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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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17 juillet 2019 3 17 /07 /juillet /2019 22:17
Carte manuscrite de la côte depuis Ligor jusqu'à Pahang (circa 1650)
 
L’histoire de Nakon Si Thammarat - Nagara Sri Dhammaraja en sanscrit (La cité du roi vertueux)  – que les Européens appelèrent Ligor pour des raisons mystérieuses nous est connu par ses Annales (จดหมายหลวงอุดมสมบัติ - ภาค๑ - และพงศาวดารเมืองนครศรีธรรมราช - Chotmailuang-udomsombat – Phaknueng - laephongsawadanmueangnakhonsithammarat). Dans la recension des chroniques locales ordonnée par le prince Damrong, elle porte le numéro 53 (ประชุมพงศาวดาร ภาคที่ ๕๓ - Prachumphongsawadan  Phakthi  53). Elles n’ont pas été traduites mais sont numérisées (1).

 

 

Le document le plus ancien concernant ce royaume est épigraphique, avec une stèle qui porte le nom de « stèle de Chaya » (ไชยา) datée de 1230, probablement parce qu’elle se trouve actuellement dans le musée de cette ville située au bord du golfe à environ 150 kilomètres au nord bien qu’elle ait été découverte à Nakon Si Thammarat. Sa traduction et son interprétation font l’objet de doctes querelles mais laissent toutefois à penser qu’il existait déjà en 775 de notre ère en cet endroit une ville importante, centre d’un royaume (2).

 

 

 

 

Ce royaume de la mer, entretint des rapports étroits avec le royaume khmer d’Angkor.

 

 

Contrairement à Kedah et Pattani, le royaume ne se convertit jamais à l’Islam et resta principalement bouddhiste jusqu'à ce qu'il soit finalement soumis par le royaume de Sukhotai.

 

 

 

Peut-être en est-il une raison fondamentale qui mériterait une analyse historique en profondeur.

 

 

Mahomet, mort  à Médine en 632 inaugura sa propagande par le sabre. Elle coûta fort cher aux pacifiques disciples de Bouddha qui eux ne répandait leur religion que par leurs missionnaires. Sans en faire l’histoire, rappelons que les conquêtes musulmanes des Indes  commencèrent en 711-712, par l'invasion du Sind  (aujourd’hui au Pakistan) par les Arabes, se poursuivirent au XIe siècle et au XIIe siècle avec par celle des Turcs et des Afghans attirés par les richesses des Hindous  et s'achèvent avec l'empire moghol au XVIe siècle. Elles se caractérisèrent essentiellement par des massacres de grande ampleur de la population indienne indigène alors considérée comme mécréante (« kafir »)

 

 

 

 

... et la destruction systématique des édifices religieux bouddhistesjaïns et hindous. Le sultanat de Delhi poursuivit conquêtes et massacres de 1211 à 1414. Cela fut véritablement génocidaire.

 

 

 

 

Or, les rapports des Bouddhistes de la péninsule avec ceux des Indes et de Ceylan étaient permanents. Au VIIe siècle, le royaume de Srivijaya (ศรีวิชัย) au centre duquel se trouvait notre royaume était le siège d'une véritable université bouddhique dont l’influence s’étendait de l’Inde à la Chine. L’influence bouddhiste persista à Java en particulier jusqu’au Xe siècle et vint alors l’Islam qui la terrassa comme il l’avait fait aux Indes dans une poussée souvent marquée par un fanatisme destructeur (3). Si l’Islam s’est également répandu plus pacifiquement par ses marchands, cet aspect ravageur ne dut évidemment pas manquer  d’inspirer la terreur à  tout le monde bouddhiste.

 

H 41- NAKON SI THAMMARAT, UN ROYAUME TRIBUTAIRE DU SIAM QUI NE DEVINT JAMAIS MAHOMÉTAN.

Nous avons une autre trace, écrite celle-là qui provient d’une chronique de Ceylan, le Culavamsa qui relate l’arrivée d’envahisseurs probablement venus de Java et se prétendant sournoisement bouddhistes au XIIIe siècle : « Quand la onzième année du règne de ce roi Parakramabahu II fut arrivé, un roi des Javakas connu sous le nom de Chandrabhanu débarqua avec une terrible armée de Javaka sous le prétexte perfide qu'ils étaient eux aussi des disciples du Bouddha. Tous ces soldats javaka méchants qui envahissaient tous les lieux de débarquement et qui, avec leurs flèches empoisonnées, ressemblaient à de terribles serpents, continuaient sans relâche à harceler les personnes qu’ils voyaient, dévastaient, déchaînant avec fureur, tous les Lanka » (4). Ce fut au demeurant un échec et les musulmans représentent actuellement moins de 10% de la population.

 

 

 

Il est des souvenirs qui restent présents dans la mémoire collective pendant des siècles. Celui des massacres commis par les Arabes aux Indes et les Javanais à Ceylan a supplanté les souvenirs d’une islamisation plus pacifique par les marchands-missionnaires.

 

 

 

TAMBRALINGA (ตามพรลิงค์)

 

 

 

Extension supposée du royaume

Extension supposée du royaume

L’ancien royaume de Tambralinga antérieurement sous l'influence de Srivijaya est reconnu par les érudits être Nagara Sri Dharmaraja déjà connu des chroniques chinoises. À la fin du XIIe siècle, Tambralinga se détacha de Srivijaya dont l’empire tombait en puissance. 

 

 

 

 

À son apogée, entre le XIIIe siècle et le début du XIVe siècle, Tambralinga avait occupé la majeure partie de la péninsule malaise et était devenu l'un des États dominants de l'Asie du Sud-Est. À la fin du XIVe siècle, Tambralinga entre dans l'histoire du Siam comme le royaume de Nagara Sri Dharmaraja.

 

 

 

(Nous savons qu’il rendit d’abord hommage aux empereurs de la dynastie Tang en 616. Les annales chinoises laissent la trace d’un premier contact avec le monde musulman : à la fin du Xe siècle, un ambassadeur de Srivijaya  fut envoyé à la cour de Chine a pour demander protection contre Java. C’est à cette époque que l’Islam s’y répand.)

 

 

 

 

Plus tard,  lorsqu’un roi du royaume dvaravati-môn de Haripunchai attaqua Lavo où régnait un monarque probablement Khmer. Il fut secouru par celui de de Sri Dhammanagara avec une armée et une flotte considérables. Il épousa ensuite la reine et se proclama roi. Bien que les érudits se disputent entr eux, il semble bien que Lavo ne fut pas conquis par les Khmers mais par Ligor ?

 

 

Cet épisode ne provient pas des Annales de Nakon si Thammarat  mais  de deux chroniques pali composées à Chiangmai, le Jinakalamali et le Chamadevivamsa, écrites au début du XVe siècle.

 

 

 

Deux sites archéologiques datés du IXe siècle, celui de Laem Pho (แหลมโพธิ์) sur la côte orientale aux environs de Chaya  et celui de Ko Kho Khao (เกาะคอเขา) sur la mer d’Andaman semblent démontrer l’existence d’une État essentiellement maritime au centre d’un réseau de transports internationaux entre l’archipel indonésien, le moyen-orient, l’Inde et la Chine ? Il est donc assuré que ce royaume, avant de tomber dans l’escarcelle du Siam, fut le centre de ce qui fut une « thalassocratie » (5).

 

 

En 1290, à l’époque de Sukhothaï, Tambralinga fut absorbé par les royaumes thaïs voisins.

 

 

Cette expansion du puissant royaume siamois n’a pas laissé traces de violences ou de sang répandu.

 

 

 

LES CHRONIQUES ROYALES D’AYUTTHAYA

 

 

Ce que nous y lisons, ce ne sont pas des rapports de pays occupant à pays occupé, mais des rapports de pays suzerain à pays vassal ce qui entraîne des doubles rapports : le vassal doit l’ « hommage » et le suzerain doit sa protection (6).

 

 

Les  annales d’Ayutthaya nous apprennent que sous le règne de Ramathibodi Ier,  (1314 – 1399) seize Phraya (พระยา) – c’est à dire des princes  - dépendaient du royaume dont celui de Nakon SI Thammarat. Lorsqu’il fut vainqueur dans le nord  avec leur aide – Chiangmai et Phitsanulok - le roi remercia ses royaumes tributaires en leur envoyant de nombreux prisonniers Laos.

 

 

 

 

Après la défaite d’Ayuttaya contre les Birmans, en 1564, de nombreux habitants des royaumes tributaires, Nakon Si Thammarat en particulier sont déportés par les Birmans vers Ayutthaya.

 

 

Sous le règne de Naresuan, en 1569, un noble nommé Khun Inthorathep est désigné comme « vice-roi » (เจ้าพระยา  - Chaophraya, titre supérieure à celui de Phraya  de Nakon Si Thammarat sous le nom de Chaophraya Thammasokarat. C’est évidemment le signe de dépendance presque égalitaire du royaume par rapport au pouvoir central. Après la chute d’Ayutthaya. Lors de la guerre contre le Lawek, Nakon Si Thammarat participera en fournissant des chars et des vaisseaux.

 

 

 

 

Sous le règne de Borommakot (1733-1758) le royaume fait hommage à Ayutthaya d’un éléphant blanc découvert sur son territoire.

 

 

 

 

Sous le règne de Pettracha, une révolte éclata à Nakon Ratchasima et Nakon Si Thammarat peut-être dirigée par des Phraya restés fidèles au roi Narai .

 

 

Lors de la dernière attaque des Birmans contre Ayutthaya enfin, Nakon Si Thammarat envoie un contingent pour défendre la ville. Après la chute d'Ayutthaya en 1767, la ville est brièvement indépendante sans être soumis par les Birmans. Elle est reprise en 1769 par le roi Taksin, qui accorde à son gouverneur le titre de Chao Nakhon Si Thammarat (ce qui en fait l'équivalent d'un roi, le titre de Chao – เจ้า étant encore supérieur aux précédents).

 

 

 

 

À la fin du XIXe siècle, la principauté de Nakhon Si Thammarat est finalement intégrée dans le royaume de Siam, dont elle devient un monthon (région).  Avec la réforme du prince Damrong cette nouvelle entité administrative créée en 1896 inclut l’actuelle province de Nakhon Si Thammarat et celles  situées sur la côte Est de la péninsule, Songkhla et Phatthalung.

 

 Avec l'abolition des monthon en 1932, la ville devient simple capitale provinciale.

 

 

 

C’est entre les XVIIe et XIXe siècles que la ville connaîtra sa plus grande prospérité sous le règne de la même famille royale Sithammasokrat (ศรีธรรมาโศกราช). Le souvenir en est toujours vivace marqué par la présence de la statue de plusieurs d’entre eux dans la ville.

 

 

 

 

 

Sa situation géographique en fait une  station de commerce importante  et un haut lieu de la foi bouddhiste. Elle était alors entourée des 12 naksattra (นักษัตร) les 12 « constellations », les cités ou mueang environnantes qui lui étaient soumises, chacune portant le nom d’une constellation se référant au calendrier lunaire. Les fortifications de la ville dont il ne reste que des vestiges, seraient datées de l’année 1098 de notre ère ? Ce glacis protecteur comprenait ainsi le mueang de Saiburi (เมืองสายบุรี) symbolisé par le rat, celui de Pattani (เมืองปัตตานี) associé au bœuf, celui de Kelantan (เมืองกลันตัน) qui a pour emblème le tigre, celui de Pahang (เมืองปาหัง) représenté par l’écureuil, celui d’un autre Saiburi, mais l’orthographe thaïe est différente (เมืองไทรบุรี), c’est le nom siamois de Kedah, dont le symbole est le cobra, celui de Pathalung  (เมืองพัทลุง) associé au serpent, celui de Trang (เมืองตรัง) et le cheval, celui de Chumpon (เมืองชุมพร) et sa chèvre, celui de Panthaisamo ou Krabi (เมืองปันทายสมอ  - กระบี่avec le singe, celui de Sa-Ulao ou Songkhla (เมืองสระอุเลา - สงขลา)  où règne le coq, celui de Takuapa (เมืองตะกั่วป่า)  et son chien et enfin celui de Kraburi (เมืองกระบุรี), pays du cochon.

 

 

 

 

Ces cités qui entouraient la capitale constituaient, selon les annales,  l’ancien royaume de Tambralinga et étaient reliées entre elles par voies terrestres.

 

 

Des mueang les plus au nord, Kraburi et Chumpon, jusqu’à ceux du sud, Songkla le pays s’étend dans la Thaïlande actuelle sur plus de 600 kilomètres entre les rives de la mer d’Andaman et celles du golfe de Siam et dans la partie actuelle de la fédération malaise, Kelantan, Pahang et Kedah sur plus de 200 kilomètres, toute la partie de l’actuelle Thaïlande au sud de l’isthme de Kra et trois sultanats malais.

 

 

Si ce royaume ne sombra pas dans la religion du Bédouin, il en est plusieurs raisons que nous citons sans leur donner un ordre hiérarchique :

 

1) Incontestablement furent transmis par la tradition bouddhiste pendant des siècles, les souvenirs de l’islamisation des Indes par les arabes et les tentatives d’Islamisation de Ceylan par les Javanais accompagnées de leur cortège de massacres. Cette méfiance ne dut pas s’atténuer avec les tentatives des musulmans Macassar de s’emparer du pouvoir sus le règne du roi Naraï (7).

 

 

 

 

2) L’imprégnation du bouddhisme y est profonde. Le haut lieu en est le Wat Phra Mahathat (วัดพระมหาธาตุ). Ce temple abrite des reliques de Bouddha dans un  stupa qui en son état actuel  a  été édifié en 1176 par Phra Chao Si Thammasokkarat, lointain ancêtre allégué de la famille royale dont nous venons de parler sur les fondements d’un stupa plus ancien (8). Il est l’un des centres spirituels parmi les plus importants du bouddhisme thaï, équivalent à tout le moins de ce qu’est le That Phanom pour le nord-est même s’il ne peut pas comme lui arguer d’une fondation par Bouddha lui-même.

 

 

 

 

3) Puissant par lui-même, les vestiges de ses fortifications en témoignent....

 

 

 

 

... le royaume bénéficie de la protection suzeraine du puissant voisin du nord, Sukhothai d’abord, Ayutthaya ensuite. Sa fidélité au royaume central ne s’est jamais démentie : Nous l’avons vu lorsque Kedah voulu s’affranchir de la tutelle siamoise en 1821, ce furent pour l’essentiel des troupes du gouverneur de Nakon Si Thammarat qui furent chargées de la reprise en mai du sultanat (9). Le Chao Phraya de Nakhon Si Thammarat avait par ailleurs était chargé des négociations avec l’Angleterre sur les rapports avec les districts malais en passe d’être anglicisés. Sous le règne du roi Rama IV, celui-ci désigna comme vice-roi des provinces du sud (อุปราชปักษ์ใต้ - Uparat Paktai) un prince de sang royal probablement descendant de Rama II, avec le titre de Somdet Chaofa (สมเด็จเจ้า) supérieur à celui de Chao Fa, le prince Yuktikhamphon (เจ้าฟ้ายุคลทิฆัมพร), ancien gouverneur de Lopburi. Celui-ci offrit au palais de Bangkok en hommage de son vice-royaume une statue de Bouddha en or massif. C’est dire l’importance que le monarque accordait à la protection et à l’intégrité du sud de son royaume.

NOTES

 

(1)

http://www.finearts.go.th/nakhonsithammaratlibrary/2015-05-30-15-26-04/book/37-1/2-2013-01-26-21-11-08.html

https://th.wikisource.org/wiki/ประชุมพงศาวดาร ภาคที่ ๕๓

 

(2 ) Nous connaissons l’interprétation et l’analyse de Cœdès  qui l’appelle « stèle de Ligor » en 1952 dans son article « L’interprétation de la stèle de Ligor »

In : http://oriens-extremus.org/wp-content/uploads/2016/07/OE-6-3.pdf

 

(3  Voir l’article du grand indianiste que fut Sylvain Lévi « L’Inde et le monde » dans la Revus de Paris de janvier 1925.

 

(4) Le Culavamsa  est une chronique de Ceylan traduite en 1871 et 1929 en anglais. L’extrait cité est du chapitre LXXXIII, 36-51.

 

(5) Voir son article qui fait toujours autorité : « Le royaume de Çrivijaya »  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, tome 18, 1918. pp. 1-36. Son article fait l’objet de discussions serrées de R.C. Majumdar « Les rois Sailendra de Suvarnadvipa »  In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, tome 33, 1933. pp. 121-141 et plus récemment de Hermann Kulke «  Srivijaya Revisited : Reflections on State  Formation of a Southeast Asian Thalassocracy »  In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, tome 102, 2016. pp. 45-95;

 

(6) Voir « The royal chronicles of Ayuttaya » de Cushman et Wyatt, édité par la Siam society en 2006.

 

(7) Will Durant écrit dans son livre de 1935 : L’histoire de la Civilisation : Notre héritage oriental (Page 459) : « La conquête de l’Inde par les Mahométans est probablement l’histoire la plus sanglante de toute l’histoire. Les historiens islamiques, les érudits, ont écrit avec la plus grande joie et fierté le massacre des Hindous, les conversions forcées, l’enlèvement des femmes et des enfants vers les marchés d’esclaves ainsi que la destruction des temples menés par les guerriers de l’islam entre les années 800 et 1700 après J.-C. Des millions d’Hindous furent convertis à l’islam par l’épée durant cette période.»

 

 

 

 

(8) Le Chedi  Wat Kaeo (เจดีย์วัดแก้ว) à l’extérieur de Chaya est daté par les spécialistes du VIIIe siècle, de l’époque Srivijaya et serait le plus ancien monument bouddhiste du sud.

 

 

 

 

(9) Voir notre article H 39 « KEDAH, ÉTAT TRIBUTAIRE DU SIAM JUSQU’Á 1909  -  DEUXIÈME PARTIE »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/07/h-39-kedah-etat-tributaire-du-siam-jusqu-a-1909-deuxieme-partie.html

 

 

 

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15 juillet 2019 1 15 /07 /juillet /2019 22:07

 

 

La victoire inattendue de la coalition d'opposition (appelée Pakatan Harapan, (L’Alliance de l’espoir) ...

 

 

 

...aux 14e élections générales en Malaisie, le 9 mai 2018, a ramené le chef de la coalition et ancien Premier ministre, Mahathir Ibn Mohamed, âgé de 92 ans, un fondamentaliste virulent au poste de premier ministre.

 

 

 

 

Ce changement n’a entraîné aucun progrès du processus de paix dans les provinces malaises frontalières de la Thaïlande au sein desquelles opèrent des groupes d’insurgés que la presse appelle « les bandits du sud » (โจรใต้). Le dialogue de paix n'a pas repris après les élections législatives thaïes du 24 mars 2019.

 

 

 

Nous ne  reviendrons pas sur cette actualité brûlante, mais il nous a paru intéressant  d'évoquer quelques pages du  passé de Pattani (ปัตตานี en thai) ou Patani. Deux orthographes indifféremment utilisées alors que leur choix peut, comme nous le verrons, devenir lourd de sens ! Nous choisissons – sauf citations -  la graphie thaïe romanisée la plus utilisée même si elle n’est pas totalement orthodoxe. 

 

 

L’histoire ancienne de Pattani est nébuleuse et empreinte de légendes tout autant que celle du Siam. Elle est essentiellement connue par les annales locales, Hikayat Patanil’histoire de Patani.

 

 

 

 

Ce document est d’un vif intérêt puisque, de source locale donc malaise (ou jawi) il donne une vision historique qui contredit formellement celle des irrédentistes du sud pour lesquels leur histoire est celle d’une longue et lente expansion de type colonial vers le sud commencée dès le règne de Ramakhamhaeng (1).

 

 

 

Elles remonteraient à une tradition orale datant de la fin du XVe siècle puis écrites entre 1690 et 1730 par six auteurs différents en langue jawi et en alphabet jawi (arabe) (2).

 

 

 

 

Elles n’ont été transcrites en caractères romanisés et traduites qu’en 1970 sur une version manuscrite de 1839 composée par les scribes de la cour comportant six livres, par le linguiste néerlandais Andries Teeuw et l'historien David K. Wyatt. Le texte n'est pas simplement un texte historique, mais également un texte symboliquement politico-culturel. La partie historique, le Hikayat Patani recoupe d’une façon générale l’histoire du Siam écrite par Jérémias Van Vliet en 1647 à l’exception de quelques divergences assez compréhensibles dans la transcription des noms propres (3).

 

 

 

 

Pattani se trouve alors au milieu de deux puissants royaumes, Ayutthaya au nord et Johore au sud. (Actuellement le sultanat situé à la pointe sud de la fédération malaise).

 

 

 

 

Au plus fort de sa puissance, le royaume s’étendait jusqu’au sud en frontière avec les sultanats de Terengganu, Kedah, Perak et Kelantan incluant les actuelles provinces de Pattani bien sûr, Satun, Yala et Narathiwat.

 

 

 

LA LÉGENDE DES ORIGINES.

 

 

Le Hikayat Patani débute par des histoires légendaires avec  l'origine du royaume et de ses rajas et la conversion de ses dirigeants à l’islam.

 

 

Les rajas fondateurs du royaume étaient originaires d'une capitale située à l'intérieur des terres appelée Kota Maligai (la citadelle). Le roi nommé Phaya Tu Nakpa le seigneur qui aime aller dans la forêt ») pourchassait dans la forêt un cerf-souris  (chevrotain) albinos.

 

 

 

 

Il vit une cabane de pêcheur à proximité de la mer et demanda aux occupants qui ils étaient et quel était cet endroit. Un vieil homme lui répondit qu’ils étaient originaires de Kota Maligai et qu’ils avaient accompagné le grand-père du roi à Ayutthaya oú ils avaient reçu des instructions pour y construire une colonie. Le pécheur et son épouse avaient contracté une maladie de peau et avaient été abandonnés sur la plage où ils vivaient. Le roi demanda alors le nom de l’homme qui lui répondit Encik Tani. Le roi décida alors de construire une colonie à cet endroit, « sur cette plage » (pada pantai ini) et ce fut son nom devenu Patani. Cette légende est évidement singulière puisqu’elle rattache en profondeur Pattani à Ayutthaya, l’éloignant de Johore. Elle reconnait le fait que le prestige de ce royaume par rapport à la puissance émergente du Johore est né de sa relation avec Ayutthaya pour laquelle elle est un royaume indien.

 

 

 

Le hikayat Patani raconte ensuite la conversion du Raja à l'islam. Le roi Phaya Tu Nakpa eut une maladie qui lui fit tomber la peau de tout son corps. Il ordonna alors à son Premier ministre de sonner le gong dans tout le pays en proclamant que celui qui pourrait le guérir recevrait sa fille en mariage. Un marchand musulman, Shaykh Said originaire de Pasai (au nord de Java)...

 

 

 

 

...releva le défi à la condition que le raja  se convertisse à l'islam s'il guérissait. Le raja fut guéri mais revint sur sa parole et subit une rechute. Á la troisième rechute et à la guérison qui suivit il se convertit à l’islam et prit le nom de sultan Ismail Syah Zillullah Fil-Alam.

 

 

 

 

La date du passage à l’Islam est incertaine, alors que Pattani était à l'origine un royaume bouddhiste. Certains auteurs donnent la date de 1457 après la conversion du Raja de Malacca. D’autres pieux auteurs la repoussent plus avant dans le temps sans le moindre élément de preuve. Sans plus de précisions, les visiteurs portugais du XVIe pensaient également que le peuple était musulman « depuis bien longtemps ». Teeuw  et Wyatt la situent à la fin du XVe ou au début du XVIe siècle. Il est important de faire la distinction entre l’existence de communautés musulmanes vivant dans un village réservé (Kampung) à Pattani – tout comme à Ayutthaya – venue de Pasai à Aceh - en tant que minorité religieuse dans un royaume-état bouddhiste et la conversion effective du raja puis l'expansion de l'islam au sein de son territoire. La position de cette communauté était quelque peu similaire à celle de la communauté musulmane d’Ayutthaya sous le règne du roi Narai.

 

 

Il semble qu'au XIIIe siècle, Pattani était encore un royaume bouddhiste tributaire de Nakon si Thammarat, mais que, dès avant l'arrivée des Portugais au début du XVIe siècle, il était un sultanat dont la foi islamique fondait l’unité du royaume ?

 

 

 

 

Le hikayat Patani nous apprend encore qu’après la conversion du roi, seuls les habitants de la ville suivirent son exemple et adoptèrent la religion du Bédouin. Ceux qui se trouvaient à l’extérieur de la ville persistèrent dans leurs pratiques dont on peut penser qu’elles étaient un mélange de bouddhisme et d’animisme. Quant au roi lui-même, s’il cessa de « vénérer des idoles et de manger du porc », il ne modifia pas « une seule de ses habitudes païennes », on n’ose penser ce qu’elles étaient ? Culturellement il est permis de penser qu’il était resté un roi indien.

 

 

 

 

Les exégètes donnent une portée symbolique à cette histoire légendaire faisant référence à deux maladies de peau (la lèpre ?), celle d’Encik Tani et celle du roi converti. Elle serait la métaphore d'un contrat social entre le roi et son royaume, la femme symbolisant le peuple, elle est symboliquement associée au royaume et la maladie symbolise la rupture d’une relation entre le roi et ses sujets. La guérison symbolise le rétablissement de cette relation. Ces maladies feraient alors référence  à des périodes de transition correspondant à la montée ou au déclin d'une dynastie.

 

 

L’archéologie en tous cas corrobore plus ou moins une origine depuis l’intérieur des terres à la suite des découvertes à Yarang, en amont et à l'intérieur de la province actuelle (4).

 

 

 

Il existait donc dans la région de Langkasuka un royaume décrit dans des sources chinoises et dont on n’entendit plus parler à la fin du XIVe ou au début du XVe siècle. De nombreux érudits supposent que Pattani était la continuation de Langkasuka. Les rajas de Kota Maligai se seraient déplacés vers la côte et créé Pattani, une nouvelle entité politique.

 

 

 

Dans un vieux poème javanais, Desawarnana, achevé en 1365 et analysé par un érudit anglais S. Robson  (5),

 

 

 

 

Pattani n'est pas  mentionné, mais Langkasuka et Saiburi (qui se trouvait sur la côte),

 

 

 

 

... ainsi que Kelantan et Terengganu y sont. Le poème, qui identifie clairement les villes siamoises connues, laisse donc à penser que le royaume de Pattani n'avait peut-être pas été encore fondé à cette époque. Langkasuka et Sai ainsi que Kelantan auraient été des entités politiques distinctes ? Pattani aurait été créé à cette époque à partir de Langkasuka ou après que Langkasuka ait cessé d’exister. La dynastie déplaça sa capitale sur la côte et l’appela Pattani en consolidant sa mainmise sur Saiburi  tout en consolant son Raja en le faisant premier ministre. De nombreux conflits s’élevèrent entre les rajas de Sai et les sultans de Pattani qui atteignirent leur paroxysme lors de la révolte de Raja Kayu Kelat contre la première reine de Pattani, Raja Hijau dont l’historicité est assurée entre 1584 et 1616.

 

 

 

 

D’autres difficultés surgirent avec les souverains de Kelantan qui s’irritèrent lorsque les rois de l'intérieur des terres s’établirent sur la côte qui était leur domaine. L’histoire retient l’existence d’une première dynastie de Kelantan qui aurait déposé la reine. Elle entraîna le déclin de Pattani et – nous dit hikayat Patani  - « la disparition continuelle des anciennes règles et coutumes » et la « perte des anciennes traditions ».

 

 

Sans que nous sachions quelles étaient ces  coutumes et ces traditions, nous pouvons au moins en déduire que la situation dans cette région, faite de querelles entre Rajas ou Sultans ou Sultanes était chaotique. C’est en tous cas pour Pattani une période de total déclin autant politique que culturel. Les prétentions du sultanat de Johore vont alors tenter de s’affirmer. Les tambours de Johore n’avaient pas le même son que ceux de Pattani.

 

 

 

LES RAPPORTS AVEC AYUTTHAYA

 

 

Nous retrouvons notre royaume d’Ayutthaya présent dans le Hikayat Patani  dès ses débuts lorsqu'il mentionne la fondation du royaume. L'ancien roi de Kota Maligai  y était parti en mission. Les relations existaient donc dès avant la fondation du royaume de Pattani. De plus, le roi fondateur et ses enfants reçurent tous des titres siamois avant de se convertir à l'islam. Ce n’est pas seulement le Hikayat qui place la région dans l’orbite des relations politiques d’Ayutthaya; Le premier Européen à avoir mentionné le royaume de « Patania » est le  Batave van Vliet (3).

 

 

 

Il nous en dit peu de choses sinon que le gouvernement en est monarchique et que son roi ou se reine se font descendre d’un certain roi païen de Delly, lequel ayant conquis Patania y laissa son fils en qualité de vice-roi dont descendent la dernière reine et « le roi d’aujourd’hui ». Il ne nous parle peu de la religion de ses habitants mais nous dit qu' « Ils sont tous mahométans ou païens, les uns adorent Dieu dans leur superstition, les autres les idoles » (païen = bouddhiste dans son esprit) et « l’on y voit quelques temples idolâtres remplis de dieux en bois » ce qui n’est certes pas la description d’une mosquée. Il nous donne quelques informations intéressantes : qu'on y parle trois langues, celle de Malacca (donc le Jawi ?), celle du Siam et celle de Chine ce qui donne lieu à trois écritures, le malais qui s’écrit en caractères arabes de droite à gauche, le siamois qui s’écrit de gauche à droite et le chinois qui s’écrit en idéogrammes de haut en bas ! Il signale, ce qui nous éloigne de la religion du prophète, leurs mœurs déréglées : ils se font un point d’honneur à donner leurs filles aux étrangers, leur luxure et leur ivrognerie. Il est donc certain que l’influence d’Ayutthaya depuis U-Tong son fondateur, s’est étendue jusque-là. Cette influence est confirmée par les Annales Malaises (Sejarah Melayu) relatant l’histoire de Malacca, et le fait que Pattani à la fin du XVe siècle avait participé à l’attaque de Malacca par les armées siamoises.

 

 

 

La première rébellion.

 

 

Le Hikayat Patani fait référence à une première rébellion de Pattani contre Ayutthaya. Le sultan Mudhaffar Syah, roi de Pattani de 1530 à 1564, décida d'effectuer une visite amicale à Ayutthaya. Le roi d'Ayutthaya, alors Maha Chakkraphat  le reçut fastueusement et le couvrit d’honneurs. Il l'invita même à rester dans l'enceinte du palais et lui offrit la main d'une princesse, une offre que déclina le sultan. Toutefois, lorsque celui-ci quitta Ayutthaya, le roi lui offrit  des prisonniers de guerre de Pegu et du Lanchang. Le sultan revint avec eux et les établit dans le village de Kedi (Kampung Kedi). Le sultan ensuite revenu à Pattani réunit ses ministres, son frère, 1.500 soldats et 100 femmes, et mit le cap sur Ayutthaya en visite amicale. C’était en réalité, fourberie dont les mahométans sont friands tant qu’elles concernent les infidèles, un complot pour s’emparer d’Ayutthaya !

 

 

 

 

Le sultan et ses hommes entrèrent dans le palais un vendredi matin à l’ouverture des portes. Le roi siamois dut s’enfuir. Toutefois l’un de ses serviteurs frappa le tambour royal pour appeler les gardes siamois et de violents combats éclatèrent. La bataille était perdue, le sultan ordonna à son frère de fuir et lui-même combattit jusqu’à la mort.

 

 

L’attaque du sultan contre le palais d’Ayutthaya est confirmée par les chroniques d’Ayutthaya et Van Vliet. Le sultan profita-t-il du contexte géopolitique local et des difficultés d’Ayutthaya avec les Birmans ? Juste avant son départ le sultan Mudhaffar Syah aurait dit à ses ministres : « Que diriez-vous si Nous allions à Ayutthaya le roi ne nous est pas étranger et, après tout, deux pays valent mieux qu'un ». Il aurait ajouté « ce roi n'est pas différent de nous » ce qui signifiait qu’il le considèrait tout au plus comme son égal. Il est évidement possible d’interpréter ses propos comme l'expression du désir d'une alliance avec Ayutthaya, deux pays étant plus forts qu'un seul, mais on ne rend pas visite à un ami accompagné d’une garde prétorienne !

 

 

En 1548, le roi birman Tabinshweti de Pegu monta en puissance et décida de profiter de la tourmente politique à Ayuttaya pour l'attaquer. 

 

 

 

Il ne réussit pas devant la détermination du roi Chakkraphat. Après l'assassinat de Tabinshweti, Bayinnaung (qui régna de 1551 à 1581) rétablit l'ordre et, en 1563, il se dirigea sur Ayutthaya. Les chroniques d'Ayutthaya font de deux éléphants blancs le déclencheur de la guerre !

 

 

 

 

Quinze ans après la chute d'Ayutthaya en 1568, le prince Naresuan se révolta contre la Birmanie.

 

 

 

Mais la version la plus plausible est que, devant la faiblesse d’Ayutthaya le sultan tenta de s’emparer du trône, une rébellion qui fut en réalité l’échec d’une tentative d’usurpation.

 

 

À son retour, le sultan Manzur Syah succéda à son frère sur le trône de Pattani. Lors de l’attaque de Pattani par le sultan de Palembang (au sud de Java) les relations avec Ayutthaya redevinrent harmonieuses. Le nouveau sultan envoya un émissaire, Wan Muhammad pour préparer les  conditions dans lesquelles l’hommage serait rendu au Phrachao. Cette mission aurait eu lieu entre 1569 (date de la chute d'Ayutthaya) et 1572 et le roi en question aurait été Maha Thammaracha qui régna de 1569 et 1590), le sultan Manzur Syah étant décédé en 1572.

 

 

 

 

La description de la mission de Wan Muhammad alias Seri Agar auprès de la cour d'Ayutthaya symbolise la restauration de l'ordre hiérarchique entre Ayutthaya et Pattani et fut considérée comme telle par les observateurs européens dont par exemple le père Tachard.

 

 

 

 

Une nouvelle rébellion.

 

 

Une nouvelle rébellion se produisit environ soixante ans après la première, au début du XVIIe siècle, sous le règne de la troisième reine de Pattani, Raja Ungu. Elle se termina en 1636, la première année du règne de sa fille Raja Kuning. Ayutthaya avait réussi à se libérer du joug birman et Pattani était à présent gouverné par une succession de reines, filles du défunt sultan Manzur Syah.

 

 

Le pouvoir politique effectif était en réalité tombé dans les mains des ministres et des riches marchands, Pattani tout comme Ayutthaya avait reçu la visite des premiers visiteurs mercantis néerlandais et anglais. L'âge du commerce avait atteint l’Asie du Sud-Est, une période d’or dont bénéficièrent les deux royaumes.

 

 

Cette rébellion intervint dans des circonstances assez troubles. La reine Ungu avait une fille, Raja Kuning, qui avait été promise en mariage à un noble de 12 ans appelé Okphaya Deca, originaire de Ligor (Nakon Si Thammarat), dont il était probablement gouverneur. Ce garçon partit pour le Siam. Entre-temps, le sultan de Johore demanda à la reine de Pattani l'autorisation d'épouser Raja Kuning. En bonne mahométane, peu soucieuse du respect dû à la parole donnée à Okphaya Deca qui n’était probablement pas mahométan, celle-ci accepta. Okphaya Deca enragé et jouissant probablement de moyens importants retourna à Ayutthaya et demanda au roi de faire la guerre à Pattani. Le roi de Siam acquiesça à sa demande. Okphaya Deca  se mit à la tête de l’armée qui attaqua Pattani.

 

 

En 1629, Ayutthaya était en pleine tourmente politique connaissant de sanglants conflits de succession. Okya Kalahom Suriwong par la ruse, le meurtre et l’intrigue avait privé Ayutthaya des trois héritiers légitimes du trône. Il devint roi sous le nom de Prasat Thong (le roi du palais d'or) se heurtant à l’indignation de nombreux monarques étrangers. Le shogun du Japon interrompit tout rapport avec lui. Le petit royaume de Lampang cessa d'envoyer son tribut. Ligor au sud se rebella également.

 

 

 

 

La reine de Pattani, Raja Ungu fit savoir publiquement que le roi du Siam n’avait pas le droit de porter la couronne puisqu’il avait tué les vrais rois et leurs héritiers. Pour cette raison, son royaume n’avait plus  à lui rendre hommage. Elle répudia les titres royaux siamois reçus du roi d'Ayutthaya, celui de Phra Nang Chao Ying (พระนางเจ้าหญิง), tout simplement sa majesté la reine. Ce titre, de la part de la cour d'Ayutthaya était signe d'honneur et de respect et était celui utilisé dans les correspondances officielles. Il fallait pour en bénéficier être de sang royal ce qui était son cas puisque descendante directe des monarques de la dynastie de l'intérieur des terres  fondateurs du royaume de Pattani. Comment une personne de son rang – affirmait-elle du haut de sa suffisance – pouvait-elle accepter d’être titrée par un misérable, usurpateur, coquin, meurtrier et traître ?

 

 

Ces considérations légitimistes sont évidemment suaves dans la bouche d’une sultane mahométane alors que toutes les successions dans les sultanats de la région  se réglaient à coup de kriss ou de poison.

 

 

 

Toujours est-il que sa hautesse se donna le titre islamique malais de Paduka Syah Alam, modestement « majestueuse souveraine du monde ». Elle rompt ainsi les liens entre Pattani et Ayutthaya en rejetant la légitimité du roi Prasat Thong. Elle reçut ce faisant le soutien d’un « certain nombre » de mandarins et de nobles marchands. Cette prise de position ne sembla pas avoir fait l’unanimité à Pattani oú les riches commerçants considérèrent que la guerre avec Ayutthaya  perturberait le commerce et surtout leurs profits. Il est toutefois possible que la guerre n’ait pas été déclenchée par l’orgueil de la reine mais par les commerçants de Sai qui auraient été à l‘origine de l’arraisonnement de deux navires du roi Prasat thong qui se rendaient à Batavia pour commercer avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

 

 

 

En 1632, le roi Prasat Thong dirigea lui-même une armée pour attaquer Lampang, l'un des petits royaumes qui avaient cessé de lui rendre hommage et qui avait donné l’exemple à Pattani. Mais la même année il envoya un ambassadeur pour tenter de rétablir les relations entre Ayutthaya et Pattani. La reine le traita avec mépris. Le roi mobilisa 60.000 hommes pour constituer une armée dirigée par le gouverneur de Ligor, Okya Kalahom, le Pra Klang et Rabisit, ce dernier étant l’un de ses fonctionnaires musulmans. Les Hollandais de Batavia acceptèrent d'envoyer un certain nombre de navires armés qui arrivèrent trop tard.

 

 

 

 

Pattani pu vaincre l’armée siamoise par une stratégie simple consistant à les laisser épuiser les stocks de vivres qu’ils transportaient avec eux. Les soldats de Pattani se seraient également mêlés aux soldats siamois. Ceci établit à tout le moins la similitude entre le peuple de Pattani et le peuple siamois, nul ne pouvant distinguer l’un de l'autre. Il est essentiel aussi de noter que l’armée siamoise envoyée pour lutter contre Pattani ne comprenait pas seulement des recrues de Ligor et des régions environnantes, mais de nombreux Malais originaires de Pattani…musulmans contre musulmans. Bien que l'islam n'ait pas joué le moindre rôle dans ces premières rébellions, il n’en reste pas moins qu’à la fin du seizième siècle, les frontières entre les croyants et les non croyants avaient déjà été tracées en Asie du Sud-Est.

 

 

Le royaume de Pattani avait-il le potentiel était de devenir un grand royaume ? Ses querelles avec Ayutthaya lui donnèrent en tous cas l'arrogance dont il avait besoin vis-à-vis des royaumes malais plus au sud.

 

 

Le  lien était désormais rompu et le resta jusqu’à ce jour. Nous ne parlerons pas des rapports postérieurs du Siam avec le sud majoritairement musulman, que nous avons déjà traités. (6)

 

 

Sans porter le moindre jugement de valeur, force est de constater que les deux première rébellions de Pattani relevaient plus du mensonge et de la fourberie que de la volonté expansionniste des Siamois. Nous aurions hésité à l’écrire si cela ne résultait de la tradition orale transcrite dans les annales jawi.

 

 

L’avenir nous dira ce que deviendra dans l’avenir de ce mouvement irrédentiste qui revendique le rattachement des provinces du sud à la Malaisie (7).

 

PATTANI OU PATANI ?  INUTILE CHOC DES MOTS !

 

 

Si la situation dans les provinces du sud a fait couler des flots de sang, elle a aussi suscité des querelles sémantiques qui nous semblent quelque peu dérisoires :

 

 

« Patani » est devenu depuis peu un terme controversé utilisé pour désigner la région englobant les provinces de Pattani (avec 2 t,), Yala, Narathiwat et Songkhla, principalement habitées par des musulmans malais qui considèreraient le terme Pattani comme infamant. L'utilisation croissante du terme Patani préoccupe les non-musulmans quant à savoir s'ils sont inclus en tant que « Patani » et s'ils auront le droit de décider de leur futur dans la région.

 

 

Quand il est écrit en thaï, « Patani » (ปาตานี) sonne nettement différent de « Pattani » (ปัตตานี), le premier étant prononcé comme « Paa-ta-ni » et le dernier comme « Pat-ta-ni ». En malais on dit « P’tani » (ตานี), prononcé « Pa-ta-ni » avec une très brève premières syllabes très brève. « P'tani », le mot malais d'origine pour la région est utilisé depuis longtemps et n'est généralement jamais écrit en thaï. Ainsi, tout en étant techniquement le même mot que « P'tani », « Patani » prend une connotation politique d’utilisation récente.

 

 

Pour les autorités et un certain nombre de Thaïs, le terme « Patani » est une épine dans le pied car ils sont conscients de ces connotations politiques ouvertement  séparatistes. Au cours des dernières années, les mouvements associatifs plus ou moins irrédentistes l’ont largement répandu. Il est utilisé par le groupe  « Mara Patani », l'organisation faîtière du mouvement séparatiste.

 

 

 

 

Certains, pour apaiser le débat ont signalé que « p’tani » provenait du mot malais « petani » qui signifie «  agriculteur ».

 

 

 

 

Selon une enquête effectuée auprès de 2104 résidents du « Grand Sud », il apparut que 63,3% utilisaient le terme « provinces les plus au sud », 15% choisissaient « Fatoni » (nom arabe de Patani) et que seulement 11,4% étaient d'accord avec l'utilisation de « Patani » ! Une enquête a été effectuée en 2015 par le journal Prachatai auprès de distingués universitaires ou érudits du sud (8).

 

Le responsable de « Mara Patani » n’a manifestement pas la moindre notion historique. Pour lui le pays a été occupé par les Siamois en 1786, raccourci saisissant, et l’utilisation de ce mot est un combat pour la liberté. Pour un autre de la même farine, l’utilisation est une réponse au « colonialisme siamois ».  Compte tenu de ce que nous savons de l’islam malais qu’ils aspirent de rejoindre (7) il est amusant de lire de ces deux gaillards qu’ils préconisent la coexistence entre les ethnies et les religions. Pour Zakariya Amatayam un poéte de Narathiwat ... 

 

 

 

 

...le mot « Patani » n’est utilisé que par les militants politiques. Il nous dit n’utiliser le mot « P'tani » que pour désigner les agriculteurs. Quand il parle de sa région, il utilise le mot jawi-arabe « Fatoni ». Pour le journaliste Romadon Panjor,

 

 

 

 

l’utilisation des trois termes « Patani », « Fatoni » et « Pattani » est indifférente, le troisième étant même utilisé par des mouvements séparatistes. Pour Najib Arwaebuesam, un universitaire, il y a des problèmes plus sérieux à résoudre.

 

 

 

C’est en réalité un faux débat et nos militants feraient parfois mieux d’étudier leur langue avant de se lancer dans la politique.  Grammaticalement la graphie Patani désigne l'ensemble des trois provinces issues de l'ancien sultanat de Patani dont le nom est d'origine malaise. Cet ancien sultanat était beaucoup plus vaste que l'actuelle province de Pattani dont le nom est noté avec deux T : Du fait de la tonalisation en effet la graphie en thaï prend deux T, forme conservée dans la transcription romanisée officielle de l'académie royale.

 

La province de Pattani est une partie de l’ancien sultanat de Patani tout simplement, il n’y a pas là de quoi polémiquer !

 

Il y a, c’est une évidence, une situation difficile  dans les provinces du sud. Elle a fait couler du sang, beaucoup trop de sang. On ne résoudra pas leurs problèmes en réinventant leur histoire et encore moins en jouant sur les mots.

NOTES

 

 

(1) Nous en avons une remarquable synthèse dans un article de Nathan Porath, un universitaire et anthropologiste de Leiden : « The Hikayat Patani: The Kingdom of Patani in the Malay and Thai Political World » publié dans le Journal of the Malaysian Branch of the Royal Asiatic Society, volume 84 -  2 de 2011, pp. 45–65.

 

 

(2) Le Jawi est utilisé comme écrit alternatif en Malaisie même s’il a été remplacé par un alphabet latin. Il est dorénavant non pas oublié mais relégué à des fins religieuses, culturelles et à certaines fins administratives. Il ne doit pas y avoir plus de Malais qui le connaissent que de Thaïs le pâli.

 

 

(3) Jérémias van Vliet, employé à la  Compagnie néerlandaise des Indes orientales, rédigea dans sa langue plusieurs textes précieux pour la connaissance du Siam : Beschrijving van het Koningryjk Siam (Description du Royaume de Siam) tardivement imprimée à Leiden en 1692. 

 

 

Ayant appris le thaï rapidement, marié à une Thaïe, il fut mêlé aux élites siamoises, aux moines bouddhistes et à la société siamoise. Il eut accès aux archives officielles, notamment celles qui furent détruites par les Birmans lors du sac d’Ayutthaya en 1767.  Nous lui devons, publié peu de temps après une « Relation du voyage de Perse et des Indes Orientales. Traduite de l'anglois de Thomas Herbert. Avec les Revolutions arrivées au royaume de Siam l'an mil six cens quarante-sept ». Traduites du flamand de Jeremie Van Vliet. 1693. Pp 494.s. Une description de sa description du royaume de Siam fut traduite en anglais par L.F. Ravenswaay et publiée dans le journal de la Siam society  (volume 7-1 de 1910). Il est également l’auteur d’une Relation historique du roi Prasat Thong, parti d’un manuscrit  qui  fut traduit en français et publié à Paris en 1663 sous le titre « Relation historique de la maladie et de la mort de Pra-Inter-Va-Tsia-Thiant-Siangh Pheevgk, ou Du grand & juste roy de l'Elephant blanc, & des revolutions arrivées au royaume de Siam, jusqu'à l'advenement à la couronne de Pra Ongly, qui y regne aujourd'hu».  W. H. Mundie, à la demande du prince Damrong en fit une traduction anglaise publiée en 1938 dans le Journal of the Siam Society  sous le titre « VAN VLIET'S HISTORICAL ACCOUNT OF SIAM IN THE 17TH CENTUHY » Printed for H. R. H. Prince Damrong Rajanubhab, and Translated in 1904 by W. H. Mundie volumes 30-2 et 30-3. Nous le retrouvons enfin dans l’ouvrage de Chris Baker, Dhivarat Na Pombejra, Alfons van der Kraan et David K.Wyatt publié à Chiang Mai en 2005.

 

 

 

Voir à son sujet l’article de Sven Trakulhun « The widening of the world and the realm of history: early European approaches to the beginnings of Siamese history, c. 1500–1700 » in Renaissance Studies Vol. 17 No. 3.

 

C’est à cette époque la plus importante contribution européenne à l’histoire du Siam.

 

 

(4) Voir : Daniel Perret, Amara Srisuchat et Sombatyanuchit Amnat : « Thaïlande. La Mission -  Sites urbains anciens de la région de Pattani » ». In: Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient. Tome 86, 1999,. pp. 387-393.

 

 

(5)  S. Robson (1997), « Thailand in an Old Javanese Source », 1997. Bijdragen tot de Taal-, Land- en Volkenkunde, 153/3: 431–5)

 

 

(6) Voir :

Notre article 12 : « Terrorisme ou insurrection séparatiste dans le Sud ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-12-terrorisme-ou-insurrection-separatiste-dans-le-sud-68166091.html

Notre article  16 : « Pourquoi y-a-t-il terrorisme Islamiste ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-16-pourquoi-y-a-t-il-un-terrorisme-islamiste-69415988.html

Notre article A 234 « QU’EN EST-IL DE L’INSURRECTION AU SUD DE LA THAÏLANDE EN 2017 ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/07/a-234.qu-en-est-il-de-l-insurrection-au-sud-de-la-thailande-en-2017.html

 

(7) La Malaisie est un pays majoritairement musulman oú l’islam sunnite (celui de l’Arabie saoudite) est vécu de manière assez répressive et soumis à la charia.  L'ancien premier ministre malaisien Mahathir ibn Mohamad revenu au pouvoir et probablement gâteux avait lui-même défini en juin 2002 la Malaisie comme étant un État : « Fondamentaliste, et non un État islamique modéré ». Cela frise parfois le délire puisque certains termes islamiques, comme le mot Allah, sont interdits aux non-musulmans à l’oral et à l’écrit. N'épiloguons pas sur l'obligation de porter le voile ou l'interdiction faite aux femmes de sa maquiller. Mieux vaut en rester là !

 

 

(8) https://prachatai.com/english/node/5482

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10 juillet 2019 3 10 /07 /juillet /2019 22:14

 

 

 

 

DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

 

 

En 1803, un nouveau sultan Ahmad Tajuddin Halim Shah règne à Kedah.  

 

 

 

 

Désigné comme héritier apparent (Uparaja) par le roi du Siam en 1799, il contraint son prédécesseur et oncle à l’abdication en 1803 et fut reconnu comme souverain par le Siam. Ayant vent d’une possible invasion du Siam par les Birmans en 1820, il préfère jouer double jeu et refusa d’envoyer l’hommage et négocia une alliance birmane. Bien mal lui prit. Le gouverneur de Ligor (Nakon Si Thammarat) envahit le pays le 12 novembre 1821 et le conquiert sans difficultés. Le sultan fuit en territoire britannique et le gouverneur de Ligor nomme son fils comme gouverneur intérimaire. Les autorités britanniques lui accordent généreusement  l'asile et une pension lui permettant de vivre en exil, d'abord à Penang, puis à Malacca.

 

 

La reprise du contrôle des Siamois sur Kedah a commencé.

 

 

Définitivement sorti de ses guerres avec la Birmanie, le Siam pouvait à nouveau tourner son attention vers la péninsule malaise. Ahmad se plaint constamment au gouvernement de Penang des exigences siamoises et refuse d'envoyer la fleur d’or. Après l’invasion siamoise des milliers de réfugiés fuient en territoire britannique. Des milliers de personnes furent tuées et de nombreuses autres déportées au Siam ainsi le fils préféré du sultan, Tengku Yaacob qui fut capturé et envoyé à Bangkok. Le pays est mis au pillage avec de nombreuses déportations,  les mœurs du temps.  Ainsi 1.000 Malais de Kedah furent envoyés à Bangkok pour servir d’esclaves au roi et à ses ministres. En 1826 et 1829, des tentatives de neveux du sultan, Tengku Mohamed Said et Tengku Kudin, furent brisées dans l’œuf, ainsi qu'en 1831, en 1836, et la dernière en 1838. Conscient qu’il ne pourrait pas reconquérir son trône par la force et qu’il ne bénéficierait d’aucun soutien anglais, le sultan a donc décidé d'envoyer son fils aîné, Tengku Dai, à Bangkok, pour demander pardon et en 1842, le sultan fut rétabli sur son trône avec ses prébendes évidemment.

 

 

L’Angleterre avait honteusement trahi son allié, cette attitude reçut dans l’opinion éclairée l’accueil qu’elle méritait (1).

 

 

 

Faut-il voir dans ce contexte singulier les prémices d’un combat de la Malaisie (qui n’existe pas alors) contre le colonialisme ?

 

 

Que cette opinion soit répandue chez les bien-pensants de la péninsule et dans les livres d’histoire à l’usage des petits malais est une chose, qu’elle corresponde à la réalité en est une autre. Il est difficile d’y voir autre chose que la lutte entre tous ceux qui veulent être "calife à la place du calife".

 

 

 

Il avait échappé aux successeurs du sultan que depuis bien avant 1874, les Britanniques avaient formellement marqué leur intervention d’intervenir directement dans les affaires des États  de la péninsule malaise . Le traité de Pangkor en fut toutefois la première manifestation formelle. Il fut signé le 20 janvier 1874 entre le Royaume-Uni et le prétendant au trône de Peraket le prince Raja  Ismail, sur l'île de Pangkor au large de Perak (Perak est le sultanat situé sur la côté malaise à l’ouest directement au sud de Kedah) .....

 

 

 

 

...dans les circonstances suivantes : En 1871 le sultan Ali mourut en laissant trois fils, les princes Abdullah (qui n’est pas le nôtre), Ismail et Yusuf. Selon le complexe système de succession, c'est Abdullah qui aurait dû être nommé son successeur, mais c'est Ismail qui est élu. Un autre intérêt, primordial, était en jeu : le contrôle des mines d’étain des énormes gisements de Perak. Abdullah fit alors appel à l'aide britannique pour résoudre ces deux problèmes, son droit au trône et (surtout ?) le contrôle des mines. Les Anglais saisirent cette occasion et organisèrent une conférence à Pangkor qui se conclut par la signature d'un traité par lequel Abdullah recouvrait ses droits mais en présence de la désignation, pour la première fois dans la péninsule, d’un résident britannique en la personne de James Wheeler Woodford Birch, Perak fut bel et bien colonisé.

 

 

La conquête était partie de Singapour en 1819, Malacca en 1824. Elle se concrétisa en 1826 lorsque Malacca, Penang et Singapour, sous le nom de Straits Settlements (« Établissements des détroits ») furent placés sous l'administration de la Compagnie britannique des Indes orientales, dont le siège était à Calcutta  dans les Indes britanniques. 

 

Notons que le Traité de Londres de 1824 par lequel les Hollandais cédèrent finalement Malacca aux Anglais consacrait la division du  monde malais en deux parties marquées par une détestation multi-séculaire, la future Malaisie et l'Indonésie. (Le président indonésien Soekarno déclarait volontiers que la Malaisie est une création fantoche de la colonisation britannique.)

Le rève de la grande Indonésie du Président Soekarno

Le rève de la grande Indonésie du Président Soekarno

L’HOMMAGE DE LA FLEUR D’OR

 

 

Quel était donc le sens de cette cérémonie d’allégeance symbolique appelée en malais Bunga Mas dan perak (l’arbre aux fleurs d’or et d’argent) et en thaï tonmai thongngoen  (ต้นไม้ทองเงิน) ?

 

 

Son origine viendrait du royaume d’Ayutthaya : C’est un hommage rendu tous les trois ans au roi d'Ayutthaya par ses États vassaux de la péninsule malaise, notamment Kedah. L’hommage consistait en deux petits arbres en or et en argent auxquels s’ajoutaient de coûteux dons d’armes, de biens et d’esclaves. Peut-être est-il d’origine bouddhiste ? Il semble que la première manifestation vienne de Kedah dont les dirigeants du 17ème siècle la considéraient comme un gage d'amitié : C’est de Kedah que serait partie cette première marque d’allégeance que les rois siamois maintinrent par la suite comme signe de reconnaissance de leur suzeraineté.

 

Quel était aussi sa portée ? Un article de l’universitaire malais Ahmat Sharom nous éclaire beaucoup plus largement que ne le fait le père Riboud (2).

 

 

 

Cette pratique d’ailleurs semble conforter les droits du roi de l’éléphant Blanc au sens du droit international, au moins comme on le concevait à l’époque (3).

 

La suzeraineté du Siam sur Kedah fut solennellement confirmée en 1826 dans le traité signé par le capitaine Burney. En dehors de dispositions purement commerciales toujours omni-présentes dans l’esprit mercantile des Anglais, il est précisé que lorsque le Rajah de Kedah avait précédemment conclu des traités avec la Compagnie des Indes orientales pour son propre compte et cédé Penang et la Province Wellesley,

 

 

 

....celle-ci ignorait qu'ils étaient tributaires du Siam. Dans l’art de la duplicité, il était difficile de faire mieux ! Il fut donc convenu que les Siamois resteraient à Kedah et prendraient soin de ce pays et de ses habitants. En sus de Kedah, le traité confirmait la suzeraineté du Siam sur les provinces de Perak, Tringganu et Kelantan.

 

Cette présence du Siam à Kedah fut-elle pesante sinon féroce comme le laisse entendre un article de Pierre Fistié (4) ? L’opinion divergente d’un universitaire malais (2) a évidemment suscité notre intérêt.

En 1842, lorsque les troubles furent apaisés, le roi Rama III décida d'envoyer Phya Si Phiphat (เจ้าพระยาพิพัฒน์) commandant en chef de l'armée de Bangkok à Kedah afin de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer une paix durable dans les provinces du sud.

 

 

 

 

Celui-ci estima qu’une réorganisation complète de l'administration était nécessaire et que tant que des fonctionnaires siamois gouverneraient directement Kedah, il y aurait inévitablement des ennuis. Il recommanda donc de désigner des parents du sultan acceptables par le Siam. En outre, il recommanda d'affaiblir la force potentielle de Kedah en divisant l'État en trois territoires distincts. Toutes ces recommandations furent suivies, trois circonscriptions administratives, confiées chacune à un rajah malais de la famille royale, furent créées jusqu’au retour du sultan sur le trône central en 1842. Cette politique de sagesse fut suivie tout au long du siècle, le Siam considérant qu'une implication directe dans les affaires internes de Kedah ne ferait qu'engendrer des difficultés d’autant que la répression coûteuse d’éventuelles révoltes aurait nécessité l'aide des Britanniques qui avaient clairement fait savoir qu'ils ne souhaitaient pas continuer à jouer ce rôle et que, dans le contexte de l'activité européenne dans la région à la fin du 19e siècle, le Siam se rendit compte qu'il ne pouvait pas se permettre de s'aliéner les Britanniques. Le résultat final fut une quasi-indépendance de Kedah par rapport à l'administration interne siamoise notamment celle de Nakon Si Thammarat. Kedah, pour sa part, avait retenu la leçon de 1821 et l'inutilité de la résistance contre un pays plus puissant.

 

 

Tengku Anum, parent éloigné du sultan Ahmad Tajuddin s’était joint au Rajah de Ligor (vice-roi de Nakon Si Thammarat) et, en 1826, il conduisit une délégation de notables de Kedah à la Cour de Bangkok, assurant au roi que la population malaise était heureuse sous ce régime. Cette période de coexistence pacifique fut renforcée par la  création de liens personnels étroits entre les deux familles royales. Le roi Mongkut aimait beaucoup le sultan Ahmad Tajuddin qu’il reçut souvent à la cour. Celui-ci comme son prédécesseur, prit part à la « Cérémonie d’allégeance de l’eau » (18). Il se rendit souvent à la cour du roi Chulalongkorn qui lui réservait un accueil fastueux. En 1897, dans le cadre des réformes administratives du Prince Damrong, fut créé le monthon de Saiburi (มณฑลไทรบุรี) ou monton de Kedah (มณฑลเกอดะฮ์) regroupant Kedah, le mueang Palit (เมืองปลิศ) aujourd’hui appelé Perlis (เปอร์ลิศ) et le mueang Satun (เมืองสตูล), passant sous contrôle du ministère de l’intérieur. Le sultan Abdul Hamid devint alors Chao Phraya et fut nommé haut-commissaire du nouveau Monthon. Il écrivit immédiatement au roi pour lui exprimer sa gratitude et réaffirmer qu'il se contentait d'être un sujet loyal pour cette génération et les générations futures. Ce poste passa ensuite à son successeur, le Raja Muda Abdul Aziz. Tous deux effectuaient de longs séjours à Bangkok oú ils étaient reçus fastueusement pour discuter de diverses questions intéressant la gestion de la région. De nombreux membres de la famille royale de Kedah vivaient en permanence à Bangkok, envoyés pour y être éduqués et formés. En dehors de brefs contrôles en matière fiscale, il n'y eut aucune ingérence des Siamois dans les affaires économiques de Kedah. Au contraire, les Siamois firent preuve de beaucoup de tolérance et de compréhension à l'égard de la politique économique du pays. Sir Frank Athelstane Swettenham premier résident général des états malais en 1896 qui détestait les Siamois et avait tendant à les regarder comme des seigneurs impitoyables dut admettre que Kedah n’était pas tenue d’envoyer la plus grande partie de ses revenus à Bangkok.

 

 

 

 

Le roi Chulalongkorn décréta que dans les provinces du sud, on devait distinguer deux catégories d'accords, ceux concernant le Siam, tels que l'exploitation forestière et minière et la fiscalité agricole, qui nécessitaient l’accord de Bangkok et les accords privés tels les concessions de terres qui pouvaient être conclus librement.

 

 

 

Il n’y a qu’en la matière des successions royales que le contrôle de Bangkok était absolu. Les sultans Zainal Rashid Muazzam Shah (1843-1854) et Ahmad Tajuddin Mukarram Shah (1854-1879)  furent nommés directement par le Siam. La question fut illustrée en 1879 : Cette année-là, le sultan Ahmad Tajuddin mourut, laissant derrière lui deux très jeunes fils, Tengku Putra, âgé de 16 ans, et Tengku Hamid, âgé de 12 ans. Il était prévu que l'un ou l'autre finirait par devenir Sultan et que l'un des frères du défunt jouerait le rôle de régent. Les membres de la maison royale jugèrent plus sage de laisser les Siamois régler cette question.

 

 

Il est un autre domaine où le contrôle siamois était absolu, celui des relations étrangères. Tel fut en particulier le cas lorsque fut rediscutée la question de la limite frontalière entre Kedah et Wellesley.  A l’occasion d’un conflit entre Kedah et Penang, le roi Mongkut écrivit au consul britannique à Bangkok pour l'informer que ses États malais bénéficieraient de la protection siamoise en cas de conflit.

 

 

 

 

En définitive, le plus souvent le Siam laissait Kedah libre de ses mouvements. Quand par exception, il intervenait, il est évident que le sultanat devait s’incliner. La raison que donne Ahmat Sharom à cette liberté qu’il qualifie d’ « énorme » tient au fait que les Siamois n’avaient que peu d’avantages tangibles à retirer de Kedah. L’opinion du roi Chulalongkorn est sans équivoque après sa visite dans les États malais siamois en 1891 : « nous n’avons aucun intérêt particulier pour ces États ... Si nous les perdions au profit de l’Angleterre, nous ne perdrions que le Bunga Mas, perte matérielle. Toutefois, c’est une atteinte à notre prestige, c’est pourquoi nous devons renforcer notre emprise sur cette partie du territoire ».

 

 

Nous étions – semble-t-il – loin d’un système d’oppression comme le répandait à plaisir la littérature et la presse coloniale anglaise (5).

 

 

Cette situation de quasi indépendance et la capacité de Kedah à survivre indépendamment de Siam n'était toutefois pas destinée à continuer sans entraves. La dernière décennie du XIXe siècle marqua le début de sa fin.

 

 

 En 1892, le roi Chulalongkorn instaura une politique de centralisation dans tout le pays dont l’axe central fut la réorganisation des monthon sous le contrôle direct du ministère de l'Intérieur. Ce fut en 1897 le schéma de l’intégration de Kedah, Perlis et Satun dans le monthon de Saiburi avec le sultan de Kedah en tant que haut-commissaire à la suite de laquelle il ne fut plus question de cérémonie d’envoi du Bunga Mas.

 

 

 

 

Le Siam a longtemps hésité à prendre d’autres mesures, de peur que cela ne provoque une réaction des Britanniques. Le politique britannique vis-à-vis des États du nord malais va changer suite à la déclaration anglo-française de 1896 qui avait convaincu le Royaume-Uni que la France ne constituerait pas une menace pour ses intérêts dans la péninsule.

 

 

Les Anglais intervinrent ouvertement en 1902 à Kelantan (envoi d’un régiment de 300 Sikhs sous le prétexte allégué de constituer la garde personnelle du sultan) et à Terengganu. Le Siam prit les devants avant que les Britanniques n’agissent de crainte que leur prochaine cible ne soit Kedah. La situation y fut alors critique, avec le sultan  à moitié fou, le pays en faillite virtuelle et tous ses revenus hypothéqués. Au terme de très longues discussions, le Siam souhaitait l’envoi à Kedah comme à Kelantan et Terenganu d’un résident ou conseiller britannique. Le Foreign Office considéra que Kedah était bien une dépendance du Siam, ce qui avait été reconnu par la Grande-Bretagne mais que si les Siamois voulaient installer un conseiller à Kedah, il serait très difficile aux Britanniques de s'y opposer. La situation prit un nouveau tournant en mars 1905 lorsque le Raja Muda Tengku Abdul Aziz se rendit à Bangkok avec une lettre du sultan accompagnée d'autres documents relatifs à la situation financière critique de Kedah. Tengku Abdul Aziz rencontra le prince Damrong auquel il demandant un prêt, et la nomination d'un conseiller financier et en outre, il suggéra de constituer un conseil pour administrer le pays, en raison de « la mauvaise santé » du sultan.

 

 

 

 

Il était dès lors difficile aux Anglais de s’opposer à la demande siamoise à une triple condition, que le gouvernement de Kedah soit laissé entre les mains des autorités locales, que le conseiller soit destitué une fois la situation financière assainie et que le conseiller et ses assistants soient de nationalité britannique, nommés et révoqués avec l'approbation britannique. Après de nouvelles discussions, l’affaire se termina le 16 juin 1905 en vertu d’un accord en vertu duquel le Siam s'engageait à prêter à Kedah un prêt de 2,6 millions de dollars à un taux d'intérêt de 6% par an. En contrepartie, Kedah accepterait, jusqu'au remboursement intégral de sa dette les services d'un conseiller, nommé par le gouvernement siamois, qui contribuerait à l'administration financière du pays. La signature de cet accord mit fin à la quasi-indépendance de Kedah qui, depuis 1842, dirigeait ses propres affaires pratiquement à sa guise et marqua également la fin du contrôle absolu du sultan sur les affaires de son État : Le pays se dota alors d'une constitution le 29 juillet 1905 créant un conseil d'État dirigé par les frères et les fils du sultan qui lui ôtait tous pouvoirs.

 

 

Le sort de Kedah fut définitivement réglé par le traité du 10 mars 1909 en son article premier :

« Le gouvernement siamois transfère au gouvernement britannique tous les droits de suzeraineté, de protection, d'administration et de contrôle qu'ils possèdent sur les États de  et les îles adjacentes. Les frontières de ces les territoires sont définis par le protocole de délimitation des frontières joint en annexe ».

 

 

 

La tache d’huile britannique s’est répandue. La vérité est que la Grande-Bretagne voulait la Malaisie qui lui permettait – en dehors du contrôle des mines d’étain – de contrôler le détroit de Malacca, voie maritime entre l'Inde et la Chine, après avoir soigneusement bloqué toute tentative de percement d’un canal entre les deux océans à la hauteur de l’isthme de Kra (6).

 

 

 

 

 

Notre propos n’est pas d’écrire l’histoire de la colonisation anglaise en Malaisie mais, pour en rester à Kedah, de citer deux épisodes dont nous nous garderons de tirer des conséquences générales, le premier se situe en 1915 qu cours de la première guerre mondiale et le suivant au cours de la seconde en 1941. Ils semblent toutefois démontrer que l’intégration des provinces siamoises ne se fit peut-être pas sans douleur.

 

1915, une guerre sainte.

 

Il faut noter que les ouvrages historiques consacrés à l’implication de la Malaisie dans la première guerre mondiale sont pratiquement inexistants.

 

Nous savons toutefois que la Grande-Bretagne dépensa des sommes énormes pour diffuser sa propagande de guerre en Malaisie (7).  Nous bénéficions toutefois à  ce sujet d’un article récent d’un universitaire malais Ahmad Kamal Ariffin Mohd Rus (8).

 

 

 

Nous sommes dans le sultanat voisin de Kelantan qui était le plus important en population et en superficie des sultanats siamois. En dehors des mouvements de protestations consécutifs à l’application d’une stricte fiscalité, ce que les historiens malais et tous les manuels scolaires considèrent comme une « guerre sainte » fut déclenchée en 1915 après l’entrée de la Grande-Bretagne en guerre contre la triple alliance, Allemagne, Autriche-Hongrie et Empire Ottoman. L’Empire ottoman, nation islamique, avait appelé tous les musulmans à soutenir ses efforts contre les Britanniques, les Français et les Russes. La Grande-Bretagne eut alors quelques difficultés à contrôler pleinement les ressources de ses colonies. Elle rencontra des problèmes au sein des rangs de ses armées où courut la rumeur chez les musulmans des régiments indiens selon laquelle ils seraient envoyés en Europe et combattraient les troupes ottomanes, leurs frères musulmans. Ils déclenchèrent alors une mutinerie contre les autorités britanniques à Singapour. Cet événement est connu sous le nom de mutinerie de Singapour (également connu sous le nom de mutinerie de Sepoys ou des Cipayes) qui dura de janvier à mars 1915, avant que les Britanniques ne soient en mesure de rétablir l'ordre et de faire exécuter les mutins.

 

 

 

 

Néanmoins, cette mutinerie vint au aux oreilles des dirigeants de Kelantan. Une révolte éclatât  peu de temps après sur Kalantan et probablement les sultanats limitrophes. Elle fut conduite par un homme saint (Hadj - il avait fait le pèlerinage de La Mecque) ...

 

 

 

 

nommé Tok Janggut. Elle fut réprimée dans le sang par  le régiment de Sikhs entré à Kelantan en 1902.

 

 

 

Par contre, si les statistiques précises sur les morts de cette guerre sont surabondantes, nous n’avons rien trouvé  sur les morts de Malaisie. Il dut pourtant y en avoir puisqu’il existe au moins deux monuments aux morts malais de la guerre de 1914-1918 (ne devrions-nous pas écrire « il n’existe que deux… » ?). Le premier, connu sous le nom de War Memorial  est à Kuala Lumpur et semble ne comporter que des noms anglais .

 

 

 

 

L’autre se trouve sur l’île de Penang, connu sous le nom de George-Town Cenotaph et  semble également ne comporter que les noms de marins anglais lors d’une bataille navale qui s’est déroulé le 28 octobre 1914 entre un navire français et un navire russe assistés de marins anglais et un navire allemand. La question de savoir si des Malais sont  allés combattre – ou ne sont pas allés combattre – sur le front de l’ouest reste un sujet inexploré.

 

 

 

1941, un sultan de Kedah « collaborateur »

 

Dans des circonstances que nous connaissons, le 21 décembre 1941 fut signé le traité entre le Siam et le Japon permettant au premier de récupérer les territoires perdus en 1909. Le 31 décembre de la même année, nous apprenons par la presse française  « le sultan de l’État de Kedah, en Malaisie, dans un discours radiodiffusé de Penang, a demandé à tous les musulmans malais de donner leur appui aux Japonais qui luttent pour le retour de l'Asie aux Asiatiques ». Celui-ci, Paduka Sri Sultan Abdul Hamid Halim Shah ibni Almarhum Sultan Ahmad Tajuddin Mukarram Shah, qui régna de 1881 à sa mort en 1943 avait connu toutes les vicissitudes de son royaume entre le Siam et l’Angleterre. Cet épisode de sa vie que l’on pourrait considérer comme « collaborationniste » est remarquablement absent de toutes ses biographies plus ou moins officielles que l’on trouve sur Internet. Le chant des sirènes nippones raisonna dans l’Indochine française, en Birmanie et  en Malaisie. S’il reçut au départ un accueil favorable, il fut rapidement anéanti par les multiples crimes et exactions dont se rendirent coupables les Nippons. La question est de savoir si, tout au moins dans les quatre provinces restituées à l’administration siamoise, la présence japonaise fut moins lourde, moins pesante et moins sanglante.

 

 

 

 

Nous manquons également du moindre élément, concernant les quatre provinces siamoises de Kelantan, Tringganu, Kedah et Perlis depuis 1941 jusqu’à leur retour dans le giron anglais. L’existence probable de collaborateurs des Japonais reste un sujet tabou. Les historiens malais ont du pain sur la planche.

 

LA PHILATÉLIE AU SECOURS DE L’HISTOIRE DE KEDAH

 

 

Cet aspect, quoique marginal, est révélateur de la situation géo-politique d’un pays à une époque donnée.

 

 

Penang, centre de tri postal

 

 

Le courrier dans la région était à l'origine traité en privé par des navires de passage; les plus anciennes marques postales connues datent d'environ 1806 et étaient utilisées par un bureau de poste situé sur l' « île du Prince de Galles » c’est-à-dire Penang.

 

 

Ultérieurement, en 1837 la réglementation interne de l’Empire des Indes accorda à la Compagnie des Indes orientales le monopole des services postaux. Tous les navires privés étaient tenus de transporter les lettres à des tarifs postaux imposés. Ultérieurement, les timbres-poste des Indes furent été utilisés à partir de 1854, les territoires de la péninsule étant considérées comme faisant partie du « cercle du Bengale », puis à partir de 1861, ils devinrent une partie du « cercle de la Birmanie ». Les affranchissements utilisés provenaient de Malacca, de Penang et de Singapour.

 

 

Timbre des Indes britanniques portant le cachet de Penqng (B 147) :

 

 

 

 

Lorsque les Etablissements des détroits devinrent colonie de la couronne en 1867, ils purent imprimés leurs propres timbres. À compter du 1er septembre 1867, les stocks de timbres indiens existants ont été surchargés avec une couronne et une nouvelle valeur en cents, les établissements ayant adopté une monnaie d’un dollar-argent de 96 cents. Ultérieurement arrivèrent les vignettes imprimées à Londres  pour les colonies portant le profil de Victoria.

 

 

 

 

Edouard VII succéda à sa mère en 1901 et apparurent les vignettes à son profit.

 

 

 

Penang resta alors centre de tri comme Singapour et Malacca.

 

 

Lettre pour les USA portant le cachet de Penang (21 avril 1900) :

 

 

 

 

Lettre pour Sumatra portant le cachet de Penang  (21 mars 1902) :

 

 

 

 

Kedah

 

Il est permis de penser qu’avant la création d’un véritable service postal au Siam en 1883, les correspondances – qui ne devaient pas être abondantes – et la correspondance officielle qui l’était peut-être plus, circulaient par voie de terre, à dos d’éléphant, ou par voie fluviale faute d’un service national organisé. La première correspondance connue en provenance de Kedah portant un timbre siamois est datée de 1887.

 

Document commémoratif de 1987, l'original du document  postal se trouve au musée phulatélique de Singapour :

 

 

 

On retrouve par ailleurs le portraire du roi Rama V estampillé de Perlis et de Battambang (au Cambodge siamois).

 

 

 

 

Après l’annexion de 1909, ce furent évidemment alors les timbres des Etablissements des détroits qui furent utilisés, les premiers  timbres spécifiques à Kédah n'apparurent qu'en 1972.

 

 

 

 

Auparavant les utilisateurs qui apposaient le timbre-poste sur l’enveloppe ne pouvaient donc pas être induits en erreur sur la personne de leur souverain !

 

 

Les philatélistes français, toujours à l’affut de la création de nouveaux pays ou de nouvelles colonies donnant lieu à l’émission de nouvelles pièces ne s’y trompèrent pas, les revues spécialisées annonçant que « le gouvernement anglais venait de se rendre acquéreur d’un territoire compris dans le royaume de Siam » ce qui donnerait évidemment lieu à de nouvelles émissions (9) !

 

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Tout fut dit par Cyrille Pierre Théodore Laplace : « L’Angleterre resta totalement et remarquablement passive devant les opérations siamoises. La terreur panique se répandit à Penang. L'alarme fut si vive à Georges-Town (capitale de l’île) qu'on arma jusqu'aux Chinois, et que toutes les richesses  de la ville, ainsi que le trésor du gouvernement, furent transportées dans le fort Cornwalis qui domine toujours la ville… L'affaire du roi de Kedah, indignement abandonné à la merci d'un ennemi puissant par des alliés qui avaient solennellement promis de le protéger, est sans doute en morale comme en politique, une mauvaise action  qui a grandement discrédité le nom britannique dans l’Indochine : mais empressons-nous d'ajouter qu'elle a été hautement blâmée par tous les Anglais établis  aux Indes, ainsi que dans les pays malais, et ceux de Singapour ont même adressé à ce sujet, à la chambre des communes, une pétition très énergique  qui, malheureusement, est restée sans effet : tant il est vrai que chez nos voisins, et cela  est une loi de la nécessité, les questions de commerce absorbent toutes les autres »  in  « Campagne de circumnavigation de la frégate l'Artémise, pendant  les années 1837, 1838, 1839 et 1840  sous le commandement de M. Laplace », tome IV. 

 

 

 

 

(2)  « KEDAH-SIAM RELATIONS, 1821-19053 » in Journal de la Siam Society, volume 5961 de 1971.

 

 

(3) Thomas John Newbold, militaire, voyageur et écrivain orientaliste dans son ouvrage de 1839  « Political and Statistical Account of the British Settlements inthe Straits of Malacca »  Vol. 2 p. 7. Puffendorf, Grotius,  juristes du XVIIe siècle et Vattel  du siècle suivant. Ils sont les pères fondateurs de ce que l’on appelait alors « le droit des gens »

 

 

 
(4) Pierre Fistié : « Les Malais en Thaïlande » . In: Revue française de science politique, n°4, 1967, pp. 749-760.

 

(5)  Voir H.G. Quaritch Wales : « Siamese State Ceremonies, Their History and function », Londres 1931.

 

 

(6) Voir notre article R 8 – « Pourquoi le Roi Chulalongkorn a refusé le projet du Canal de Kra ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-146-pourquoi-le-roi-chulalongkorn-a-refuse-le-projet-du-canal-de-kra-123981374.html

Cette obstruction est  l’une des conséquences des deux Conventions secrètes anglo siamoises des 31 mai 1896 et 6 avril 1897. Voir l’article de Thamsook Numnonda  « The Anglo-Siamese Secret Convention of 1897 » in Journal de la Siam Society, volume 53-1 de 1965.

 

 

(7) « Siam in the malay peninsula Tales of oppression » (1902) par R.D. Davies, un folliculaire anglais basé à Singapour. Ce fascicule est un recueil des articles de presse polémiques du Singapore Free Press.

 

 

(8)  Ahmad Kamal Ariffin Mohd Rus « The federated malays stat’s tacit involvment in the first world war, 1914-1918 » publié en anglais dans Jurnal sarjana jilid 24, Bilangan 1 de 2009.

 

 

(9) Voir en particulier « Le timbre-poste » du 10 octobre 1909

 

 

 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 22:19
H 38 - KEDAH, UN ROYAUME LÉGENDAIRE FONDÉ PAR UN DESCENDANT D’ALEXANDRE LE GRAND (?) AVANT DE DEVENIR TRIBUTAIRE DU SIAM -   PREMIÈRE PARTIE

 

LA LÉGENDE

 

 

Le petit sultanat de Kedah (ou Quedah) qui couvre 9.500 kilomètres carrés sur la côte nord-ouest de la fédération malaise et dont les Anglais dépossédèrent le Siam en 1909 a une histoire et une légende singulière.

 

 

Il aurait été au cœur de l’ancien royaume hindou-bouddhiste de Langkasuka, le plus ancien de la péninsule, fondé au 2e siècle de notre ère par un monarque légendaire Merong Mahawangsan Hikayat, lointain descendant d’Alexandre le grand, qui adopta la foi bouddhiste et dont les héritiers rejoignirent ultérieurement celle du prophète.

 

 

Carte provenant d'un atlas chinois médiéval

 

 

 

 

Il se serait étendu de la partie sud de la Thaïlande actuelle jusqu’à la moitié de la péninsule malaise et aurait occupé une partie de la péninsule indonésienne. Telle est du moins la légende relatée par les Annales de Kedah dont l’historicité est quelque peu douteuse (1).

 

 

 

Quittons le mythe et les légendes pour retourner à la réalité historique dans la mesure du moins oú nos compétences nous le permettent.

 

 

 

L’HISTOIRE

 

L’histoire de Kedah a fait l’objet de très solides articles du R.P. Louis Marie Valentin Riboud des Avinières assortis d’énormes références bibliographies en 1938 et 1939. Quoique nécessitant quelques mises à jour, cette série d’articles constituent encore la référence la plus sérieuse (en français) en ce qui concerne Kedah  (2). Ils nous conduisent à la période oú, par l’hommage de la fleur d’or, Bunga Mas dan perak en malais, (l’arbre aux fleurs d’or et d’argent) et en thaï tonmai thongngoen (ต้นไม้ทองเงิน), Kedah devint vassal du Siam. Survolons-là rapidement.

 

Carte du R.P. Riboud :

 

 

 

LES TEMPS PRÉHISTORIQUES.

 

 

La presqu'île fut probablement habitée à l'époque quaternaire ce que confirment des découvertes archéologiques dévoilées à partir des années 1930 et toujours en cours.

 

 

 

LE PREMIER SIÈCLE  AVANT JÉSUS-CHRIST.

 

 

Pline le Jeune parle du grand trafic des Indes de l'au-delà et de l'en-deçà du Gange, du commerce des Scythes, de la Sérique, de l'Attan (Afghanistan ?) et de la Cattacoria avec les naturels du pays, les Girgassis, nom des premiers habitants de Kedah. Aux alentours de l’année 75 Kedah fait partie du royaume Madjapit de Java.

 

 

 

LE DEUXIÈME SIÈCLE.

 

 

Claude Ptolémée, astronome grec, né à ce que l'on croit à Ptolémaïs  en Thébaïde au début  du IIe siècle après Jésus-Christ, vécut longtemps à Alexandrie ou à Canope (en Égypte). Il en signale le rôle commercial  vers 163.

 

 

Le monde de Ptolémée :

 

 

 

LES SEPTIÈME  ET HUITIÈME SIÈCLES : LES CHINOIS ET LA CONVERSION Á L’ISLAM.

 

 

Sous la dynastie chinoise des Tang, un certain Yi-Tsing ou Tchang Woming fit de 671 à 673, un premier voyage depuis la Chine pour aller dans l'Inde. Il en décrit soigneusement les étapes et note qu'il passa par Kie-Tch'a identifié avec Kedah. De là, il se rendit à Aceh (Sumatra). L’article de Paul Pelliot de 1904  est à son sujet une source fondamentale. (3)

 

 

 

 

En 637, un Arabe, le  Sheikh Abdulla arriva à Kedah et y introduisit l 'Islam. Le roi de Kedah, se soumit à la religion du Bédouin.

 

 

 

LE NEUVIÈME SIÈCLE.

 

 

Pourquoi Kedah était-il alors recherché par les navigateurs et les voyageurs ? Sa situation géographique l’explique : par sa position entre l'Inde et la Chine, la presqu'île de Malacca sépare l'Océan Indien et la Mer de Chine, et ne laisse qu'un étroit passage au Sud entre Singapour et Sumatra.

 

 

Du VIIe, VIIIe et jusqu'au XVIIle siècle, le Sultan de Johore, État malais situé au Sud de la presqu'île, était très puissant.

 

 

 

 

Il possédait une flotte montée par des pirates qui pillaient les bateaux s'aventurant dans les détroits ; c'est pourquoi les marchands chinois et arabes trouvèrent la route Cambodge  - Kedah - Aceh – Inde - Arabie. Une pointe du Cambodge se situe à la hauteur de Pattani (Singora). On allait en bateau de cette pointe à l'un des ports de la côte Est de la presqu'île malaise ; on y déchargeait les marchandises qui étaient portées à dos d'éléphants jusqu'au Port de Kedah, où on les rechargeait sur un bateau qui partait pour Aceh. Ainsi l'on évitait les pirates et l'on gagnait du temps : En sus d’être infesté de pirates, le détroit de Singapour s'ouvrait à l'Est sur une mer, l'hiver battue par les typhons.

 

 

 

LES VOYAGE DES ARABES DANS L'INDE AU NEUVIÈME SIÈCLE

 

 

Soleyman, marchand arabe, décrivit ses voyages en 851 de notre ère et Kedah comme port où se faisait échange de produits venant de la Chine et de l'Arabie.

 

 

 

LES DIXIÈME ET ONZIÈME SIÈCLES : LES INDIENS : LE ROYAUME DE ÇRIVIJAYA. 

 

 

La colonie indienne de Sumatra constitua le royaume bouddhiste de Çrivijaya connue des géographes arabes, qui soumit la péninsule malaise.

 

 

 

 

LE TREZIÈME SIÈCLE : L’ARRIVÉE DES THAÏS.

 

 

Vers 1292, les Thaïs du Ménam enlevaient à Çrivijaya la presqu'île de Malacca. C’est un de leur chef, Praya U-thong (พระเจ้าอู่ทอง), qui fonda Ayutthaya  vers 1351. Un siècle plus tard, vers 1460, ils étaient alors maîtres de la péninsule (4).

 

 

 

LE QUATORZIÈME SIÈCLE.

 

 

Odoric de Pordenone, Missionnaire franciscain né en 1286 à Civitale dans le Frioul, mort le 14 janvier 1331, visita Ceylan et la Chine vers 1300.

 

 

 

 

Dans sa relation de voyage, il mentionne « Kalah », où il aurait abordé pendant sa traversée de Ceylan en Chine (5).

 

 

 

LE QUINZIÈME SIÈCLE.

 

 

Au commencement du XVIIe siècle, le Sultan Abdalla de Malacca rédigea les généalogies malaises (« Sedjarah Malayu »)

 

 

 

 

et nous apprend que le premier roi qui régna aux environs de 1252 répondait au nom de Raja Iskander Chah. Nous ne l’aurions pas signalé s’il ne s’agissait tout simplement de la transcription d’Alexandre (Remarque : Iskander = Alexandre) Une origine que les Gouverneurs de Sumatra ont toujours reprise – en toute modestie -  . Celui-ci régnait à Singapour depuis 32 ans lorsqu’il fut vaincu par les Javanais et s'enfuit ; il se réfugia sous un arbre dont il demanda le nom et, apprenant qu’il s'appelait « Malaka » : «  Eh bien, dit-il, ce sera le nom de la ville que je veux fonder ici-même ». En 1477, sous le Sultan Mahmoud Chah, le roi de Kedah lui rendit hommage comme son suzerain. Au XVe siècle, le rajah de Malacca régnait sur les autres princes de la péninsule et donc sur Kedah.

 

 

 

LE SEIZIÈME SIÈCLE : LES PORTUGAIS,

 

 

Les Portugais prirent Malacca en 1510 et s’y établirent définitivement en décembre 1511 par Alfonso de Albuquerque qui revint le 20 mai 1513 à Lisbonne. Selon la tradition malaise, le commerce de Port-Kedah avec les Portugais commença en 1511.

 

 

 

 

Nous retrouvons Fernando Mendez Pinto : Cet aventurier portugais, né vers 1510, qui parcourut avec des corsaires les mers de la Chine et du Japon, et fut plusieurs fois pris et vendu comme esclave ; Il  accompagna Saint François Xavier au Japon, revint dans son pays en 1558 et y rédigea le récit de ses voyages qui n'ont paru qu'après sa mort, à Lisbonne en 1614 et à Madrid en 1620 et ne furent traduits en français qu’en 1828. Il visita en particulier, une partie des îles « Sambillan » (Smilan), Jonsala (Phuket) et Kedah.

 

 

 

 

 

LE SEIZIÈME SIÈCLE, LES HOLLANDAIS.

 

 

La Compagnie  néerlandaise des Indes Orientales  fut fondée au XlVe  siècle. Un Hollandais nommé Corneille Houtman étant au Portugal, fit par pure curiosité plusieurs enquêtes touchant les Indes Orientales et sur la route qu'il fallait prendre pour y aller.

 

 

 

LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

 

 

Il faut rappeler ici que ce qui faisait l'importance de Kedah.  C’est d'une part le commerce du poivre, renommé comme l’un des meilleurs au monde et l’une des épices les plus précieuses. 

 

 

C’est aussi la quasi-nécessité de faire traverser les marchandises par voie de terre par la presqu'île, soit à Mergui, soit à Tenasserim, soit à Kedah de préférence, port le plus proche ou soit de Malacca, d'Aceh, dépendant de Sumatra, et qui permettait de rejoindre facilement la côte Est, Singora (Pattani), ports situés juste en face de la pointe du Cambodge  à cause des pirates qui infestaient les détroits en face de Johore. Le Chevalier de la Roque, commandant de l'Amphitrite, écrivait le 17 septembre 1698 « Peu de temps auparavant un vaisseau semblable avait pillé un bâtiment anglais qui quittait Johore (pillé par les Malais de Manicolo (?). Le roi de Johore protège ces gaillards parce qu'ils lui paient un tribut ».

 

 

 

 

Cette période voit des affrontements sanglants entre les Bataves et les Portugais. Louis Riboud  nous les décrit en détail, justificatifs à l’appui. Nous vous les épargnons.

 

 

Le Général Sébastien Auguste Pontault de Beaulieu, ingénieur et maréchal de camp sous Louis XIV  fit un voyage en 1621 dans les Indes Orientales pour le compte de la France, pour préparer la Compagnie des Indes Françaises. Il entendit vanter Kedah et Lankawi comme deux lieux où le poivre n'était pas moins abondant qu'à Sumatra et fit la résolution de prendre cette route (6).

 

 

 

 

Le Général nous explique les raisons pour lesquelles Kedah s’était depuis quelques années  placé sous la protection du roi du Siam :

 

 

Le royaume avait été attaqué par celui d’Aceh apparemment en 1603. Situé au nord de l’île de Java, ce sultanat s’était lancé depuis le XVIe siècle à la conquête de la péninsule malaise avec son apogée sous le règne du sultan Iskander Muda (qui régna de 1607 à 1636). 

 

 

 

 

Sans doute avait-il hérité des qualités guerrières de son ancêtre Alexandre le grand ? Le pays fut ravagé, le Roi même avec ses enfants et toute sa richesse fut emmené à Aceh. Faiblement peuplé, probablement pas plus de vingt-mille, Kedah n’avait pas la possibilité de résister à son puissant voisin et n’avait aucun secours à attendre des sultanats de la péninsule. La protection du puissant voisin du nord s’imposait.

 

 

Les descriptions ultérieures des voyageurs et observateurs font toutes références à cette allégeance. Ainsi dans les « Voyages » de Jean Struys datés de 1650 (7), 

 

 

 

 

ou le récit de son voyage aux Indes Orientales  entre 1658 et 1665.  Gautier Shouten écrit « plus au Nord par les 6°1/2, est le royaume de Queda, qui aussi bien que celui de Perach a été autrefois florissant par le commerce. Mais les guerres qu'il eut à soutenir contre les Rois d'Achin lui ont été préjudiciables et enfin il a été conquis par ce Prince » (8).

 

 

 

 

Nous avons donc une certitude : en 1685 le royaume de Kedah était définitivement tributaire de Siam qui lui devait sa protection contre Aceh depuis quelques dizaines d’années mais sans que nous puissions déterminer la date exacte du début de ce protectorat.

 

 

Carte française datée de 1650 :

 

 

 

 

En 1685, le  Chevalier de Chaumont cite Kedah parmi les royaumes tributaires (9) comme l'Abbé de Choisy (10) et Simon de la Loubère en 1700 (11).

 

 

 

 

 

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

 

 

Carte datée de 1750 :

 

 

 

 

Nous retrouvons la même constatation dans une correspondance de 1709 du Père Taillandier, Jésuite, au Père Willard à Pondichéry : « Le Roi est tributaire du Roi de Siam »  (12)

 

 

Après la brève période de soumission du Siam aux Birmans, le roi Taksin rétablit sa grandeur et confirma son installation au nord de la péninsule de Malacca.

 

 

 

L’ÉPISODE DE 1786 ET LA VENTE DE L’ÎLE DE PENANG

 

 

Carte anglaise de 1763 :

 

 

 

 

Cet épisode se situe à une époque difficile pour le Siam. En 1785 et 1786, les Birmans ont repris les hostilités. Alors que la guerre était en cours, Kedah avait arrêté la livraison de la fleur d’or. Mais le Siam retrouva rapidement sa puissance et exigea le payement du tribut.  Abdullah Mukarram Shah, le sultan se sentit-il menacé face aux exigences du Siam. ? Voulut-il préserver la souveraineté de Kedah et le bien-être de son peuple comme le dit l’histoire angélique locale ? Souhait-il se placer sous la protection anglaise ? Jouait-il double jeu entre les Birmans et les Siamois ? Etait-il tout simplement désargenté ? Ces deux dernières hypothèses sont les plus probables.

 

 

Toujours est-il qu’en 1786, le Sultan loue à un certain Capitaine Francis Light au nom de la « East India Company » l'île de Penang (ปูเลาปีนัง) pour la somme de 10.000 dollars pour huit ans.

 

 

 

 

Qui était-il ? Ayant quitté la marine anglaise en 1765, il partit chercher fortune dans l'Inde. En 1771, il était  agent à Kedah de la Maison Jourdan Sullivan et de Souza de Madras. Il aurait épousé une fille du Sultan de Kedah ce qui lui permit de traiter avec lui pour obtenir Penang aux fins d’y établir un magasin. Le traité fut signé le 11 juillet 1786 et la prise de possession devint effective le 11 août. Il réussit à attirer quelques européens commerçants à Kedah y compris de nombreux catholiques. Le roi Rama Ier qui n’avait pas été convié au traité ne s’en formalisa pas. Il avait probablement des soucis plus pressants que ses royaumes tributaires du sud et surtout, ce territoire ne présentait alors pas le moindre intérêt. L’île dont la superficie n’est que de 293 kilomètres carrés, était alors vierge et, sinon inhabitée, peuplée de tribus aborigènes et recouverte la jungle. On rapporte que lorsqu’il voulut défricher Penang, Light qui avait fait venir de la main-d’œuvre malaise sur l’île, pour la stimuler chargea un canon avec des pièces de monnaie et tira. Les indigènes se précipitèrent et nettoyèrent la place ! L’authenticité de l’anecdote reste douteuse.

 

 

Statue de Light à Georgetown, capitale de l'île :

 

 

 

 

Qui était Light ? Un vertueux serviteur de la couronne ayant pressenti l’importance stratégique sinon économique que prendrait l’île beaucoup plus tard ? Il semble qu’il faille le ranger tout simplement au rang de ces aventuriers cupides qui cherchaient à se tailler un royaume comme James Brook qui devint rajah de Sarawak quelques années plus tard ?

 

 

 

 

Il obtint en tous cas de son beau-père (?) en 1791 une modification du traité, la redevance étant abaissée à 6.000 dollars mais l’île concédée à perpétuité : Le bail de 8 ans devint donc concession perpétuelle. Light eut la malchance de mourir prématurément le 21 octobre 1794 emporté par la fièvre sans avoir eu le temps de faire fortune et encore moins de ceindre une couronne. Il mourut pauvre et repose dans une modeste tombe en briques dans le cimetière protestant de la capitale.

 

 

 

 

Combien de temps fut payée la rente de 6.000 dollars ? Elle l’était encore en tout cas en 1865 (13) mais semble avoir cessé en 1891.

 

 

Cet accord fut en réalité un marché de dupes. Le sultan Abdullah avait laissé Light occuper Penang, en dehors du versement de la redevance, à condition que l’East India Company  lui fournisse une assistance militaire en cas de besoin lorsque Kedah serait attaqué par des ennemis. Lorsqu’en 1786 le Siam conquit ou reconquit Pattani et menaça Kedah, le sultan demanda l'assistance militaire de l’East India Company  ce que celle-ci refusa au prétexte que le sultan avait contracté avec Light et non avec elle. Lorsque le sultan, après avoir expulsé Light de Penang envisagea une opération militaire pour reprendre l’île, Light demanda l'aide de l'armée britannique pour attaquer le fief du sultan Abdullah à Seberang Perai : Cette partie côtière du sultanat face à Penang était connue sous le nom anglais de Wellesley.

 

 

 

 

Le sultan Abdullah perdit la partie et le traité de paix du 1er mai 1791 fit tomber l’île directement dans l’escarcelle de l’East India Company donc de la couronne britannique et entraîna l’annulation du payement de la redevance : Light ne devint pas Rajah et Abdullah comme nous allons le voir, se retrouva le dindon de la farce.

 

 

Á peine d’ailleurs les Anglais eurent-ils fait celte acquisition qu'ils en comprirent toute l'importance non seulement économique alors que ce furent probablement des motifs essentiellement mercantiles qui animaient Light. Par sa position, leur nouvel établissement commandait les détroits; il possédait un bon port, pouvant servir de point de station aux escadres chargées de garder ce passage important, et devenir, moyennant la franchise de tous droits accordés au commerce indigène, un riche entrepôt de marchandises, où les caboteurs de tous les pays malais afflueraient inévitablement. Quelques temps plus tard, en 1800, Sir George Leith, premier lieutenant-gouverneur de l'île du Prince de Galles ainsi que les Anglais baptisèrent Penang, obtint du Sultan Abdullah  comme nous venons de le voir une bande minuscule de terre côtière à Seberang Perai de 189,3 km2 et le renomma Province Wellesley. C’était tout simplement sur ce petit territoire que se situaient de riches mines d’étain, or ce métal ne présente aucun intérêt pour les Siamois qui ne pratiquent aucune technologie l’utilisant. Divers accords frontaliers intervinrent alors non pas avec le Sultan mais directement avec le Siam (1831 – 1858 et 1874) qui se conduisit incontestablement en suzerain.

 

 

 

 

 

…  / … À suivre

 

NOTES

 

 

(1) Les Annales de Kedah sont une œuvre écrite à la fin du 18e siècle ou au 19e siècle qui conte l’histoire du royaume jusqu’à son entrée dans l’Islam et qui serait très populaire encore. Elles ont été traduites en anglais en 1908. La localisation de ce royaume fait l’objet de doctes querelles érudites. Des découvertes archéologiques récentes en situent le centre au sud de Pattani ainsi que le pense Michel Jacq-Hergoualc'h (voir l’article cosigné de Pakpadee Yukongdi, Pornthip Puntukowit et Thiva Supajanya « Une cité-état de la Péninsule malaise : le Langkasuka » in : Arts asiatiques, tome 50, 1995. pp. 47-68).  Des érudits malais pensent le contraire et le situe aux environs de Kedah.

 

 

 

Un très beau film thaï d’aventure qui est à l’histoire ce que Douanier Rousseau est à la peinture, intitulé Queens of Langkasuka  (ปืนใหญ่จอมสลัด) a été reçu avec intérêt au festival de Cannes en 2008

 

 

 

(2) Louis Marie Valentin Riboud des Avinières qui se contente de signer Louis Riboud  a été admis aux Missions étrangères en 1911 et, après la guerre, ordonnée prêtre le 12 mars 1921. Il partit pour la Malaisie le 26 septembre 1921. Il occupa divers postes dans le Kedah, de 1926 à 1935 et en 1936 fut chargé de la paroisse indienne de Penang. Il devait y passer le reste de sa vie missionnaire jusqu’à son décès qui survint le 23 septembre 1960. Il y est inhumé dans le cimetière catholique de la capitale ou ce qu’il en reste. Ses articles encyclopédiques occupent dix-sept livraisons du Bulletin de la société des Missions étrangères de Paris en 1938 et 1939.

 

 

 

 

(3) Paul Pelliot : « Deux itinéraires de Chine en Inde à la fin du VIIIe siècle » in : Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, IV 1904, p. 279.

 

 

(4) Georges Cœdès : « Le royaume de Çrīvijaya » In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 18, 1918. pp. 1-36;

 

 

(5) Henri Cordier « Les Voyages en Asie au XIVe siècle, du bienheureux frère Odoric de Pordenone, religieux de Saint-François »  Paris, Ernest Leroux, 1891 : introduction, notes, traduction, édition de la version en ancien français de Jean le Long d'Ypres, circa 1350.

 

 

(6)  « Histoire Générale des voyages », tome XXXIV. 

 

 

 

 

(7) Tome I de l’édition de  1650. Sur Jean Struys, voir notre article A 263 « JEAN STRUYS (JAN JANSZOON STRUYS), AVENTURIER HOLLANDAIS AU SIAM EN 1650 ET TÉMOIN DES MASSACRES DE LA MÊME ANNÉE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-263-jean-struys-jan-janszoon-struys-aventurier-hollandais-au-siam-en-1650-et-temoin-des-massacres-de-la-meme-annee.html

 

 

(8) « Voyage de Gautier Schouten aux Indes orientales, commencé  l’an 1958 et fini l’an 1665 », à Rouen, 1725.

 

 

 

 

(9)  « Relation de l'Ambassade de Mr le  Chevalier de Chaumont à la Cour du Roi de Siam » de 1685.

 

 

(10)  « Journal du voyage de Siam » de 1688.

 

 

(11) « Description du Royaume de Siam » de 1700.

 

 

(12) « Choix des lettres édifiantes écrites des missions étrangères » ; tome VIII, Mission de l’Inde, 1855

 

 

 

 

(13) H. Blerzy « Les Colonies anglaises de la Malaisie » in Revue des Deux Mondestome 66, 1866 p. 643 s.

 

 

 

 

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26 juin 2019 3 26 /06 /juin /2019 22:03

 

 

Nous devons à Chris Baker sinon la découverte du moins l’étude et surtout la traduction d’un document resté à ce jour relativement confidentiel. (1)


 

 

 

Il est intitulé Athibaiphaenthi Phranakhonsiayutthaya (อธิบายแผนที่พระนครศรีอยุธยา) que l’on peut traduire par explications sur la carte de la ville sainte d’Ayutthaya. Document intéressant s’il en est puisque, si nous bénéficions de nombreuses descriptions de la ville au temps du roi Narai, les sources ultérieures du temps de ses successeurs jusqu’à la chute de 1767 nous manquent.

 

 

Ce document, nous apprend Chris Baker, a été trouvé au début du XXe siècle et date probablement de la fin du XVIIIe siècle. Il contient une description détaillée d'Ayutthaya avant la chute en 1767, en particulier sa vie économique. Il nous montre qu’au cours de ce siècle Ayutthaya était une ville industrieuse et commerciale, avec une population probablement en augmentation constante. Au cours de ce siècle, Ayutthaya devint l'un des principaux ports maritimes d'Asie dont l’emplacement était stratégique, entre le commerce de l'océan Indien à l'ouest et celui de la mer de Chine méridionale à l'est. Les visiteurs européens de la ville furent impressionnés par la densité des rues et des canaux de l'île, par les peuplements riverains débordant au fil de l'eau et par ceux des camps de ses  proverbiales «  quarante nations » situés sur les rives opposées des cours d’eau. Mais si les visiteurs se sont attachés au pittoresque, au nombre invraisemblable des monastères et des lieux de culte et en partie sur l’’occupation des voies navigables, nous savons peu de choses sur l’intense activité économique, commerciale et artisanale pour ne pas dire industrielle de la ville. Ce document aurait établi à partir des souvenirs des habitants qui ont survécu au sac de 1767 et contient une carte dépliante de la ville avec l'emplacement des marchés et des ateliers artisanaux.

 

 

 

 

D’OÙ VIENT CE TEXTE ?

 

 

En 1925, une description détaillée de la ville d’Ayutthaya est découverte parmi les manuscrits légués à la bibliothèque de Wachirayan par le prince Naret Worarit (กรมพระนเรศรวรฤทธิ์), dix-septième fils du roi Mongkut, qui eut une brillante carrière administrative, en particulier comme ambassadeur à Londres et à Washington.

 

 

 

 

Ce texte comprend deux parties, la première est une version de Phlengphayakon krungsiayutthaya (เพลงยาวพยากรณ์กรุงศรีอยุธยา), prophéties de la ville sainte d'Ayutthaya, un poème prophétique souvent attribué au roi Narai (2).

 

 

 

Il fut imprimé en 1926 et en 1929 sous le titre Athibaiphaenthi photophosphorylation avec une préface du prince Damrong Rajanubhab (กรมพระยาดำรงราชานุภาพ)

 

 

 

 

contenant de nombreuses annotations du prince Boranaratchanhanin qui était depuis 1898 gouverneur d'Ayutthaya et fut à l’origine des premières recherches archéologiques et historiques sur l'ancienne capitale. Cette édition a été réimprimée à plusieurs reprises, notamment comme volume 63 des Prachum phongsawadan (ประชุมพงศาวดาร -Réunion des Chroniques) dont il constitue la seconde partie, plusieurs fois réédités.

 

 

 

 

En 1937, une autre version du manuscrit plus complète a été retrouvée dans l’ancien palais de Bangkok et  imprimée en 1939 sous le titre Phumisathan krungsiayutthaya (ภูมิสถานกรุงศรีอยุธยา géographie d’Ayutthaya) ainsi que d’autres versions soigneusement analysées par Chris Baker.

 

 

 

 

Selon la préface du prince Damrong, l’auteur est né à l'époque où Ayutthaya était capitale et a été écrit à l’époque de Bangkok. La carte d’origine a été ultérieurement mise à jour.

 

 

La seconde partie est une longue description de la ville, murailles, fortifications, portes, routes, ponts, postes de contrôle, postes de douane, temples et palais, marchés, zones de travail.

 

 

 

 

Ce sont ces deux derniers postes caractéristiques de l’économie de la ville, qui nous intéressent (3), après avoir abordé la question de la population dans la première partie de cet article (4).

 

 

Les documents étudiés par Chris Baker donnent la liste des marchés, des zones commerciales de la ville et ses faubourgs, marchés des produits frais, des produits importés intra et extra muros ainsi que des zones artisanales.

 

 

Chris Baker relève – par rapport aux plans du siècle précédent – une extension des voies navigables caractérisée par le creusement d’un réseau de canaux au sud-ouest de la ville, probablement des opérations de drainage, qui n’apparaissent pas sur les cartes européennes du XVIIe siècle sinon sur la carte de Kaempfer, où ils sont beaucoup moins étendus.

Il relève encore une certaine augmentation de la population sur l'eau, bateaux, radeaux ou barges, résidences d’habitation et (ou) magasins jalonnant les deux rives des rivières sur plusieurs rangées, déjà signalées par Kaempfer mais qui n’insiste pas sur leur densité et qui seraient – avons-nous dit (4) – probablement 20.000 . Nous savons que Chaumont, Choisy, Gervaise, Tachard, La Loubère,  souvent dans le lyrisme, ne parlent pas de cette vie sur l’eau. La difficulté à trouver des terres sur la terre ferme expliquent très certainement cette extension aquatique. Ne revenons pas sur nos extrapolations qui valent ce qu’elles valent sur la possibilité d’une population se situant entre 500.000 et 1 million d’habitants (4).

 

 

 

 

LES CAMPS ÉTRANGERS

 

 

Nous allons évidemment retrouver les camps étrangers comme au siècle précédent. Les cartes du XVIIe siècle, en particulier celle de Courtaulin (5) montrent de nombreuses colonies de non-siamois (Européens, Japonais, Chinois, Malais, cochinchinois) À l'exception d'un quartier chinois dans le sud-est de l'île, itous sont situés au dehors. Les Européens ne sont mentionnés que comme commerçants saisonniers, tandis que les Japonais apparaissent dans leur ancienne colonie située au sud de la ville. C’est évidemment,  avec sa périphérie   une ville cosmopolite. Apparaissent aussi des Laos, installés de longue date sur la rive opposée au nord-ouest, comme vendeurs d'oiseaux vivants. Des Môns sur les bateaux apportent  des noix de coco, du sel, du bois de mangrove (utilisé à la fois pour la confection du charbon de bois et la construction) et sont  aussi fondeurs de laiton ou d'autres métaux. Ils tiennent également un marché de produits frais. Les Cham (venus du Cambodge ou du Vietnam) tissent des nattes réputées pour leur qualité, et des vêtements et tiennent négoce dans la zone portuaire. Les Vietnamiens ont un village de yuan thale, (ญวนทะเล) vietnamiens de la mer peut-être parce qu’ils sont arrivés par la mer ? Plusieurs colonies de Khaek » (แขก)  sont mentionnées. Ce mot dont le sens premier et significatif est invité  désigne aujourd’hui les étrangers non occidentaux (farangs) venant alors probablement de Java ou d'autres parties de l'archipel et peut-être de Perse ou d’Arabie. On trouve encore  un autre grand village de Khaek, probablement des Indiens vendant des bracelets et autres colifichets. Il existe également un village de Khaek de Pattani, probablement des mahométans, tissant la soie et le coton,  un autre quartier de Khaek de Java et de Malaisie, fabricant des embarcations,  vendant du bétel, du rotin, de l’attap

 

 

 

 

et d’autres feuilles de chaume. Une autre colonie de Khaek non identifiés installée sous les remparts de la ville fabrique des cordes pour les bateaux d'ancre et d'autres objets en coque de noix de coco. D’autres Khaek non identifiés sont commerçants autour du port et d’autres vieux Khaek principaaux sont marchands d’oiseaux. Au nord de la ville, des Indiens fabriquent des bâtons d'encens et des produits cosmétiques parfumés. Nous trouvons encore les chao thale (ชาวทะเล), les habitants de la mer, probablement ces Moken que nous avons rencontrés (6) et qui naturellement vendent les produits de la mer.

 

 

 

La colonie la plus importante est celle des Chinois dont la présence était déjà signalée par Tachard, vendant les produits de leur pays ou en provenance du Japon. Ils ont déjà la maîtrise du commerce ! Au début du XVIIIe siècle, un Chinois occupait le poste de Phra Khlang (พระคลัง) chargé de surveiller le fonctionnement du négoce. C’est un titre attribué à Phaulkon dont les français firent le barcalon.

 

 

 

 

Les Chinois fomentèrent sans succès une révolte de palais en 1730. Au début de l’attaque birmane en 1765, c’est un Chinois ayant rang officiel de un Chinois du rang officiel de Luang (หลวง) qui conduisit une troupe de trois mille Chinois dans une sortie qui s’avéra un échec (7).  Un premier marché chinois s’étendait sur un demi-kilomètre dans une rue appelée la rue chinoise bordée de magasins construits en briques, vendant tout et le contraire de tout, des produits de Chine, de la nourriture et des fruits. Un deuxième établissement chinois important se trouvait dans un village purement chinois où se vendaient surtout des produits chinois dans des boutiques en briques. C’était également le quartier des lieux que la morale réprouve. En d’autres endroits, nous trouvons encore des Chinois affairés à toutes sortes d’occupations, distilleries d’alcool, élevage de porcs, fabriques de nouilles de riz, forges, teintureries à l’indigo, poteries, fabrique de meubles en rotin. Ils ont même leur marché aux puces et au moins trois sanctuaires.

 

 

 

L’ÉCONOMIE DE L’ARRIÈRE-PAYS.

 

 

La ville tire cette immense variété de produits de l'arrière-pays, notamment les denrées alimentaires, les matériaux de construction, les tissus et les métaux, ainsi que le bois des forêts destiné essentiellement à l’exportation.

 

 

Les produits alimentaires viennent pour la plupart de la région. Le riz vient par bateaux le long des voies navigables dans un périmètre de 60 kilomètres au maximum de la ville, au nord et à l’ouest. Le poisson et les autres fruits de mer, à la fois frais et secs, sont importés de Phetchaburi et de la côte ouest par les habitants de la mer  qui n’ont pas de camp spécifique. Ce sont les Môns qui importent les noix de coco et le sel probablement aussi de Phetchaburi et des salines de la côte

 

 

 

 

et d’autres zones côtières de la péninsule supérieure car ils apportent également un type de bois de mangrove qui pousse bien dans cette région. Les Chinois, les Khaek et les Cham apportent le sucre en provenance du sud, probablement de la côte supérieure du golf de Siam où les palmiers à sucre sont fréquents.

 

 

 

 

Les matériaux de construction proviennent en partie des mêmes régions. Les marchands de produits alimentaires de la côte du Golfe apportent également du bois, du rotin et des feuilles utilisées pour le chaume mais d'autres proviennent de régions plus éloignées. Les marchands qualifiés de Khaek de Java et Malaisie  apportent une forme particulièrement pliable de rotin, de cadjan  et de feuilles d'attap pour les couvertures de chaume, ainsi qu’une variété de bétel particulièrement appréciée provenant des « îles aux noix de bétel », probablement celles de l’archipel de Salomon valant la peine d'être transportée sur une telle distance. Tissus, produits forestiers, métaux et autres produits spécialisés viennent aussi de loin, amenés par deux groupes de commerçants saisonniers.

 

 

 

 

Les premiers arrivent par bateau sur les affluents du réseau de la Chaophraya. Les villes d'origine sont Phitsanulok, Phetchabun, Sawankhalok, Tak, Rahaeng toutes situées au nord de la plaine de Chaophraya, à proximité des collines. Les bateaux apportent principalement  les produits forestiers, la laque, la cire d’abeille, le benjoin, le bois, le rotin, le tabac, le cuir et l’huile. Phetchabun sert de point de concentration pour le fer et les autres métaux des mines de la chaîne de Dongphayafai (ดงพญาไฟ). Ces commerçants arrivent en haute saison (septembre à octobre) et opèrent à partir des mouillages autour de l'arc sud de la ville.

 

 

 

 

La deuxième série de commerçants saisonniers arrivent de l’Est en charrette, le troisième ou le quatrième mois, de février à mars Ils quittent leur région d’origine après les pluies et mettent quelques mois à atteindre la ville. Ce commerce est si bien établi qu’ils ont procédé à la construction d’un établissement permanent qui se situait à l’est de la ville. Les marchands venus en chariots de Khorat apportent de nombreuses sortes de textiles et  de tissus, divers produits dérivés du cerf et des produits forestiers. Khorat constituait probablement le point de transit pour les marchandises provenant de l’Isan. Les marchands venus également de Battambang apportent également des vêtements en tissu et des produits forestiers, mais aussi de l’étain et des pierres précieuses provenant probablement de la région de Pailin.

 

 

 

 

Battambang sert de point de transit pour les marchandises venant de plus loin, car les produits transportés incluent  la soie du Vietnam.

 

 

Les transports maritimes de longue distance arrivent également de façon saisonnière en fonction des moussons. Ce sont des navigateurs chinois, des farangs et des Khaek venant de Java et des îles de l'archipel et de l'Inde occidentale (Gujarat, Surat et la côte des Malabar). Parmi les Farangs nous trouvons des Français, des Néerlandais, des Espagnols et des Anglais, mais aussi de certaines colonies, probablement des Philippines, de Timor et de Ceylan.

 

 

Nous savons qu’ils ne vendent pas directement leurs marchandises mais louent ou achètent des magasins à l’intérieur des remparts. La seule précision que nous ayons est que les jonques chinoises apportent des vêtements et de petits articles ménagers tels que des carreaux, des pots, des bols, des ustensiles en laiton et des outils en métal.

 

 

 

LES PRODUCTIONS DE LA VILLE.

 

 

La ville produit une grande variété de produits finis,, avec  une quarantaine de colonies de peuplement artisanales situées à sa périphérie. Il y a également une dizaine de zones de production à l’intérieur décrites comme des rongs (โรง), probablement de petits ateliers.

 

 

La plus grande densité de ces colonies artisanales semble se situer au nord, les  quartiers étant spécialisés dans une activité particulière bien que l’on puisse trouver des forgerons, des scieries et des fabricants de nouilles dans divers quartiers tout comme des fabricants d’articles ménagers, des potiers, des fabricants de produits aromatiques ou cosmétiques disséminés.

 

 

La catégorie la plus importante au sein de ces activités est celle de la transformation des produits alimentaires : Moulins à riz, pressoirs d’huile à partir de diverses graines, brassage de la bière et distillation de l’alcool, fabriques des nouilles et de bonbons, spécialité chinoise. Une autre catégorie également importante est celle liée à la construction des maisons : poteaux en bois; poutres et solives, panneaux muraux en bois, en bambou tissé ou feuilles tissées, tuiles et clous.

 

 

 

 

De nombreux autres établissements fabriquent des articles ménagers pour le quotidien, meubles en rotin ou en bois, plateaux, tables, couteaux, haches et autres outils de métal,  pots et bocaux en terre cuite, bols et récipients en métal et en laiton. Plusieurs autres articles sont répertoriés comme vendus dans les marchés de la ville dont on ne sait s’ils sont de fabrication locale ou importés : matelas, articles de literie, berceaux, nattes tissées, vannerie, cireuses à dents, silex et lampes pour l'éclairage.

 

 

Des camps plus modestes fabriquent des jouets pour amuser les enfants, poissons et insectes fabriqués à partir de papier et de fibres, à suspendre au berceau du nourrisson, marionnettes et images en terre cuite de chevaux et d'éléphants.

 

 

Les tissus proviennent de diverses sources, notamment de Gujarat, de Surat, de Chine, du Japon, de Khorat, du Cambodge et du Vietnam en l’absence probable de production locale. Les Khaek de Pattani sont spécialisés dans le tissage d’étoffes à motifs floraux, les Chinois dans la teinture à l’indigo et éventuellement au tissage de la soie. En dehors du tissage proprement dit, deux localités sont spécialisées dans la vente du matériel nécessaire au métier à tisser, rouets, lisses, navettes et accessoirement des bobines de fil.

 

 

D’autres articles sont disponibles sur les marchés de la ville sans que l’origine locale ou extérieure en soit précisée, comme les bijoux et produits cosmétiques.

 

 

Divers autres articles d’ornements personnels sont vendus sur les marchés urbains, mais rien n’indique qu’ils soient fabriqués sur place ou ailleurs. Ils comprennent les bijoux, bracelets, gaines, ceintures et cosmétiques.

 

 

Les activités aquatiques et halieutiques sont évidemment présentes : un village s’est spécialisé dans la fabrique des filets, équipements pour la pèche et plombs de lestage. Les chantiers navals sont nombreux, tant pour la construction des embarcations et barges royales que pour celles des embarcations qui constituent le seul moyen de transport, coupe des bois de construction et produits de calfatage à base d’huiles, cordes et poteries pour le stockage des poissons.

 

 

Plusieurs camps produisent des articles liés à la religion et aux rituels : bâtons d’encens, cierges, cercueils, images de Bouddha, ateliers de laminage des feuilles de métaux précieux à apposer sur les images que l’on relâche pour gagner des mérites lors des cérémonies religieuses, feux d’artifice pour les cérémonies religieuses.

 

 

Un atelier fabrique même des howdahs (nacelles) d'éléphants.

 

 

 

 

Tout le matériel  nécessaire pour l’écriture, feuilles de latanier en accordéon et poudre d'argile blanche utilisée pour l’écrire est vendu dans la ville.

 

 

Un quartier est également spécialisé dans la vente des instruments de musique mais l’on ne sait pas s’ils sont de fabrication locale.

 

 

 

 

Tout ceci répond à plusieurs besoins :

 

 

-  La ville est portuaire donc il faut y trouver tout le matériel nécessaire en ce qui concerne la marine au sens large.

-  La ville est une capitale administrative, il faut donc y trouver tout le matériel nécessaire pour les écritures.

- La ville est une capitale religieuse, il fait donc y trouver tous les équipements nécessaires à  tous les rituels.

- La ville enfin et surtout comporte une importante population qu’il faut nourrir, habiller, abreuver et à laquelle il faut procurer tous les équipements domestiques.

 

 

 

 

Cette description un peu éclectique, appelle quelques observations :

 

 

1) Bien que nous ignorions totalement quel était le fonctionnement de ces ateliers et la part des Siamois qui y étaient occupés, elle semble démentir au moins partiellement les observations des visiteurs du siècle précédent suggérant une société où une grande partie de la main-d'œuvre était déviée vers le travail gouvernemental et les services personnels au profit de la noblesse, un despotisme oriental étouffant l’entreprise personnelle. Pour La Loubère « il n'y a personne dans ce pays qui  ose se distinguer dans n’importe quel art, de peur d’être obligé de travailler gratuitement toute sa vie pour le service de ce prince ». Cependant, ces visiteurs remarquaient aussi parfois le dynamisme des marchés. La Loubère lui-même constate qu’au Siam les occupations les plus fréquentes pour les habitants sont la pêche pour le peuple et le petit négoce pour les autres.

 

 

 

 

Pour Gervaise « Les natifs ne sont pas très industrieux par nature » mais il loue ensuite la qualité de leur travail dans les constructions, les arts décoratifs,  le travail des textiles et la médecine ( !).

 

 

2) L’inflation de courte durée des écrits européens sur le Siam dans les années 1680 a eu tendance à éradiquer l’histoire des huit dernières décennies de la vie de la ville (8).

 

 

3) Cette description d'Ayutthaya nous montre une ville qui est un centre de fabrication et de commerce, développée en taille et en activité au cours de cette période, en particulier par l’apport des Chinois important et travaillant de nouveaux produits.

 

 

4) Le nombre des marchés et la variété des produits allant des jouets pour enfants aux pierres à feu (silex) en passant par les palanquins à éléphants laissent à penser qu’une partie de la population participaient à une véritable économie de marché alimentée en partie par les importations. N’oublions pas que la Chao Praya est navigable jusqu’à la capitale et accessible, nous dit Kaempfer, jusqu’aux navires de 400 tonneaux, les caravelles qui ont fait le tour du monde n’en jaugeaient que 200. Les jonques chinoises en font entre 100 et 200.

 

 

5) Nous retrouvons mais non de façon systématique la tendance à regrouper la même activité dans le même quartier, ce que nous trouvons encore aujourd’hui de façon significative dans le quartier chinois de Bangkok.

 

 

6) Nous constatons enfin que les étrangers ont tendance à se regrouper par origines ethniques, un phénomène de ghettoïsation que nous retrouvons de façon systématique de nos jours.

 

 

C’est un sujet que nous avons abordé en d’autres temps de façon moins énumérative et plus synthétique ce qui n’est évidemment pas l’intention de l’auteur de ce récit siamois dont nous ignorions alors l’existence (9). Ce sont deux visions différentes.

 

NOTES

 

 

(1)  Chris Baker « Before Ayutthaya Fell: Economic Life in an Industrious Society  - Markets and Production in the City of Ayutthaya before 1767 : Translation and Analysis of Part of the Description of Ayutthaya » in Journal de la Siam society volume 99 de 2011.

 

 

(2) Ce texte, même traduit en anglais, est d’un accès difficile et plus encore. Voir Richard Cushman, traducteur et David K. Wyatt, éditeur « Translating Thai poetry: Cushman, and King Narai’s Long Song Prophecy for Ayutthaya » in Journal de la Siam Society, vol. 89, pp. 1–11 de 2001.

 

 

(3) Cette description est beaucoup plus longue et très différente dans ses détails de celle d’autres documents dont l’origine et les auteurs sont controversés,  analysés par Chris Baker dans un autre article suivant de la même revue : « Before Ayutthaya Fell : Economic Life in an Industrious Society - Note on the Testimonies and the Description of Ayutthaya » :

 

Khamhaikan chao krungkao (คำให้การชาวกรุงเก่า Témoignages des habitants de la ville capitale)

 

Khamhaikan khunluang ha wat (คำให้การขุนหลวงหาวัด Témoignage du Roi qui est entré au temple)

 

Khamhaikan khunluang wat pradusongtham (คำให้การขุนหลวงวัดประดู่ทรงธรรม Témoignage du roi du wat pradusongtham).

 

 

 

 

(4) Voir notre article « AYUTTHAYA AVANT LA CHUTE DE 1767, LA POPULATION ET SES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES  - PREMIÈRE PARTIE ».

 

 

(5) Jean de Courtaulin de Maguelonne  était un prêtre des Missions étrangères de Paris qui a séjourné au Siam de 1670 à 1672. Nous lui devons cette carte intitulée « Siam ou Iudia Capitalle (sic) du Royaume de Siam. Dessinée sur le lieu par M. Courtaulin, missionnaire apostolique de la Chine ». Source : archives des Missions étrangères de Paris :

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-biographiques/courtaulin-de-maguelonne

 

(6) Voir nos deux articles :

INSOLITE 16 - LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/02/insolite-16-les-peuples-de-la-mer-de-la-c-te-ouest-de-la-thailande-mythes-et-realites.html

INSOLITE 17 - LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/02/insolite-17.les-peuples-de-la-mer-de-la-c-te-ouest-de-la-thailande-mythes-et-realites.html

 

 

(7) Voir notre article H 35  -  QUI A DÉTRUIT AYUTTHAYA  EN 1767 ? … LES BIRMANS  MAIS PAS QU'EUX ?…. Les Chroniques royales traduites par Cushman (page 517) nous rappellent qu’en 1766 pendant le siège d’Ayutthaya, une troupe armée de Chinois envoyée contre les Birmans avait été surprise en train de piller aux alentours de la sainte empreinte de Bouddha à Saraburi. Ils y avaient enlevé des tapis d’argent et l’or qui recouvrait la flèche des toitures.

 

 

(8) Nous n’en voulons qu’un exemple : la monumentale « Histoire Universelle depuis le commencement du monde jusqu’à présent » publiée en 1783 sous la direction de Psalmanazar mais qui est un ouvrage collectif (il comprend 126 volumes) consacre 400 pages de son volume 52 au Siam.

 

C’est un monumental ouvrage de compilation d’à peu près tous les auteurs européens qui ont écrit sur le Siam. Aucun du XVIIIe n’est cité et l’auteur prend la précaution de rajouter souvent que la situation a pu évoluer alors qu’il poursuit l’historique jusqu’après le sac de 1767.

 

 

 

 

(9)  Voir notre article: 87 « Le commerce du royaume de Siam au temps du roi Naraï (1656-1688) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-le-commerce-du-royaume-de-siam-au-temps-du-roi-narai-1656-1688-118237885.html

 

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24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 22:22
Représentation fantaisiste d'Ayuthaya au début du règne de Narai (1656) par Johannes Vingboons, peintre de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, Le tableau est au Riijk museum d'Amsterdam

Représentation fantaisiste d'Ayuthaya au début du règne de Narai (1656) par Johannes Vingboons, peintre de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, Le tableau est au Riijk museum d'Amsterdam

Nous avons longuement parlé d’Ayutthaya, l’ancienne capitale du Siam, avant sa destruction en 1767 unanimement attribuée aux Birmans (1). Notre propos est maintenant de nous intéresser à des sujets qui ne sont pas souvent abordés : Ayutthaya était l’un des ports principaux du pays et le centre d’une activité économique intense. Quelle était sa population et quelles étaient ces activités ?

Ses beautés et ses richesses ont suscité l’admiration des visiteurs français de l’ambassade de Louis XIV. Ne citons que l’abbé de Choisy : le 7 octobre 1685  « Notre chaloupe alla hier au soir à terre faire de l’eau. Elle a ramené M. Veret qui revient de Siam. Il dit que c’est une ville plus grande que Paris, les maisons fort vilaines, les pagodes ou temples des dieux fort magnifiques, la rivière admirable, un peuple infini, un nombre de bateaux qu’on n’oserait dire. Nous verrons bientôt, s’il plaît à Dieu, et en jugerons par nous-mêmes » et quelques jours plus tard le 24 octobre 1685 : « M. l’ambassadeur et moi avons été ce soir nous promener dans un petit balon (barque) tout simple, sans tout cet arroi d’ambassade. Nous avons eu beaucoup de plaisir à visiter les camps des Cochinchinois et des Pégouans. On se promène dans des allées d’eau à perte de vue, sous des arbres verts, au chant de mille oiseaux, entre deux rangs de maisons de bois sur pilotis, fort vilaines par dehors, fort propres par-dedans. On entre dans une maison où l’on s’attend de trouver des paysans bien gueux ; on trouve la propreté même, le plancher de nattes, des coffres de Japon, des paravents. Vous n’êtes pas dedans qu’on vous présente du thé dans des porcelaines ; et là tout fourmille d’enfants. Au retour de la promenade, je me suis jeté dans l’eau, ce qui m’arrive tous les jours et ce qui est nécessaire pour la santé. Il faut se baigner, manger peu de viande le soir, tant qu’on veut de poisson, il ne fait jamais de mal ; et il y en a tant dans la rivière, qu’en se baignant, il nous vient donner contre les jambes. Cela est exactement vrai » (2). Cette vision romantique doit tout de même être modulée avec les opinions divergentes, notamment du Chevalier de Forbin pour lequel tout de qui brillait n’était peut-être pas d’or (3).

 

 

Ces descriptions s’attardent surtout sur les beautés des innombrables temples et des bâtiments royaux en négligeant un aspect pourtant important, celui de la vie économique de la cité qui modulait le quotidien de ses habitants sur le nombre desquels d’ailleurs nul ne paraît d’être sérieusement penché : entre les descriptions de nos voyageurs de la fin du XVIIe et la chute de la ville en 1767, il a coulé beaucoup d’eau sous les ponts de la Chaopraya et la population n’a fait que croître au cours de ce siècle, sur lequel les chroniqueurs sont  malheureusement absents.

 

LE NOMBRE DES HABITANTS

 

 

Les descriptions de la ville par les visiteurs européens sont décevantes et laconiques, elles nous laissent à ce sujet sur notre faim.

 

 

Nous avons tenté d’y voir clair : Située au confluent des rivières Chao Phraya et Pasak, la vieille ville se trouvait dans un méandre du fleuve, relié par un canal Est-Ouest pour en faire une île. « La plupart des rues font arrosées de canaux étroits, qui ont fait comparer Siam à Venise » écrit La  Loubère (4). Nous le savons observateur scrupuleux, il nous dote d’un plan de la ville fort précis.

 

L’échelle (dans la partie supérieure gauche) porte sur 800 toises, laquelle toise de Paris équivalait à 1,949 mètres dont 800 toises = 1,559 kilomètres. Sans nous livrer à une opération de calcul intégral, nous situons la superficie approximative de la ville intramuros entre 800 et 1000 de nos hectares, 8 ou 10 kilomètres carrés. Nous bénéficions également du plan de la ville établi par Engelbert Kaempfer, le premier étranger à avoir décrit la ville en 1690 après le départ des français (5).  

 

 

Ce plan rejoint celui de La Loubère et les légendes suivantes situant à la fois les quartiers étrangers en dehors de l’enceinte et l’intérieur de l’enceinte : A - Le Palais Royal . B - Le Palais du Prince Royal. C - Le Palais de l'Intendant des éléphants du Roi. D - L’Église et le Palais de Mr. Louis Évêque Métropolitain. E - Les Cours du Temple de Berklam. F - La Maison qui appartenait autrefois à Constantin Faulcon. G - Le Camp des Hollandais. H - Le Camp des Distillateurs d’Arak. K - Les Camps des Japonais , des Pégouans,& des Malais. L.- Bras de la Rivière qui coule vers la Pyramide Pukathon. M - Bras de la Rivière Klang Namja. N -  Bras de la Rivière Pakausan. O. Bras de la Rivière Klang Patnam Bija.  P - La grande Rivière de Meinam qui environne la Ville. Q - Le Camp des Chinois. R - Les Camps des Cochinchinois. S - Enclos des éléphants.

 

 

Il faut évidemment relever qu’en dehors des constructions en dur sur le sol, existent les bâtiments construits sur pilotis décrits par Kaempfer

 

et les bateaux habités qui errent sur les flots 

 

 

 

Notons l’existence d’une vue cavalière de la ville datée de 1693 due au crayon de Allain-Manesson Mallet, cartographe et ingénieur des armées de S. M. Louis XIV dans sa monumentale descriptions de l’Univers tome II.

 

 

 

 

Elle est amusante mais totalement fantaisiste, l’auteur prétend tirer sa description de la ville de trois auteurs que nous avons rencontrés, Schouten, Jean Struys et Tavernier (6). Elle est tout aussi fantaisiste que le tableau reproduit en tête de cet article, Cartographe et ingénieur des armées de S. M. Louis XIV, Mallet avait surtout une imagination débordante pour décrire et dessiner ce qu’il n’avait jamais vu en citant des sources qui n’en sont pas !

 

 

 

Mais de ces considérations cartographies ou géographiques, peut-on déduire on tenter de déduire le nombre des habitants de la ville, les bâtiments royaux ou princiers avec une horde de serviteurs et d’esclaves, les dizaines et les dizaines de temples avec leurs moines, leurs  novices et les serviteurs, les habitants des maisons construites en dur et ceux qui occupent les bateaux et les constructions sur pilotis en sus des « camps » étrangers extérieures à la ville ?

 

Nous connaissons la capacité des Thaïs à s’entasser dans des espaces de modeste superficie. Il suffit de compter le nombre de sandalettes qui s’alignent à l’extérieur des hôtels modestes pour savoir combien dorment dans 10 mètres carrés. Il n’y pas de raison pour ce qui se passe au XXIe siècle ne se soit pas passé il y a trois ou quatre siècles.

 

 

Peut-on faire la comparaison avec ce qui se passe aujourd’hui dans les villes les plus surpeuplées au monde, Dacca, Manille et Le Caire, toutes abritant plus de 40.000 habitants au kilomètre carré. 8 à 10 kilomètres carrés intramuros ici avec ces critères donneraient un population interne à la ville de 300 ou 400.000 compte non tenu des villages environnants peuplés de Siamois et bien sûr des enclaves étrangères.

 

Des chiffres, mais sont-ils fiables - nous sont donné par le jésuite Nicolas Gervaise en 1688 ? Il n’est pas un fantaisiste. Selon lui le roi pourrait mobiliser 60.000 habitants en âge de porter les armes à l'intérieur de la ville et 120.000 en faisant appel aux villages situés sur l’autre rive de la rivière, les faubourgs (7). Il y aurait autant de Siamois en dehors de la ville qu'à l'intérieur de ses murailles ? Si l'on enlève les enfants mâles qui ne portent pas les armes et les vieillards qui ne les portent plus et qu'on multiplie ces chiffres par deux pour compter ces dames nous dépasserons très certainement les 300 ou 400.000.

 

Pour Fernando Mendez-Pinto qui a visité Ayutthaya un siècle avant les Français, la capitale abritait 400,000 habitants et 100,000 étrangers (8),

 

Une partie de la population vit sur l’eau dans des bateaux et des barges qui servent tout autant de résidences que de magasins et jalonnent les deux rives des rivières sur plusieurs rangées autour de la moitié sud de l'île et à deux ou trois kilomètres au sud de la rivière Chaophraya jusqu'à l'île de Rian. Nous bénéficions d’une estimation donnée par Chris Baker dans un très bel article sur lequel nous reviendrons prochainement selon laquelle ces maisons flottantes seraient environ 20.000 (9). Curieusement, Gervaise décrit la rivière mais ne mentionne pas les établissements flottants. Kaempfer mentionne « les banlieues et les villages  dont certains sont constitués de navires habités ... contenant deux, trois familles ou plus » sans commenter leur nombre. Choisy reste dans le lyrique sans parler de résidences flottantes. La Loubère décrivit les maisons de manière assez détaillée mais ne mentionne pas les péniches aménagées. Forbin, Tachard et Chaumont sont muets. Aucun des visiteurs du dix-septième siècle ne note une occupation aussi dense des voies navigables même si la partie la plus dense se trouvait précisément autour du port et des colonies européennes ?

 

 

Ces considérations ne sont peut-être que des spéculations hasardeuses mais nous laissent supposer que la population du « grand Ayutthaya » en 1767 n’était pas loin du million d’habitants ? Par comparaison, peu avant le départ des Français du SIam en 1688, nous avons pour la population de Paris un chiffre de 500.000 habitants. En 1766, un an avant la chute d’Ayutthaya, nous avons pour Paris un chiffre de 600.000 habitants (10).

 

 

Quelles étaient les activités et les occupations de la population d’Ayutthaya, ce sera l’objet de notre prochain article.

 

Carte de Kaempfer

Carte de Kaempfer

NOTES

 

 

(1) Voir notre article H 35 « QUI A DÉTRUIT AYUTTHAYA  EN 1767 ? … LES BIRMANS  MAIS PAS QU'EUX ?…. »)

 

(2)  Abbé de Choisy « Journal ou suite du voyage de Siam » 1697.

 

(3) Voir notre article A 260 « L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/05/a-260-l-architecture-siamoise-a-l-epoque-d-ayuthaya.html)

 

(4)  Chevalier de La Loubère « Du royaume de Siam » tome I, 1695.

 

(5) Engelbert Kaempfer, savant et naturaliste allemande a visité le Siam avant son exploration au Japon. Ses manuscrits n’ont été imprimés que post mortem en 1727. Nous avons utilisé une traduction française de 1729 remarquablement illustrée.

 

 

Sur ce sujet, voir l’article de B.J. Terwiel « The drawings of VOC chief surgeon Engelbert Kaempfer and the story  of Siam  de B.J Terwiel de 2004 » :

https://www.academia.edu/30803952/The_Drawings_of_Engelbert_Kaempfer_and_the_History_of_Siam

 

(6) Voir nos articles : A 263 « JEAN STRUYS (JAN JANSZOON STRUYS), AVENTURIER HOLLANDAIS AU SIAM EN 1650 ET TÉMOIN DES MASSACRES DE LA MÊME ANNÉE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-263-jean-struys-jan-janszoon-struys-aventurier-hollandais-au-siam-en-1650-et-temoin-des-massacres-de-la-meme-annee.html

H 34 « LE RÔLE MAJEUR DU NÉERLANDAIS JOOST SCHOUTEN À LA COUR D’AYUTTHAYA JUSQU’EN 1636 ET SA FIN SUR UN BÛCHER POUR CRIME DE SODOMIE ».

Jean-Baptiste Tavernier est l’auteur en 1717 d’un « Les six voyages de Jean Baptiste Tavernier » qui est de la plus totale fantaisie.

 

 

(7) « Histoire naturelle et politique du Siam » de 1688.

 

 

(8) « Les voyages aventureux de Fernando Mendez-Pinto », tome 3, traduction française de 1830. (photo 10)

 

(9)  Chris Baker « Before Ayutthaya Fell: Economic Life in an Industrious Society Markets and Production in the City of Ayutthaya before 1767: Translation and Analysis of Part of the Description of Ayutthaya » In Journal de la Siam society, volume 99 de 2011. Cet article est étayé sur des documents thaïs à ce jour sinon inédits, du moins restés confidentiels.

 

(10) Les divers sites Internet qui concernent la population de Paris ne sont pas tous concorants mais nous restons dans cette fourchette de chiffres.

 

 

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17 juin 2019 1 17 /06 /juin /2019 22:52

 

 

Il y a quelques dizaines d’années, le professeur B.J. Terwiel fut invité à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris pour un cycle de trois mois. Il profita de ses loisirs pour se rendre « rue du bac » au siège des Missions étrangères pour en étudier les archives. Des milliers de lettres de missionnaires y dorment, destinées à la hiérarchie de Paris pour raconter le développement de la foi dans leur région.

 

 

 

Elles contiennent aussi des informations qui concernent l’historien, référence à un événement, rencontres avec un haut personnage, témoignages oculaires directs qui sont d’un immense intérêt. Il avait fait allusion à ces sources potentielles dans une conférence tenue à Bangkok en 1984 indiquant que ces correspondances pouvaient nous conduire à reconsidérer notre vision de l’histoire du Siam en particulier en ce qui concerne le siège d’Ayutthaya par les Birmans sous le règne du roi Ekkathat. Ces recherches qui ont balayé quelques idées reçues ont été publiées une première fois en thaï en 1984 sous le titre ใครทำลายกรุงศรีอยุธยา พะม่าหรืยใทย ! Qui a détruit Ayutthaya, les Birmans ou les Thaïs ? (1).

 

 

 

 

Elles ont été traduites en Anglais tardivement en 2009 dans une revue indienne sous le titre moins provocateur Who destroyed Ayutthaya : Qui a détruit Ayutthaya ?  (2).

 

 

 

Sans revenir sur l’histoire du siège d’Ayutthaya par les Birmans dont nous avons longuement parlé après bien d’autres (3), il souligne plusieurs éléments importants :

 

1) Première erreur tactique : Un prince exilé à Ceylan, probablement Thepphiphit, un demi-frère d’Ekkathat, offrit ses services en se proposant de lever une armée à la Cour d’Ayutthaya qui non seulement le refusa mais envoya une troupe pour l’arrêter, divisant au demeurant ainsi ses forces pour lutter contre les envahisseurs (4). Cette anecdote est signalée en particulier par Turpin (5).

 

2) Autre erreur tactique : Un navire anglais, conscient de la relative faiblesse des Siamois, tenait avec ses canons les Birmans à distance, mais à court de munitions, poudre et boulets, les Siamois refusèrent de lui en fournir. De colère, il cessa son intervention ce qui permit aux Birmans dès le 14 septembre 1766 de s’approcher de la capitale. Cette anecdote est également rappelée par Turpin (5).

 

 

 

 

(3) Par ailleurs, les missionnaires français avaient relevé une erreur stratégique fondamentale : Les Siamois, compte tenu de l’extension de la capitale, avaient permis la construction de nombreuses habitations et de de nombreux monastères en dehors de l’enceinte fortifiée. C’est le cas des quartiers étrangers, Chinois, Malais, Portugais, Cochinchinois et Japonais. Il est une constante dans l’art de la guerre que lorsqu’une place est assiégée, les populations doivent être regroupées à l’intérieur de l’enceinte et toutes les constructions extérieures rasées sauf à en conserver quelques-unes comme avant-postes puissamment fortifiées pour ralentir l’avancée de l’ennemie. Bien au contraire, les épaisses murailles des temples furent fortifiées par les Birmans qui s’en servirent pour abriter leur artillerie et bombarder la ville.

 

Carte extraite de l’article  « The Sack of Ayutthaya: A Chronicle Rediscovered  -  Yodayar Naing Mawgun by Letwe Nawrahta: A Contemporary Myanmar Record, Long Lost, of How  Ayutthaya Was Conquered Translated » by Soe Thuzar Myint in Journal of the Siam Society, Vol. 99, 2011 : 

 

 

L’intention de l’étude de Terwiel est de démontrer l’intérêt de ces archives françaises dans l’étude de la destruction de la ville en 1767 et ses suites.

 

Tout le monde sait que la destruction de l’ancienne capitale a été le fait des Birmans. Tous les historiens sont d’accord pour dire que les Birmans ont été sans pitié, torturant, pillant et incendiant, s’emparant des trésors de la ville mais aussi de dizaines de milliers de prisonniers, ne laissant derrière eux que ruines et désolation. Leur rage n’épargna pas les temples de leur propre religion. Les plus belles statues de Bouddha furent enlevées, mises en pièces ou brûlées après avoir récupéré les feuilles d’or qui les recouvraient. Le mot d’ordre était « pillage et pillage ».

 

Or, rappelle Terwiel, Ayutthaya était à l’époque l’une des plus grandes villes du monde, peuplée peut-être d' 1 million d’habitants (???), entourée de fortifications massives à l’intérieur desquelles se trouvaient de nombreux monastères, plusieurs centaines, dont il ne reste que des ruines et de nombreux palais. Si l’on en croit le plan de La Loubère, le seul intérieur de l’enceinte recouvre une superficie de l’ordre de 800 hectares.

 

 

 

 

La cité tomba le 7 avril 1797. Les Birmans, nous dit Terwiel, étaient pressés de retourner chez eux le plus rapidement possible. Les Chroniques royales d’Ayutthaya que nous avons étudiées d’abondance nous apprennent dans la description du siège (page 522) que le déchaînement sacrilège aurait duré de 9 à 10 jours. Or, les prisonniers chrétiens commencèrent leur longue marche vers la Birmanie 17 jours après la chute de la ville c’est-à-dire le 24 avril ? Les Birmans se comportèrent comme des envahisseurs pillards, amassant après le carnage or, argent et bijoux et s’emparant de 30.000 prisonniers.

 

 

 

Ces faits sont difficiles à nier, en tous cas rien ne les contredit même du côté des sources birmanes. Terwiel insiste sur la hâte des envahisseurs à retourner dans leur patrie et la difficulté à accomplir dans ce délai ces méfaits qui leur sont imputés ce qui est généralement admis comme triste réalité.

 

Carte extraite de l’article  « The Sack of Ayutthaya: A Chronicle Rediscovered  -  Yodayar Naing Mawgun by Letwe Nawrahta: A Contemporary Myanmar Record, Long Lost, of How  Ayutthaya Was Conquered Translated » by Soe Thuzar Myint in Journal of the Siam Society, Vol. 99, 2011 :

 

 

En réalité, les Birmans laissèrent de petites troupes à l’extérieur, principalement à Ratchaburi (environ 120 kilomètres par la route aujourd’hui) qui ont peut-être contribué à la destruction de la ville ? Mais ces troupes étaient là pour assister la nouvelle administration birmane et non pas pour continuer les exactions antérieures. Il ne fallut d’ailleurs que six mois pour que sous les efforts de Chao Tak les Siamois reprennent possession de la capitale.

 

 

Faut-il s’en tenir aux explications unanimes sur la destruction de la capitale ?

 

Les Archives de Missions étrangères donnent peut-être un embryon de réponse.

 

 

 

Terwiel cite le R.P. Jacques Corre dont la correspondance jette en quelque sorte un pavé dans la mare (6). Dès son retour à Ayutthaya le 8 juin 1769, le missionnaire  écrit à ses supérieurs pour signaler son arrivée. Nous trouvons ces correspondances dans l’ouvrage de Monseigneur Launay (7)

 

 

et Terwiel dans un autre recueil qui ne les contredit heureusement pas (8).

 

 

Le père Corre fut probablement le premier européen à visiter Ayutthaya après sa chute.

 

Terwiel cite son courrier du 1er novembre. Traduite du français à l’anglais, nous ne la repassons pas de l’anglais en français, reproduisant le texte donné par Monseigneur Launay directement en français.

 

Il est concevable qu’elle ait quelque peu interpellé Terwiel sans que nul apparemment n’en ait fait état avant lui :

 

« L'année dernière, et même cette année, les Chinois et les Siamois ne faisaient point d'autre métier que celui de renverser les idoles et les pyramides. Les Chinois ont fait rouler l'or et l'argent à Siam c'est à leur industrie que l'on doit le prompt rétablissement de ce royaume. Si les Chinois n'étaient pas si âpres au gain, il n'y aurait aujourd'hui ni argent, ni monnaie à Siam. Les  Birmans avaient tout emporté c'est aux travaux des Chinois en déterrant l'argent caché sous terre et dans les pyramides (les chedis), que l'on doit le commerce que l'on  fait ici tous les jours. J'étais déjà de retour à Siam quand les Chinois ont détruit Vat Phu Thai, cette grande pagode qui est auprès du séminaire. Ils ont trouvé de l'or pour charger trois ballons (navires). Dans la pagode du roi talapoin Vat Padu, on a trouvé jusqu'à cinq jarres d'argent, et dans les autres à proportion. Ils ont fait la guerre aux idoles d'étain et de cuivre, celles de bronze n'ont pas été respectées. Les portes, les fenêtres, les colonnes, tous les bois  des pagodes ont été les matériaux avec lesquels on a fondu et fait couler ces colosses d'airain. L'état piteux où sont réduites les pagodes ne peut être mieux représenté que sous la figure de nos fourneaux. Les murailles sont toutes noires, le pavé couvert de charbons et de morceaux d'idoles. Le nouveau roi ne protège la religion siamoise qu'autant qu'il faut, dans le commencement, pour ne pas aliéner les esprits ».

 

Les Birmans étaient partis depuis deux ans… Si nous devons croire ce missionnaire, le rôle des Chinois, peut-être moins inhibés de scrupules religieux dans ces descriptions, est souligné, mais peut-être aussi doit-on suspecter une tendance à l’exagération de ce missionnaire tendant à transformer en généralités ce qui n’étaient  que des événements mineurs ?

 

Terwiel cite toutefois un autre témoin de poids. Celui-là non plus n’avait pas attiré l’attention des historiens. En 1778, neufs ans après, le Dr. Johann Gerhard König   ....

 

 

...

qui est en général considéré comme un scrupuleux observateur, un scientifique et non un missionnaire écrit (9) : « Les gens creusent encore ici après les trésors, qui auraient  été caché ici en temps de guerre, spécialement près du grand temple et les ruines du palais, et juste la nuit avant ils avaient eu de la chance dans leurs recherches. Je pouvais voir la terre fraîchement creusée et le lieu où se trouvait le navire qui contenait le trésor » (10). Son témoignage nous semble de poids. Le récit de son voyage comporte près de 150 pages dont aucune ne concerne l’histoire proprement dite. Il se contente d’herboriser et pousse des cris de joie à chaque nouvelle découverte d'une fleur inconnue.

 

 

 

S’il consacre un modeste paragraphe au champ de ruines qu’il a visité, la raison en est simple et n’a rien à voir avec l’histoire de la destruction de la ville : « Les ennuis que j’ai éprouvé à grimper dans les ruines ont été largement récompensés par les trésors botaniques que j’ai trouvés ici. Je me suis dépêché de retourner avec eux sur mon bateau »,

 

 

 

Il ne fait donc pas de doute, pense Terwiel, qu’une partie au moins des ravages ont été causés par la recherche des trésors et la fonte des métaux provenant de ces recherches. C’est une constante – vous dirons les chercheurs de trésor – qu’on les trouve plus volontiers dans les lieux sacrés que dans les poubelles.

 

 

 

 

Les Chroniques royales (page 517) nous rappellent qu’en 1766 pendant le siège, une troupe armée de Chinois envoyée contre les Birmans avait été surprise en train de piller aux alentours de la sainte empreinte de Bouddha à Saraburi. Ils y avaient enlevé des tapis d’argent et l’or qui recouvrait la flèche des toitures.

 

Terwiel n’entend pas se lancer dans une querelle relative à la chute d’Ayutthaya ou  embarrasser ses lecteurs thaïs mais de rappeler qu’en cas de doute, l’historien doit étudier des sources primaires. La vérité, racontée avec précision, empathie et perspicacité ne peut nuire. Ce qu’on put faire les Chinois et les Siamois en pillant des sites sacrés vaut largement ce qu’on put faire dans des circonstances similaires les populations d’autres civilisations. Il insiste donc sur l’importance de l’étude de ces sources primaires, en l’occurrence les archives des Missions françaises.

 

Cette étude permet de penser que la destruction totale d’Ayutthaya ne fut pas le  fait des seuls Birmans. La perte des monastères bouddhistes, des monuments de la capitale et de leur trésors fut aussi le fait des pillards siamois et chinois après le départ des Birmans.

 

Le Chedi Chawedakong (เจดีย์ชเวดากอง) en Birmanie  passe pour avoir été construit avec l'or pillé à Ayutthaya :

 

 

 

 

Cette idée pourrait bien nous amener – s’interroge Terwiel - à remettre en question les affirmations souvent répétées selon laquelle les Birmans auraient également détruit pratiquement tous les documents écrits d'Ayutthaya.

 

Le R.P Cotte fait aussi remarquer ainsi que Turpin, que le renouveau économique  du Siam sous le roi Taksin fut partiellement possible au travers de la récupération des trésors d’Ayutthaya. Voilà bien une notion qui mériterait d’être approfondie par les historiens. Le contrôle du roi Taksin sur la région à partir de 1768 permet de penser que la majeure partie des trésors découverts et la fusion des métaux ont pu profiter au royaume de Thonburi et à ses armées, lui donnant les moyens de se lancer dans la reconstruction de son royaume. Il avait déplacé dès 1768 sa capitale à Thonburi stratégiquement beaucoup plus facile à défendre qu’Ayutthaya et ne devait guère se soucier des ruines de l’ancienne sauf peut-être à en récupérer les richesses ?

 

 

 

Il serait utile de rechercher si le roi Taksin avait, de quelque manière que ce soit, aidé, simulé ou réglementé la recherche des trésors dans les ruines de l'ancienne capitale ?

NOTES

 

(1) Le 11 septembre 1984 dans la revue ศิลปวัฒนธรรม (Arts et culture).

 

(2) Indian journal of thai studies  publié à Moranhat – Assam – Indes le 9 octobre 2009.

 

(3)  Voir notre article La Chute d'Ayutthaya de 1767.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-109-la-chute-d-ayutthaya-de-1767-121330085.html

 

(4) C’est une époque où les successions royales furent difficiles et souvent sanglantes, voir notre article 103. Les Rois Borommakot (1733-1758) et Uthumphon (1758) : 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-103-les-rois-borommakot-1733-1758-et-uthumphon-1758-120704153.html

 

(5) François Turpin : Histoire du royaume de Siam, 1771, tome II.

 

 

(6) Le R.P. Jacques Corre est arrivé au Siam en 1762. Fait prisonnier, lors de l'invasion des Birmans en 1767, il trouva le moyen de s'échapper et put se réfugier avec des séminaristes et des chrétiens, à Hon-dat (au Vietnam) où il arriva le 1er juillet. L'année suivante, il retourna à Bangkok où tout avait été pillé par les Birmans ; il s'établit dans une misérable hutte et groupa autour de lui quelques chrétiens.
Le nouveau roi du Siam, Taksin, lui fit bon accueil, et lui donna, le 14 septembre 1769 un terrain à Ayutthaya pour y construire une église.
Il joua ensuite un rôle majeur dans la reconstruction de la communauté catholique d’Ayutthaya.

Voir https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-biographiques/corre

 

(7) Adrien Launay : Histoire de la Mission de Siam tome II 1662-1811 documents historiques 1920.

 

(8) « Nouvelles lettres édifiantes des missions de la Chine et des Indes orientales – relation de la ruine de Siam », volume 5, à Paris 1820.

 

(9) Johann Gerhard König était un botaniste et médecin allemand balte qui  fut élève du grand Carl Linné. Transféré à la British East India Company il entreprit plusieurs voyages scientifiques en collaborant avec des scientifiques de renom. Le plus notable de ces voyages passe pour être celui du détroit de Siam et Malacca de 1778 à 1780, période durant laquelle il passa plusieurs mois à étudier la flore et la faune. Ce récit a été publié bien après sa mort dans le « Journal of the straits branch of the royal asiatic society », n° 26 de janvier 1894 sous le titre « voyage from India to Siam and Malacca », pages 58 – 201.

 

 

 

Les manuscrits de ses recherches et ses herbiers dormaient au département botanique de British Museum (Botanical Department of the British  Museum). Le rédacteur de la revue nous explique : « Le compte rendu manuscrit de ses voyages et observations est inclus dans dix-neuf volumes quarto et écrit dans un mélange  de vieux allemand et danois dans une très mauvaise écriture, de sorte que sa traduction est un travail difficile. Rien n’avait été publié jusqu'à présent, mais grâce à la gentillesse de M. Carruthers, chef du département botanique du Musée, nous avons pu obtenir une traduction de ces documents… »

 

(10) Nous donnons le texte original pour ne pas être accusés de trahison (page 143 de la revue): « People still dig here after treasures, which are said to have been hidden here during the time of war, especially near the big temple and the ruins of the palace, and just the night before they had been fortunate in their researches. I could see the freshly dug out earth and the place where the vessel had stood which contained the treasure. The trouble I took climbing about in the ruins was richly rewarded by the botanical treasures which I found here. I hurried back with them to my boat… ».

 

 

 

 

 

 

 

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10 juin 2019 1 10 /06 /juin /2019 22:52

 

 

Nous avons consacré quelques articles à l’arrivée des Néerlandais au Siam, postérieure d’un siècle à celle des Portugais (1). Nous n’avions pas à cette date eu connaissance de deux articles publiés par l’Universitaire néerlandais, Barend Jan Terwiel, en 2018 et 2019, qui ont attiré notre attention sur un personnage majeur de l’activité de la Compagnie hollandaise des Indes orientales au Siam, Joost Schouten (2).

 

 

L’ARRIVÉE AU SIAM DE LA COMPAGNIE HOLLANDAISE DES INDES ORIENTALES (VOC)

 

Avant que cette Compagnie ne fût fondée, les marchands influents avaient déjà exploré pour leur compte, quelquefois avec l'assistance du gouvernement, toutes les parties du monde et il est probable que des Hollandais, soit pour leur propre compte, soit au service des Portugais ou des Espagnols, avaient visité le Siam vers la fin du 15e siècle. L'effort des particuliers a presque partout précédé l'établissement les branches de cette Compagnie et on trouvait toujours des soi-disant « marchands libres » hollandais faisant le commerce à côté de la puissante Société mais celle-ci en absorbait généralement la majeure partie et c'est grâce à elle que les Pays-Bas posséda un splendide empire colonial et pendant longtemps les Indigènes ne connaissaient souvent le Gouvernement que sous le nom de « Compagnie ».

 

 

 

La société hollandaise Verenigde Oostindische Compagnie – VOC - (Compagnie néerlandaise des Indes-Orientales) créée en 1602 à Amsterdam, à l'instar des Portugais au XVIe siècle, établit des comptoirs de négociation dans des lieux stratégiques pour acheter et vendre des produits de base.

 

 

Leurs principaux marchands ont courtisé des rois et des princes indépendants en leur offrant «   protection » et assistance contre un possible empiétement des puissances ibériques, en échange de droits de négociation spéciaux - mais généralement exclusifs. Les VOC ont ainsi conclu un ensemble de traités avec des souverains asiatiques au cours des premières décennies du XVIIe siècle. Parmi les premiers, il y eut des accords entre les Néerlandais et la reine de Patani qui donna aux Néerlandais accès au poivre.

 

 

En outre, l'arrivée annuelle d'une flotte de jonques chinoises dans la mousson du nord-est rendit ce port essentiel pour le commerce inter asiatique.  En 1603, les dirigeants du VOC envisagèrent même de faire de Patani et Bantam sur l’île de Java leurs deux principaux établissements commerciaux asiatiques. Chaque poste serait dirigé par un marchand en chef, douze assistants et un ministre. De Patani, une mission commerciale en Chine serait préparée. Ces plans n'ont jamais été exécutés. La reddition surprenante d'une forteresse portugaise à Ambon dans l’archipel des Molluques le 22 février 1605 changea la donne en donnant aux Néerlandais un accès facile au commerce des épices. Dans son rapport général de janvier 1614, le gouverneur général Coen déclara que des commerçants néerlandais avaient été envoyés de Patani à Nakhon Srithammarat, à Phatthalung et à Songkhla pour avoir accès au commerce maritime chinois sans avoir à payer les droits excessifs à Patani.

 

 

Avec la conquête de Batavia en 1619, la stratégie en de la compagnie changea radicalement. Coen investit dans la construction d'une importante forteresse à Batavia (aujourd’hui Jakarta) d'où le réseau commercial asiatique pourrait être supervisé et contrôlé. Il demanda à des postes comme Patani d’envoyer des commerçants dans le nouveau centre. Jusqu'à la fermeture du bureau commercial néerlandais de Patani en 1623, celui-ci supervisait la création de petits bureaux, non seulement à Nakhon Sri Thammarat, Phatthalung et Songkhla, mais également au Cambodge et au Tonkin. Il ne faut pas perdre de vue que le petit bureau de la Compagnie établi à Ayutthaya en 1608 fut subordonné à celui de Patani pendant quinze ans.

 

 

LES RAPPORTS DIPLOMATIQUES

 

Avant l’ambassade de 1628, il y eut un certain nombre d'échanges diplomatiques entre la  Compagnie et les siamois à l’initiative principale des Siamois. Le plus connu est le voyage de deux ambassadeurs envoyés en 1607 par le roi Ekathotsarot au Stadhouder néerlandais Maurice, prince d'Orange porteurs de somptueux cadeaux.

 

 

Cette première ambassade revint quatre ans plus tard, en 1611 sous le règne d’Ekathotsarot.  À la fin de 1621, le roi Songtham son successeur envoya au prince Maurice de somptueux présents, lui demandant de l'aide pour tenter de maîtriser le Cambodge et solliciter l'assistance militaire du gouverneur de la Compagnie  en accompagnant sa demande d'un cadeau représentant une couronne en or. Elle arrivé toutefois à un moment difficile, car le gouverneur général Coen appliquait une nouvelle politique consistant à se concentrer sur Batavia et à réduire les investissements dans le vaste réseau de ses stations de négoce. 

 

 

Dans le cadre de son examen sur toutes les stations extérieures en 1621, Coen demanda à Cornelis van Neijenrode, alors chef du poste d’Ayuthaya, de rédiger un rapport sur la situation au Siam.

 

 

Neijenrode présenta un rapport de 72 pages dans lequel il décrivait le Siam en termes élogieux : Ayuthaya est entourée de basses terres fertiles; une grande variété de produits peut être obtenue à moindre coût; les habitants sont amis avec les gens de toutes les nations; et le roi est tolérant. Pendant les cinq années où Neijenrode fut responsable du bureau d'Ayuthaya, le roi préféra les Néerlandais aux Anglais et aux Portugais. Le gouverneur général Coen ne suivit pas ce conseil d’investir davantage à Ayuthaya et, après 1622, un seul assistant a nominalement assuré le fonctionnement de la station. En réponse aux présents envoyés par Songtham en 1621, la  Compagnie envoya Frederick Druijff comme ambassadeur à Ayutthaya, mais le roi thaïlandais dut attendre la fin de 1628 avant de recevoir les cadeaux de retour du prince Frédéric Henri (frère de Maurice) d'Adriaen de Marees et Joost Schouten.  La nouvelle selon laquelle, après sept ans, la réponse officielle du souverain néerlandais était enfin arrivée et que la lettre était accompagnée de cadeaux coûteux, revêtit une énorme importance symbolique au Siam.

 

Au cours des trente dernières années, les Hollandais se révélèrent les plus puissants des Européens, ayant supplanté les Portugais. Les Siamois avaient constaté que leurs navires de commerce étaient équipés comme des navires de guerre remarquable construits. Les ambassadeurs siamois revenus en 1611 confirmèrent que les Pays-Bas étaient un pays peuplé de villes prospères. La nouvelle de l’arrivée de la lettre du prince Frédéric  fut considérée comme un coup diplomatique majeur, confirmant le rôle de premier plan que le Siam occupait sur le continent, en Asie du Sud-Est. Lorsque la lettre fut traduite, son libellé fut examiné avec le plus grand soin. On peut voir que le roi siamois est nommé en termes très flatteurs, le remerciant des faveurs reçues dans le passé et se terminant par l'espoir que les relations amicales se poursuivraient à l'avenir. La lettre néerlandaise confirmait le rôle d’Ayuthaya en tant que puissance majeure juste derrière la Chine, comme en témoignèrent les marques de soumission envoyées par un grand nombre de principautés mineures. Une petite erreur diplomatique fut alors commise, la missive était envoyée sur papier et non sur métal précieux ! En 1633, quand une nouvelle lettre sur papier fut reçue des Pays-Bas, les siamois demandèrent officiellement qu'une feuille d'or soit utilisée à l'avenir pour des documents aussi importants et manifester le respect dû au Roi. Joost Schouten présenta alors un rapport relatif à l’étiquette à la Cour d’Ayutthaya destiné à l’usage interne de la Compagnie.

 

 

QUI ÉTAIT JOOST SCHOUTEN ?

 

Schouten fut l'un des plus habiles chefs que la Compagnie ait eu au Siam. Populaire à la Cour, le roi  lui donna le titre de Luang avec permission de porter la boîte de bétel en argent et il lui fut permis d'assister aux réunions des mandarins où ses conseils furent souvent demandés et appréciés.

 

On le suppose né en 1600 probablement à Rotterdam. Avait-il des rapports de famille avec deux autres Schouten, Guillaume (Willem) et Gautier, navigateurs également qui ont attaché leur nom à des ilots perdus dans les mers lointaines ? Nous ignorons tout de sa jeunesse probablement passé dans un monde de marins et de mercantis, ce que sont tous les Bataves quand ils ne sont pas les deux à la fois. Pour ces jeunes, la puissante Verenigde Oost-Indische Compagnie, la Compagnie créée en 1602 à Amsterdam ouvre les portes d’un monde nouveau aux jeunes épris d’aventure qui ne se soucient pas de cultiver des oignons de tulipes. Il s’embarque en 1624 pour Batavia qui est alors le siège stratégique de la Compagnie.

 

 

De là, il est affecté au comptoir d'Ayuthaya ouvert formellement en février 1608. Ce qu'on sait avec certitude, c'est que l'Amiral Jacob Korneliszoon van Neck, venant de Macao avec les vaisseaux « Amsterdam » et « Gouda » était arrivé le 7 novembre 1601 à Patani alors tributaire du Roi de Siam et avait conclu trois jours plus tard un contrat avec la Reine de Patani concernant le commerce du poivre et la permission de construire une Loge. De là les Hollandais étaient passé  à Ayutthaya  et c'est ainsi qu'en 1603 on y trouve le chef de la Loge de Patani, Daniel van der Leck, sans doute en reconnaissance lorqu’en 1611 le Commandant  Wybrand van Waarwyck, fut chargé d'aller invoquer l’assistance du Roi de Siam Songtham pour entrer en relations avec la Chine.

 

Le Roi, qui n'ignorait pas les succès que les Hollandais avaient obtenus, tant sur mer que sur terre, au détriment des Portugais el des Espagnols, le reçut bien, et ce fut, en quelque sorte, l'inauguration de relations suivies et profitables. Sous les ordres de Pieter van der Elst, le directeur du comptoir à cette époque, Joos Schuten fit ses premières armes, apprend la langue, les coutumes, les lois, pratique les relations plus ou moins diplomatiques avec les Portugais, les Anglais, et les hauts fonctionnaires siamois, en un mot, il apprend son métier de commerçant. Il assiste aux événements de 1628, à la sanglante guerre de succession qui suit la mort de Phra Songtham et amène l'usurpateur Phrasat Thong au pouvoir et aux émeutes provoquées par les Japonais sous les ordres de Yamada Nagamasa. En 1628, il gravit un nouvel échelon dans la hiérarchie de la VOC. Il est nommé second du nouveau directeur du comptoir d'Ayutthaya, Adrian de Marees. A cette époque, les rapports de la compagnie hollandaise avec le roi de Siam sont excellents : Adrian de Marees est fait luang et reçoit la boîte de bétel en argent qui accompagne traditionnellement cette nomination, Joos Schuten est fait Khun, et reçoit l'épée d'or, symbole de sa nouvelle dignité. Mais la rentabilité du comptoir est jugée insuffisante par la Compagnie, qui décide sa fermeture en 1629. Joos Schuten retourne à Batavia, puis est envoyé trois ans au Japon dans l'île de Hirado.

 

 

La réouverture du comptoir a lieu en 1633. C'est cette fois-ci Joos Schouten est nommé directeur, avec pour second Jeremias van Vliet. Pendant trois années il demeure à Ayutthaya en cette qualité, et son rôle est considérable. Il initie la construction d'un nouveau comptoir qui, en dépit de son coût considérable (les matériaux de construction introuvables au Siam sont expédiés de Batavia) suscite l'admiration de tous. Le roi Phrasat Thong le consulte régulièrement, et lui octroie même, en remerciement d'une action de représailles menée contre la reine de Pattani qui revendique son indépendance, la boîte de bétel en or et la dignité de Khunnang. Il quitte Ayutthaya en 1636 et n’y reviendra plus.

 

 

 

LES ÉCRITS DE SCHOUTEN

 

Ecrite en néerlandais en 1636, la relation de Joos Schouten été publiée à la Haye en 1638 sous le titre « Notitie van de situatie, regeeringe, macht, religie, costuymen, traffijcaquen, ende anderen remercqua saecken » et a connu un succès considérable dans toute l'Europe.

 

 

Elle fut traduite en anglais en 1663 et la première traduction française fut, sauf erreur de notre part, celle de Melchisedec Thevenot  sous le titre de « Relation du Royaume de Siam, par Joost Schuten, Directeur de la Compagnie Hollandaise en ces quartiers-là écrite en hollandais en 1636 » et tirée d’un ouvrage intitulé « Relations de divers voyages curieux, donnés au public par M. Melchisédec Thévenot. Tome 1, Relation des royaumes de Golconda, Tannassery, Pegu, Arecan et autres estats situez sur les bords du golfe de Bengale, et aussi du commerce que les Anglois font en ces quartiers-là » publié par Will Methold en 1696.

 

 

Cette édition a évidemment été inconnue des membres des ambassades de Louis XIV. Nous avons un exemple ponctuel de son succès, le grand Buffon l’utilise d’abondance plus volontiers que les chroniqueurs français (La Loubère en particulier) dans sa description des animaux des tropiques, tigres, éléphants et hippopotames (3). Il est l’auteur de la première description du royaume de Siam, celle de Van Vliet le suit de peu et n’a été traduite en Français qu’en 1693. Cette description passe pour être la première faite par un Européen du Siam. Notons toutefois une découverte faite par Paul Pelliot en 1935 d’un opuscule anonyme d’une dizaine de pages en mauvais français qui serait daté de 1608 « Ambassades du Roi  de Siam envoyé à l’Excellence du Prince Maurice, arrivé à la Haye le 10 septembre 1608 », dont nous trouvé nulle part ? (4)

 

 

Les écrits inexplorés découverts et analysés par Barend J. Terwiel proviennent des archives nationales de la Haye, de celles d’Utrecht et de celles de la « Royal Dutch geographical society ». Ce sont des manuscrits à usage interne à la VOC qui décrivent à la fois le déroulement des ambassades, la Cour d'Ayutthaya et ses splendeurs et les instructions indispensables en matière de protocole. Tant par leur origine que par la langue et la forme, elles nous auraient été évidemment inaccessibles.

 

Première page d'un manuscrit de Schouten (Photo de Terwiel, note 2-1) ;

 

 

En dehors des cartes qui sont anonymes mais dont le dessin daterait de la première ambassade, le rôle de Schouten qui nous intéresse aujourd’hui apparaît – mutatis mutandis – comme celui que tint plus tard Phaulkon à la cour du roi Narai. La lecture du détail de la réception des ambassadeurs néerlandais et de la présentation de la lettre de leur roi en particulier aurait pu éviter aux Français ambassadeurs de Louis XIV des erreurs de protocole grossières !

 

Il ne nous reste pas de portrait de lui mais sa signature (photo de Terwiel, note 2-2) :

 

 

LA TRISTE FIN DE JOOST SCHOUTEN

 

Il laisse en 1636 le comptoir d'Ayutthaya sous la responsabilité de Jeremias Van Vliet et retourne aux Pays-Bas en 1638, année de la publication de sa relation, puis est à nouveau nommé à Batavia, conseiller du Gouverneur Général Antonio van Diemen. C'est là que le scandale éclate en 1644, il est accusé de pratiques contre nature et jugé coupable de l'acte sale et vil de sodomie, un péché si abominable dans les yeux de Dieu qu'Il a détruit la Terre et des Villes avec le feu du Ciel comme un avertissement au monde entier. Son procès et son exécution ont été relatés par Gijsbert Heeck qui fut médecin attaché à la VOC et tenait un journal au jour le jour qui a fait l’objet d’une publication récente. Dénoncé par un hallebardier français qu’il poursuivit de ses assiduités, il avoua son crime, bien qu’il ait toujours eu dit-il « le rôle passif », adepte de la sodomie passive » comme aurait dit le Marquis de Sade ( !). Condamné à être brûlé vif, ses juges, compte tenu des grands services rendus à la Compagnie lui accordèrent la grâce insigne d’être étranglé avant d’être grillé. Trois de  ses complices furent condamnés à être enfermé dans des sacs et jetés dans les flots.

 

Cette condamnation entraîne toutefois une double observation :

 

- Elle s’explique de toute évidence par le cadre même : Les personnes au service de la VOC passaient régulièrement des mois dans des environnements exclusivement masculins, des mois sur des navires en mer et des avant-postes commerciaux interdits aux femmes européennes et, à l’inverse des Portugais, la VOC ne favorise pas les liens de ses employés avec les femmes indigènes.

- La société calviniste néerlandaise n’était pas réputée pour son goût de la gaudriole et l’intolérance y était totale. La république de Calvin à Genève fut éclairée par des dizaines de bûchers.

 

 

Un siècle plus tard, se déroulèrent aux Pays-Bas Les procès pour sodomie d'Utrecht (Utrechtse sodomieprocessen) à Utrecht d’abord puis dans tout le pays à grande échelle contre des réseaux d'homosexuels. Ils auraient donné lieu 250 ou 300 procédures, aboutissant le plus souvent à une condamnation à mort.
 

 

Si la « bougrerie » était réprimée en France, elle n’entraînait que rarement la peine de mort sauf lorsqu’elle était assortie d’autres crimes : relaps pour les templiers, crimes de sang pour Gilles de Rais.

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos deux articles

81. « Les Hollandais et les Anglais au Siam au XVIIe Siècle ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-81-les-hollandais-et-les-anglais-au-siam-au-xviie-siecle-117708175.html

 

82. « La 1ère ambassade siamoise en Hollande en 1608 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-82-la-1ere-ambassade-siamoise-en-hollande-en-1608-117989604.html

 

… et l’article de notre ami Jean-Michel Strobino

 

« DES HOLLANDAIS DU WAT PA KE DE LUANG PRABANG AUX HOLLANDAIS DU TEMPLE DE THAT PHANOM EN ISAN (NORD-EST) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/des-hollandais-du-wat-pa-ke-de-luang-prabang-aux-hollandais-du-temple-de-that-phanom-en-isan-nord-est.html

 

(2)  Voir les deux articles :

(2-1 ) « An Early Dutch Map Depicting the Arrival of a Diplomatic Mission in Siam » in : Journal de la Siam society, volume 106 de 2018 et

(2-2 ) « De Marees and Schouten Visit the Court of King Songtham, 1628 » in : Journal de la Siam society, volume 107 de 2019.

 

(3)  note   « Œuvres complètes de Buffon : avec la nomenclature linnéenne et la classification de Cuvier ». Tome 3, revues et annotées par M. Flourens, à Paris, 1853-1855.

 

(4) Paul Pelliot « LES RELATIONS DU SIAM ET DE LA  HOLLANDE EN 1608 » PAR PAUL PELLIOT » in T’oung Pao, volume XXXII, livre I, p. 223 s.

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 22:41

 

Nous avons consacré de nombreux articles à la présence portugaise au Siam depuis maintenant 508 ans. L’expansion territoriale de ce petit pays alors faiblement peuplé, (probablement un million d’habitants, environ dix aujourd’hui, fut une gigantesque épopée dont les débuts furent marqués par le départ le 25 juillet 1415 d’une formidable armada composée de 270 navires et de plus de 2.000 hommes en direction de l’Afrique avant l’expansion dans l’Atlantique en direction de l’Amérique sous le règne du João Ier et avant l’expansion vers l’Asie un siècle plus tard. Cet empire colonial fut le plus durable des empires coloniaux européens : la présence Portugaise en dehors de l’Europe a duré près de six siècles, incluant aujourd’hui 60 états souverains indépendants (1).

 

 

 

Nous devons à S.E Francisco Vaz Patto, ambassadeur du Portugal à Bangkok, une très intéressante synthèse publiée dans le numéro 107 du Journal de la Siam Society  (2019) sous le titre « Une amizade durado – Over 500 years of enduring friendship » reprenant une conférence qu’il y avait prononcée le 31 mai 2018 à l’occasion du cinq centième anniversaire du « pacte » de 1518. La très docte société qu’est la Siam society n’ouvre pas ses colonnes au premier venu mais cet ambassadeur-là est d’une exceptionnelle culture bien qu’il nous annonce fort modestement qu’il ne soit pas historien de profession ! Cet article présente un intérêt certain car il nous rappelle que les rapports du Siam avec le Portugal ne furent pas ceux qu’il eut avec d’autres pays européens et surtout qu’ils furent pratiquement toujours sans nuages (2).

 

 

 

L’histoire commence en 1511 lorsque le vice-roi des Indes, Alfonso de Albuquerque  ...

 

 

après la conquête de Malacca en 1509, envoie Duarte Fernandes conduire la première ambassade portugaise – et la première européenne - au Siam au nom de son roi Don Manuel Ier auprès du roi Ramathibodi Ier. Celui-ci connaissait la prise de Malacca qui était alors considérée, bien que ce soit sans effets pratiques comme état tributaire du Siam. Duarte parlait le Malais qui était alors la « lingua franca » de la région avant l’arrivée des Portugais. Il aurait été reçu fastueusement et aurait offert  au souverain siamois  une épée ornée de pierres précieuses ainsi qu’une lettre d’Alfonso de Albuquerque proposant l’établissement de relations diplomatiques et commerciales. Le roi siamois répondit en envoyant à son tour une ambassade auprès d’Alfonso de Albuquerque accompagnée de nombreux présents d’or et de pierres précieuses. Il est possible que la reine mère elle-même y ait joint des présents destinés au roi du Portugal. Une autre ambassade aurait été envoyée la même année conduite par Antonio Miranda de Azevedo dans le but d’engager les négociations. Ce n’est qu’en 1518 (des historiens parlent de 1516 ?) que ces négociations se concrétisèrent avec une ambassade conduite par Duarte Coelho, envoyé du roi Manuel.

 

 

Il s’agit sans conteste du premier traité de commerce et d’amitié passé entre le Siam et un pays européen mais il n’y a  pas ou plus de trace écrite. Duarte Coelho avait quitté Malacca en juillet 1518 et atteint Ayutthaya en novembre.

 

L’absence de trace écrite de ce traité explique qu’il y ait des discussions sur sa date exacte et qu’une discussion ait été ouverte sur le point de savoir s’il s’agissait juridiquement d’un simple pacte ou d’un traité ce qui soit dit en passant nous paraît être la même chose.

 

 

La mission de Duarte Coelho était triple :

- Obtenir confirmation de la paix née des deux pactes précédents,

- Obtenir pour le Portugal la liberté de commercer avec le Siam en échange de fournitures d’armes, fusils et canons, et de munitions,

- Obtenir la liberté religieuse pour les Portugais et l’envoi de Siamois à Malacca pour y remplacer les commerçants musulmans que la conquête avait fait fuir.

 

Le roi de Siam y trouvait son avantage car les armes à feu de l’époque venues de Chine étaient aussi dangereuses pour le tireur que pour sa cible. Le Musée de l’artillerie à Lisbonne (Museu da Artilharia) rivalise avec celui des Invalides.

 

 

 

Le Portugal y trouvait aussi son avantage puisque les années suivantes 300 Portugais vinrent s’établir à Ayutthaya et en d’autres parties du royaume commerçants, constructeurs, conseillers militaires et mercenaires. En 1538 par exemple, le roi Chairachthirat prit à son service 120 Portugais comme conseillers militaires et instructeurs de tir.

 

Rappelons que de cette époque (1517) datent les premières cartes maritimes du Siam, œuvre portugaise (1 – 7).

 

 

Un commerce florissant se développa alors entre le Siam et Malacca, riz, étain, ivoire, indigo et bois précieux. Au milieu du XVIe siècle, Fernão Mendes Pinto décrit Ayutthaya comme « la Venise de l’Est » dans le récit de son voyage – Peregrinicão – entre 1540 et 1550.

 

 

Les premiers missionnaires catholiques arrivèrent en 1566 ou 67  comme aumôniers des militaires. En 1584 c’est le premier franciscain qui construisit sous le règne du roi Naresuan  l’église d’Ayutthaya. Les jésuites portugais arrivèrent en 1607 en la personne du père Balthazar de Sequeira qui construisit une nouvelle église à Ayutthaya...

 

 

...  sous le règne du roi Ekathotsarot qui avait lui-même envoyé une ambassade l’année précédente au vice-roi de Goa. AU XVIIIe, le « village portugais » (บ้านโปรตุเกส - Ban Protuket) s’étend sur un demi kilomètre carré et regroupe 3.000 habitants au sein de trois paroisses catholiques dirigées par des dominicains, des jésuites et des franciscains.

 

 

Les Portugais n’ont pas, souligne S.E. de vision conquérante au Siam, ayant fort à faire dans le reste du monde, l’auraient-ils voulu qu’ils n’en avaient pas les moyens : La population était alors passée à 4 millions d’habitants dont 1 million dispersé autour du globe. Il n’existe qu’un exemple tout à fait ponctuel d’une tentative « coloniale »  au 17e siècle, avec  Filipe de Brito de Nicote

 

 

... qui se constitua une espèce de royaume indépendant appelé Syriam dans l’Arakan mais il fut défait par le roi d’Ava.

 

 

Cet aspect de la présence portugaise est fondamental. L’immensité des terres à contrôler, des Indes au Brésil en passant par l’Afrique est une tâche titanesque pour un pays qui manque de ressources humaines. Le Portugal ne put matériellement pas s’opposer à l’indépendance du Brésil en 1825. La lourdeur et le coût des guerres coloniales au XXe siècle entraînèrent à la fois la fin de cet empire et la chute de son régime le 25 avril 1974.

 

 

Ceci explique, et c’est bien là la spécificité des rapports entre le Siam et le Portugal, que le  roi Manuel Ier aurait donné pour instruction aux Portugais de s’intégrer à la population locale, de créer à la fois des relations personnelles, des liens du sang et d’en parler la langue pour marquer leur présence dans le futur.

 

Ces instructions sont probablement contenues dans les « Ordenações Manuelinas », les « ordonnances du roi Manuel », imprimes à Lisbonne en 1521 que nous n’avons pu vérifier mais se retrouveraient dans de nombreux textes.  Elles sont probablement uniques dans l’histoire de la colonisation européenne. Les orgueilleux Castillans sont attachés à la notion de « limpieza de sangre ». La colonisation française réprouvait ces unions ou mariages mixtes qui, pour les Anglais, étaient considérées comme une abomination. Les métis français et anglais ont été exclus de la société coloniale et de la « convivialité blanche », du « cercle » comme du club. Nous trouvons au Siam la preuve vivante de l'étonnant pouvoir d'assimilation qu'eut autrefois la société portugaise implantée sous les tropiques (3).

 

 

De nombreux Thaïs se targuent encore aujourd’hui de cette ascendance portugaise.

 

Les relations persistèrent par la suite, à la fois opérations de négoce et assistance militaire avec toutefois des hauts et des bas mais toujours marquées par les liens du sang. Elles s’affaiblirent lorsque le Portugal passa sous domination espagnole entre 1580 et 1640 même si la communauté siamo-portugaise d’Ayutthaya subsistait en limitant son activité commerciale dans la région et non plus vers des destinations lointaines.

 

 

L’arrivée des Hollandais au XVIIe siècle compliqua la situation puisque les Pays-Bas étaient en guerre permanente avec l’Espagne dont les Portugais ou sang-mêlé étaient censés être les sujets.

 

 

Elle se compliqua ensuite sous le règne du Roi Narai et de l’arrivée des Français. Toutefois, en 1640, le Portugal se détacha de la domination espagnole et les Portugais tentèrent de rétablir leur position en  concurrence avec les Hollandais en dépit de la conquête de Malacca par ces derniers en 1641.

 

 

En 1684, le roi Don Pedro II envoya auprès du roi Narai une ambassade conduite par  Pero  Vaz de Sequiéra, fils de l’ambassadeur du Japon au Portugal mais elle se heurta à l’influence française alors présente sinon pesante,  bien que le tout puissant Phauklon fut marié à Maria Guiomar de Pina partiellement portugaise. Les Français par ailleurs avaient obtenu du Pape que les missions catholiques en Asie soient placées sous contrôle français (c’est-à-dire des Jésuites). Devant cette situation, le Roi Narai envoya une ambassade à Lisbonne mais nous savons qu’elle se perdit en mer en 1686 (1 – 6).

 

 

Après l’éviction des Français et la mort de Narai, la position du Portugal au Siam s’affermit jusqu’à la destruction d’Ayutthaya en 1767. Les Portugais du village portugais se bâtirent héroïquement contre les Birmans, leur village fut saccagé et beaucoup conduits en captivité en Birmanie.

 

 

Lorsque le roi Taksin reprit le dessus en 1768, beaucoup de Portugais le rallièrent. Lorsqu’il transporta sa capitale à Thonburi, il offrit un terrain à la communauté pour qu’elle y construisit son église Santa Cruz dans le quartier qui porte aujourd’hui le nom de Kudi Chin (กุฎีจีน) qui est toujours occupé par une forte communauté luso-siamoise.

 

 

Les relations se renforcèrent sous le règne de Rama Ier (1782-1809) qui envoya une lettre à la reine Maria lui demandant d’ouvrir un comptoir commercial (feitoria) et lui offrit un terrain à cette fin pour y construire des docks, un chantier naval sans oublier une église.

 

 

La situation en Europe compliqua toutefois les rapports, révolution française et guerres napoléoniennes, ainsi d’ailleurs qu’avec Macao et les Indes portugaises. Elle se compliqua encore lorsque Napoléon envahit le Portugal qui transporta sa capitale à Rio de Janeiro suivi par l’indépendance du Brésil et la révolution au Portugal. La Reine Maria, réfugiée au Brésil ne put donc pas répondre à l’offre de Rama Ier.

 

 

Sous le règne de Rama II (1809 – 1824) les rapports entre le Portugal et le Siam ainsi qu’avec Macao et les Indes portugaises purent reprendre. En 1819, un projet de traité fut envisagé. Carlos Manuel da Silveira reçut à Goa les instructions du roi Don João VI pour négocier un traité.  Le 9 novembre 1820, le ministre de Rama II Chao Phya Surivon Montri écrivit au vice-roi des Indes portugaises pour lui proposer, ce qui fut accepté, des terres en bord de rivière sur la rive Est de la Chao Praya pour y construire un comptoir commercial (feitoria) et un bâtiment qui deviendrait la résidence officielle du Consul général. Ce quartier, appelé quartier Kalawar (Calvario – calvaire), quartier du Saint rosaire inclut l’ancien quartier de Santa Cruz comprend aujourd’hui trois églises catholiques, celle de l’immaculée conception construite en 1673 (la plus ancienne de Bangkok), celle de Santa Cruz construite en 1768 et celle du Saint rosaire construite en 1772. Elles sont aujourd’hui le centre de la communauté catholique qui comprend des Luso-siamois mais aussi de nombreux Chinois.

 

 

Carlos Manuel da Silveira fut désigné en 1820 comme premier consul général du Portugal au Siam et fit procéder aux constructions du comptoir commercial et du Consulat là où se situe l’actuelle ambassade. Le commerce du Portugal se développa depuis Bangkok jusqu’à Macao, Goa, les Indes portugaises et le reste du monde.

 

 

Le traité de commerce et d’amitié fut signé en 1859 par le Roi Rama IV incluant également le principe de l’exterritorialité qui perdura jusqu’en 1925 lorsque fut signé un nouveau traité à Lisbonne. Ce privilège ne connut toutefois pas l’extension exagérée délibérément par les Français qui ne voulurent pas conquérir le Siam par le mariage mais par leurs dizaines de milliers de protégés plus ou moins fictifs.

 

Il y avait en 1913 – c’est le seul chiffre dont nous dispositions - 85 portugais et 300 protégés selon le « Bangkok Siam directory » de 1914

 

 

La construction de l’ambassade actuelle date de 1860 après la destruction du premier consulat fait de bambou et de bois.

 

 

Si les relations commerciales se firent alors plus modestes, les relations amicales persistèrent. Le roi Rama V lors de son périple de 1897 rendit visite au roi Don Carlos Ier. Un nouveau traité d’amitié toujours en vigueur fut signé en 1938. Feu le roi Bhumibol visita le Portugal en compagnie de son épouse en 1960 lors de son voyage autour du monde. Le cinquième centenaire des relations diplomatiques en 2011 fut célébré à Lisbonne par la princesse Maha Chakri Sirindhorn qui inaugura le Pavillon Thaïlandais dans le parc Vasco de Gama.

 

 

Nous avons parlé plus haut de l’intégration des Portugais non seulement par les liens du sang mais aussi par la langue. Elle eut une conséquence fondamentale, à partir du XVIe siècle, ce ne fut plus le malais mais le portugais qui devint la « lingua franca » dans la région. Les Portugais avaient appris, le siamois mais les Siamois avaient appris le portugais. Lorsqu’arrivèrent les Hollandais, les Français et les Japonais qui souvent avaient des notions de portugais, plus facile à apprendre que le thaï, le portugais devint la langue du commerce et des négociations avec le Siam.

 

 

Nous avons vu lors de l’épopée de Louis XIV l’intervention permanente de cette langue, certains membres des ambassades connaissaient le portugais, s’adressaient en portugais à Phaulkon qui le connaissait aussi parfaitement et traduisait ensuite en thaï qu’il connaissait non moins parfaitement. Lorsqu’on passait du français (ambassadeurs et entourage) au portugais (jésuites) et du portugais au thaï (jésuites-Phaulkon) il est permis de s’interroger sur le nombre de quiproquos qui dut en résulter.

 

 

Lorsque la capitale se déplaça à Thonburi puis à Bangkok, de nombreux Portugais, descendants de Portugais ou des Luso-siamois firent office d’interprètes. De nombreux traités ou documents officiels furent rédigés en portugais comme par exemple une première lettre adressée en 1818 au Président des États-Unis au nom du roi Rama II par son ministre Dit Bunnag. Le premier traité avec les États-Unis fut rédigé en portugais. Le rôle du portugais comme « lingua franca » déclina toutefois vers la fin du XIXe siècle.

 

S.E Francisco Vaz Patto nous apprend d’ailleurs que le thaï a importé quelques mots de portugais, le sala (ศาลา) est une chambre en portugais, le sabu (สบู่ savon) vient du portugais sabão et le khanom pang (ขนมปัง – pain) vient du portugais pão.

 

Il y a probablement beaucoup d’autres exemples,  malheureusement le Dictionnaire de l’Académie royale n’a pas un siècle et ne donne que très rarement l’origine d’un mot sauf lorsqu’il est sanscrit-pali. Souhaitons que la Thaïlande trouve un jour son Littré.

 

 

Il subsiste encore un héritage portugais en Thaïlande, pour terminer en quelque sorte par la « bonne bouche », ce sont les pâtisseries dont nous parle S.E Francisco Vaz Patto.

 

Ne nous attardons pas, c’est un domaine, nous pouvons le dire sans forfanterie dans lequel que nous avons été plus prolixes que S.E Francisco Vaz Patto (1-8).

 

Sans prétendre écrire la longue histoire des rapports entre son pays et la Thaïlande,  l’Ambassadeur en fait une remarquable synthèse soulignant en particulier des éléments que nous n’avions pas développé, une politique d’assimilation exceptionnelle et le profond impact de la langue au moins jusqu’au début du XXe siècle. Il nous rappelle ces diplomates français de l’époque où l’élément essentiel de leur désignation reposait sur l’étendue de leur culture plutôt que leurs affinités politiques avec le gouvernement en place.

 

 

NOTES

(1) Voir nos articles

1 – 1 - A.74 A propos du mercenaire portugais Domingos De Seixas.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-73-a-propos-du-mercenaire-portugais-domingos-de-seixas-109648866.html

1 – 277. L'arrivée des premiers Européens au Siam : Les Portugais.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-77-l-arrivee-des-premiers-europeens-au-siam-les-portugais-117326794.html

1 – 378. Les Portugais au royaume du Siam au XVIe Siècle, selon madame Rita De Carvalho.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-78-les-portugais-au-royaume-du-siam-au-xvie-siecle-selon-madame-rita-de-carvalho-117349717.html

1 - 4  - 79. Les Portugais au Siam au XVIIe siècle.(Suite)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-79-les-portugais-au-siam-au-xviie-siecle-117415452.html

1 – 5 - RH 25. UN ÉVÉNEMENT MAJEUR A LA COUR DU ROI RAMATHIBODI II (1491-1529) : LA PREMIÈRE AMBASSADE PORTUGAISE EN 1511.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/01/rh-25.un-evenement-majeur-a-la-cour-du-roi-ramathibodi-ii-1491-1529-la-premiere-ambassade-portugaise-en-1511.html

1 – 6 - 85. 1686. Un Récit étonnant sur le naufrage de l'ambassade siamoise.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-85-1686-un-recit-etonnant-sur-le-naufrage-de-l-ambassade-siamoise-118237807.html

1 – 7 - H 7- LES PORTUGAIS, PREMIERS CARTOGRAPHES DU SIAM.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/01/h-7-les-portugais-premiers-cartographes-du-siam.html

1 – 8 - A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-266-maria-guimar-epouse-de-constantin-phaulkon-et-reine-des-desserts-thailandais.html

 

(2) S.E. Mr. Francisco de Assis Morais e Cunha Vaz Patto  est âgé de 49 ans. Il est né au Mozambique ou son père était chirurgien et servait dans l'armée pendant la guerre coloniale. Il y vécut deux ans avant que la famille ne retourne à Coimbra. Il fit ses études à Lisbonne puis à la l’Université catholique de droit à Lisbonne. Il débuta à 24 ans une carrière diplomatique au ministère des Affaires étrangères à Lisbonne. En poste à Bonn de 1995 à 1999, il se retrouve ensuite à l’OTAN à Bruxelles puis à Berlin jusqu’en 2000. De là, il est envoyé en Angola, poste difficile surtout en période de pleine guerre civile. Il occupe ensuite des postes dans différentes ministères à Lisbonne. De 2009 à 2013, il est en poste à New-York aux Nations Unies. Jusqu’en 2015, il est nommé directeur général de l'administration du ministère des Affaires étrangères. En novembre 2015, il arrive à Bangkok comme ambassadeur auprès de de 6 pays. Thaïlande, Cambodge, Laos, Malaisie, Myanmar et Vietnam, tous pays qu’il a longuement visités autant qu’il a visité la Thaïlande. C’est une petite ambassade qui n’emploie que 7 employés portugais mais dotée d’un consulat honoraire à Chiangmai. Il parle de nombreuses langues, portugais, anglais, français, allemand, espagnol et le thaï  qu’il a appris avec son épouse américaine. Il s’efforce de développer le tourisme entre les deux pays, actuellement embryonnaire : 10 000 Thaïlandais environ visitent le Portugal et 30 000 Portugais  visitent la Thaïlande chaque année. L’essentiel de sa tâche consiste à soutenir et représenter les Portugais vivant en Thaïlande, une petite communauté de 1.200 ou 1.300 personnes ce qui lui permet d’en être très proche et environ 250 sociétés commerciales.

 

 

(3) C'est évidemment la société brésilienne qui, par sa bigarrure ethnique offre l'exemple le plus éclatant du pouvoir d'assimilation qu'eurent ces petites colonies isolées sur de lointains rivages, précairement reliées à une métropole de faibles ressources et qui ne pouvaient guère compter que sur elles-mêmes pour survivre et se développer. Plus de soixante millions de Brésiliens, d'origine ethnique très variée, parlent aujourd'hui portugais et réalisent la plus importante société multiraciale existant au monde, exemple rare d'une intégration réussie.

 

 

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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 22:22

 

Nous avons, il y a 5 ans déjà, abordé la question de la résistance aux réformes  administratives du roi Chulalongkorn connue sous le nom de « révolte des saints » (1). Ceux qui ont étudié ce mouvement qui date du début du siècle dernier, y compris les Français qui avaient craint qu’il ne déborde sur le Laos tombé dans notre giron en 1893, lui attribuent une raison première, qui est que  ces réformes ont bouleversé un ordre établi depuis des siècles (2). Motif compréhensible et louable même s’il relevait de la nostalgie d’un passé révolu !

 

 

Ces réformes sont l’œuvre du Prince  Damrong (ดำรง ราชานุภาพ) qui en fut le maître d’œuvre jusqu’en 1915. Mais le Prince Damrong  en donne une version écrite tardive mais avec peut-être une certaine sérénité de la manière dont il a apprécié cette révolte. Elle fut publiée en 1944 après sa mort sous le titre « Histoire de l’ancien temps » mais jamais traduite ni en anglais ni en français,  (3).

 

 

Le prince présente le fruit des souvenirs de la tournée administrative qu’il fit dans les provinces du Nord-est au tout début du siècle dernier comme suit :

 

La révolte des Phuwiset (ผู้วิเศษ – hommes extraordinaires) et de Phraya Thammikrat (พระยาธรรมิกราช  - le seigneur vertueux et royal) et de ses hommes qui voulurent construire leur propre royaume dans le nord-est du Siam. La rébellion fut écrasée, les dirigeants exécutés et leurs partisans capturés furent libérés après avoir prêté serment d'allégeance à Rama V.

 

 

Nous sommes au début de l’année 1902. Le prince nous raconte que depuis Yasothon (ยโสธร) il se rendit à Selaphum (เสลภูมิ) où il arriva le 27 janvier (4). L’année du rat (ชวด Chuat) c’est-à-dire en 1900. Ils  circulaient tout au long de la vallée du Mékong (แม่น้ำโขง - Maenam Khong) une légende écrite sur des feuilles de latanier dont on ne put déterminer quelle en était l’origine, du côté français ce qui est probable ou de la rive siamoise, et qui en était l’auteur. Elle contenait la prophétie suivante : 

 

Au milieu du 6e mois de l'année du bœuf (1901), une catastrophe dévastatrice se produira, la fin du monde en quelque sorte. L’or et l'argent se transformeront en cailloux mais les blocs de latérite deviendront or et argent, les cochons deviendront des géants (ยักษ์ yak) que les gens ne pourront manger. C’est alors qu’arrivera le seigneur (ท้าว thao) Thammikrat (ธรรมิกราช) qui est un saint (Phibun) et qui régnera sur le monde. Ceux qui veulent échapper à la catastrophe doivent copier le contenu des documents et les transmettre à d’autres. S’ils veulent devenir riches, ils doivent ramasser des blocs de latérite et les conserver pour que le Thao Thammikrat les transforme en or et en argent. Ceux qui ont peur de la mort devront tuer les cochons avant le milieu du 6e mois avant qu’ils ne se transforment en géants. La terreur se répandit depuis les populations du Lanchang (ล้านช้าง Laos)  et se propagea sur l’autre rive du Mékong, Monthon Isan (มณฑล อีสาน) ainsi que dans le Monthon Udon (มณฑล อุดร) et celui de Nakhon Ratchasima (นครราชสีมา). Les autorités administratives s’évertuèrent à démonter qu’il s’agissait de fariboles provenant de personnes illettrées qui répandait une rumeur qui ne tarderait pas à disparaître.

 

 

C’était évidemment l’avis du Prince Damrong lorsqu’il en eut connaissance. Ces efforts n’eurent aucun effet, et dès la fin de l’année du rat on pu constater que dans de nombreuses régions de l’Isan les populations avaient amassé des blocs de latérite provenant de Selaphum et se disposaient à tuer les cochons si ce n’était déjà fait. Les agents du gouvernement  ne purent trouver le coupable à l’origine de cette panique collective. C'e fut une peur générale. S’il fut possible par le biais de consignes données aux chefs de village de mettre un terme au ramassage des pierres à Selaphum, il ne fut pas possible d’interdire au peuple d’accorder quelque crédit que ce soit à ces prophéties.

 

C’est alors que surgirent les Phuwiset  dans toute la région Isan (5). A en croire ceux qui les rencontrèrent, ils ne pouvaient pas comprendre leur nom ni savoir de quelle province ils venaient bien qu’ils aient probablement été des locaux. Ils donnaient toutefois l’impression d’avoir été ordonnés, connaissaient les dictons sacrés, les rituels magiques et le peuple les tenait en grande vénération. Ils observaient les prescriptions du bouddhisme, priaient et circulaient vêtus de robes blanches. Partout ils prêchaient en annonçant les cataclysmes qui allaient se produire comme le disaient les manuscrits qui circulaient. Les populations vivant dans la peur leur prêtaient des pouvoirs surnaturels susceptibles de les protéger du désastre futur. Ils récitaient alors des incantations et pratiquaient des rites magiques avec aspersions d’eau bénite. Pensant que le Thao Thamikrat et ses Phibun allaient régner sur le monde, beaucoup rejoignirent les Phu Wiset. Le nombre des adeptes grandit alors dangereusement.

 

 

À cette époque, le prince Sanphasitthi Prasong (พลตรี พระเจ้าบรมวงศ์เธอมรมหลวงสรรพสิทธิ ประสงค์), l’un des nombreux fils du roi Rama V, était gouverneur du Monthon Isan et basé à Ubon. Il y restera jusqu’en 1910. Il disposait d’une troupe de 200 soldats venus de Bangkok et avait formé des soldats locaux. Pour lui, les personnes qui rejoignaient la troupe de Thao-Thammikrat voulaient tout simplement vivre sur le dos de la population en racontant des carabistouilles. Peut-être ne se trompait-il pas totalement ? Il chargea alors l’un de ses officiers qui avait rang de Momrachawong (หม่อมราชวงศ์) c’est à dire d’arrière-petit-fils de roi de s’emparer des Phibun à Ubon avec une compagnie de soldats locaux. Il les rencontra dans un village du Monthon Isan dont le Prince Damrong avait oublié le nom mais qu’il situe à deux ou trois jours de marche d’Ubon. Le meneur des Phibun se trouvait dans une maison et le Momrachawong ordonna à ses soldats de mettre la main sur lui. Ses vaillants guerriers, tremblant de peur devant le Phibun prirent la fuite en laissant leur chef seul. Le Momrachawong dut prendre la fuite pour sauver sa vie. Le Phibun devint alors arrogant et ordonna à ses partisans de regrouper ceux qui avaient des armes dans une grande unité pour marcher sur Ubon et y installer sa capitale menaçant de mort  ceux qui ne se joindraient pas à eux.

 

 

Le Prince Sanphasitthi avait compris la cuisante leçon et estima que pour écraser le groupe,  il devait former une compagnie de soldats locaux encadrés par les troupes aguerris venues de Bangkok. Ceux-ci poursuivirent le groupe jusqu’à deux jours de marche d’Ubon. Les Phibun s’étaient préparés à la bataille. Les meneurs étaient vêtus d’une robe blanche et joignaient les mains au sein de la troupe en prononçant des incantations. Mais les soldats locaux se joignirent aux Phibun et ceux de Bangkok durent prendre la fuite. Cette nouvelle victoire rendit les Phibun plus arrogants et ils purent constituer une troupe de 1000 hommes qui marchèrent en direction d’Ubon avec l’intention au premier chef de massacrer le prince Sanphasitthi. Celui-ci ne perdit pas son sang-froid. Il avait constitué un groupe bien entrainé bien armé de soldats de Bangkok et muni de deux pièces d’artillerie. L’affrontement eut lieu à une journée de marche d’Ubon, plus précisément à 40 kilomètres au nord-ouest dans le village de Ban Saphu (บ้าน สะพือ).

 

 

Un sentier reliait le village à Udon et la végétation était si dense que les hommes devaient marcher en file indienne. Une embuscade fut tendue aux Phibun qui devaient l’emprunter le 4 avril 1902. Une première salve de tir manqua son but. Les Phibun dansèrent de joie. Mais le seconde frappa les plus arrogants et les deux suivants firent des ravages dans les rangs. La plupart prit alors une fuite éperdue. Les soldats les poursuivirent et se contentèrent de les arrêter. Les habitants de l’Isan surent alors que les Phibun n’étaient pas invulnérables, ils cessèrent de les aider et le retour au calme intervint rapidement.

 

 

 Le Prince Damrong ne se souvenait plus  si le Thao Thammikrat - que l’on avait vu tout de blanc vêtu pratiquer des incantations au milieu de ses troupes - avait été mortellement blessé et avait pris la fuite ou si le prince Sanphasitthi avait pu s’emparer de sa personne. Quoi qu'il en soit, le prince Sanphasitthi envoya à Bangkok sa couronne, bonnet en feutre rouge à bord bleu foncé, brodé de rayures en soie dorée. Ceci mit fin à l' « affaire Phibun ».

 

 

La question reste entière de savoir si ce mouvement messianique dont les dirigeants exploitaient la crédulité du peuple et prédisaient un cataclysme prochain, la fin du monde, au cours duquel l’or se transformerait en cailloux fut seulement une réaction du peuple contre les réformes administratives du Prince Damrong et du roi Rama V. Les nombreuses et érudites références visées dans notre précédent article (1) notamment l’article de John B. Murdoch (6) visent les « insatisfactions de la population face à une dislocation de la vie traditionnelle face à un nouvel ordre bureaucratique… ». Elles ne contredisant pas les souvenirs du Prince Damrong, même s'ils ne sont qu'événementiels et ponctuels et nous laissent à penser que par-delà ces nobles motifs, il n'a pas manqué parmi ces « saints hommes » de forts habiles joueurs de bonneteau à la siamoise au milieu probablement de quelques vrais saints.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La « Révolte des "Saints" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Nous devons à l’historien Tej Bunnag (ตช บุนนาค) une solide et universitaire étude de cette œuvre « The provincial administration of Siam from 1892 to 1915: a study of the creation, the achievements, and the implications of modern Siam, of the ministry of the interior under Prince Damrong Rachanuphap » datée de 1968.

 

 

(3) ดำรง ราชานุภาพ « นิทาน โบราณคดี » publié à Bangkok en 1944. L’accès le plus facile puisque l’ouvrage est numérisé est  le site :

http://www.sac.or.th/databases/siamrarebooksold/main/index.php/history/2012-04-26-08-47-27/1747-2012-10-25-02-23-35

 

(4) Selaphum est aujourd’hui un district de la province de Roiet situé à une quarantaine de kilomètres au Nord-ouest de Yasothon. Le nom du district est parlant, c’est la montagne de roches car on y trouve de nombreuses montagnes de latérite. Ce fut à partir de 1901 un des hauts lieux du mouvement des Phibun (ผีบุญ les saints hommes) au cœur du Monthon Isan (มณฑล อีสาน) puisque c’est de là qu’il démarra comme le prince va nous le raconter.

 

(5) Rappelons qu’il y avait alors au tout début du siècle dernier 5 Monthon nés des réformes administratives du Prince Damrong, celui de Nakhon Ratchasima recouvrant les actuelles provinces de Nakhon RatchasimaBuriram et  Chaiyaphum. Le Monthon Isan recouvrait les actuelles provinces de RoietUbonrachathani,  KalasinSisaket, Surin et  Maha Sarakham. Le Monthon d’Udon recouvrait les actuelles provinces de UdonthaniKhonkaen, LoeiNakhon PhanomNong Khai et Sakon Nakhon.

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