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  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 22:24

 

 

SECONDE PARTIE

 

Nous avons parlé dans notre précédent article (1), qui en suivait plusieurs autres (2), du sort de ce qu’il est convenu d’appeler « les esclaves » au XIXe siècle jusqu’à l’abolition de l’institution en 1905.

 

 

Il semble bien que l’utilisation de ce terme résulte d’un abus de langage ou d’une insuffisance terminologique ? Les textes anciens régissant leur statut utilisent systématiquement le mot « that » (ทาส) retranscrit dans leur version anglaise par « slave » y compris d’ailleurs par le Roi Rama V  qui connaissait parfaitement l’anglais mais qui toutefois, dans le préambule de son décret de 1905 tint à souligner que l’esclavage au Siam n’était pas l’esclavage d’autres régions du monde. Le terme « kha » (ข้า) que l’on peut également traduire par « esclave » n’est jamais utilisé (3) Bien que nous ne sachions que peu de choses sur l’esclavage à l’époque d’Ayutthaya – Chroniques et Annales sont muettes sur le sujet, nous savons tout au moins qu’à partir de la moitié du XVIIe jusqu’à 1905 le pays n’eut pas à souffrir les excès qui conduisirent Rome, les Antilles françaises (nos « îles à sucre ») ou les États-Unis à des guerres sanglantes (4).

 

 

Ce sort le plus souvent débonnaire s’explique en grande partie par un statut juridique sur lequel nous avons tenté de nous pencher. Il nous faut bien évidemment citer Émile Jottrand, ce juriste belge qui participa à la préparation du nouveau code pénal (5) : « C'est toujours une lecture curieuse que celle des lois qui règlent cette institution singulière… Les textes sur cette matière, avec divisions et subdivisions, rappellent assez bien les discussions des Pandectes sur des pointes d'épingles » (6).

 

 

Sans entrer en profondeur dans le détail de cette législation « byzantine », nous bénéficions d’une classification établie par John Bowring qui écrivait en 1857 (7).

 

 

Il y a sept classes d’ « esclaves » – nous utilisions ce terme par défaut faute de meilleure alternative nous dit-il - selon la législation qu’il date de 1359 (Ramathibodi Ier) et qui décrit les sept manières de tomber en esclavage mais qu’il est plus simple de schématiser en trois :

 

- Les esclaves de guerre

- Les esclaves par achat

- Les esclaves par naissance.

 

Il ne semble pas y avoir eu trafic organisé méthodiquement comme celui des négriers souvent arabes ou portugais avec l’Amérique et responsable de la déportation de peut-être 20 millions de noirs. 

 

 

Signalons toutefois l’existence d’un trafic néfaste (mais peut être ponctuel ?) signalé par Crawfurd de jeunes gens capturés à Samarang sur l’île de Java et vendu par les capitaines de jonques chinoises  au Siam (8). Des hordes incontrôlées siamoises ou indochinoises se livraient à des razzias dans les régions frontalières le plus souvent au détriment des populations des minorités ethniques qu’ils revendaient sur la rive droite du Mékong, Sédangs au sud ou Kha du Laos dans le nord-ouest. Ces opérations ont été signalées par Francis Garnier (9).

 

LES ESCLAVES DE GUERRE

 

Il faut les classer selon leur origine, les Malais qui seraient 8.000. Ils furent enlevés de 1821 à 1 824 des États malais de la péninsule lors des expéditions du gouverneur de Ligor et pour la plupart originaires de Tringanou, de Kélantan et de Patani. Les Cochinchinois seraient 10.000, les Peguans seraient également 10.000, les Laos seraient 20.000 provenant de l’invasion siamoise de 1827-1838 (10), et les Birmans ne seraient que 1.000. Cette estimation  (59.000)  ne tient compte que des combattants capturés et non  de la famille, femmes et enfants qui suivent.

 

On peut supposer que les chiffres de Bowring, proche du roi, sont fiables. Bowring ne mentionne toutefois pas les Cambodgiens qui ont ou auraient été déportés à la suite des campagnes du général Bodindecha en 1835. En tout état de cause et malgré de lourdes incertitudes, nous sommes bien loin du chiffre délirant de 1.500.000 avancé par la presse coloniale (11). Ils appartiennent en priorité au roi, mais il aurait détesté les Cochinchinois (selon Bowring) et les distribuait au second roi.

 

Les Malais et quelques Peguans furent versés dans la marine. Ils y perçoivent un salaire de 8 ticals par mois jusqu’à 30 pour les officiers en sus de la nourriture. Ceux qui sont employés dans l’armée de terre perçoivent 4 ticals. Ils doivent tous 3 mois de service  au cours desquels ils sont payés et disposent donc de 9 mois à occuper à leur convenance.

 

Il semble clair que leur sort, une fois arrivés à marches forcées depuis le lieu de la bataille était généralement « acceptable ». Les obstacles à l'assimilation sont probablement inexistants : Soldats de quelque chef de guerre lao, indochinois ou birman, dont on ne sait trop comment ils les traitaient, ils deviennent soldats d’un chef de guerre siamois dont nous savons comment ils les traitaient.

 

 

L’idée de nation n’existant pas, ils ne font que changer de maître. Établis avec leur famille dans des villages éparpillés dans le pays de préférence loin de leur pays d’origine, sous l’autorité d’un chef de leur race, l’identité du groupe linguistique peut y subsister mais il ne semble pas qu’il y ait eu des obstacles majeurs à leur assimilation dans le tissu social siamois. On leur donnait des terres et ils ont contribué à peupler le pays de la même façon que les anciens domaines de Rome. Il n’est mentionné aucunes tentatives significatives de fuite et aucune mention de mauvais traitements. A partir du XIXe siècle (1801) ils bénéficient du même droit au rachat de leur liberté dans les mêmes conditions que les esclaves rachetables dont nous parlons plus bas selon les mêmes paramètres (âge et sexe).  

 

 

En dehors de leur fonction militaire, ils ont évidemment été utilisés pour contribuer à l’augmentation de la population et pouvaient également être employés au service royal comme phrai luang (ไพร่หลวง), statut sur lequel nous reviendrons.

 

 

Notons encore que les enfants mâles deviennent esclaves du roi mais que les parents peuvent disposer des filles à leur guise, y compris de les vendre. Lorsque Jottrand écrit en 1905, il ne parle plus que des esclaves pour dettes ce qui laisse à penser que cette espèce était virtuellement en voie de disparition. En admettant que ce régime ait été établi à partir du XIVe siècle et quelles qu’en aient été les motivations profondes qui ne relevaient bien évidemment pas de la charité chrétienne il déroge avec les usages de l’époque où régnait plutôt celui de tuer les mâles des populations vaincues, capturer leurs femmes pour l’usage que l’on devine et les enfants pour en faire de futurs esclaves.

 

 

Pour Monseigneur Pallegoix qui ne parle pas d’« esclaves de guerre » mais de « captifs », le terme est assurément mieux choisi : « Pendant les guerres, c'est la coutume d'amener captifs tous les habitants des places qu'on a prises, et le roi en distribue une partie à chaque mandarin, selon son rang et son mérite. Lorsque ces captifs ne se plaisent pas chez leurs maîtres, ils ont droit de passer chez un autre, pourvu que celui-ci paie leur rançon, fixée à quarante-huit ticaux par personne » (12).

 

Le qualificatif d’ « esclaves » de guerre semble donc parfaitement inadapté. L’histoire ne relate en tous cas aucun exemple de révolte de ces esclaves à force armée ou de fuite en masse. Pas de Spartacus,

 

 

pas de Toussaint Louverture.

 

 

LES ESCLAVES PAR ACHAT

 

Bowring les divise en deux classes les rachetables et les non rachetables. Monseigneur Pellagoix utilise le terme juridique de « rédimibles » et « irrédimibles ».

 

La classe des non rachetables

 

Elle est peu nombreuse nous dit Bowring sans nous donner de chiffres. Ce sont principalement des jeunes filles vendues par leurs parents. Il n’y a aucune garantie et par conséquent, plus des quatre cinquièmes d'entre elles prennent la fuite quand elles en ont l'occasion et le propriétaire n'a aucun recours. C’est un investissement perdant ! Nous ne sommes pas au Texas, on ne lâche pas de chiens dressés contre les fugitives !

 

 

Ceci nous est confirmé par l’article de R.B. Cruikshank que nous avons cité en première partie (13). Singulière législation qui ne permet pas à l’esclave de se racheter mais qui lui permet de fuir sans possibilité de recours de la part de son maître ! Monseigneur Pallegoix nous donne un exemple de contrat de vente, situation apparemment exceptionnelle puisque le père s’était porté garant en cas de fuite de sa fille (14).

 

La classe des rachetables

 

Elle serait la plus nombreuse, comprenant l’essentiel des esclaves du pays. Ces esclaves peuvent avoir été vendus par leurs parents ou s’être vendues eux-mêmes alors même qu’ils s’étaient déjà rachetés ! « Personne ne peut vendre un esclave sans son consentement » auraient dit d’érudits siamois à Bowring qui est tout de même sceptique. Le prix serait pour les hommes de 80 à 120 ticals et de 60 à 100 pour les femmes. Les chiffres énoncés par Monseigneur Pallegoix qui écrit à la même époque que Bowring sont à peu près les mêmes. La procédure d’achat et de vente est simple : Chaque esclave est porté sur un contrat que son maître conserve mais doit le donner chaque fois que l'esclave peut aligner la somme qui y est mentionnée.

 

Notons dans cette catégorie une sous-catégorie singulière, ce que les juristes appellent « le gage sans dépossession » tout comme lors de l’achat d’un véhicule à crédit qui est gagé en garantie du prêt mais reste à votre disposition. L’exemple le plus fréquent est celui d'un homme qui offre sa femme en garantie d’un prêt d’argent mais reste avec son mari.

 

 

LES ESCLAVES PAR NAISSANCE.

 

Leur situation est similaire à celle des esclaves pour dettes, Reprenons ce qu’en disait La Loubère : «  Quand on n'est esclave que pour dette, on redevient libre en payant : mais les enfants nés pendant cet esclavage, quoi que passager, demeurent esclaves. On naît esclave, quand on naît d’une mère esclave et dans l’esclavage les enfants se partagent comme dans les divorces. Le premier, le troisième, le cinquième, et  tous les autres en rang impair appartiennent au maître de la mère. Le second, le quatrième et les autres en rang paire appartiennent au père, s'il est libre ou à son Maître, s'il est esclave. Il est vrai  qu'il faut pour cela que le père et la mère n'aient eu commerce ensemble, qu'avec le consentement du maître de la mère  car autrement tous les enfants appartiendraient au maître de la mère ».

 

 

Bowring donne le détail minutieux par catégories, sous catégories et subdivisions et entre dans les méandres de cette législation qui semble avoir voulu appréhender toutes les situations possibles et imaginables. C’est très exactement ce que firent les Pandectes de Justinien, définir une foule de situations au cas par cas hors toute règle générale. Jottrand pour sa part nous donne quelques exemples auxquels nous nous limiterons, ceux qui sont basé sur cette constatation : Il ne faut pas oublier, que la chose vendue est une « chose vivante » (15).

 

 

Sur un plan général, nous savons que les esclaves étaient en général bien traités. Francis Garnier mérite d’être cité parlant des esclaves au Laos dont on peut supposer qu’ils étaient traités de même au Siam : «  Ils vivent même souvent si intimement et si familièrement avec leurs maîtres que, sans leurs cheveux qu'ils conservent longs et leur physionomie particulière, on aurait de la peine à les reconnaître au milieu d'un intérieur laotien. » (9).

 

 

Les droits du propriétaire sont également définis et le pouvoir disciplinaire limité à ce qui était nécessaire pour assurer l'obéissance sans causer de blessures. Ils ne recevaient probablement ni plus ni moins de coups de bâtons que les hommes libres ! Nous ne sommes pas en Alabama, le maître n'a pas le droit de vie et de mort sur aucun de ses esclaves.

 

 

Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dépourvus de droits puisqu’ils peuvent posséder et hériter. Ils ont également le droit d’ester en justice. Comme pour les esclaves rachetables, le prix est celui de la vente initiale, c’est la raison pour laquelle la vente d’esclaves devait être accompagnée d’un contrat écrit indiquant la date de la vente, le prix payé, le nom de l'acheteur, le nom du garant et le nom de l'esclave; le maître doit le lui restituer à la demande de l'esclave désireux d'acheter sa liberté à prix égal, pas de spéculation possible semble-t-il ? Il est encore d’autres dispositions favorables à ces malheureux : Le maître a l’obligation de les nourrir pendant les famines. Le maître est coupable d’adultère s’il dispose d’une esclave femelle munie d’un mari. Il est encore responsable de l’entretien, de l’éducation et du bien-être des enfants de l’esclave leur  mère.

 

S’il devient moine, il lui faut l’accord du maître mais il est alors automatiquement libéré. Une esclave par ailleurs devient automatiquement libre si elle a un enfant du maître ou d’un parent du maître.

 

R.B. Cruikshank nous détaille toutes ces dispositions que l’on pourrait – presque – qualifier de « code du droit des esclaves », il y avait une sérieuse atténuation de l'exploitation de l'esclave par le maître jusqu’à la disparition définitive de l'esclavage mais il pose aussi la question judicieuse de savoir comment elles étaient appliquées dans la réalité quotidienne ? Sa réponse est favorable au bénéfice de plusieurs observations : Par principe tout d’abord les normes bouddhistes prédominantes s’opposent aux mauvais traitements causés aux êtres vivants. Laissons-lui la responsabilité de cette opinion quand l’on sait ce dont nos paisibles bouddhistes sont parfois capables.

 

 

La seconde observation nous parait plus plausible : la main d’œuvre est rare, ce n’est pas en lui donnant des coups de triques que l’on va favoriser son ardeur au travail et  - en dehors de la possibilité de rachat - l’esclave a la possibilité de fuir et de se placer sous la protection d’un autre maître, la seule sanction étant alors que le second doit au premier le remboursement du prix tel qu’il apparaît sur le contrat d’origine.

 

 

QUELLE ÉTAIT LA NATURE DE L’INSTITUTION ?

 

R.B. Cruikshank y voit une relation de « patron à client » (« patron-client perspective ») plus qu’une relation de maître à esclave. Le choix des mots était-il conscient chez cet américain ? Il nous conduit irrémédiablement à faire le parallèle avec le droit romain en comparant évidemment ce qui peut l’être.

 

 

Telle fut l’opinion d’ailleurs du Capitaine de Malglaive dans l’un des rapports de la Mission Pavie (16).

 

 

La relation de clientèle qui domine la vie sociale de la Rome antique relie deux personnes de statut différent, un puissant et une personne de rang moindre, le client, en principe homme libre mais pas toujours. Le patron protège ses clients. Ses clients le soutiennent dans ses entreprises, cultivent ses terres. Ce sont souvent des citoyens endettés qui se sont mis sous sa protection. La comparaison vaut ce qu’elle vaut. Pourrait-on assimiler leur statut à celui des serfs sous l’ancien régime  puisque le servage n’était pas l’esclavage ? Contentons de faire ce que font les juristes lorsqu’ils découvrent une institution qu’ils ne peuvent exactement définir par comparaison et baptisons cette institution en tout état de cause dégradante qui soumet un homme ou une femme au pouvoir d’un autre de « sui generis ».

 

 

LE PRIX ?

 

S’il ne semble pas y avoir eu de « marché aux esclaves » comme en Amérique

 

 

ou dans les pays arabes,

 

 

il y a toutefois un « prix du marché » dont nous avons donné quelques chiffres. Nous pouvons être plus précis au moins au vu d’éléments ponctuels qui les confirment. En 1900 dans les six circonscriptions du Lanna (ล้านนา) savoir Phrae, Lampang, Nan, Thoen, Chiangmai et Lamphun (แพร่, ลำปาง, น่าน, เถิน, เชียงใหม่, ลำพูน) le prix varie de 48 ticals à 72 avec un net avantage pour les femmes (17).  Ces chiffres provenant d’une région reculée sont peu ou prou confirmés dans le texte de 1874 dont nous allons parler. Le tableau ci-dessous est significatif :

 

 

A cette date, un tical est équivalent à 1 franc 65. À Paris le pain « restaurant » vaut 38 centimes, le kilo de bœuf 1,80 francs et le litre de vin rouge 53 centimes. N’ayons pas la discourtoisie de traduire le prix d’une esclave femelle en kilos de bœuf. Si l’on admet que le franc de 1900 vaudrait environ 4 euros de 2018, nous vous laissons faire vos comptes. Ces chiffres n’auraient gère d’intérêt si nous n’avions pas d’autres éléments de comparaison plus significatifs. Or nous connaissons à la même date les rémunérations mensuelles dans l’administration : Un gouverneur de monthon gagne selon l’importance de sa circonscription entre 1.000 et 1.600 ticals par mois. Ses assistants selon leur grade, de 300 à 1.000 ticals par mois. Les gouverneurs de sous-circonscriptions, de 200 à 600 ticals par mois. Un magistrat de 200 à 250 ticals tout comme les autres fonctionnaires. Les salaires les plus bas sont ceux des domestiques entre 10 et 15 ticals (18).

 

Ces prix sont faibles ce qui s’explique bien évidemment par l’abondance de la marchandise sur le marché. Nous n’avons pas de statistiques et de recensement fiables avant le XXe siècle, il faut nous contenter de la première estimation de Monseigneur Pallegoix, un tiers d’une population de 6 millions d’habitants, chiffre confirmé par Bowring et repris ensuite par les successeurs sans plus de précisions. À titre de comparaison, il y avait aux États-Unis 4 millions d’esclaves sur une population de 31 millions.

 

 

L’ÉVOLUTION

 

Que savons-nous de l’institution dans le passé ? Nous avons vu qu’elle est ignorée des Chroniques et des Annales. Suivons les explications historiques que donne W.A.R. Wood, Consul général d’Angleterre à Chiangmai et ami du prince Damrong (19).

 

 

Elle aurait été ignorée sous le royaume de Sukhothaï et la stèle de Ramkamhaeng ne la mentionne pas. Elle aurait par contre été déjà fortement établie sous le règne de Ramathibodi Ier. Il nous signale la prise de Phitsanulok, et à cette occasion la capture d’un grand nombre de prisonniers de guerre réduits à l’esclavage. Il situe en 1637 la première loi relative à l’esclavage pour dettes « L'esclavage, bien qu'inconnu lors des beaux jours du roi Ramkamheng et de ses successeurs à Suukhothai, avait toujours été une caractéristique du système social siamois sous le règne d'Ayutthaya. L'esclavage dans un pays doit toujours être indissociable de la cruauté et des abus, mais une fois le système admis, la loi siamoise sur le sujet n'apparaît pas déraisonnable et n'ignore en rien les intérêts des esclaves ». Ses conclusions toutefois divergent de ce que nous avons écrit ci-dessus. Où se situe la vérité ? : « La loi contient des dispositions prévoyant la punition des maîtres qui ont tué ou blessé leurs esclaves, et de nombreux moyens ont été fournis pour permettre aux esclaves de retrouver leur liberté. Malheureusement, comme c'était inévitable, les dispositions les plus clémentes de cette loi étaient trop souvent ignorées et le sort d'un esclave de dette au Siam était souvent très misérable, même dans les temps modernes, jusqu'en 1905, lorsque le roi Chulalongkorn (Rama V) a accompli l'acte le plus noble de son long et mémorable règne en abolissant définitivement une fois pour toutes les dernières traces d'esclavage dans son royaume ».

 

 

L’arrivée massive des Chinois à partir du règne de Rama II (1809-1824), fuyant l’anarchie de leurs pays, (« laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre ») et venus chercher du travail changea la donne. Industrieux, peu exigeants, incontestablement moins indolents que les Siamois, leur présence pesante répond à un besoin croissant de main-d’œuvre.

 

 

La coïncidence temporelle avec les exigences des pays occidentaux à l’égard du Siam pour obtenir la disparition des « traités inégaux » et le régime des capitulations est évidemment pur hasard. L’existence de l’esclavage était l’une des institutions qui choquait le plus ce que l’on n’appelait pas encore la « bonne conscience universelle ».

 

 

Les paramètres économiques le rendirent  rapidement obsolète. Les planteurs de coton du sud profond des États-Unis s’aperçurent assez rapidement qu’un noir qui ne leur coûtait plus que son seul salaire était plus rentable qu’un esclave qu’il fallait acheter, nourrir et habiller même mal, soigner et entretenir jusqu’à sa mort, élever les enfants jusqu’à ce qu’ils soient susceptibles d’aller aux champs… Un choix économique comme un autre.

 

 

Rama V procéda par étapes à une émancipation graduelle, sans précipitation dangereuse, pour éviter, comme le dit Jottrand « les résultats fâcheux et décourageants qu'on a observés jadis dans d'autres pays, notamment en Amérique ». Il dit lui-même : « Il est impossible de tout changer du jour au lendemain… si cette pratique est adoptée, les choses se dérouleront sans heurts et de manière satisfaisante au fil du temps ».

 

Le premier décret du 12 juillet 1874 stipule que tout individu né postérieurement à l’avènement du roi (1868) ne peut pas être esclave. C’est donc l'abolition à terme. Par cette mesure, la génération nouvelle est tout à l’abri d’un état dégradant aussi débonnaire soit-il. Les vieux soumis à l’ancien régime ne sont pas exposés aux risques de mourir de faim sans savoir faire usage de leur liberté. Tous les esclaves n’étaient pas « traités avec gentillesse » dit-il mais les enfants ne devaient pas subir les erreurs de leurs parents tombés en esclavage par leur incurie ou, pire, qui les avaient vendus pour payer leurs dettes de jeu (20).

 

Le deuxième texte tombé de la salle du trône en 1897 est destiné à pallier aux difficultés des esclaves pour se libérer, leur travail au profit du maître n'étant ni rémunéré ni déduit du capital de sa dette et ne représentant que les intérêts de la dette. Ce système il est vrai scandaleux prit fin : Désormais chaque esclave aura droit à une rémunération minimum de 4 ticaux par mois, qui lui sera comptée en déduction du capital de sa dette et non des seuls intérêts.

 

 

Le texte définitif intervint le 30 mai 1905 et fut proclamé le lendemain. En sont formellement exclues les provinces cambodgiennes de Bayap (มณฑลพายัพ) et Burapha  (มณฑลบูรพา) qui deviendront peu après françaises et les provinces malaises de Saiburi (Kedah), Kalantan et Tringganu qui deviendront peu après anglaises. On ne sait trop les raisons de cette exclusion.

 

La transition semble s’être faite sans trop de difficultés, parfois à la traîne dans les provinces excentrées, mais toute trace d’esclavage avait disparu dès 1910.

 

 

En dehors de la famille royale et de la noblesse, il n’y aura plus que - non pas des citoyens, notions alors étrangère à la culture siamoise -  mais des roturiers car si nous avons quelques doutes quant à la traduction exacte de that (ทาส) il n’y en a aucun sur la traduction de phrai (ไพร่). Ce sont tout simplement des serfs.

 

 

Il en est deux catégories, les phrailuang (ไพร่หลวง) et les phraisom (ไพร่สม). Les esclaves deviendront des phrai Luang constituant les grandes masses du peuple marqués et tatoués comme tels. Leur sort était-il meilleur que celui des esclaves ? Les fuites des phrailuang pour devenir phraisom dont le statut était moins contraignant auraient été nombreuses. Les autorités provinciales ou municipales peuvent exiger des phrailuang des services personnels de trois mois par an et plus en cas de besoin. La procédure habituelle est d'exiger un service non rémunéré d'un mois puis de leur accorder trois mois pour poursuivre leurs propres activités sauf le service supplémentaire. Mais qu’ils soient luang ou som, ils ont au moins un « protecteur ».

 

 

Ce n’est évidemment pas le cas de la catégorie la plus basse, celle des mendiants (khothan - ขอทาน). Après La Loubère, R.B. Cruikshank a le mérite de ne pas les oublier. Ils sont en bas de l’échelle hiérarchique, c’est leur karma qui les y a placés (parait-il ?) et n’ont ni protecteur ni protection, ni dépendance ni asservissement. Ils connaissent en quelque sorte – sans le savoir – ce que Saint Bernard appelait « la force de la liberté dans la misère ».

 

 

L’esclavage siamois était donc une forme particulière que peut prendre la dépendance et l’asservissement à travers le monde. Peut-on évoquer le lien qui existe encore de nos jours en Thaïlande et dans d’autres pays du Sud-Est asiatique, entre la coutume de l'esclavage tel qu'elle se pratiquait au XIXe siècle et la vente par leurs parents pauvres et endettés d'enfants et de jeunes filles destinés à la domesticité ou plus souvent encore à la prostitution

 

 

ou le sort des travailleurs immigrés sur les bateaux de pêche ? (21). Esclavage ou travail forcé, la différence devient alors bien subtile...

 

 

NOTES

 

(1) « L’ESCLAVAGE AU SIAM AU XIXe SIÈCLE JUSQU’À  SON  ABOLITON EN 1905 – PREMIÈRE PARTIE »

 

(2)  Cités dans la note 1 de l’article ci-dessus.

 

(3) Il semblerait toutefois qu’il ait été utilisé dans la partie laotienne du royaume (certaines parties des provinces de Buriram, Kalasin, Surin, provinces de Yasothon, Roi Et, Sisaket et Ubon Ratchathani) : voir l’article de Mademoiselle Sutida Tonlerd « ข่า: ทาสในมณฑลลาวตะวันออก และมณฑลลาวตะวันออกเฉียงเหนือ ระหว่าง .. 1779 – 1904 - The Slavery in Southern Laos, between 1779 and 1904 - in « วิจิตรศิลป์ Journal of fine arts » volume II de 2555-2012).

 

(4) Les historiens romains rapportent l’histoire de Vedius Pollion qui donnait ses esclaves à dévorer aux murènes géantes de son bassin. Il ne subit que la sanction de l’empereur Auguste qui fit combler ce vivarium.

 

 

La révolte des esclaves conduite par Spartacus eut pour résultat 60.000 esclaves tués au combat et 6.000 crucifiés.

 

 

La  révolte à Saint-Domingue sous la conduite de Toussaint Louverture : 100 ou 200.000 morts. 

 

 

Guerre de Sécessions aux États-Unis : des centaines de milliers de morts.

 

 

(5) Émile Jottrand «  Au Siam. Journal de voyage de M. et Mme Émile Jottrand » pp 93 s. 1905,

 

 

(6) Les pandectes sont une compilation  en 50 volumes établie sur ordre de l’empereur  byzantin Justinien au VIe siècle de l’ensemble des lois romaines depuis le début de la fondation de Rome.  A cette époque, les théologiens de Byzance s’intéressaient à la question de savoir si les anges pouvaient se matérialiser et combien pourraient tenir sur une pointe d’épingle.

 

(7) John Bowring « The Kingdom and people of Siam » volume I, p. 189 s.

 

(8) John Crawfurd « Journal of an  Embassy from the governor general of India to the courts of Siam and Cochinchina » 1830, volume I, p. 226-227.

 

(9) Francis Garnier « Voyage d’exploration en Indochine », 1885.

 

 

(10) Comme toujours, aucun chiffre n’est réellement assuré. Selon Raquez la déportation de la campagne de 1827-1828 aurait concerné non pas 20.000 combattants mais 80.000 familles. Une nouvelle expédition en 1884-1885 permit de coloniser la région d’Ubon : « Comment s'est peuplé le Siam, ce qu'est aujourd'hui sa population » (publié en 1903 dans le Bulletin du Comité de l'Asie Française). In : Aséanie 1, 1998. pp. 161-181;

 

(11) Voir l’article du journal « L’univers » cité dans notre précédent article.

 

(12) Voir la note 7 de notre précédent article.

 

(13) « SLAVERY IN NINETEENTH CENTURY SIAM » in : Journal de la Siam society, 1975 n° 63-II, pp. 316-333.

 

(14) Monseigneur Pallegoix, « Description du royaume thaï ou Siam » volume I pp. 234-235. 

 « Le mercredi, sixième mois, vingt-cinquième jour de la lune de l'ère 1211, la première année du Coq, moi, monsieur Mi le mari, madame Kôt l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre à monsieur Luangsi pour 80 ticaux, pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que le maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma, Moi, monsieur Mi, j’ai apposé ma signature comme marque »

 

(15) Voici donc quelques cas d’espèces comme disent les juristes : « La chose vivante peut devenir malade et demander des soins, et les cas sont prévus avec détails, comme pour la vente d'un cheval ou d'un buffalo :

1° Si je vends un esclave et que j'en aie fait la livraison :

a) Je demeure responsable de sa maladie et de sa mort pour les deux tiers du capital, sans aucune limite de prescription (trente ans, quarante ans, toute la vie), dans le cas où, dûment averti, je n'ai pas soigné le malade;

b) Si j'ai donné mes soins, et que l'esclave meurt tout de même, un tiers seulement ;

2° Si je vends un esclave, que le prix en est payé, mais que je n'en ai pas encore fait livraison, le risque est réglé ainsi :

a) Je n'avertis pas le maître de la maladie. L'esclave meurt. Je suis responsable du total, capital et intérêts ;

b) J'avertis le maître, mais il ne vient pas, je suis responsable pour un tiers;

c) J'avertis le maître, il vient, et l'esclave meurt tout de même. Je suis responsable pour deux tiers ».

 

(16) « Leur condition est à peu près celle de la clientèle dos patriciens romains » écrit le capitaine de Malglaive : « Mission Pavie – Indochine -  IV – Voyage au centre de l’Annam et au Laos », 1902 .

 

 

(17) Source : http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1900.htm

 

(18) William J. Siffin « Thai bureaucracy : institutional change and development ». Honolulu, East-West Center, 1966.

 

(19) W.A.R. Wood « A HISTORY OF SIAM FROM THE EARLIEST TIMES TO THE A.D. 1781, WITH A SUPPLEMENT DEALING WITH MORE RECENT EVENTS » à Londres, 1924.

 

(20) Le texte qui est très long a été traduit par  Prachoom Chomchai (ประชุม โฉมฉาย) « Chulalongkorn the great : a volume of readings edited and translated from Thai texts », Tokyo : Centre for East Asian Cultural Studies, 1965.

 

(21) Voir nos articles

A 128 « Le travail forcé sur les bateaux de pêche thaïlandais »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a128-le-travail-force-sur-les-bateaux-de-peche-thailandais-120167502.html

« La crevette thaïlandaise a un arrière-goût d’esclavage »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-la-crevette-thailandaise-a-un-arriere-gout-d-esclavage-123882851.html

 

 

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15 octobre 2018 1 15 /10 /octobre /2018 22:35

 

PREMIÈRE PARTIE.

 

Quand on parle d’esclavage, encore faut-il s’entendre sur le sens des mots. Puisque nous parlons du XIXe siècle utilisons les définitions que nous donne Larousse  en 1870 « L’esclavage est l’état  de celui qui est privé de liberté et sous la puissance d’un maître. L’esclave est un homme asservi à la puissance absolue d'un autre homme ». La définition de Littré en 1874 est similaire : l’esclave est « Celui, celle qui est sous la puissance absolue d'un maître, par achat, par héritage ou par la guerre ».

 

 

En thaï, l’esclave, that (ทาส) devient dans la définition du Dictionnaire de l’académie royale « une personne qui est soumise à la puissance  virtuelle d’une autre personne ».

 

Cette nuance terminologique va-t-elle nous expliquer les raisons de ce paradoxe : le Siam qui se qualifie de « pays des hommes libres », muang thaï (เมืองไทย) comporte probablement plus du tiers de sa population sous statut d’esclave ?

 

Si nous avons déjà largement traité ce sujet, nous avons tenu à nous pencher sur cette étonnante contradiction (1). 

 

 

Pour beaucoup d’esprits contemporains européens, l'esclave ne pouvait être que noir au milieu d'un champ de coton ou de canne à sucre soumis à l’arbitraire d’un maître le plus souvent sanguinaire. Cette image provient évidemment de l’exemple antillais (2) et surtout de celui des États-Unis popularisé par des romans comme « La case de l'Oncle Tom » paru  en 1852, traduit l’année suivante en France et qui connut un retentissant succès dans le monde entier ; Ecrit dans un style mélodramatique et sentimental,  l’ouvrage insiste sur un thème unique: celui du caractère maléfique et immoral de l'esclavage. Décrivant la vie des « pauvres nègres » dans les propriétés des planteurs du sud d’une façon qui ne correspondait peut-être pas toujours – mais parfois et peut-être souvent – à la réalité. L’ouvrage était destiné, et il y réussit, à provoquer compassion et émotion chez le lecteur.  
 

 

Il fut au milieu de beaucoup d’autres l’un des facteurs de l’exacerbation des tensions qui conduisirent à la Guerre de Sécession. Elle opposa de 1861 à 1865 les États abolitionnistes et les États confédérés et esclavagistes du sud causant la mort de probablement 750.000  combattants et d’un nombre indéterminé de civils. En dehors des ravages économiques, ses conséquences  sociales et les traumatismes qu’elle suscita continuent à toujours peser sur la pensée américaine contemporaine.

 

 

Si nous parlons de l’esclavage dans les Amériques, il en est deux raisons :

 

 Le roi Rama IV, lui-même maître de la vie de tous les sujets de son royaume, esclaves ou pas (chaochiwit เจ้าชีวิต) aurait été tellement outré de la situation des esclaves aux États-Unis qu’il aurait proposé au président Lincoln de lui envoyer des éléphants de guerre pour participer aux opérations contre le sud. L’information est-elle vraie ou fausse ? Souvent reproduite, nous n’en avons toutefois pas trouvé de source fiable.

 

 

- Lorsqu’à la suite de son père, Rama V engagea à partir de 1874 plusieurs  réformes progressives du régime de l’esclavage, celles-ci se terminèrent par la loi du 31 mars de l’année 123 de l’ère Ratanakosin (1905) baptisée « Nouvelle loi pour l’abolition de l’esclavage ». Il prend soin de préciser en son préambule et ce préambule n’est pas innocent

 

« Bien que l’esclavage dans notre royaume soit très différent de l’esclavage tel qu’il a existé dans de nombreux autres pays - la plupart des esclaves étant des personnes qui l’étaient devenues volontairement et non par force, et que les pouvoirs du maître sur l’esclave étaient strictement limités - nous avons toujours considéré que l’institution, même sous cette forme modifiée, était un obstacle au progrès de notre pays…. ». Ce fut le fruit d’une lente évolution sur plus de trente ans, la guerre américaine lui ayant démontré les résultats catastrophiques d’une réforme brutale.

 

 

Il est donc incontestable que l'esclavage qui existait au Siam et également dans d’autres régions colonisées d'Asie apparaît ainsi fondamentalement éloigné de celui des « plantations d'Amérique » auquel on a toujours tendance à le réduire ce qui ne signifie d’ailleurs pas qu’il ait été un état de rêve. Lorsque le 27 avril 1848, le Gouvernement Provisoire de la France prononça l'abolition définitive de l'esclavage dans nos colonies et possessions, la situation était totalement différente de celle du Siam jusqu’en 1905.

 

 

Qu’elle était donc la situation de l’esclavage au Siam qui aurait été organisé par un décret royal de 1359 de Ramathibodi Ier dont nous trouvons des traces probables dans la recension des vieilles lois siamoises que fit opérer le fondateur de la présente dynastie en 1805 ? (3).

 

Nous avons puisé en de nombreuses sources et en particulier dans une étude d’un universitaire américain de l’Université de Yale, R.B. Cruikshank qui a suscité notre intérêt car elle donne une version atypique  sinon iconoclaste de la situation (4).

 

 

 LA VISION DES CONTEMPORAINS

 

Avant d’en venir à la situation juridique de ces personnes, il est évidemment intéressant d’en connaître la vision qu’en ont eue les visiteurs.

 

Nous savons que la connaissance scientifique du Siam est pour la plus grande part une œuvre française. Dès le XVIIe siècle, La Loubère en donne un tableau d'une remarquable précision. Il sera suivi au milieu du XIXe siècle par Monseigneur Pallegoix. Que nous disent-ils au sujet de l’esclavage ?

 

Le premier en date qui nous a donné de l’esclavage au Siam une vision détaillée et non dépourvue d’humour est comme toujours l’incontournable La Loubère. Certes,  elle ne date pas du XIXe siècle mais reflète une situation née de la législation de Ramathibodi Ier en 1687, nous verrons qu’elle ne change guère 150 ans plus tard (5). Citons-le intégralement : « Au Siam les personnes sont libres ou esclaves. Le maître y a tout pouvoir  sur l’esclave hormis celui de le tuer : et quoiqu’on dise  que les esclaves y sont fort battus (ce qui est bien vraisemblable en un pays où l’on bat si fort les personnes libres) néanmoins, l’esclave y est doux, ou si l'on veut, la liberté y est si vile, qu'il a passé en proverbe, que les Siamois la vendent, pour manger d'une sorte de fruit, qu'ils appellent Durions. J'ai déjà dit qu'ils aiment mieux la jouer que de ne point jouer du tout : il est certain aussi qu'ils craignent plus la mendicité que l'esclavage et cela me fait croire que la mendicité y est aussi pénible" que honteuse et que les Siamois qui ont beaucoup de charité pour les bêtes, jusqu’à les secourir, s'ils en trouvent de malades dans les champs, en ont fort peu pour les hommes. Ils emploient leurs esclaves à cultiver leurs terres et leurs jardins et à quelques services domestiques ou bien ils leur permettent de travailler pour gagner leur vie sous un tribut qu'ils en retirent, depuis quatre jusqu’à huit ticals par an, c'est à dire depuis sept livres dix sols jusqu’à quinze livres. On peut naître esclave, ou le devenir.  On le devient ou pour dette  comme j’ai dit ou pour avoir été pris en Guerre, ou pour avoir été confisqué en justice. Quand on n'est esclave que pour dette, on redevient  libre en payant : mais les enfants nés pendant cet esclavage, quoi que passager, demeurent esclaves. On naît esclave, quand on naît d’une mère esclave et dans l’esclavage les enfants se partagent comme dans les divorces. Le premier, le troisième, le cinquième, et  tous les autres en rang impair appartiennent au maître de la mère. Le second, le quatrième et les autres en rang paire appartiennent au père, s'il est libre ou à son Maître, s'il est esclave. Il est vrai  qu'il faut pour cela que le père et la mère n'aient eu commerce ensemble, qu'avec le consentement du maître de la mère  car autrement tous les enfants appartiendraient au maître de la mère. La différence qu'il y a des esclaves du Roy de Siam à ses sujets de condition libre, c'est qu'il occupe toujours ses esclaves à des travaux perforés et  qu'il les nourrit; au lieu que ses sujets libres ne lui doivent tous les ans que six mois de service, mais à leurs propres dépens. Au reste les esclaves des particuliers ne doivent aucunes corvées à ce Prince. Et quoi que par cette raison il perde en un homme libre quand cet homme tombe en esclavage ou pour dette ou pour éviter la mendicité, ce Prince ne s'y oppose pourtant pas, ni ne prétend à aucune indemnité pour cela. Les hommes libres doivent six mois de service par année, corvée ou armée. Il ne leur doit que l’équipement militaire mais ils doivent s’habiller et se nourrir ».

Nous verrons plus tard que La Loubère est le premier sinon le seul à noter que les Siamois considéraient la mendicité comme un état inférieur à celui de l’esclavage.

 

 

Monseigneur Pallegoix écrit en 1854, il est au Siam depuis 1830 et ami très proche du roi (6). L’esclavage lui apparaît aux antipodes de celui qu’on l’on connaissait ailleurs à cette époque, en Amérique essentiellement  :  Il ne faut  pas croire que les esclaves, à Siam, soient traités comme les esclaves nègres; il est vrai que certains maîtres les nourrissent assez mal, ne leur épargnent pas les coups de rotin, les injures, les malédictions; quelquefois même ils les mettent aux fers et au cachot mais on peut dire, en général, que les ont beaucoup d'humanité pour leurs esclaves, ne les font travailler que très modérément et les traitent souvent beaucoup mieux qu'on ne traite  les domestiques en France ». Citons le début de ce chapitre, il s’agit d’une brève analyse d’ordre juridique, nous y reviendrons dans la deuxième partie de notre article (7).

 

 

La vision d’un missionnaire catholique, Monseigneur Pallegoix, le premier dans la hiérarchie du Siam, est précieuse. Ce prélat n’ignore évidemment pas les saintes écritures. Saint-Paul nous rappelle  « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme » (8). Il n’est toutefois pas indigné de la persistance de l’esclavage au Siam. Saint Paul lui-même prêche aux esclaves la permanence de leur état et l’obéissance à leurs maîtres (9). Il sera suivi pendant des siècles par les pères de l’Église, Saint-Augustin en particulier pour lequel le fait que des hommes soient esclaves — y compris de leurs passions — est une conséquence du péché originel. C’est une position qui perdurera jusqu’au milieu du XIXe siècle. Et encore, quand le Pape Grégoire IX prohibe clairement l’esclavage en 1839, il ne le fait qu’à l’égard des maîtres chrétiens ce que n’étaient et ne sont toujours pas les Siamois (10). Une interdiction plus générale n’interviendra qu’en 1888 et 1890 sous le pontificat de Léon XIII (11).

 

 

Notons toutefois que la justification par le poids du péché originel n’est pas sans rappeler l’opinion bouddhiste selon laquelle la situation dans laquelle se trouve un être humain est la conséquence des actions, bonnes ou mauvaises, commises dans une précédente existence et qu’ils doivent, en acquérant des mérites, contribuer à se retrouver dans leur prochaine existence en une situation meilleure. Croyance en la vie éternelle pour les uns, croyance en une future existence plus heureuse pour les autres, y a-t-il une différence fondamentale ?

 

 

John Bowring, qui fut également très proche du roi Rama IV (12) écrit en 1857 en rejoignant les constatations du prélat sur le sort des esclaves siamois incontestablement meilleur que celui des nègres d’Amérique. Il nous apprend aussi que lorsqu’ils ont réussi à se racheter il est fréquent de constater qu’ils vont se revendre. Il ne nous dit toutefois pas comme La Loubère si c’est pour acheter les immondes durians, financer une partie de dés ou parier dans un combat de coqs ?

 

 

Nous allons retrouver une constatation similaire venant d’Amédée Gréhan qui fut collaborateur de Charles de Montigny lors de son ambassade, très proche du roi et ultérieurement représentant du royaume de Siam à Paris. Il écrit en 1867 : « Du reste, l'esclavage est entré à tel point dans les mœurs du pays, que les esclaves y forment au moins un tiers de la population. Ils peuvent se racheter, et sont d'ailleurs traités avec beaucoup d'humanité. La situation de la population esclave n’est pas aussi pénible qu’on pourrait le supposer au premier aperçu ; car les maîtres traitent avec beaucoup d’humanité et ne font travailler que modérément les malheureux qu’une des deux causes précitées ont réduit en servitude » (13).

 

 

Citons encore pour en rester au Siam l’éminent juriste belge Émile Jottrand, l’un des proches conseillers juridiques du roi Rama V (14) : « … Quelques mots au sujet de l'esclavage : J'en vois naturellement les plus vilains côtés; car le triste privilège de l'homme de loi est de ne voir que les misères humaines. Pourtant les mauvais maîtres sont rares et la scène de mélodrame qui m'a frappé un jour (l'esclave arrivant avec sa chaîne au cou) est bien exceptionnelle ! Il n'y a au Siam d'autre esclavage que l'esclavage pour dettes, et encore ses règles sont assez débonnaires … »

 

 

Il nous faut bien évidemment parler des explorateurs et visiteurs de la péninsule. Reprenant les grandes idées de la Révolution, la France du Second Empire et de la IIIe République se donnèrent mission de diffuser la « civilisation et les Droits de l'Homme », dans le cadre d'une expansion coloniale qui trouvait dans la lutte contre l'esclavage une justification idéale. Colonisateurs, missionnaires et explorateurs vont se rencontrer à la croisée des chemins. Ils s’aperçurent vite combien étaient différentes les pratiques locales et que l’esclavage qui existait dans les régions en voie de colonisation d’Asie-du-sud-est était éloigné de celui des plantations. Quand les Français passaient des traités avec les chefs locaux, ils affirmaient garantir la possession des biens et le maintien des coutumes. Les esclaves pouvaient constituer un réservoir commode pour les explorateurs de porteurs, recrutés sous forme de corvées et censés être payés par les explorateurs par l'intermédiaire d'un chef de village qui négligeait bien souvent de reverser la somme à qui de droit.

 

 

Pourquoi parler de l’Indochine française ? Tout simplement parce que le « parti colonial » vociférait  pour que soit engagée contre le Siam une action à force ouverte pour y éradiquer l’esclavage. Nous trouvons certes dans un article du très conservateur  « Petit Journal » du 11 mai 1905 sous le titre « ABOLITION DE L'ESCLAVAGE AU SIAM », rien de bien méchant mais un retentissant et fanfaronnant cocorico : « Tenant compte du vœu formulé à la Chambre des députés de France par le rapport de M. François Deloncle sur le dernier  traité Franco-siamois, le roi de Siam vient de décréter l'abolition de l'esclavage dans ses États. On considère ce décret comme un succès marqué  par l'influence civilisatrice de la France au Siam ». Par contre, le 1er septembre 1905, le très catholique, ultramontain et conservateur « L’univers » nous démontre que les mensonges et la mauvaise foi journalistique ne sont pas de ce siècle dans un article consternant intitulé « Esclavage au Siam » : « ... Reste l’esclavage de guerre contre lequel la loi ne dit rien. Et cela est d’autant plus regrettable que ces esclaves, annamites, cambodgiens et laotiens, sont nos protégés et auraient dû, d’après le traité de 1893, revenir dans leur pays d’origine. C’est donc près de 1.500.000 esclaves qui ne profiteront pas de la nouvelle loi. Contre ce fait nous devons protester : il faut exiger du roi de Siam l’abolition complète de l’esclavage. Nous savons que cet esclavage est à l’ordinaire assez doux, mais il est quand même déshonorant pour le gouvernement français ». Nous parlerons naturellement du statut juridique des « esclaves de guerre » dans la deuxième partie de cet article.

 

 

Erreur sur la rive droite du Mékong (esclavage) et vérité sur la rive gauche  (respectables coutumes ancestrales sur lesquelles on ferme volontiers les yeux) ? Une situation quasi esclavagiste qui va perdurer dans les territoires de l’Indochine française en dépit de l’abolition de 1848. Il est probable que la banalisation de ces coutumes ancestrales tient pour une grande partie aux explorateurs, tous incontestablement esprits éclairés et scientifiques, tous plus ou moins éloignés de l’Église catholique mais influencés par le darwinisme (15).

 

 

L’influence de Gobineau dont l’ « Essai sur l'inégalité des races » paru en 1853 avec un succès tout aussi retentissant n’y est probablement pas non plus étrangère (16).

 

 

Postulat de l’évolution et obsession d’une classification hiérarchique des races humaines sont  un paramètre majeur de la vision européenne des sociétés indigènes primitives ou considérées comme telles et constituent une justification commode à un colonialisme prétendument humanitaire et civilisateur. Sauvons le Siam de l’esclavage ! (17)

 

 

C’est le conseil de Saint Mathieu traduit par le dicton populaire « Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais » (18). Ne citons au passage que Jean-Jacques Rousseau qui avait abandonné purement et simplement ses enfants et écrit « l’Émile » très docte et surtout prétentieux traité sur l’éducation des enfants.

 

 

Quelle que soit toutefois la légèreté du joug qui pesait sur les épaules des esclaves, reste évidemment posée la question philosophique de savoir comment l'équité était possible dans les rapports entre deux hommes dont l'un possède l'autre comme une chose, rapports qui constituent, par le fait même de leur existence et de leur persistance, une iniquité souveraine ?

 

C’est l’honneur des Missions étrangères de Paris, essentiellement à la diligence du père Constant Prodhomme,  arrivé au Siam en 1874 d’avoir procédé à des rachats massifs d’esclaves,  essentiellement de l’ethnie des Lao-Phuan (ลาวพวน), descendants de prisonniers de guerre (et bien sûr d’en avoir fait de bons chrétiens).  Cette question du rachat des esclaves siamois par les missionnaires ne semble pas avoir fait l’objet d’une étude exhaustive à ce jour. Notre invitée, Mademoiselle Sutida Tonlerd lui consacre un chapitre dans son étude (19).

 

 

Dans la suite de cet article que nous consacrerons à la condition juridique de ces « esclaves » - et c’est délibérément que nous mettons le mot cette fois entre guillemets – nous essayerons d’expliquer ce contresens du nom que les Siamois se donnent de Thaïs,  c’est-à-dire « hommes libres » alors que des opinions générales, un tiers au moins de la population était esclave.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos articles 

110. « La place du peuple et des esclaves au Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-110-la-place-du-peuple-et-des-esclaves-au-siam-121390588.html

111. « L’esclavage au Siam »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-111-l-esclavage-au-siam-121488465.html

141. « L'esclavage est aboli définitivement au Siam en 1905 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-141-l-esclavage-est-aboli-definitivement-au-siam-en-1905-123721727.html

142. « La suppression de la corvée royale au Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-142-la-suppression-de-la-corvee-royale-au-siam-123823027.html

 

(2) Dans le « code noir » (« Édit du roi touchant la police des îles de l’Amérique Françoise »)  de Louis XIV datant de 1685, l’esclave n’a qu’un seul droit, celui d’assister à la messe dominicale et son maître un seul devoir à son égard, le faire baptiser dans la religion catholique.

 

 

(3)  Voir notre article 44  « Avez-vous trouvé le Code de Ramathibodi 1er, fondateur du Royaume d'Ayutthaya ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-44-avez-vous-trouve-le-code-de-ramathibodi-1er-fondateur-du-royaume-d-ayutthaya-109520907.html

 

(4) « SLAVERY IN NINETEENTH CENTURY SIAM » in: Journal de la Siam society, 1975 n° 63-II, pp. 316-333.

(5) La Loubère  « Du royaume de Siam » tome I page 296 s.

 

(6) Monseigneur Pallegoix, « Description du royaume thaï ou Siam » volume I pp. 298-299. 

 

(7)  « Les esclaves font au moins le tiers de la population. On les divise en trois classes les captifs, les esclaves irrédimibles, et les esclaves ordinaires qui peuvent se racheter. Pendant les guerres, c'est la coutume d'amener captifs tous les habitants des places qu'on a prises, et le roi en distribue une partie à chaque mandarin, selon son rang et son mérite. Lorsque ces captifs ne se plaisent pas chez leurs maîtres, ils ont droit de passer chez un autre, pourvu que celui-ci paie leur rançon, fixée à quarante-huit ticaux par personne. On appelle esclaves irrédimibles, les enfants qui ont été vendus irrévocablement par leurs père et mère dans leur bas âge et avec un écrit de vente en due forme; ceux-ci ne peuvent plus sortir de chez leur maître et, d’autres ressources s’ils y sont maltraités que de souffrir ou de prendre la fuite. Quant aux esclaves ordinaires, ce sont de pauvres gens qui sont obligés de se vendre pour payer leurs dettes. Le service des esclaves est réputé comme tenant lieu des intérêts du capital avancé par le maître, de sorte que l'esclave qui aura servi son maître pendant une vingtaine d'années doit, pour se libérer, rembourser toute la  somme pour laquelle il s'est engagé. Si l'esclave veut changer de maître, il n'a qu’à s'offrir à un autre qui paie sa rançon. Le prix des esclaves varie selon l'âge et le sexe; depuis douze ans jusqu'à: seize, on les achète de quarante à soixante ticaux; un homme fait s'engage ordinairement pour quatre-vingts jusqu'à cent soixante ticaux.

 

(8) Épître aux Galates III-28.

 

(9) Épître aux Corinthiens, VII - 21-22 : « As-tu été appelé étant esclave, ne t’en mets point en peine. Mais alors même que tu pourrais devenir libre, mets plutôt ton appel à profit. Car l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur, de même l’homme libre est un esclave du Christ ».

 

(10) Il écrit en 1839 dans la Constitution In supremo apostolatus fastigio : « C'est pourquoi, désireux d'éloigner cette infamie si grande de tous les territoires des chrétiens, en vertu de l'autorité apostolique, Nous avertissons tous les fidèles chrétiens, de toute condition, et Nous les conjurons instamment dans le Seigneur : que personne désormais n'ait l'audace de tourmenter injustement des Indiens, des Nègres et d'autres hommes de cette sorte, de les dépouiller de leurs biens ou de les réduire en esclavage, ou d'en aider ou d'en soutenir d'autres qui commettent de tels actes à leur égard, ou de pratiquer ce trafic inhumain par lequel des Nègres, qui ont été réduits en esclavage d'une manière ou d'une autre, comme s'ils n'étaient pas des hommes mais de purs et simples animaux, sont achetés et vendus sans aucune distinction en opposition aux commandements de la justice et de l'humanité, et condamnés parfois à endurer les travaux parfois les plus durs ».

 

(11)  Le 5 mai 1888 dans l'encyclique In Plurimis puis le 20 novembre 1890 dans l'encyclique Catholicæ Ecclesiæ  toutes deux concernant l'abolition de l'esclavage.

 

(12) John Bowring « The Kingdom and people of Siam » volume I, p. 189 s.

(13) Amédée Gréhan « Notice sur le royaume de Siam », 1867 et « Rapport sur un mémoire sur le royaume de Siam » in  Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, II° Série, tome 6, 1871. pp. 416-427.

 

(14)  Émile Jottrand «  Au Siam. Journal de voyage de M. et Mme Émile Jottrand » pp 93 s. 1905,

 

(15) L’ouvrage de Darwin « L’origine des espèces humaines » a été publié en anglais en 1859 et en français en 1862.  Il a connu un succès phénoménal. L’idée de la transformation progressive des espèces par sélection naturelle peut justifier biologiquement l’esclavage et ne justifier sa suppression qu’à terme. Il n’y a que des races plus ou moins avancées sur l’échelle de la civilisation.

 

(16) Gobineau  distingue trois races principales, les noirs considérés comme inférieurs face aux blancs, race supérieure détentrice de la civilisation. Entre les deux, on trouve  les jaunes, race intermédiaire susceptible  d'être civilisée.

 

(17) Voir à ce sujet Karine Délaye « Esclavage et représentations coloniales en Indochine de la seconde moitié du XIXe au début du XXe siècle » In: Outre-mer, tome 89, n°336-337, 2e semestre 2002.  L’article concerne partiellement le Siam.

 

(18) Évangile selon Saint-Matthieu (28, 2 et 3) « Calomnia ergo quaecumque dixeri vobis servate et facite : secundum opera vero eorum nolite facere ; dicunt enim et non faciunt » « Observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font, car ils disent ce qu’il faut faire et ne le font pas ».

 

(19) Voir l’article présenté dans notre blog « มิชชันนารีชาวฝรั่งเศสในเมืองอุบลราชธานี ช่วงปี พ.ศ.2409-2453 » (« Les missionnaires français dans le mueang d’Ubonrachathani de 1867 à 1910 »)

 

 

 

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17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 22:07

 

 

Nous avons vu dans quelles conditions les Français quittèrent le Siam après l’échec de la double ambassade de Louis XIV, la mort du Roi Naraï et la révolution qui conduisit Phetracha sur le trône. Cette épopée siamoise a donné lieu, nous le savons aussi, à une abondante littérature : nous lui devons en particulier les souvenirs des participants directs, Chaumont, La Loubère, le père Tachard, l’abbé de Choisy, le chevalier de Forbin, Desfarges, mais aussi des missionnaires Van Vliet, Gervaise et Jacques de Bourges, le père jésuite d’Orléans. L’ambassade siamoise avait quant à elle passionné les mémorialistes de l’époque, le Duc de Saint-Simon ou le Marquis de Dangeau. Elle eut également les honneurs de la presse, celle « qu’il fallait avoir lu », le Mercure galant, ancêtre du Mercure de France devenu très rapidement mensuel.

 

Tout ce que la France compte d’érudits s’en faisait assurer le service et  entre 1678 et 1714 (Louis XIV mourut en 1715), 102 articles concerneront  directement ou indirectement cette épopée. Le « Journal des scavans » qui alors est annuel consacrera 5 numéros à l’aventure siamoise de 1687 à 1691.

 

 

Il nous a intéressé de savoir ce que les Français purent écrire sur le Siam entre leur départ massif jusqu’à une date que nous limitons à 1860, après qu’eut été signé le traité franco-siamois de 1856 changeant la donne et marquant le retour de notre pays en Asie du sud-est tout en suscitant une abondante production littéraire et journalistique. Nous bénéficions à ce sujet d’un fort bel article de Madame Sunanta Panyarith (1). Nos sujets se recoupent sans se contredire mais nous l’abordons d’une façon différente de la sienne.

 

Après le départ des Français

 

La politique étrangère de Louis XV se désintéressa de l’Asie, tournée vers l’Europe et l’Amérique et se termina par la désastreuse guerre de 7 ans  et la perte de notre colonie du Canada mais le maintien essentiel pour l’époque, de nos « îles à sucre » dans les Antilles,

 

 

de quelques comptoirs végétant aux Indes et des comptoirs du Sénégal en Afrique, destinés à fournir la main d’œuvre gratuite aux plantations de Saint Domingue.

 

 

Celle de Louis XVI sera également tournée vers l’Amérique et favorisera l’indépendance américaine par une guerre dont le coût ruina le pays.

 

 

La révolution empêtrera la France dans son bourbier révolutionnaire et n’aura pas de souci asiatique, ayant surtout à faire face à l’Europe coalisée contre elle. La république n’avait, comme on le sait, pas besoin de savants et encore moins d’explorateurs.

 

 

Bonaparte eut également à faire face à la coalition de l’Europe contre son pays. A-t-il eu un rêve asiatique ? Il l’a prétendu à Sainte-Hélène. Il est possible qu’après la campagne d’Egypte -un désastre militaire- il ait pensé que l’Inde n’était pas loin et qu’il aurait pu voler vers Damas, Alep, se joindre aux chrétiens de Syrie, aux Druzes et aux Arméniens et atteindre les Indes se prenant pour Alexandre le Grand. Ce rêve s’il a bien existé n'allait pas  jusqu’au Siam et s’est écroulé le 22 août 1799 lorsqu’il dut quitter piteusement l’Égypte après la Syrie dont la conquête lui aurait ouvert la route terrestre de l’Inde.

 

 

Sous le règne de Louis XVIII, la France panse ses plaies, retrouve le « concert des nations », engage une campagne victorieuse en Espagne en en 1823, une simple promenade militaire et joue un rôle décisif dans l'indépendance de la Grèce. Charles X par la prise d'Alger met fin à la peste de la piraterie barbaresque et à la traite des Blancs qui sévissaient depuis des siècles.

 

 

 

Les écrits du XVIIIe siècle

 

Nous n’avons rencontré que peu d’écrits sur le Siam et tous ne sont pas de bonne venue.

 

Engelbert Kaempfer, Hollandais qui passa deux mois seulement au Siam en 1689-1690 avant de partir pour le Japon fut traduit en français en 1729 et donne une brève vision du pays avant de consacrer le reste de son ouvrage au Japon.

 

 

En 1761, le 17e volume de l’ « Histoire générale des voyages » nous donne une bonne synthèse de l’histoire du pays au vu d’une solide compilation des écrits français du siècle précédent.

 

 

François Turpin avait écrit en 1771 un ouvrage en deux volumes probablement purement, honteusement et simplement plagiés d’un manuscrit que lui avait confié le vicaire apostolique du Siam, Monseigneur Brigot (2).

 

 

Nous avons parlé des âneries écrites sur le Siam dans l’«Encyclopédie » de d’Alembert dans une version de 1781. Signées du chevalier de Jaucourt, celui-ci, payé à la page pour rédiger des articles sur des sujets dont il ignorait tout ne donne comme source que le seul Kaempfer dont il n’avait probablement pas ouvert une page en signalant que les auteurs et mémorialistes du siècle précédent qu’il n’avait manifestement pas lus n’étaient pas dignes d’intérêt. Il y a dans l’Encyclopédie le meilleur et le pire. Jaucourt est le plus souvent responsable du pire (3).

 

 

Dans le 52e volume de son « Histoire universelle » publié en 1783, le mystérieux Psalmanazar consacre plus de 400 pages au Siam arrêtée en 1767 (4). Il s’agit d’un monumental ouvrage de compilation où nous retrouverons cités tous les mémorialistes du siècle précédent : Jean Struys que nous avons découvert il y a peu et bien d‘autres auxquels nous n’avons pas eu accès, le Portugais Mendez-Pinto et d’autres Portugais ou Anglais dont nous n’avons pas pu retrouver trace numérisée des écrits. Il écrit d’ailleurs non sans raisons

 

« … combien peu les Européens connaissent les autres nations et sont peu curieux de s’informer de l’état des arts et des sciences parmi elles … ».

 

Il est certes d’indigestes compilations, il en est de brillantes qui valent mieux que le plagiat !

 

 

Citons enfin, nous sommes aux débuts du XIXe siècle, les souvenirs de Georges Finlayson « Mission to Siam and Hue, the capital of Cochinchina – The years 1821-1822 ». Sa mission était à la fois diplomatique et naturaliste mais présent sur place et non compilateur, il put nous doter de judicieuses constatations. Son ouvrage  publié à Londres, ne semble pas avoir été traduit en français mais connu certainement un grand retentissement en France, objet de louanges dans la presse érudite de l’époque « Ce journal est un véritable trésor d'observations … » (5).

 

 

Tout au long du XVIIIe siècle, nous allons encore trouver 24 numéros du « journal des scavans » consacrés au Siam, essentiellement des rappels historiques ou des analyses de la littérature elle-même déjà consacrée à ce pays. Le rythme siamois ne s’est pas affaibli au Mercure de France ancien Mercure galant puisque nous  trouvons de 1715 à la fin du siècle environ trois douzaines de livraisons de la revue consacrées directement ou indirectement au Siam, rien d’inédit le plus souvent, mais des analyses des ouvrages littéraires que nous connaissons mais aussi un sujet sur lequel nous allons revenir, celui de « Missions ».

 

 

Les missions et leur retour.

 

Les Missionnaires écrivirent beaucoup sur le sujet après l’arrivée de Monseigneur de la Motte en 1662 marquant le début des Missions étrangères au Siam.

 

 

Il s’agit essentiellement de correspondances destinées au siège de Paris, comptes rendus des voyages, difficultés du développement de l’évangélisation, rapports avec les autorités locales, rapports avec les envoyés français des deux ambassades. Elles couvrent – des centaines de lettres -  la période allant jusqu’à la révolution de 1688 et les persécutions qui s’ensuivirent et la période postérieure à la persécution jusqu’en 1696 et ensuite de 1697 jusqu’en 1811. Ces documents souvent précieux car reflétant une vision lucide en dehors de tout souci « médiatique » restèrent toutefois confinés dans les Archives de la MEP de Paris jusqu’à leur publication à l’usage du public par Adrien Launay en 1929 seulement, en deux épais volumes, 1662-1696 et 1697-1811.

 

 

Ce n'est qu'avec Charles X, qui appuyait les missionnaires, que l'on vit  se multiplier l’intérêt pour les pays exotiques où ils exerçaient leurs activités. Après sa chute en 1830, la Monarchie de Juillet encouragea les voyages de circumnavigation et d'exploration sans être hostile aux Missionnaires et développa la curiosité pour les pays lointains. Mais si les Français s'intéressèrent à l'Egypte, à l'Afrique du Nord et à l'Océanie, ils ne s’intéressaient guère au Siam en dehors des routes maritimes vers ce qu’il restait de nos comptoirs des Indes. Nous n’avons plus d’Ambassade au Siam depuis longtemps. Sans que nous ayons l’intention d’écrire leur histoire, il n’existe en réalité aucune agence de presse. L'Agence Havas sera opérationnelle à partir de 1835 seulement, mais elle ne couvre que l’Europe et n’a ni les moyens ni l’intention de créer un bureau d’information à Bangkok. Tout ce que l’on trouve sur le Siam jusqu’en 1830, nous apprend Madame Sunanta Panyarith, est de seconde main : elle cite un article de Geoffroy Saint-Hilaire paru dans le Moniteur du 29 octobre 1829 qui annonçait l'arrivée en France de deux jumeaux siamois attachés par le ventre (6). Nous trouvons un article similaire dans « l’écho du monde savant » (7). Nous vous épargnons de citer les journaux français qui se firent l’écho de l’exhibition de cette double bête de cirque.

 

 

De notre côté, nous avons trouvé avec amusement rien de mieux que de nombreux articles du Figaro  (et de toute la presse parisienne) tout au long de l’année 1829 et des années suivantes consacrés à un indigeste mélodrame-ballet qui connut un phénoménal succès dans tout Paris pendant des années, « l’éléphant du roi de Siam » joué sur diverses scènes, sur un livret de Ferdinand Laloue, une musique de Degroot et des ballets d’un certain Honoré, tous bien oubliés. Il mettait en scène un éléphant dressé dont nous ne savons d’où il venait. Tout ce beau monde – bien qu’ayant joué devant la fine fleur de la société parisienne – est tombé dans un oubli qui semble mérité (8).

 

 

Plus sérieusement, le début du XIXe siècle vit toutefois apparaître plusieurs revues d'intérêt général qui ont certainement exercé leur influence sur la connaissance du Siam par le public érudit. Les Nouvelles Annales des Voyages du grand géographe Malte-Brun à partir de 1819 s’intéresse à la géographie et à l’histoire du monde entier.

 

 

Il consacre un premier article au Siam en 1825 suivi de plusieurs autres les années suivantes. Le « Bulletin de la société géographique de Paris » revue de voyages et de géographie parait à partir de 1822 et consacrera plusieurs articles au Siam.

 

 

La Revue des deux mondes qui s’intéresse à tout parait à partir de 1829 mais nous n’y trouvons pas d’article sur le Siam pour la période qui nous intéresse.

 

 

Nous voyons surtout apparaître les « Annales de l’association de la Propagation de la Foi » à partir de 1822 qui consacreront des dizaines de numéros aux missions de Siam, non seulement à leurs difficultés et leur progrès  mais aussi aux  considérations générales sur le pays.

 

 

Elles deviendront en 1834 les « Annales de la Propagation de la Foi » toutes aussi riches en nouvelles du Siam et pas seulement de ses missions, avec les correspondances personnelles des missionnaires à leur famille transmise à la revue, récits à thème des missionnaires, notes géographiques prises lors de tournées pastorales ou lors de reconnaissances en vue d'implanter une église, ou encore des monographies.

 

On pense à  Monseigneur Pallegoix en particulier arrivé au Siam en 1830 et dont nous connaissons le parcours. Il est permis de penser que ces revues bénéficièrent du soutien financier du gouvernement de Charles X, devenu d’une piété exemplaire après une jeunesse agitée et à partir de 1830 celui de la reine Marie-Amélie tout aussi pieuse que son époux Louis-Philippe ne l’était pas. Elles bénéficièrent aussi du versement par les fidèles de ce qui était un véritable impôt volontaire : payement de la place du missionnaire sur le pont du navire et redevance pour lui assurer « le manteau de l’apôtre et le pain noir du prophète, lui prépare un asile et lui permet d’avoir un tombeau ». Nous partageons en tous cas avec Madame Sunanta Panyarith la certitude que ce sont les missionnaires qui fournirent le plus grand nombre de renseignements sur le Siam dans la première moitié du XIXe siècle, ceux-ci   constituant  alors la majorité des Français s'y rendant. 

 

 

Le développement des relations maritimes dû à l’arrivée des bateaux à vapeur remplaçant les navires à voile incita peut-être les journaux à s’intéresser plus avant au Siam mais il n’y avait toujours pas de correspondants et les informations restaient rares.

 

L’arrivée de l’ambassade de Montigny, la signature du traité de 1856 entre la France et le Siam, le début de la conquête de l’Indochine en 1858 au motif de protection des Chrétiens martyrisés, le protectorat sur le Cambodge en 1867 marquant la politique engagée par Napoléon III en Asie-du-sud-est changèrent évidemment la donne. De nouvelles revues furent créées qui s’intéressèrent plus sérieusement au Siam. En 1859 Léon de Rosny crée la « Revue orientale et américaine »,

 

 

Edouard Charton crée le « Tour du Mondenouveau journal des voyages » en 1860, la première revue populaire surabondamment illustrée de gravures sur bois. Mais restons-en là puisque nous limitons notre propos à la date de 1860 consécutive au premier traité d’ « amitié » de 1856.

 

Les revues et les articles se multiplient, les ouvrages sur le Siam aussi. Il faut toutefois signaler que la plupart n’émanent pas d’observateurs directs. L’ouvrage de Monseigneur Pallegoix publié en deux volumes en 1854 est le fruit de son expérience depuis son arrivée au Siam 24 ans auparavant. Il avait d’ailleurs été précédé en 1853 par un « Mémoire sur la mission de Siam » dont le contenu déborde largement les limites du titre (9).

 

 

Les voyages de Mouhot, le découvreur d’Angkor, de 1858 à 1861, dont seize mois au Siam, autre témoin oculaire – nous ne débordons pas de notre limite temporelle – firent l’objet de notes et de dessins ramenés après sa mort par ses guides fidèles, mises en forme par son frère et publiées une première fois en anglais en 1864  sous le titre « TRAVELS IN THE CENTRAL PARTS OF INDO—CHINA (SIAM), CAMBODIA, AND LAOS ».

 

 

Il ne faut pas s’en étonner puisque son voyage avait été financé par la Société royale de géographie de Londres, ville où, marié à une anglaise, il vivait, après qu’il ait essuyé un refus du gouvernement français. Ils furent ensuite publiés en français d’en 1868 sous le titre « Voyage dans le royaume de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l'Indo-Chine » après l’avoir été en plusieurs livraisons dans « Le tour du monde » de 1863.

 

 

Nous débordons un peu notre limite temporelle avec la « Notice sur le royaume de Siam » paru en 1867 d'Amédée Gréhan qui accompagnait Montigny lors des discussions sur le traité de 1856. Il y eut d’autres visiteurs et témoins oculaires mais plus tardifs, le Comte de Ludovic de Beauvoir, Doudart de Lagrée et Francis Garnier pour n’en citer que quelques-uns. Citons les Anglais, Crawfurd qui écrit en 1830 et Bowring qui écrit en 1857 mais visita le Siam quelques années auparavant.

 

 

Pour les autres, contentons-nous de citer Madame Sunanta Panyarith « …Quant aux autres livres, ils se contentèrent de pieusement citer et de dévotement reproduire le contenu des écrits publiés précédemment, ce qui conduisit à consolider dans l'opinion les images qu'avaient donné de la Thaïlande les auteurs antérieurs et à faire obstacle à leur renouvellement ; c'est ainsi que le même chiffre de population figurait sur des publications datées de 1854 et de 1868, comme si la démographie n'avait pas évolué en quatorze ans. La stabilité des images trouvait aussi sa source dans le fait que les auteurs de seconde main empruntaient beaucoup de leur matière aux publications anglaises. Or, comme celles-ci ne leur parvenaient qu'avec un certain retard, le décalage entre la de l'original et la citation qui en était faite enlevait à cette dernière toute valeur d'actualité… »

 

 

D’autres Français se rendaient au Siam, ce sont les marins et les commerçants. Ils ne nous ont laissé que fort peu d’écrits. Madame Sunanta Panyarith cite toutefois le cas d’un capitaine qui a publié dans les « Nouvelles Annales des Voyages » en 1820 (10). Les marins écrivent sur leur livre de bord mais rarement leurs mémoires. Quant aux commerçants, ils s’occupent de leurs livres de compte beaucoup plus que de nous décrire le pays où ils exercent leur négoce. Nous en avons un bon exemple, même s’il est tardif : Le traité de 1856 reconnut aux Français la liberté du commerce dont ils bénéficiaient en réalité plus ou moins déjà. Cette liberté sera confirmée par le traité de 1893 qui prévoiyait pour les Français, la possibilité d’installer des « établissements commerciaux » ou « agences commerciale » sur la rive droite du Mékong. Seront ainsi créés tout au long du Mékong d’amont en aval des établissements à Chiangkhan, Nongkhai, Saniabouri, embouchure du Namkhan, Mukdahan, Kemmarat et Pak moun (11). Ces établissements étaient « destinées exclusivement à faciliter la navigation commerciale ». On pouvait donc y trouver des dépôts de bois de chauffage  (sans rire !) et de charbon; des dépôts de matériel, tels que bois de charpente, fers, bambous, dynamite, etc. ; des magasins pour les marchandises en transit ; des logements pour les passagers et pour les équipages des pirogues et des chaloupes ; des logements et bureaux pour le personnel des Compagnies de navigation et des travaux publics ; des établissements commerciaux à la condition expresse qu'il ne s'y fasse aucun commerce de spiritueux, d'opium, d'armes et de munitions ». Ils ont de toute évidence fonctionné compte tenu du trafic commerciale sur le Mékong et de toute évidence encore généré des montagnes de documents administratifs, commerciaux, fiscaux et douaniers. Nous n’en avons trouvé trace nulle part. Pour les documents commerciaux, il en est une raison qui nous semble évidente, les commerçants, au-delà des délais de prescription (5 ans) se débarrassent tout simplement des documents qui les encombraient. Sur le plan administratif, fiscal et douanier, ces établissements dépendaient des circonscriptions voisines du Laos français. Leur activité a certainement également généré des documents dont nous ignorons totalement aujourd’hui dans quels fonds d’archives ils se trouvent ?

 

 

Restent enfin les diplomates mais ceux-ci ont été absents du Siam jusqu’à la signature du traité Montigny. Ils sont évidemment liés au devoir de réserve et à l’obligation de discrétion. Nous bénéficions toutefois de brèves généralités descriptives sur le pays non dépourvues d’intérêt, celles des consuls Heurtier et de Castelnau (12). La « Revue des deux mondes » publie les « Souvenirs d’une campagne dans l’Extrême-Orient » du diplomate E. du Hailly, ambassadeur de Napoléon III qui sont pour l’essentiel dans la seconde livraison un rappel historique des rapports franco-siamois bien ficelés, une bonne compilation, et une partie descriptive sans que les sujets « sensibles » y soient abordés (13). Rappelons enfin que l’ouvrage de Gréhan dont nous venons de parler est l’œuvre d’un diplomate.

 

 

Le développement des bateaux à vapeur a facilité l’arrivée des voyageurs curieux, c’est une évidence mais tout reste relatif. Le voyageur parisien doit quitter Paris pour Marseille, les trains mettent à cette époque au moins 12 heures. Il est conseillé de passer une nuit à Marseille pour surveiller l’embarquement des bagages (Le passager de 1ère classe a tout de même droit à 250 kilos). De là après de nombreuses escales, le navire conduira notre voyageur jusqu’à Singapour en 26 jours. Il en faut 29 pour atteindre Saigon. De Singapour, le voyage en « steamer » jusqu’à Bangkok prend de trois à quatre jours. Il en faut un ou deux de plus depuis Saigon. Il faut donc largement plus d’un mois pour atteindre Bangkok. Ces données sont celles d’un Guide Madrole de 1902 (14) mais n’oublions pas que le canal de Suez n’a été ouvert qu’en 1869.

 

 

Henri Mouhot quitta Londres le 27 avril 1858 et arriva à Singapour le 3 septembre pour atteindre Bangkok le 12. Il y a évidemment quelque progrès puisque l’abbé Choisy en particulier nous donne la chronologie de son voyage : départ le 3 mars 1685 et atteint la côté de Bangkok le 15 septembre.

 

 

L’obstacle de la langue : Une fois arrivé au Siam, le voyageur ordinaire se heurte à de nombreuses difficultés, avec la méconnaissance de la langue tout d’abord. Avant la publication des ouvrages de Monseigneur Pallegoix rien n’avait été écrit : sa grammaire est de 1850 en latin certes mais il est permis de penser que les voyageurs de cette époque connaissaient le latin, et son dictionnaire de 1854, fruits de 24 ans de travail.

 

Et pourtant pour pénétrer la réalité d'un pays il ne suffit pas d’avoir visité les villes et les lieux touristiques, encore faut-il sinon parler du moins comprendre sa langue et éventuellement la lire. L’apprentissage de la langue était un préalable nécessaire aux missionnaires qui débarquaient dans le pays. Tous apprenaient le thaï et beaucoup le pali, la langue sacrée des temples (15). S’il leur fut un temps interdit d’enseigner en thaï aux Siamois, c’est qu’ils en connaissaient la langue. Les voyageurs qui se cantonnaient dans les villes y trouvaient des citadins qui connaissaient une ou parfois plusieurs langue vernaculaires, le thaï bien sûr, le portugais, et de plus en plus l’anglais privilégié par les rois successifs. Ces voyageurs ne pouvaient avoir de contacts qu’avec une minorité parlant une autre langue que le thaï, essentiellement celle qui parlait anglais. Quant aux voyageurs qui pouvaient s’intéresser aux contacts avec la population, il leur fallait utiliser les services d’interprètes, passant par exemple du français au portugais que certains connaissaient, le truchement passant à son tour du portugais au thaï. Ce fut le cas des ambassades, mais l’incertitude était telle que tous les traités passés avec le Siam, que ce soient les Anglais ou les Français prirent soin de préciser qu’en cas de difficulté d’interprétation, seule la version anglaise ou française ferait foi.

 

 

Ce sont encore les missionnaires qui vont nous donner une leçon de modestie que l’on trouve rarement chez les voyageurs et encore moins lorsqu’ils sont devenus des touristes :

 

 

Ainsi  le père Picot, des Mission étrangères qui invité à loger dans une maison appartenant au gouverneur de Trang nous confie :« J'acceptais cette invitation pour être plus à portée des personnes que je voulais voir et connaître » (16). 

Le père Pierre Clémenceau, des Mission étrangères, arrivé au Siam à la fin de l’année 1831 écrit à ses parents, parlant de la population : «  En France, où presque tout le monde est chrétien, on ne se fait pas une idée du malheureux sort des pauvres idolâtres ; pour le bien connaître, il faut avoir passé parmi eux plusieurs années … » (17).

Monseigneur Jean-Paul Courvézy, des Mission étrangères, arrivé au Siam dans le courant de l’année 1832 écrit dans une très longue lettre du 27 mai 1833 « Je suis trop peu de temps ici, pour pouvoir vous écrire des choses intéressantes et curieuses du pays; je vois que rien n'y ressemble à ce qui est en Europe » (18).

                                                

 

Il est aussi l'obstacle purement géographique qui sera surmonté par les missionnaires : L’ouvrage de Mouhot débute par cette citation de Malte-Brun (19). : « Les vastes régions qui sont sous la qui figure d'une double péninsule, s'étendent entre le golfe du Bengale et la mer de Chine, ne sont guère connues que par leurs côtes, l'intérieur présentant un champ de conjectures inutiles et fastidieuses ».

 

Beaucoup de voyageurs – la plupart - n'ont connu du Siam que des zones géographiques limitées, les villes et essentiellement Bangkok. Rarissimes sont ceux qui pénètrent dans le pays intérieur, le pays réel dont 90% de la population est paysanne. Dans les villes, on rencontre des citadins et probablement beaucoup plus de Chinois que de vrais Thaïs. Les trajets des voyageurs furent et restent une arrivée à Singapour, plus facile à atteindre que Saigon et ensuite la voie de mer jusqu’à Pak-Nam et Bangkok ou la voie de terre le long de la péninsule malaise. Le point d’arrivé reste Bangkok. Une fois dans la capitale, les visites obligées concernent évidemment les cités historiques qui en sont proches, Ayutthaya ou  Chantaburi.

 

 

Isabelle Massieu a ainsi visité le Siam, tapis rouge déroulé, accueil officiel à Bangkok, accueil non moins officiel au palais royal de Huahin, huit jours au Siam avant de rejoindre Singapour pour continuer son périple. De retour en France, après le voyage entrepris au Tibet (courageusement et peut-être à la recherche du Yéti ?) Isabelle Massieu multipliera les conférences ou les articles devant toutes sortes de sociétés savantes concernant en particulier sa connaissance approfondie du Siam sur lequel elle émet de très doctes considérations fruit d’un séjour d’une semaine (20).

 

 

Si un long séjour ne garantit pas avec certitude le sérieux d’un récit, il faut tout de même admettre que ce ne sont pas ceux dont le séjour avaient été le plus bref qui émettaient les plus judicieux.

 

Que valent ces témoignages qui laissent à penser que les villes du Siam sont séparées par des espaces sans intérêt ?

 

 

Mouhot par exemple en bon naturaliste s’est intéressé à la nature encore sauvage qu’il traversait, fréquenté des auberges sordides, subit des incidents de route et pu se faire une opinion directe sur la réalité siamoise. Mais plus qu’un simple voyageur, il était un véritable explorateur chargé d’une mission officielle par les Anglais qui dura trois ans dont la moitié passée au Siam.

 

 

Il faut bien dire en effet à la décharge des visiteurs temporaires que les difficultés pour circuler à l’intérieur du pays rendaient bien évidemment toute exploration difficile voire impossible en saison des pluies : Absence de route mais chemins de terre impraticables en saison des pluies, circulation en char à bœuf, moins vite qu’un homme au pas, ou en barge sur les cours d’eau. Nous savons qu’il y a à peine un siècle, alors qu’il y avait déjà une infrastructure routière et ferroviaire, pour aller seulement visiter Phimai, site khmer majeur de la Thaïlande, il fallait depuis Bangkok au moins 10 jours  (21).

 

Citons, bien qu’il ait été exceptionnel, le voyage du Major Seidenfaden : Nous sommes en 1907. Le Siam vient de céder à la France une partie de ses provinces Cambodgiennes. Battambang, Siemréap et Sisophon  Il faut rapatrier au Siam le vice-roi Phraya Chum Apaiwong Katthathorn. Depuis Battambang jusqu’à Prachinburi où le prince doit s'installer, il y a environ 300 kilomètres. La voie de terre est choisie, 22 cours d’eau sans ponts seront à traverser dont la plupart n’étaient pas guéablespar ce convoi exceptionnel de 1700 chars à bœufs transportant tous les impedimenta du souverain. Tous les chars à bœufs durent, un par un, être descendus à la force des bras avec des cordes jusqu'au fond et remorqués de la même façon sur l’autre rive. Il fallut parfois construire des ponts de fortune (22).

 

 

 

Ces obstacles ne repoussèrent toutefois pas les missionnaires, déjà présent à Bangkok, dans tout le delta du Maenam, Ayutthaya, Chantaburi, Petriu, Trang, Korat, Ubon, Nakonchaisi, Kalasin, Sakonnakhon allèrent jusqu’à Chiangmai, Chiangrai et les tribus karens de la frontière birmane. Ces déplacements que nous faisons aujourd‘hui avec facilité, dans la première moitié du XIXe siècle bien peu de voyageurs les accomplirent, quelques explorateurs, de hardis commerçants souvent aventuriers et beaucoup de missionnaires.

 

 

Que devons-nous conclure de ces explications ?

Les voyageurs

 

Les voyageurs ne font que passer sans avoir tous les scrupules et l’humilité de Monseigneur Courvézy. Certains nous rappellent curieusement ces touristes qui ne sont plus des voyageurs et qui, après un séjour organisé traditionnel de trois semaines, Bangkok, Ayutthaya, Chiangmai, Pattaya éventuellement et les « îles paradisiaques du sud » reviennent en France pérorer sur la Thaïlande au vu le plus souvent d’extrapolations et de généralisation hâtives.

 

 

A cette époque l’exotisme était à portée de main, des crocodiles dans la Chaophraya, des éléphants partout, des oiseaux multicolores, plus intéressants que les êtres humains avec lesquels tout contact est impossible.

 

Les explorateurs

 

Sur la période qui nous concerne, le seul explorateur est Henri Mouhot qui nous expose clairement l’objet de son voyage « ... Étudier les meurs intéressant de toutes les créatures dont Dieu a parsemé la surface du globe ».  La question du langage ne se posera pas, il nous dit « L'un de mes domestiques était Cambodgien, l'autre Annamite, chrétiens tous deux et connaissant quelques mots de latin et d'anglais, qui, joints au peu de siamois que j'avais déjà pu apprendre, devaient me suffire pour me faire généralement comprendre ».  Nous savons aussi que les contacts avec les indigènes chrétiens seront facilités puisque ceux-ci connaissent le latin que leur ont appris les missionnaires qui ont eux-mêmes appris le thaï.  Jusqu’à sa mort en 1861, il arpentera le Siam, le Cambodge et le Laos souvent à pied. Sa description de la société siamoise, depuis le roi, la haute administration, les mandarins et le « menu peuple » est instructive. Toutes ses explorations portent sur des terra incognita pour les Européens. Les sciences naturelles lui sont chères, ses trouvailles sont surabondantes bien qu’elles excèdent nos compétences. Lui aussi nous dit :«  On a répété souvent que l’on ne peut pas juger d’un pays où l’on a fait que passer ; que ceux-là seuls pourraient le faire qui y ont séjourné longtemps ». Modeste aussi, quand il ne sait pas, il le dit et fait référence à Monseigneur Pallegoix qu’il a rencontré à Bangkok et qui lui a permis de rencontrer le roi, et de temps à autre à Bowring sur les questions historiques. Son apport à la connaissance du Siam « profond » est fondamental pour les Thaïlandais d’aujourd’hui eux-mêmes même s’ils lui reprochent une vision trop superficielle du bouddhisme et d’avoir fréquenté plus volontiers les gens du peuple et les Missionnaires que l’élite cultivée partout où il allait. Il est incontestablement l’un des rares témoignages de la société siamoise de cette époque peut-être plus précieux que les documents primaires thaïs. Ses illustrations dans « Le tour du monde » de 1893 sont pour les thaïs eux-mêmes des documents exceptionnels, l’usage des illustrations photographiques ne se répandra que quelques dizaines d’années plus tard (23).

 

 

Les commerçants

 

Nous en avons dit quelques mots plus haut. Le commerce français n’a jamais prospéré au Siam et les efforts de « la Compagnie française des Indes orientales » furent un échec certain après le bref épisode franco-siamois au temps du roi Naraï. Qui d’autre qu’un aventurier peut venir faire du négoce en ce début du XIXe siècle au Siam surtout face, ou en concurrence, avec les Anglais et les Hollandais qui sont des mercantis dans l’âme ? Nous en avons un magnifique exemple avec « le roi des Sédangs » qui, quelques années plus tard il est vrai, tout en s’autoproclamant roi se livra à toutes sortes de trafics, or et métaux précieux, armes, et opium (24). Qu’il nous soit permis de citer ce que disait Louis-Ferdinand Céline sur ces commerçants des colonies même s’il y a son grain de perfidie favori (25). Ces commerçants-là n’écrivent pas leurs souvenirs.

 

 

Les diplomates et les fonctionnaires.

 

Nous en avons dit quelques mots. En dehors de la correspondance purement interne, ils nous ont dotés de quelques ouvrages, celui de Gréhan en particulier, intéressant tout en restant dans le langage diplomatique et d’ailleurs publié 10 ans après la fin de sa mission officielle.

 

 

Nous connaissons une notable exception, elle est tardive, celle de ce jeune diplomate, Raphaël Réau, présent au Siam entre 1894 et 1900. La correspondance avec sa famille a été publiée par son petit-fils en 2003.

 

 

Nous lui avons consacré trois articles (26). Il a appris la langue, il a voyagé, ses souvenirs, quoique trop souvent empreint de l’incontestable forfanterie d’une jeune fonctionnaire, ne sont pas sans intérêt. Ses rapports vénaux avec les Chinois de Bangkok ne le font toutefois pas échapper aux malveillantes observations de Céline sur les fonctionnaires coloniaux associés aux commerçants (25).

 

 

Les missionnaires

 

Ils occupent de toute évidence une place à part. Ils sont d’abord les plus nombreux, des dizaines et des dizaines sur notre période sont venus au Siam. Les motifs qui les conduisent à faire ce long voyage n’ont rien à voir avec ceux des autres visiteurs, ils suivent le conseil du Christ et viennent, abandonnant père et mère, « évangéliser les nations » et – autre but fondamental des Missions étrangères – créer autant que faire se peut un clergé local. Ils viennent au Siam pour y vivre et y mourir, nul espoir de retour. Ils ont appris la langue et sont en contact avec la population souvent la plus misérable, esclaves compris (26). Ils n’ont aucune appréhension à affronter ce qu’a connu Mouhot et pire encore puisque beaucoup ont payé de leur sang. Enfin, ils écrivent beaucoup. Est-ce à dire que cette correspondance, soit avec leur famille soit avec la hiérarchie, soit entre eux de mission à mission mérite mieux que celles des autres écrivains dont nous venons de parler ? Bien évidemment non. Mais si une lettre de deux pages peut être plus intéressante qu’un prétentieux discours en un volume, certaines ont été publiées : celles publiées par Launay en 1929 sont essentiellement d’ordre administratif interne mais n’ont pas fait l’objet d’une étude synthétique et analytique à ce jour. Les correspondances publiées dans les Annales ne sont qu’une infirme partie de celles qui somnolent dans les Archives des Missions étrangères puisque, nous apprend leur site, elles contiennent des milliers de documents inexploités, 600 mètres linéaires d’archives dont une partie doit concerner le Siam (28).

 

 

NOTES

 

(1) Sunanta Panyarith «  « La Thaïlande dans les publications françaises du début du XIXe siècle » In : Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 72, n°267, 2e trimestre 1985. Celle-ci est l’auteur d’un mémoire universitaire « La Thaïlande devant l'opinion française de 1900 à 1909 ». Tours, 1974,  et d’une thèse de doctorat « Le Siam dans l’opinion française 1815-1868 » Paris, 1980

 

(2) Voir sur le site des archives des Missions étrangères

https://archives.mepasie.org/fr/fiches-individuelles/brigot

 

(3) Voir notre article A 43. « L'Encyclopédie, Voltaire et le Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-44-l-encyclopedie-voltaire-et-le-siam-83570407.html

 

(4) On sait peu de choses sinon rien sur Georges Psalmanazar, probablement le pseudonyme d’un Français né dans la région d’Avignon qui édita ensuite depuis Londres et sur souscription une monumentale histoire universelle en 126 volumes manifestement une œuvre collective dont tous les tomes n’ont pas la même qualité.

 

(5) « Bulletin de la société de géographie » janvier et février 1826.

 

(6) « Le Moniteur universel » fut longtemps l’organe officiel du gouvernement français. Nous n’y avons pas accès puisque la numérisation sur Gallica, le site de la Bibliothèque nationale est partiellement verrouillée, on ne sait pourquoi.

 

 

(7) Journal du 4 décembre 1835

 

(8) La première mention est du 6 juillet 1829.

 

(9) Il a fait l’objet de tirages à part mais fut publié dans les « Annales de la propagation de la foi » volume 26 de 1854, pp. 13-47.

 

(10) Année 1820, volume 4 mais la livraison concernée n’est pas numérisée et nous n’avons donc pas pu la consulter.

 

(11) Voir « Annuaire générale de l’Indochine française » de 1907.

 

(12) « Nouvelles annales de voyage » tome III de 1859, pp 225-232.

 

(13) Numéros des 15 août et 15 septembre 1866, pp 383-411.

 

(14) Claudius Madrolle « De Marseille à Canton, guide du voyageur - Indo-Chine, canal de Suez, Djibouti et Harar, Indes, Ceylan, Siam, Chine méridionale » publié par le Comité de l'Asie française 1902.

 

 

(15) Voir dans le « Bulletin de la société des Missions étrangères de Paris » de 1939 l’article signé « Un missionnaire » : « L’étude de la langue indigène en mission ».

 

(16) « Annales de l'Association de la propagation de la foi » tome 6 de 1825 pp. 72-82.

 

(17) « Annales de la Propagation de la Foi », tome 16 de 1844, p. 279.

 

(18) «  Annales de la Propagation de la Foi », tome 7 de 1834, pp. 390-396.

(19)  Citation extraite – nous dit-il - du « précis de la géographie universelle », livre CLI édition, 1813.

 

(20) Voir notre article A 192 – « A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME » « http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a-la-decouverte-du-siam-par-madame-massieu-une-aventuriere-francaise-de-la-fin-du-xixeme.html

 

(21) Voir notre article INSOLITE 15 « UNE EXCURSION A PHIMAI … IL Y A UN SIÈCLE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/01/insolite-15-une-excursion-a-phimai-il-y-a-un-siecle.html

 

(22) Voir notre article «  LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/la-longue-marche-d-erik-seidenfaden-danois-gendarme-et-erudit-au-service-du-siam.html

 

(23) Voir le mémoire de maitrise de Mademoiselle Waraporn Kor Sri Suwan « La société Thaïe et les Siamois au milieu du XIXe d’après Henri Mouhot », Université Silpakorn, 2002.

Mouhot mourut à 35 ans sans avoir accompli tous ses projets de voyage, victime d’épuisement, marche, climat, moustique, sangsues, nourriture locale sans avoir pu retourner dans son Jura natal « vivre entre ses parents le reste de son âge ». Notre ami Jean-Michel Strobino lui a consacré deux articles :

INVITÉ 2 « HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

INVITÉ 2 (SUITE) « Le MONUMENT FUNÉRAIRE D’HENRI MOUHOT VU PAR LE « BANGKOK POST »… RENDONS À  CÉSAR CE QUI APPARTIENT  À  CÉSAR »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/invite-2-suite-le-monument-funeraire-d-henri-mouhiot-vu-par-le-bangkok-post-rendons-donc-a-cesar-ce-qui-appartient-a-cesar.html

 

 

(24) Voir notre article « UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

 

(25) « Dans cette colonie de la Bambola-Bragamance, au-dessus de tout le monde, triomphait le Gouverneur. Ses militaires et ses fonctionnaires osaient à peine respirer  quand il daignait abaisser ses regards jusqu’à leurs personnes. Bien au-dessous encore de ces notables les commerçants installés semblaient voler et prospérer plus facilement qu’en Europe. Plus une noix de coco, plus une cacahuète, sur tout le territoire, qui échappât à leurs rapines. Les fonctionnaires comprenaient, à mesure qu’ils devenaient plus fatigués et plus malades, qu’on s’était bien foutu d’eux en les faisant venir ici, pour ne leur donner en somme que des galons et des formulaires à remplir et presque pas de pognon avec. Aussi louchaient-ils sur les commerçants. L’élément militaire encore plus abruti que les deux autres bouffait de la gloire coloniale et pour la faire passer beaucoup de quinine avec et des kilomètres de Règlements ».

 

 

(26) Voir :

144. « Raphaël Réau, Jeune diplomate français au Siam. (1894-1900) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-144-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900-123941699.html

145. « La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-145-la-vision-du-siam-de-raphael-reau-jeune-diplomate-fran-ais-a-bangkok-1894-1900-123999177.html

A 200 - « QUELQUES COMMENTAIRES À PROPOS DE RAPHAËL RÉAU, JEUNE DIPLOMATE QU SIAM (1894-1900) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html

 

(27) « … religion de cardeurs, de cordonniers et de foulons, les plus ignorants et les plus rustiques de tous les hommes » écrivit Celse cité par Origène dans son traité « Contre Celse ».

 

(28) https://archives.mepasie.org/fr/decouvrir-nos-fonds/manuscrits :

1) « Un premier ensemble de 1303 volumes d'archives anciennes (de 1660 à 1940) contient des lettres reliées des missionnaires classées par missions ou thèmes (ex : séminaire, voyages, procure de Rome, etc.) et par ordre chronologique. La plupart des registres disposent d'une table analytique réalisée par le P. Launay qui décrit chaque lettre contenue dans le volume ».

2) « Un deuxième ensemble rassemble majoritairement des lettres, cette fois-ci non reliées et classées par ordre alphabétique par nom de missionnaires et par mission ».

 

 

 

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 22:05

 

 

 

L’épopée des Français au Siam lors des deux ambassades de 1685 et 1687 a donné lieu à une (sur)abondante littérature, historique, érudite ou romanesque, cette dernière pas toujours de meilleur aloi (1). Les participants ont écrit leurs mémoires ou leurs souvenirs souvent des années plus tard, sans forcément les destiner à la postérité, tels l’abbé de Choisy ou le Chevalier de Forbin. Les mémorialistes de l’époque ont tendant à glorifier leur intervention, tel le chevalier de Chaumont qui écrit en 1686 (2). D’autres sont intéressants mais sont souvent témoignage de leur auto satisfaction et monuments de flagornerie, tel le père Tachard (3).

 

 

Nous avons, ne l’oublions pas, le chevalier de La Loubère que nous citons souvent, envoyé de la seconde ambassade qui donne sans forfanteries inutiles une remarquable description du royaume à l’époque de sa visite (4). Et puis il y a les oubliés qui ne furent pas forcément les plus obscurs. Nous devons à Michael Smithies, infatigable historien, d’avoir fait revivre l’un d’entre eux, le chevalier de Fretteville (ou Fréteville) à l’occasion de deux articles, le premier de 2000 intitulé (nous traduisons) « Les bijoux de Madame Constance » et le second de 2013 intitulé « Le Chevalier de Fretteville (vers 1665-1688), un innocent au Siam » (5). Ces deux articles sont fondés en partie sur des documents inexploités à ce jour.

 

 

Le premier article vise un compte rendu anonyme de la révolution de 1688 au Siam, manuscrit à la Bibliothèque Nationale à Paris (6). D’après Smithies, il est peut-être de la main de l’ingénieur Vollant des Verquains et son contenu est étrangement similaire à son ouvrage imprimé, œuvre d’un spectateur direct et non intéressé des événements de 1688 (7). Il est d’ailleurs possible, nous dit Smithies, que ce manuscrit soit sinon la reproduction du moins à la base d’une publication en série dans les numéros du « Cabinet Historique » de 1861. Ils ont l’avantage d’être écrit en français de France et rejoignent très largement l’article de Smithies (8). Cette longue série ne nous semble pas avoir été jusqu’à présent exploitée par quiconque ?

 

Le second article fait référence également à des documents anonymes ni publiés ni numérisés aux Archives nationales ou de la Bibliothèque nationale (9). Il utilise aussi un manuscrit du père Tachard qui n’a pas non plus été ni numérisé ni publié et c’est dommage (10).

 

 

Des bijoux, un innocent ? S’agit-il d’un innocent qui n’a pas volé les bijoux ? En quelque sorte. Mais qui était le chevalier de Fretteville et quel était ce trésor ?

 

 

Qui était le chevalier de Fretteville ?

 

Smithies va trop vite en besogne en nous disant « Malheureusement nous ne savons rien de la famille de  Fretteville, sauf que son père avait recommandé son fils à Céberet, directeur de la Compagnie des Indes Orientales et marié à une parente de Madame de Maintenon » (11). Sa famille normande nous est parfaitement connue. Nous sommes dans la bonne mais fraiche noblesse, proche à la fois du trône et de l’autel, ennoblie par charges – échevins de Rouen -  à la fin du XVIe siècle et devenue Hallé de Fretteville.

 

 

 

Proche du trône ?

 

Son oncle, frère aîné de son père, Guillaume, est gentilhomme de la chambre du roi. Son père, Barthélémy, est sous-lieutenant de la grande vénerie (12). Lui-même commence sa carrière comme page de la maison du Roi

 

 

... sous la direction successive du duc de Gesvres

 

 

et du duc de Saint Aignan, tous deux premiers gentilshommes de la chambre.

 

 

Sa mère, Marie-Charlotte Cureau est la fille de Marin Cureau dit « de la Chambre », auteur d’ouvrages de physique et de philosophie, médecin ordinaire du roi qu’il aurait intéressé par la lecture de ses ouvrages.

 

 

Que ce soit pour la chasse, passion des Bourbons (son père) ou la chambre du roi (son oncle et lui), ces fonctions entrainent un contact quotidien avec le Monarque dont tous les mémorialistes disent qu’il n’aimait pas les têtes nouvelles (13).

 

 

A quel âge est-il entré dans la maison du roi ? Probablement fort jeune ? Smithies le fait naître « aux environs » de 1665. C’est une approximation qui le rajeunit : Ses parents se sont mariés le 10 octobre 1657. Il avait un frère aîné, François, chanoine à Nantes, que l’on peut supposer né un an après le mariage de ses parents, et lui-même, le second – Louis-Armand Hallé de Fretteville -  dont nous pouvons situer la naissance un an plus tard à la fin de l’année 1659 (14).

 

Il est après sa sortie du corps des pages intégré dans le corps des gardes de la marine, gentilshommes choisis pour être élèves officiers de marine.

 

 

Comment ce jeune marin fut-il attaché à l’ambassade de 1685 alors qu’il avait environ 25 ans ? Décrivant la composition de la première ambassade, la presse de l’époque (15), directement informée par la cour, nous dit « … Mr de Fretteville, Garde de la Marine. Ce dernier, qui a été page de la Chambre du Roi, a mérité cet avantage, tant par les services de Mr de Fretteville son père, que par l'assiduité et la sagesse avec laquelle avec laquelle il a lui-même servi Sa Majesté  pendant les années d'exercice de Mr le duc de Gesvres et de Mr le duc de Saint Aignan, auquel il a l'honneur d'appartenir. Depuis sa sortie de page, il s'est trouvé à toutes les occasions de guerre qu’il y a eu sur la Méditerranée ». Quelles étaient les occasions de guerre navale sur la Méditerranée à cette époque ? Il n’en a aucune autre que la chasse perpétuelle aux barbaresques à laquelle se livra le chevalier de Forbin qui, né en 1656, était presque son contemporain. Nous n’en savons malheureusement pas plus.

 

 

Son autre frère cadet, Guillaume, entama lui aussi une carrière militaire sur laquelle nous savons peu de choses sinon qu’il aurait été fait chevalier de Saint-Louis et qu’il mourut en 1728 comme brigadier d’infanterie. Jean, le plus jeune, entra également au service où il entama une carrière prestigieuse dans l’infanterie qui le mit en rapports directs avec le roi dans toutes ses campagnes (16).

 

 

Ce voyage de notre jeune marin est en quelque sorte un apprentissage de la mer comme l’écrit Chaumont (17). En 1687, Fretteville est devenu officier-lieutenant de vaisseau.

 

 

Proche de l’autel ?

 

En dehors de sa piété - il aurait manifesté l’intention de se réfugier dans un monastère une fois retourné en France - il est des signes qui ne trompent guère : l’aîné de la famille, François est ordonné prêtre et devint chanoine d’abord à Nantes. Il fera plus tard acte d’allégeance officielle parmi d’autres théologiens à la bulle Unigenitus du Pape Clément IX contre le Jansénisme en 1718 comme membre du chapitre de l’église collégiale de Saint-Honoré à Paris.  

 

 

C’étaient en principe les cadets qui revêtaient la soutane. Pour que le chef de famille accepte que ce soit l’aîné qui entre en religion, il lui fallait une grande piété jointe à une solide vocation pour le fils. Une jeune sœur, Marie-Hyacinthe prit le voile dans la très élitiste abbaye royale de Chelles (18).

 

 

Le premier voyage

 

Il est complétement oublié des mémorialistes en dehors de Chaumont qui signale, avons-nous vu, sa présence et de l’abbé de Choisy qui signale aussi simplement sa présence à bord de la frégate L’Oiseau au 3 mars 1685 (19).

 

 

En dehors de ces références, aucun texte ne parle de lui dans les relations des activités de l'ambassade de 1685. Ni Forbin ni le père Tachard (qui aurait dû être admiratif devant sa piété) ne le mentionnent alors qu’il a dû prendre part à toutes les cérémonies, formelles comme la présentation à Ayutthaya de la lettre de Louis XIV au roi Narai le 18 octobre 1685

 

 

... ou informelles comme les divertissements destinés aux ambassadeurs, chasse aux éléphants ou dîners chinois.

 

 

La première ambassade quitta le Siam sur L’Oiseau le 22 décembre 1685 emportant le père Tachard, Fretteville et les trois ambassadeurs siamois.  Elle débarque à Brest le 18 juin 1686.

 

 

Nous ignorons ce que furent les occupations de notre marin jusqu’au départ de la seconde ambassade le 1er mars 1687 à laquelle il appartient. Il prit en tous cas du galon et repart sur L’Oiseau dont il est lieutenant. Ce poste est probablement prestigieux puisque c’est le navire qui transporte les deux ambassadeurs, La Loubère et Cerberet parmi les cinq navires de guerre transportant environ 1300 personnes.

 

 

Le second voyage et l’affaire des joyaux de Madame Constance

 

Notre propos n’est pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler « la révolution » de 1688 et qui n’était en réalité qu’un coup de force de l’ambitieux Petracha (20). De quoi s’agissait-il ? Phaulkon, « Monsieur Constance » pour les Français, durant sa brève période au pouvoir de 1683 à 1688, le temps de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne, avait amassé une fortune personnelle considérable dont une partie était placée dans des bijoux appartenant nominalement à son épouse, Maria Guyomar de Pinha.

 

 

Il y avait là de quoi susciter les cupidités, celle de Petracha au premier chef, celle aussi des pères jésuites dont on dit volontiers qu’elle est légendaire

 

 

... et celle aussi des officiers français qui espéraient probablement tous revenir en France fortune faite. C’est un invraisemblable imbroglio que l’on peut au moins partiellement dénouer au vu des recherches de Smithies sur les manuscrits encore inédits et les éléments que nous connaissons déjà, Vollant des Verquains en particulier. Que savons-nous de précis ?

 

 

Avant d’être arrêté puis torturée, Madame Constance comme l’appelaient les Français avait fait trois paquets de ses bijoux qu’elle souhaitait utiliser pour financer sa fuite en France en compagnie de ses enfants : « Depuis le temps que M. Constance fut arrêté, sa femme, prévoyant les malheurs qui allaient accabler sa maison, songea de bonne heure à sauver quelques débris du naufrage. Elle crut que mettant à couvert pour environ trente mille écus de pierreries qu'elle avait, ce serait une ressource pour elle dans le besoin ; et se flattant que cela serait en assurance entre les mains des Français, elle en fit trois paquets, qu'elle enveloppa elle-même, et les ferma de son cachet » écrit Vollant des Verquains.

 

Elle en remit deux au supérieur des jésuites, le père Le Royer et le troisième au lieutenant de Fretteville. Le père Le Royer ne tenant pas à conserver ce précieux mais bien dangereux dépôt le remit à Beauchamp, commandant en second les troupes sous les ordres de Desfarges afin de les faire retourner à Mme Constance par l'intermédiaire du père Comilh. Selon Beauchamp, Desfarges dont la cupidité était légendaire fut informé de cette commission. Il aurait demandé que ces deux paquets ne soient pas restitués tant qu’il n’aurait pas récupéré une somme de 400 pistoles c’est-à-dire 4000 livres qu’il aurait prêté à Phaulkon ce qui est proprement invraisemblable (21).

 

 

Il aurait fait remettre les deux paquets à Phaulkon par l'intermédiaire de Véret tout aussi cupide que lui. La commission a-t-elle été faite ? Selon Beauchamp, il y avait effectivement de quoi faire tourner bien des têtes aussi bien siamoises que françaises : « quatre colliers, un chapelet, deux paires de bracelets et des pendants d'oreille de perles, quatre douzaines d'anneaux d'or de plusieurs façons, une très grosse et parfaitement belle émeraude, des agrafes, de petits rubis, quatre bagues de petits diamants, neuf ou dix chaînes d'or, onze lingots d'or pesant plus de trois marcs chacun, huit coupans d'or de dix écus pièce, une douzaine de boutons, demi-douzaine d'aiguilles de tête, et douze ducats d'or ».

 

 

Madame Constance pour sa part évaluait l’ensemble entre 25 et 30.000 écus. Nous avons repris le calcul donné par Smithies et arrivons, mutatis mutandis aux mêmes conclusions, la somme était énorme (22). Vollant des Verquains laisse à penser sans oser l’écrire formellement que les paquets restitués avaient subi de fortes ponctions. Nous ne savons non plus ce qu’il advint du paquet confié à Fretteville. Il fut arrêté à Louvo (Lopburi) lors de l'arrestation de Phaulkon, fouillé et sans aucun doute dépouillé d'une partie des trésors. Beauchamp donne sa propre version selon laquelle Saint-Vandrille et Desfarges prétendirent avoir sauvé les diamants que Madame Constance avait remis à Fretteville, que Desfarges les avait, qu'ils le priaient de recevoir leur part, puisqu'ayant tout perdu et ayant aidé à les sauver, il était bien juste qu'ils en profitassent. Devant le refus de Beauchamp indigné de voir des officiers français profiter du malheur de Madame Constance, Desfarges se ravisa en disant qu’il était infâme  de vouloir partager le bien d'une femme qui avait tout perdu. Il fit alors appeler le chevalier son fils en lui ordonnant de remettre  les diamants (ou ce qu’il en restait ?) entre les mains de Fretteville puisque c'était à lui que Mme Constance les avait confiés et à Fretteville de les lui rendre aussitôt qu'il le pourrait. Les protestations vertueuses des uns et des autres ou leur silence (Desfarges) sont suaves. La relation manuscrite de Saint-Vandrille (conservée aux Archives Nationales de Paris) ne parle pas de ce trésor. Desfarges est tout aussi discret. Pour Beauchamp après la signature du traité de capitulation,  Fretteville pu aller voir Madame Constance et lui remettre ce qu'il lui avait pu sauver. Deux jours plus tard, alors qu'il quittait l'un des vaisseaux où tous les officiers allaient et venaient en visite, tandis qu'il était sur la planche, le vaisseau se déplaça avec la marée, la planche tomba dans l'eau avec lui, disparition d’un témoin de leurs probables turpitudes ce qui fut évidemment une bénédiction pour Beauchamp et Desfarges. Son témoignage aurait pu leur valoir la corde.

 

 

Il ne faut pas s’étonner qu’un marin de cette époque ne sache pas nager (23).

 

Pour Smithie, l’hypothèse la plus probable est celle d’une altercation à bord à la suite de laquelle Beauchamps et (ou) Desfarges auraient poussé Fretteville à l’eau en sachant qu’il ne savait pas nager, avant de quitter le pays au plus vite en abandonnant honteusement Madame Constance à son triste sort. Desfarges mourut en mer sur le chemin du retour et n’emporta pas le fruit de ses turpitudes en enfer.

 

 

Le navire fut capturé par les Hollandais, de nouveau en guerre avec la France, qui considérèrent non sans raison que les joyaux en possession des survivants étaient butin de guerre.

 

Ce chevalier de Fretteville était peut-être le seul officier honnête au milieu de cette brochette crapuleuse, Desfarges, Beauchamp, Saint-Vandrille et Véret.

 

 

Nous faisons bénéficier les jésuites du bénéfice du doute.

 

 

Fretteville est mentionné comme suit dans le livre d’or des marins français morts à l’ennemi « Hallé de Fretteville, lieutenant de vaisseau, noyé à Bangkok, le 3 octobre 1688. Cet officier commandait les troupes envoyées au Siam » (24). Il n’avait pas trente ans.

 

 

Il en est de même de celui de Madame Claire-Keefe-Fox, plus synthétique mais remarquablement documenté :

A 190. « Constantin Phauklon in « le ministre des moussons » de Madame Claire Keffi-Fox »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a190-constantin-phaulcon-in-le-ministre-des-moussons-de-madame-claire-keefe-fox.html

 

 

Citons le roman de Sportés pour être complet. Il tourne autour des souvenirs d’un marin qui se gausse à longueur de pages de la maladie dont souffrait le Roi, une fistule anale. Si la France entière sut que le roi était souffrant, il fallut attendre la publication des mémoires de Saint-Simon en 1781, un siècle plus tard, pour savoir ce dont il souffrait. Ce fut l’un des secrets les mieux gardés sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Sa description de la vie quotidienne des marins sur les vaisseaux de S.M. Louis XIV démontre à suffisance qu’il n’a pas effectué beaucoup de recherches à ce sujet.  

 

 

(2) Alexandre de Chaumont : « Relation de l'ambassade de Mr. le Chevalier de Chaumont à la Cour du Roy de Siam, avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage » dont la première édition est de 1686.

 

 

 

(3) Nous lui devons un « Premier voyage de Siam des pères jésuites » en 1686 et un « second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam » en 1689. Pour s’attirer par exemple les bonnes grâces du « Barcalon », le « petit grec » Phaulkon, il en fait le descendant d’une très noble famille vénitienne installée sur l’île de Céphalonie alors qu’il était incontestablement issu d’un gargotier de cette île ce dont d’ailleurs se gaussait le chevalier de Forbin.

 

 

(4) « Du royaume de Siam » publié en deux volumes en 1691.

 

 

 

(5) « Madame Constance's Jewels » in Journal de la Siam society, volume 88 de 2000 et « The Chevalier de Fretteville (c.1665-1688), an Innocent in Siam » in Journal de la Siam society, volume 101 de 2013.

 

(6) BN, Fr.6106 non numérisé à ce jour.

 

(7) « Histoire de la révolution de Siam arrivé en l’année 1688 » publié sans nom d’auteur en 1691. Le manuscrit nous dit Smithies est « écrit d'une main régulière, et bien espacé, le contenu ressemble beaucoup au texte publié de Vollant des Verquains, bien qu'il soit beaucoup plus concis et ne soit pas livré à des réflexions philosophiques ».

 

(8) L’auteur anonyme de l’article écrit « le récit que nous avons trouvé, et que nous allons publier, émane d'un des officiers français venu à Siam en 1687, à la suite de Desfarges; peut-être est-il  lieutenant même de celui-ci. Il est adressé comme compte rendu des événements au ministre de Louis XIV. C’est un mémoire justificatif qui .paraît empreint d'un grand caractère de véracité : il peint les embarras de la situation faite à la garnison de Bangkok et rectifie bien des erreurs et bien des préjugés…. »

 

(9) « Relation de ce qui s’est passé à Louvo, royaume de Siam, avec un abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 » (AN Col. C1 24ff. 140r-171v) - « Relation des principales circonstances qui sont arrivées dans la Révolution du Royaume de Siam en l’année 1687 » (BN MS.Fr. 6105 ff. 1r-70r). « Relation succincte du changement surprenant arrivé dans le Royaume de Siam en l’année 1688. A Siam de la ville de Judia le dernier de novembre 1688 ». (AN Col C1 24 ff. 130v-139v)

 

(10) « Voyage du père Tachard à Siam » (mss AN Colonies, C1 24 f.172-211).

 

(11) Claude Céberet du Boullay était de la seconde ambassade avec Simon de La Loubère. Il est l’auteur du  « Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 ». Voir l’article de Jean Boisselier « A propos du Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688, Étude historique et critique par Michel Jacq-Hergoualc'h » In Arts asiatiques, tome 49, 1994. pp. 132-135.

L’alliance de Céberet avec une parente de Madame de Maintenon relève de la prétention des gentillâtres de l’époque à se trouver des alliances ou des ascendances prestigieuses : « Je ne sais quel rang occupait dans le monde la maison où Claude Céberet prit sa femme ; mais il se maria à une « Catherine Pinel »… écrit insidieusement Auguste Jal qui consacre une très longue chronique à sa famille et à lui-même dans son monumental « Dictionnaire critique de biographie et d'histoire » (1867) basé sur des recherches rigoureuses et approfondies aux archives de Paris avant leur destruction en 1871.

 

 

(12) Voir Baron Dunoyer de Noirmont « Histoire de la chasse en France depuis les temps les plus reculés jusqu'à la Révolution », 1867.

 

 

(13) Ces fonctions, pages ou gentilshommes mettaient les intéressés, tous évidemment nobles, en contact permanent avec le roi, jour et nuit. Pour des raisons de stricte économie, Colbert en avait limité le nombre : voir Richard Vivien « La chambre du roi aux XVIIe et XVIIIe siècles : une institution et ses officiers au service quotidien de la majesté » In : Bibliothèque de l'école des chartes, 2012, tome 170, livraison 1.

 

(14) Tous les renseignements sur sa famille proviennent de Aubert de la Chesnaye des Bois « Dictionnaire de la noblesse : contenant les généalogies, l'histoire et la chronologie des familles nobles de France », tome VII de 1774.

 


D’azur à la fasce d’argent, chargée de deux coquilles de sable, et accompagnée de trois étoiles d’or :

 

 

(15) Il s’agit évidemment du Mercure Galant dans son numéro de mars 1685.

 

 

(16) Le duc de Saint-Simon en parle à de nombreuses reprises dans ses mémoires : «  Ancien page de la Dauphine, Jean de Fretteville avait servi très longtemps dans le régiment de Bourbonnaiset combattu à Friedlingue, Kehl, Hochstedt, etc., puis avait été donné au duc de la Feuillade comme aide-major général de l'infanterie (mars 1703), et faisait fonction de major général du corps expéditionnaire, ainsi qu'il le fit ensuite dans le corps du comte de la Motte en Flandre… » (année 1708, volume VI, édition de 1856).

Voir aussi Pinard (ancien archiviste du ministère de la Guerre) « Chronologie historique-militaire, contenant l'histoire de la création de toutes les charges, dignités et grades militaires supérieurs, de toutes les personnes qui les ont possédés », tome VIII de 1778.

 

 

(17) Chaumont écrit  (2) : « Le Roy m'avait fait l'honneur de me donner douze officiers et gardes-marines pour m'accompagner à l'ambassade, qui étaient messieurs ….de Freteville …Je dois rendre justice à tous ces messieurs qu'ils ont été très sages, et ont tout-à-fait répondu au choix que Sa Majesté en avait fait; ils ont bien appris la navigation et les mathématiques …ceux qui ne sont pas officiers sont capables de l'être ».

 

(18) Réservée aux filles de bonne noblesse, les Abbesses étaient toujours sinon des membres du moins des proches de la famille royale :  Voir Abbé Torchet : « Histoire de l’abbaye royale de Notre-Dame-de Chelles » : « Marie-Hyacinthe de Fretteville, dite de Saint-Augustin, vint à Chelles, où elle fit profession, le 18 octobre 1689. C'était une fille de mérite, de capacité et de beaucoup de talents … », 1889.

 

 

(19) « Journal ou suite du voyage de Siam » 1687.

 

 

(20) Voir nos articles à ce sujet :

 

13 « LES RELATIONS FRANCO-THAÏES : LA "REVOLUTION" DE PITRACHA DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-relations-franco-thaies-la-revolution-de-pitracha-de-1688-64176423.html

et

99 « LA FIN DU REGNE DU ROI NARAÏ ET LA "REVOLUTION" DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html

 

(21) Un officier subalterne, lieutenant, gagnait alors 1000 livres par an et un général 6000. On peut se demander pour quelle raison Desfarges aurait pu disposer d’une telle somme et la prêter à Phaulkon qui avait rang et fonctions de ministre des finances.

 

(22) A cette époque mais cela variait selon les régions en l’absence de système métrique, un écu vaut 3 livres et la livre 538 milligrammes d’or fin. 30.000 écus représentaient donc 30.000 x 3 = 90.000 livres donc encore 90.000 x 538 milligrammes soit encore 0.000538 x 90.000 = 43,4 kilos d’or fin. Au cours de ce jour (juillet 2018) un kilo d’or fin vaut environ 35.000 euros soit x 43,4 kilos = 1.519.000 euros. Ce calcul est purement fictif, une livre de cette époque procurait un pouvoir d’achat très certainement de beaucoup supérieur à son équivalent en euros 2018.

 

(23) « Un vrai marin ne sait pas nager », à quoi bon ?  On n’arrêtait pas une frégate qui file sous toute sa toile en claquant  des doigts. À supposer que quelqu’un ait vu tomber l’infortuné matelot – hypothèse résolument optimiste – il faut encore le temps d’ameuter les équipes de quart, modifier les réglages des voiles pour changer de route et revenir sur au point de chute estimé. Avec un peu de vent, cela tient du miracle si le bateau est capable de faire demi-tour en moins de vingt minutes. À une vitesse de 9 nœuds, le bateau aura couvert 3 milles, plus de cinq kilomètres ! Il faut ajouter l’inexorable travail du froid : Fretteville est né au bord de la Manche et non sur les rives de la Méditerranée comme Forbin où les gamins savent nager avant de savoir marcher. Dans de l’eau à dix degrés, le temps de survie d’un homme ne peut dépasser 10 ou 20 minutes. Savoir nager dans ces conditions ne faisait que prolonger une triste agonie.

 

(24) Maurice Delpeuch « Un Livre d'or de la marine française. Commandants d'escadres, de divisions et de bâtiments de guerre, morts à l'ennemi de 1217 à 1900 », à Paris, 1900.

 

 

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18 juillet 2018 3 18 /07 /juillet /2018 22:14

 

Nous avons parlé  d’abondance des réformes du Roi Chulalongkorn qui, au cours de ses 42 années de règne, conduisit son pays aux portes de la modernité avec le concours de son remarquable demi-frère, le prince Damrong (1). Comme tout réformateur, il dut se heurter à des résistances en profondeur, révolte de privilégiés ou d’illuminés pour les plus spectaculaires au premier chef (2). Il y eut aussi, ce dont on ne parle jamais, des réactions populaires de résistance passive assez vives: Ainsi lorsqu’il voulut imposer aux femmes de son pays de ne plus se promener les seins nus (3). Ainsi lorsqu’il voulut organiser une politique sanitaire à Bangkok : les habitants de Bangkok avaient la répugnante coutume de  jeter leurs morts en pâture aux chiens et aux vautours dans l’enceinte du Wat Saket

 

 

...et par ailleurs de pisser et de déféquer partout, au bord des rues, dans les klongs, de véritables cloaques et jusqu’aux portes de temples ou aux marches du Palais (4).

Peinture murale du temple de Suthat (photographie de Chittawadi Chitrabongs) :

 

 

Il nous a intéressé de savoir ce que pouvait être l’organisation administrative du pays avant que le monarque et son demi-frère ne s’attachent à ces travaux d’Hercule de transformer le vieux Siam - guère plus qu’une expression géographique - en État moderne.  Nous avons bénéficiée en particulier d’une analyse universitaire de l’historien Tej Bunnag assez significative de ce qui n’était pas une « organisation » malgré une apparente complexité mais une véritable absence d’organisation (5). La situation était en réalité proprement effarante.

 

 

Au sommet de la hiérarchie se trouve le monarque absolu et maître de la vie,  sanctifié en tant que dieu et Phrabodhisattva (พระโพธิสัตว์selon le culte du Devaraja (เทวราช, littéralement « le dieu roi ») et les croyances du bouddhisme Mahayana. La relation entre le roi et son peuple est symbolisée par la « langue du palais » (rachasap – ราชาศัพท์) utilisée à la cour. Une fois monté sur le trône, ses édits seront considérés comme le rugissement du lion.

 

 

Il est assisté de deux premiers ministres, Akkramahasenabodi (อัครมหาเสนาบดี), l’un pour les affaires civiles, Mahatthai (มหาดไทย) et l’autre à la fois pour l’armée et l’administration du pays, Kalahom (กลาโหม). Ils sont assistés de quatre « ministres de soutien » (Senabodi Chatusadom - สนาบดี จตุสดมภ์) : l’un pour la métropole (Wiang – เวียง), l’autre pour le palais (Wang –วัง), un autre pour les finances  (Khlang – คลัง) et le dernier pour l'agriculture (Na – นา). Le premier, ministre de la métropole, percevait les taxes et les amendes pour les infractions mineures dans la zone métropolitaine de Bangkok. Le ministre du Palais était chargé des juridictions civiles et pénales et nommait les magistrats dans tout le pays, il était le plus proche du roi, source de toute justice. Le ministre des Finances contrôlait l'administration fiscale du pays, mais l'un de ses départements, le Krommatha (กรมท่า) était chargé des affaires étrangères, parce qu’il était fréquemment en contact avec les étrangers, le commerce extérieur étant en grande partie monopole royal à cette époque (6). Le ministère de l'agriculture s'assurait que les labours commençaient au bon moment de l'année et attribuait les titres de propriété assurant la sécurité de la paysannerie. Il existait plus bas dans la hiérarchie six conseillers, (Montri – มนตรี) ayant respectivement en charge la défense du palais, les scribes royaux,  l'enregistrement des personnes (embryon d’état civil), la dépense des revenus, la garde-robe royale, et les affaires religieuses.

Deux généraux commandaient respectivement les forces terrestres et les forces maritimes.

 

 

L'administration de la justice était d’une effroyable complexité : Un tribunal de douze brahmanes « instruits des lois » décidait d'abord devant quelle juridiction une affaire devait être distribuée. Une fois la cause entendue, elle revenait devant les brahmanes qui rendaient leur jugement. Un appel contre leur verdict pourrait être fait devant le roi.

 

 

L'administration provinciale était partagée entre  trois ministres.

Le nord était sous l’autorité du premier ministre chargé de l'administration civile, le Mahatthai (มหาดไทย),

 

 

le sud était sous l’autorité de l’autre premier ministre chargé de  l'administration militaire, le Kalahom (กลาโหม),

 

 

les provinces côtières près de Bangkok, impliquées dans le commerce, relevaient du département du ministère des affaires étrangères, le Krommatha (กรมท่า).

 

 

Tous ces postes étaient occupés par des princes membres de la famille royale. Mais, paramètre majeur, il n'y avait pas surabondance de princes et la raison en était simple. Certes, le roi est  autorisé à avoir quatre reines et « un certain nombre de consorts » mais il n’y a que cinq rangs différents de princes : L'enfant d'une reine est un Chao Fa (เจ้าฟ้า), l'un d'eux est un Phra-ong Chao (พระองค์เจ้า) et le petit-fils du roi est un Mom Chao (หม่อมเจ้า).

 

 

 

En voilà trois, mais il est de règle que seuls les membres des deux premières générations sont considérés comme des princes : Après le Mom Chao vient le Mon Ratchawong (หม่อมราชวงศ์) dont le fils est Mom Luang (หม่อมหลวง).Ils sont encore considérés comme des princes. Le fils du Mom Luang par contre devient un Nai (นาย), tout simplement un croquant.

La noblesse siamoise n'est donc que très partiellement héréditaire au sens européen du terme car son existence, en théorie, ne dépend que des services qu’elle est susceptible de rendre au gouvernement royal. Lorsqu’un individu du commun, Naï, Mom ou Mom Luang, commence son ascension dans les rangs de la noblesse en entrant au service du gouvernement, la hiérarchie en partant du bas est alors Khun (ขุน), Luang (หลวง), Phra (พระ), Phraya (พระยา), Chao Phraya (จ้าพระยา) et au sommet Somdet Chao Phraya (สมเด็จเจ้าพระยา). Par exemple le premier ministre de l'administration civile et ministre du Nord avait droit au titre de Chao Phraya (7).

 

 

Le rang de la noblesse devait encore être mesuré par le nombre des marques de Sakdina (ศักดินา) attachées à sa position. La noblesse est fondamentalement attachée à la terre (8). Il n’y a pas de noble de quelque rang qu’il soit sans terres (9). Ainsi le prince le plus proche du roi qui commandait traditionnellement l'avant-garde de l'armée reçut le grade de second roi ou Kromphraratchawang Bowonsathanmongkhon (กรม พระราชวัง บวรสถานมงคล). Le premier rang donné à un Momchao est Phraongchao (พระองค์เจ้า). S’il l’est de naissance, il pourra commencer à monter dans l'échelle des rangs au niveau supérieur, Krommamuen (กรมหมื่น) puis à Krommakhun (กรม ขุนข), Krommaluang (กรมหลวง), Krom Phra (กรม พระ), Kromphraya (กรมพระยา) et enfin, Somdet Kromphraya (สมเด็จ กรมพระยา).

 

 

Les titres donnés aux princes au service du gouvernement, contrairement à ceux de la noblesse, n'étaient pas liés à leurs fonctions, mais étaient plutôt l'expression des espoirs et des égards du roi pour eux. Lorsque le Phraongchao Ditsaworakuman (พระองค์เจ้าดิศวรกุมาร) se fut montré digne des services rendus il reçut le grade de Krommamuen et le titre de Damrong Rachanuphap (ดำรงราชานุภาพ) qui signifie « le porte-parole du pouvoir royal ». Il  garda ce titre toute sa vie et son rang fut celui de Somdet Kromphraya.

 

 

Dans certains États tributaires, les rangs princiers, Phra Chao (พระเจ้า) et Chao (เจ้า) et les titres des dirigeants et des grands officiers des États de Chiangmai (เชียงใหม่), Lampang (ลำปาง), Lamphun (ลำพูน), Phrae (แพร่), Nan (น่าน) et Bassac (ຈຳປາສັກ) avaient tous été créés par le gouvernement central en reconnaissance de leurs services et de leur loyauté envers la couronne. Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, seuls les souverains particulièrement favorisés de Chiangmai, Lampang et Lamphun furent faits princes. Ce n'est qu'à partir de 1856 que le grade princier fut régulièrement donné aux gouvernants et aux grands officiers de ces États. Le rang n'était pas héréditaire, et le fils d'un prince n’était qu’un nai (นาย). Il n'y avait pas de marques  de sakdina attachées au grade. Les souverains de Nan et Phrae ne furent pas faits princes que respectivement en 1888 et 1896.

 

 

Les membres du gouvernement et de l'administration de Bangkok n'étaient pas censés être de grands propriétaires fonciers et leurs ressources dépendaient de la générosité du roi. Les ministres étaient toutefois autorisés à conserver les taxes qu’ils percevaient de par leurs fonctions. Les deux premiers ministres, par exemple, recevaient des honoraires lorsqu'ils procédaient à des nominations en provinces. Le roi leur distribuait des récompenses, bia wat (เบี้ยหวัด) en théorie, si et quand il le jugeait bon mais en pratique annuellement en novembre. Les Princes recevaient ainsi 1600 bahts, les Phraya entre 160 et 960, les Phra et les Luang entre 60 et 120 et les officiels de moindre rang entre 12 et 40 bahts.

 

 

Les hommes nobles bénéficiant de plus de 400 « marques de sakdina » avaient le privilège de ne pas comparaître à la cour lorsqu'ils y étaient été convoqués et étaient autorisés à y envoyer des représentants. Tous les Nai, quoique roturiers, avaient un autre privilège contrairement aux gens du commun, n'être ni tatoués ni inscrits au service du gouvernement.

 

La source essentielle des revenus du gouvernement, en dehors du produit de l'impôt, résidait dans le travail du peuple, des phrai (ไพร่).

 

 

Quelle était la population du pays dans la seconde moitié du XIXe siècle ? En 1910, lors du premier recensement national, le royaume comptait un peu plus de huit millions d'habitants. En tenant compte du fait qu’à cette époque le Siam avait été dépouillée de la plupart de ses États tributaires et de certaines de ses provinces dont la population cumulée dépassait à peine le million, et que le taux annuel global de croissance était alors d’un peu plus de 3%, sa population en 1892 était probablement d’environ quatre millions (10).

Au début de chaque règne, tous les hommes valides âgés de dix-huit à soixante ans étaient tatoués au poignet et enregistrés dans les divers départements de l'administration. Ceux entre dix-huit et vingt ans devaient travailler pour le gouvernement pendant un mois de l'année, ou bien commuer leur service en payant une taxe de six bahts. De l'âge de vingt à soixante ans, ils devaient travailler pour le gouvernement pendant trois mois de l'année ou bien payer une « taxe de Commutation » dite kharatchakan (ค่าราชการ) de dix-huit bahts. Le gouvernement bénéficiait de ce système à quatre niveaux : Les gens du peuple lui fournissaient une abondante main-d'œuvre gratuite, ensuite ils pouvaient tous être appelés aux armes rapidement en cas de guerre, ceux qui payaient leur taxe de conversion en nature le faisaient avec des biens de valeur et enfin ceux qui la payaient en espèces procuraient des liquidités au gouvernement.

 

 

Les gens du commun fournissaient également à la noblesse de fructueuses sources de revenus. Le titulaire d’un poste dans un service du gouvernement avait le droit d'avoir sous sa juridiction un certain nombre d'hommes dont il pouvait exiger soit une taxe de service, soit une taxe de mutation. Il pouvait aussi les utiliser sous sa responsabilité pour faire des travaux qui n'avaient rien à voir avec le service gouvernemental. Le Prince Damrong confirma qu’ils donnaient « volontairement » des cadeaux à ces fonctionnaires qui étaient en mesure de leur rendre la vie heureuse ou misérable en fonction du type de travail qu’ils leur impartissaient.

 

 

La noblesse avait un autre moyen de subsistance : l'esclavage.

 

Il y en avait deux sortes, les esclaves de guerre et les esclaves pour dette. Les premiers ne pouvaient pas racheter leur liberté mais les autres le pouvaient. Tous pouvaient être vendus sur le marché. En dehors du travail pour leurs maîtres ils devaient également travailler pour le gouvernement pendant huit jours de l'année mais le maître pouvait payer une « taxe de conversion » d'un baht cinquante satangs. Il est difficile d'estimer le nombre d'esclaves au Siam dans la seconde moitié du XIXe siècle. Monseigneur Pallegoix estime leur nombre à un tiers de la population ? Le chiffre n’a jamais pu être validé mais il le tenait probablement du roi Rama IV son ami. Il affirme en tous cas, ce qui n’a jamais été contredit, qu’ils travaillaient fort peu et étaient traités beaucoup mieux que les domestiques en France.

 

 

Il est une certitude, au cours du dix-neuvième siècle, le roi n'avait pas les ressources qui lui auraient permis d'être un monarque absolu. « Maître de la vie » certes mais sans ressources.

 

 

La plus grande partie des revenus restait entre les mains de ses ministres et il y n’avait que peu de moyens de les extraire. La plupart des ministères et départements les plus importants avaient été accaparés par une famille, la famille Bunnag (บุนนาค) par exemple. Celle-ci était liée à la dynastie des Chakri au pouvoir depuis 1782 par de nombreuses alliances et avait commencé à dominer la politique siamoise à partir des années 1820 lorsque le roi Rama III obtint son appui contre d’autres cousins ​​princiers. Au cours du demi-siècle suivant sur une période qui s'étend sur trois règnes, ceux du roi Nang Klao (1824-1851), du roi Mongkut (1851-1868) et du règne du roi Chulalongkorn (1868-1910), les membres de la famille tinrent sans interruption, le poste de premier ministre pour l'administration militaire (Kalahom - กลาโหม) et le ministère des Finances (Khlang - คลัง). Le ministère de la Métropole (Wiang - เวียง) fut également entre leurs mains pendant de longues périodes. Des mariages judicieux leur permirent d’accroître leur contrôle sur le gouvernement d'année en année. Lorsque le roi Chulalongkorn monta sur le trône en 1868, la famille Bunnag sous la direction de Chao Phraya Sisuriyawong (สมเด็จเจ้าพระยาบรมมหาศรีสุริยวงศ์), était au sommet du pouvoir.

 

 

La perte de contrôle de la monarchie sur certaines des plus importantes administrations de l'État signifiait tout simplement qu’elle était pauvre. Pour le roi Rama V à sa montée sur le trône, les ressources avaient diminué d'année en année, jusqu'à ce que le royaume doive vivre au jour le jour et de mois en mois : entre 1868 et 1873, les recettes annuelles passèrent de 4.800.000 baths à environ 1.600.000 baths. Dans de telles circonstances, il était impossible de construire des palais et des temples, de financer des cérémonies royales et religieuses, d’accorder à ses fidèles des récompenses annuelles et encore moins de financer un train de réformes ou se lancer dans une politique de grands travaux.

 

Le gouvernement central avait peu sinon aucun choix dans la nomination des gouverneurs. Il dut souvent en conférer le titre à des  aventuriers ou des chefs tribaux : Par exemple, en 1793, 4.000 personnes qui avaient quitté la Principauté de Vientiane on ne sait pourquoi décidèrent de s'installer dans un petit village du nord-est appelé Ban Kaengsamrong (บ้าน แก้งสำโรง), leur chef en fut nommé gouverneur et cette ville devint le centre de la province de Kalasin (กาฬสินธุ์). En période de guerre le chef local que le gouvernement devait reconnaître en tant que gouverneur était généralement un chef militaire.

 

 

En 1772, alors que le pays était en état d'anarchie après le sac de l'ancienne capitale Ayutthya (อยุธยา) par les Birmans en 1767, le roi Taksin (ตากสิน) dut désigner un chef de guerre local, nouveau gouverneur de la ville de Phatthalung au sud (พัทลุง). Le choix des gouverneurs se limitait en réalité à des hommes localement puissants dont le pouvoir était ainsi reconnu et légitimé.

La monarchie avait perdu une autre facette du pouvoir puisque les ministres tenaient l'appareil administratif en mains, organisaient les rendez-vous et les promotions au sein de leur propre réseau de relations. Elle a également perdu le contrôle direct sur le peuple, les phrai. Elle ne pouvait réclamer ni obtenir les listes des hommes valides dans les différents départements qui permettaient aux ministres d’avoir en mais le service annuel de trois mois et la taxe de conversion. N’ayant pas de contrôle effectif sur les gens du commun, elle ne pouvait connaître le nombre d'esclaves et par conséquent ne percevait presque rien de la taxe de conversion des dits esclaves. Mais la Couronne n’était pas la seule à être relativement pauvre et faible. Le gouvernement central subissait le même sort. Le rendement du revenu n'avait aucun rapport avec la richesse réelle du pays : Il y avait peu de perception directe des impôts, et quand c'était le cas, cela ne s'étendait pas loin dans les provinces. Le ministère de l'Agriculture, le Na (นา) ne percevait la taxe sur le riz que dans quatre provinces proches de Bangkok. La ville de Kamalasai (actuellement district de la province de Kalasin) n’envoya qu’en 1891 les redevances perçues pour les années 1875-1880.

 

 

La plupart des taxes étaient recouvrées sous un système de fermage, ce système des « fermiers généraux » qui causa en partie la chute de la monarchie française. Le gouvernement recevait une somme fixe pendant plusieurs années tandis que les fermiers fiscaux collectaient autant que faire se pouvait et empochaient les bénéfices. Les fermes d'impôts étaient rarement à l'échelle nationale et la plupart d'entre elles ne couvraient qu’une petite région du pays. En 1856, par exemple, il existait une taxe sur le tabac dans les provinces de Sawankhalok (สวรรคโลก) et de Sukhothai (สุโขทัย). Le fait qu'il y ait une multitude de fermes d'impôts effectuant toutes leurs paiements en plusieurs versements signifiait que la tenue de livres était extrêmement difficile, embrouilles, retards, et évidemment de multiples occasions de corruption.

 

 

Qui dit absence de ressources dit bien évidemment absence d’une fonction publique professionnelle. Comme il n'y a pas assez d'argent pour permettre au gouvernement de payer des salaires réguliers, les fonctionnaires, à part les récompenses annuelles du roi, devaient chercher leur propre gagne-pain. Ils furent dès lors autorisés à conserver les frais de justice, privilège qui a conduit à beaucoup d'abus de l'administration de la justice. Les procédures judiciaires ne devaient durer que trois jours, mais les fonctionnaires les faisaient  trainer deux ou trois ans, de sorte que le demandeur ou le défendeur se voyaient contraints d’offrir des pots-de-vin pour influencer la décision. La Justice en effet n’était pas séparée de l’administration civile. Selon Monseigneur Pallegoix, la pratique était que « Le meilleur moyen de gagner un procès est de promettre une grosse somme à une personnalité publique influente, qui s'occupera alors de vos affaires ».

 

 

Le territoire du royaume était divisé en trois catégories administratives, l'intérieur, les provinces extérieures (เมือง) et les états tributaires.

Les provinces intérieures étaient celles qui avaient constitué le cœur du royaume à partir du XVe siècle. Elles étaient initialement subdivisées en quatre classes. : Les provinces de quatrième classe étaient celles situées à proximité de la capitale. Les provinces de première et de seconde classe étaient soit celles des frontières, soit celles qui, une fois, avaient eu leurs propres maisons princières. Les provinces de troisième classe étaient de nouvelles unités administratives, formées lorsque certaines régions du pays, en raison de leur développement, avaient dépassé la capacité administrative de leurs anciens administrateurs, qui pouvaient être des provinces de première ou deuxième classe.

Les provinces extérieures se situaient entre les provinces intérieures et les États tributaires du Laos. Leurs relations avec le royaume étaient d'une date relativement récente, car elles ne remontaient qu'à la seconde moitié du dix-huitième siècle.

En 1892, les États tributaires du nord et du nord-est étaient le royaume de Luang Prabang  et les principautés de Chiangmai (เชียงใหม่), Lampang (ลำปาง), Lamphun (ลำพูน), Phrae (แพร่), Nan (น่าน) et Bassac. Le Royaume du Cambodge avait été (par intermittence) un état tributaire de la fin du XVIIIe siècle jusqu'en 1867. Les états tributaires du sud étaient les sultanats de Trengganu, Kelantan et Kedah.  

 

 

Concrètement, le gouvernement central ne contrôlait qu’une petite partie du pays appelé le Wang Ratchathani (วัง ราชธานี) qui s’étendait à Lopburi (ลพบุรี) au nord, Nakhonnayok (นครนายก) à l'est, Suphanburi (สุพรรณบุรี) et Phrapradaeng (พระประแดง) à l'ouest. Au sud en 1891, le gouvernement administrait directement seulement Prathumthani (ปทุมธานี) et Nonthaburi (นนทบุรี)  au nord et Phrapradaeng (พระประแดง) et Samutprakan (สมุทรปราการ).

Dépourvu de ressources le gouvernement ne pouvant nommer directement les fonctionnaires provinciaux perdait tout contrôle sur les ressources de ses provinces.

 

 

La faiblesse du gouvernement central était telle que le gouvernement dut même accepter des ennemis comme gouverneurs. En 1776, ayant chassé la famille régnante de Nakhonsithammarat (นครศรีธรรมราช) pour avoir déclaré la ville indépendante du Royaume, le roi Taksin dut immédiatement la réintégrer dans sa position. Il dut en outre élever le chef de famille au rang de Prince et admettre que la ville était un État tributaire et non une province sous son gouvernement. Ces concessions furent la conséquence de la puissance de cette famille et aussi de la position stratégique de la ville située entre les provinces intérieures et les états tributaires malais.

 

 

Tej Bunnag nous donne d’autres exemples de l’incommensurable faiblesse du pouvoir central. La force  militaire n'était pas le seul moyen de devenir un chef provincial. Le gouvernement tenait également compte de la situation financière. L'ascension des familles chinoises de Songkhla (สงขลา) et de Ranong (ระนอง) aux gouvernorats de ces provinces et la prise du pouvoir de Phetchaburi (เพชรบุรี) par la famille Bunnag  (la sienne) démontrent comment la puissance économique a conduit à l’obtention du pouvoir politique. En 1769 et 1844, lorsque les grandes fermes d'impôts de Songkhla et de Ranong, celles des nids d'oiseaux, furent vendues aux enchères, elles furent toutes deux gagnées par les Chinois. En 1859, la famille Bunnag a repris la ferme de la taxe sur le sucre qui était la principale ferme d'impôts de Phetchaburi. Dans les deux premiers cas, les nouveaux fermiers fiscaux devinrent gouverneurs de leurs provinces dans les dix années qui suivirent la signature de leurs contrats. Dans le troisième cas, un membre de la famille Bunnag devint gouverneur de Phetchaburi à la même époque.

 

 

Le gouvernement doit donc s’incliner devant la puissance financière qui devient synonyme de pouvoir politique. Il officialise alors ses relations avec le chef provincial qu’il reconnait en lui donnant un bref de nomination ou sanyabat (สัญญาบัตร). En obtenant ce document signé du roi lui-même, le chef local devint le représentant légitime du gouvernement. Mais comme le poste était lucratif et conférait beaucoup de pouvoir à son titulaire, le gouvernement imposait un taux fixe pour la délivrance du bref de nomination. Le sanyabat d'un gouverneur de province de première classe coûtait 560 baht en 1892.

Les gouverneurs des provinces de deuxième, troisième et quatrième classes étaient respectivement Phraya (พระยา), Phra (พระ) et Luang (หลวง). Les gouverneurs des trois provinces de première classe, Nakhonsithammarat (นครศรีธรรมราช), Nakhonratchasima (นครราชสีมา) et Phitsanulok (พิษณุโลก) étaient soit Phraya, soit Chao Phraya.

Par ailleurs incapable de centraliser l’administration provinciale, le gouvernement devait aussi permettre au gouverneur de choisir ses propres fonctionnaires.

 

 

Le prince Thewawong (กรมพระยาเทวะวงศ์วโรปการ) qui fut ministre des affaires étrangères décrit sans ambages la situation dans les provinces maritimes sous la tutelle de son ministère : « J’ai toujours nommé des fonctionnaires qui m'avaient été recommandés par les gouverneurs. Les gouverneurs sont totalement responsables de leurs provinces, et la nomination de personnes qui leur sont désagréables n'a pas donné de bons résultats ».

 

 

Le gouverneur recommandait évidemment ses relations pour des postes dans l'administration locale, les plus importants étant ceux de vice-gouverneur (palat  -ปลัด), de juge  (yokkrabat – ยกกระบัตร) et d'assistant  (phu chuai -  ผู้ช่วย). Ces postes étant tout aussi lucratifs que celui de gouverneur donc les futurs titulaires devaient payer des sanyabats qui légitimaient leurs positions. Si les sanyabats des hauts fonctionnaires étaient signés par le roi, ceux des postes moins importants dépendaient du mahatthai (มหาดไทย).

 

 

Le gouvernement n'intervenait pas dans l'administration financière des provinces et les autorités locales décidaient elles-mêmes de leur budget. Comme le gouvernement central ne payait pas de salaires, les revenus de toutes sources étaient partagés entre les fonctionnaires afin de leur assurer un moyen de subsistance. Les gouverneurs se voyaient attribuer un certain nombre d'hommes  à qui il pouvait demander soit une taxe de service soit une taxe de mutation.

Le gouverneur détenait également le pouvoir judiciaire. On le désignait volontiers sous le nom de Chao Muang (เจ้า เมือง), seigneur de la province, car il rendait la justice aussi arbitrairement qu’il le voulait. Henri Mouhot en 1859 et 1860 parlant du Gouverneur de Nakhonratchasima (นครราชสีมา) le décrit comme « très sévère, coupant une tête ou une main sans trop de scrupule ».

 

 

Laissant aux gouverneurs le contrôle des ressources, le gouvernement devait  supporter le fait qu'ils se lançaient parfois dans une véritable politique d'expansion territoriale ce qui fut le cas en particulier de celui de la province de première classe de Nakhonsithammarat (นครศรีธรรมราช) qui menait une politique de puissance provinciale. De plus, une fois une famille établie dans une province, le gouvernement par souci de stabilité et de continuité ne lui retirait pas sa position. Sans être totalement héréditaire, le poste passait ensuite au membre le plus influent de la famille.

 

 

Si le gouvernement avait formellement le droit d'envoyer de temps en temps des commissaires (khaluang – ข้าหลวง), dans les provinces, cette prérogative n’était que très rarement exercée.

La situation était pire encore dans les Etats tributaires totalement indépendants dans leur administration financière. Leur seule contrainte était d’envoyer un tribut d’or (l'arbre d'or) ou d’argent tous les ans ou tous les trois ans variant en fonction de la richesse des états. Le roi Chulalongkorn méprisait ces hommages scintillants considérant qu’ils ne représentaient pas le huitième ou un neuvième de l'impôt prélevé sur les populations.

 

 

Il n’y avait en réalité pas d’Etat, le pays était une féodalité au-dessus de laquelle régnait un monarque déifié mais dépourvu du plus important des pouvoirs, celui de se procurer des ressources. Nous avons cité le chiffre des revenus annuels l’année où le roi est monté formellement sur le trône, 1868, soit 4.800.000 baths et celle où il exerça effectivement ses prérogatives, 1873, 1.600.000 baths. Ceci se passe de tout commentaire. Quelques années auparavant Monseigneur Pallegoix qui écrit en 1854 donne un chiffre global de 26 millions de baths pour l’ensemble des ressources du trésor dont le poste le plus important est le « rachat des corvées » pour 12 millions. Sans précision de date, il est possible que ce chiffre concerne le règne de son ami Rama IV ? Pour le règne de Rama III sur lequel nous nous sommes penchés, il subsiste bien des incertitudes (11).

Quel fut le résultat de la politique de réformes engagée par le roi ?

Nous n’avons jusqu’en 1890 que des approximations issues de sources françaises Selon les années, l’Almanach de Gotha dans la partie administratives nous dit tantôt « Les employés qui n’ont aucune solde nominale s’approprient frauduleusement la plus grande partie des revenus » et tantôt « Une analyse spéciale des finances n’est pas possible faute de renseignements ».

Nous avons des chiffres précis à partir de 1892-1893 seulement (n’oublions pas que les années thaïes ne commençaient pas le 1er janvier). Nous nous arrêtons à la fin du Ve règne et ne donnons que les millions (de baths évidemment). N’oublions pas surtout pas les chiffres susvisés de 1868 et 1873 (4.800.000 baths - 1.600.000 baths).

1892-1893    15 millions - 1893-1894      17 millions - 1894-1895      17 millions - 1895-1896    18 millions - 1896-1897      20 millions - 1897-1898      24 millions - 1898-1899    28 millions - 1899-1900      29 millions - 1900-1901      35 millions - 1901-1902    36 millions - 1902-1903      39 millions - 1903-1904      43 millions - 1904-1905    46 millions - 1905-1906      51 millions - 1906-1907      57 millions - 1907-1908    55 millions - 1908-1909      60 millions - 1909-1910      62 millions - 1910-1911    63 millions.

4.800.000 baths en début de règne, 63 millions en fin de règne, c’est une multiplication par plus de 13 !

 

 

Notons – bien que ce ne soit pas notre sujet de ce jour – que les recettes couvraient très largement les dépenses. Par ailleurs et surtout, il ne semble pas que la population ait eu à se plaindre d’une pression fiscale devenue excessive ? (12) En dehors des privilégiés, le petit peuple fut beaucoup plus marqué par l’interdiction de pisser dans les rues pour les hommes ou de montrer ses seins pour les femmes que par la fiscalité.

 

Photographie prise en Isan au début du siècle dernier : 

 

 

De 1868 à 1910, 42 ans d’un règne pour changer le pays de fonds en comble et le doter d’un véritable système fiscal qui permit de financer cette phénoménale série de réformes… séparation de la justice et de l’administration, création d’un système fiscal cohérent, réforme des rouages centraux de l’administration et efforts pour en briser la vénalité, création d’un réseau de voie ferré brisant l’isolement du centre par rapport aux provinces éloignées et permettant à une administration centralisée de joindre les provinces lointaines du nord ou des rives du Mékong et instrument décisif de cette œuvre polymorphe de centralisation, création d’une gendarmerie – véritable armée du Siam -  dirigée par des officiers danois, développement de l’instruction, tout cela fut le fruit d’une politique résolument menée sous la direction du prince Damrong. Le roi mourut malheureusement jeune, à 57 ans et tous ses projets ne purent être conduits à terme. Le Prince Damrong dont les relations avec Rama VI n’étaient pas au beau fixe résigna son dernier poste ministériel en 1915 et se consacra à sa passion pour l’histoire, l’archéologie et les arts. Exilé en 1932, il ne revint à Bangkok qu’en 1942 pour y mourir l’année suivante.

 

 

Il est permis de penser sans faire de « politique fiction » que son maintien aurait pu conduire – n’était-ce le caractère pusillanime du roi Rama VI – aux projets de réforme constitutionnelle élaborés par le roi et ses « jeunes turcs » dès 1885 ignorés de la quasi-totalité des historiens du Siam (14). Le chaos constitutionnel consécutif au coup d’état de 1932 en aurait-il été évité ?

 

 

Nous faisons une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut : Hugues Capet monte sur le trône en 987.

 

 

Il règne dans un état féodal sur des barons qui lui doivent hommage certes mais souvent plus nobles que lui, plus riches et plus puissants, qui battent monnaie et s’arrogent le droit de faire la guerre privée. Il y a d’étranges similitudes avec le Siam féodal dont hérita Rama V. Philippe Le Bel meurt en 1314. Il fallut une douzaine de rois capétiens sur plus de trois siècles pour faire de la France un état centralisé et cohérent.

 

 

NOTES

 

(1) Notre liste n’est peut-être pas exhaustive :

139. « LA NOUVELLE ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU ROI CHULALONGKORN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-139-la-nouvelle-organisation-administrative-du-roi-chulalongkorn-123663672.html

141. « L'ESCLAVAGE EST ABOLI DÉFINITIVEMENT AU SIAM EN 1905 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-141-l-esclavage-est-aboli-definitivement-au-siam-en-1905-123721727.html

142. « LA SUPPRESSION DE LA CORVEE ROYALE AU SIAM ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-142-la-suppression-de-la-corvee-royale-au-siam-123823027.html

143. « LE CODE PÉNAL SIAMOIS DE 1908 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-143-le-code-penal-siamois-de-1908-123864695.html

147. « LA CRÉATION DE L’ÉDUCATION NATIONALE PAR LE ROI CHULALONGKORN  (1868-1910) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-147-la-creation-de-l-education-nationale-par-le-roi-chulalongkorn-1868-1910-124067077.html

 

(2) Voir notre article 140  « LA RESISTANCE À LA REFORME ADMINISTRATIVE DU ROI CHULALONGKORN. LA RÉVOLTE DES "SAINTS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

 

(3) Il est possible qu’il ait ramené de ses voyages en Europe des notions de pudeur royale à l’occidentale ? On conçoit évidemment mal que la Reine Victoria ait pu exhiber ses mamelles lors des chaleurs de l’été londonien ?

 

 

Les femmes du peuple et même celles du palais se promenaient torse nu. La raison en est d’évidence compte tenu de la chaleur épouvantable qui règne en raison chaude à Bangkok et même en saison dite froide qui ne l’est pas, les gens du peuple vivaient donc torse nu tout simplement

 

Photographie prise à Bangkok en 1900 : 

 

 

... et le roi lui-même dans une gravure répandue partout cuisine sans chemise (en tête de notre article.

Il prit un décret ordonnant aux femmes de porter des corsages « à l’européenne » qui dut être rapporté devant la résistance passive des intéressées : conduites au poste, elles remplissaient les geôles mais refusaient de revêtir un vêtement intolérable sous ce climat et il fallait bien les relâcher toujours seins nus. Voir à ce sujet le très amusant article du journaliste Robert de Caix « La réorganisation siamoise » in Journal des débats politiques et littéraires du 1er mars 1903.  

(4) Le roi avait également ramené d’Europe des louables habitudes sanitaires, installant en particulier dans ses palais des toilettes à l’intention de tous et des bidets à l’intention du personnel féminin de son sérail auquel il dut expliquer le mode d’emploi ainsi que des toilettes publiques dans toute la ville. Malgré cela, les habitants continuèrent à pisser et déféquer où leur en prenait l’envie et jusqu’aux portes du palais probablement par provocation. Bangkok resta l’une des villes les plus puantes au monde. Voir à ce sujet l’article de M. L. Chittawadi Chitrabongs « The Politics of Defecation in Bangkok of the Fifth Reign » in Journal of the Siam Society, volume 99 de 2011.

Plan des toilettes publiques installées en 1900 à Bangkok (dessin de Chittawadi Chitrabongs ) :

 

 

(5) Tet Bunnak  (เตช บุนนาค) qui fut en 2008 Ministre des affaires étrangères de son pays : « The provincial administration of Siam from 1892 to 1915 : a study off the creation, the growth, the achievements, and the implications for modern Siam, of the ministry of the interior under prince Damrong Rachanuphap », thèse de philosophie soutenue à Oxford en 1968  (ISBN 0-19-580343-4).

 

(6) Phaulkon, le Grec favori du roi Naraï avait titre de Phraklang que les français ont plus ou moins bien transcrit en « Barcalon ».

 

(7) Sur cette question qui est dans le détail encore plus complexe, voir Eugène Gibert « La famille royale de Siam, les princes Chaofa, Phra-Ong-Chao, Mom-Chao, les kroms : d'après des documents siamois inédits », à Paris, 1884.

La présence de quatre reines n’était pas inutile pour assurer la survivance d’une descendance princière male en l’état d’une mortalité infantile effrayante et de l’état sanitaire du pays qui ne l’était pas moins. L’usage sinon la loi voulait qu’elles soient de noble lignée. « Les rois ne font de princes qu’avec les reines leurs épouses » rappela le Parlement de Paris en annulant le testament de Louis XIV qui dans son incommensurable orgueil avait prétendu transmettre à ses batards le droit d’accéder au trône. Prince Mahidol Adulyadej, père du regretté Rama IX avait certes épousé une modeste autant que ravissante infirmière mais rien à la date de son mariage en 1926 ne pouvait laisser penser que sa lignée accéderait sur le trône à l’abdication de son frère Rama VII.

 

 

La roi Rama IX avait lui-même épousé une descendante directe de Rama V, la reine Sirikit.

 

 

Le roi actuel a lui-même épousé la Princesse Soamsawali également de sang royal. Nous ne parlerons pas des suites de sa vie privée.

 

 

Lorsque fut promulguée la Loi successorale de 1924, des 38 fils de Rama V (qui eut par ailleurs 39 filles) il ne restait en vie de cette descendance mâle que six de ses fils et la descendance d’un septième (qui n’était que le 69ème des enfants de Rama V), qui monta sur le trône. La dégradation des titres au fil des générations était une autre nécessité pour éviter la multiplication des Princes et leur descendance princière. Rama IV eut 82 enfants, son père en eut 51, Rama II en eut 73 et le premier de la lignée 42. Même en tenant compte de la mortalité infantile ou des épidémies (de choléra en particulier) qui faisaient des ravages dans la population, leur descendance, si elle était restée princière aurait couvert la Thaïlande de princes. La question des enfants des concubines ne se posait évidemment pas. 

 

(8) Voir à ce sujet notre article 48 « LA SAKDINA, LE SYSTÈME FÉODAL DU SIAM » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-48-la-sakdina-le-systeme-feodal-du-siam-110214155.html

 

(9) La France à la fin de l’ancien régime fut polluée par ses ducs sans duché, ses marquis sans marquisats, ses comtes sans comtés et ses barons sans baronnies ce qui ne leur enlevait rien de leur morgue et de leurs prétentions. Lorsque Napoléon créa sa propre noblesse en attribuant à ses chiens de guerre des titres gagnés au fil de l’épée, il en exclut le titre de marquis tant celui-ci avait été galvaudé  (Les « petits marquis » ridiculisés par Molière : « Paris abonde de ces marquis qui reçoivent l’investiture de leur laquais en s’en faisant donner par eux le titre » écrit Primi Visconti en 1673 dans ses « lettres sur la cour de Louis XIV »). A la fin de l’ancien régime et lors des états-généraux à laquelle la population participa, il y avait dans les états pontificaux (actuel département de Vaucluse) comme fiefs même minuscules 9 duchés et 13 marquisats outre deux bonnes douzaines de marquis sans marquisats.

 

(10) Le premier recensement de 1883 ne concerne que la ville de Bangkok : voir notre article 152. « LE PREMIER RECENSEMENT EFFECTUÉ AU SIAM EN 1883 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-152-le-premier-recensement-effectue-au-siam-en-1883-124510064.html

Le second de 1904 ne recouvra qu’une partie du pays, Bangkok, le Nord-ouest, l’Isan et l’extrême sud en furent exclus faute de moyens : voir notre article 195 – « LA POPULATION DU SIAM EN 1904 : LE PREMIER RECENSEMENT DE 1904 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/195-la-population-du-siam-en-1904-le-premier-recensement-de-1904.html

 

(11) Voir notre article 121 « LES REVENUS DU ROI RAMA III ? (1824-1851) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-121-les-revenus-du-roi-rama-iii-1824-1851-122846466.html

 

(12) Nous n’en connaissons pas les taux. Si nous en jugeons par les taux actuels (2018) de l’impôt progressif sur le revenu : exonération pour les revenus annuels de moins de 150.000 baths et ensuite tranches allant de 5 à 35%, on peut penser que les chiffres sous le 5e règne ne devaient pas écraser les petits revenus.

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 22:25
H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Le langage diplomatique est un langage fleuri qui prend souvent quelques libertés avec la réalité historique.   Notre excellent ancien ambassadeur, S.E. Laurent Billi, lors d’une allocution en 2009 au « camp Taksin » à Chanthaburi (1), là même oú stationnèrent les troupes d’occupation française pendant près de 12 ans, y affirma le plus sérieusement du monde  - mais sans probablement être dupe - que cette visite était « un témoignage de notre longue histoire commune. Une histoire d’amitié profonde, malgré les tensions liées à l’expansion coloniale des puissances européennes ».

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

« Camp Taksin », le nom que les Thaïs donnèrent à ce camp lors du départ des Français en 1905 est celui du libérateur de leur pays du joug birman.  Il est donc lourd de symbole et peut-être destiné à égratigner leurs amis français, les Thaïs ayant aussi parfois le sens de l’humour au second degré. Il ne fut à cette occasion,  dans la presse francophone locale, que  d’une « occupation » qui n’avait causé que des « incidents mineurs » comme si une occupation, quelle qu’en soit les justifications, bonne ou mauvaise, ne pouvait être autre chose en elle-même qu’un incident …  majeur.

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Sans tenter le moins du monde de faire quelque acte de repentance que ce soit, nous avons cherché à avoir quelques précisions sur cette longue occupation, recherches qui nous paraissent justifier  le titre de cet article, surtout qu’on le retrouve dans tous les livres d’histoire scolaires !

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Nous avons de cette occupation une première vision, due au très bel article de l'historien français Amable Sablon du Corail qui a puisé dans les archives militaires jusque-là inexplorées (2). Ses recherches nous ont déjà permis de découvrir un personnage hors du commun, à savoir le Capitaine Adam de Villiers dont nous avons parlé il y a peu (3). Si ces recherches ont malheureusement la sécheresse des rapports militaires, elles nous apportent quelques précisions précieuses sur l’occupation de Chanthaburi. La vision siamoise repose –quant-à-elle- sur d’autres recherches à ce jour inédites, et fera l’objet de la deuxième partie de cet article.

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Un retour en arrière.

 

Le traité du 3 octobre 1893 aux termes duquel le Siam s’est purement et simplement incliné devant l’ultimatum français comporte en réalité plusieurs chapitres. Le traité proprement dit, dont le préambule évoque sans rire « les relations d’amitié qui existent depuis des siècles entre le Siam et la France », en son article 1er consacre l’abandon de la rive gauche du Mékong par la France : « ARTICLE I — Le Gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l'ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les iles du fleuve ». On ne prit même pas la peine alors d’invoquer une hypothétique suzeraineté des souverains annamites sur ces territoires comme on le fit dans les années antérieures.

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Il est un article VIII qui passa en général inaperçu dans les analyses de l’époque ainsi d’ailleurs que dans les analyses contemporaines : « ARTICLE VIII — Le Gouvernement français se réserve d'établir des consuls où il le jugera convenable dans l'intérêt de ses ressortissants, et notamment à Korat et à Muang-Nan ». L’importance souterraine de ce texte a très certainement échappé aux négociateurs siamois qui ne pouvaient préjuger de l’utilisation perverse qui en serait faite ultérieurement puisqu’il ne devait guère y avoir à cette date guère plus de cent Français ressortissants au Siam, pour la plupart d’ailleurs étant des missionnaires avec  un seul à Chanthaburi, le père Marie-Joseph Cuaz, curé de la paroisse.

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Le même jour est signé une « Convention concernant l’exécution du Traité du Paix et de l'ultimatum » (accepté le 5 août). Elle rajoute diverses contraintes par rapport aux conditions de l’ultimatum et précise « ARTICLE VI — Le Gouvernement français continuera à occuper Chantabon jusqu'à l’exécution des stipulations de la présente convention, et notamment jusqu'à la complète évacuation et pacification, tant de la rive gauche que des zones visées à l'article III du traité en date de ce jour ». L’article III visé concerne la démilitarisation de la rive droite du fleuve sur une largeur de 25 kilomètres.

Quant à l’occupation de Chanthabouri, elle avait été prévue non pas dans l’ultimatum du 20 juillet mais dans un additif du 30 rédigé en parfait langage diplomatique :

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

« Désireux de donner une nouvelle preuve des sentiments de modération qui l'ont constamment inspiré, le Gouvernement français se contentera, comme garantie indispensable de l'exécution pratique des clauses de l’ultimatum, d'occuper la rivière et le port de Chantaboun jusqu'à la complète et pacifique évacuation des postes établis par les Siamois sur la rive gauche du Mékong ».

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Sans entrer dans le détail de ce que va être l’exécution complète des obligations siamoises née du traité susvisé, il est de tout de même une disposition singulière -et point n’est besoin d’être un esprit juridiquement éclairé pour comprendre, qu’elle ne pourra être que source de difficultés-  concerne la zone démilitarisée :

 

« ARTICLE IV — Dans les zones visées par l’article III, la police sera exercée selon l'usage, par les autorités locales, avec les contingents strictement nécessaires. II n'y sera entretenu aucune force armée régulière ou irrégulière ». Il faut tout simplement en déduire que sur un territoire de 25 kilomètres de largeur sur 700 ou 800 kilomètres de frontières communes, le Siam n’aura aucun moyen d’assurer le simple maintien de l’ordre autrement qu’avec les contingents strictement nécessaires, ce qui ne veut rien dire, et de surcroît désarmés ! La création d’une véritable zone de non droit  où l’intervention de forces siamoises armées est interdite va de toute évidence entraîner son invasion par tout ce que la rive gauche français compte de voyoucratie : Il faut évidemment sourire lorsqu’on lit sous une plume française « En outre cette zone de 25 kilomètres était le refuge de tous les voleurs de la rive gauche. Là, les malandrins jouissaient d'une impunité certaine, la police n'étant pas faite dans la zone et les autorités siamoises opposant la plus grande force d'inertie aux demandes des autorités françaises » (5).

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Cette occupation sera effective à partir du 9 août 1893 et se prolongera près de douze ans jusqu’au 12 janvier 1905. Dans un procès-verbal annexe à l’additif du 30 juillet, il avait été noté que, répondant à une préoccupation du prince Dewawongsee, « M. Le Myre de Vilers répond que le Gouvernement français n'a pas l’intention de conserver Chantaboon ; que son propre intérêt est de hâter l'évacuation pour éviter de lourdes dépenses ; que, du reste, c'est une question de bonne foi ». Dont acte !

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Pourquoi Chanthaburi ?

 

Pour les Français tout d’abord, il s’agit tout simplement du port le plus proche de leurs  bases arrières au Cambodge, située à une centaine de kilomètres. Elle a la réputation d’être une base stratégique et économique essentielle, ainsi qu’il apparait des constations des visiteurs  successifs (6).

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Or nous n’avons pas de compétence particulière en matière de stratégie mais ce point est litigieux et plus encore. Lors des discussions relatives au traité (avorté) de 1902, Paul Doumer, que nous dotons de quelques compétences en la matière, le conteste formellement (7). Un argument nous parait frappé du sceau du bon sens : « A la vérité ce point était fort mal choisi, car il était situé à 16 heures de mer de Bang Kok et n'était relié à la capitale par aucune route praticable. Il eût mieux valu créer la même installation à l’île de Ko Si Chang, située à l’embouchure même de la Mae Nam (à environ 50 kilomètres), d'où on aurait pu surveiller l'entrée de la rivière et menacer plus directement le cœur du pays » (8).

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

L’importance économique essentielle, c’est, en dehors d’une région d’agriculture et de pèche prospère, la présence aux environs de la ville de mines d’or et de pierres précieuses. La presse coloniale (en particulier Le Figaro) a reproché avec virulence à Le Myre de Vilers notre diplomate négociateur de 1893 de n’avoir exigé que l’occupation de la ville et de son port et non de toute la province (voire même de tout le pays) beaucoup plus vaste que l’actuelle province de Chanthaburi puisqu’elle recouvrait alors celle de Trat et celle de Rayong. Ces fameuses mines se trouvaient donc hors zone d’occupation. Etienne Aymonier, qui connait bien le pays, a toutefois une opinion mitigée sur la qualité des filons aurifères médiocres et des pierres précieuses qu’il nous dit « de qualité inférieure » (9). Si la présence de ces trésors a pu susciter la cupidité du parti colonial et son irritation lorsqu’il a vu qu’ils lui échappaient, l’argument est sans portée de par les termes mêmes des conditions de l’occupation.

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

Du côté Siamois, et il est permis de s’étonner de la négligence par Le Myre de Vilers d’un paramètre qui n’aurait pas dû lui échapper de par sa culture et son instruction – à moins que ce ne fut volontaire, ce dont on peut douter– : cette occupation fut inutilement injurieuse pour le Siam. Tous les petits Thaïs ont appris et apprennent encore qu’en 1767, après s’être emparé de Chanthaburi par vive force, le roi Taksin y établit un camp afin d’y préparer la libération du Siam de l’invasion birmane. La dynastie d'alors n'avait jamais reconquis son trône perdu : Phya Tak, un général de fortune, se mit à la tête des vaincus, ranima leur courage et les conduisit devant Chanthaburi tombé au pouvoir de l'ennemi.  La tradition rapporte que, campé devant ses murs, Phya Tak fit briser jusqu'au dernier tous les pots à riz de ses soldats : « Maintenant, leur dit-il, vous n'avez plus de pots pour cuire votre riz; si vous ne reprenez pas Chanthaburi vous mourrez de faim » ! Les Siamois se battirent alors comme des forcenés pour reconquérir Chanthaburi et ses pots à riz. Phya Tak devint roi du Siam et son successeur fonda la dynastie actuelle.

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Cette humiliation qui n’était peut-être pas nécessaire (mais la presse coloniale hurla Vae Victis) explique bien des éléments dans les rapports franco-siamois et des rancœurs dont nous trouverons des traces jusque bien après la guerre franco-thaï de 1941 et le contentieux relatif au temple de Praeh Vihar attribué dans des conditions douteuses par la Cour Internationale de Justice de La Haye au Cambodge, considérée, côté thaï, comme ayant purement et simplement chaussé les bottes de la France coloniale. Les Siamois furent d’autant plus amers qu’ils furent « lâchés » par les Anglais qui firent semblant de s’irriter de l’occupation de Chantaboun mais en définitive fut validée par le traité franco-anglais de 1896 délimitant les zones d’influence respective au Siam. L’histoire d’une amitié profonde ?

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Ceci explique pour quelles raisons le roi Chulalongkorn était prêt à tous les sacrifices pour retrouver cette ville symbolique. Ce fut en 1904 une province entière, celle de Sayaburi située sur la rive droite du Mékong et en 1907 les provinces (plus ou moins) siamoises de Battambang, Siemreap et Sisophon.

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La ville de Chanthaburi de l’époque.

 

Nous en savons en réalité peu de choses. A l’époque de Montigny, elle abritait 6.000 habitants, Siamois, Annamites et Chinois, dont un cinquième, les Annamites, étaient catholiques (6). Selon Pavie qui l’a visitée en 1885, elle était habitée par 4.000 annamites dont 2.000 chrétiens et 1.000 chinois qui en tenaient le commerce (6). D’après une autre source qui n’est pas spécifiquement cléricale, les Annamites sont groupés autour du père Cuaz, « un brave homme s'il en fut, tout jeune, possédant toutes les langues du pays, qu'il parle et écrit avec une facilité surprenante. Ce prêtre est certainement dans la ville une autorité avec laquelle il faut compter, vu sa grande connaissance du siamois; il est souvent pris comme arbitre, dans les litiges que les indigènes ont entre eux. Presque tous les Annamites sont catholiques et par suite lui sont dévoués corps et âme, et de plus, il a su gagner à sa cause un grand nombre de Chinois et de Siamois » (10). Pour Charles Lemire (6) c'est un « gros bourg » de 10.000 habitants dont la population indigène est composée de Siamois, de Chinois, d’Annamites et de Birmans. C’est au moins partiellement une colonie d’Annamites catholiques.

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Le déroulement de l’occupation.

 

Ce sont les rapports dépouillés par Sablon du Corail dans les archives militaires qui nous donnent ces précisions un peu sèches. Après que les Siamois se soient inclinés devant l'ultimatum du 20 juillet 1893 et des garanties complémentaires exigées par le gouvernement français le 30 juillet 1893, une force d'occupation fut réunie le 9 août 1893 pour occuper le port de Chanthaburi. Commandée par le capitaine Gérard, elle comprenait la 11e compagnie du régiment de fusiliers annamites, une section du 9e régiment d'infanterie de marine, 196 hommes, dont 54 Européens, comprenant quatre officiers et un médecin.

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Parmi eux, le Capitaine Augustin Gérard eut une carrière exceptionnelle (11).

Il a alors 36 ans. Saint-cyrien à 18 ans, nous le trouvons capitaine à 30 ans dans le 3e régiment d’infanterie de marine au Tonkin. Embarqués depuis Saigon sur un bateau à vapeur à double pont, lui-même et ses hommes sont arrivés le 17 août à l'embouchure de la rivière menant à Chanthaburi proprement dite, 20 km à l’intérieur. Le 18, Il demande au gouverneur siamois d’évacuer de la ville les 600 ou 800 soldats siamois encore présents ainsi que la fourniture de dix jonques pour transporter ses troupes. Celui-ci refuse non sans raisons au motif que seul le port de Chanthaburi devait être occupé par les Français. Après deux jours de vaines discussions, au matin du 20 août, Gérard a embarqué son détachement sur une flotte hétéroclite, une douzaine de baleinières, des canots pneumatiques et des canots puisque les Siamois refusaient de lui fournir seulement deux jonques. À la fin de l'après-midi, il prit possession de la citadelle de Chanthaburi, remise par le gouverneur qui avait tenté d'échapper à une cérémonie humiliante en prétendant être malade. Il lui avait fait savoir que s'il ne venait pas, le commandant du détachement n'aurait aucun contact avec lui et le considérerait comme un ennemi.

 

La marche sur Chantaburi : croquis du Capitaine Gérard (source : Sablon du Corail)  :

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Les Français ont alors dressé un inventaire des armes présentes dans la citadelle qu'ils reconnurent avoir accepté de prendre en garde et de les restituer quand l'occupation prendrait fin. Ils trouvèrent huit canons Broadwell de 80 mm (fabrication Krupp) en parfait état, des munitions

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et un millier de fusils obsolètes. La citadelle dominait d'environ 20 mètres la ville de Chanthaburi alors totalement inondée pendant la saison des pluies. Elle avait la forme générale d'un carré de 450 mètres de côté, entourée d'un rempart de terre d’environ 6 à 10 mètres avec des douves extérieures. En plusieurs endroits, le rempart était en mauvais état, surtout à l'est et au sud. Les douves étaient remplies d’une épaisse végétation constituant même au nord une véritable petite forêt. Dans l’angle nord-est, où se trouvent les casernes, le rempart était encore en bon état, là où il était le plus haut et le plus large. Les Français ont alors entrepris d’approfondir les fouilles dans le secteur nord-ouest et d'y installer des casernements adaptés à la taille de leur petit détachement. Au centre de la citadelle se trouvait la résidence royale entourée d'un jardin « à la française magnifiquement entretenu ». A la demande des mandarins, cette résidence ne fut pas occupée et le capitaine Gérard accepta d'inclure tout le jardin dans le périmètre de la protection française pour éviter qu’il ne soit endommagé. Le capitaine rédigea son rapport 10 jours après son arrivée, estima que sa position était sûre mais qu'il aurait besoin de 500 hommes au maximum et 350 au minimum et de trois canons de montagne de 80 mm.

 

Plan de la forteresse : croquis du Capitaine Gérard (source : Sablon du Corail)  :

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L'hygiène était considérée par le capitaine comme satisfaisante, le nombre d'hommes malades ne dépassant pas 15 à 25 par jour, un taux de 10% malgré les pluies continuelles. Les soldats mangeaient de la viande fraîche un jour sur trois et du pain frais un jour sur deux. Il n’y eut pendant la durée de l’occupation chez les Français que 18 morts dont un officier, mais il ne nous reste d’eux guère que leurs noms et 83 soldats annamites dont il ne reste même pas le nom… et un oublié, ce qui est tout de même honteux puisque son décès a de toute évidence été transcrit sur les registres du Consulat (12).

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Il sembla au capitaine que le quartier était majoritairement peuplé de catholiques vietnamiens. Un missionnaire français, le père Cuaz, vivait dans la ville. Mais pour le Capitaine, Siamois, Chinois et Birmans étaient suspects. Ils lui semblèrent hostiles, ou plutôt craintifs et surpris. Les Annamites, au contraire, étaient plus détendus. Presque tous catholiques et formés par le missionnaire français ils étaient tous dévoués à la cause française. Les Annamites parlant la même langue que les fusiliers sympathisèrent avec eux. Ils venaient facilement au fort, mais, observés de près par les mandarins, ils n’osaient pas servir les Français autant qu'ils l’auraient souhaité par crainte de représailles si l'occupation cessait. Les relations entre le capitaine Gérard et les mandarins siamois étaient bonnes, mais non dépourvues d'ambiguïté : « les autorités siamoises ont jusqu'à présent été accommodantes, presque obséquieux ... Pour obtenir quelque chose de leur part, mieux vaut les dire très fermement, mais sans jamais s'éloigner de la courtoisie la plus correcte ».

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Le capitaine Gérard reste toutefois soupçonneux : Il entretient un réseau d’espions qui l’avaient informé que les soldats siamois qui avaient évacué la citadelle s'étaient dispersés en petits groupes dans les villages situés à moins de trois heures de marche de la ville. Ils avaient laissé leur artillerie sur Chanthaburi mais avaient emporté avec eux tous les fusils à répétition Mannlicher. En outre, dans les montagnes, à une heure et demie de marche vers le nord, se trouvaient des villages armés, mines d'or, d'étain, et de pierres précieuses comportant une population flottante de Chinois, de Birmans et de Malais qu'il était sage de surveiller à cause d’un commerce illégal d’armes.

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Le commandement central suivant ses recommandations avait envisagé de renforcer considérablement la garnison de Chanthaburi par l’envoi éventuel d’un bataillon supplémentaire de légionnaires dont le noyau, 1er et 2e régiment d'infanterie étrangère, étaient stationnés en Algérie depuis le début de la conquête mais seulement quelques bataillons étaient présents au Tonkin. Cette troupe d'élite, soumise à des règles strictes de discipline, était souvent appelé à prendre part aux expéditions coloniales les plus lointaines. Lorsque le besoin s'en faisait sentir, des bataillons de marche provisoires étaient constitués. Les bataillons envoyés au Tonkin en 1883 y étaient restés et constituaient une sorte de réserve permanente d’autant plus appréciée du Gouvernement général que leur paye relevait du ministère de la Guerre et non des autorités coloniales.

 

Un bataillon provisoire de la Légion étrangère pour le Siam (« bataillon de marche du Siam ») fut donc embarqué en deux épisodes les 13 et 21 juillet 1893 à Oran. Ils arrivèrent après les combats mais à temps pour être envoyés en occupation à Chanthaburi. Il comprenait 715 hommes, répartis en quatre compagnies, sous le commandement du chef de bataillon Tournier. Chaque régiment fournissait la moitié des hommes du bataillon. Deux compagnies (probablement une centaine d’hommes chacune ?) furent  envoyées à Chanthaburi, les autres partirent renforcer les garnisons sur le Mékong.

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Les premiers mois de l'occupation française se déroulèrent sans difficultés majeures à en croire les appréciations portées sur le capitaine par les autorités civiles. En octobre 1893, le gouverneur envoya un télégramme au commandant général des forces françaises en Indochine faisant l'éloge de sa capacité « notant la prudence et la fermeté qu'il avait montré dans sa mission à Chantaboun, assumant une occupation tranquille et s’assurant de la sympathie pour la population civile en difficulté ». Pavie depuis Bangkok fut plus explicite : « J'ai été particulièrement satisfait des services du capitaine Gérard. Cet excellent officier, par sa conduite prudente, a pu contrecarrer les intrigues des Siamois qui souhaitaient établir des forces d'occupation sur la plage malsaine de Paknam; les mesures militaires qu'il a prises dans la marche sur Chantaboun et la mise en place du camp ont démontré une grande prévoyance et une capacité exceptionnelle chez un officier de ce rang. J'ajouterais que, même pendant la période des négociations les plus difficiles, il a réussi, malgré toutes sortes de provocations, à maintenir des relations amicales avec les autorités locales et éviter que le gouvernement de la République ne soit sérieusement mis en difficultés et en  complications avec le Siam ou avec l'Angleterre ».

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Il y a évidemment beaucoup de « non-dit » dans cette note de Pavie inédite jusqu’à ce que Sablon du Corail la déniche dans les archives du ministère de la guerre, et on peut se demander ce que furent ces « intrigues des Siamois » et ces « provocations » ? L’appréciation de Pavie ne fut évidemment pas étrangère à la promotion fulgurante dont bénéficia le Capitaine.

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Augustin Gérard était contemporain de Pierre Thoreux et d'Adam de Villiers, de la même promotion que celui-ci à Saint-Cyr. Il entra dans l'armée coloniale en 1885 à 28 ans et fut immédiatement envoyé au Tonkin, rejoignant le 3e régiment de tirailleurs tonkinois. Après trois ans passés au ministère de la Marine à Paris, il retourna en Indochine en 1892 comme aide de camp du général Albert Duchemin, commandant des troupes françaises.

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Compte tenu de son succès à Chanthaburi, Lanessan demanda plus directement que Pavie son avancement. Le capitaine Gérard parvint le 1er septembre 1894 au grade de chef de bataillon, une promotion sans précédent dans la mesure où elle n'était pas le résultat d'une action exceptionnelle au combat. Il fut le modèle d’un officier non seulement entraineur d’hommes mais administrateur diligent attentif aux différences ethniques et culturelles des peuples de notre Empire colonial. Tandis que Villiers végétait dans les maisons de plaisir de la Cochinchine, Gérard eut un destin brillant. En 1894, il devient chef d'état-major du général Gallieni à Madagascar. Celui-ci le prit en protection et le poussa aux plus hauts niveaux de la hiérarchie tout en lui reprochant d’être « trop absolu dans ses idées » et de « manquer de flexibilité ».

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Son appartenance maçonnique (tout comme Pavie. S’étaient-ils connus dans les loges ?) que nous signale Sablon du Corail ne fut bien évidemment pas inutile à son avancement. Promu général de brigade en 1909, général de corps d’armée en 1912 et général d’armée en 1916 : 1ère armée en 1916, puis 8e armée en 1917-1918 sur le front en Lorraine.

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C’est probablement son inflexibilité – militaire jusqu’au bout des ongles et non diplomate – qui lui interdit d’obtenir un bâton de Maréchal. Il fut tout de même élevé à la dignité exceptionnelle de Grand-croix de la Légion d’honneur le 16 mai 1917. Revenons à notre histoire.

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Après le départ du capitaine Gérard, la composition de la force d’occupation a été fluctuante et il fut impossible à Sablon du Corail de suivre avec précision les mouvements des unités. La présence de tout un bataillon de la Légion étrangère pour surveiller la frontière avec le Siam parut en tous cas vite superflu. Deux cents hommes furent alors renvoyés au Tonkin pour y compléter les quatre bataillons.

 

Les problèmes de santé habituels dans les unités européennes aux colonies furent évidemment inévitables. En juin 1894, le bataillon manquait d’hommes y compris quatre officiers malades. Lorsque le gouverneur de l'Indochine demanda au ministère de la guerre d’envoyer 235 hommes au Siam, celui-ci protesta en indiquant que lorsque ce bataillon avait été envoyé au Siam, il avait été convenu que son séjour en Extrême-Orient serait seulement temporaire… Un «  temporaire » de près de 12 ans.

 

Le ministère souhaita alors que les troupes d’occupation de Chanthaburi soient remplacées le plus rapidement possible par l’infanterie de marine. Le gouverneur général soutenu par le général commandant en chef fit remarquer que la présence de ces bataillons à pied au Siam était essentielle à la sécurité de la frontière et que, de plus, le budget de la colonie était si serré qu'il ne pouvait payer les frais de voyage des légionnaires.

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Après d'âpres négociations interministérielles, le ministère de la Guerre envoya 280 hommes de secours en juillet 1894, mais cinq mois plus tard, deux des quatre compagnies du bataillon repartirent pour l'Algérie. Seuls 315 hommes et 4 officiers restèrent alors en Indochine, probablement une moitié à Chanthaburi et une moitié à Khone et à Stung-Treng. En 1897, la sécurité des frontières semblait suffisante pour que les deux dernières compagnies retournent à leurs régiments d'origine à la fin de l'année. La garnison de Chanthaburi fut réduite après le départ de la compagnie de légionnaires. Une compagnie de fusiliers annamites y restera en permanence, ainsi que, selon toute probabilité, une compagnie ou au moins une section du 11e Régiment d'infanterie de marine. Il prit le nom de 11e régiment d’Infanterie coloniale en 1900 et  comme toutes les autres unités marines, fut rattaché administrativement au ministère de la Guerre et à celui des Colonies. La composition de la garnison de Chanthaburi après septembre 1903 est mieux connue.

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Le 12e Régiment d'infanterie coloniale et un nouveau régiment de fusil annamite furent constitués, tous deux en poste en Cochinchine. La défense de Chanthaburi et son port de Paknam fut alors assurée par une compagnie du 12e Régiment d'infanterie coloniale et trois compagnies du 2e régiment de tirailleurs annamites, soit environ 700 hommes. Ils y restèrent jusqu'à l'évacuation de Chanthaburi et de Paknam les 5 et 8 janvier 1905, conformément à la convention franco-siamoise de février 1904. La garnison de Chanthaburi comptait à cette date entre 200 et 300 hommes, la plupart des fusiliers étant annamites. Ce n'est qu'au début de l'occupation, à partir de Septembre 1893 à novembre 1894, puis de nouveau de septembre 1903 à janvier 1905, lors des négociations sur la mise en œuvre de la convention franco-siamoise que la garnison dépassa ces chiffres.

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Le quotidien de la garnison.

 

Nous en savons malheureusement fort peu de choses. Gérard se plaignit du coût élevé des fournitures et de la main d'œuvre, ainsi que du fonctionnement spasmodique des lignes télégraphiques reliant Chanthaburi à Bangkok et Battambang, coupées un jour sur deux. Un bateau à vapeur reliait Chanthaburi à Bangkok une fois par semaine.  Les chemins de terre jusqu’à Bangkok, étaient impraticables en saison des pluies. Notons toutefois qu’un service postal fut organisé dont il subsiste quelques vestiges qui font le bonheur des philatélistes (13).

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Rien non plus sur les rapports entre les militaires et le Consulat ou sur leurs rapports avec le R.P. Marie-Joseph Cuaz qui fut chargé de la paroisse de Chanthaburi de 1886 à 1899. Il n’a pas écrit ses mémoires et les seuls œuvres que nous lui connaissions sont ses études sur la langue laotienne. Nous avons trace d’une épidémie de béribéri en 1902 qui est le signe de carences alimentaires (14).

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Ces quelques centaines d’hommes plus ou moins désœuvrés dans un bourg de 10.000 habitants tout au plus n’avaient pas fait vœu de chasteté, et on peut se demander  comment était organisé le repos du guerrier ? On peut penser que les Chinois de la ville ne les avaient pas vus arriver sans déplaisir. La documentation sur ce sujet est malheureusement inexistante. Pouvaient-ils trouver l’assouvissement de leur libido auprès de prostituées régulières, de prostituées clandestines, de pensionnaires des BMC s’ils existaient et auprès des congay ? Y eut-il des relations suivies avec des autochtones ? La généralisation des « BMC » surveillés par l’armée en Indochine lors de la guerre de 1945-1954 fut essentiellement destinée à mettre un frein aux maladies vénériennes. Qu’en fut-il à cette époque ? Ce fut - parait-il – Saint Louis qui organisa les premiers établissements destinés à l’assouvissement de la libido de ses Croisés non tant pour leur éviter le « mal d’amour » que pour les dissuader des rapports sodomites. Le Capitaine Gérard avait-il organisé des maisons closes pour ses troupes ou laissait-il ce soin aux Chinois de la ville ? (15). Des Français et des Annamites morts à Chanthaburi, combien le furent-ils de la vérole ou du béribéri ?

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Un désagrément de cette vie de garnison est évidemment à signaler, celui du climat qui ne frappe évidemment pas les Annamites mais les Français. La province est l’une des plus arrosée du Siam, la moyenne des précipitations annuelles y est de 3 mètres, deux fois plus qu’à Bangkok, un record qu’elle dispute d’ailleurs à la province de Ranong sur la côte ouest.

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Notons enfin, appréciable contrepartie, ils ont le « bénéfice de la double campagne » c’est-à-dire le droit à une retraite majorée alors qu’ils n’appartiennent pas à une unité combattante ce qui est signe – peut-être -  qu’ils se trouvent dans une zone à risques (16). Les chefs de corps (en l’occurrence le Capitaine) bénéficiaient en outre d’une « indemnité de cherté de vie » qui sera toutefois supprimée le 1er janvier 1904 (17).

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Les incidents « mineurs ».

 

Les archives analysées par Sablon du Corail n’en font pas mention, mais  nous en avons trouvé quelques vestiges : En 1896 : « les journaux du Tonkin signalent de graves désordres qui se sont produits, à Chantaboun et à Battanbang, entre les sociétés secrètes chinoises et annamites. Les autorités siamoises, perdant l'espoir de réprimer ce soulèvement, ont demandé aux Français de leur prêter assistance mais ceux-ci ont refusé d’intervenir ». Les incidents se sont produits en zone démilitarisée oú les Siamois ne peuvent pas intervenir. Nous ignorons la suite de cet incident qui n’avait rien de mineur (18).

 

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Six ans plus tard, en 1902 « Au Siam d'après une dépêche de Bangkok, une contestation au sujet d'un terrain se serait élevée, à Klung, à 32 kilomètres au sud de Chantaboun, entre des Chinois et un missionnaire catholique. Le commandant français de Chantaboun aurait insisté pour faire expulser les Chinois. Le gouvernement siamois, de son côté, soutenait que le différend devait être tranché par les tribunaux civils. 150 soldats français auraient été envoyés » (19). Nous sommes à la pleine époque de la république anti cléricale et franc-maçonne. Dans les colonies, elle envoie l’armée au secours des curés qu’elle martyrise en France. Encore un incident mineur ?

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D’une façon plus générale si l’on en croit Isabelle Massieu qui écrit en 1901 : « Ils sont sans cesse sur le qui-vive, car on leur envoie des coups de fusil toutes les nuits, et le télégraphe est presque toujours coupé. Des bandes siamoises et chinoises les entourent et les menacent sans répit, et lorsqu'on se plaint à la cour de Bangkok, celle-ci se contente de répondre que ce ne sont que quelques pillards dont le gouvernement siamois ne peut être responsable » (20).

 

A suivre.

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NOTES

 

(1) Le nom de la ville – จันทบุรีทท – se transcrit officiellement par Chanthaburi, c’est l’orthographe que nous utiliserons même si on trouve Chantaburi, Chantaboun ou Chantaboon.

 

 (2) « The French Army and Siam, 1893–1914 » par Amable Sablon du Corail, traduit par Michael Smithies in Journal de la Siam Society, volume 99 de 2011.

 

(3) Voir notre article H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

(4) Nous savons simplement qu’ils étaient à la veille de la mobilisation du 1er août 1914 240  français, 146 hommes, 63 femmes et 31 enfants selon le Bangkok Siam Directory de 1914.

(5) U. Malpuech, « Historique de la province de Savannakhet » 1920.

 

(6) C’est ce qui ressort de la visite de Montigny  en 1858 : longuement cité par  Charles Meyniard, « Le second Empire en Indo-Chine (Siam, Cambodge, Annam) : l'ouverture de Siam au commerce et la convention du Cambodge », 1891. C’est l’opinion de Charles Lemire « Les cinq Pays de l'Indo-Chine française, l'établissement de Kouang-Tchéou, le Siam (leur situation économique) » 1899 ou encore d’Auguste Pavie « Exposé des travaux de la mission » 1901 et « Exposé des travaux de la mission - Atlas et cartes » 1903.

 

(7) Voir l’article « FRANCE ET SIAM » dans « La quinzaine », numéro de 1902.

 

(8) Article du colonel Edouard Diguet « Rôle de la France en Indochine » in Revue coloniale, 1907).

 

(9) Etienne Aymonier « Le Cambodge », 1904.

 

(10) Revue Coloniale de 1895.

 

(11) Elle apparait dans son dossier à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur (dossier LH/1117/47)

http://www.culture.gouv.fr/documentation/leonore/NOMS/nom_00.htm -

 

(12) Leurs noms apparaissent sur la plaque apposée sur le site du l’ancien camp (aujourd’hui camp Taksin) aux diligences de l’Ambassade de France : Capitaine François DUMESTRE, mort le 3 avril 1903 à 41 ans, engagé dans l’infanterie de marine à 19 ans, un ancien des campagnes du Tonkin ce qui lui avait valu la légion d’honneur en 1897, VASEL Maxime, LAUPRERE Philippe, MARCAULT Abraham, GRATADOUR Jean, GUERIN Pierre, CHAUVINAU, BERNARD Celestin, BLEE Elie, MANSENO Joseph, CAVILLAC Edmond, CASANOVA Antoine, BRINSARD Pierre, JOURDEN Etienne, ECOIFFIER Claude, MONNERET Jean, JACQUET Benjamin, BUAILLON Theodore, dont nous ignorons d’eux et plus encore des 83 soldats annamites dont nous ignorons même le nom. L’oublié bien injustement est le Lieutenant M.C. Jeanmaire, Saint-cyrien de la promotion 1881-1883, « mort à Chantaboun le 29 mai 1899 » ainsi que nous l’indique l’ « Annuaire de la Saint-cyrienne » de 1903, page 222. Il n’était évidemment pas à Chantaboun en excursion.

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

(13) « Les annales de philatélie », volume I, 1935, article « contribution à l’histoire postale de l’Indochine française » et un monumental article de J.Desrousseaux « BUREAUX de POSTE et CACHETS du LAOS (Première partie) » dans Philao de 1974, la revue de nos amis philatélistes Philippe Drillien et Jean-Michel Strobino que nous avons rencontrés à diverses reprises (numérisée http://aictpl2.pagesperso-orange.fr/cachets1.htm). Les militaires bénéficiaient depuis 1886 de la franchise postale à la condition que soit apposé sur leur correspondance la mention ou un cachet « corps expéditionnaire du Siam ».

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

(14) « Étiologie et prophylaxie des maladies transmissibles » 1912.

 

(15) L’ouvrage de Michel Bodin de 2006 «  LE PLAISIR DU SOLDAT EN INDOCHINE (1945-1954) » est muet sur la période antérieure.

 

(16) Note ministérielle n° 31 du 1er février 1894, « Journal militaire officiel » de 1894.

 

(17) « Bulletin administratif du gouvernement général » d’avril 1904

 

(18) « La dépêche tunisienne » du 28 mai 1896.

 

(19) « Bulletin des congrégations » du 1er juin1902.

 

(20) Isabelle Massieu « Comment j’ai parcouru l’Indochine », 1901.

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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 22:04
H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

L'on a beaucoup écrit sur la crise franco-siamoise de 1893, sur l'incident dit « de Pak Nam » et sur le traité du 3 octobre 1893 qui a donné la rive gauche du Mékong à la France, il n'en est pas de même des opérations terrestres qui ont précédé, qui furent ni plus ni moins qu'une véritable guerre entre les armées respectives dans la région des chutes Khone pendant quelques mois, de mars-avril à juillet 1893. Un très bel article de l'historien français Amable Sablon du Corail qui a puisé dans les archives militaires jusque-là inexplorées, répare en partie cet oubli (1).

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Nous ne ferons qu'un bref retour en arrière aux sources du conflit.

 

Nous en trouvons la trace dans une déclaration à Chambre des Députés du ministre français des Affaires étrangères, Alexandre Ribot, le 26 octobre 1891, reposant sur cette affirmation vague qu'à une époque « antérieure », la région de la rive gauche du Mékong entre le fleuve et la chaîne Annamitique, alors sous tutelle siamoise, aurait été soumise à la suzeraineté des souverains annamites.  Nous avons dit quelques mots de ces prétentions géographiquement, historiquement et juridiquement fuligineuses (2). 

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Ainsi furent révélées au monde les intentions françaises : contrôler le Bassin du Mékong et s'approprier une route d'accès vers le sud de la Chine au mépris des réalités. Les royaumes laotiens établis sur les deux rives du Mékong étaient pourtant liés au Siam par des liens plutôt lâches mais qui constituaient une évidente sujétion. Les Français ont donc dû trouver à la fois une base juridique et morale pour justifier leur expansionnisme. Il fut donc soutenu que le royaume de Siam aurait usurpé aux Annamites et aux Cambodgiens les régions situées à l'ouest de la cordillère vietnamienne. Auguste Pavie lui-même avait pourtant eu des difficultés à rassembler des preuves suffisantes pour justifier ces prétentions. Il y avait plus au sud, entre le 14° et le 15° parallèle toute une zone dont le statut était plus flou, même si ses roitelets payaient de temps à autre tribut au Siam mais dont un aventurier français, considérant qu'il s'agissait de « territoires sans maîtres » parvint à se constituer un royaume de fantaisie à la fin des années 1880 (3).

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Le parti colonial invoqua alors d'autres raisons : l'aspect humanitaire, l'inflexibilité et la dureté de l'administration siamoise à l'égard de ces population et ce malgré le bon accueil, reconnu par tous, qu'elle avait réservé aux explorateurs français. Le gouvernement pu ainsi vendre à son opinion publique un thème simple pouvant faire oublier le traumatisme né de la perte de  l'Alsace-Lorraine encore bien présent dans les esprits.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Le gouvernement siamois réagit énergiquement en soulignant – non  sans raisons –  l'incontestable ancienneté de la domination siamoise sur les royaumes du Laos. Il marqua alors son territoire en installant des postes permanents à l'est du Mékong  dès la fin des années 1880.  En 1888, Pavie avait soumis des rebelles chinois dans le nord-ouest du Tonkin et en avait profité pour repousser des troupes siamoises qui s'étaient avancé jusqu'à Dien Bien Phu. Au cours des années 1892 et 1893, une série d'incidents frontaliers surgirent, surexploités par la presse coloniale française qui en fit quotidiennement ses choux gras. A qui en incombait la responsabilité ? La presse siamoise la fait évidemment retomber sur les Français. Quand par exemple les Siamois expulsent de la rive droite du Mékong un Français trafiquant d'opium, il devient pour les Français un « honnête commerçant victime de la tyrannie locale ». Ces incidents furent pour le gouvernement français une bénédiction. Point ne fut besoin d'aller fouiller dans de vieux grimoires pour établir la souveraineté de l'Empire annamitique sur les royaumes du Laos, la preuve de la mauvaise volonté des Siamois était ainsi rapportée ! Le 12 mars 1893 Auguste Pavie, devenu entre-temps ministre plénipotentiaire à Bangkok, demanda officiellement au roi la cession de la rive gauche du Mékong, qui refusa. Nous avons longuement parlé de l'affaire Grosgurin, tué en juin 1893 qui donna – hélas –l'occasion à la Justice coloniale française de se couvrir de honte (2).

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

 

Le malheureux Grosgurin ne fut qu'un prétexte.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Parlons donc de cet « incident de Khone » qui fut une véritable guerre aujourd'hui presque oubliée.

 

Il fit alors la « Une » de toute la presse française. En dehors de l'étude de Sablon du Corail, nous avons utilisé des études plus tardives, soit parce qu'elles étaient illustrées, ce qui n'est pas courant dans la presse de cette époque (4), soit parce qu’elles échappèrent à la passion du moment (5).

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Le gouvernement de l'Indochine avait occupé au début de 1893 des postes établis par les Siamois sur la rive gauche du Mékong. Les Siamois tentèrent de les reprendre par la force et assiégèrent le fort de Khone en mai 1893. Ils furent repoussés et les Français poussèrent leur avantage aux alentours en s'emparant de la forteresse siamoise de Don Som au début juillet 1893. Au même moment la modeste démonstration navale de deux canonnières à Bangkok avait dégénéré lorsque les forts siamois situés à l'embouchure du Chao Praya tirèrent sur les navires français le 14 juillet 1893 tuant trois malheureux marins. Nous ne connaissons que leurs noms, François Guéguen, François Allongue et François Jaouen. Ils furent enterrés dans le terrain du Consulat général dans la nuit du 13 au 14 juillet avant que leurs dépouilles ne soit ultérieurement rapatriées en France.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Nous connaissons la suite. Les canonnières forcèrent le chenal et s'ancrèrent devant le consulat français. Le 20 juillet, le gouvernement français exigea la reconnaissance immédiate des droits de l'Empire annamitique sur la rive gauche du Mékong et l'évacuation de ce territoire dans le mois. Le 29 juillet 1893, le roi Chulalongkorn céda devant l'ultimatum, prélude à l'annexion du Laos par l'Indochine française confirmé par le traité du 3 octobre 1893, un modèle parmi les traités inégaux imposés par les puissances coloniales. La garantie de l'exécution des clauses de l'ultimatum sera l'occupation « temporaire » du port de Chanthaburi dont nous reparlerons.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Les opérations terrestres le long du Mékong de mars-avril à juillet 1893 sont pourtant négligées en faveur de la canonnade du 14 juillet. La défaite des Siamois fut écrasante, due partie à une organisation encore féodale de leur armée en dépit d'un armement moderne et d'une énorme supériorité numérique et partie à la compétence de nos officiers.

 

Du côté français, la nomination de Jean-Louis de Lanessan comme gouverneur de l'Indochine en 1891 avait été le prélude à une nouvelle stratégie coloniale civile et militaire intelligente et pragmatique dont Gallieni et Lyautey furent par la suite les plus illustres exemples, La nouvelle doctrine coloniale était fondée sur l'idée que l'action militaire ne pouvait pas être dissociée de l'administration civile. Les deux devaient être placés sous la responsabilité d'une seule personne qui, selon le contexte local, pourrait être un civil ou un militaire ce qui va expliquer au moins pour partie le succès des troupes coloniales dans les opérations terrestres.

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En mars 1893, Lanessan décida d'expulser les Siamois de la rive orientale du Mékong en envoyant trois troupes de 100 hommes chacune venus d'Annam et de Cochinchine composées de fusiliers annamites sous la conduite d'officiers français et sous-officiers français ou autochtones, sous les ordres du vice-résident Bastard, un civil. La compagnie quitta secrètement ses bases de Sa-Dec dans la nuit du 25 au 26 mars par bateau à vapeur puis par 30 pirogues. Elle atteint Stung-treng qu'elle prit par surprise. Le gouverneur Siamois accepta rapidement de passer sur la rive droite. Quatre jours plus tard, le même scenario se répéta à Khone où le drapeau français flotta le 5 avril.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Les troupes commencèrent alors à fortifier les lieux en creusant des tranchées. Un mois plus tard, le 23 avril, une deuxième colonne quitta Hué conduite par le Capitaine Dufrénil. Elle s'empara sans difficultés de Kémmarat à 300 km au nord de Khone sur la rive droite du Mékong le 26 mai 1893, après avoir parcouru plus de 250 km à travers la cordillère annamitique. A la fin mai, les Français sans coup férir s'étaient rendus maitres de la rive gauche du Mékong sur près de 650 km. Les Siamois mirent près d'un mois à réagir. En l'absence d'une armée permanente, les autorités durent lever à la hâte plusieurs milliers d'hommes, recrutés de force, à peine entrainés et sans formation.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Leur peu d'enthousiasme pour le combat était d'autant plus marqué qu'ils étaient la plupart du temps laotiens, et peu enclins à mourir pour le roi de Siam. Ils étaient pourtant supérieurement armés de canons de 80 et 120mm de fabrication européenne et surtout des fusils autrichiens à tir rapide Mannlicher ...

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Largement supérieurs aux vieux fusils Gras modèle 1874 des Français.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Si les officiers siamois firent preuve de détermination, leur courage dissimulait à peine les carences de leur formation, tantôt retranchés derrière leurs fortifications, tantôt lançant des assauts désordonnés contre les postes français. Ils ne furent jamais en mesure de prendre l'initiative. Le 6 mai, le capitaine Pierre Thoreux fut capturé sur le Mékong alors qu'il transportait des provisions de Stung-Treng à Khone en pirogue.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Sa captivité dura trois mois dont le compte rendu détaillé destiné à susciter la compassion de sa hiérarchie est un condensé des préjugés occidentaux concernant « la race jaune » perfide et cruelle, imaginant des tortures raffinées que la presse coloniale se complut à répandre.  

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Sa capture – qui ne fut peut-être pas un martyr -  fut le fruit de son imprudence ainsi que nous le dit Reinach (5) : « laissant un détachement dans l'île de Kône, revint, presque seul, dans la direction de Stung-Treng où il devait établir un service d'approvisionnements. Pendant qu'il longeait la rive droite du fleuve, il fut fait prisonnier par une petite troupe siamoise qui l'emmena jusqu'à Oubone, où le prince Prit-Chit, favorable aux Français, adoucit sa captivité ».

 

Le 1er juillet 1893, alors que Thoreux était toujours aux mains des Siamois, le commandant du régiment de fusiliers annamites le gratifia d'une évaluation semestrielle dépourvue d'aménité « Le Capitaine Thoreux est un individu extrêmement faible; son désir de satisfaire une ambition n'est justifié par rien, il a abandonné son autorité de chef d'un détachement du Haut Mékong à un résident civil. Son insouciance a conduit à sa capture avec celle de son escorte et des approvisionnements ».  Six mois plus tard, les choses s'améliorèrent mais encore faut-il probablement lire entre les lignes « un officier d'intelligence moyenne qui consciencieusement et avec zèle remplit les fonctions de commandant de compagnie ». Dix ans plus tard, il devint « un savant officier intelligent et travailleur, calme et réfléchi  ». Pierre Thoreux, né en 1856, entra dans la marine en 1884 et avait déjà sept ans années de service actif en Indochine en 1893. Il maitrisait parfaitement la langue, probablement sa seule qualité. Il prit sa retraite en 1905 comme chef de bataillon (commandant) et mourut deux ans plus tard le 8 janvier 1907. Un officier des troupes coloniales d'intelligence moyenne sorti du rang ne pouvait guère espérer mieux. Il fut malgré son faux-pas, honoré de quelques joujoux, comme  la médaille du Tonkin, celle de l'ordre impérial du dragon de  l'Annam, celle de l'ordre royal du Cambodge et – tout de même enfin mais à l'usure – de la croix de chevalier de la Légion d'honneur  en 1897. Il devint surtout pour la presse coloniale française un martyr.

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La veille de la capture du capitaine Thoreux, 1.000 Siamois avaient déjà assiégé le poste français de Khone, défendu par le lieutenant Paul Pourchot, six sous-officiers français et 98 fusiliers annamites. Ce fut un blocus plutôt qu'un siège, car les Siamois ne purent s'emparer du fort. Ils avaient plusieurs pièces d'artillerie dans les forts qu'ils avaient construits sur les îles dans le Mékong, au nord de Khone, mais elles étaient beaucoup trop lourdes pour être transporté en canot. Les Siamois se contentèrent de bombarder le fort sans grands dommages. Les pertes furent très légères des deux côtés, quelques hommes chez les Siamois et un blessé léger chez les Français. Nous savons peu de choses de ce lieutenant sinon  qu'il est comme Thoreux sorti du rang et mourut en 1908 au terme d'une terne carrière, toujours sous son grade de lieutenant après avoir reçu les mêmes décorations.

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Une colonne de secours vint alors pour dégager le fort, commandée par un officier d'exception, le capitaine Luc Adam de Villiers, le héros de cette mission du Mékong, personnage coloré, l'opposé complet du terne Capitaine Thoreux et du falot Lieutenant Pourchot.  Né le 11 juillet 1856 à Saint-Denis de la Réunion, sorti de Saint-Cyr en 1879 ; il choisit d'entrer l'infanterie navale et passa la plus grande partie de sa carrière en Indochine.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Turbulent, querelleur, méprisant les tâches administratives, il fut aussi un joueur endurci. Sanctionné une première fois en 1880 pour de criardes dettes de jeu, il le fut ensuite à de multiples reprises  tout au long de sa carrière sous les drapeaux de 163 jours d'arrêts de rigueur pour motifs disciplinaires.

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Il fut cependant un excellent officier habile dans les manœuvres, courageux et audacieux, qui devait remporter des succès remarquables en opérations. Après avoir levé le blocus de la compagnie du lieutenant Pourchot  le 23 mars 1893, les Français construisirent deux autres postes au nord et au sud de l'île de Khone en attendant des renforts et les instructions du commandement central avant de pousser en amont sur le Mékong. Les Siamois restèrent aux commandes des îles au nord des chutes Khone. Ils avaient établi deux forts sur la rive gauche, à 3 et 4 km au nord-est de Khone,  un fort sur une île entre Khone et la rive gauche, et quelques petits avant-postes sur une douzaine d'îles et d'îlots, et sur la partie sud-est de l'île de Don-Som, à quelque 4 km au nord-est du petit fort de Khone. Ils avaient construit d'imposantes fortifications, comprenant des tranchées et des abris casematés protégés par des palissades susceptibles de résister aux tirs d'artillerie de campagne, défendus par une garnison de plus de 1000 hommes et cinq canons. Le capitaine Adam de Villiers reçut l'ordre de s'en emparer au début du mois de juillet.

 

Plan de la prise de la forteresse de Don Som de la main de Villiers provenant des archives militaires (article de Sablon du Corail) :

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Il disposait de trois compagnies de fusiliers annamites, d'un peloton de troupes de l'infanterie de marine et surtout d'un bon armement, deux canons de montagne Bange de 80mm

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

et deux redoutables canons revolver de 40mm (6).

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Ces pièces d'artillerie étaient très légères, les tubes de canon de 80mm pesant moins de 100 kg. Ils pourraient être transportés sur des pirogues, mais avec seulement un stock limité d'obus - 35 pour les canons de montagne et 960 pour les canons revolver. La colonne expéditionnaire comptait 406 hommes, commandés par 10 officiers français, accompagné de 280 coolies, porteurs ou rameurs. Seul le peloton naval, commandé par le lieutenant Karl Chastenet de Puységur était équipé de modernes fusils Lebel de 1886 (7).

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Le Capitaine Adam de Villiers avait laissé 77 hommes pour garder les postes de Khone. Il divisa ses forces en deux colonnes. La première, sous le commandement du capitaine Simon, devait s'emparer par l'arrière des forts siamois construits sur la rive gauche. La seconde, commandée par lui-même avait reçu la tâche la plus dangereuse qu'il s'était réservée, devait s'emparer des îles à l'ouest et au nord de Khone. Son intention était d'atteindre Don-Som et d'attaquer les fortifications siamoises par l'arrière. La manœuvre, simple et sensée, n'était pas sans risques, car les Français pouvaient être attaqués par les Siamois de Don-Som tout au long des opérations, parfois stationnés à moins de 800 mètres des Français soumis à leurs tirs. La navigation était difficile, compte tenu des récifs et de la force du courant contre laquelle les canots devaient se déplacer. Ces canots étaient équipés d'un blindage de 15 à 20 cm de haut, protégeant les hommes du feu ennemi. Des fusils rotatifs avaient été placés à l'avant de deux canots et pouvaient tirer quand ils se déplaçaient.

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L'espoir du Capitaine était que les Siamois ne seraient pas en mesure d'ajuster le feu de leur artillerie et que leurs petites embarcations chavireraient, précipitant hommes et matériel dans les eaux déchaînées du Mékong. Le 14 juillet 1893 au matin, la colonne du Capitaine Simon s'empara sans difficulté des forts de la rive gauche. Menacés d'encerclement, les garnisons qui les occupaient s'enfuirent dans la forêt environnante laissant plusieurs prisonniers aux mains des Français. Retranchés à 800 m de la forteresse de Don-Som, les hommes du capitaine Simon subirent un tir de barrage auquel ils ne purent répondre que difficilement compte tenu de la portée limitée de leurs armes à feu. Pendant ce temps, le capitaine Adam de Villiers, qui avait quitté Khone au milieu de la nuit sous un orage torrentiel, était arrivé à l'aube à Don-Det, une grand île située entre Don-Som et Khone. Pour créer une diversion, il envoya un détachement au nord de l'île, à seulement 300 m de Don-Som. Vers huit heures du matin, Villiers traversa difficilement une rivière gonflée par les pluies de la nuit précédente. Vers onze heures, il débarqua sur Don-Taphum, une petite île entre Don-Som et Don-Than, dont la garnison était alors isolée. Don-Than était tombé en début d'après-midi. Les hommes de la colonne de Simon occupaient les forts qu'ils avaient pris et repoussaient plusieurs attaques des Siamois qui s'étaient enfuis dans la forêt le matin. Au soir du 14 juillet, tous les forts siamois étaient tombés à l'exception de Don Som. Les Siamois avaient perdu 250 hommes, une centaine d'entre eux furent tués, les autres blessés et 38 avaient été faits prisonniers. Les Français avaient eu un fusilier tué et sept autres blessés. L'artillerie siamoise de Don-Som avait seulement répondu au tir des canons de 80mm, sans tenter d'attaquer les canots  qu'ils avaient remarqué trop tard. Les garnisons des autres forts, incapables de s'entraider, furent attaquées l'une après l'autre, et n'offrirent aucune résistance sérieuse. Le 15 juillet, les Français prirent trois petites îles et se firent envoyer des munitions depuis Stung-Treng, car il ne leur restait que quelques dizaines  d'obus pour l'artillerie. Le 17 juillet, le commandant du fort de Don-Som indiqua que la France et le Siam étaient parvenus à un accord et demanda au capitaine Adam de Villiers de cesser le feu. Le capitaine  refusa  et donna aux Siamois jusqu'au 19 Juillet dans la matinée pour évacuer Don-Som. A deux heures du matin une provision massive d'obus arriva de Stung-Treng ce qui permit au Capitaine d'envoyer un déluge de feu sur les dernières îles encore occupées par les Siamois. Dans la matinée du 20 juillet, Villiers débarqua sur le flanc du côté est de la forteresse, à la tête d'une colonne d'assaut de 210 hommes, comprenant des Français de l'infanterie de marine et une compagnie et demie de fusiliers annamites.

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

L'artillerie française, regroupée sur l'île Taphum, tira ses derniers obus. Le commandant siamois fut tué. Quand le capitaine ordonna l'assaut, la garnison s'était enfuie. Ainsi se termina cette campagne de sept jours, qui avait opposé entre 1500 et 2000 Siamois et Lao contre 400 Français et Annamites. 

 

Les Siamois perdirent 500 hommes dont 300 tués selon les estimations du capitaine Adam de Villiers; les Français perdirent un seul homme et eurent moins de dix blessés. La prise de Don-Som fut l'épisode le plus sanglant de la crise franco-siamoise de 1893.  Seul un petit nombre d'hommes furent impliqué dans une zone de guerre d'à peine 100 kilomètres carrés. Les deux parties étaient soucieuses de limiter l'usage de la force, les Siamois en raison de leur faiblesse militaire, les Français afin de ne pas aggraver une  crise internationale qui aurait été suscitée par leurs revendications territoriales. Le succès de la campagne a démontré le haut niveau des troupes indigènes. Le régiment de tirailleurs annamites, l'un des plus récemment formés,  avait fourni les neuf dixièmes des soldats de la colonne expéditionnaire.

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Les troupes siamoises n'avaient pas opposé de sérieuse résistance. Composées de Laotiens pacifiques enrôlés à la hâte, mal encadrés par de faibles détachements réguliers mal commandés, elles démontrèrent au Roi  le néant de son organisation militaire que la cour de Bangkok aidée par de nombreux aventuriers cosmopolites (l'amiral « de Richelieu » en fut un exemple) préparait depuis quelques années. L'on peut élever des fortifications et les garnir de canons Krupp, l'on peut avoir des régiments armés de fusils Mauser et des officiers instruits dans une École de cadets, qui feront bonne figure sur la place d'exercices ; mais la résistance au feu, l'utilisation judicieuse du terrain, la discipline et la cohésion ne s'improvisent pas. La belle apparence des troupes de parade ne peut remplacer d'anciennes traditions que le Siam ne possédait pas.

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Le capitaine Adam de Villiers, unanimement encensé par la presse, reçut immédiatement sa promotion au grade de chef de bataillon et fut cité à l'ordre du jour des troupes d'Indochine le 26 août 1893 « pour l'intelligence et l'habileté qu'il avait démontré dans les opérations… ». Déjà chevalier de la légion d'honneur en 1884, il devint officier en 1904 et commandeur le 1er avril 1917.

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Il devint lieutenant-colonel en 1899 à l'âge de 42 ans, un âge où de nombreux diplômés de Saint-Cyr et de l'école de Guerre, capitaines, battaient des talons dans les casernes françaises de la métropole. Il devient colonel, commandant un régiment colonial nouvellement créé en 1904 mais une année suffit à ruiner sa carrière. Il fut accusé d'avoir vendu le riz de son régiment et détourné l'argent alloué pour les salaires de ses coolies. La réglementation interdit formellement la création de caisses noires au profit des unités, même lorsqu'elles étaient utilisées pour défrayer des dépenses communes. Or, il avait utilisé ces fonds non à son profit personnel mais pour acheter des livres destinés à la bibliothèque du régiment. Il fut alors dénoncé par l'un de ses officiers qui préférait probablement à la lecture se délasser dans les bordels de Saigon (8).

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

Ces négligences comptables lui coûtèrent assurément ses étoiles de général. Les opinions de ses supérieurs furent divergentes. Son commandant direct le décrivit comme « un très bon officier supérieur, éduqué, intelligent, sain dans ses jugements, zélé, vigoureux, actif, bon cavalier et même un "cycliste" ». Le général commandant les troupes en Indochine lui reprocha plus tard d'être « obèse, paresseux et aigri ». Il prit sa retraite du service actif en juillet 1914. Quand la Première Guerre mondiale éclata un mois plus tard, il voulut se réengager et fut placé dans le service territorial. Il commanda alors comme Colonel le 131e régiment d'infanterie territoriale, un régiment de volontaires étrangers à Orléans puis envoyé au front de juillet 1917 à octobre 1918 lorsque le besoin de troupes fraiches se fit cruellement sentir (9). Il mourut de la grippe le 17 mars 1919 à l'hôpital militaire de Paris.

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Malheureusement pour lui, Adam de Villiers n'avait pas perdu ses défauts. Sympathique comme officier subalterne, il devint détestable comme officier supérieur ce qui explique probablement la dénonciation de l'un de ses subordonnés. Toujours joueur invétéré, en 1909, un huissier vendit ses meubles sur demande de ses créanciers.

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En 1912 un cordonnier militaire de Toulon dut faire saisir sa solde pour récupérer de l'argent prêté. Quelques jours après sa mort, sa veuve, probablement aux abois, du faire une réclamation à la Grande Chancellerie de légion d'honneur pour récupérer la modeste redevance de son titre de commandeur, impayée depuis deux ans.

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Notre propos n'est pas de tenir un site généalogique mais la pittoresque descendance de notre Colonel joueur invétéré mérite d'être signalée. Marié le 2 décembre 1884 à Toulon à Hombeline Dupin de Saint-André, issue d'une dynastie de marins, il en eut un fils mort des suites de ses blessures à la guerre de 1914 et une fille, Marie Léone Valentine Hombeline Adam de Villiers qui eut une « liaison » avec le dramaturge Jacques Boularan alias Jacques Deval. Elle en eut un fils, Gérard, plus tard légitimé par le mariage postérieur de sa mère avec un cousin de la Réunion, Jacques Adam de Villiers, qui lui donna son nom. Ignoré sinon méprisé par la chronique littéraire, qui osera dire qu'il n'a jamais lu un « S.A.S » signé Gérard de Villiers ? L'élite française auto proclamée prétend ne pas le lire, mais ils le lisent tous. Il commença sa carrière comme baroudeur,  officier en Algérie… probablement dans les SAS, suivant les traces de son grand-père maternel avant de s'enrichir dans la littérature. 200 millions d'exemplaires de ses S.A.S, à peine moins que les 250 millions d'albums de Tintin.

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SOURCES

 

En dehors de celles que nous avons citées, nous avons consulté avec profit les dossiers de la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur numérisés sur le site :

http://www.culture.gouv.fr/documentation/leonore/recherche.htm

Luc Adam de Villiers, dossier LH/7/38 – Pierre Thoreux, dossier 19800035/898/5109 – Paul Pourchot, dossier LH/2214/32 – Colonel François Barrand (cité note 8), dossier LH/119/72

 

NOTES

 

(1) « The French Army and Siam, 1893–1914 » par Amable Sablon du Corail, traduit par Michael Smithies in Journal de la Siam Society, volume 99 de 2011.

 

(2) Voir notre article H 1- « L'INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 :  I - LES PRÉMICES : « L'AFFAIRE GROSGURIN »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

H 2 – « L'INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

(3) Voir notre article UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

 

(4) « le Monde illustré » des 5 août 1893 et 16 mai 1896

 

(5)  Lucien de Reinach « Laos »  Édition posthume, préface de M. Paul Doumer, 1911.

« Histoire militaire de l'Indochine française des débuts à nos jours (juillet 1930). Établie par des officiers de l'état-major du général de division Aubert, commandant supérieur des troupes du groupe de l'Indochine », volume II de  1930.

 

(6) Le Canon Bange connu ses heures de gloire lors des guerres coloniales. Le canon revolver Hotchkiss était également une redoutable bouche à feu.

 

(7) Le jeune Puységur périt noyé dans les rapides du Mékong quelques jours plus tard en compagnie de 7 de ses hommes : lettre écrite par Adam de Villiers au Comte de Pyuségur son père in  Annuaire du Petit séminaire de Saint-Pé, 1894.

 

(8) Ce « scandale colonial  » fit les gros titre de la presse de l'époque. Nous avons consulté en particulier « La Croix » du 21 septembre 1905, « L'Aurore » des 18 et 19 septembre, le « Journal des débats politiques et parlementaires » du 19 septembre, « Le petit journal » du 21 septembre… et beaucoup d'autres. On peut la résumer comme suit : Il se serait agi d'irrégularités dans la comptabilité de son régiment qui furent dénoncées à l'inspection par le rapport d'un officier, le commandant Husson-Raison, lequel n'a pas laissé la plus infime trace dans l'histoire de nos guerres coloniales si ce n'est qu'il était à la tête  d'un bataillon sous les ordres de Villiers en 1890, nous perdons ensuite sa trace. Il était d'usage aux colonies d'adjoindre aux régiments européens, un certain nombre de coolies, quatre par compagnie qui étaient chargés des grosses corvées (corvées d'eau, d'ordures, de déblayage, de tinettes évidemment, etc.) que le climat ne permettait pas de confier aux nationaux. Une somme de 1 fr. 50 par coolie était allouée quotidiennement à chaque chef de corps ou de poste. Or, cette somme n'était jamais employée dans sa totalité et il en résultait un petit bénéfice, de 70 centimes à 1 fr. par jour et  par homme, qui était versé à une sorte de caisse occulte, la masse noire, qui ne figurait pas, par suite de son irrégularité, dans la comptabilité du régiment. Cette masse noire devait servir à améliorer l'ordinaire des hommes. C'était une habitude courante dans toutes nos colonies et les autorités militaires ou civiles fermaient les yeux à son sujet. C'est donc au sujet de ces « errements de comptabilité » que le colonel de Villiers fut appelé à fournir des explications, mais aussi pour avoir, disait-on, employé une partie de la masse noire de son régiment à des besoins personnels ? Ses explications furent claires : « Depuis dix ou douze ans au moins, il est d'usage dans les régiments coloniaux de traiter de gré à gré la solde des coolies, qui acceptent volontiers de faire le travail à un prix moindre que celui fixé par les règlements. Il en résulte donc un boni touché par les commandants de  chaque compagnie, et qui sert uniquement à améliorer l'ordinaire des hommes. Jusqu'à présent, cette opération, qui est portée sur les feuilles de prêt, n'avait donné lieu à aucune réclamation. Cependant, un de mes officiers, dans un but que je ne comprends pas, adressa directement à M. Picquié, inspecteur général des colonies, une dénonciation contre moi, signalant et amplifiant les faits. Cette plainte transmise au ministre, ce dernier ordonna une enquête que M. Picquié fit à Saigon, enquête qui donna naissance à ces déplorables soupçons contre lesquels je ne pourrai trop m'élever. C'est à la suite de cette enquête que M. Clémentèl me fit prier de venir à Paris lui donner des explications: ce que j'ai fait. J'ajoutai que j'ai par devers moi un rapport de mes généraux constatant que pas un centime des différences payées ne m'a profité et que je reste au-dessus de tout soupçon ». Clémentel était alors le ministre des colonies, Piquié inspecteur général des colonies et le Colonel François Barrand, un brillant polytechnicien, chef du bureau militaire au ministère des colonies. Cette affaire  n'a jamais eu aucune suite, du moins dont la presse se soit emparé.  Voilà bien de quoi nous faire sourire. Nous avons vu qu'un jeune et naïf diplomate au Siam à la même époque avoue ouvertement (mais dans des correspondances privés publiées quelques dizaines d'années plus tard) qu'il y avait une caisse noire au consulat qui n'était pas destinée à améliorer la culture livresque de ses employés mais à les engraisser (voir notre article A 200 –«  QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU, JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900» que nous aurions pu tout aussi bien intituler « Un ripou au consulat de France à Bangkok ». http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html)

 

(9) Voir Charles Maffeo Poinsot « Les Volontaires étrangers enrôlés au service de la France en 1914-1915 », Paris 1915.

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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 04:54
H15 -  LE 13 JANVIER 1810, L’ÎLE DE PHUKET EST INVESTIE PAR UNE FLOTTE BIRMANE SOUS COMMANDEMENT FRANÇAIS.

Nous avons rapporté dans un précédent article l’édifiante histoire des deux héroïnes de Phuket parfois un peu abusivement comparées à notre Sainte Jeanne d’Arc telles qu’elles résultant de textes siamois traduits par le Colonel Gérini (1).

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Ce n’est qu’un épisode parmi tant d’autres au cours de la longue théorie des guerres entre le Siam à la Birmanie depuis les premières au XVIe siècle jusqu’à ce que l’occupation définitive de la Birmanie par les Britanniques y mette un terme sans probablement que le Siam y ait trouvé son compte cerné désormais par les Anglais à l’ouest (Birmanie) et au sud (Malaisie) et les Français à l’est (Indochine) et bientôt au nord (Laos).

 

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Pourquoi ces guerres ?

 

 

La première guerre de la présente dynastie toujours en place depuis 1782 s’est déroulée sous le règne de Rama Ier et se termina par une déroute des Birmans mis en fuite par une armée conduite par deux femmes, des héroïnes peut-être, des furies certainement.

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Elle présente une caractéristique majeure que n’ont peut-être pas approfondie les historiens que nous avons consultés : alors que les conflits précédents se déroulaient essentiellement par voie terrestre, la première attaque birmane se fait en 1785-86 par voie de mer. Il faut y voir le signe évident que les Birmans ont désormais une marine de guerre.

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Mais que savons-nous de la marine de guerre birmane ? Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle la branche navale des forces armées royales consistait principalement en des bateaux fluviaux à faible tirant d'eau. Ses seules missions consistaient à contrôler la rivière Irrawaddy et accessoirement de protéger les navires transportant l'armée. Il s’agissait essentiellement d’une flotte de 500 galères maniées par deux douzaines de rameurs que l’on voit mal affronter la haute mer sur plus de 500 kilomètres...

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... et armées de ce que l’on appelait des jingals une espèce de mousquet primitif (2).

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Mais les Birmans ignoraient  tout de l’art de la guerre maritime. Aussi, au milieu du XVIIIe siècle, leur marine avait fait l'acquisition de quelques navires européens avec équipage européen qui commencèrent à être utilisés pour transporter les troupes dans le sud de la péninsule. Nous n’en savons malheureusement pas plus (3).

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Y avait-il par ailleurs une raison particulière à ces tentatives d’invasion de la côte occidentale siamoise autrement que d’incontestables visées expansionniste et l’intention de s’assurer de places stratégiquement importantes comme Phuket et la côte jusqu’au nord de l’île de Penang que le sultan de Kedah avait cédé aux Anglais en 1786 d’autant plus volontiers que l’île était alors déserte de tout habitant ?

 

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Il en est une autre qui nous a semblé d’évidence bien que n’ayant pas à notre connaissance fait non plus l’objet d’études approfondies. Ces campagnes furent en réalité la guerre de l’étain. Ce métal était alors plus précieux que l’or puisque, mélangé au cuivre, il entre dans la composition du bronze, une technique connue depuis l’âge du bronze bien avant notre ère. Si les armes blanches furent remplacées (pas toujours avantageusement) par les armes de fer, le bronze continua au moins jusqu’au milieu du XIXe siècle à être utilisé pour fondre les armes à feu et les canons de préférence à la fonte, mélange de fer et de charbon, pour obtenir une véritable force de frappe décisive.

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 Or, s’il n’y a pas de fer en Birmanie, il y a du cuivre et quelques gisements d’étain aux environs de Mergui mais l’essentiel de la production d’étain se trouve alors au Siam, aux environs de Ranong, à la hauteur de l’isthme de Kra et surtout à Phuket. La Thaïlande fut longtemps l’un des principaux producteurs mondiaux d’étain, après la Malaisie certes, mais la Malaisie n’est pas accessible aux Birmans de par la présence anglaise. Ces campagnes birmanes vers le sud étaient donc incontestablement et au moins pour partie la recherche de ce métal, la route de l’étain (4).

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La campagne birmane de juin-juillet 1809.

 

Nous en devons le récit au Colonel Gerini qui l’a puisé dans les Annales du second règne.

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En juin-juillet 1809, le roi de Birmanie n’avait certainement pas oublié la défaite humiliante subie par ses troupes face à une armée de femmes. Ayant appris la maladie du souverain siamois qui mourut le 7 septembre 1809, il ordonna au gouverneur birman de Tavoy d'équiper une flottille et de partir en exploration sur la côte ouest de la péninsule malaise pour y recueillir des nouvelles fiables sur les affaires siamoises. Celui-ci pris la mer avec 60 bateaux de guerre et 3.000 hommes. Il poussa jusqu'à Junkceylon, y jeta l’ancre et débarqua ses troupes pour s’emparer des principaux villages de la côte. Elles installèrent leur camp à environ 50 milles de la ville de Thalang. Les habitants furent pris par surprise mais le gouverneur put rassembler des hommes pour protéger les remparts. Les Birmans investirent la ville de trois côtés en se préparant à l'attaque. Les approches de la mer étaient surveillées pour interdire l’arrivée de tout secours extérieur.

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Le 7 août, l'ennemi ouvrit le feu. Le combat dura huit jours, les Siamois se trouvèrent rapidement démunis de munitions. Les Birmans prirent la ville d'assaut le mardi 15 août, massacrèrent les habitants et pillèrent tout ce qui pouvait l’être. Ils mirent ensuite le feu aux habitations et emmenèrent avec eux tous les survivants avant de faire route pour Tavoy. Le commandant en second de l’expédition resta toutefois en mer en arrière garde. L’anarchie la plus totale régnait dans le district. Le gouverneur de Thalang, dès avant la chute de la ville, avait réussi à fuir avec de nombreux habitants et s'était réfugié dans la jungle. Croyant l'ennemi parti il retourna avec les survivants dans la ville mais craignant de nouvelles attaques il rassembla des hommes, tenta de réparer les dégâts et renforça les palissades.

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Pendant ce temps, la flotte birmane subit une violente tempête venue de l’est qui précipita ses navires sur la côte où les forces siamoises, apprenant ce coup de chance, s'étaient rassemblées. Ils purent s’emparer de tous les navires et du commandant birman après avoir (probablement) massacré la plupart des ennemis survivants. Le Birman fut envoyé enchainé sous escorte à Bangkok. Le roi estima alors que le gouverneur de Thalang avait fait preuve de négligence devant l’ennemi, infraction grave punie de la peine de morte selon les lois siamoises. Mais il lui donna acte qu’il avait par ailleurs partiellement réparé sa faute en réorganisant la défense et réussissant à capturer de nombreux ennemis, y compris l'un de leurs chefs, ce qui  devrait lui éviter la peine capitale. Il le fit donc conduire à Bangkok avant de prendre une décision définitive à son égard. Il fut condamné à recevoir soixante coups de rotin et à être emprisonné en compagnie du chef birman. Ce dernier fut décapité au cimetière de Vat Saket, une mort ignominieuse puisqu’il s’agit du champ où l’on donnait les cadavres à manger aux vautours mais ainsi étaient les lois de la guerre à cette époque.

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Ses quelques compagnons d’armes par contre furent épargnés et simplement envoyés en prison. Par ailleurs, le roi siamois constatant que la défense de Thalang était difficile, considéra que son gouverneur avait subi une punition suffisante en restant trois mois en prison après les coups de rotin et considéra que par sa connaissance de l’île, il était le mieux à même de se charger de sa défense.

 

Nous ne cherchons plus comme nous l’avons fait dans notre précédent article (1) à situer géographiquement la capitale, tout ce que nous savons est qu’elle se situe sur la côte Est puisque les navires birmans y furent envoyés par une tempère venue de l’est.

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La campagne birmane de novembre 1809 à janvier 1810


Cette campagne est intéressante à plus d’un titre, tout d’abord parce que nous en avons une vision française de première main sous la plume du missionnaire, Jean-Baptiste Rabeau qui avait en charge la petite communauté chrétienne de l’île. Nous lui devons de savoir que la flottille birmane était cette fois conduite par un amiral français ce qui explique de toute évidence que nous allons voir apparaître un début de stratégie dans cette nouvelle attaque, ce dont jusqu’alors les Birmans étaient dépourvus (3). Il n’est pas inutile de souligner que dans aucune de ces guerres birmanes depuis trois siècles n’apparaissent la moindre notion de stratégie ou de tactiques. Ce ne sont que des chocs frontaux, la force physique et le courage affrontent la force physique et le courage, c’est le combat d’ Achille et d’Hector,

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celui des guerriers grecs qui commence par un échange d’injures dont Homère ne nous a pas fait grâce. C’est celui du roi Naresuan qui tue aux environs de 1591 ou 92 le vice-roi birman au cours d’un combat singulier.

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Mais nous allons ici assister à un début de stratégie probablement dû à la présence à la tête de l’armada d’un amiral français, Jean Barthel dont nous ne connaissons l’existence que par une lettre de J.B. Rabeau et probablement de nombreux marins français dans la flottille. Que venaient-ils faire en cette galère ? Ils étaient de toute évidence tous issus de l’émigration qui jeta entre 150.000 et 500.000 français – le chiffre reste discuté - dans tous les pays du monde pour échapper au massacre, à la noyade, à la pendaison ou à la guillotine … tout comme le père Rabeau (5). 

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La version siamoise.

 

Elle est celle des Annales du second règne que nous a traduit le Colonel Gerini. Le roi Birman avait envoyé le général Atong-wun (dont nous ignorons tout) à Tavoy dans le but de faire des raids sur Chumphon, Takuapa, Takuathung et Thalang. Vers la fin d'octobre 1809, cet officier ayant fait tous les préparatifs nécessaires par terre et par mer, dépêcha Ye-khong (dont nous ignorons également tout ? S’agissait-il du nom birman de Barthel comme c’est probable ?) à la tête d'un corps de quelque 4.000 hommes dans des bateaux de guerre pour attaquer Thalang et une force similaire de 3.000 hommes pour attaquer par voie de terre Ranong, Krabi, et Chumphon. Ye-khong s’empara de Takuapa le 17 octobre puis fondit sur Takuathung qui n'offrit aucune résistance, la population s’étant enfuie dans la jungle. Il se prépara donc à attaquer Thalang et, à cette fin, établit son quartier général à Pak-Phra. Le gouverneur de Thalang envoya aussi en toute hâte un message à Bangkok pour informer le roi du péril grave qui menaçait l'île et fit ensuite de son mieux pour assurer sa défense et fit entrer les habitants à l'intérieur des palissades. Les Birmans ayant débarqué et pris position, s'avancèrent pour attaquer la palissade à l'extérieur de la ville. Ils investirent la ville de Thalang en la cernant par des glacis reliés entre eux par des retranchements et des palissades construits avec beaucoup de soins... 

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et protégés par des chausse-trapes.

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Nous avons l’impression de relire la description de l’investissement d’Alésia par Jules César mais il est difficile de penser qu’un général birman ait pu lire la Guerre des Gaules.

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Cependant, rencontrant une résistance opiniâtre de la part des assiégés, l’amiral Birman décida de recourir à un stratagème et de feindre la retraite. Ainsi, après avoir mis le feu à ses palissades, il se retira avec les assiégeants et ils montèrent dans leurs bateaux faignant de s’enfuir vers la fin de novembre. Ce n’est plus Jules César que nous relisons mais Homère nous contant comment, après dix ans de siège et de vains combats devant la ville de Troie, l’ingénieux Ulysse, seul stratège de l’armée grecque, imagina le stratagème du cheval qui permit la chute de la ville.

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Le gouverneur siamois qui n’avait pas non plus lu Homère envoya des observateurs pour vérifier si les Birmans étaient bien hors de vue de l’île. Il laissa alors sottement les habitants quitter la ville pour vaquer à leurs occupations.

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L’amiral après avoir musardé sur la mer pendant quelques jours, s'imaginant bien que le peuple de Thalang avait dû abandonner ses fortifications, fit alors un retour précipité et débarqua en force dans le district de Phuket à la pointe de Yamu au nord de l’île. Il investit la ville de Thalang le dimanche 17 décembre 1809. Le gouverneur mobilisa alors ses troupes pour défendre ses palissades mais le temps lui manqua pour organiser une force suffisante pour assurer une défense efficace. Après diverses péripéties, les Birmans apprirent que des troupes siamoises étaient en route depuis Bangkok pour assister Junkceylon. Ils hâtèrent leurs opérations et prirent d'assaut Phuket qui tomba en un seul jour et envoyèrent les troupes disponibles assister celles qui étaient engagées devant Thalang. Le siège dura 27 jours et la ville tomba entre les mains des Birmans le samedi 13 janvier 1810. Ils la mirent au pillage et emmenèrent la population captive à Tavoy.

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La version française.

 

Le colonel Gerini a puisé – nous dit-il – dans les Annales du deuxième règne. Mais, continue-t-il, nous avons plus de détails sur ce siège fournis par Monseigneur Pallegoix (6). Celui-ci écrit en 1854. Il a eu accès aux archives des Missions étrangères de Paris où il a puisé le détail de sa narration, archives compilées par la suite dans des publications dont Gerini n’a pas eu connaissance et qui ne contredisent en rien la narration du prélat pas plus que celle-ci ne contredit celle des Annales siamoises (7).

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Ce récit provient essentiellement des correspondances du missionnaire Jean-Baptiste-René Rabeau (8). Nous n’en dirons que quelques mots : Devenu prêtre en 1789, il refusa de prêter serment à la constitution civile du clergé en 1792.

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Il fut emprisonné et déporté à Jersey puis réussit à rejoindre l’Angleterre en 1796. Il y prit en charge la paroisse des Toulonnais ayant rejoint l’Angleterre après la chute de Toulon en 1793, paroisse qui devait comporter de nombreux marins entrés au service de la marine anglaise et restés fidèles au drapeau blanc avec lesquels il s’est très certainement liés d’amitié. Il sollicite très vite son admission au sein des Missions étrangères. Il est Immédiatement agréé en 1800. Nous le trouvons à Saigon, Calcutta, Malacca, Bangkok puis en 1809 à Phuket où il a charge des âmes des chrétiens de l’île. Il s’y trouve lors des quatre semaines du siège. Avant que les Birmans n’entrent dans l’île, beaucoup de ses ouailles avaient réussi à prendre la fuite et se réfugier dans la forêt. Il y resta tout le temps du siège s’occupant à soigner les blessés, à baptiser et à évangéliser les païens. Lors de l’assaut final, les chrétiens restés voulurent alors sortir de la citadelle avec leur pasteur à leur tête. Ils rencontrèrent les Birmans, lance ou épée à la main. Rabeau s’avança vers eux, tenant de la main droite le crucifix, et de la gauche une image de la Sainte-Vierge, et leur dit « Je suis un prêtre du Dieu vivant, je n'ai fait de mal à personne ». Dieu toucha-t-il le cœur des Birmans ou se trouvait-il parmi eux des marins émigrés chrétiens ce qui est plus probable ? Laissons aux écrits des Missions Etrangères l’hypothèse du miracle, renouvellement de celui du Pape Saint Léon chassant Attila aux portes de Rome en brandissant la croix.

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Ils mirent leurs mains sur la tête du missionnaire et sur celle des chrétiens qui le suivaient et ils les firent asseoir. Ils les lièrent ensuite, et prirent à M. Rabeau sa soutane et son bréviaire. Peu après ils les délièrent, et par la protection d'un des chefs, ils les conduisirent dans le camp, leur mirent des liens aux pieds et fermèrent l'enceinte. Ce chef était probablement Jean Barthel, l’amiral Birman français dont parle Rabeau dans une correspondance du 22 janvier 1810 (8). Plus tard, un officier probablement chrétien les envoya chercher tous et les fit passer dans un autre camp où il demeurait avec le général (Barthel ?). Il leur procura toutes sortes de soulagements et de consolations. Les Birmans, après avoir tout saccagé dans l’île, s'embarquèrent pour aller dans un lieu voisin. M. Rabeau monta sur un des meilleurs vaisseaux. Le capitaine du vaisseau était chrétien et son ami. Peu de temps après qu'il fut en mer, les matelots, qui étaient originaires du Bengale ou des Maures, saisirent le capitaine et le lièrent pour le jeter à la mer. M. Rabeau leur parla avec force pour les détourner de cet homicide, mais ils le lièrent aussi et les jetèrent tous les deux à la mer; ainsi ce saint missionnaire mourut victime de sa charité. Ces scélérats massacrèrent: encore quelques autres personnes. Une tempête violente les empêcha d'aborder à l'endroit où ils voulaient aller. Ils furent jetés du côté de Madras où on les mit en prison et on instruisit leur procès. On peut se douter du sort qui leur fut réservé par la Justice anglaise ! Jean-Baptiste Rabeau et ses ouailles ne furent pas victimes des Birmans mais des mahométans.

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Nous pouvons, sans nous livrer à des extrapolations fuligineuses, raisonnablement penser que si l’île de Phuket est tombée aux mains des Birmans au début de l’année 1810 c’est avec l’aide stratégique d’un officier de marine français issu de l’émigration et probablement avec l’aide d’une armée comportant nombre de marins français également issus aussi de l’émigration. N’oublions pas que si de nombreux émigrés répugnèrent à s’engager dans des armées étrangères européennes qui combattaient leur pays d’origine même porteur du drapeau tricolore (5), il ne pouvait plus y avoir aucune angoisse métaphysique ni aucun scrupule à s’enrôler sous une bannière exotique à 3.000 lieux de leur patrie pour combattre des Siamois.

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Par ailleurs, l’épisode du sauvetage temporaire du père Rabeau et de ses chrétiens en brandissant la croix du Christ et une image de la Vierge-Marie, ce qui leur a évité le massacre, n’est pas innocent. Présent depuis près de 10 ans dans la région, le missionnaire ne pouvait ignorer qu’il y avait des chrétiens dans la marine birmane et que ce n’étaient pas des Birmans, les missionnaires catholiques n’ayant pas eu plus de succès en Birmanie qu’au Siam. Beaucoup étaient probablement de ces marins de Toulon qu’il avait connu à Londres et pour partie retrouvé aux Indes. Si nous ignorons à peu près tout de ces émigrés dans la lointaine Asie-du-Sud-Est, nous pouvons par analogie comparer avec ce qui s’est passé lors de la retraite de Russie en 1812 : De nombreux soldats de l’armée napoléonienne fait prisonniers par les régiments russes ne durent leur salut qu’à la présence d’officiers français issus de l’émigration qui réussirent à leur épargner le triste sort que réservaient les cosaques à leurs prisonniers qui finissaient en général brulés vifs, empalés ou enterrés tout vivants, des procédés dignes des Birmans de l’époque (9). 

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Des centaines de milliers d’émigrés, combien rejoignirent-ils l’Asie ? Probablement pas plus de quelques centaines qui ne nous ont laissé aucun souvenir, aucun mémoire, aucune correspondance à moins qu’il n’en dorme dans des archives privées. La moitié des émigrés ne revint jamais en France ayant trouvé une nouvelle vie et un nouveau pays. Combien reste-t-il de descendants de ces marins français en Birmanie, s’il en reste ? Combien sont morts sur le terrain dans la violence des combats ?

 

Devons-nous oublier ces quelques dizaines ou peut-être quelques centaines d’émigrés français venus se perdre dans la marine birmane ? Si l’on doit rendre hommage aux militaires français ou aux auxiliaires tonkinois morts de la vérole entre 1893 et 1895  et glorifier nos trois compatriotes tués par des projectiles siamois, doit-on pour autant oublier un missionnaire incontestablement martyr de la foi mort assassiné par des marins mahométans peut-être siamois et une poignée de ces Français, fussent-ils émigrés à la cocarde noire, (10) mais la portaient-ils ? probablement marins venus de Toulon qui contribuèrent à la chute de Phuket ?

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NOTES

 

(1) Voir notre article H14 – « LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

 

(2) Voir « The story of Burma » par Ernest Georges Harmer, Londres, 1901.

 

(3)  Voir « Europe and Burma » par D.G.E. Hall, Londres, 1945).

 

(4) Voir L.-V.  Vasseur « L'étain dans le monde » In: Cahiers d'outre-mer. N° 54 - 14e année, avril-juin 1961. pp. 121-156.

 

(5) On considère trop souvent que les émigrés rejoignirent tous l’armée des princes à Coblence. Nous allons en retrouver dans tous les pays du monde, Europe bien sûr et États-Unis mais également en Asie. Nous avons trace d’un régiment de hussards qui s’est embarqué en 1795 pour les « Indes-orientales » comme on appelle alors la partie des Indes déjà occupée par les Anglais et au Bengale. En ce qui concerne la marine, rappelons que Toulon avait arboré le drapeau blanc et ouvert son port aux Anglais. Lors de la chute de la ville sous les canons de Bonaparte en 1793, la flotte anglaise réussi à évacuer 14.000 habitants dont probablement tout ce que le port comportait de marins expérimentés qui se retrouvèrent volontaires dans la marine anglaise où leur expérience fut appréciée. Beaucoup se trouvèrent probablement dispersés dans les possessions anglaises dont nul n’a conservé le souvenir. Sur ce sujet, voir « Histoire des émigrés français » par Antoine de Saint-Gervais, trois volumes, Paris, 1828 et  « Histoire de l’émigration, 1789 - 1825 » par F. de Monstrol, Paris, 1877.

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(6) « Description du royaume thaï ou Siam » volume II, pages 284-285.

 

(7) Adrien Launay «  Nos missionnaires, précédés d'une étude historique sur la Société des missions étrangères » 1886 et du même « Histoire générale de la société des missions étrangères » volume II de 1894.

 

(8) La vie du R.P. Rabeau a fait l’objet d’une importante étude « Un prêtre déporté en 1892 » par l’abbé Meignan, Paris, 1862 avec de multiples références aux archives des Missions étrangères.

 

(9) Le bicentenaire de cette désastreuse campagne en 1812 au cours de laquelle Napoléon lâcha 4 ou 500.000 hommes en Russie dont moins d’un quart revint a suscité une surabondante littérature, par exemple de Marie-Pierre Rey « l’effroyable tragédie », 2012. Les exemples de souvenirs de rescapés relatant leur sauvetage par des officiers français y sont nombreux.

 

(10) Beaucoup d’émigrés qui participèrent effectivement à la lutte contre les armées de la république puis de celles de Bonaparte sous un uniforme étranger auraient eu la coquetterie de porter sur leur bicorne une cocarde noire au lieu de la fameuse cocarde blanche qui n’était – selon eux- portée que par des bavards dans les salons de Londres et de Saint-Pétersbourg. Cette mode serait née à Toulon lorsque la ville était encore sous contrôle royaliste ? L’ouvrage de René Bittard des Portes « Les émigrés à cocarde noire » (1908) est un  classique de l’histoire de ces combattants perdus. Il est malheureusement muet sur ceux qui se seraient perdus en Asie.

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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 22:20
H14 - LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

Dans un précédent article concernant le personnage d’exception que fut le Colonel Gerini (1), nous disions qu’il n’avait pu achever ce qui aurait dû être l’œuvre de sa vie, une Histoire du Siam (2) dont il n’a écrit que deux chapitres, l’un sur les rapports entre le Siam ancien et la Chine que nous n’avons pu consulter (3). L’autre est un article concernant l’histoire d’une île qui ne s’appelait pas encore Phuket dont la qualité et la densité nous laisse augurer la qualité de ce qu’aurait pu être son histoire s’il l’avait terminée (4) ! Notre propos n’est pas de revenir sur l’histoire de l’île détaillée en 150 pages mais sur un épisode historique, celui des deux héroïnes de Pukhet  que l’on trouve narré partout, non pas amplifiée et exagérée comme sur de nombreux sites Internet ou dans les Guides touristiques usuels mais au vu des seules sources dignes de foi dénichées et surtout traduite par le Colonel.

Celui-ci commence son histoire de l’île de Junkceylon (จังซีลอน) comme on l’appelait (5) alors en citant ses nombreuses sources. Elles commencent par des Annales de Kedah du XIIIe siècle en malais archaïque et nous y trouvons tour à tour des textes portugais, espagnols, français, allemand, arabes et évidemment thaïs. Nous le savions polyglotte. Il continue – doit-on s’en étonner – par égratigner quelque peu ses confrères en érudition « la médiocrité ostentatoire de la matière fournie sous cette rubrique dans les ouvrages les plus soigneusement compilés, tout ce qui concerne le passé de cette importante possession siamoise est, en règle générale, rejeté avec deux ou trois lignes pas toujours exemptes de quelques erreurs très grossières ». Il est également très critique avec les récits récents des voyageurs européens devenus écrivains ou des écrivains modernes qui n’ont pas pris la peine de se référer aux sources anciennes y compris manuscrites qui sont selon lui loin d’être toutes inaccessibles et de se reporter à la tradition orale alors encore bien présente. L’histoire de nos deux héroïnes qu’il compare à notre Jeanne d’Arc (« The Junkceylon Jeanna d'Arc ») se trouve donc, et nulle par ailleurs, dans une double source, tout d’abord un texte de 1841, presque contemporain dont le colonel donne le texte intégral en thaï, un texte abrégé également en thaï et une traduction. Il émane d’officiels ou de fils d’officiels dont on peut penser qu’ils ont eu une connaissance directe ou une transmission orale de première main (6). Le colonel utilise ensuite les « Annales du premier règne » qui sont de 1869, rédigées en thaï (7).

***

H14 - LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

Nous sommes à la fin de l’année 1785 ou au tout début de 1786. Les guerres avec la Birmanie qui avaient fait rage presque sans interruption depuis le milieu du dix-huitième siècle, avaient jusqu'alors pour théâtre le centre et le nord du Siam. Mais en 1785, les Birmans, à la suite des revers continus qu'ils avaient subi modifièrent leur plan de campagne et résolurent d'envahir simultanément le Siam au Nord, à l'Ouest et au Sud où ils espéraient en arracher la péninsule malaise. Ils équipèrent une flottille de guerre qui devait conquérir les provinces siamoises sur la côte ouest. La flottille birmane, sous le commandement d’un certain Yi-wun, partit de Mergui au début de décembre 1785 et attaqua Takuapa (ตกั่วป่า)

H14 - LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

et Takuathung (ตกั่วทุ่ง) que, faute de préparation siamoise, elle prit facilement. Il s’agit des deux districts côtiers de la province de Pangga (พังงา), le second n’étant séparé de l’île que par un bras de mer qui ne fait jamais plus un kilomètre de largeur, actuellement relié à l’ile depuis 1967 par un pont.

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Les administrateurs siamois vaincus furent tués ou prirent la fuite. Les Birmans se dirigèrent alors vers Junkceylon, où une force armée fut débarquée pour investir la capitale Chalang.

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Où la bataille eut-elle lieu ?

 

Nous nous sommes évidemment posé la question de la localisation de ces lieux. Junkceylon, est-ce seulement le terme générique qui désigne l’île ou (et) celui du port de débarquement ?

 

Nous disposons de plusieurs cartes contemporaines :

 

L’une datée de 1745 de Jean-Baptiste-Nicolas-Denis de Mannevillette, « de l'Isle Junkseilon, et de son port » semble situer le dit port (Junkseilon) à l’emplacement actuel de la baie de Patong qui semble effectivement un endroit privilégié pour y débarquer des troupes.

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Une autre carte de Guillaume Dheulland qui daterait des années 1770 « Plan de l'Isle Junkseilon et de son port situés à la coste de Queda » nous éclaire encore moins, notamment en ce qui concerne le port où aurait pu avoir lieu le débarquement ?

H14 - LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

Si enfin l’île était connue de longue date de nombreux navigateurs ou aventuriers partis exploiter ses mines d’étain, le premier à l’avoir sinon visité, du moins décrite avec un souci scientifique est le capitaine anglais Thomas Forrest dans son ouvrage publié en 1792 (8).

H14 - LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

La carte qu’il dessine ne nous est malheureusement d’aucun secours.

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Se pose ensuite la question de situer la capitale Chalang (ฉลาง). Il plane la même incertitude. Le Colonel Gerini va-t-il venir à notre secours ? Selon lui, l’ouvrage le plus ancien faisant référence explicite à l’île est de 1512, de Antonio Galvano, un voyageur portugais qui la nomme Iunsalam ou Iunsalan ou Insalao qui serait en langue locale Chalang (ฉลาง), la forme siamoise la plus ancienne devenue ultérieurement Thalang (ถลาง) dans des annales locales de 1841.

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Comme le fait remarquer Gerini, les habitants sont mieux placés que les voyageurs étrangers pour connaître le nom de leur île. Le nom serait devenu Salang lors de l’occupation de l’île par les Malais au XIIIe siècle. Au cours de leurs premiers voyages de reconnaissance et de leurs raids le long des côtes de la péninsule malaise, ces aventuriers avaient sans doute remarqué l'île et son apparence de promontoire sortant du continent. Ils l’auraient alors considérée comme partie intégrante de ce dernier, le nommant Ujong Salang, la Pointe de Salang. Gerini connait parfaitement la langue malaise dans laquelle le Ch initial n’existe pas et devient plus volontiers S, Sh, ou Z, lettres qui se rapprochent le plus du son siamois. Si la nature alors insulaire du promontoire a sans doute été ultérieurement remarquée, le nom a subsisté puis a été transféré au promontoire sud de l'île elle-même. Ujong Salang fut ensuite raccourci en Jong-Salang. Les formes européennes de Iunsalam, Iunsalan, Junsulan, Junsalan ont été dérivées à l’oreille. Ujong Salang ou Jong Salang sont donc bien les formes malaises du nom de l’île mais Gerini se plait à étriller les auteurs anglais qui en font le nom d’origine, erreur due « aux prétentions anglo-malaises qui créditent les émigrants malais de toute forme de civilisation existant dans la péninsule ».

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Doit-on assimiler Chalang à Thalang (ถลาง) actuellement district qui recouvre toute la partie nord de l’île ?

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Gerini note opportunément en parallèle que le nom de la baie à l'extrémité sud-est de l'île est originairement Kelung, Kilung ou Khelung mais prononcé Chalong (ฉลอง) par les indigènes. L’argument ne nous semble pas dépourvu de pertinence puisque la différence en thaï à l’oreille entre le O ouvert (ออ) et le A (อา) est loin d’être évidente. Gerini nous apprend que les Môns (il connait leur langage) appellent l’île « Dong Khalang » ce qui signifie « la Ville Khalang », le nom de leur capitale historique dans l’île. S’agit-il de l’actuel Chalong dont la baie est située sur la côte sud-est et pouvait aussi être susceptible de recevoir un débarquement ? Restons donc sur notre incertitude, aucune recherche archéologique n’a à notre connaissance jamais été entreprise en vue de retrouver le site (9). 

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La bataille

 

Le gouverneur de la capitale dont le nom n’est pas assuré vient de décéder sans qu’un successeur lui ait été désigné. Plusieurs palissades avaient toutefois été déjà érigées autour de la ville. Chan (จันทน์) la veuve du défunt gouverneur assistée de Muk (มุก) sa sœur cadette, célibataire, consultèrent les autorités locales pour la défense de la ville. Notons que Gerini va encore s’amuser – est-il un autre mot - aux dépens de nombre de ses collègues. Si Muk est tout simplement le joli prénom de perle,

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Chan  ne signifie nullement (comme on le lit d’ailleurs encore partout) la Lune. D’après lui, ce nom n’est jamais donné à une femme au Siam où la lune est considérée comme une divinité masculine comme le Deus Lunus des Romains.

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En siamois, จันทร์ c’est aussi un fruit, luk chan (ลูก จันทร์), Diospyros decandra, le plaqueminier dont le fruit est le kaki. D’après le colonel, c’est un surnom donné volontiers aux enfants de faible complexion ! Une leçon de sémantique ne fait de mal à personne !

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Les deux sœurs rassemblèrent les hommes, firent construire encore deux palissades pour protéger la ville. Elles firent preuve d’un grand courage, affrontant sans crainte l'ennemi après avoir obligé les fonctionnaires et le peuple, hommes et femmes, à utiliser les mousquets et effectuer des sorties hors des palissades pour harceler les Birmans. Après un mois de vains efforts, les provisions leur manquèrent et ceux-ci durent se retirer en janvier 1786. Ainsi Chalang fut sauvé grâce à l'héroïsme des deux sœurs.

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Telle est l’histoire en définitive assez brève de nos deux héroïnes telle que narrée par les sources siamoises. Que disent les sources sinon birmanes, du moins anglo-birmanes ? Gerini nous renvoie à Sir Arthur Phayre qui écrit en 1883 (10).

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Gerini lui reproche (comme il se doit) des erreurs de chronologie puisqu’il a fait allusion à cette attaque birmane sur Junkceylon qu'il situe au début de l’année 1885. « Une expédition préliminaire fut envoyée par mer, qui prit possession de Junk Seylon, mais après quelques semaines la force fut chassée par les Siamois et obligée de retourner à Mergui ». L'expédition aurait été trop couteuse et causé une grande perte d’hommes ? Elle ne prit effectivement pas possession de l’île mais simplement attaqua Chalang sa capitale. Ceci dit, une fois que Gerini se soit donné la satisfaction de relever ces erreurs, il faut évidemment constater que cette brève version ne contredit nullement celle des Siamois. Peut-être aussi les Birmans éprouvaient-ils quelque honte à reconnaître qu’ils avaient du lever un siège face à une armée commandée par deux femmes et composée en partie de femmes. Contrairement à ce que disent toutes les versions contemporaines, jamais les deux héroïnes ne s’étaient travesties en guerriers masculins avant de prendre les armes et pas plus brandi des armes fictives ce qui aurait suffi à effrayer l’ennemi. Ne revenons pas sur les suites de cette Nième guerre siamo-birmane. Les Birmans furent défaits et le Siam y gagna d’occuper une partie du Lanna (Chiang Saen).

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Dès après le repli des Birmans, les fonctionnaires de Chalang envoyèrent un rapport au Second Roi alors à Singora (aujourd’hui Songkhla) et un au quartier général de Bangkok. L'ordre était revenu dans la péninsule malaise, le second roi retourna dans la capitale. Le premier roi envoya une lettre à Chalang, nommant gouverneur l'un des fonctionnaires locaux qui s'était distingué (Phraya Phimon - พระยาพิมล) et conférant à la veuve du défunt gouverneur qui avait si bien organisé la défense, le titre de princesse Devakrasattri (เท้าเทพ กระสัตรี) et à sa jeune sœur celui de princesse Sri Sundara (เท้า ศรีสุนทร). Ces titres sont ceux des aînées des princesses de la maison royale. Il semble que ce soit le seul exemple dans l'histoire siamoise où ils aient été conférés à des femmes sans lien avec le palais royal. Notons une hiérarchie, le titre de la première Thaothep (เท้าเทพ) peut se traduire par angélique princesse, et celui de la seconde Thep plus modestement par princesse.

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Que devinrent les princesses ?

 

Gerini qui sait tout de même rendre à César ce qui appartient à César nous apprend via Forrest que Phraya Phimon, d’abord gouverneur de Kra résidant à Chumphon et par la suite, depuis 1782 environ, commissaire intérimaire dans l'île, devint enfin nouveau gouverneur à Chalang et qu’il avait à une date indéterminée épousé l’angélique princesse. Elle en eut cinq enfants, dont l'aînée, une fille nommée Thong, (ทอง), fut ensuite envoyée à Bangkok pour y être présentée à la cour. De là, elle devint la mère de la princesse Ubon (พระองค์เจ้าหญิง อุบล). Voilà bien une manière singulière d’écrire l’histoire ! Cette princesse apparait dans la nomenclature officielle comme la 31ème enfant du roi Phra Buddha Yotfa  alias Rama Ier dont sa mère, fille de l’angélique princesse fut donc l’une des épouses secondaires (11). Toujours méticuleux, Gerini fait naître Thong entre 1800 et 1809 et situe le remariage de l’angélique princesse au début de 1786 peu après le siège de Chalang. Nous n’avons trouvé aucune trace d’une éventuelle descendance de sang royal ?

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Nous savons encore qu’un dénommé Thien, fils de Chan (Kaki) et de son défunt premier mari intenta une action contre son parâtre Phraya Phimol, à la suite de quoi ce dernier fut déplacé à Phatthalung sans que nous sachions les motifs de ses récriminations ? Son successeur ayant encouru le « mécontentement royal pour quelque escapade » fut ensuite arrêté et conduit à Bangkok où il mourut dans les fers. C’est alors Thien qui fut nommé pour lui succéder et qui reçut le surnom parlant de « gouverneur asthmatique de Thalang » (phraya thalang hut - พระยาถาลาง หืด). Naï Ruang (นาย เรือง), frère cadet du gouverneur déchu fut désigné comme vice-gouverneur (Palat).

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Quant à la princesse non angélique, la perle, les écrits sont silencieux après la description de ses exploits. Est-celle restée jeune fille (auquel cas elle seule mériterait le nom de Jeanne d’Arc siamoise), a-t-elle quitté la scène peu de temps après ? Sans refaire l’histoire du monde, Gerini nous cite Boadicea, la reine plus ou moins légendaire des Bretons dont Tacite nous a appris qu’elle lutta vaillamment contre les Romains dont elle se plaisait à empaler ceux qu’elle faisait prisonniers.

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C’est probablement dans le seul but de titiller ses confrères français en érudition qu’il cite la pucelle de Saragosse  connue comme Augustine d'Aragon qui lutta contre les français en 1808, sanguinaire certainement autant que la précédente, elle n’empalait pas ses prisonniers français mais – parait-il – les émasculait tout vifs. Elle n’était assurément pas pucelle.

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On peut se douter – n’en déplaise au Colonel Gerini - que fort peu des membres de la Siam Society avaient traduit Tacite, que fort peu s’intéressaient à la lutte des Celtes contre les Romains ou à celle des Espagnols contre les troupes de Bonaparte et que fort peu se souciaient du pucelage d’une belle catalane (12) ? L’intérêt d’une référence à ces deux infernales sorcières nous semble donc limité.

 

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Il se trouve dans les annales du Siam bien assez d’exemples d'amazones patriotes qui ont sacrifié leur vie et leur sang pour la défense de leur pays. Nous connaissons évidement la reine Suriyothai (ศรีสุริโยทัย) dont le combat lors du siège d’Ayutthaya en 1563-64 fut immortalisé par le film de Copolla.

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Citons encore la princesse Mo Thao Suranari (ท่านผู้หญิงโม้ ท้าวสุรนารี) dont l’historicité est moins chancelante, épouse du Palat (vice-gouverneur) de Korat qui, en 1826, à la tête d’une troupe de 460 femmes défit les troupes du roi lao Anu de Wieng Chan.

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Le colonel Gerini regrette qu’aucun monument n'ait jamais été élevé aux deux héroïnes de Chalang. Il écrit en 1906. Ce fut fait dans les années 60.

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Le bicentenaire de la bataille a par ailleurs été marqué par la construction du Musée de Thalang qui consacre une de ses salles à la bataille (composée essentiellement de dioramas) et situe évidement sans plus de précisions la bataille à Thalang (13).

 

 

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NOTES

 

 

(1) A 245 – « G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN ».

 

(2) Elle devait être publiée sous l’égide de la Royal Asiatic Society, il n'a pas eu le temps de l'écrire.

 

(3) II a traité des relations entre le Siam et la Chine dans une série d'articles de la londonienne Imperial and Asiatic Quarterly Review réunis ensuite en un tirage à part en 1906  : Siam's Intercourse with China (Les relations du Siam avec la Chine).

 

(4) « HISTORICAL RETROSPECT OF JUNKCEYLON ISLAND » in Journal of the Siam society, volume II- 2 de 1905.

 

(5) L’île semble n’être devenue Phuket que lorsqu’elle est devenue province (จังหวาด) en 1933. Totalement à l’écart des circuits touristiques jusqu’à la construction du pont en 1967 elle est encore Junkceylon dans un article de l’Eveil économique de l’Indochine du 19 janvier 1930 (« Un vieux rêve ravivé : le port de l’Isthme de Kra »).

 

(6) « เรือง พงษาวดาร เมือง ถลาง เมือง ตกั่วป่า เมือง ตกั่วทุ่ง เมือง พังงา เมือง ภูเก็จ » que Gerini traduit « Relation written by Juceylon officials in 1841 » mais il aurait dû être plus complet : « Histoire des districts de Thalang, Takuapa, Takuathung, Phuket ». Ces officiels sont Naï Rok (นายฤกษ) fils du Chao Phraya Surindrraja Changwang (เจ้าพระยา สุรินท์ราชางางวาง), Naï Suk (นายศึก) et Naï Sua (นายเสือ), fils du gouverneur de Thalang, Phraya Thalang (พระยะ ถลาง) et Luang Phetkhiri  Sisamutwi Sutthisongkhram (หลวง เพ็ชรคีรีศรีสมุดวิสุทธิสงคราม) Vice-Gouverneur (Palat - ปลัด) de Thalang. Le terme de Naï aujourd’hui un Monsieur formel et administratif est à cette époque placé devant le nom d’un fonctionnaire de haut rang.

 

(7) Publiées en 1869 par le prince Chao Phraya Dibakarawongse qui fut Ministre des affaires étrangères jusqu’à sa mort en 1870, la première partie est la suite de celles d’Ayutthaya que nous connaissons bien et concernent le règne du roi Taksin et de son successeur. Elles s’arrêtent en 1792. Elles ont été rééditées en 1935 mais non traduites par les soins du prince Damrong Rajanubhab, le « père de l’histoire thaï ».

 

H14 - LA VÉRITABLE HISTOIRE DES « DEUX HÉROÏNES DE PHUKET ».

(8)  « A Voyage from Calcutta to the Mergui Archipelago ».

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(9) Ce n’est pas dire que des recherches archéologiques n’ont pas été entreprises dans l’île. Nous en avons une première trace dans l’article W.Walter Bourke « Some archeological notes on monthon Phuket » in Journal of the Siam society, volume 2 de 1905. Il faut toutefois noter qu’à cette date le monthon (มณฑล) de Phuket, résultant des réformes administratives de Rama V en 1897 et créé en 1898, dont Phuket-ville est le chef-lieu est beaucoup plus vaste que l’actuelle province qui est l’île. Il s’étend depuis Ranong au nord jusqu’à Satun à la frontière malaise, plus de 500 kilomètres du nord au sud. En ce qui concerne l’île proprement dire, les découvertes consistent essentiellement en des vestiges préhistoriques. Ils se trouvent dans les 6 ou 7 musées de l’île.

 

(10) « History of Burma INCLUDING BURMA PROPER, PEGU, TAUNGU, TENASSERIM, AND ARAKAN » (London, 1883, p. 215)

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(11) Notons avec amusement une erreur de Forrest que malheureusement Gerini n’a pas relevée : Elle n’est pas l’enfant numéro 32 du roi mais le numéro 31. A tout péché miséricorde ! Voir พระราชาประวัติ ๙ ราชากาล แห่งราชวงศ์จักรี (« liste des neuf rois de la dynastie Chakri »).

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(12) La fausse pucelle de Saragosse était en effet née à Barcelone.

 

(13) https://thalangmuseum.wordpress.com/

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 22:11
H13 - IL Y A 120 ANS (1897) LE PREMER AMBASSADEUR DU TSAR À BANGKOK, ALEXANDRE OLAROVSKI, MÉDIATEUR ENTRE LA FRANCE ET LE SIAM

La philatélie vient souvent au secours de l’histoire. La Thaïlande et la Russie viennent de célébrer par l’émission d’un timbre-poste en juillet 2017 l’anniversaire de « 120 ans de relations entre la Russie et la Thaïlande »

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...comme elles avaient célébré le centenaire de la même façon en 1997. 

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Notre propos n’est pas de nous pencher sur la politique de l’Empire Russe en Asie de l’est et au Siam jusqu’à l’écroulement de 1917 mais de rappeler brièvement ce en quoi la France fut concernée et  le fut en première ligne.

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L’histoire de ces rapports est essentiellement celle d’une amitié personnelle entre le Tsar et le Roi Chulalongkorn, entre deux souverains que tout n’oppose pas. Elle est aussi celle du premier Ambassadeur Siamois à Bangkok, Alexandre Olarovski qui, de 1897 à 1906 joua un rôle déterminant autant que difficile dans les rapports franco-siamois. Inconnu à notre connaissance de tous ceux qui ont écrit sur l’histoire tumultueuse de ces rapports, il fait l’objet d’une longue étude de Madame Karen Snow en 2007 dans les « Cahiers du monde russe » fondée pour l’essentiel sur des sources russes qui nous sont totalement inaccessibles et sur des archives nouvellement mises en ligne qui ne nous le sont pas moins (1).

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Elle a été précédée d’une étude de Yevgeny D. Ostrovenko dans le journal de la Siam society  tourné plus volontiers sur l’aspect culturel et sur les liens personnels à l’origine de l’amitié russo-siamoise (2).

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Nous savons ce qu’était le Siam sous les règnes successifs de Rama IV (1851 – 1868) et de Rama V, le Roi Chulalongorn, né en 1853 dont le règne s’étend  de 1870 à 1910 mais effectif depuis sa majorité en 1868. Nous avons consacré plusieurs articles à son ouverture vers l’Europe (3).

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En Russie, le Tsar Alexandre III règne de 1881 à 1894.

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Son fils, le futur Nicolas II est né en 1868 et régnera de 1894 jusqu’à son assassinat en 1917. L’Empire va s’ouvrir à la modernisation, Alexandre II a déjà aboli le servage de ses Moujiks en 1861, bien avant que le Siam n’abolisse l’esclavage.

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L’homme politique marquant est Sergei Witte qui occupa divers postes ministériels ou diplomatiques de premier plan à partir de 1888. 

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Alexandre III favorisa une industrialisation fulgurante. Il commença en 1891 la construction du chemin de fer transsibérien de Moscou à Vladivostok. Ne citons que quelques chiffres, entre 1890 et 1913, la production minerai de fer est multiplié par cinq et celle de charbon par huit. Entre 1897 et 1907, les 3.000 puits de pétrole de Bakou, forés à partir de 1873, font de l’Empire russe le premier producteur de pétrole dans le monde. Entre 1899 et 1901, Bakou produisait 50 % de la production mondiale de pétrole. 

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Alexandre III va par ailleurs être le moteur de l’alliance franco-russe qui débuta par un geste significatif de sa part lorsqu’il accepta bien à contre cœur que son pays participe à l’exposition universelle de Paris en 1889 célébrant le centenaire de notre révolution (4).

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Conclue de façon secrète en 1891 et formalisée en décembre 1893, elle fut accueillie avec enthousiasme par les Français, ce qui va permettre à Witte de financer un ambitieux programme économique en ponctionnant les économies des épargnants français – des milliards de franc-or par les fameux emprunts russes à partir de 1888.

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La Russie à cette époque a sa capitale à Saint-Pétersbourg. Son territoire est immense, près de 22 millions de kilomètres carrés, elle est et elle l’est resté, le plus grand pays du monde, 1/6ème des terres émergées du globe.

Les trois quart de ce territoire se situent en Asie de l’Est.

C’est aussi le pays le plus peuplé du monde avec 130 millions d’habitants recouvrant une foule d’ethnies. Elle n’a pas à proprement parler de vocation coloniale comme la France et l’Angleterre. Son extension vers l’ouest (Finlande, Pays baltes, Pologne, Ukraine) est destinée à constituer un glacis, Charles XII de Suède et Napoléon ont laissé un mauvais souvenir. Son expansion vers l’Est s’est arrêtée à Vladivostok sur l’océan pacifique. Point n’est besoin d’aller chercher ses matières premières en Afrique comme les Français et les Anglais. La gigantesque Sibérie abonde en ressources minières qui ne sont encore pas toutes mises à jour au XXIe siècle. Elle possède les gigantesques gisements de kérosène (comme on dit alors) de Bakou en Azerbaïdjan.

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Elle a abandonné sans regrets l’ « Amérique russe », l’Alaska, en 1867 aux Américains, alors une terre stérile.

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Son expansion continue vers l’est, la Mongolie, la Corée, mais elle n’a pas la vocation conquérante des Français et des Anglais et elle ne se soucie pas d’apporter aux peuplades asiates « les bienfaits de la civilisation occidentale ». L’église catholique orthodoxe russe enfin n’a jamais cherché à évangéliser les populations de l’Empire, bouddhistes musulmans, animistes à l’inverse de la France et de l’Angleterre dont les missionnaires catholiques ou protestants sont présents partout. La gestion de cet immense empire, objet de multiples mouvements centrifuges est une tâche surhumaine qui s’accommoderait mal de la gestion de territoire coloniaux comme  en Afrique ou ailleurs.

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Elle n’est pas un danger pour le Siam.

 

Par ailleurs, l’âme et la spiritualité russes sont autant asiatiques qu’orientales. Tous les nobles du pays ont du sang asiatique dans les veines, probablement même la dynastie régnante des Romanov. On se flatte volontiers dans la haute noblesse russe de porter du sang de Gengis Khan. Le Prince Esper Esperovich Ukhtomsky, précepteur puis confident de Nicolas II, pensait que la Russie avait un destin spécial en Asie centrale et en Extrême-Orient en raison de son affinité géographique, culturelle et historique avec l'Asie et une compréhension profonde des Asiatiques qui dépassait celle de toute autre puissance occidentale cherchant à se développer dans la région. Pour lui, lorsque les Européens rencontraient des indigènes, ils leurs apparaissaient comme des habitants d’une autre planète, alors que les Russes connaissaient les coutumes de l’Est de l’Asie de par leur histoire et leur géographie. Les Asiatiques comprenaient de leur côté les fondements d’un pouvoir autocratique et d’une société patriarcale (5). Sergei Witte était lui aussi imprégnés de l’idée d'affinités entre l’âme russe et l’âme asiatique, cette « énigmatique âme russe » faite d’irrationalité, de mysticisme et de démesure.

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Le Pamiat Azova, tout neuf croiseur et fleuron de la marine russe arrive dans le golfe de Siam au printemps de 1891 avec à son bord le Tsarévitch alors âgé de 23 ans, le  futur Tsar Nicholas II

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...accompagné du prince Ukhtomsky.

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Cette visite va marquer une étape essentielle dans la politique étrangère russe en Asie du Sud-Est. Au cours de cette tournée commencée en 1890 et 1891, le Tsarévitch fit escale à Batavia et Singapour avant Bangkok. A son retour, elle se termina par l'inauguration du chemin de fer transsibérien. Le seul mauvais souvenir du futur Tsar fut la chaleur excessive qui le contraignit à passer son temps en bras de chemise.

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Le Roi Chulalongkorn, une fois sa minorité et la régence ayant pris fin, règne effectivement depuis 1873. Dès la fin des années 1870, il avait à de nombreuses reprises exprimé le souhait d'établir des relations diplomatiques permanentes avec la Russie. Les officiers de marine russe dont les navires venaient périodiquement faire escale à Bangkok portèrent au Tsar russe les premières lettres royales contenant ses intentions de développer une coopération commerciale, diplomatique et culturelle avec la Russie. Ils furent aussi les premiers à faire connaître le Siam au public russe.

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La visite de l'héritier, dont ce n’était qu’une partie du voyage, son « grand tour », va permettre l’envol de ces relations bilatérales bien qu’elle n’ait pas le statut de visite officielle. Elle va ouvrir une période de rapports bilatéraux qui seront moins des rapports de chef d’état à chef d’état, de pays à pays que des rapports personnels et amicaux comme le monarque siamois n’entretint avec nul autre chef d’état.

Autocrates tous deux, l’un est « Tsar et autocrate de toutes les Russies » et l’autre « maître de la vie », et ils considèrent que leurs pays ne sont pas mûrs pour le passage immédiat et sans heurt à un régime représentatif (6). Il sera imposé à Nicolas II pour son malheur en 1906 et au Siam en 1932.

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Le prince héritier russe et son entourage furent accueillis fastueusement. Le Prince Ukhtomsky, poète et géographe, son mentor qui devint plus tard le confident du Tsar écrit « des livres, nous connaissions vaguement l'hospitalité de la Cour de Siam. Ce que nous voyons aujourd'hui surpasse l'imagination » (5).

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Le Roi Chulalongkorn accueillit personnellement le jeune héritier, le logea à l’Hôtel Oriental.... 

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le décora de l’ordre de Chakri

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et organisa en son honneur de fastueuses festivités à Bangkok et au Bang Pa In Palace.

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Quelques mois plus tard, un capitaine de la marine russe fit remettre au roi une lettre de remerciement d'Alexandre III accompagné de la grande croix de l'Ordre de St André, le plus prestigieux des ordres russes et la première décoration russe reçue par un membre de la famille royale siamoise.

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Une visite plus protocolaire fut effectuée en Russie en novembre 1891 par le prince Damrong, frère du roi Chulalongkorn alors directeur général du Département national de l'éducation du Siam. Il fut accueilli par le Tsar à Livadia, la somptueuse résidence impériale d'été sur la mer Noire.

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Le prince remit au Tsar l'Ordre de Chakri et une lettre de son roi confirmant l'intention de développer des relations amicales entre les deux pays. À partir de 1891, les visites officielles et les contacts personnels ou les correspondances entre la famille impériale et la famille royale vont se multiplier. Par ailleurs, à la même époque, la Russie étend ses intérêts essentiellement commerciaux en Chine et en Extrême-Orient et avait nommé des consuls dans les ports les plus importants de l’Asie du Sud-Est – Singapour et Indes orientales néerlandaises en particulier - dont la mission était de protéger les intérêts commerciaux et maritimes de la Russie tout en entretenant des relations diplomatiques avec les puissances coloniales en place. Selon les périodes, ils étaient surtout chargés de prospecter la région pour rechercher des zones de stockage du charbon pour approvisionner les navires, de nouveaux marchés et observer de près les dirigeants coloniaux mais en aucune façon se mêler de leurs affaires. La seule exception à cette règle fut la nomination d’Alexandre Olarovski (7). L’activité de ce diplomate sera le signe d’une nouvelle approche des rêves tsaristes en Asie au tournant du siècle, des ambitions impériales en Asie du Sud-Est et en Chine et de l’établissement de relations avec l’Empire colonial français en Indochine comme nous allons le voir.

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A la mort de son père Alexandre III, Nicolas II monte sur le trône en 1894. En 1896, le Gouvernement impérial invite un représentant siamois à participer aux festivités du couronnement du nouveau Tsar. Un an plus tard, le Roi Chulalongkorn effectue une visite en Russie. Les plus fastueux honneurs et la plus fastueuse hospitalité lui sont réservés. Il est reçu en souverain égal aux monarques européens. Il arrive à Saint-Pétersbourg le 19 juin 1897 par le train impérial spécial, il a été accueilli à la station New Peterhof par les membres de la famille impériale et une escorte militaire de la garde. De la gare, le roi se dirigea vers le palais Peterhof, la résidence d'été impériale, où il est accueilli par le Tsar.

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Les dix jours suivants, il visite Saint-Pétersbourg, Moscou et la grande base navale russe à Kronstadt sur la mer noire.

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Cette visite fit la une de la presse moscovite tout autant que celle de la presse française lors du passage à Paris notamment de la Gazette de Saint-Petersbourg qui appartient alors au Prince Ukhtomsky.

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Il y découvrira au passage le prestigieux Fabergé, joailler du Tsar qui deviendra le sien (8). Ses acquisitions seront – avec celles qu’il fit chez Cartier à Paris – à l’origine de sa réputation d’homme de goût … et  de la fabuleuse collection de joyaux de l’actuelle famille royale

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Nicolas II et le Roi Chulalongkorn décidèrent alors de l’établissement de relations diplomatiques et de la préparation d’un Traité d’'amitié et de navigation maritime, qui sera signée les 11 et 23 juin 1899 accordant à la Russie le bénéfice de la nation privilégié. Il est curieux de constater que ce traité fut rédigé en trois langues, siamois, russe et français toutes trois ayant même valeur. Ceci est dit pour rappeler que tout ce que la Russie compte de distingués depuis la Cour jusqu’à ses élites intellectuelles, parlent français peut-être plus volontiers que le Russe (9).

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Les monarques convinrent également que le prince Chakrabongse, deuxième fils du roi Chulalongkorn, viendrait en Russie poursuivre ses études et un entraînement militaire. Ce choix est significatif, car le prince était le préféré de son père qui le destinait à lui succéder. D’autres fils avaient été dispersés dans les Universités ou écoles militaires européennes, Prusse ou Angleterre en particulier mais le préféré va à Moscou. Ce fut son intempestif mariage à Constantinople avec une Russe de religion catholique orthodoxe qui lui fit perdre les droits à sa lignée (10).

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Suite à la décision des deux souverains, l'échange de représentants diplomatiques a eu lieu en 1897 et 1898. Phraya Suriya Nuvat, ministre siamois du roi Chulalongkorn en Europe en résidence à Paris, fut invité à la Cour impériale de Saint-Petersbourg. Il avait d’ailleurs accompagné le roi lors de son voyage en Russie et avait été présenté à Nicolas II.

En 1898, Alexander Olarovski, diplomate confirmé, alors consul général de Russie à New York, officiellement transféré au Siam, est nommé chargé d'affaires et consul général puis rapidement ministre résident.

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