soin de l'examiner. Après le payement, ils constatèrent qu'il s'agissait non pas d'argent mais de cuivre ce qui les rendit furieux. Ils pensèrent que le roi les avait trompés. Ils envoyèrent quatre domestiques dans le palais avec des armes dissimulées. Le roi Tilokkanat (Songtham) tenait audience et expliquait des sculptures bouddhistes aux moines. Quand les Japonais entrèrent, ils sortirent leurs armes. Les fonctionnaires présents purent les désarmer. Le roi leur demanda pourquoi ils cachaient des armes et venaient avec des intentions hostiles. Ils lui expliquèrent qu’un haut responsable les avait payés en monnaie de cuivre et que leur maître, furieux, faisait peser la responsabilité de cette escroquerie sur le roi. Celui-ci ordonna alors une enquête, arrêta le responsable et découvrit la vérité. Il fit alors payer les Japonais avec du bon argent et les fit libérer. Les Japonais ont évidemment le beau rôle de victimes. Il est évidemment difficile de savoir où se situe la vérité historique. Les différentes versions des Chroniques sont nébuleuses et nous apprennent simplement que 500 Japonais ont pénétré dans les appartements royaux et furent en définitive massacrés (8). Dans la mesure où les Chroniques royales existantes sont des reconstitutions tardives d'événements antérieurs et pas toujours fiables, il est permis de penser que la version de Peter Floris écrite « à chaud » est la plus vraisemblable.

 

 

 

L’ARRIVÉE DE YAMADA

 

L’arrivée de Yamada au cours de cette période d'instabilité causée par certains de ses compatriotes est postérieure. Il n’est cependant mentionné dans aucun document contemporain au cours des dix premières années qu'il a passées à Ayutthaya, il est en particulier inconnu des Chroniques. On suppose seulement que durant cette période, il a appris la langue et monté pas à pas dans la hiérarchie de la communauté japonaise. Nous le trouvons en 1621 comme chef officiel des Japonais d’Ayutthaya. Engagé dans les affaires diplomatiques, commerciales et militaires, il joua un rôle de plus en plus important dans les relations diplomatiques entre Ayutthaya et les Shoguns japonais. En échange de ses services, il reçut le titre officiel d’okphra, intermédiaire indispensable entre la cour d’Ayutthaya et la diplomatie japonaise qui le reconnut comme tel.

 

 

 

 

Joost Schouten, responsable de la société de négoce néerlandaise à Ayutthaya, exprima son inquiétude dans une lettre de 1629 adressée au gouverneur général néerlandais de Batavia sur le rôle du chef des résidents japonais. Commandant en chef du corps des japonais gardes du corps du roi et des soldats japonais de l’armée siamoise, nous avons trace de sa première action militaire en 1624, lorsqu'il mena un groupe de soldats siamois et japonais attaquer un navire espagnol sur la Chao Phraya qui s’attaquait à des bâtiments néerlandais alors que le roi Songtham avait une dilection particulière pour les Bataves. Celui-ci envoya un émissaire pour demander aux Espagnols de libérer les captifs et la cargaison. Don Fernando de Silva, le capitaine espagnol, refusa. Songtham lança alors de nombreux bateaux pour attaquer sa flotte dont l’artillerie castillane ne put venir à bout. Les Japonais partirent à l’attaque, prirent d’assaut les navires espagnols, Don Fernando de Silva fut massacré avec la plupart de ses compatriotes.

 

 

Après cet épisode, Yamada fut conforté dans la faveur du roi Songtham qui lui proposa de devenir ministre et chef militaire de sa cour. Toujours selon une source japonaise, il commandait 800 soldats japonais et 20.000 soldats siamois. En raison de sa position Yamada était tenu de jurer fidélité au roi mourant et de lui promettre de faire tout ce qui était nécessaire pour permettre à son fils de monter sur le trône. Dans ce contexte, il était cependant subordonné à Phya Sriworawong choisi par Songtham pour devenir régent et tuteur du jeune prince et de ce fait le deuxième homme le plus puissant du Siam. Ce fut le début d’un conflit qui dura deux ans et dont l’issue eut de lourdes conséquences, non seulement pour Yamada mais pour l’ensemble de la communauté japonaise.

 

 

 

Nous avons des manigances de Yamada entre 1628 et 1630 la longue description de Van Vliet. Le roi Songtham mourut le 12 décembre 1628, fut remplacé par son fils âgé de quinze ans qui prit le nom de Chetthathirat. Comme dans toutes les successions à cette période, le changement de titulaire au trône fut l'occasion de règlements de compte. Phya Sriworawong en profita pour se débarrasser de ceux qui constituaient des obstacles à son éventuelle ascension au trône. Un massacre généralisé suivit l'intronisation du jeune roi. Yamada passe pour avoir été hostile à ces bains de sang (?). Van Vliet nous appprend que peu après la montée sur le trône de Chetthathirat, Phya Sriworawong fut promu au rang de Chao Phya Kalahom Suryawong. Il pouvait contrôler complètement le jeune roi et éventuellement accéder au pouvoir à tout moment. Il avait toutefois deux puissants rivaux. L’un était le frère de Songtham appelé Sri Sin, alors moine et l’autre, bien sûr, Yamada. Sriworawong qui fit preuve d’habile fourberie en opposant les deux hommes. Il réussit à convaincre Yamada que, pour tenir une promesse faite à Songtham sur son lit de mort, Sri Sin devait être éliminé comme usurpateur potentiel du trône que feu le roi voulait réserver à Chetthathirat. Yamada fit alors le nécessaire mais en devint le seul obstacle entre  Sriworawong et le trône.

 

 

 

Pour ce dernier, tuer Yamada à Ayutthaya était hors de question, car il aurait dû faire face à la colère des Japonais dont le soutien lui était toujours nécessaire. Sriworawong lui offrit alors la vice-royauté de Pattani pour le tenir à l'écart, lui et son armée, d'Ayutthaya. Les Japonais quittèrent Ayutthaya en août ou en septembre 1629. En janvier 1630, Yamada s'était installé à Ligor avec 300 soldats japonais et 3 à 4000 soldats siamois. Entre-temps, Sriworawong avait fort rapidement fait déposer et tuer le jeune roi et était monté sur le trône sous le nom de Prasat Thong. Yamada pour sa part mourut rapidement soit des blessures reçues lors de la conquète de Pattani soit sur instructions de Prasat Thong qui aurait ordonné de l’empoisonner.

 

 

La mort de Yamada marqua un point final à l’influence des Japonais à Ayutthaya. Leur communauté fut alors anéantie et ses membres massacrés par le nouveau roi. La Loubère résume cette fin comme suit : « Autrefois les Rois de Siam avoient une Garde Japonaise composée de six-cent hommes : mais parce que ces plus de six cent hommes seuls faisaient trembler quand ils voulaient, tout le Royaume, le Roy père du Roy d'aujourd’hui après s'être servi d'eux pour envahir la Couronne, trouva le moyen de s'en défaire plus par adresse que par force » (10).

 

 

 

LA FIN.

 

Arrivés à Ayutthaya probablement avant 1600, au bénéfice de l’ère du « sceau vermillon », les Japonais dominèrent les autres communautés étrangères d’Ayutthaya. Prenant part aux campagnes militaires siamoises et agissant comme gardes du corps du roi entre 1600 et 1630, ils intervinrent dans certains des événements les plus importants du royaume, capturèrent même probablement le roi siamois et participèrent à l’instabilité politique de cette époque. Van Vliet observa que le roi Prasat Thong les avait chassé du pays « au grand bonheur des habitants… les grands hommes du pays et les nobles en furent très heureux, car ils craignaient depuis toujours les Japonais pour leur audace et leur tentative perfide pour faire du roi un prisonnier ».

 

 

 

 

Après avoir dominé le commerce international siamois et participé activement à la vie politique pendant trente ans, ils en disparurent jusqu’au traité d’amitié de 1887 entre le Roi Chulalongkorn et l'empereur Meiji. Le chemin entre le Capitole et la roche tarpéienne est court : « Arx tarpeia capitoli proxima ».


Cet épisode fulgurant de 30 ans de l’année dans l’histoire du Siam nous conduit à poser deux questions, le pourquoi et ses suites.

 

 


 

POURQUOI DES MERCENAIRES ?


 

Des observateurs français des ambassades de Louis XIV, le plus serein et le plus précieux est le Chevalier de La Loubère, entre le père Tachard qui n’est que flagornerie et le chevalier de Forbin qui n’est que mépris. Ses considérations sur les armées siamoises qui datent de 1695, 65 ans plus tard, sont consternantes (10) : Les Siamois ignorent tout de l’art de la guerre, ni tactique ni à fortiori stratégie. Ils ignorent tout de la fabrication des armes (armes à feu (affaire portugaise) ou armes blanches (affaire japonaise)). Ils ignorent tout de la stratégie de l’investissement d’une place (guerre de siège) et encore moins de sa défense. Leur attitude au combat enfin est désolante de veulerie. L’utilisation de guerriers de profession s’impose alors et alors les meilleurs sont les Japonais ! L’histoire récente a démontré leur pugnacité, leur courage, leur mépris de la mort et leur férocité lors du dernier conflit mondial.


 

 

LES CONSÉQUENCES ?


 

Pour autant que l’histoire puisse se répéter, il est une leçon à en tirer, l’exemple le plus caractéristique est celui de la garde prétorienne de l’Empire romain. Garde personnelle et rapprochée du divin Empereur, composée initialement et exclusivement de latins, le fut très rapidement par de véritables mercenaires illyriens. L’Illyrie c’est l’actuelle Albanie, réservoir de farouches et impitoyables guerriers au sein desquels des siècles plus tard les Turcs recrutèrent l’élite de leurs janissaires. Les cohortes prétoriennes intervinrent à plusieurs reprises dans les luttes pour la succession impériale, et devinrent rapidement maîtres du choix du successeur. Le nouvel empereur était toujours acclamé par les prétoriens avant même de l’être par le Sénat et les légions des provinces. Le prix à payer était le «  donativum », le « don de joyeux avènement ». Ils n’étaient que quelques milliers mais faisaient trembler un empire de 50 millions d’habitants.

 

 

 

 

Il ne devait pas y avoir au Siam à cette époque plus de 3 millions d’habitants, qui tremblaient devant 5 ou 600 mercenaires !

H 44 - LES JAPONAIS AU SIAM, GRANDEUR (1600) ET DÉCADENCE (1635).

NOTES


 

(1) C’est une publication de « Southeast Asian Studies Program, Chulalongkorn University » numérisée : http://arcmthailand.com/documents/documentcenter/JAPANESE%20MILITARY%20INVOLVEMENT%20IN%20AYUTTHAYA,%201600%20%E2%80%93%201630.pdf

 

(2) Appelé en japonais le shuinsen  ce sceau vermillon est tout simplement une licence d’exportation autorisant les navires à se rendre dans les ports d’Asie d- Sud-Est depuis le shogunat Tokugawa entre 1600 et 1635 jusqu’à la fermeture du pays.

 

(3) Au sujet du commerce avec le Japon, voir nos articles :

 

87 : «  Le Commerce du royaume de Siam au temps du Roi Naraï (1656-1688) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-le-commerce-du-royaume-de-siam-au-temps-du-roi-narai-1656-1688-118237885.html

H 42 « ASPECTS DE L'HISTOIRE DU SIAM AUX XVIIe-XVIIIe SIÈCLES. 1. »

 

 

(4) Au sujet de la ville d’Ayutthaya, voir nos deux articles

H 36 « AYUTTHAYA AVANT LA CHUTE DE 1767, LA POPULATION ET SES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES - PREMIÈRE PARTIE »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/ayutthaya-avant-la-chute-de-1767-la-population-et-ses-activites-economiques-premiere-partie.html

 

H 37 « AYUTTHAYA AVANT LA CHUTE DE 1767, LA POPULATION ET SES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES - SECONDE PARTIE »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/h-37-ayutthaya-avant-la-chute-de-1767-la-population-et-ses-activites-economiques-seconde-partie.html

 

(5) Voir notre article 73 «  Yamada Nagamasa, le Japonais qui devint Vice-Roi au Siam au XVIIème Siècle ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-73-yamada-nagamasa-le-japonais-qui-devint-roi-au-siam-au-xviieme-siecle-115599893.html


 

(6) La bataille est relatée dans « The royal chronicle of Ayutthaya » de Cushman et Wyatt, p. 128.


 

(7) Sur les 350 navires autorisés, nous avons pour la région 14 pour l’Annam, 36 pour le Tonkin, 70 pour la Cochinchine, 5 pour le Champa, 44 pour le Cambodge, 56 pour le siam et 53 pour Luzon. Les autres partaient probablement vers la Chine et la Corée ?

 

 

 

(8) « The royal chronicle of Ayutthaya » de Cushman et Wyatt, p. 208-209.

 

(9) « Peter Floris –His voyage to the East Indies in « the Globe » - 1611 6 1615  - The contemparory translation of his journal »

 

(10) La Loubère consacre tout un chapitre du premier volume de son ouvrage « Du royaume de Siam », chapitre intitulé « De l'art de la guerre chez, les Siamois, et de leurs forces de mer et de terre » et un autre intitulé « du Palais et de la garde du roi »

 

 

 

 

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1 août 2019 4 01 /08 /août /2019 03:42

 

In chapitre 3 du livre « L'Espace social. À propos de l'Asie du Sud-Est », (pp. 259-316) (1)

 

 

Il faut connaître le prestige et l'œuvre de Georges Condominas pour comprendre l'intérêt que nous avions de savoir ce qu'il avait écrit sur l'évolution des systèmes politiques thaïs, certes écrit en 1976 ; Un article du chapitre 3 de son livre « L'Espace social. À propos de l'Asie du Sud-Est », (pp. 259-316). (Pour le concept d'espace social, Cf. (2)) Mais il ne s'agissait pas d'en faire un compte-rendu (3), vu que Georges Condominas dans cet article précise (p. 304) que son étude est surtout consacrée aux müöng  (ou muang ou mueang) accrochés aux montagnes et vallées d'Indochine septentrionale (Le Vietnam du nord actuel). Nous n'avons donc relevé que ce qui concerne les relations des müöng  dans  l'État siamois,  en renvoyant nos lecteurs  à nos  articles que nous avons déjà publiés sur les sujets qu'il aborde, en sachant, dit-il, que la documentation concernant les systèmes politiques créés par les Thaïs est assez abondante, mais qu'elle se limite au roi et à la cour, et que  le peuple y est peu mentionné.

 

 

 

Georges Condaminas constate « la remarquable unité de la langue thaïe, à travers cet immense territoire que constitue l'Asie du Sud-Est continentale » et la rapidité avec laquelle ces peuples ont réalisé cette expansion. (Il clarifie en note les différentes orthographes du mot thaï, qui est la famille de langues et l'ensemble des locuteurs, tandis que tay, est employé pour les dialectes des groupes ethniques qui les parlent (« tay blanc, tay noir, etc))

 

 

Une expansion qui s'est concrétisée par différents royaumes thaïs « dans la région où se rencontrent actuellement la Chine, le Laos, la Thaïlande et la Birmanie ». Toutefois les Tai se constituèrent en petites communautés autonomes et seul le Siam put se constituer en  un grand État. (Nous en avons étudié les étapes dans « Notre Histoire »  en commençant avec la création des royaumes indépendants de Sukhotai et du Lanna.)

 

 

Le müöng. (Orthographe de Georges Condominas) (Ou muang  ou müang  ou meuang – la transcription officielle - ou moeuong (Aymonier))>

 

 

Nous avions remarqué dans « Notre Histoire » que le muang était une clé essentielle, reconnue par tous, pertinente depuis l’origine jusqu’ à nos jours, couvrant tous les Territoires des Taï, pour comprendre leur identité, leur organisation territoriale, politique et religieuse.  Nous avions alors signalé que  de nombreux auteurs citaient la notion « de système à emboîtement » de Georges Condominas, pour expliquer le modèle pyramidal d’intégration des territoires conquis et de hiérarchie des catégories sociales :

 

 

« On a ainsi une société « englobante » et hiérarchisée : le phi müöng, le génie tutélaire de la principauté « couvre » les différents phi ban, les génies tutélaires de chacun des villages que contient le müöng. » 

 

 

 

Georges Condominas rappelle donc cette notion qui confirme que « le müöng comporte un ensemble de traits communs aux populations de langue thaïe », précisant qu'il  « désigne d'une part à la fois le chef-lieu et la principauté, mais d'autre part et surtout, des circonscriptions de tailles différentes dont les plus larges englobent les plus petites (…) Il désigne [aussi bien] un État puissant comme la Thaïlande qu'une principauté sur laquelle cet État exerce son autorité. (Cf. Notre article (4)). Mais il évoque d'autres traits caractéristiques comme les chefs apparentés et la cohésion dont font preuve ces chefs de guerre dans leur expansion. Les chefs apparentés entre eux, se sont lancés à l'aide de petites troupes à la conquête des vallées et ou de terres basses  aménageables en rizières  avec leurs mythes d'origine. (Il signale l'histoire de Khun Borom, sur lequel il reviendra au cours de l'article. (Cf. Notre article « Les origines mythiques de la Thaïlande ? » (5))

 

 

 

Il donne l'exemple de Pha Müöng, chef de Müöng Rat et Bang Klang Thao, chef de Ban Yang, qui se sont associés pour combattre et vaincre le Résident cambodgien de Sukhotai. Bang Klang Thao fondera le premier royaume indépendant thaï. Son troisième fils Rama Khamheng « fera figure de véritable créateur du Royaume thaï ». Ce qui n'empêchera pas ensuite des ruptures, des guerres, un müöng réussissant à imposer sa suzeraineté à d'autres müöng, reposant sur « un système d'emboîtements » pour aboutir à des États comme le Lanna autour de Chiangmai, le Lane Xang autour de Luang Prabang, puis de Vientiane et le Siam autour d'Ayutthaya. Ces guerres ont constitué d'ailleurs l'essentiel de notre histoire d'Ayutthaya relaté abondamment dans les « Chroniques royales d'Ayutthaya ». (Cf. Notre article « La conquête du « Siam » par les muang. »)(6)

 

 

 

Les Thaïs ont formé leurs royaumes sur les débris des États de haute civilisation à leur déclin, ainsi en a-t-il été pour le royaume de Sukhotai qui a été fortement influencé par l'organisation de l'Empire khmer, mais aussi rajoute Georges Condominas, par celle des Môns notamment pour l'introduction du bouddhisme (Cf. Le royaume môn d'Haripünjaya). Ils  avaient d'ailleurs, avant leurs migrations déjà été influencé par les  systèmes étatiques  de l'empire des Hans et du Nan-tchao. Mais l'histoire écrite, dit-il, ignore totalement les Proto-Indochinois qui ont aussi constitués des espaces sociaux conséquents comme par exemple les Lawas du Nord-Thaïlande.

 

 

 

 

« Les Thaïs ont [ensuite] consolidé leurs pouvoirs par une politique concertée de thaïsation des populations assujetties dont Rama Khamheng a fourni une excellente illustration », en prescrivant par exemple un système d'écriture notant les tons pour renforcer l'utilisation du siamois chez les sujets non-Tai qui parlaient des langues dépourvues de tons. Ce qui ne les a pas empêchés de pratiquer leur langue et leurs coutumes.

 

 

(Il faudra attendre l'année 2017 pour que la Thaïlande reconnaisse officiellement, légalement  et administrativement  62 ethnies. Cf. Notre article sur le sujet qui indique, tout en modulant,  que les deux tiers de la population n’ont pas le « thaï standard » comme langue maternelle. ) (7)

 

 

 

De plus, il faut considérer que les populations soumises (ou du moins les classes dirigeantes), que ce soit au niveau des espaces sociaux des villages, chefferies, ou même des principautés, durent adopter la langue du vainqueur et son système de valeurs pour sortir de leur état servile, et gravir ensuite les différents niveaux du système hiérarchique des müöng, sans oublier que même les royaumes puissants étaient eux-mêmes dans un état d'allégeance avec des États plus puissants. (On peut penser à la Chine pour les  royaumes de Sukhotai et d'Ayutthaya). Mais le plus souvent, « les anciens chefs gouvernaient toujours leurs compatriotes. » (Nous l'avions vu  de façon plus explicite en lisant les « NOTES SUR LE LAOS », d’Etienne Aymonier, qui décrivaient  le Laos siamois (L'Isan) de 1885.) (8)

 

 

La puissance et le pouvoir.

 

 

Comme nous l'avons maintes fois rappelé, les frontières bien délimitées n'ont été un enjeu pour le Siam qu’à partir de la colonisation anglaise et française (Cf. Traité franco-siamois de 1893), auparavant ce qui était essentiel était le contrôle de la main-d'œuvre  contrairement à l'Occident. Les guerres perdues se payaient par des déplacements de population que le roi distribuait pour récompenser ses subordonnées et exploiter de nouvelles terres.(Cf. Le Laos siamois (8)) Georges Condominas ne peut que confirmer que « C'est en effet le nombre de « main-d'œuvre qu'il a sous son contrôle qui donne tout son poids au chef tay. ». Il signale que certains déplacements de population furent parfois catastrophiques, comme par exemple, « la déportation par les Siamois, après la victoire sur Chang Anou, de toute la population de la plaine de Vientiane », expliquant « une importante implantation lao dans la province de Phetchaburi, au nord de l'isthme de Kra, a près de 1.000 kilomètres de leur lieu d'origine ».

 

 

 

 

 

Cette main-d'œuvre va s'inscrire dans une organisation hiérarchique du royaume basée sur un système de grades appelé « sakdina ». Georges Condominas va citer  H. G. Wales qui dans Lois sur les hiérarchies civiles, militaires et provinciales de 1454, nous donne quelques exemples.  « Un homme libre ayant le grade de 25 voulait dire qu'un individu de cette condition ne pouvait posséder plus de 25 rai.  (Un rai équivaut à 1.600 m2). Cela permettait de déterminer le nombre de « clients » qu' « un patron » pouvait mettre à la disposition du service gouvernemental régi par un système de corvées civiles et militaires. « Ainsi, en supposant que chacun de ses clients possédait 25 rai, un patron de 400 en sakdina contrôlait 16 hommes tandis qu'un ministre de grade 10.000 en sakdina contrôlait 400 clients. » » La puissance se comprend donc aussi bien par une évaluation territoriale que par le nombre d'hommes qui lui correspond.

 

 

Mais nous avions vu avec l' « Etude sur le système de sakdina  en Thaïlande » de Suthavadee Nunbhakdi, paru dans le livre « Formes extrêmes de dépendance », Contributions à l’étude de l’esclavage en Asie du Sud-est »,(1998) sous la direction justement de Georges Condominas,  que le système de la sakdina est plus complexe.

 

 

 

 

Il  est effectivement un système hiérarchique qui attribue un rang, un grade donnant droit à une surface donnée et un nombre de paysans (Phraï ou hommes libres et That ou esclaves) correspondant, mais il régule aussi  le système foncier et gère le système « politique » qui permet de s’attacher les guerriers valeureux, méritants ou de « punir » les hommes ayant failli ou « dangereux ».

 

 

 

La sakdina est donc un des moyens qui permet au chef du mueang d’assurer son pouvoir en gérant  son territoire (son foncier), son « pouvoir économique », « ses subordonnées », de répondre aux « exigences « impôts et corvées) du muang supérieur. Elle constitue l’un des moyens d’organisation et d’exercice du pouvoir, avec les mariages les alliances, les « vassalisations » et les guerres …  En sachant  que « Le roi à  Ayutthaya, est  en sa qualité de Devarâja, le dieu-roi hérité de la tradition khmère, le « Seigneur de la Vie » (Chao Chiwit), et commande en principe à tous les êtres, humains et autres, du royaume. Il est  aussi Chao Phendin, « le Maître de la Terre ». Autrement dit,  la terre du royaume appartient au souverain, et ses sujets qui l’exploitent et n’en ont que l’usufruit. Le souverain  dispose donc  en maître absolu des biens fonciers, de son droit d’octroyer ou de confisquer les terres, de son droit de percevoir l’impôt sur toutes les terres. Il incarne l’Etat. » (In notre article «  La sakdina, le système féodal du Siam ? » et 3 autres articles sur la place du peuple et l'esclavage) (9)

 

 

 

 

Ensuite, après avoir indiqué que la rizière (irriguée ou pluviale) est l'élément essentiel de l'économie des Tay, tant dans leurs mythes que dans leur organisation sociale, Georges Condominas nous rappelle que la forêt joue un rôle important d'appoint avec la cueillette, la chasse, et la pêche dans ses cours d'eau. Mais si au début des migrations, les ban (villages) furent autonomes, tout changea » lorsque des chefs thaïs atteignirent les espaces ouverts, tel le moyen Mékong, le bassin de Chiangmai, Lamphun ou celui de Sukhotai, non pas tant pour le contrôle de plus vastes régions, ainsi parce qu'ils rencontrèrent avec les Môns et les Khmers, des États hiérarchisés et centralisés, « un système politique  et une organisation de l'espace qui relèvent de ce que Marx a appelé le mode de production asiatique » .

 

 

Georges Condominas se contentera  de relever quelques écarts qui apparaissent entre les sociétés thaïes à petits espaces sociaux (les müöng « tribaux ») à celles qui sont formés par les États (Les müöng  États), où les relations personnelles ont disparu avec le souverain thaï « isolé de ses sujets par un système hiérarchique rigide et une étiquette extrêmement stricte qui ne permettent qu'à quelques dignitaires de haut rang de l'approcher ». Un dieu roi qui a un pouvoir absolu sur ses sujets, encadré par le système de sakdina. Il est « Le Maître de la Vie » (Chao Chivit) (Georges Condominas rappelle le décret du roi Taksin (1767-1782) qui avait imposé à chaque phray d'être marqué des noms de son maître et de la ville où il réside). 

 

 

 

Toutefois ce pouvoir absolu ne s'exerçait que fort peu sur les minorités intégrées aux müöng éloignés de la capitale de l'État, ou certains müöng vaincus qui sauvegarderont leur indépendance en payant un tribut annuel [Ou tri-annuel].

 

 

 

 

(Nous avions appris par Etienne Aymonier dans ses  « NOTES SUR LE LAOS » (De fait le Laos siamois) que « Le pouvoir siamois n’intervient pas pour imposer ses mœurs, ses coutumes, ses  valeurs et laissent les Laociens  vivre en Laociens. ». (8)  De même, dans notre article sur « La nouvelle organisation administrative du roi Chulalongkorn », nous disions : « Certains mueangs dépendaient donc directement de la capitale, mais d’autres, d’un plus grand mueang  et d’autres enfin de royaumes tributaires. Plus précisément, le territoire était divisé en plusieurs catégories en fonction de l’éloignement de Bangkok, les « provinces de l’intérieur », celles de l’extérieur et au-delà, les états tributaires. Si les provinces de l’intérieur, proches de Bangkok, étaient administrées directement par la capitale, les « provinces extérieures » et les états tributaires étaient relativement indépendants dans la gestion de leurs affaires internes et avaient pour obligation de payer un tribut annuel à la capitale tous les trois ans et de prêter assistance en cas de guerre.

 

 

Avant les réformes, les postes de gouverneur des mueangs étaient devenus, de façon plus ou moins informelle, héréditaires et les dits gouverneurs vivaient des taxes perçues dans leur mueang, retransmises plus ou moins fidèlement à Bangkok. Sur d’autres, régnaient comme monarques tributaires de véritables monarques et non des « chaos mueang » comme au Lanna par exemple, des Rajahs dans les principautés malaises du sud.  Le premier souci de la réforme fut de supprimer cette féodalité au profit de fonctionnaires du gouvernement désignés par le pouvoir central, dépendant de lui et rémunérés par lui. » (10)

 

 

 

Georges Condominas terminera son article en rappelant  que si le roi est le « Maître de la vie » , il est aussi « le Maître de la terre », rappelant que « Toute la terre du royaume appartient au souverain, et ses sujets qui l'exploitent n'en ont que l'usufruit », ce qui signifie que le produit du surtravail lui revient de droit, et que les princes et  les nobles ne prélèvent leur part que par délégation, sans oublier la paie des artisans, l'entretien  de la bureaucratie de lettrés et le clergé bouddhique, dont une partie sera prise en charge par les villages,  sur lesquels il ne donnera aucune information.

 

                                                       

-

 

 

Il faut avouer que nous n'avons rien appris de nouveau dans cet article sur  « l'évolution des systèmes politiques thaïs » concernant l'État thaï, avec ce qui le caractérise comme les  pouvoirs du roi, le müöng, la sakdina, etc, surtout que Georges Condominas n'évoque même pas le pouvoir du sacré et du religieux. Mais il nous a permis de relire et de vous renvoyer à quelques-uns de nos articles qui abordent les sujets suscités avec d'autres auteurs aussi pertinents. Mais Georges Condominas  nous avait avertis que son étude était surtout consacrée aux müöng accrochés aux montagnes et vallées d'Indochine septentrionale [Nord du Vietnam], dont il est l'un des plus grands spécialistes. Claude Lévi-Strauss ne le décrivit-il pas comme le « Proust de l'ethnologie ».

 

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

Quelques éléments biographiques et bibliographiques :

 

D'après Wikipédia :

 

Georges Condominas (abrégé en « Condo » pour ses intimes et ses étudiants), né le 29 juin 1921 à Hai Phong et mort le 16 juillet 2011.  Il  est l'ethnologue français  considéré comme le spécialiste incontesté de  l'Asie du Sud-Est et en particulier des sociétés traditionnelles de cette aire, ainsi que de Madagascar. Il est surtout connu pour ses travaux sur les Mnong notamment via son ouvrage Nous avons mangé la forêt qui fut  dès sa sortie, en 1957, considéré comme un chef-d'œuvre, renouvelant totalement le genre de la littérature ethnographique, absolument nouvelle à son époque, au point que Claude Lévi-Strauss le décrivit comme le « Proust de l'ethnologie ».

 

Il résulte du terrain de Sar Luk une œuvre scientifique abondante d'où se dégagent deux livres au fort retentissement : Nous avons mangé la forêt de la pierre-génie Gôo (1957) et L'exotique est quotidien (1965).

 

 

 

Georges Condominas poursuit sa carrière d'ethnographe à travers plusieurs séjours de recherche entre 1957 et 1960. Il est successivement :

Il est nommé en 1960 directeur d’études à l'École des hautes études en sciences sociales où il crée en 1962, avec André-Georges Haudricourt et Lucien Bernot, le Centre de documentation et de recherche sur l'Asie du Sud-Est et le monde insulindien (CeDRASEMI). Le CeDRASEMI est un lieu d'accueil pour de nombreux chercheurs français et internationaux travaillant sur cette aire géographique.

 

 

Pour Georges Condominas l'ethnologie est un genre de vie à part entière qui justifie ses engagements :

Une œuvre reconnue à travers le monde

Le rayonnement de l'œuvre de Georges Condominas dépasse l'Hexagone. Ancien vice-président de l'Union internationale des sciences anthropologiques et ethnologiques, il est plusieurs fois visiting professor aux universités Columbia et Yale entre 1963 et 1969 puis Fellow du Center for Advanced Studies in the Behavioral Sciences de Palo Alto en 1971. En 1972, à Toronto, il a eu l'honneur d'être le premier ethnologue étranger invité à prononcer le discours inaugural ou « distinguished lecture » de l'American Anthropological Association (AAA). Au Japon, il est considéré comme un maître de l'ethnologie et il est le premier étranger à prononcer un discours au 50e anniversaire du Nihon Minzoku Gakkai (Association japonaise d’ethnologie) à Tokyo en 1983. Il est également invité à l’Australian National University en 1987 et à l’université japonaise de Sophia en 1992.

 

 Cf. L'Hommage à Georges Condominas de Yves Goudineau. (Cet article est paru dans Le Monde du 24 juillet 2011 )

 http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.reseau-asie.com%2Fmedia3%2Finformations-diverses%2Fcondominas-deces-hommage-1%2F_mot_cle_show%3DCONDOMINAS%2F

 

 

(1)  Georges Condominas,  « L'Espace social. À propos de l'Asie du Sud-Est », Les Indes savantes, 2006.

 

(2) Le concept d' « espace social »  répond à tant de définitions, selon les auteurs et la taille des espaces sociaux étudiés (restreints, larges), les relations retenues (espace, temps, environnement, échanges de biens, communications (langues et écritures), parentés et de voisinage) que Georges Condominas consacre son introduction de plus de 60 pages  (pp. 11-73) à en faire le point, pour finalement proposer une définition pragmatique : « L'espace social est l'espace déterminé par l'ensemble des systèmes de relations , caractéristiques du groupe considéré »

 

Wikipédia le rappelle :

 

« Il est le créateur du concept d' « ethnocide ». Georges Condominas l'a défini comme une volonté de détruire ou au moins d'amoindrir la culture d'un peuple minoritaire en vue d'assimilation au peuplement principal ; il est également l'inventeur du concept d'« espace social » défini comme « espace déterminé par l'ensemble des systèmes de relations, caractéristique du groupe considéré » en lieu et place du mot « ethnie », trop vague et inopérant à refléter la complexité de la réalité ethnographique dans de nombreuses sociétés d'Asie du Sud-Est (et ailleurs), sans doute son apport conceptuel le plus important ; il est enfin l'auteur de celui de « technologie rituelle » exprimant la réelle symbiose entre technologie, croyances et rites dans la plupart des sociétés traditionnelles. » (Wikipédia)

 

(3) Cf. Le compte-rendu de Pierre Brocheux sur ce livre :

ttps://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1983_num_38_2_410978_t1_0305_0000_002?q=georeges+condominas

Pierre Brocheux se demande « si l'espace social n'est pas un substitut ou une alternative à la notion de mode de production ».

 

Et celui de Robert Creswel :

https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1983_num_23_2_368377?q=georeges+condominas

 

(4) Notre Histoire. Le  muang ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-notre-histoire-de-la-thailande-le-muang-99007801.html

Un concept essentiel pour comprendre l’Histoire de la Thaïlande. Nous avions alors tenté une définition : « Un muang est un système pyramidal politico-religieux hiérarchisé, de type féodal et esclavagiste, exerçant son pouvoir sur tous les sous-systèmes connus définissant la représentation de l’espace des Tai, à savoir : le cosmos, la Nature, le Royaume (et/ou l’Etat), région, le district, le village … sans oublier les « marges », et les  nouveaux « territoires et peuples conquis » sur lesquels s’exercera une « intégration » ou un rapport de vassalité … »

 

(5) 13. Notre Histoire. Les origines mythiques de la Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-origines-mythiques-de-la-thailande-98283503.html

 

(6) La conquête du « Siam » par les muang.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-16-notre-histoire-la-conquete-du-siam-par-les-muang-99006690.html

 

(7) INSOLITE 25 -  LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

Nous vous avons présenté une quinzaine d'ethnies. Cf. La catégorie insolite.

 

(8) Lecture de  « NOTES SUR LE LAOS », d’Etienne Aymonier (Saïgon, Imprimerie du Gouverneur, 1885), In 11. L’Isan  était lao au XIXe siècle.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-11-l-isan-etait-lao-au-xix-eme-siecle-72198847.html

« L’Isan de 1885 se vit bien comme un pays lao , mais un pays éclaté sans roi reconnu, sans pouvoir central. Tous les clans, Moeungs (province, districts) et villages  reconnaissent leur vassalité auprès du roi de Siam. Elle prend la forme de capitation / tribut, reconnaissance des pouvoirs des chefs lao selon une hiérarchie et un cérémonial  siamois, de recours à la justice siamoise  pour les conflits majeurs. Le pouvoir siamois n’intervient pas pour imposer ses mœurs, ses coutumes, ses  valeurs et laissent les Laociens  vivre en Laociens. »

 

(9) Le livre « Formes extrêmes de dépendance », Contributions à l’étude de l’esclavage en Asie du Sud-est »,1998, sous la direction de Georges Condominas, propose en 20 articles, d’en cerner toutes les composantes. Nous vous présenté deux de ses articles. L'un de  Andrew Turton intitulé  « Thai institutions of slavery ». (Où Il reconnait au début sa dette au travail monumental de Lingat, qui a recensé entre autre, toutes les lois ayant trait à l’esclavage de 1805 (« L’esclavage privé dans le vieux droit siamois », publié en 1931, qu’il considère comme la source étrangère la plus importante) et l'autre de Suthavadee Nunbhakdi consacré à l' « Etude sur le système de sakdina  en Thaïlande ». (pp. 460- 481).

Cf. Nos articles : 48. La sakdina, le système féodal du Siam ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-48-la-sakdina-le-systeme-feodal-du-siam-110214155.html

 

 

 

110. La place du  peuple et des esclaves au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-110-la-place-du-peuple-et-des-esclaves-au-siam-121390588.htm

 

111. L’esclavage au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-111-l-esclavage-au-siam-121488465.html

 

141. L’esclavage est aboli définitivement au Siam en 1905.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-141-l-esclavage-est-aboli-definitivement-au-siam-en-1905-123721727.html

 

(10) 139. La nouvelle organisation administrative du roi Chulalongkorn.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-139-la-nouvelle-organisation-administrative-du-roi-chulalongkorn-123663672.html

 

 

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29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 22:07

 

La région fut peuplée depuis des temps reculés comme l’atteste le site archéologique de Ban Chiang daté de l’âge du bronze (1).

 

 

La présence massive de gisements de sel notamment à proximité de Ban Chiang l’explique pour partie (2)

 

Mine à ciel ouvert proche de Ban Chiang :

 

 

Elle devint définitivement siamoise en 1826 lorsque le roi Anouvong (เจ้าอนุวงศ์) dernier roi de Wieng Chang (Vientiane) d‘abord allié avec le Siam dans ses guerres avec la Birmanie puis rebellé dans le but d'obtenir une plus grande indépendance de son royaume. Ses tentatives d’invasion du Nord-Est furent alors repoussées.

 

 

En 1885, le prince Prachak (Chao Borom Wong Thoe Kromluang Prachak Sinlapakhom เจ้าบรมวงศ์เธอกรมหลวงประจักษ์ศิลปาคม), l’un des fils de Rama IV doit batailler avec un seigneur de guerre chinois qui sévissait dans le Nord-Est.

 

 

À la suite de sa victoire, il fut nommé gouverneur du Nord et installa son administration à Nong Khai (หนองคาย) sur les rives du Mékong avant de devoir l’installer plus au sud.

 

 

On néglige le plus souvent de parler de ce que la ville « doit » à la France au profit de ce qu’elle doit aux Américains !


Udonthani n'a jamais existé : 

 

 

LES FRANÇAIS À L’ORIGINE DE LA CRÉATION D’UDONTHANI

 

C’est en effet - aussi paradoxal que ce soit - la politique coloniale de la France qui fut à l’origine bien involontaire de la transformation d’un petit village en une gigantesque métropole :

 


La prise de contrôle des Français sur la rive gauche du Mékong en 1893 va changer la donne. Non seulement le traité de cette année-là dépossède le Siam des territoires de la rive gauche (Laos) et même d’une province de la rive droite aujourd’hui lao sous le nom de Xayabuli mais crée sur une largeur de 25 kilomètres sur la rive droite une zone démilitarisée ce qui rend sa gestion par le Siam pratiquement impossible. C’était une annexion déguisée du cours du Mékong et de la bande démilitarisée. Le Prince dut alors déplacer ses troupes et son administration à 50 kilomètres vers le sud. Il s’installa dans un petit village qu’il repeupla, nommé Banduea Makkhaeng (บ้านเดื่อหมากแข้ง) aujourd’hui le quartier de Makkhaeng au centre de la ville (3).

 

 

Elle devient pour les Thaïs Udonthani (อุดรธานี) « la Cité du Nord » et resta Makeng pour les Français qui y installèrent un vice-consul à partir de 1897, un dénommé Caillat qui n’a pas laissé la moindre trace dans l’histoire de notre diplomatie. En 1899 enfin fut créé le monthon (cercle) d’Udonthani aussi appelé monthon Laophuan (มณฑลอุดร ou มณฑลลาวพวน) mais ce dernier qualificatif semble aujourd’hui tombé en désuétude (4). Notre propos n’est toutefois pas d’écrire l’histoire d’Udonthani (5).

 

 

 

LES AMÉRICAINS Á L’ORIGINE DE LA PROSPÉRITÉ D’UDONTHANI


 

L’arrivée des Américains dans les années 60 va de plus changer la donne. (6) Leur implantation géographique y fut double :

 

 

Sur le site de l’aéroport au premier chef, situé sur l’emplacement de l’aéroport actuel, existant d’ailleurs depuis le début des années 20 (7). Il fut au demeurant copieusement arrosé des bombes françaises lors de la guerre de 1941 entre la France et le Siam le 28 novembre 1940..

 

 

Un autre site plus confidentiel sinon secret fut créé en 1964 à une dizaine de kilomètres au sud de la ville au bord de la route nationale, appelé camp Ramasun (ค่ายรามสูร) à Nong Sung (อำเภอโนนสูง) (8).


 

 

Le nom est symbolique, Ramasun est dans la mythologie du Ramakian le dieu de la foudre armé d’une hache volante qu’il jette pour frapper ses ennemis.

 

 

Il est au demeurant difficile de savoir ce qu’y s’y tramait exactement : Si le président Obama a déclassé les archives de la CIA, usant des mêmes manœuvres que son prédécesseur, à savoir que tout ce qui peut intéresser les activités tant de la base aérienne que de la base secrète fut systématiquement caviardé.

 

 

Cette station était probablement une station radar, une station d'écoute radio, une station de brouillage des émissions ennemies et une station d’émission des propagandes de « the voice of america » au profit de l’Agence de sécurité nationale (NSA), de la C.I.A, de l’armée de terre et l'armée de l'air américaine tout au long des années 1966-1976. (9)

 

 

Au lendemain des attaques terroristes du 11 septembre, le camp fut soupçonné de loger l’une des prisons secrètes de la CIA, ou « sites noirs », bien que le gouvernement thaïlandais et les dirigeants militaires aient démenti ces accusations. Implantée au milieu des champs avec son cercle d’antennes radio Wullenweber spectaculaire elle fut surnommé par les Thaïs « la cage à éléphants » en raison de sa taille et de son apparence (10).

 

 

Dotée de structures permanentes entièrement climatisées, équipée de son propre cinéma, d'une piscine

 

 

... d'installations sportives intérieures et extérieures,

 

 

.... d'une centrale électrique et d'un réseau d'alimentation en eau, la station Ramasun a été conçue et construite pour être autonome et permettre au personnel américain de se sentir aussi bien que chez lui.

 

 

En 1976, un an après la fin de la guerre du Vietnam, la station fut cédée au gouvernement thaï, qui ne parvint pas à en trouver un usage immédiat. Le camp fut laissé à l’abandon aux mains de la nature, livré aux chauves-souris et surtout à la rapacité des habitants qui ont rapidement récupéré tout ce qui pouvait être enlevé et vendu.

 

 

L'armée royale thaïe a finalement pris possession du terrain et tout ce qui restait des bâtiments, transformant l'essentiel en base du bataillon d’un régiment d'infanterie. Des passionnés d’histoire et des artistes locaux ont pu convaincre le commandant du régiment de transformer certaines parties de la base en musée ouvert au public depuis 2018. Un groupe artistique nommé « espace noir » (noir row art space) y a organisé en juin de cette année une exposition des œuvres de ses membres.

 

 

L’actuel musée est associé aux souvenirs et à l'histoire associée de la base à l'époque de la guerre du Vietnam conservés en vie à travers les vestiges du camp. Deux artistes locaux, Chavalit Phiangphor et Nithiwit Thaninsurawut, qui furent contemporains de la station Ramasun lorsqu’elle était opérationnelle sont venus parler de leurs souvenirs dans un entretien de juin 2019 baptisé « Souvenirs du camp Ramasun: la vie avec les GI d'Udonthani » (11).

 

 

Le premier est maintenant âgé de 70 ans et magistrat à la retraite. Il venait juste de terminer ses études secondaires lorsqu’il fut embauché comme assistant personnel du directeur du programme d’enseignement à distance de l’Université du Maryland à la station Ramasun. Il devint ainsi le seul thaï à obtenir un baccalauréat de l’Université du Maryland alors qu’il travaillait dans cet établissement. Le second était un jeune adolescent grandi dans un quartier du centre-ville d'Udonthani fréquenté par les Américains. Les films projetés en anglais pour les Américains dans les cinémas de la ville suscitèrent sa passion pour la celluloïde et le vinyle et le conduisirent à créer une entreprise de matériel photographique et à devenir animateur de radio.

 

 

Leur aperçu de la manière dont cet avant-poste américain avait touché la vie des habitants et avaient mis la ville sur la voie de ce qu'elle est aujourd'hui mérite d’être rappelée. Nous avons non plus une vision chiffrée et statique mais tout simplement humaine.

 

 

Nous sommes loin du G.I. angélique défenseur en terre d’Asie de la civilisation occidentale et chrétienne, ce qui ne nous les rend d’ailleurs pas antipathiques. Ils viennent d’un pays où tout s’achète et tout se vend.

 

 

Le plus jeune, Nithiwit Thaninsurawut, actuellement âgé de 60 ans, nous dit : « Je n'étais qu'un gamin à l'époque. Ma mère possédait une pharmacie qui, pour une raison quelconque, était populaire auprès des GI ». Il ajoute «Je me souviens de la ville animée par des colporteurs de nourriture, des gens vendant toutes sortes de choses et des taxis tricycles qui allaient et venaient à toutes les heures de la journée». « Il y avait 1.200 membres du personnel militaire et de la NSA en poste à la station Ramasun. Ils faisaient les « trois huit » ce qui signifiait qu’à tout moment il y avait des Américains en vadrouille prêts à se rendre en ville pour se reposer et se détendre. Cela a eu pour effet de transformer certaines parties de la ville en fête ouverte 24h / 24 ». « De nombreux bars à bière ont ainsi été ouverts. Ils vendaient la boisson dans les petites bouteilles préférées des Américains (les boites métalliques), jouaient de la musique qui leur était familière et permettaient à de nombreux soldats américains de rencontrer leurs amies, parfois appelées familièrement en thaï « mia chao » ou « épouses de location » (เมียเช่าmiachao).

 

 

 

Comme toutes les installations militaires américaines d'une certaine taille, la station Ramasun possédait ce que les Américains appellent un Post Exchange (P.X.) qui leur vendait une grande variété de produits américains importés et exempts de taxe, nourriture, articles de papeterie vêtements, électronique et appareils ménagers. Beaucoup de Thaïs pouvaient y acheter ce qu’ils voulaient en demandant à un Américain (désintéressé ?) de le faire pour eux. Commerce illicite ?

 

 

Si l’un d’entre eux, lorsqu’on lui pose la question, joue les vertus effarouchées, l’autre nous dit « J’ai commencé ma collection de disques et de films grâce au PX. La grande majorité des gens se moquait bien de l'illégalité, et je ne sais pas ce que les autorités américaines en ont pensé, mais nous avons toujours réussi à obtenir les marchandises ». Selon lui les magasins de matériel audiovisuel et de caméras ne fonctionnaient qu’à travers le PX leur permettant de disposer de matériel plus récent et moins chers qu’à Bangkok.

 

 

S’il y avait 1.200 Américains travaillant au sein de la station, il y avait 1.400 Thaïs travaillant dans des fonctions subalternes. L’un des deux travaillait en col blanc à la dactylographie et percevait alors un salaire de 8.000 bahts par mois. À cette époque, les Thaïs occupant des emplois similaires à Udon touchaient environ 1.000 bahts par mois. Pour donner une comparaison significative, un bol de nouilles coûtait alors 5 bahts. Actuellement (2019) le salaire moyen est de 250 à 300 baths par jour.

 

 

Le fait que la plupart des membres du personnel américain n’effectuait des tournées que d'un an – même si d’autres prolongeaient leur séjour d'un ou deux ans de plus – cela assurait un roulement constant de jeunes étrangers insouciants qui venaient de quitter l'avion avec de l'argent à dépenser.

 

 

Tous deux s’accordent à dire que l’on pouvait vendre « n'importe quoi aux G.I ». « C'était comme s'ils étaient en vacances ». Par ailleurs, ce roulement d’Américains en va et vient alimenta le marché des biens d’occasion à Udon, effets personnels trop volumineux pour être emportés aux États-Unis, matériel audio, collections de disques, instruments de musique et objets personnels jusqu’aux véhicules personnels et même leurs armes qui continuent encore à alimenter le marché parallèle !.

 

 

 

Les réactions des locaux furent pragmatiques ; faut-il s’en étonner ? Désintéressés ou simplement assez mal informés sur la politique de la guerre pour avoir une opinion à ce sujet, l’un d’entre eux nous dit « Ma grand-mère m'a toujours dit que la politique n'était pas notre affaire, elle a transformé la maison qu’elle possédait en ville en un petit hôtel avec des chambres individuelles louées à des Américains qui souhaitaient avoir un point de chute en ville ».

 

 

Le souvenir laissé à ses deux « survivants » reste positif : « Grâce aux films hollywoodiens destinés à divertir le personnel américain, tant dans le cinéma du camp que dans la ville, nous avions l’occasion de regarder les derniers films en anglais et de nous tenir au courant des dernières tendances occidentales mieux qu’à Bangkok ». « Nous étions fous d’Amérique. Les lunettes de soleil aviateur (les Ray-Ban),

 

 

les jeans, les chaussures (les rangers),

 

 

la musique, nous étions tellement branchés !. Nous avions de meilleurs équipements sonores que partout ailleurs. Nos musiciens avaient de vraies guitares et des amplificateurs américains. Nous avions une musique meilleure que celle que l'on pouvait entendre dans d'autres villes. Udon était un endroit extraordinaire pour les jeunes lorsque les Américains étaient ici ».

 

 

Cette présence américaine à Udonthani a donné aux habitants une vision d'un autre monde. Elle les a confrontés à une autre culture. Ceux qui travaillaient dans le camp ou à la base aérienne connurent un lieu de travail occidental. Ceux de l'extérieur apprirent à commercer et à travailler avec des « farangs ».

 

Le premier complexe hotelier pour Américains terminé en 1968, Charoen hotel avec ses annexes (salles dee réunion, salles de massage, bars et  karaokés, dancings) est toujours en place   

 

 

La plupart y ont acquis quelques connaissances en langue anglaise. Le départ des Américains fut à l’origine d’un marasme économique au moins local. Beaucoup durent partir à la recherche de travail et de moyens de subsistance adaptés à leurs horizons ainsi élargis, ne pouvant plus jamais revenir en arrière. Nous les retrouverons à Pattaya, dans la province balnéaire de Chonburi qui continua à être une plaque tournante pour divers types d’activités militaires américaines après la fin de la guerre du Vietnam.

 

 

D'autres mirent à profit leurs connaissances pour faire partie de la diaspora thaïlandaise au cours des booms de la construction en Arabie saoudite et à Singapour dans les années qui suivirent. Actuellement, les familles les plus riches d’Udonthani et les entreprises les mieux établies doivent leur succès actuel aux dépenses de guerre américaines. Mais quarante-trois ans après le départ des Américains, leur présence à Udonthani n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. Elle ne dirige plus l'économie ni la culture populaire ni l'imagination des jeunes et à la mode comme il fut autrefois.

 

 

Mais même controversée, « la cage à éléphants » reste un symbole de la ville tout autant que les canards géants en caoutchouc du lac Nong Prajak (หนอง ประจักษ์)

 

 

ou la faïence de Ban Chiang.

 

 

Si la ville doit en grande partie sa prospérité à la présence militaire américaine pendant la guerre du Vietnam, il est juste de rappeler d’abord qu’elle dut sa seule existence à la France.